A GUSTAVE MATHIEU
La rue Sainl-Denis aux prises avec la nature.
M. Gorenflot était un mercier retiré qui acheta une petite propriété dans les environs de Grateloup. La passion du jardinage s'empara de lui à un tel point qu'il changea plus de dix fois la physionomie de son jardin. Les quelques arpents de terre qui encadraient sa maison étaient jadis remplis d'arbres fruitiers d'un certain rapport en pommes, poires, prunes, noix, etc. M. Gorenflot décida que ce clos serait changé en potager, et fit abattre les arbres, malgré les remontrances de sa femme, personne essentiellement conservatrice. Après que les ouvriers eurent extrait les souches et racines des arbres fruitiers, ils plantèrent à la place des choux, des
carottes, des artichauts et des asperges, l'ancien mercier prétendant qu'il en retirerait un notable bénéfice ; mais, comme il n'avait pas de patience et que les légumes ne poussent pas sur la simple volonté des propriétaires, il arriva que M. Gorenflot se dégoûta de son potager de même que de son clos. Il arracha lui-même les légumes, fit venir un habile jardinier, et lui commanda de faire de ses arpents de terre le lieu de plaisance le plus beau qui se pût voir. Si le jardinier eût pu conformer son art à l'imagination du mercier, le jardin se fût transformé immédiatement en une sorte d'Eden, car il ne s'agissait de rien moins que de montagnes, de cours d'eau, de pavillons chinois, de perspectives, d'allées ombreuses et de mille autres détails qu'on n'eût jamais cherchés dans la tête d'un homme dont la principale occupation avait été d'auner des rubans rue Saint-Denis pendant vingt ans ; mais les plus grandes folies sont quelquefois celles qui viennent le plus tard. Le jardinier, en homme qui ne veut point mécontenter ses clients, promit tout ce que son client souhaitait, et appela à son secours un architecte dessinateur de jardins qui s'entendit si bien avec lui , qu'en moins de deux ans le lopin de terre qui avait été clos, puis potager, puis jardin anglais, coûta à son propriétaire près de cent mille francs; le tout pour arriver à une sorte de platitude d'un goût douteux , où un chalet , ressemblant à une boite de confiseur, faisait une piètre mine. Le mercier ne jouit pas longtemps de ses belles
imaginations. Cet homme, qui avait passé vingt ans dans un comptoir à vendre de la mercerie sans se fatiguer de cette occupation régulière, était devenu à la campagne l'être le plus fantasque de l'univers. Chaque minute amenait son nouveau projet ; sa cervelle était toujours en danse ; les idées bouillonnaient en lui, et son sommeil était troublé par des monologues sans fin, des cris, des secousses, des soubresauts tels que sa femme, effraj'ée, jugea à propos de faire lit à part. Si la malheureuse femme fut inquiétée par les visions nocturnes qui s'étaient emparées de son mari, elle ne fut pas moins tourmentée par des hallucinations diurnes dont les effets se tournaient contre l'innocent enclos. Prévoyant combien étaient ruineuses ces fantaisies, la mercière reprit son caractère d'ancienne maîtresse de pension, et signifia à son mari qu'il eût à s'abstenir désormais de changer la physionomie du jardin.
— Fais ce que tu voudras ailleurs, lui dit-elle, mais je te défends de tracasser mes fleurs.
Il fallait que la mercière éprouvcit une vive colère, car elle s'était oubliée jusqu'à prononcer des paroles qui sont rarement perdues en ménage. Fais ce que tu voudras ailleurs, avait-elle dit. Ces quelques mots si simples, dits avec légèreté, qui ne contenaient certainement pas le sens que M. Gorenflot leur appliqua plus tard, semblèrent d'abord emportés par le vent. Il y a dans la vie mille paroles indifférentes, auxquelles l'homme ne prend pas garde sur l'instant, jusqu'au jour où certaines
actions nécessitent l'appui de ces paroles qui se retrouvent présentes dans le cerveau pour le plus grand étonnement de chacun : ainsi M. Gorenflot ne fit pas grande attention à l'imprudent Fais ce que tu voudras ailleurs de sa femme. Tracassé de n'avoir plus de jardin à mettre à l'envers, il méprisa son terrain comme chose inutile et ne trouva désormais aucun plaisir à s'y promener. Un jour, l'ennui le poussa dans la campagne, à travers champs, et, après une heure de marche, à la lisière de la forêt de Grateloup. Ce qui se passe dans la tête d'un ancien mercier jeté tout d'un coup en pleine nature est délicat à définir : sur mille sentiments divers qui l'assiègent, on peut être certain qu'il sourit tout à coup en rencontrant une clairière naturelle, faisant rond-point avec voûte de feuillage : car l'idée d'un énorme pâté assaisonné de non moins grosses plaisanteries, ce pâté bourré de lièvres, de pigeons, de lard, mangé en société d'autres bourgeois, est certainement la première idée qui se rattache à la forêt. Les oiseaux, le feuillage, les arbres, sont repoussés à des plans très-lointains. Dans les bois, il est convenu qu'on mange du pâté, qu'on boit du petit vin, qu'on chante des gaudrioles , qu'on rit et qu'on s'amuse extrêmement. Heureuses natures !
Cependant la forêt de Grateloup ne produisit pas cet effet sur le mercier, irrité des volontés de sa femme qui l'exilait du jardin ; mais, peu à peu, il subit l'influence sereine de la forêt, et un calme délicieux remplaça les agitations domestiques. Ma-
dame Gorenflot s'était rappelé un certain proverbe fort répandu dans la mercerie : « Quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. » Comme sa volonté fortement exprimée avait été suivie au pied de la lettre par son mari, dès lors elle s'appliqua à le tyranniser et à en faire un malheureux esclave. M. Gorenflot crut d'abord à quelque mauvaise influence de la lune sur le caractère de sa femme, et il la laissa dire, comptant bien reprendre ses culottes au premier jour, quoiqu'il s'en inquiétât médiocrement, ayant trouvé dans le séjour de la foret des rafraîchissements particuliers contre les querelles intérieures. Il retourna donc se promener du côté de Grateloup, et entra dans les fourrés avec le plaisir d'un homme qui se jette l'été dans une fraîche rivière. La forêt répondit aux désirs du bourgeois ; elle lui prodigua ses onguents, ses baumes, son élixir, qui donnaient aux jambes du bourgeois des ressorts que le comptoir de la rue Saint-Denis avait un peu rouilles. Cependant l'inactivité commença à peser sur M. Gorenflot qui, se trouvant dans une petite allée longée d'un côté par le taillis et de l'autre par des roches, jugea à propos, pour se divertir, d'en écarter divers fragments de grès qui obstruaient le sentier par endroits. Ce fut d'abord un métier pénible : le mercier, qui avait du ventre, ne se baissait pas sans difficultés, et il arrosa littéralement le terrain de sa sueur ; mais il en fut récompensé par une certaine souplesse qui le ramena tout guilleret chez lui. Et ce ne fut pas
sans avoir jeté de nombreux regards sur son travail qu'il quitta cet endroit, se promettant d'y revenir le lendemain et d'y parachever la besogne entreprise.
L'allée était longue, les fragments de grès nombreux ; le mercier passa huit jours à enlever toutes les pierres qui altéraient la régularité de ce sentier qu'intérieurement il appela son sentier ; ensuite ce fut une nouvelle besogne. Les grès tombés du rocher sur cette route y avaient produit une certaine humidité favorable au développement des mauvaises herbes et des plantes vulgaires à longues racines : le mercier ayant commencé à embellir son sentier, ne put le laisser en toilette négligée. M. Gorenflot passa une quinzaine à enlever toutes les herbes parasites assez audacieuses pour donner quelquefois de nouveaux rejetons le lendemain, et il voulut en avoir le cœur net. Le terrain gras et noir se prêtait au développement des herbes dont il semblait le complice ; le mercier découvrit non loin de là une sablonnière, et le jour suivant il marcha vers Grateloup, traînant après lui une brouette et une bêche. Ce petit chemin humide, parsemé de grès, se trouva tout à coup changé en une allée de jardin anglais, couverte d'un sable argenté et offrant à l'œil un joli ruban de route plus agréable que tous les rubans, même les plus élégants, de la mercerie de la rue Saint-Denis.
On parle de fiers conquérants, penchés sur une carte , qui s'écrient en suivant les lignes d'un
royaume : Ceci sera à moi. Ce sont là de petits orgueilleux en présence d'un mercier qui a nettoyé une route en pleine forêt et l'a rendue jolie à l'œil. M. Gorenflot rentra chez lui avec un de ces enthousiasmes extatiques devant lesquels on peut trouver sa maison brûlée sans en ressentir le plus léger trouble. Son sentier était terminé ! D'un chemin rempli de pierres, il avait fait une route convenable. Il le dit à sa femme d'une façon énigmatique :
— Je te mènerai voir un petit chemin où il n'y a pas de pierres.
La mercière crut que ce mot était une gaudriole, comme il s'en débite en grande quantité dans le quartier du Marais ; mais, au raisonnement que tint ensuite son mari, elle comprit qu'il y avait quelque mystère:
— Dépéche-toi de faire la soupe, nous irons voir le chemin.
Pendant le dîner :
— Il faut manger vite, pour voir le chemin éclairé par le soleil.
Quand ils furent en route :
— Tu n'en finis pas, disait le mercier à sa femme ; il sera trop tard pour voir le chemin.
— Quel chemin ? demandait à chaque fois la mercière, pleine de curiosité.
— Tu verras tout à l'heure.
— Dieu, que c'est loin ! disait la grosse dame.
— Quand tu auras vu le chemin, tu ne regretteras pas ta route.
Ils arrivent enfin à ce chemin tant prôné. Le Biari s'arrête et jette le long de la route sablonnée un de ces regards qu'un don Juan envierait pour attendrir une beauté cruelle.
— Où allons-nous maintenant? dit la mercière.
— Nous y sommes.
— Ici?
— Tu ne vois donc pas ?
— Je ne vois rien.
— Regarde avec attention...
— Quand j'ouvrirais les yeux comme des portes cochères.
— Voilà le chemin ! s'écria le bourgeois avec un accent enthousiaste qui troubla tous les oiseaux du voisinage.
— Ça, le chemin ?
— Mon chemin...
— Ton chemin ? demanda la mercière... Je ne te comprends pas.
— J'en suis l'auteur, dit le mercier... Ces pierres que tu vois dans le taills, je les ai enlevées une à une... Ce sable jaune qui couvre la voie, j'en ai rempli deux cent quarante brouettes.
— Et tu me fais venir ici pour ça ? s'écria la mercière indignée... Tu te moques de moi, n'est-ce pas ?
Ce fut une pluie d'injures auxquelles le malheureux mercier ne s'attendait pas : il ne demandait pas de vulgaires compliments ; il croyait à un enthousiasme excessif, car lui-même ne trouvait pas
de paroles assez belles pour se payer de ses travaux, et il ne recueillait que des aigreurs. Pendant le retour, il fut obligé de boire le vinaigre que sa femme ne cessa de lui porter à la bouche au bout d'une éponge.
— Me faire faire deux lieues , disait la grosse dame essoufflée, pour un misérable chemin sur lequel tu as jeté du sable..! Ma parole, je crois que ta tête déménage..! Faut-il que je sois assez malheureuse pour vivre avec un être tel que toi I
Ces acrimonies reliaient de plus en plus le mercier à la forêt, car une sorte de lutte s'était établie entre les deux époux, l'un tenant pour le jardin, l'autre pour la forêt ; mais M. Gorenflot était plus piqué au jeu que sa femme. Quand il eut nettoyé son chemin complètement, il s'aperçut qu'il avait travaillé presque en pure perte ; le chemin longeait la forêt et conduisait naturellement à la lisière. Tout piédestal veut sa statue. Avoir arrosé cette route de sueurs pour mener à la lisière d'une forêt parut au mercier une besogne perdue ; nécessairement les promeneurs, en parcourant le sentier sablé, le seul de la forêt, devaient s'attendre à quelque point de vue pittoresque, à quelque surprise champêtre. Un tel chemin, qui ne conduisait devant aucune merveille, semblait une mystification. M. Gorenflot le jugea sainement ainsi ; et il parcourut la forêt dans les environs, ne se rendant pas compte d'abord du motif qui le poussait, lorsqu'à une portée de fusil il rencontra une mare sombre ombragée par des
i2 LES AMIS DE LA NATURE
arbres de nature funèbre , qui sentaient le deuil et remplissaient l'esprit de réflexions tristes. De grandes herbes maigres s'étaient emparées de la mare, en compagnie de larges feuilles aquatiques d'un vert sombre que jamais n'égayait le soleil, car les arbres semblaient s'être entendus pour pencher leur feuillage mélancolique au-dessus de l'eau. Personne ne pénétrait dans cet endroit, à en juger par les concerts des grenouilles et les cris d'oiseaux sinistres qui se rassemblaient dans le voisinage de l'étang, certains de ne pas être tourmentés.
Le mercier fut frappé de stupeur devant ce triste étang, et, sans se rendre compte de la violente antithèse qui germa immédiatement en lui, il décida que le joli chemin sablé ferait tout à coup un brusque détour et conduirait à la mare noire. Le sentiment du pittoresque ne le poussa pas précisément dans cette entreprise, mais le hasard. S'il avait trouvé quelque endroit curieux sur son chemin, il l'eût choisi : la mare se trouva à sa portée, et ce fut ainsi qu'elle profita des idées téméraires d'embeUissement d'un mercier inoccupé. Le détour était assez grand pour que M. Gorenflot ne crût pas pouvoir mener lui-même son idée à exécution, mais il combina de grands ensembles, dessina des circuits et marqua d'une croix, avec sa serpe, les petits arbres qui gênaient l'accès de la mare. Non loin de la propriété du mercier habitaient de pauvres manouvriers dont la profession consistait plutôt en maraudage qu'en journées régulières : M. Gorenflot se les
attacha, et comme ils avaient le flair assez habile pour éviter les forestiers, il s'en fit des complices intelligents. De grand matin, ayant le mercier à leur tête, ils partirent pour la forêt et abattirent avec une extrême rapidité tous les petits arbres qui gênaient le parcours de la nouvelle route.
Le mercier les regardait faire avec des yeux enflammés : il se sentait délinquant, presque criminel, et cette aventure lui donnait de chaudes ardeurs. On a remarqué que certains voleurs ne volent pas uniquement pour voler : ils ne sont pas mécontents de faire passer une montre du gousset d'un bourgeois dans le leur, mais leur jouissance vient surtout de la confusion du volé, de son trouble, de ses yeux hagards, de sa grimace. C'est le voleur vulgaire qui s'en va après avoir fait son coup ; le voleur enthousiaste reste, au risque d'être arrêté , pour jouir du jeu des passions sur la physionomie de celui qu'il a dépouillé. M. Gorenflot, à de certains frémissements, comprit le charme apporté par le danger: l'œil au guet, l'oreille tendue, il lui fallut prêter toute son attention aux moindres bruits du voisinage. Il se savait sous le coup de la justice, quoi qu'il cherchât à embellir la forêt, et les opérations relatives au nouveau chemin, dont l'achèvement demanda une huitaine, lui firent passer des heures pleines d'émotion.
Quand le chemin fut tout à fait terminé, M. Gorenflot s'y promena avec des redressements de corps, un regard hautain, un port de tête à la
Mirabeau, une telle importance dans toute sa personne, qu'un forestier l'apercevant en cet équipage, n'eût jamais pensé que ce personnage considérable descendait jusqu'à tramer lui-même des brouettes de sable dans les allées. Jamais acteur rappelé par un public nombreux ne fut si glorieux : toute cette partie de la forêt réveillée par les embellissements du mercier semblait le remercier. Avec son épaisse intelligence il en arriva au panthéisme dont la littérature d'alors abusait : à croire qu'un arbre penché le saluait , que les plantes envoyaient leurs odeurs pour lui, et que la mare où se reflétait sa grosse ligure rouge se convertissait en miroir à son intention.
— Qu'est-ce que tu as encore dans la tête ? lui dit sa femme, étonnée de ses singulières façons d'agir, de parler, de marcher, car il porta dès lors la forêt dans son cerveau et dans son cœur, h'idée fixe^ qui pousse quelques rares hommes au génie, était rivée à toutes ses sensations et les reliait en un seul paquet, de telle sorte qu'au moindre appel la forêt se présentait immédiatement. Taillis, clairières, futaies, chemins couverts s'introduisaient dans la tête du mercier, qui fut plus tard connu sous le nom de l'Amant de la forêt.
Jamais titre ne fut mieux décerné.
Histoire de trois fromages. — Ce que les gens épais ne voient pas dans la peinture.
Il n'y a pas plus d'une quinzaine d'années, quelques esprits inquiets tournèrent leurs affections vers la nature , qui n'en avait pas absolument besoin. Ce furent des hymnes sans fin, des adorations et des encens prodigués en pure perte pour les arbres, les plantes, les flots de la mer, les insectes, les animaux, le soleil et la lune. L'homme fut jeté de côté momentanément, mais le brin d'herbe reçut de nombreux hommages. On crut entendre de réels gémissements dans les feuilles des arbres secoués par les vents ; le craquement du bois de chauffage dans la cheminée ne parut pas si naturel qu'on se
l'était imaginé jusqu'alors, et la colère des flots, jadis regardée comme une image poétique, fut prise tout à fait au sérieux. La lune, avec sa mine de mélancolique convalescente, reçut nombre de consolations affectueuses ; quelques-uns appelèrent le soleil mon ami, et poussèrent l'audace jusqu'à le tutoyer; d'autres, plus délicats, qui aimaient les premières violettes, jurèrent que le chevalier Printemps s'avançait. Ce fut une drôle de comédie, dans laquelle la brise causait avec la prairie , et le tison avec les étincelles de la cheminée. La littérature affecte quelquefois de ces modes bizarres qui ne prennent pas et que les garçons tailleurs finissent par porter. Je me souviendrai toujours d'un certain pantalon qui représentait sur la jambe droite des Gricux envoyant des baisers à mademoiselle Lescaut dessinée sur la jambe gauche. Le système nerveux des ardoises, qu'on a beaucoup plaint d'être exposées au grand soleil sur un toit, n'a guère trouvé plus de partisans que ce pantalon romanesque.
Comment se produisit cette religion ? qui en fut l'inventeur? Rien n'est plus difficile à constater. Ce fut une mode inventée par un homme qui trouva quelques imitateurs, heureux de se raccrocher à une doctrine qui parut nouvelle sur le moment. Il est certain que les Amis de la Nature se réunissaient en une sorte de club dans une brasserie : le fait est prouvé par les registres de l'établissement, où de longues colonnes à l'article Doit attestent et les nombreuses libations en l'honneur de la nature et
la grande quantité d'encens brûlé. La bière de Strasbourg et le tabac de caporal font naturellement penser à l'Allemagne, d'où sortit le germe de cette religion : à l'époque où la mode n'était ni à la pipe ni à la bière, on ne s'occupait pas autant de la nature. L'indolence produite par d'épaisses fumées et de non moins épaisses boissons remplit le cerveau de toutes sortes de vagues rêveries communes aux faiseurs de lieder d'outre-Rhin, et chassa cette précieuse gaité qui faisait des anciens conteurs français les premiers conteurs du monde. Si le tabac et la bière doivent passer avec l'influence allemande, comme il faut l'espérer, il est peut-être curieux, à l'heure qu'il est, de signaler cette tendance étrangère qui éleva les Amis de la Nature^ les poussa à discuter pendant de longues soirées, et les emporta dans de singulières expéditions à la suite d'un homme aventureux.
Le jury de peinture se trouva même à cette occasion dans un certain embarras. Un peintre anglais, M.Pickersgill, avait envoyé un fromage de Chester, très-spirituellement peint, qui fut reçu d'emblée. Puis vint un autre tableau d'un Flamand représentant un fromage de Hollande dans tout son embonpoint. Quelques esprits distingués firent la remarque que ce sujet n'était peut-être pas de la plus grande importance ; mais comme il s'agissait de ne pas faire perdre à un Hollandais le fruit de ses veilles , l'œuvre fut admise. Tout à coup, le gardien fait passer sous les veux de la commission une toile
d'une vérité tellement saisissante, que les deux précédents tableaux furent éclipsés, et que chacun des membres se pinça le nez d'un air de dignité. — Encore un fromage ! — tel fut le cri qui s'échappa de toutes les bouches. Cette fois il s'agissait d'un fromage de Brie paresseusement étendu sur sa planchette, recouvert d'une croûte jaune mucilagineuse, teintée à divers endroit de rayures verdàtres auxquelles étaient attachés des débris de paille. Un angle de ce fromage avait été enlevé par un criminel couteau à manche noir que le peintre avait reproduit dans sa cruelle signification, non loin de l'innocent fromage. — Assez de fromages ! enlevez ce fromage ! — s'écria le jury outragé, qui continuait à se garantir le nez des émanations de ce produit de la Brie ; car il était peint avec tant de vérité, que le fait des oiseaux becquetant les raisins d'Apelles, raconté par les anciens, se trouva confirmé par le pincement de nez de toute la commission.
L'indignation du peintre fut grande à cette nouvelle : iî appartenait au cercle des Amis de la Nature et devait trouver naturellement des défenseurs en cette circonstance, quand l'histoire des trois fromages fut connue dans ses moindres détails.
— Il n'y a pas de raisons, dit le peintre Lavertujeon, pour qu'on me sacrifie à M. Pickersgill, dont le Ghester est peint sans aucune réalité, avec une sorte d'eau de groseille.
— Tel que vous le racontez, répondit le philosophe Bougon, qui, lui aussi, appartenait au cercle
des Amis de la Nature^ ce Chester ne renferme pas de drames.
— Ni celui de Van Keiike, reprit Lavertujeon. Son Hollande est inutile; il ne signifie rien; il est au milieu de la toile : c'est un fromage bête.
— On n'aime pas en France la peinture à idées, continua le philosophe Bougon. Il y a une idée dans votre tableau, Lavertujeon, c'est ce qui vous a fait exclure.
— Tout le monde trouvait le Brie d'un ton charmant.
— Il ne s'agit pas de tons ici, dit le philosophe, qui s'était donné pour mission de fourrer après coup des symboles dans la tête et les œuvres des peintres.
— Bigle trouvait le couteau parfaitement réussi. — N'est-ce pas, Bigle ? demanda le peintre, qui avait soif d'éloges.
Bigle était le railleur de la bande.
— Sais-tu ce que j'ai appris à propos de ton tableau refusé ? dit Bigle : tu es accusé d'avoir des opinions trop avancées.
— Moi? dit Lavertujeon.
— Oui, cela se voit dans tes œuvres.
— Oh ! s'écria l'innocent Lavertujeon.
— Voilà ce qu'on m'a raconté, dit Bigle : les membres du jury ont accepté les fromages de Chester et de Hollande parce qu'ils ne renferment rien de séditieux, mais ils ont jugé ton Brie un tableau démagogique.
— Avais-je raison de dire, reprit le philosophe, que l'idée avait dû les choquer. C'est un fromage de pauvre ; le couteau, avec son manche de corne et sa lame usée, est un couteau de prolétaire. On a fait l'observation que tu as une violente affection pour les meubles des pauvres: tu es jugé démagogue, et tu l'es.
— Je ne suis rien, dit Lavertujeon.
— Tu es anarchique sans le savoir.
— Ce sont les plus dangereux, ajouta Bigle.
— Si j'y avais pensé plus tôt, dit le peintre, j'aurais mis au fond un petit bénitier.
— Pourquoi faire ?
— J'ai acheté dernièrement un petit bénitier en faïence de Nevers qui sera très-joli à peindre. 11 y a un Christ maigre dont les pieds descendent jusque dans la coquille du bénitier... Je le gardais pour un autre tableau ; mais si j'avais pensé que le bénitier pût faire recevoir mon fromage...
— Hypocrite 1 s'écria le philosophe. Tu ne crois pas et tu voudrais faire croire que tu crois.
— J'aurais peut-être eu la médaille en ajoutant ce bénitier au fromage... Je ne suis pas ambitieux; une médaille de seconde classe m'aurait suffi.
— Comment peux-tu harmoniser un bénitier avec un fromage ? demanda Bigle.
— Il détruit tout simplement l'idée de son tableau, dit le philosophe. Son drame était complet, saisissant même ; tout le monde le comprenait. Il y avait un angle enlevé dans le fromage. Qui est-ce
qui avait touché au fromage? Le couteau. C'était clair ; la composition était satisfaisante.
— On a trouvé mon tableau bien groupé ! dit le peintre.
— Que serait venu faire ton bénitier en face du fromage ? demanda le philosophe.
— Dame, ditLavertujeon, je l'aurais accroché au mur, dans le fond.
— Oui, dit Bigle, j'ai vu quelquefois des bénitiers dans des cuisines.
— Vous n'êtes ni l'un ni l'autre dans le vrai, ajouta le philosophe Bougon... Le fond du tableau est vague, mais ne saurait représenter une cuisine... Il faudrait alors y ajouter des instruments de cuivre, des bassines, des bouillottes, toute la batterie. Le cadre ne le comporte pas. Ton bénitier serait une anomalie : chacun sentirait que tu prends le masque de la religion ; les penseurs repousseraient ton œuvre, qu'on a jugée sainement en la traitant de démagogique. Par cette puérile adjonction , tu détruis un ensemble logique ; tu te condamnes toi-même; tu n'as plus le courage de tes opinions. Moi, je te le dis sérieusement ; ton fromage est parfait de naturel ; ne vas pas le gâter par des accessoires invraisemblables.
— Bougon a raison, dit Bigle.
— Etudie la nature, continua le philosophe, reproduis-la sur la toile, et ne fais pas de concessions.
— Oui, oui, dit le peintre, que ces principes
troublaient; mais si je ne vends pas mes tableaux !
— Tu les vendras plus tard.
— J'aurais dû terminer pour le Salon mon tableau qui représente une Bible, avec des lunettes dedans et une mouchoir à tabac à côté.
— Ceci est autre chose, dit Bigle ; c'est un sujet religieux. J'ai même un conseil à te donner, pour favoriser la vente. Une Bible paraît trop protestante ; les prêtres n'achèteront pas ton tableau ; tu devrais écrire sur le dos du volume : Paroissien; tu vendrais beaucoup plus facilement.
— Je n'ai qu'une vieille Bible, dit le peintre.
— Yoilà encore des imaginations de Bigle, dit le philosophe. Il faut de la sincérité dans les arts : s'il a peint une Bible, que sa Bible reste.
— Cependant... dit Bigle.
— Pas de concessions au mensonge : tu l'amènerais insensiblement à remplacer la Bible par un volume de Parny, doré sur tranche, avec une couverture de vélin blanc, à filets et à coins dorés ; à la place du mouchoir à tabac, il faudrait de la dentelle; sa table noire serait remplacée par une table de bois de rose. Nous ne pouvons admettre les galanteries , pas plus que le bénitier en face du fromage. C'est ainsi que vous reconnaîtrez la vanité des sujets historiques et religieux, qu'il est impossible de peindre, puisque le peintre ne les a pas vus. Avec de telles faiblesses, nous n'avons plus qu'à nous séparer, nous couvrir la tête de cendres et insulter à la nature. Bigle, tu essayes de cor-
rompre Lavertujeon ; Lavertujeon, prends garde à l'influence de Bigle I
Cette conversation donnera peut-être une faible idée des doctrines des Amis de la Nature ; mais le lendemain le peintre Lavertujeon s'enfermait dans son atelier, et, malgré les conseils du philosophe, s'appliquait à faire entrer de force le bénitier dans le mur, en face du fromage de Brie. Tels sont les fruits habituels des conseils.
D'un petit vieillard mystérieux aux grandes lunettes, et du singulier rôle qu'il jouait dans la forêt.
Dans ce groupe. Bigle était seulement toléré. Il ne traitait pas la nature avec assez de considération : jamais on ne l'avait entendu parler d'arbres ni de verdure. Quand un poète commençait à parler des relations de la brise avec le ruisseau, Bigle prenait son chapeau et s'enfuyait. On sut qu'il avait tenu quelques mauvais propos sur le compte des grillons, et il passa pour un sceptique d'une espèce dangereuse. Un jour, il eut l'audace de témoigner aux Amis de la iVa^i^re l'étonnement où il était de les voir perpétuellement enfermés dans une brasserie, occupés à discuter des questions de rhythme et d'enjambement.
— N'est-il pas singulier, leur dit-il, que vous buviez de la bière toutes les nuits au lieu de vous lever de bon matin et d'aller aspirer les fraîcheurs de la rosée ?
— Rien n'est plus malsain que l'air du matin, dit un des peintres, qui se levait habituellement à midi ; on peut attraper de grosses maladies en se levant le matin.
Cette façon d'envisager la nature ne convenait pas à Bigle, qui annonça son départ pour la forêt de Grateloup, située à quelques lieues de Paris.
— Qu'iras-tu faire dans une forêt? lui disait-on ; tu ne t'y connais pas.
— Quand je ne réussirais qu'à enlever de mes habits votre odeur de tabac, je me trouverais encore satisfait.
Voilà Bigle parti pour la forêt. Il n'y avait pas une heure qu'il l'arpentait, quand il aperçut un petit homme accroupi contre un rocher, un pinceau à la main et trempant ce pinceau dans un pot placé à côté de lui. Encore un peintre ! pensa Bigle. Je suis donc condamné à ne rencontrer que des peintres! — Et il songeait à s'enfuir lorsqu'il remarqua que le petit homme n'avait ni chevalet ni toile et qu'il semblait appuyer son pinceau contre le rocher. Tout à coup l'homme se recula, démasqua le rocher, et laissa voir une énorme flèche couleur bleu-perruquier, devant laquelle il s'arrêta comme s'il venait d'accoucher d'un chef-d'œuvre.
— Qu'est-ce cela? se dit Bigle, pris d'une certaine
curiosité; car l'homme venait de pousser un gros soupir de satisfaction en regardant son énorme flèche dont le bleu-perruquier donnait mal aux yeux en produisant une singulière dissonance avec les genêts tachetés d'or qui fleurissaient au bas du rocher. Ce petit homme était un vieillard court et ramassé, la figure perdue derrière d'immenses lunettes assises commodément dans le creux d'un nez qui tout à coup se retroussait vivement.
— Ah ! ah ! ah ! s'écria le petit vieillard avec une sorte de satisfaction joyeuse que Bigle ne pouvait comprendre de la part d'un forestier ; car il s'imagina d'abord que son homme pouvait appartenir à l'administration des eaux et forêts et être employé en cette qualité à dessiner des flèches indicatrices pour les voyageurs égarés ; mais rien d'officiel ne se faisait remarquer dans les vêtements du vieillard, habillé d'une sorte de redingote à la propriétaire. Après s'être reculé de quelques pas, l'homme finit par s'étendre sur le gazon sans quitter des yeux la flèche merveilleuse qu'il avait inscrite au beau milieu du ventre du rocher. Bigle s'apprêtait à lui demander quelques explications; mais le charme de l'imprévu le retint, et, toujours caché derrière un arbre, il s'appliqua à deviner les secrets motifs qui amenaient dans cette forêt le vieillard et ses pinceaux. Pendant que Bigle réfléchissait sans rien trouver de raisonnable, le vieillard se leva, prit son pot à couleurs et enfila un petit chemin entre le rocher et le taillis. Bigle, à bout de conjectures, se mit
n LES AMIS DE LA NATURE
à sa poursuite dans ce sentier boisé et couvert, qui conduisait à une sorte de clairière assez rapprochée^ coupée par quatre chemins ombreux et contournés. Il ne put retrouver le vieillard et s'égara de telle sorte, qu'après maints détours il se retrouva à l'endroit même oiiil avait rencontré le peintre de flèches. Bigle fatigué s'assit à l'ombre, tomba dans une heureuse rêverie, et n'en fut troublé que par l'arrivée d'un véritable peintre, qui s'avançait une boîte de couleurs à la main, le sac sur le dos et un parapluie sur le sac. La flèche tira l'œil du nouveau venu, qui fronça d'abord le sourcil, ouvrit ensuite sa boite à peindre, prit une petite vessie, l'écrasa sur sa palette, saisit son pinceau, et l'appliqua à son tour contre le rocher, en ayant l'air de retoucher la flèche précédente. — H y a certainement un mystère là-dessous , pensa Bigle ; quelque complot que je ne comprends pas, dont le rocher semble la victime. — Puis il songea aux fureurs des A mis de la Nature, s'ils voyaient salir avec du bleu-perruquier d'honnêtes rochers qui ne demandaient qu'un peu de tranquilUté. Si Bigle ne s'était pas rappelé la théorie de Vâme des pierres et les souffrayices que les maçons leur font endurer en les entassant les unes sur les autres, théorie tentée par un forcené romantique, il aurait demandé à ce nouveau peintre quelle besogne il faisait là ; mais les railleries intimes qui se jouaient dans l'esprit de Bigle firent qu'il s'oublia sur le gazon, et quand elles furent fatiguées de s'ébattre, le peintre avait
disparu, laissant une flèche double au lieu d'une flèche simple qui existait tout à l'heure ; c'est-à-dire que le nouveau venu avait ajouté un fer au bout du manche de la précédente flèche, de telle sorte que si la première flèche était une indication, la seconde était une contre -indication. Le vieillard avait dirigé le fer de sa flèche vers le midi, et le peintre avait tourné la sienne vers le nord. — Allez ici, disait la première flèche ; allez là, disait la seconde. C'était un oui et un non batailleurs, qui devaient trompe.' les plus habiles dans la forêt ; mais Bigle ne s'inquiéta pas davantage du nord et du midi, décidé à n archer devant lui aussi longtemps que ses jambes le porteraient.
Rien n'est plus doux aux yeux des habitants des grandes villes que le vert et ses variétés innombrables. C'est un bain rafraîchissant pour la vue. Les facultés de l'homme s'épurent dans les bois, les nerfs se détendent, l'esprit retrouve son calme, les petites passions et les petits chagrins s'envolent, le scepticisme disparait, la raillerie n'a que faire devant les chants des oiseaux perdus dans le feuillage. Dans la forêt seulement on redevient homme; à la ville on se sent bourgeois. Bigle ressentait la merveilleuse influence de la solitude : il prenait plaisir à aspirer de l'air et à le rendre, il faisait de grands mouvements comme pour tâcher de se débarrasser de toutes les habitudes de Paris, il se sentait litre enfln. Et il oubliait les heures, mais il se trouva tout à coup fatigué, et ce fut alors seulement
qu'il pensa à son auberge et au diner qui l'attendait. Rien n'indiquait malheureusement le chemin, qui y conduisait, lorsqu'il se trouva en face d'un nouveau rocher, décoré comme le précédent d'une flèche à doubles fers cabalistiques dont la vue commença à l'irriter. Il savait que le village de Grateloup était au midi ; mais depuis qu'il marchait dans la forêt, il ne se rendait pas compte du midi ; peu habitué à voyager dans les forêts, Bigle n'avait pas la connaissance du soleil, et ces flèches cabalistiques, qui devaient servir d'indication, l'indisposaient par leurs fers trompeurs dont il cherchait à pénétrer le sens, lorsqu'il se sentit frapper sur l'épaule.
— Je suis heureux de vous trouver enfin, dit d'un ton menaçant le vieillard aux grandes lunettes.
— Vous êtes du pays, monsieur? demanda Bigle.
— Oui, monsieur, et quoique vous n'en soyez pas, vous n'avez pas le droit de vous conduire de la sorte.
— Hélas ! je ne me conduis pas du tout, dit Bigle, et je réclamerai votre assistance pour me remettre sur le chemin de l'auberge du Cornet d'or.
— Ah ! vous ne connaissez pas le chemin ? demanda le vieillard d'un ton sardonique.
— Je n'en ai aucune idée, et mon estomac commence à crier.
— Voilà ce que c'est que de vouloir égarer d'honnêtes gens : vous êtes pris dans vos propres pièges.
— Quels pièges ? demanda Bigle.
— Ne faites pas l'ignorant I
— Monsieur, je ne suis ignorant que de mon chemin, et vous me rendriez un réel service, si...
— Vous rendre service, moi, dont vous détruisez les travaux !
— Monsieur, vous vous méprenez...
— Vous êtes peintre, je vous reconnais, dit le vieillard, en arrêtant, par-dessus les verres de ses grandes lunettes, un regard perçant sur Bigle.
— Monsieur, je ne suis pas peintre; j'ai le malheur d'en fréquenter....
— N'importe, vous êtes complice.
— De quel crime, monsieur ?
— Je vous ai vu de loin, près de ce rocher, et c'est vous qui avez ajouté cette flèche.
— Moi ! s'écria Bigle. Je n'ai ni pinceaux ni couleurs.
— Dites-moi, monsieur, où sont les lièvres à cette heure ?
— Je n'en sais rien, monsieur, je vous le jure.
— Il y en a peut-être cinquante autour de nous, cachés : vos pinceaux et vos couleurs sont comme les lièvres.
— Monsieur, je vous assure que je n'ai jamais touché un pinceau de ma vie : pourquoi donc ajouterais-je un fer à ces flèches, moi qui en ignore la signification.
— Quoique Parisien, vous ne me ferez pas croire que vous n'avez jamais été dans une forêt où l'ad-
minislratiori emploie ces flèches pour guider les voyageurs. Pourquoi chercher à nuire à un homme qui ne veut que le bonheur d'autrui? Vous êtes jaloux de ma réputation; mes ennemis vous envoient ici; avouez-le.
— Monsieur, je n'ai pas l'honnenr de vous connaître, même de nom, et je serais fâché de vous avoir blessé en quoi que ce soit : si vous vouliez m'indiquer mon chemin, je vous tiendrais pour un galant homme disposé à rendre service ; au lieu de m'associer à vos ennemis, je répandrais dans le village mille éloges sur votre compte.
— Langue dorée ! dit le vieillard se parlant à luimême : c'est bien là le langage des villes.
— Cet homme aux flèches bleu -perruquier est un hypocondriaque, pensa Bigle.
— Si vous le trouvez bon, dit le vieillard, j'aime assez à marcher seul ; c'est mon habitude.
— Malgré le plaisir que j'aurais à faire la route avec un compagnon, je vous laisse, monsieur; mais veuillez, je vous prie, m'indiquer la route de Tauberge du Cornet d'or.
— Ah ! l'auberge ! dit le vieillard ; elle n'est pas loin d'ici. Il faut d'abord sortir de la forêt. Je devrais vous laisser sans renseignements pour le méchant tour que vous m'avez joué, mais je ne veux pas vous voir souffrir la faim... Au bout de ce taillis, vous rencontrerez une plantation de sapins qu'il faut traverser. Après les sapins, vous vous trouvez en face du chê7ie rovaL facile à recon-
naître ; c'est le plus bel arbre de la forêt. Ce chêne royal est situé à la lisière d'un chemin qu'on appelle la route verte, d'une demi lieue à peu près, au bout de laquelle on rencontre le village. Dans le village, vous demanderez l'auberge du Cornet d'or.
Là-dessus le maniaque partit, et Bigle, heureux d'être remis dans son cliemin, courut par le taillis afin de gagner la plantation de sapins qui n'existait que dans l'imagination du vieillard, heureux de se venger de celui qu'il regardait comme un peintre ou un afildé de peintre. Après deux heures de marches et de contre-marches. Bigle n'avait rencontré ni sapins, ni chêne royal, ni chemin vert, ni auberge du Cornet d'or. Il se gendarmait contre le vieillard et ses flèches, et regrettait la taverne où les Aynis de la Nature mangeaient à cette heure du roasîbeef et du jambon assaisonnés de littérature, lorsqu'un faible son de cloche l'amena dans un endroit où un pâtre conduisait une vache dont le grelot le tira d'affaire. Le petit paysan revenait au village, et Bigle le suivit, tandis que son estomac creux lui communiquait au cerveau de fâcheuses réflexions sur la nature.
— J'ai assez de la forêt, se dit Bigle, qui pensa à se cacher pendant une huitaine à Paris, car il avait annoncé qu'il allait vivre seul pendant huit jours dans les bois, et il craignait avec raison les railleries de ses amis ; — mais une conversation avec l'hôiesse du Cornet d'or, après le repas, changea les plans de Bide.
— Vous ne pouvez pas vous en aller d'ici, dit l'hôtesse, sans avoir vu la Roche-qui-pend. Monsieur aurait fait un voyage inutile s'il n'avait pas vu nos rochers ; il vient des Anglais exprès de leur pays pour la Roche-qui-pend.
L'hôtesse fit une description si merveilleuse du rocher, que Bigle se décida à rester un jour de plus, après avoir demandé toutefois si ce rocher fantastique était orné de flèches bleu-perruquier.
— Monsieur veut rire, sans doute ? dit l'hôtesse ; je ne sais ce que c'est.
Bigle raconta sa rencontre avec le petit vieillard, en dressa un signalement exact, parla de ses grandes lunettes, de son pinceau, de son pot de couleur et des marques qu'il faisait aux rochers ; mais l'hôtesse ne connaissait aucunement le vieillard, et elle crut que Bigle voulait se moquer d'elle.
Dans la nuit, Bigle se dit qu'il avait été le jouet d'une mandragore, et comme il était grand amateur de légendes, tous les gnomes des montagnes, les nains qui tracassent les bûcherons, galopèi ent dans ses rêves, et il ne fut pas mécontent de ces agitations, ^qui changeaient son lourd sommeil parisien en une sorte de féerie mobile. Le lendemain, après s'être fait indiquer la route, Bigle retourna dans la forêt et jeta un coup d'œil attentif sur les chemins, afin de ne plus s'égarer le soir. Il avait à peine fait deux lieues qu'il se trouva devant un fourré très- épais que l'hôtesse lui avait indiqué comme voisin de la Roche-qui-pend. Des ouvriers
étaient occupés à faire une trouée dans le fourré afin d'y frayer un passage. Bigle s'intéressa à ce travail; il accablait les ouvriers de questions, quand il entendit un coup de sifflet.
— Qu'est-ce ? demanda-t-il.
— Monsieur, c'est notre maître qui nous donne ses ordres.
— Votre maître ? dit Bigle, je ne le vois pas.
— Regardez là-haut, sur la Roche-qui-pend ^ si vous avez de bons yeux.
Bigle ne fut pas peu surpris de reconnaître le vieillard de la veille, dont les lunettes envoyaient des rayons perçants.
— Je vais donc savoir quel est cet homme 1 se dit Bigle qui pensa à interroger les bûcherons ; mais ils remettaient vivement leurs vestes, rengainaient leuis outils. Tout à coup, on entendit au loin les aboiements des chiens, auxquels succédèrent deux coups de sifflet très-aigus ; en un clin d'œil les bûcherons disparurent, fuyant à toutes jambes. Bigle n'eut pas le temps de réfléchir à cette aventure, car au même moment il se sentit saisir vigoureusement au collet, et mordre au mollet par un chien qui aboyait à toute gueule.
— Au secours ! s'écria-t-il en se débattant.
— ^'essayez pas de vous sauver, dit un homme qu'à son costume Bigle reconnut pour un garde forestier.
— Faites donc lâcher votre chien ! criait le malheureux Bisfle.
— A bas, Drogaille ! c'est assez, dit le garde forestier à son chien qui tournait autour de Bigle en grondant et en montrant de longues dents. Maintenant vous allez me suivre chez le maire.
— Je ne demande pas mieux, mais je n'ai aucune affaire avec la municipalité.
— Nous réglerons les dégâts commis par vous dans ce fourré, sans compter tous les furetages des jours passés... Où sont vos outils?
— Je n'en ai pas, dit Bigle, et je suis innocent de ce dont vous m'accusez.
— Il paraît que vous trouvez le massif trop serré ?
— J'arrive à l'instant; j'ai rencontré des bûcherons qui taillaient dans ce fourré...
— Je me doute bien que vous n'êtes pas seul. Drogaillc voulait courir après ceux qui se sont sauvés, mais j'ai préféré en empoigner un d'abord; nous trouverons les autres plus tard.
— Je ne demande pas mieux que de vous aider à découvrir les bûcherons et ce diable de petit vieillard à lunettes dont le sifflet ne me pronostiquait rien de bon.
— Croyez-vous bonnement que je vais courir après vos complices pour que vous m'échappiez? Je suis aussi i; alin que vous. Vous ferez vos révélations devant le maire, si cela vous convient... Moi, peu m'importe ; je touche ma prime... Je vous surveillais assez ! Pourquoi ces dégâts, je vous le demande ?
— C'est moi qui vous ferai la question.
— Vous avez une idée, dit le garde, cela se voit: vos coupes sont trop régulières... J'oserai même dire que vous avez été forestier.
— Forestier, m"Di ! s'écria Bigle qui croyait continuer ses rêves de la nuit précédente.
— Il vaut mieux avouer, dit le garde ; je vous le dis dans votre intérêt.
— Avouer quoi ?
— Vous n'en serez ni plus ni moins puni. L'article ^98 est là qui règle votre affaire au plus juste. En vous arrêtant, je vous ai sauvé la prison.
— La prison ?
— Vous vouliez peut-être enlever votre coupe, et comme ce taillis n'a pas cinq ans, vous faisiez de la prison... Ainsi c'est un service que je vous ai rendu.
— Un fameux service ! s'écria Bigle.
— ^Id parole, continua le garde, qui aimait à parler, j'ai vu des bois broutés par les bestiaux, ce qui est encore une contravention, mais les animaux ne causent pas autant d'abroutissement que vous.
— Que m'importe ! s'écria Bigle exaspéré, qui, à partir de ce moment laissa le garde parler de bois défensable^ de réserve de coupe, de chablis, de coupe de régénération, de mort-bois, en homme expert qui ne trouve pas tous les jours de compagnon pour l'écouter.
Bigle espérait en arrivant chez le maire que son
innocence allait être reconnue et qu'il serait mis aussitôt en liberté ; mais le maire était absent, et comme le garde forestier ne savait que faire de son prisonnier, il l'enferma momentanément dans la cuisine. Ce fut seulement trois heures après que le maire arriva pour procédera l'interrogatoire du délinquant, accusé d'avoir pratiqué de nombreuses coupes irrégulières depuis une quinzaine de jours. Il fut facile à Bigle de prouver, grâce à son hôtesse, qu'il était arrivé seulement de la veille, qu'il avait été trouvé seul sur le théâtre du crime, sans instruments tranchants, qu'il était parti de l'auberge sans cognée ni serpe, et qu'il était sans relations dans le pays ; toutes raisons excellentes qui le firent renvoyer de la plainte.
Encore des peintures symboliques. — Bigle revient avec quelques connaissances forestières.
Pendant que Bigle subissait ces mésaventures, ses amis se livraient à maints propos sur son compte, ainsi qu'il arrive entre gens qui se quittent rarement et sont obligés de vivre de leur propre fonds. Il y avait surtout un certain poète grec, du nom de Godard, qui ne pouvait lui pardonner ses attaques contre l'antiquité.. Le poète Godard se rattachait aux Amis de la Nature par un enthousiasme effréné pour les nymphes des bois, les satyres, et par le culte qu'il portait au soleil. Il s'était facilement donné un vernis de science en introduisant divers mots grecs dans ses vers, ce qui ne contribuait pas peu à le rendre incompré-
hensible : quant aux idées, il s'en souciait médiocrement , et il affirmait que deux belles rimes remplissaient ses oreilles de mélodies ineffables. Lavertujeon et le philosophe Bougon étaient ses victimes ordinaires; Lavertujeon surtout, :^L;i écoutait rarement la conversation , l'esprit sans cesse occupé à combiner de nouvelles associations d'objets inanimés.
Ce jour-là il avait esquissé un grand panneau représentant une corbeille dans laquelle étaient groupés des fleurs et des fruits. Un cahier de musique, tout grand ouvert, était appuyé devant la corbeille ; une grosse flûte traversière reposait près du cahier, et à côté de la flûte de beaux et jaunes raisins de Fontainebleau étalaient leurs grains dorés.
— Dis-moi ce que tu prétends leprésenter par un assemblage d'objets si divers? lui demanda le philosophe.
— Ne le vois-tu pas? Des fleurs, des fruits, une flûte, des raisins.
— Je ne nie pas ton habileté pour rendre ces objets ; je la reconnais, et je vois que tes raisins ne sont pas des citrouilles, de même que ta flûte ne ressemble pas à une guitare.
— Cela ne suffit-il pas ? s'écria Laverlujeon triomphant.
— Et l'idée ?
— L'idée ! dit le peintre un peu troublé. L'idée est que j'ai peint d'après nature des pêches, des
fleurs, des niisins et un cahier de musique qui est du temps de Louis XIV.
— Et tes raisins, sont-ils aussi du ^7^ siècle? Cerveau paresseux, qui engendres une idée et qui ne saurais l'énoncer!.. Creuse-toi, réfléchis et dismoi ton idée.
Lavertujeon sourit niaisement, ne sachant que répondre.
— Tu es donc un manœuvre, s'écria le philosophe, puisque tu te bornes à copier matériellement des objets matériels sans que ton concept y prenne part. INe vois-tu pas qu'il y a sur ta toile une association d'objets étrangers : fleurs et fruits d'un côté, musique de l'autre ? Je te blâmerais si tu avais seulement adossé ton vieux cahier de musique contre un vase de fleurs et de fruits ; car tu mentirais à la réalité, à la sainte réalité que nous adorons. Des fleurs et des fruits n'ont jamais servi de pupitre à un musicien.
— Je l'ai toujours vu ainsi sur les dessus de portes.
— Est-ce que ton art te commande de propager l'erreur? Si les peintres que tu as étudiés sont des sots, dois-tu les imiter? Mais ta flûte traversière, qui repose sur le marbre avec des raisins à côté, te sauve... Voilà l'idée !
— J'ai acheté cette vieUle flûte, dit Lavertujeon, sur le quai de la Ferraille : on me l'a bien vendue trente sous.
— Je ne demande pas, s'écria le philosophe Bou-
gon, au comble de l'exaspération, combien tu as payé la flûte ; je désire savoir quelle idée t'a mis le pinceau en main.
— Je voulais essayer, dit le peintre en tremblant, si je réussirais des fleurs et des fruits, et j'ai pensé qu'un cahier de musique ferait bien, à cause du ton verdàtre du vieux papier. Quand le cahier de musique a été groupé avec le vase, l'idée d'une flûte m'est venue... j'ai ajouté la flûte.... La table m'a encore paru vide, et ma foi, tout naturellement, j'ai peint quelques grappes de raisin.
— Est-ce tout ? demanda le philosophe.
— Les raisins m'ont donné beaucoup de mal; je ne pouvais pas rendre leur transparence... Un moment j'ai pensé à les remplacer par un homard.
Le philosophe secoua ses longs cheveux.
— Un homard ! s'écria-t-il. Et il y a des gens qui enchaînent des idées sans s'en rendre compte ! voilà ce que je ne savais pas, continua Bougon. Je vais te définir ton tableau, puisque tu n'as pas conscience de ton œuvre. Le cahier de musique n'est pas là pour un aveugle, n'est-il pas vrai ? Tu as pensé, sans y penser, qu'il attendait un musicien, car enfin la flûte, posée sur le marbre de la table, appartient à quelqu'un, à un homme qui joue de la flûte, un grand artiste... Je dis grand artiste, parce qu'il aime la musique des vieux maîtres... C'est la partition à'Arniide qui s'étale sur ton tableau... Quand ce musicien se sera bien fatigué à souffler dans sa flûte, que fera-t-il? Il mangera les raisins qui sont
à côté... Voilà l'idée. Tu as voulu récompenser un habile instrumentiste de la peine qu'il s'est donnée à déchiffrer ces belles mélodies, et tu lui offres de savoureux raisins de Fontainebleau.
— Oui. oui 1 c'est cela, dit Lavertujeon avec enthousiasme.
— Tu commences donc à saisir l'idée qui s'est produite en toi à l'état latent.
— Je le savais, dit le peintre.
— Non, tu ne le savais pas.
— En voilà assez...
— Je te fâche parce que je te convaincs de ton ignorance ; si telle était ton idée, pourquoi voulaistu mettre un homard à la place de tes raisins ?
— Le musicien l'aurait mangé.
— Un homard vivant ?
— Cuit, dit le peintre ; les homards rouges font le meilleur effet dans la peinture.
Ce tableau, nécessairement, amena le soir la conversation sur l'idée dans l'art ; discussion orageuse qui fit aligner de nombreuses canettes de bière en face des orateurs, et accumula des fumées aussi épaisses dans la salle que dans les cerveaux. Plus il se brûlait de tabac , plus vives étaient les contradictions. A force de secouer des idées, on en vint à discuter la fantaisie qui avait poussé Bigle dans la forêt.
— Je suis persuadé, dit le poète Godard, qu'il aura trouvé la forêt enveloppée de brouillards. Ce n'est pas pour lui que la nature réserve ses fa-
veurs : certainement le paysage se sera voilé à son approche.
Il y avait parmi les membres de l'association un jeune homme au teint verdàtre, au front dégarni de cheveux, à l'œil cligneteux. C'était un rat de bibliothèque, un fureteur de vieux papiers, un chercheur de notes, un commentateur de faits inutiles qui n'avait jamais connu que la poussière des bouquins. Il se disait aussi un fervent Aîni de la Nature, et, en cette qualité, il tomba sur le dos de Bigle, en prétendant qu'à son approche les oiseaux devaient s'enfuir en sifflant, que ic houx dardait ses feuilles aiguës sur son passage et s'accrochait à ses culottes. Il souhaèfcait que Bigle tombât dans un buisson d'orties et qu'il trouvât le soir des chemins huiiudes couverts de crapauds.
Ces imprécations dirigées coalre un homme sin-^ cère ne durent pas avoir peu de poids dans la balance du destin, et on a vu les funestes effets qui en résultèrent pour le malheureux Bigle. Malgré tout, il reparut trois jours après, avec assez d'aventures pour défrayer une longue soirée. Cette forêt de Giateloup, Bigle était heureux maintenant d'y avoir séjourné malgrô les dangers qu'il y avait courus. Ainsi que le piince Charmant des Contes de Fées , qui traverse mille obstacles et les déjoue pour arriver à la conquête d'une princesse plus belle que le jour. Bigle, sorti des aventures, les trouvait piquantes à raconter. Les entreprises hérissées de difficultés, les grandes souffrances sont
le fumier qui donne les plus belles fleurs; les petits bonheurs, les petits plaisirs, les petites joies, les amourettes, la vie régulière n'élèvent pas l'imagination. Eigle avait traversé sa foret enchantée et s'en montrait fier. De sa conversation avec le garde il retint quelques mots particuliers du dictionnaire forestier , et quand les poètes lui parlaient des genêts tachetés d'or, il répondait en dissertant sur les chênes pédoncules. Le grec Godard avait dans la tête certains détails pris dans les auteurs anciens; il ne prononçait jamais le mot de houx sans ajouter aux haies écarlates, et Bigle lui demandait s'il savait combien on payait d'amende par cormier abattu.
— Un cormier de vingt centimètres de circonférence se paye 3 fr. 90 c. par décimètre, répondait victorieusement Bigle; soit -120 fr. 90 c.
Bigle semblait avoir été marchand de bois toute sa vie, et il abusait de son séjour dans la forêt, prétendant que les Amis de la Nature devaient perdre leur nom s'ils ne se lançaient dans la connaissance intime des arbres.
Singulière et déplorable physionomie que prit tout îi coup un imposant rocher.
Bigle passait pour un railleur dangereux : en cette qualité, il fut accusé par ses amis d'avoir inventé le \ieillard aux grandes lunettes, le garde forestier et toutes les aventures qui lui servaient depuis lors de thème de conversation ; mais un fait, rendu public, donna raison aux dires de Bigle. C'était une nouvelle si singulière que tous les journaux la reproduisirent à l'envi, et qu'il faut la citer textuellement :
« La forêt de Grateloup , une des plus considérables de France, est surtout remarquable par des blocs de grès qui se plient aux caprices les plus bizarres de la nature. Les touristes qui vont à
l'étranger chercher des merveilles s'exposeraient à moins de fatigues et de dépense d'argent s'ils connaissaient cette belle et pittoresque forêt, qui n'a pas moins de dix lieues de tour. Sites agréables, ombrages touffus, points de vue admirables, chênes deux fois centenaires, gorges profondes, Grateloup réunit les paysages les plus variés ; mais au nombre des merveilles de la forêt, il faut citer en première ligne la Roche-qui-pend, devant laquelle il est rare de ne pas rencontrer un artiste s'inspirant des étranges accumulations de grès qui confondent l'imagination par leurs arêtes étranges, leurs formes singulièrement accentuées et la hardiesse avec laquelle ils semblent avoir été jetés en l'air par une main de géant. Les cathédrales imposantes du moyen âge et leurs hardis clochers ne peuvent donner qu'une faible idée de la Roche-qui-pend, qu'on jurerait devoir écraser l'imprudent qui s'en approche, et qui a pourtant, depuis bien des siècles, donné asile à de tendres discoureurs. Une voûte, formée d'énormes rochers superposés, s'élève plus haut que l'intérieur d'une pyramide d'Egypte : les yeux ont peine à en distinguer les dernières assises. Tel est l'intérieur, régulier dans sa sombre sauvagerie ; au contraire, à peine a-t-on franchi la voûte que le curieux s'aperçoit avec terreur que le rocher, situé au sommet d'une montagne escarpée et touffue, surplombe la vallée. On dirait d'un malheureux qui, pour mettre un terme à ses maux, va se jeter dans un gouffre. Les plus intrépides pâlis-
sent ; on a vu des personnes qui n'osaient revenir sur leurs pas et rentrer sous la voûte, préférant faire un grand détour plutôt que de s'engager dans un endroit qu'elles jugeaient périlleux. En effet, toutes les lois de la physique sont violées : ce n'est pas un rocher acculé contre des terres, ce sont d'énormes grès qu'on jurerait soulevés pas un tremblement de terre, c'est un rocher qui roule. Tel est l'effet général produit sur tous ceux qui ont pu admirer la Roche-qui-pend dans toute sa splendeur. Hélas ! aujourd'huila. Roche-qui-pend a perdu une partie de son prestige vertigineux. Des mains coupables ont attenté à son couronnement : d'énormes stalactites de pierre qui se détachaient de la masse comme soufflées par les vents ont été brisées, mutilées par une main mystérieuse. Un homme corrompu a voulu corriger la nature : par une hardiesse inconcevable, le rocher a été taillé à diverses reprises, nuitamment, afin de pouvoir représenter le profil si connu de Henri IV. Ce rocher, bizarre jadis, auquel la nature avait donné seule un coup de ciseau, ressemble maintenant à Henri IV lorsqu'il recommandait à ses soldats de se rallier à son panache blanc, car une partie des efforts des coupables s'est tournée vers le panache merveilleusement imité. N'avions-nous pas assez de la statue du bon roi Henri sur le Pont-Neuf, sans chercher à lui élever un monument dans une forêt? Qu'importe à l'aigle qui passe dans les airs, aux merles qui sifflent, au lapin dans son terrier
au chevreuil qui fuit d'un pas agile, la représentation de Henri IV ? Ce n'est pas tout : le plateau par lequel les curieux gravissaient le rocher était couvert de taillis le long des versants ; les amateurs de points de vue n'y arrivaient qu'avec de certaines difficultés qui doublaient le prix de la vue. Les mêmes hommes qui ont mutilé le rocher ne se sont pas arrêtés à cette profanation : des sentiers ont été tracés lentement, peu à peu, avant que l'administration forestière ait pu se rendre compte des ébranchements qu'on avait remarqués depuis longtemps, et qui donnèrent lieu à d'inutiles arrestations. Les experts ont remarqué que tout avait été calculé de longue main, qu'un plan adroit avait été médité, à la faveur duquel les coupables procédaient mystérieusement sans donner l'éveil. De certaines flèches bleues qu'on retrouve sur chaque rocher luttent avec les flèches rouges de l'administration. Non-seulement il y a complot, mais encore lutte et rébellion. Une sorte de pouvoir secret semble avoir réglé les destinées de notre malheureuse forêt de Grateloup, à jamais déshonorée. Une instruction a lieu à l'heure qu'il est ; tout fait espérer que les coupables ne resteront pas impunis. »
— Eh bien ! s'écria Bigle triomphant, me croirezvous maintenant?
Les Amis de la Nature furent obligés d'avouer que les récits de Bigle étaient exacts, et la curiosité fut à son comble quand Bigle reçut une assignation à comparaître devant un juge d'instruction du tri-
bunal de la Seine, chargé de l'interroger en vertu d'une commission rogatoire du procureur du roi du déparlement voisin où était située la forêt de Grateloup. Bigle, qui craignait la justice, déploya une douzaine de cravates blanches, afin de montrer par la régularité des nœuds le respect qu'il ressentait en présence de la magistrature. On l'eût pris luimême pour un juge d'instruction ; et quand il donna un dernier coup d'oeil à la glace, il pensa qu'étant devant un magistrat il n'avait pas besoin d'aller au Palais de Justice, et qu'il pouvait s'interroger luimême. Devant sa propre cravate blanche, il pâlit, balbutia, et s'il n'en avait brisé tout d'un coup la régularité en donnant un tour ironique à une des pointes, il comprit combien il se serait montré timide à l'instruction. — Mais le juge le mit à son aise, et l'interrogea particulièrement sur le personnage qu'il avait rencontré dans la forêt le jour de son arrestation. Bigle, porté au merveilleux dans certaines circonstances, donna un tel portrait du vieillard aux grandes lunettes, qu'il était certainement impossible de le retrouver en étudiant ce signalement ; mais il parlait avec une si grande conviction que le juge n'osa d'abord mettre en doute cette étrange personnalité. Cependant, en consultant un dossier qui était sur son bureau, il ne put s'empêcher de se récrier et d'accuser la trop belle imagination du témoin.
— Je l'ai vu ainsi, monsieur, dit Bigle, et jusqu'à preuve du contraire...
— Il est arrêté, dit le juge.
— Vraiment I s'écria Bigle. Comment s'appellet-il? Que fait-il? Quel est son but? Avait-il une idée? Que prétendait-il ? Est-ce un honnête homme? A-t-il le cerveau sain ? Quand sera-t-il jugé? Serat-il fortement condamné?
— Psttt, fit le greffier.
Bigle avait été tellement harcelé de questions dans ce cabinet, que lui aussi se sentait devenir questionneur.
— Vous serez appelé à la police correctionnelle en qualité de témoin, lui dit le juge d'instruction, et vous apprendrez tout ce qui vous intéresse.
Bigle revint à la brasserie des A7nis de la Nature, ivre de joie. Il allait donc jouer un rôle en public ; sa position de témoin lui troublait les idées, il se sentait plus fier qu'un conquérant, et la servante lui ayant offert une chope, comme d'habitude, il laissa tomber sur elle un regard de haut, qui montrait quelles destinées l'attendaient. Comme on en parlait, le soir, les poètes, jaloux du sort de leur ami, joignirent la critique à leurs conseils, en engageant Bigle à étudier quelques belles descriptions de maîtres pour se préparer à paraître devant le tribunal.
— Moi, dit Godard, je commencerais ainsi ma déposition : « C'était par une belle journée de printemps; j'allais visiter la forêt de Grateloup, lorsque je fus violemment ému dès les premiers pas que je
fis sous les arbres par l'iaipression pure et fraîche émanant du feuillage »
— Je crois, dit le philosophe, que la logique demande à ce qu'on tienne compte tout d'abord du chant des oiseaux... Bigle serait écouté plus favorablement s'il cherchait à donner au tribunal une idée du chant des pinsons, des merles, des bouvreuils...
— Non, dit le poète, c'est la vue qui est le premier de nos sens saisis...
— C'est l'ouïe, dit le philosophe... Qu'en pensestu, Lavertujeon ?
— Le vert fait bien dans un tableau.
— Tu n'es pas compétent, dit le philosophe
Un peintre 1 A qui allais-je m'adresser?... Ils ne se connaissent point en oiseaux.
— Oh! dit Lavertujeon, j'ai peint dernièrement un perroquet mort...
— Tais-toi; est-ce que tu t'es jamais inquiété du chant des rossignols, du bruissement des insectes, du vent qui passe à travers le feuillage, du murmure d'un clair ruisseau roulant sur des cailloux ? Oui, Bigle, si tu veux avoir l'oreille du tribunal, montre que ton sens auditif est exercé, et dépeins avec délicatesse les mille bruits dont je parle.
Le poète Godard ayant insisté sur la préférence qu'il accordait à l'aspect produit par la verdure :
— Tu n'es qu'un peintre, et tu te dis poète, reprit le philosophe ; tu ne penses qu'à décrire, toujours décrire... J'admets la vue, mais en se-
conde ligne. Les impressions produites par la nature sont telles que l'esprit en reste stupéfait : Tâme se sent prise dans cette triple occupation de l'oreille, de l'œil et de l'odorat, car je ne sais si l'odorat ne vient pas avant l'œil... Ce sont des senteurs particulières, telles que le corps en est délassé tout à coup, mieux que s'il avait été plongé dans le bain parfumé d'une petite maîtresse. Ainsi trois phénomènes s'emparent de tout notre être corporel, qui sont: chant, verdure, odeurs. Voilà ce qui fait que les peintres ne viennent qu'en seconde ligne : il leur est impossible de rendre autre chose que la nature extérieure ; leur art s'arrête à la forme et à la coloration.... Ecoute-moi donc, misérable Lavertujeon ! n'es-tu pas de mon avis. Bigle?
— J'ai été vivement frappé, dit Bigle, par la vue de ce vieillard aux grandes lunettes.
— Ah ! malheureux, je te reconnais bien là : tu vas en pleine nature pour y être poursuivi par le souvenir des hommes. Il faut que tu aies la conscience chargée pour ne pouvoir vivre seul, en face de toi-même, au sein de la nature.
— J'avoue, dit Bigle, que la société des hommes ne m'est pas indifférente ; mais si les hommes te déplaisent tellement, je les remplacerai par des femmes.
— Que trouves-tu dans la tête des femmes? Un pot de pommade, pas autre chose ! un peigne et à côté un petit miroir, voilà ce qui meuble leur cerveau L . . Si j'étais Lavertujeon, je voudrais traiter ce
sujet pour la prochaine exposition , et ma réputation serait faite.
— Mais le cerveau est divisé en deux, sévère Bougon, dit Bigle : je veux bien que ta pommade, ton peigne et ton miroir en remplissent la moitié , à condition que l'autre moitié renferme une foule de sentiments délicats et tendres que Lavertujeon ne saurait peindre. Tu m'accuses, Bougon, de ne fréquenter que des hommes; mais toi-même, t'a-t-on jamais surpris seul, au milieu des bois, en téte-àtéte avec le silence? Au contraire, je pense que tu ne saurais vivre sans discuter et surtout sans être écouté ; et je crains fort que les oiseaux des forêts ne prêtent pas grande attention à tes théories sur la décadence de l'humanité.
— J'ai un rôle à remplir sur la terre, dit le philosophe, et vous voyez que je le remplis tous les jours, car je cherche à redresser votre raisonnement chancelant. Demande plutôt à Lavertujeon?
Le peintre , qui se sentait dominé par le philosophe, fit un faible signe de tête d'acquiescement.
Ces discussions, toujours les mêmes, avaient lieu de sept heures à minuit, et si le gaz ne se fût éteint tout à coup, il est certain qu'elles n'avaient pas de raison de cesser ; mais bientôt le procès dans lequel les Amis de la Nature se trouvèrent mêlés, grâce au témoignage de leur camarade Bigle, vint apporter un nouvel aliment à la conversation. L'acte d'accusation, publié par les journaux, fit connaître le véritable coupable des délits forestiers commis
dans la forêt de Grateloup, et cette affaire, aujourd'hui oubliée, eut pour conséquence de mêler activement les Amis de la Nature aux circonstances qui s'ensuivirent.
La Grotte des songes iiocturnes et ses fatales conséquences.
Dans les premiers jours qui suivirent l'achèvement du fameux sentier sablé, il arriva une aventure qui attacha M. Gorenflot davantage à lajorêt. Un soir, à minuit, la mercière, dont les fenêtres donnaient sur la campagne, entendit un bruit de pas précipités : des chiens aboyaient au loin et le tumulte augmentait à mesure qu'ils se rapprochaient. Comme il faisait clair de lune, madame Gorenflot put suivre du regard deux hommes s'avançant rapidement , quoiqu'ils parussent embarrassés d'un certain fardeau dont il élait impossible de deviner la forme du second étage où la bourgeoise était en observation. Ces deux hommes s'arrêtèrent tout à
coup près du mur de la maison pour écouter les bruits d'alentour; mais les aboiements des chiens continuant à devenir plus vifs, ils soulevèrent leur fardeau, et après un balancement énergique, l'envoyèrent par dessus le mur. Il tomba dans le jardin, en laissant entendre un faible gémissement. Epouvantée, madame Gorenflot ferma sa fenêtre et se fourra dans son lit en se cachant le nez sous les couvertures. Quel crime venait d'être commis? Quels étaient ces hommes qui semblaient se défaire de leur victime? A quels dangers la mercière n'était -elle pas exposée, ainsi que son mari, si les environs n'offraient pas plus de sûreté? Elle eût bien appelé son mari, mais la peur que le moindre bruit n'attirât l'attention des malfaiteurs fit que madame Gorenflot prit un coin du drap de lit dans ses lèvres afin que sa respiration même ne la trahît pas. Cependant le bruit continuait au dehors ; les aboiements se rapprochaient de plus en plus. Il était facile de distinguer le manège des chiens allant et venant autour des murs de la propriété, en faisant le tour, et revenant tout à coup au même endroit. Les chiens apportèrent quelque calme dans l'esprit de la mercière, qui n'avait jamais entendu dire que des malfaiteurs employassent des animaux bruyants pour commettre leurs forfaits. Le mystère, c'est le crime ; le bruit, la répression. Si madame Gorenflot ne formula pas sa réflexion si brièvement, elle eut concience de la nouvelle situation des choses. Peu à peu l'aboiement
LES mis DE LA NATURE 59
des chiens s'éloigna, et tout rentra dans le silence ; mais la mercière n'en dormit pas davantage. Son émotion avait été trop forte pour permettre au sommeil de reprendre ses droits. Aussi, à peine au jour levant, sortit-elle de l'état fiévreux et somnolent dans lequel elle était plongée, pour écouter le bruit qu'on faisait à la porte du jardin.
Des voix appelèrent M. Gorenflot à diverses reprises, et bientôt, au remuement qui se fit dans la chambre voisine , elle s'aperçut que son mari se levait. La mercière passa une robe de chambre et entra chez M. Gorenflot.
— As-tu entendu, cette nuit, ce qui s'est passé?
— J'ai dormi d'un somme...
— On est venu certainement pour nous piller... Cette maison n'est pas sûre.
— Tu es folle ; laisse-moi aller ouvrir la porte...
— Tu n'iras pas; il est encore trop matin.
— Laisse-moi, dit M. Gorenflot, qui voyait que sa femme s'était mise devant la porte pour l'empêcher de sortir.
— Ce n'est pas à quatre heures du matin qu'on vient réveiller les honnêtes gens. Ce sont encore des malfaiteurs.
— Je les connais, dit le mercier imprudemment: ce sont ies ouvriers.
— Quels ouvriers ?
— Tu sais bien...
— Je ne connais d'ouvriers que le jardinier et son gai'çon.
— Précisément, dit M. Gorenflot qui se rattacha à cette idée; je leur ai commandé de venir de trèsgrand matin.
— Pourquoi faire ?
M. Gorenflot se gratta l'oreille.
— Pour des terrassements, dit-il.
— Des terrassements dans le jardin ! tu badines ! Il a été convenu qu'on ne terrasserait pas sans mon ordre.
— C'est entendu, dit le mercier, je vais leur dire de s'en aller.
— Et tu feras bien.
Mais l'embarras du mercier était tel qu'il eût été remarqué des esprits les plus candides. M™^ Gorenflot alla se mettre en embuscade dans la chambre du premier état^e, derrière les rideaux; de là elle put voir son mari causer avec des paysans en blouses déchirées, à la barbe inculte, qu'elle avait déjà remarqués dans le voisina 5e : ces farouches mines n'avaient rien de commun avec le jardinier et son ouvrier. — Gorenflot me trompe, se dit la mercière, indignée et épouvantée à la fois des mensonges de son mari et des rapports qu'il entretenait avec ces hommes. — Il se passait alors dans le jardin une longue conversation entre le bourgeois et les paysans, conversation animée, à en juger par leurs gestes accentués. Les paysans s'échauffaient, le bruit de leurs voix parvenait jusqu'au premier étage, mais le sens en était caché pour la mercière, qui ne s'expliquait pas l'air em-
barrasse de son mari, ses regards abaissés, l'inquiétude répandue sur tous ses traits. Comment madame Gorenflot aurait-elle pu deviner la série de perturbations causées par le sentier sablonné de la forêt? Pour terminer ce sentier, le bourgeois, en employant des ouvriers, s'était mis à leur merci. Comme des terrassiers honnêtes gens eussent craint l'administration forestière et ses rigueurs, M. Gorenflot s'était servi des premiers venus, espèce de grapilleurs de bois , toujours en lutte avec les gardes et les gendarmes, qui n'avaient consenti à prêter leurs bras à ï Amant de la forêt qu'avec la pensée qu'ils se ménageaient un complice pour les grandes occasions.
Cette même nuit ils avaient pris un chevreuil et cherchaient à l'emporter, lorsqu'ils furent poursuivis par un garde qui lança ses chiens après eux ; mais leur plan était tiré d'avance. La maison du mercier, située à moitié chemin du lieu de leur rapine, leur avait semblé excellente pour un recel, et ils jetèrent par-dessus le mur le chevreuil à moitié mort dont les gémissements avaient peut-être déterminé quelques mèches blanches sur la tête de la mercière. Le matin, les maraudeurs vinrent bravement se présenter chez M. Gorenflot, réclamant leur prise de la nuit. Le mari fut presque aussi effrayé que sa femme. Il se voyait changé en complice de gibiers de prison, lui l'honnête mercier du Gland-d'Or, cette maison si respectable de la rue Saint-Denis, qui florissait depuis
deux cents ans et avait fait la fortune successive de sept à huit de ses tenants. Mais que dire ? Le coup était fait, l'animal mort ; les coupables audacieux qui s'étaient prêtîs à son utopie forestière en perçant une route à travers un taillis, réclamaient un service analogue. M. Gorenflot ne croyait pas avoir besoin de ces hommes dans l'avenir, mais il avait peur d'eux. Quand le mercier fit quelques objections, les braconniers parlèrent en maîtres, leurs yeux s'allumèrent , ils froncèrent le sourcil , et M. Gorenflot se dit que de tels drôles pouvaient bien, le cas échéant, tirer sur un garde forestier comme sur un chevreuil, et sur un mercier sans plus de scrupule que sur un garde.
— Emportez ce chevreuil et prenez garde qu'on ne vous voie, dit-il aux braconniers. Ce qu'ils firent avec promptitude, profitant du petit jour, heure à laquelle ils espéraient ne pas être rencontrés. Quand les maraudeurs furent partis, M. Gorenflot se lança dans toutes sortes de raisonnements sophistiques afin de n'avoir pas la conscience chargée de ce chevreuil. Le mercier sentait le besoin de s'ancrer dans l'idée qui décida de son avenir. Sans le savoir il fit du Jean-Jacques^ et se demanda pourquoi les animaux des forêts n'appartiendraient pas aux plus adroits. En vertu de quel titre des messieurs habillés de vert faisaient-ils exécuter à la lettre un certain code d'après lequel les princes et les rois seuls pouvaient jouir du droit de chasse dans la forêt? Les animaux n'en étaient-ils pas moins mangés?
Ah ! si la loi avait prescrit un absolu respect pour les animaux des forêts, M. Gorenflot se fût montré partisan de la loi; il eût désiré que les oiseaux, les faisans, les biches, les chevreuils pussent animer les bois de leurs ébats sans craindre l'approche de l'homme ; mais du moment où ils pouvaient tout d'un coup être servis sur une table royale, M. Gorenflot justifia le braconnage des pauvres, qui, eux aussi, ne devaient pas être privés de chevreuils ni d'oiseaux succulents.
Un paradoxe en amène un autre : si les animaux de la forêt n'appartenaient à personne, la forêt se trouvait dans les mêmes conditions. Pourquoi Grateloup était -il classé dans les apanages de la Couronne? Peu versé dans les questions historiques, M. Gorenflot fut obligé de s'avouer qu'il n'en savait rien. Ainsi que beaucoup de gens fiers de leur ignorance, qui tranchent impertinemment dans toutes les questions, le mercier décida que la Couronne avait tort de regarder Grateloup comme une forêt royale. C'était une forêt naturelle appartenant au premier venu, à un mercier qui voudrait bien s'occuper d'elle. Grateloup fut décrété intérieurement forêt de Gorenflot. En raisonnant de la sorte, le mercier se fût approprié le globe tout entier, lorsque la voix perçante de sa femme, qui l'appelait, le ramena à la triste réalité.
— As-tu bientôt fini de faire le moulin, lui déni anda-t-elle.
— Le moulin! s'écria M. Gorenflot, étonné.
— Monsieur fait aller ses bras en haut, en bas, en avant, en arrière ; les moulins à vent n'en font pas d'autres.
— Je ne savais pas.
— Il faut que quelque chose t'embarrasse... Je te connais... Quand tu faisais le moulin à la maison, la demoiselle de comptoir me disait: Monsieur fait le moulin, ça ira mal. Tu as une mauvaise action à te reprocher.
— Ma bonne amie, je t'assure...
— As-tu donné tes ordres au jardinier?
— Il fera comme il est convenu.
— Tu lui as bien recommandé de n'obéir qu'à moi?
— Oui, oui,
— Hypocrite et menteur! s'écria la mercière exaspérée... Tu n'as rien recommandé au jardinier !
— C'est vrai.
— Tais-toi ; le jardinier n'est pas venu.
— Non, il n'est pas venu.
— Ne parle pas davantage , faux que tu es , tu me fais honte... Qu'étaient ces hommes à barbe noire, qui ne valent pas mieux que toi?
— Des terrassiers...
— De potence, ajouta la mercière, qui ne savait pas parler si juste... Quels rapports peux-tu avoir avec la potence ?
-7 Aucuns, ma bonne, dit M. Gorenflot qui frémit
intérieurement, car sa femme avait mis le doigt sur la plaie.
— Espères-tii que je vais recevoir dans ma maison ces garnements?
— Ils ne reviendront pas.
— Maintenant qu'ils connaissent le chemin , crois-tu qu'ils ne s'introduiront pas ici la nuit ? Car ce sont eux, j'en suis sûre, qui ont fait le tapage de cette nuit.
— Non, ce sont des terrassiers.
— Et qu'est-ce que c'est que ce butin qu'ils ont emporté en le couvrant d'une toile?
— Leurs outils.
— Tu mens, j'ai vu comme la forme d'un corps... Je sais qu'on a jeté quelqu'un cette nuit par-dessus le mur, j'ai entendu les gémissements; on ne me trompe pas facilement.
— Je ne veux pas te tromper.
— Dis que tu ne peux pas... Ah ! j'en aurais su davantage, si je n'avais craint qu'ils ne partissent pendant que je descendais l'escalier.
— Eh bien, je vais te dire tout.
— Jet'écoute; ne baisse pas la tête, regardemoi en face.
— Ma bonne amie, tu sais que j'ai toujours du plaisir à te voir.
— Pas de compliments ; je lis au fond de tes yeux.
Alors M. Gorenflot dit une partie de la vérité : à savoir que des paysans ayant jeté, la nuit, un che-
Treuil par-dessus le mur du jardin, étaient venus le réclamer le matin ; mais il n'ajouta pas que les braconniers étaient ses complices pour d'autres délits forestiers, ce qui lit qu'il s'en tira plus facilement qu'il ne l'aurait cru d'abord. La mercière était une honnête femme, incapable de soupçonner le mal, et il avait fallu les événements de la nuit pour lui ouvrir les yeux. Sorti de cette impasse, M. Gorenflot, triomphant, alla, immédiatement après le déjeuner, faire un tour dans la forêt qui lui apparaissait sur un nouveau jour. Qu'on veuille bien supposer un instant un de ces galants oisifs dont la principale occupation est de suivre toutes les femmes sur les trottoirs et de leur adresser mille compliments spirituels. Il a affaire à une femme qu'il croit distinguée : il se montre plein de respect d'abord, jusqu'à ce qu'un mot échappé à la dame lui apprenne qu'il n'a affaire qu'à une demi-vertu ; alors le ton change, le galant devient plus pressant, le respect est envolé. M. Gorenflot se trouva dans une situation analogue vis-à-vis de la forêt de Grateloup, tant qu'il la considéra comme forêt royale ; mais quand son raisonnement philosophique la lui montra comme une forêt appartenant à tout le monde, il redressa la tête sous les ombrages et se regarda comme un conquérant. Les gardes forestiers, les gendarmes n'étaient plus désormais que des agents salariés d'une administration qui outrepassait ses droits; lutter avec eux était le plus saint des devoirs. Ce jour-là, M. Gorenflot s'égara
et ne put retrouver son chemin, malgré les poteaux indicateurs des routes. Il enlra alors dans une vive indignation contre l'administration forestière de ce qu'elle faisait si mal son devoir, et intérieurement il décréta que , ne remplissant pas ses fonctions, elle était supprimée. Tous les employés y passèrent, depuis les plus hauts grades jusqu'aux derniers. M. Gorenflot supprima ces emplois comme occupés par des fainéants qui ne cherchaient même pas à indiquer la route aux voyageurs égarés. Quelques voix s'élevèrent en faveur des forestiers dont l'avenir venait d'être brisé tout à coup sans espoir, car l'inflexible Gorenflot ne donnait même pas de pension de retraite aux malheureux destitués. Des femmes venaient demander la grâce de leurs maris, des enfants joignaient les mains pour leurs pères. — î\on ! s'écriait le mercier, irrité de la quantité de lieues qu'il faisait depuis le matin sans rencontrer âme qui vive. Où sont les forestiers ? Que font-ils ? En ai-je vu un seul pour me remettre dans mon chemin ? M'ont-ils surveillé pendant que je traçais cette route? Empêchent -ils d'enlever frauduleusement le gibier? Ils doivent être attablés dans quelque cabaret, oubliant leur mandat !... Je n'aime pas les ivrognes 1
Ce fut par cette série de raisonnemenis que M. Gorenflot mit à pied toute l'administration forestière et en fit table rase. Il se trouva maître de la forêt, mais il aurait voulu être maître d'en sortir. Grâce à son embarras, il la parcourut en tous sens.
et put juger de la beauté et de la variété de sa conquête. Grateloup est une des forêts les plus curieusement accidentées de France. Des gorges profondes, sauvages, des oasis de verdure, de sombres plantations, des ruisseaux paisibles, de vastes horizons découverts des hauteurs, des arbres d'essences diverses en font un endroit aussi pittoresque que les sites les plus vantés de la Suisse. Tous ces détails se gravèrent forcément dans le cerveau de M. Gorenflot pendant qu'il étudiait les endroits où il passait pour essayer de reconnaître sa route ; mais les merveilles succédaient aux merveilles, et le fameux petit chemin sablé ne se retrouvait pas. La nuit arrivait discrètement, et M. Gorenflot commençait à regretter d'avoir tenté son entreprise, car ses jambes enflées lui refusaient leur service. Sur son chemin il trouva un rocher qui formait une sorte de grotte dont le sol était couvert de sable fm. Il s'y laissa tomber et fut très-inquiet de s'y retrouver au milieu de la nuit, grelottant et entendant dans les arbres les sifflements du vent. — Tout dormait dans la nature, et ce profond silence inquiétait encore plus M. Gorenflot, qui, pour changer le cours de ses idées, évoqua le souvenir de sa femme. — Comment serait-il reçu à son retour, s'il devait revenir? car le mercier se jugea en péril : toutes sortes d'animaux fantastiques lui revinrent en mémoire. Il n'avait pas été sans visiter, le dimanche, le Muséum d'histoire naturelle, au Jardin des Plantes,
LES AxMIS DE LA NATURE 69
et son imaiïmation effrayée lui représentait les hyènes, les tigres, tous les carnassiers, s'avançant à pas lents dans l'ombre et le mystère, pour ne faire qu'une bouchée de lui, V Amant de la forêt.
Mais ces épouvantes ne faisaient que rattacher de plus en plus le mercier à la foret : s'il y avait trouvé des chemins droits, des allées de jardin, des plantations ré':iulières, le charme ne se serait pas emparé de lui. ^'en est-il pas de même de l'amant qui passe des nuits sans sommeil, maudissant une ingrate ? La forêt, pour s'être montrée un peu sauvage à la première rencontre, fut estimée à juste titre par M. Gorenflot, et cette nuit passée dans la grotte resta dans son souvenir comme un des événements les plus émouvants de sa vie. Vers trois heures du matin, un singulier concert commença, qui fit penser au mercier qu'il n'était pas éloigné d'un étang. C'étaienI: des coassements solennels qui le remplissaient de terreur ; de temps à autre s'y mêlaient des battemenis d'ailes, si bruyants qu'il était à supposer que des oiseaux nocturnes énormes prenaient leurs ébats. Enfin, le petit jour vint; M. Gorenflot se remit en marche immédiatement, et ce fut avec la plus vive surprise qu'il se trouva auprès de la mare à laquelle menait le fameux sentier sablé. La nuit seule avait empêché le mercier de reconnaître la mare, et comme jusqu'alors ses investi [rations n'avaient pas été poussées plus loin, la grotte lui avait échappé ; mais cette nuit profita
à la grotte, car elle y gagna un parrain qui lui donna un nom distingué. Ce fut dès lors la Grotte des songes nocturnes. M. Gorenflot le voulut ainsi; seulement, ayant trouvé l'ouverture trop claire, à cause de deux rochers qui, en se disjoignant, laissaient passer la lumière du ciel, il convoqua pour la semaine suivante ses ouvriers ordinaires, afin d'accommoder la physionomie de cette grotte au nom qu'il venait de lui donner.
Ce que devait lui coûter ce titre de Grotte des songes nocturnes, M. Gorenflot ne le sut que plus tard. Il n'y avait pas, dans les environs, de pierres pour boucher l'interstice des deux rochers et empêcher le jour de pénétrer; il fallut envoyer les ouvriers à un quart de lieue de là, près d'un groupe de grès, faire jouer la mine, renverser des masses énormes, fuir après l'explosion, qui fut considérable, attendre que les gardes forestiers rentrassent dans leur quiétude, charrier nuitamment ces fragments de roches, les tailler pour les joindre exactement aux fissures de la grotte, recouvrir le tout de terre fraîche, de gazons coupés dans d'autres endroits, et faire de cette amélioration une œuvre naturelle. Si la bourse de M. Gorenflot en souffrit, son orgueil fut flatté délicieusement. Désormais la Grotte des songes nocturnes répondait pleinement à son nom, et quand de petits sapins lugubres, déterrés avec précaution dans une sapinière voisine, eurent été plantés en manière de plumets sur la toque de gazon de cette grotte, elle offrit un aspect assez
mélancolique pour que Young lui-même désirât y passer ses nuits.
Cependant le jeu de la mine avait causé trop de ravages pour que l'administration n'en tînt compte. Les gardes remarquèrent des traces de poudre en beaucoup d'endroits ; et de nombreux rapports furent déposés dans les bureaux des eaux et forêts, sans que les plus experts en matière de délits pussent s'expliquer l'intention qui avait présidé à cette mine.
M. Gorenflot rencontré dans la forêt eût dérouté les soupçons par son apparence candide : pourtant, sous sa redingote de forme pacifique se cachait un certain pot rempli de couleur bleue, au moyen duquel il déposait sa signature sur les rochers. Ces flèches bleu-perruquier^ qui avaient tant tracassé Bigle , étaient des jalons pour empêcher le mercier de s'égarer, et en même temps une prise de possession. De même que les bibliothèques publiques timbrent chacun de leurs volumes avec une marque spéciale que les agents chimiques ne peuvent enlever, M. Gorenflot marquait les rochers à son chiffre, et il eût trouvé audacieux qui eût osé les lui disputer. Les gardes remarquèrent ces flèches et en firent l'objet d'un rapport : à quoi il leur fut répondu de surveiller attentivement le peintre anonyme qui se permettait de tels emblèmes. Mais le mercier triompha de l'administration par un moyen fort simple. La surveillance s'exerçait sur les lieux mêmes où les
rochers avaient été déshonorés, tandis que M. Gorenflot, plein d'activité, ne s'arrêtait pas où il passait, et explorait, au contraire, les côtés nouveaux de la forêt, tout en continuant à percer de ses flèches le cœur des rochers.
Ce fut à cette époque que M. Gorenflot se trouva en présence d'un rival audacieux et jaloux, plus redoutable à lui seul que tous les agents de l'administration forestière. L'illustre peintre Pickersgill, dont la réputation en France n'est pas égale à celle qu'il a en Angleterre, le même dont le fromage de Chester triompha du fromage de Lavertujeon, était venu passer quelques semaines dans la forêt pour y suivre de grandes chasses à courre qu'y donnait la vénerie royale. 11 est peu de flâneurs qui n'aient remarqué, aux carreaux des éditeurs cle gravures, des estampes soigneusement gravées et coloriées, où des chasseurs en habits rouges , suivis de meutes aboyantes, poursuivent le cerf dans des paysages d'automne. C'est à M. Pickersgill qu'on doit ces tableaux dont le succès est grand en Angleterre, car il n'est si petit propriétaire terrien qui ne tienne à honneur d'avoir un Pickersgill dans sa salle à manger.
Ce peintre fat un des premiers qui remarquèrent les flèches bleu-perruquier. Les dents croisées sur le devant et dépassant les lèvres, la figure allongée et dédaigneuse, M. Pickersgill était froid, railleur, et d'une nature rousse qui le portait à taquiner méchamment les gens. En sa qualité de peintre, il fut
particulièrement choqué de ces flèches, et quand il eut la persuasion qu'elles étaient lancées par M. Gorenflot, dont il étudia prudemment la manière d'agir, le combat commença, un combat à coups de flèches. Ce fut lui qui entreprit de dérouter le mercier en ajoutant un fer, ainsi que Bigle en avait été témoin. Dès lors M. Gorenflot fut suivi pas à pas par l'Anglais acharné, sans que le mercier pût deviner quel était le jaloux qui agissait ainsi et par quel motif il était conduit.
Persévérant dans son idée, M. Pickersgill passa trois mois dans la forêt de Grateloup au lieu de quinze jours, et il ne put trouver le temps d'y faire un bout de croquis. 11 avait étudié la manière de procéder de son adversaire, sa demeure, ses habitudes ; tous les matins, levé avant l'aurore, il se postait dans les environs de la maison du mercier, et l'attendait, sans que celui-ci pût s'expliquer l'insistance de son mystérieux adversaire.
Cependant d'autres projets roulaient dans la tête de M. Gorenflot, que désormais rien ne pouvait arrêter. Il trouva que plusieurs points de vue étaient masqués par des fourrés trop épais, et il fit abattre ces fourrés, détourna un ruisseau de son cours pour lui faire arroser une certaine oasis qu'il avait découverte, et poussa l'audace jusqu'à se faire bâtir une sorte de cabane champêtre sur un des rochers les plus élevés, afin d'y trouver un abri en cas de pluie. L'administration était sur les dents, car ces travaux étaient exécutés nuitamment par des bra-
conniers habitués à agir comme des taupes, et divers employés furent cassés pour n'avoir pas découvert les ravageurs qui s'étaient emparés de la forêt. Si quelqu'un s'imaginait que ce récit est une fiction, le notaire Chevreau, qui demeure rue Neuve-des- Petits-Champs, 54, pourrait en certifier la réalité. L'argent qui passa dans ces entreprises fut considérable : en moins d'un an, près de 20,000 francs avaient été déplacés par M. Gorenflot à l'insu de sa femme, et il fallut une maladresse de la part du mercier pour que ces coûteuses fantaisies fussent connues.
Ayant besoin d'un plus grand nombre d'hommes pour frayer un passage à travers des rochers, l'opération fut jugée si dangereuse par les braconniers eux-mêmes qu'ils refusèrent de la tenter. La mine ne suffisait pas ; il fallait tailler en plein roc, et l'ébranlement causé par ce travail pouvait amener la chute de pierres énormes sur la tête des ouvriers. Ils refusèrent absolument leur concours aux projets du bourgeois dont les imaginations pouvaient leur coûter la vie, et ce ne fut qu'au prix d'une somme de 5,000 francs longuement débattue que les deux parties s'entendirent ; mais M. Gorenflot, qui venait de pratiquer une forte saignée à son dépôt chez le notaire Chevreau, n'osa plus y retourner dans la même intention, de crainte que sa femme n'en fût prévenue. Heureusement les merciers qui lui avaient succédé au Gland-d'Or avaient un remboursement à lui faire dans trois mois; M. Gorenflot n'hésita
pas à les prier de lui avancer une somme de 5,000 fr. et l'affaire fut conclue.
Les braconniers touchèrent la somme convenue et se mirent en mesure de creuser un passage dans ces rochers où des vipères seules pouvaient se glisser. En eifet, il s'en trouva trois, que M. Gorenflot emporta triomphalement dans son cabinet et qu'il suspendit aux lambris comme des objets d'art merveilleux. La mercière se gendarma contre ces serpents, prétendant que leur vue seule lui coupait l'appétit; mais son mari ne céda pas, soutint qu'il purgeait la foret d'hôtes malfaisants et que les populations lui sauraient un jour gré de la destruction de ces reptiles dangereux. Madame Gorenflot était loin de se douter que ces vipères revenaient à un peu plus de 1,500 fr. par tête. Elle crut que la manie d'embellir la forêt était remplacée par la chasse aux vipères, et comme son mari la laissait maintenant libre de diriger la maison, elle n'insista pas davantage pour l'enlèvement des reptiles.
Tous les mois, Madame Gorenflot avait l'habitude d'aller faire un tour à Paris, et son mari en profitait pour donner à boire dans sa maison aux ouvriers qu'il employait. L'ex-mercière consacrait son petit voyage à rendre visite à ses amis et connaissances d'autrefois. Elle allait prendre l'air de la rue Saint-Denis, donnait un coup d'oeil attendri à son ancien magasin, et causait volontiers commerce avec ses successeurs.
— Puisque vous êtes venue, madame Gorenflot,
lui dit le nouveau propriétaire du Gland-d'Or, je vais vous demander quittance du remboursement que nous avons à vous faire.
— Volontiers, dit madame Gorenflot.
On passe à la caisse, on y prend un billet de ^,000 francs qu'on offre à l'ex-mercière.
— Pardon, dit-elle, c'est 6,000 francs, si je ne me trompe.
— Oui, madame Gorenflot, mais nous avons avancé, il y a six semaines, 5,000 francs à votre
mari.
— 11 ne me l'a pas dit.
— Voilà son reçu.
— Merci. Je m'en vais, s'écrie madame Gorenflot qui se sauve, émue de cette avance extraordinaire dont elle n'avait pas été prévenue. Elle voudrait déjà être arrivée, afin d'obtenir une explication ; elle se doute d'un mystère affreux, de dissipations étranges ; ces 5,000 francs la talonnaient. Le chemin de fer ne va pas assez vite ; la bourgeoise gourmande les employés de ce qu'on arrête si longtemps aux stations, elle monterait volontiers en ballon. Enfin elle arrive, descend précipitamment du wagon, où elle oublie son ombrelle, et enfile le chemin qui conduit à sa maison des champs.
Au moment où elle va sonner, elle entend des bruits de voix inconnues, des cris, des rires, de gros propos qui partent du jardin. Elle écoute un moment, et juge plus prudent de passer par une
porte de derrière qui s'ouvre par un simple loquet et dont le verrou n'est tiré que le soir.
Quel spectacle se présente à ses yeux irrités ! M. Gorenflot est attablé avec des gens de mauvaise mine, leurs femmes, leurs enfants. Une longue table couverte de brocs de vin a été dressée dans le jardin.
— C'est moi ! dit-elle en frappant sur l'épaule de son mari, qui blêmit, se trouble et se croit changé en statue de sel. — Suis-moi, lui dit-elle, et vous autres ( s'adrcssant aux maraudeurs ) , sortez de suite I
Les bûcherons avaient un coup de vin dans la tête et ne se disposaient pas à obéir; peut-être, si M. Gorenflot les en eût priés, se fussent-ils retirés, mais le mercier n'avait plus conscience de sa personnalité. Il était tombé dans une sorte de stupeur, ne voyait plus, n'entendait plus, n'habitait plus la terre.
— Yiendras-tuî lui dit sa femme en le secouant et en le prenant par la main. — Pour vous, je vous ferai obéir tout à l'heure.
Il est à croire que son accent avait pris un caractère énergique, car les maraudeurs disparurent prudemment, craignant peut-être de perdre à l'avenir les bénéfices considérables offerts par le mari.
Quand les époux furent entrés dans la maison, madame Gorenflot, émue parla colère, resta quelque temps sans parler; V Amant de la forêt attendait
avec anxiété l'explosion, qu'il ne savait comment parer. Le délit était constant : il avait été pris sur le fait, et un renard, la patte dans un piège, ne couve pas de plus mélancoliques réflexions.
— Qu'as-tu fait des 3,000 francs ?
Tel fut l'engagement du combat.
— Quels 3,000 francs? demande naïvement M. Gorenflot, qui n'avait pas prévu ce coup.
— Les 3,000 francs que tu es allé toucher par anticipation chez notre successeur.
— Ah 1 oui, je me rappelle maintenant.
— Tu vas me les remettre à l'instant.
— Plaît-il ?
— Je veux voir ces ,3,000 francs.
— Je ne les ai pas, ma bonne...
— Où sont-ils ?
— A Paris, sans doute.
— Pourquoi faire, à Paris ?
— - Nous n'en avions pas besoin ici ; il serait imprudent de garder une somme aussi considérable à la campagne.
— Surtout avec la société que tu fréquentes pendant mon absence.
— Ce sont de braves bûcherons des environs que j'ai rencontrés...
— Nous en parlerons plus tard; mais tu voudras bien me dire d'abord où tu as déposé cet argent.
— Ne te l'ai-je pas dit? à Paris.
— Paris est bien grand ; je ne peux pas deviner dans quel endroit tu as placé les 5,000 francs.
— Chez le notaire, ma bonne; chez M. Chevreau, notre notaire.
— Je connais parfaitement M. Chevreau; mais je ne comprends pas dans quel but tu as été demander de l'argent par anticipation.
— Pour le placer chez le notaire, je te le répète.
— Il y a quelque chose là-dessous.
— Quoi de plus natiirei, ma bonne? Si j'obtiens mon remboursement six semaines avant l'époque, je touche un intérêt de 6 O/o en plus pendant ces six semaines.
— Je ne te savais pas si bon calculateur.
— C'est l'occasion, dit le mercier; je me trouvais à Paris, chez notre successeur. L'idée m'en est venue subitement : c'était encore une économie, car cela m'évitait de faire le voyage une seconde fois pour donner ma signature.
— La campagne te rend donc avare?... De fameux frais de voyage d'ici à Paris ! Et puisque tu deviens intéressé, pourquoi donnes-tu à boire à tous ces vagabonds pendant que je n'y suis pas?...
— Me promets-tu le secret?
— A qui veux-tu que je me confie?
— J'ai l'intention, dit M. Gorenflot en pesant sur les mots et en parlant à voix basse, de me mettre sur les rangs pour entrer au conseil municipal de Grateloup. J'espère que tu n'y vois pas de mal... Ces bûcherons ont une grande influence...
— Vraiment ! dit la mercière ; je ne m'étonne plus de ton amour pour la solitude : tu penses maintenant à un tas de choses qui ne t'étaient jamais venues en tête... L'avarice ! l'ambition!... Tu me surprends.
— Voilà pourquoi j'étais inquiet de te voir traiter si rudement ces braves gens qui m'ont offert leurs voix.
— Eh bien, va leur offrir une bouteille de plus, dit la mercière que ces idées ambitieuses flattèrent et qui ne craignit pas de s'entendre appeler par la suite madame la conseillère municipale.
M. Gorenflot, heureux d'échapper à cet interrogatoire dangereux, courut après ses hommes, mais il ne les trouva plus, et il alla sous les grands arbres de la forêt essayer de mettre sa conscience en repos, car l'énorme quantité de mensonges qu'il avait débités à sa femme pour se tirer d'affaire lui pesait lourdement. — C'est donc à toi , semblait-il dire à la forêt, que je sacrifie mon repos, la tranquillité de mon intérieur, ma fortune et les honneurs ! Car, dupe lui-même de ses propres mensonges, il réfléchit que réellement il eût pu entrer au conseil municipal ; mais combien il préférait la jouissance de la forêt à de vains honneurs ! Un jour, qui n'était peut-être pas très-éloigné , chacun reconnaîtrait les services qu'il avait rendus aux amateurs de beaux sites, et son nom serait certainement plus haut placé que celui d'un simple conseiller municipal. Malheureusement cette idée d'honneurs s'em-
para tellement de l'esprit de madame Gorenflot, qu'elle en pesa les chances, et elle se dit que ces bûcherons qui buvaient son vin pendant son absence devaient avoir une médiocre influence. La mine un peu sauvage de ces manouvriers ne la disposait pas en leur faveur. Sont-ce bien des bûcherons? se demanda-t-elle, frappée de la ressemblance des figures de deux d'entre eux avec celles des braconniers qui étaient venus quelques mois auparavant chercher le chevreuil dans le jardin. Si ce sont des braconniers, pensait-elle, ils sont mal vus dans le pays et n'ont aucune influence : ou mon mari est trompé par eux, ou il me trompe. Une fois engagée dans les chemins épineux du doute, où les croyances ne peuvent passer sans se déchirer aux buissons, la mercière reprit petit à petit les divers récits de son mari, et fut vivement choquée du dépôt des 5,000 francs fait par anticipation chez le notaire Chevreau. Cette économie , cette ambition auxquelles elle avait ajouté foi dans le premier moment, lui parurent des passions bien subitement écloses. Peut-être madame Gorenflot fût-elle rentrée dans sa confiance en son mari si, dans la nuit qui suivit, elle n'eût été réveillée par un bruit qui partait de la chambre voisine. Il s'en échappait une sorte de conversation singulière, mélangée d'apostrophes, coupée tout à coup par un silence absolu ; puis la voix reprenait, et cette voix était celle de M. Gorenflot, qui avait pour habitude de parler haut dans ses rêves et de s'occuper de ce qui l'avait
vivement impressionné dans la journée. Ce fut même ce qui amena la séparation de lit des deux époux, car la mercière avait trop souffert de ces habitudes, quand elle habitait la rue Saint-Denis, pour ne pas prendre ses aises à la campagne. Ainsi que toutes les imaginations ardentes, M. Gorenflot, frappé des événements de la journée, en était poursuivi pendant son sommeil. Il ne s'en rendait pas compte, et parlait, endormi, de ses préoccupations du jour. C'est un fait qui n'a encore été décrit ni par les physiologistes ni par les philosophes, quoique le rêve ait été l'objet de nombreuses dissertations, à savoir, que l'homme qui ne semble pas rêver est en jouissance complète de ses songes, tandis qu'au contraire celui qui s'agite, parle, tient des conversations, tressaute, crie, l'ignore absolument. M. Gorenflot dormait comme un plomb, suivant une belle expression vulgaire, et s'il eût commis un crime, il n'était pas besoin de juge d'instruction : il eût tout avoué pendant son sommeil si troublé extérieurement et si pesant intérieurement. Sa femme se rappelait ce phénomène : quand jadis, dans leur commerce, des recouvrements ne se faisaient pas exactement, toute la nuit M. Gorenflot ne parlait que de billets à payer, d'échéances, de protêts, d'huissiers. L'invention des rubans moirés avait fait la fortune du mercier ; ce succès inespéré occupa tellement l'imagination de M. Gorenflot, qu'il en parla pendant huit jours dans ses rêves. — Je vais savoir ce qui l'occupe, se dit la mercière dé-
fiante ; et elle s'avança à pas de loup, une veilleuse à la main, vers le lit où était étendu son mari. D'abord elle ne recueillit que des grognements de diverse nature, sans accent précis, qui la décidèrent à s'approcher tout près du lit.
La veilleuse à la main, en peignoir étroit qui ne pouvait dissimuler des formes considérables, madame Gorenflot semblait une de ces Psychés que les peintres flamands ont choisies dans un comptoir de boucherie. Dans la situation présente, l'Amour, portant de grandes lunettes (car M. Gorenflot ne les quittait même pas la nuit), dormait la figure grimaçante, tiraillée par de cruels souvenirs. Il murmurait : « La forêt, la mare, le rocher... Des pioches. . . Allez à la grotte du torrent. . . Percez, sautez, faites jouer la mine... Boum... » Et M. Gorenflot poussa un tel cri pour imiter la détonation, que sa femme, épouvantée, se rattrapa aux portants du lit ; car, sans cet appui, elle eût renversé, comme la véritable Psyché, l'huile de la veilleuse sur le nez de son mari. L'explosion d'une véritable mine ne lui eût pas causé plus de frayeur : en même temps, le mercier agitait ses bras hors du lit et ses jambes sous la couverture, comme s'ils eussent été disloqués par l'explosion. « Cachez-vous, voilà les gardes ! s'écria-t-il tout à coup, et il ajouta : — Le trésor 1 que d'argent enfoui dans cette forêt I » Ce furent ses dernières paroles. Il s'assit ensuite sur son séant et fit le geste d'un homme qui bêche. La tourmente était passée. Un sourire de béatitude vint
remplacer sur ses lèvres les diverses expressions de crainte, d'inquiétude, de regret, qui s'étaient succédées rapidement les unes aux autres.— Est-ce qu'il enfouirait son argent dans la forêt ? se dit la mercière en regagnant sa couche ; mais elle ne pouvait parvenir à s'en expliquer le motif.
Voulant pousser l'affaire à fond, elle resta quelques jours tranquille en apparence, quoiqu'elle éprouvât un vif désir d'aller à Paris. Ce fut son mari qui lui en fournit l'occasion en la prévenant que le lendemain matin, levé à six heures, il partirait de la maison et n'y rentrerait que le soir. Ayant douze heures à sa disposition, la mercière prit le chemin de fer, et courut rue Neuve-des- Petits-Champs, chez le notaire Chevreau, qui la confirma dans ses soupçons, à savoir, que M. Gorenflot n'avait pas déposé un sou des 5,000 francs touchés par anticipation. Mille réflexions contraires s'agitèrent dans l'esprit de la mercière. Quel emploi son mari avait-il pu faire d'une somme si considérable ? D'après les paroles surprises dans le rêve, il était question d'enfouissement; mais dans quel but? Les longues journées passées au dehors par M. Gorenflot firent naître la jalousie dans le cœur de sa femme. Le mercier n'était-il pas la proie d'une de ces créatures qui détruisent la tranquillité des ménages ? Sous le prétexte d'aller contempler la nature, M, Gorenflot ne cachait-il pas une passion inavouable? L'enfouissement ne pouvait
être qu'une figure destinée à exprimer les sommes que cette créature engloutissait.
— Il n'échappera pas à mes questions quand je reviendrai ! s'écria la mercière.
Elle arriva à la maison et ne fut pas peu surprise de trouver deux gendarmes à cheval qui en gardaient les issues.
— Que se passe-t-il ici ? demanda-t-elle.
— Cela ne vous regarde pas, la mère, dit l'un d'eux ; passez tranquillement votre chemin.
— Malhonnête ! s'écria-t-elle, voudriez-vousm'empêcher de rentrer chez moi ?
— Seriez-vous madame Gorenflot?
— Elle-même, répondit-elle d'un ton héroïque. L'un des gendarmes sauta à bas de son cheval,
remit les rênes à son camarade, prit le bras de la mercière.
— Vous allez me suivre, lui dit-il.
— Comment, vous m'arrêtez?
— On vous attend avec impatience au dedans. Epouvantée de ce début, madame Gorenflot se
laissa mener sans résistance au rez-de-chaussée de sa maison qu'elle trouva plein de gardes forestiers allant, venant, ouvrant les armoires, furetant partout.
Devant une table, assis, se tenait M. Gorenflot, pâle, en face de deux hommes, l'un qui écrivait, l'autre qui dictait : le juge de paix et son greffier.
— Gorenflot ! s'écria-t-elle.
— Qu'on emmène la prévenue dans la salle voi-
sine, dit le juge sans lever la tête, nous l'interrogerons tout à l'heure.
Quant au mercier, il n'avait pas répondu à l'appel de sa femme. Affaissé sur lui-même, la tête basse, les bras pendants, la physionomie renversée, ce n'était plus le Gorenflot rayonnant des jours précédents ; ses lunettes elles-mêmes subissaient l'émotion générale qui le possédait. Les verres étaient recouverts d'une sorte de buée presque imperceptible, provenant de la chaleur des esprits vitaux qui s'échappaient de toute la personne du mercier. Ainsi qu'il arrive souvent pour la découverte des grands crimes, un incident léger avait fait surprendre M. Gorenflot par les agents forestiers dont la surveillance redoublait sous le coup des nombreuses destitutions qui les attendaient si les ravageurs de la forêt n'étaient pas découverts. Le mercier était parti le matin à la découverte et s'était enfoncé assez loin dans la forêt, sans se douter qu'il était suivi par un garde ; celui-ci, fatigué de ce manège, allait lui déclarer procès-verbal, lorsqu'en revenant, le mercier, après s'être assuré que personne ne pouvait le voir, entra dans une sorte de grotte secrète qu'il avait fait pratiquer par l'ouverture étroite d'un rocher. Il s'y glissa comme un serpent, et l'agent, craignant de le voir échapper, le saisit par les talons au moment où il allait disparaître. Le mercier fut pris d'un grand effroi, car la tête, le buste et les jambes passés dans le souterrain, il ne pouvait se rendre compte de l'obstacle
qui retenait son pied. Il crut à un animal féroce, à un sanglier, à un loup, lorsqu'une voix se fit entendre : — Rendez-vous! et il se sentit ramené en plein soleil. En se trouvant devant un garde forestier, M. Gorenflot se demanda si un loup farouche n'eût pas été préférable.
— Qu'alliez-vous faire dans ce trou? lui demanda le garde.
— Je me promenais, répondit le naïf mercier.
— Ne bougez pas, dit l'agent qui tenait M. Gorenflot par le collet.
En même temps, il prit un sifflet dans sa poche et en tira trois sons perçants auxquels répondirent d'autres coups de sifflet. C'était le signal convenu : de toutes parts éclataient des sifflets, les uns vifs et secs, les autres affaiblis et lointains. Des aboiements de chiens se joignaient à ces sons aigus qui se croisaient en remplissant la forêt de bruits inusités. Dix bandes de voleurs n'eussent pas fait plus grand tapage. Un à un accouraient des gardes forestiers, suivis de leurs chiens, hommes et animaux le regard irrité, l'œil en feu, grondant et menaçant.
— Nous le tenons 1 s'écriaient-ils pleins d'une joie féroce, à mesure qu'un de leurs camarades arrivait.
— Hou ! hou ! hou ! répondaient les chiens qui, s'amassant, finirent par former une meute considérable.
Pour donner plus d'éclat à cette arrestation, deux gardes firent escorter M. Gorenflot sur le rocher en
le tenant au collet, de telle sorte qu'on pût l'apercevoir de plus loin. Au bas du rocher, les chiens grouillaient, levaient la tête vers le mercier, et aboyaient, car ils avaient le sentiment de cette prise importante. D'autres chiens plus fureteurs, après avoir flairé les alentours du rocher, le gravirent, et M. Gorenflot se crut dévoré ; mais les gardes avaient intérêt à porter en triomphe leur proie vivante, et ils laissèrent seulement leurs limiers flairer les habits du délinquant, certains que les animaux seraient plus fins que les hommes pour découvrir tout objet appartenant au mercier ou touché par lui; en effet, après cette étude, les chiens sautèrent au bas du rocher, tournèrent autour et finirent par s'enfiler dans l'ouverture où avait été pris M. Gorenflot. Il n'y eut pas besoin de leur dire : Cherche 1 Quelques-uns, au nez délicat, entrèrent d'abord dans le souterrain et furent suivis par toute la meute, qui poussa des aboiements à faire éclater la roche.
— Il doit y avoir quelque chose là-dedans, dit le garde qui avait arrêté M. Gorenflot.
— Il faudrait faire soitir les chiens, reprit un autre.
Ils étaient tellement serrés dans cette grotte que les derniers n'y pénétrèrent qu'à peine, et leurs queues frétillantes dépassaient l'ouverture. Les aboiements augmentèrent d'instant en instant, d'autant plus vifs qu'une sorte de combat se passait au dedans de la grotte, les limiers entrés les premiers,
acculés dans le fond, ne pouvant plus sortir qu'en passant sur le ventre des autres chiens, ce qu'ils opérèrent avec leur souplesse habituelle. Ces animaux intelligents revenaient vers leurs maîtres, leur apporter des nouvelles ; par mille bonds et par la direction de leurs sauts, ils cherchaient à entraîner les gardes vers la grotte et semblaient leur dire qu'ils y feraient des dtcouvertes importantes. L'un d'eux revint le museau peint en bleu-perruquier, et ses aboiements prouvaient la colère qu'il éprouvait de cette teinture. Pendant qu'il s'essuyait le museau aux bruyères, un autre sortit de la grotte tenant à la gueule le pot de couleurs que M. Gorenflot ne manquait jamais d'emporter dans ses explorations.
— Voilà avec quoi ce brigand dégrade les roches ! s'écria un des gardes.
Le mercier commença seulement alors à soupçonner l'étendue de son crime : il recueillit tant d'injures de la part des hommes et tant d'aboiements des animaux qu'il jugea sa position grave. Après de nombreux appels, des menaces et de plus nombreux coups de fouet, les chiens finirent par sortir de la grotte, et un garde y entra pour rapporter tour à tour des pelles, des pioches, des râteaux, des serpettes, des scies, de grandes faux et divers instruments tranchants qu'on approcha dérisoirement de la figure de M. Gorenflot pour les lui faire reconnaître. Ce fut bien pis quand on découvrit des paquets de poudre qui devaient servir cer-
tainement à ces mines désastreuses que l'administration forestière ne savait comment empêcher. Les mots de vaurien, de scélérat, de brigand étaient jetés à la tête de M. Gorenflot qui n'osait y répondre en présence de ces nombreux ennemis. Le Christ portant sa croix ne recueillit guère plus d'amères insultes, et le mercier se croyait réellement en danger à chaque objet qu'on tirait de la grotte. Quelques gardes s'avançaient près de lui, et lui mettant le poing sous le nez :
— Nous en as-tu donné, de l'ouvrage, scélérat ! s'écriaient-ils.
Enfin, arriva un agent supérieur à cheval, attiré par les coups de sifflet et les aboiements ; il s'opposa aux insultes des gardes et commença immédiatement une instiuction en prenant les noms et la demeure de V Amant de la forêt. Le mercier ne crut devoir rien cacher et fut entraîné vers sa maison, où des perquisitions furent faites tout d'abord, en attendant le juge de paix ; celui-ci ne tarda pas à arriver escorté de deux gendarmes, car n'ayant habituellement que de vulgaires délits forestiers dans son canton, il n'était pas fâché de donner une tournure importante à cette affaire qui sortait des bornes ordinaires. L'interrogatoire durait déjà depuis deux heures quand madame Gorenflot arriva de Paris, épouvantée du détournement des 5,000 francs commis par son mari, et ne se doutant guère qu'elle n'avait entendu que le prologue d'un drame affreux auquel elle allait être mêlée.
Gardée à vue par un gendarme dans la salle à manger, la mercière se livrait à toute son intempérance de langage contre la justice, lorsque le juge de paix vint l'interroger à son tour.
— Veuillez nous donner l'emploi de vos journées depuis que vous habitez le pays ? lui denianda-t-il.
— Depuis un an l est-ce que je puis m'en souvenir?
— Il le faut cependant.
Quoi que fit madame Gorenllotense gendarmant contre cet interrogatoire, elle dut essayer de donner une idée de ses occupations habituelles.
— Répondez sincèrement, lui dit le juge de paix, car au premier mot qui me semblera louche, je me verrai dans la nécessité de délivrer un mandat d'arrêt contre vous.
— M'arrêter \ et pourquoi ?
— Gomme complice de votre mari.
— Mon mari, je vous l'abandonne... vous pouvez l'arrêter... Quand on détourne des fonds!...
— Vous accusez votre mari d'avoir détourné des fonds ?
— Certainement; 5,000 francs, chez le notaire.
— Quel notaire ?
— M. Chevreau, rue Neuve-des-Petits-Champs.
— Greffier, écrivez que madame accuse son mari d'avoir détourné 5,000 francs chez le notaire Chevreau. Mais ce notaire n'a-t-il pas porté plainte au parquet de la Seine ?
— Non, monsieur ; c'est moi qui me plains. Ce fut le dernier coup porté à M. Gorenflot. Le juge de paix, heureux d'arrêter un grand criminel, écouta trop légèrement les plaintes de la mercière, et le mercier, accusé d'avoir saccagé la forêt de Grateloup, fut également prévenu de détournement de fonds. Madame Gorenflot prouva facilement son innocence ; elle ne sortait jamais de son jardin, elle ignorait ce que faisait son mari au dehors, mais elle raconta l'épisode du chevreuil jeté pardessus les murs, et ce fut un nouveau délit ajouté aux deux autres.
Quand le greffier eut barbouillé un nombre suffisant de feuilles de papier, quoique pût dire M. Gorenflot pour sa justification, il fut emmené par les gendarmes pour être conduit à la prison de Grateloup. Les adieux du mari et de la femme ne furent pas touchants : madame Gorenflot vit partir son mari d'un œil sec et lui jeta à la tête d'amères récriminations. Grâce à des personnes influentes de Paris, le mercier fut relâché deux jours après, mais le procès ne s'en instruisit pas moins, et l'acte d'accusation fit grand bruit à Paris et amena de vives discussions à la brasserie des Amis de la Nature.
La forêt au tribunal. — Laverlujeon complote un nouveau tableau symbolique.
Le procès, qui eut lieu peu de temps après, est malheureusement un de ceux dont la Gazette des Tribunaux n'a pas rendu un compte assez étendu. Avec la précision qu'apportent les sténographes dans leurs analyses, on aurait aujourd'hui des documents intéressants pour et contre la Nature, car l'avocat de M. Gorenflot appuya sa défense sur un amour immodéré de la Nature qui avait poussé son client dans la voie des délits. Il est très-important de ne pas laisser perdre le souvenir de cette séance. La salle du tribunal avait changé d'aspect par la grande quantité de pièces de conviction amoncelées dans divers endroits. Sur les degrés
qui conduisent à l'estrade des juges, on avait disposé de nombreux fragments de roches provenant de l'explosion, et l'huissier s'était ingénié à faire des trophées des divers instruments de jardinage saisis dans la grotte lors de l'arrestation du mercier. De son côté l'avocat s'était fait remettre par l'administration des eaux et forêts diverses essences de jeunes plants qui formaient une voûte de verdure au banc de la défense. Grâce à cette décoration , la salle, habituellement grise, froide et monotone, avait un aspect prinlanier qui se voit rarement dans les tribunaux.
Les gardes forestiers remplissaient le prétoire à titre de témoins, et au milieu d'eux se remarquaient le ban et l'arrière-ban des Amis de la Nature, peintres et poètes. Au banc de l'avocat, madame Gorenflot prétait assistance à son mari, et le fond de la salle était occupé par les paysans de Grateloup, les braconniers et les bûcherons, que cette affaire intéressait au dernier point.
Après l'acte d'accusation, qui ne dura pas moins d'une heure, M. Pickersgiil fut interrogé, car il s'était présenté lui-même au parquet lorsqu'il avait appris par les journaux le dénoûment de cette affaire où il avait joué un certain rôle. Sur la demande qui lui fut faite par le président d'expliquer pourquoi il ajoutait un fer aux flèches peintes par M. Gorenflot, le peintre anglais exprima l'indignation qui s'était emparée de lui en voyant les rochers salis d'un bleu choquant. Il témoigna de son plus vif
respect pour la coloration naturelle des rochers, et prétendit qu'en déroutant les indications de M. Gorenflotj il avait été poussé par le désir d'un châtiment immédiat pour l'audacieux snob qui, de son propre chef, détruisait par ce tire-l'œil les lignes tranquilles et ondulantes des grès de Grateloup. Un murmure sourd, parti du banc des Amis de la Nature, prouva à l'Anglais que ses opinions n'étaient pas partagées par tout l'auditoire. Si le président n'eût déclaré formellement que les interrupteurs seraient renvoyés de l'auditoire, le peintre Lavertujeon eût accueilli son confrère par des grognements agressifs, car, jaloux de la réception de l'Anglais au Salon, Lavertujeon se tournait ouvertement du parti de M. Gorenflot.
Les agents forestiers vinrent ensuite tour à tour déposer des soucis que leur avait causés l'entreprise du mercier. Réprimandés par leurs supérieurs, menacés de destitution, ils avaient veillé des nuits sans nombre, persuadés que tous ces délits se commettaient après la tombée du jour. De leur opinion à tous, il résultait qu'il avait fallu un grand nombre de bras pour accomplir ces désordres, mais que, jusqu'alors, M. Gorenflot seul avait pu être saisi en flagrant délit.
La déposition de Bigle était difficile. L'avocat de M. Gorenflot avait longtemps fciit partie du club des Amis de la Nature, à l'époque où il était simple étudiant en droit. Cette affaire était son début, et il îivait prié son ami Bigle de ne pas trop vive-
ment charger l'accusé. Bigle mit sa conscience en paix en déclarant au tribunal les faits antérieurs à l'arrestation. Tacitement, il partageait les opinions du peintre Pickersgill ; mais la quantité de charges qui accablaient le mercier le décida à ne pas donner cours à ses sentiments intimes.
— Tu ne peux pas contribuer à faire condamner V Amant de la forêt, lui avait dit avant l'audience le philosophe Bougon. — Et ce fut à partir de ce moment que M. Gorenflot fut décoré de ce litre dont l'avocat s'empara pour atténuer les torts de son client.
Chacun attendait avec curiosité la déposition de madame Gorenflot, qui n'avait pas peu contribué, dans l'instruction, à compromettre son mari ; mais, au grand étonnement du tribunal, la mercière changea complètement de manière de voir aux débats : elle lutta de tout son pouvoir contre sa propre déposition devant le juge d'instruction, et fit entendre que des motifs particuliers, que devait plus tard expliquer l'avocat, l'avaient poussée dans une voie de récriminations dont elle se repentait aujourd'hui. Pressée par le président de faire connaître ces motifs particuliers, madame Gorenflot se troubla, rougit et ne put trouver de paroles.
— Messieurs de la cour, s'écria l'avocat Corbin en venant au secours de la mercière, vous avez entendu madame Gorenflot en vertu de votre pouvoir discrétionnaire , et rien dans sa déposition devant M. le juge d'instruction ne doit être pris en
mauvaise part contre mon client. Des liens trop étroits unissent ces époux fidèles pour que vous prêtiez attention à ces nuages domestiques qui s'élèvent dans les ménages les mieux unis. Ecoutez à de certains moments la meilleure des femmes, elle parlera de son mari comme du plus grand criminel que les enfers aient vomi : ce jour-là le mari aara refusé une toilette à sa femme. Ce n'est pas sur une telle accusation que vous amènerez un innocent sur les bancs de la police correctionnelle. On a appelé M. Gorenflot V Amant de la forêt, et on a eu raison. Voilà ce qui troublait le ménage de mon client. Sa femme était jalouse !
En ce moment madame Gorenflot se couvrit la figure de son mouchoir.
— Oui , messieurs , elle était jalouse ! Ne le voyez-vous pas à ce sentiment de pudeur qui la pousse à cacher les cruelles sensations qui ont si longtemps déchiré son cœur ! madame Gorenflot était jalouse de la forêt ! Toute la journée son mari la délaissait pour adresser de secrets hommages à cette forêt qui absorbait toutes ses tendresses. Quelque soit l'objet des infidélités d'un mari, les femmes n'en sont pas moins froissées. Cette forêt de Grateloup, cette rivale de madame Gorenflot, était bien séduisante. J'ai voulu la parcourir moi-même, messieurs, pour me rendre compte de ses séductions, et peu à peu j'ai compris tous les charmes dont elle pouvait disposer pour séparer des époux unis jusque-là. Me permettrez- vous, messieurs, de m'ap-
puyer sur l'infidélité ? Quelle est la femme, la plus tendre, la plus aimante, la plus belle, qui n'ait été sacrifiée à quelque objet nouveau ? Pourquoi ? Parce que cette femme a été trop uniformément tendre, trop uniformément aimante, trop uniformément belle. Madame Gorenflot, en honnête épouse, ne connaît pas ces coquetteries que savent employer certaines femmes dont le rôle consiste à aiguillonner l'homme, à se faire désirer, à ne se rendre qu'après mille combats charmants. Ces maîtresses sont dangereuses, car le cœur est remplacé par l'art ; elles ne sont occupées qu'à changer de sentiment, à se montrer toujours aimables sous un aspect différent. La forêt, messieurs, était la plus dangereuse des courtisanes : quatre fois par an elle se transforme et se métamorphose, de telle sorte qu'elle offre aux yeux épris de ses beautés des aspects toujours nouveaux. Si, pendant l'hiver, elle est triste et sombre, son réveil, au printemps, n'en est-il pas bien plus séduisant? M. Gorenflot l'aimait comme à cet âge où l'homme, revenu des illusions, s'attache à une jeune enfant timide. Toutes ces nouvelles pousses d'où sortent des feuilles si tendres et si vertes ne nous rappellent-elles pas ces jeunes filles élancées dont le corps se forme et dont l'haleine est plus pure qu'un vent frais ? Dans l'été, la forêt est au comble de sa splendeur ; elle éclate de richesses, elle est couverte de diamants, elle est resplendissante ; c'est une reine en toilette de cornun soir de grande réception. Tout est en fête : le
soleil se met de la partie et illumine cette triomphante beauté... Qui n'aimerait alors la forêt? M. Gorenflot n'est pas coupable ; tous, si nous ne vivions pas enfermés dans les villes, nous partagerions la même passion. Vous comprenez maintenant ces folies, n'est-ce pas, messieurs? et vous les pardonnez. Que sera-ce quand je vous aurai montré la forêt se métamorphosant à l'automne et prenant les attitudes calmes d'une belle femme de trentecinq ans, c'est-à-dire de la créature arrivée à l'état le plus séduisant peut-être? Les grandes passions sont envolées, mais il reste encore une affection soutenue : ce sont les femmes de trente-cinq ans qui laissent le plus de traces dans le cœur des hommes. C'est en automne, messieurs, que M. Gorenflot connut la forêt, et ce simple fait vous expliquera l'attachement sérieux qui en résulta. La forêt, à cette époque, se présentait comme une personne réservée, un peu fatiguée des orages de la vie et à qui une douce amitié devait suffire. Trompeuses apparences ! Mon client s'y laissa prendre ; il était arrivé à cet âge où l'on se souvient à peine des folies de la jeunesse. Il fréquenta la forêt, trop souvent pour son repos, et en reçut à chaque visite mille preuves d'affection auxquelles les cœurs les plus insensibles peuvent à peine résister.
— Maître Corbin, dit le président en interrompant l'avocat, ne vous laissez-vous pas entraîner un peu par votre sujet?
Les Amis de la Nature poussèrent une exclama-
tion douloureuse en voyant couper si brutalement les belles comparaisons de leur ancien camarade. L'huissier, les sourcils froncés, arpenta le prétoire pour découvrir les fauteurs de cette manifestation.
— La défense n'est pas libre, dit le philosophe Bougon à Lavertujeon qui était en train de dessiner la toque écrasée de l'avocat Corbin, qui, en pérorant, la pétrissait et lui infligeait des transformations aussi variées que celles de la forêt.
— Il y a un beau tableau à faire avec cette toque, dit Lavertujeon; elle est d'un ton...
— J'en étais à la fin de l'automne, messieurs de la cour, continua l'avocat Corbin, et je voulais vous montrer comment, peu à peu, M. Gorenflot se laissa séduire et comment il devint VAma7it de la forêt.
En parlant ainsi, l'avocat Corbin renversa sa toque sur son bureau, l'aplatit et la tint dans la situation d'une femme qu'après de nombreux coups un scélérat veut violer sur un grand chemin.
— Messieurs, s'écria le procureur du roi, le ministère public ne saurait admettre le titre û' Amant de la forêt qui blesse les mœurs et semble faire de l'accusé un personnage poussé par des motifs d'un ordre tout particulier.
— Monsieur le procureur du roi, continua l'avocat en donnant du jeu à sa toque et en la replaçant sur sa tête, discutera ce titre dans sa réplique ; mais je crois avoir le droit de m'en servir.
— Est-il convenable, reprit le procureur du roi, d'équivoquer sur une sorte d'adultère en présencC'
d'une femme légitime, madame Goreuflot, qui ne peut entendre ces comparaisons sans rougir ?
Maître Corbin fit descendre sa toque des hauteurs de son crâne.
— Il ne laissera donc pas sa toque tranquille ! dit Lavertujeon, qui ne pouvait réussir à suivre avec le crayon les formes variées que la main de l'avocat modifiait à tout instant.
— J'engage maître Corbin à abréger son plaidoyer, dit le président.
— Je remercie messieurs de la cour, dit l'avocat, d'accepter ce titre d'Amaiit de la forêt.
— La cour ne l'accepte pas, maître Corbin, reprit le procureur du roi.
— Du moins elle le tolère.
— Maître Corbin, dit le président, dans l'intérêt de votre client, vous devriez bien chercher une autre qualification : nous sommes certains que votre imagination ne vous ferait pas défaut. Votre client luimême vous en saurait gré.
L'avocat se pencha vers M. Gorenflot et lui parla à l'oreille.
— Messieurs de la cour, reprit-il, M. Gorenflot se trouve honoré de cette appellation ; n'est-il pas juste qu'une voix dans cette enceinte lui fasse oublier la souillure qu'il éprouve de se trouver sur le banc des criminels, en essayant d'atténuer le délit, si délit il y a. par le récit d'une passion qui montre un cœur encore chaud ? J'abrégerai donc et je vous
montrerai M. Gorenflot allant tous les matins à ses rendez-vous dans la forêt...
L'avocat fit faire sur le bureau une petite promenade à sa toque.
— Il trompait sa femme, eontinua-t-il, mais sans le savoir : ce n'est pas là un de ces adultères qui entraînent des désordres dans les ménages, qui amènent des enfants étrangers au milieu des familles... Non, messieurs. Ce sont des joies permises, et il faut bien que je vous dise la tristesse de mon client quand les feuilles jaunies tombèrent une à une, quand la forêt prit ses habits de deuil, quand des larmes sans fm coulèrent le long des troncs noircis , quand la neige étala ses tentures blanches comme pour l'enterrement d'une jeune fîlle... Alors, messieurs de la cour, le cœur de M. Gorenflot saigna, il crut à la mort de celle qu'il avait tant aimée. Tout le portait à cette idée... De longues files de corbeaux s'abattaient à de certains endroits, comme s'ils cherchaient à violer une sépulture...
L'avocat Corbin avait plié sa toque de telle manière qu'elle ressemblait véritablement à ce funèbre oiseau. Aussi trouva-t-il bon ce faire planer un moment sa terrible toque au bec crochu devant le tribunal.
— Seuls, les cyprès, les ifs et les pins gardaient leur sombre toilette verte, comme pour montrer que le deuil est éternel... Ce sont là, continua l'avocat, de ces douleurs poignantes auxquelles il
est impossible de ne pas s'abandonner... VAinant de la forêt a résisté à ces tristesses, à ces mélancolies qu'une îlme faible n'eût pu supporter... Mais aussi quelles joies, quels ravissements, quelles extases, quand aux premiers souffles du printemps la nature reprit ses droits!... Voilà, messieurs, l'image de ce renouveau dont j'ai voulu faire passer des preuves sous vos yeux.
L'avocat Corbin se retourna vers les arbres qui ombrageaient son banc.
— Les voilà ces jeunes pousses, ces tendres et suaves verdures, la fête des yeux... Et on accuse M. Gorenflot d'avoir fait arracher ces plantations naissantes ! Ah ! messieurs, vous ne connaissez pas mon client... Il respectait un brin d'herbe, car ce brin d'herbe faisait partie du tapis de sa bienaimée. (Roulée dans les mains de l'avocat, la toque prit la forme d'un brin d'herbe.) Un amant qui est reçu par une femme de qualité a-t-il jamais songé à enlever une rosace du tapis du boudoir? Ce serait de la démence. Comment, messieurs, V Amant de la forêt aurait employé la scie et la hache pour couper des arbres, quand il sait que ces arbres sont les enfants de la forêt!.. On va jusqu'à dire qu'il a fait jouer la mine et fait sauter des rochers. Allons donc! ces explosions, cette artillerie ne sont pas les concerts dont un amant régale les oreilles de sa maîtresse... Oui, M. Gorenflot a touché à la forêt, mais dans quel but ? Il a nettoyé un sentier (avec sa toque, maître Corbin balaya son bureau). Le
fameux sentier de la mare, encombré de grosses pierres, il l'a sablonné, il l'avoue. Si c'est un crime, condamnez-le : mais ne le condamnez pas pour des explosions de mines, pour des souterrains creusés, pour des détournements de cours d'eau, pour des massifs enlevés, pour des futaies éelaircies. Kien que cet amas d'instruments de destruction Tinnocente... Vous avouez qu'il y a d'autres coupables ; trouvez-les, et nous serons heureux de les voir face à face de V Amant de la forêt... Ce sont des maraudeurs, j'en suis certain, des vagabonds; mais M. Gorenflot n'est ni un vagabond, ni un maraudeur. Messieurs, si nous pouvions transporter le tribunal sous les chênes de Grateloup, je ne doute pas que les animaux, les biches au pied léger, les oiseaux , la brise, ne vinssent témoigner à décharge en faveur de ï Amant de la forêt.
Ainsi parla l'avocat Corbin, dont le discours fut suivi des murmures flatteurs des Amis deja Nature. Il se fit un moment de silence pendant lequel l'avocat considéra avec attendrissement sa toque, la redressa, et, pour la reposer de ses diverses incarnations, lui rendit sa forme naturelle au grand désespoir du peintre Lavertujeon, qui depuis quelque temps s'était appliqué à en rendre les contours aplatis.
Cette toque lui inspira un mot cruel.
— Ce Corbin est toqué, dit-il.
— Messieurs, dit le procureur du roi, si l'accusé
Gorenflot croit échapper à la vindicte des lois par cette profusion trop longtemps soutenue, de comparaisons , d'images et de métaphores , il se trompe. Gorenflot est accusé d'avoir violé les lois de l'administration forestière en coupant des arbres, en faisant sauter des groupes de rochers, en salissant de ses peintures des grès centenaires, et cette sorte de passion pour la forêt qu'on invoque pour détourner la rigueur de votre jugement n'est qu'un moyen oratoire trop souvent employé pour qu'il puisse réussir en cette circonstance. Puisque le défenseur se retranche derrière l'amour, il devrait savoir que l'amour n'excuse rien. Un homme assassine une femme, une femme assassine un homme, il serait vraiment trop facile de dire : C'est la faute à l'amour ; je n'ai pas assassiné ; c'est l'amour qui a armé mon bras. Si madame Gorenflot abandonnait demain le domicile conjugal et qu'elle invoquât l'amour pour expliquer cette fuite, que dirait son mari? M. Gorenflot viendrait déposer sa plainte entre nos mains et la justice l'aiderait dans ses recherches. Tout amour qui ne prend pas sa source dans un bat noble et élevé conduit au crime, et nous le jugeons sous cette nouvelle transformation. Que le défenseur ail tracé un séduisant tableau du printemps, je ne m'y oppose pas ; qu'il ait mis en regard l'antithèse d'un noir hiver, ceci fait l'éloge de son éloquence ; mais M. Gorenflot n'en est pas moins passible des délits prévus par le code. Les avocats les plus brillants ne le sauveraient pas des
peines qui rattendent. Je veux vous montrer un Gorenflot plus réel, celui qui est assis en ce moment sur les bancs de la police correctionnelle, une sorte de maniaque, dont M. Pickersgill vous a fait remarquer l'idée fixe. C'est ce peintre anglais que nous remercions d'avoir déposé spontanément de ce qu'il a vu. Voilà le véritable Amant de la forêt que M. Pickersgill ! 11 s'inquiète, il s'étonne, il s'irrite de voir dégrader les roches de Grateloup, et il s'en venge spirituellement. Pourquoi s'en venge-t-il ? Parceque, en artiste épris des charmes de la nature, il ne peut souffrir que des roches soient marquées d'une lance bleue comme un passeport l'est du timbre de la préfecture de police. De cette manière, le peintre se moquait finement du maniaque ; mais il y a eu d'autres délits nombreux: l'administration forestière jouit d'un code complet dont il ne lui est pas permis de s'écarter. Nous condamnons tous les jours des malheureux qui enlèvent du bois mort, des feuilles sèches; nous dressons procès-verbal contre les propriétaires d'animaux qui s'introduisent dans la forêt, et vous osez demander l'acquittement d'un homme poussé par on ne sait quelles étranges idées, qui fait sauter des blocs de rochers, détourne des rivières, creuse des cavernes et détruit des plantations! Qui a donné à l'accusé Gorenflot le droit de se poser en Créateur? A quelles idées obéit-il? S*il a un système qu'il le déroule l Sa malheureuse femme en a trop dit le premier jour pour se rétractera l'audience. Sans doute, en sa
LES AMIS DE LA NATURE i07
qualité de femme de l'accusé, nous ne pouvons ia regarder comme un témoin ordinaire, car si elle avait prêté serment, ce serait un faux témoin. Mais nous avons recueilli précieusement ses propres aveux lors du premier interrogatoire, au moment où arrivant de Paris, déjà saisie du détournement des 5,000 francs, son indignation la poussait à découvrir toute la vérité. Ces 5,000 francs ont été dépensés en achat d'outils, en poudre, en maind'œuvre, en payement du silence de certains complices que l'instruction n'a pu découvrir, mais qui n'en sont pas moins sous l'œil de la justice. Non, messieurs, madame Gorenflot n'est pas jalouse de la forêt, elle a trop de bon sens pour s'inquiéter des tendresses de cette personne, ainsi que le disait le défenseur. Elle est inquiète de voir son bien passer en folies, en terrassements, en mines, en serpettes, en scies et en pioches... Qu'elle se rassure ! La loi la vengera. Qu'un châtiment sévère ramène M. Gorenflot à son devoir; je mets madame Gorenflot sous la protection de messieurs de la cour.
L'avocat Corbin demanda au président l'autorisation de répliquer. Comme il était novice au barreau, il dépensait follement son patrimoine de paroles, et il ne parla pas moins d'une heure, en donnant à sa toque les formes les plus fantastiques, ce qui indisposa tout à fait le tribunal. M. Gorenflot fut condamné à ^,000 francs de dommagesintérêts et à deux jours de prison ; mais une ovation préparée par son avocat, dans le but de l'amener à
un appel, lui fit oublier les émotions de l'audience. Le philosophe Bougon, le peintre Lavertujeon, le poète Godard et leurs camarades s'avancèrent vers le banc des accusés, et prodiguèrent au mercier des poignées de main et de chaudes accolades, qui le surprirent profondément.
— Monsieur Gorenflot, lui dit l'avocat, j'ai l'honneur de vous présenter les Amis de la Nature^ qui ont suivi ces débats avec le plus vif intérêt, et qui vous comprennent.
Le mercier, plein d'émotion, avait les larmes aux y^eux.
— Allons, messieurs, cria l'huissier, il faut sortir de la salle 1
— Mon mari va d.nc aller en prison î s'écria madame Gorenflot.
— Non, madame, dit l'avocat, il est libre de vous suivre... Nous en rappellerons, et je vous assure que nous gagnerons.
— Viendras -tu, Gorenflot? dit la mercière à son mari que le philosophe et ses amis entouraient.
— Sortons de cette enceinte au plus vite, dit Bougon; l'atmosphère est lourde et épaisse...
— Oh ! si vous connaissiez la forêt I soupira M. Gorenflot.
— Tu penses encore à cette forêt? s'écria la mercière.
M. Gorenflot se tourna vers l'avocat Gorbin, l'emmena à quelques pas et l'engagea à dîner, ainsi que
les Amis de la Nature, ce dont Bougon fut particulièrement touché.
— Après le repas, dit le mercier, nous irons faire une dernière promenade dans cette forêt que j'ai tant aimée I
— J'accepte, répondit l'avocat, et je me charge de faire accepter également votre invitation à ces messieurs.
Madame Gorenflot fut d'abord effrayée des singuliers convives que son mari entraînait à la maison, mais l'avocat Corbin lui offrit son bras et lui tint des propos si recherchés et si galants, qu'elle oublia ses fâcheuses impressions de l'audience. Il était quatre heures de l'après-midi ; le mercier pria ses invités de revenir par la forêt, dont il connaissait assez les détours pour abréger le chemin et i.e pas faire plus d'une lieue. Ce furent de gros soupirs que recueillirent les Aînis de la Nature^ quand M. Gorenflot passait près d'un endroit où il s'était permis quelques embellissements.
— Voilà ce que j'ai fait, disait-il au philosophe Bougon en les lui montrant, et on ne m'en sait pas gré!
Mais il parlait à voix basse de peur que sa femme ne l'entendît. Arrivé à l'endroit où la mine avait disjoint les rochers, M. Gorenflot se baissa, ramassa quelques débris de grès et en offrit à chacun de ses nouveaux amis.
— Peut-être, dit-il, l'administration ne nous em-
pêchera-t-elle pas de recueillir ces faibles traces de mes travaux.
Plus tard, dans la soirée, il signa de son nom chacune de ces pierres et pria les Amis de la Nature de les conserver précieusement.
A mi-chemin l'avocat Corbin quitta le bras de la mercière, prit celui de son mari et lui dit :
— Il faudrait faire quelques concessions à madame Gorenflot. Elle craint que vous ne retombiez sous le coup de la justice correctionnelle. Dans votre intérêt, je vous engage à la prudence.
— Mon parti est pris, s'écria le mercier... Voyezvous cette grotte que j'ai creusée au péril de mes jours? Nous allons nous y arrêter; ma femme sera satisfaite.
L'avocat courut à madame Gorenflot et la pria de venir se reposer dans la grotte. Quand tous furent entrés :
— Que cette grotte porte à jamais le titre de Grotte du Serment! s'écria le mercier. Ici je jure, en présence de ma femme et de nombreux témoins, que je renonce à embellir les charmes de la forêt. Que la voûte croule sur ma tête si la vérité ne guide pas mes paroles... Une administration jalouse a arrêté mes travaux ; elle est toute-puissante, je fais le serment de ne plus lutter contre ses ordonnances... Je respecterai son code, je le jure! Madame Gorenflot, es-tu contente de moi?
La mercière se laissa tomber dans les bras de son mari.
— Je te demande seulement la permission de venir quelquefois me réfugier dans cette Grotte du Serment, afin que les souvenirs que j'y puiserai me rappellent sans cesse ma détermination présente...
Ce nouvel incident mit tout à fait en belle humeur madame Gorenflot, qui fit les honneurs de sa table avec la plus grande courtoisie.
— Que crayonniez-vous à l'audience? demanda l'avocat Corbin à Lavertujeon.
— Je voulais prendre un dessin exact de votre toque.
— Ma toque ! s'écria l'avocat.
— Certainement, votre toque !
L'avocat troublé, craignant le peintre, alla vers Bougon et lui dit :
— J'aurais préféré que M. Lavertujeon fît une bonne caricature du procureur du roi.
— Lavertujeon ne dessine pas de caricatures, dit le philosophe; c'est un peintre d'histoire.
— Notre ami Lavertujeon, reprit Bougon, méprise complètement la figure des hommes... En croquant ta toque , il couvait certainement une idée: n'est-ce pas, Lavertujeon?
— Cette toque, qui ne pouvait rester un moment dans une attitude naturelle , m'a beaucoup contrarié... Tenez, voilà mon album; j'ai pu à peine saisir quelques profils.
Le peintre tira un album de sa poche, et montra les divers aspects de la toque de l'avocat, tantôt
penchée, tantôt droite, rejetée en arrière, penchée en avant, ressemblant à un gâteau de Savoie, à un brin d'herbe, à un balai, à un oiseau de proie, puis les côtés aplatis.
— C'est très-bien ! très-bien I s'écria le philosophe.
— Je ne pourrai pas me servir de ces croquis, dit le peintre.
— Oui, tu as sans doute peur de ton audace? Le peintre ferma les yeux pour essayer de comprendre le philosophe.
— Voilà un bon tableau que Corbin devrait te commander.
— Je ne vois pas de tableau possible avec ma toque, dit l'avocat froissé.
— Quand Lavertujeon t'aura expliqué son idée, dit le philosophe en donnant un violent coup de genou au peintre.
— Je peux peindre une toque pour Corbin, s'il le désire.
— Et que ferai-je d'une toque peinte ? Ce n'est guère intéressant.
— Attends, dit le philosophe , Lavertujeon aurait ajouté quelque chose à la toque.
— Dame ! dit le peintre en réfléchissant, un encrier en plomb, avec une grande plume blanche, n'aurait pas mal fait à côté.
— Bravo 1 dit le philosophe, et je connais assez Lavertujeon, — il n'oublie rien, — pour savoir qu'il aurait posé non loin de la toque un gros dossier...
LES AMIS DE LA NATURE i\3
— Avec une couverture en papier gris attachée par du lil rouge ! s'écria le peintre dans la fureur de la composition.
— Quand je te disais, Corbin, reprit le philosophe, que Lavertujeon machinait quelque tableau pendant l'audience. Rien ne serait plus piquant dans un cabinet d'avocat !
— Il faut que je sois fatigué par l'audience, dit l'avocat, je ne trouve pas ce sujet très-intéressant.... Une toque, un encrier, du papier, des plumes...
— Un dossier te dis-je; fais donc attention à ce gros dossier.
— Avec couverture en papier gris; je peindrai cela à merveille, dit Lavertujeon.
— Je suis certain que madame Gorenflot comprend très-bien le sujet, reprit le philosophe.
La mercière et son mari, qui ouvraient de grands yeux, se crurent obligés, par politesse, de s'incliner en signe d'assentiment.
— Tu aimes peut-être les sujets compliqués, dit le philosophe à Corbin. Si tu veux que Lavertujeon couvre son œuvre de symboles, il le peut, quoiqu'il préfère s'en tenir à la lucidité de l'action.
— Je ne te comprends pas, dit l'avocat; laisse donc parler Lavertujeon, il sera peut-être plus clair que toi.
— Oui, dit Bigle, Bougon est insupportable ; il nous trouble la tête avec ses idées.
— Je ne demande pas mieux, dit le philosophe,
Ui LES AMIS DE LA NATURE
que de laisser la parole à Lavertujeon... Explique ton symbole à Corbin.
Le peintre parla de sa façon de grouper le dossier et la toque ; il prétendait poser l'encrier à gauche du spectateur, avec la grande plume penchée sur lè côté. Il semblait hésiter entre un encrier de faïence et un encrier de plomb. Son dossier devait-il être masqué à moitié par la toque ou apparaître dans sa volumineuse épaisseur, voilà ce qui le troublait : ses explications ne durèrent pas moins d'un quart d'heure, pendant lequel l'avocat s'appliqua à démêler de quels symboles il pouvait être question en pareille matière.
— Réellement, Corbin, reprit le philosophe, tu n'es pas fort ; tu plaides bien, tu as parfaitement défendu VA^nant de la forêt^ mais tu ne te connais pas en peinture.
— Si tu peux me démontrer qu'il y a un symbole dans les explications de Lavertujeon, je lui commande immédiatement le tableau.
— Est-ce convenu? dit le philosophe.
— Parfaitement.
— Tope là dans la main de Lavertujeon : ta lui dois 500 francs. C'est un tableau de 500 francs que tu viens de lui commander. A un autre j'en demanderais 4,000 ; mais, comme tu débutes au barreau, il ne faut pas t'écorcher. Lavertujeon, passe-moi ton album. Bien. Maintenant, écris-moi au-dessous de ces toques : Souvenir de la séance du tribunal
correctionnel du \0 juillet ^840. Voilà le symbole; passe-le à Corbin qu'il l'admire.
L'avocat regarda avec stupéfaction ces croquis qui ne lui apprenaient rien.
— Ce n'est plus une toque que Lavertujeon peindra! s'écria le philosophe ; ce sont vingt toques dans l'état où tu les vois. Vingt toques d'un brillant orateur qui s'est abandonné aux sensations les plus vives pour défendre M. Gorenflot. Vois-tu cette toque fière et droite? c'est un de tes arguments triomphants. On pourrait appeler ce tableau la Palme de l'Eloquence. La toque est écrasée, signe certain que ton rival a perdu la victoire. On te peindrait en pied, plein d'enthousiasme, l'œil brillant, la bouche frémissante, qu'un pareil portrait ne vaudrait pas le symbole de l'ami Lavertujeon. Connaistu l'archange Michel terrassant le démon? Eh bien, si tu ne le connais pas, va au Louvre voir le tableau de Raphaël, et pense que tu as dans ton cabinet une œuvre supérieure d'un homme modeste, Lavertujeon, qui t'a demandé seulement 500 francs parce que c'était toi.
Les Amis de la Nature soutinrent que le philosophe avait raison.
— Quel effet imprévu, s'écria Bigle, quand la toque de Corbin a pris la forme d'un gros corbeau I
— En brin d'herbe, ma toque ne m'a pas déplu, dit l'avocat avec un sourire complaisant. J'ai trouvé tout à coup le brin d'herbe.
-^ Vraiment, dit Bougon, ce brin d'herbe n'avait pas été préparé dans le silence du cabinet?
— J'ai bien vu que ce jeu de toque était spontané, dit Lavertujeon.
— Voilà pourquoi il faut que Lavertujeon te soigne son tableau de la Palme de VEloquence , continua le philosophe qui avait à cœur d'enlever une dernière trace de grimace sur les lèvres de l'avocat; tu tiens dans ton cabinet tous tes effets à l'avenir. Tu as à plaider le matin ; avant d'aller à l'audience tu regardes les toques de ton tableau, et tu te dis qu'à tel moment, en présence de tel argument, il faut renouveler le jeu de la toque. C'est à considérer.
Corbin, vaincu, accepta le tableau de Lavertujeon , et le philosophe ne se leva pas de table sans prévenir madame Gorenflot que prochainement le peintre creuserait un symbole pour son mari.
~ 500 francs, dit-elle, c'est bien cher.
— Aimez-vous mieux que M. Gorenflot continue ses relations avec la forêt?
— Vous avez raison, dit-elle.
Le soir, comme M. Gorenflot reconduisait ses hôtes, charmé tout particulièrement de l'imagination du philosophe, il le prit par le bras.
— Venez donc me demander un jour à dîner sans façon, lui dit-il. Cette Grotte du Serment ne répond pas assez à son titre... Je voudrais trouver quelques accessoires pour la rendre plus significative.
L'Allemagne s'inquiète des tendances panthéistes de la France en 1846.
Ce procès changea complètement les habitudes de M. Gorenflot, qui renonça dès lors à l'embellissement de la forêt ; s'il y retourna comme d'habitude , ce ne fut plus secrètement ; et le hasard l'ayant fait rencontrer sur le chemin avec l'inspecteur, celui-ci chercha à lui faire oublier ses tribulations au tribunal correctionnel.
M. de Cornulier, inspecteur de la forêt de Grateloup, était un galant homme, disposé à rendre service à ceux qui l'approchaient. Il promit au mercier de le soustraire à ses deux jours de prison, et il fut assez puissant pour y réussir. Les gardes à pied, les
cantonniers, les gardes à cheval, qui rencontrèrent M. Gorenflot en compagnie de l'inspecteur, s'empressèrent dès lors de témoigner leur respect à l'ancien mercier, et il en profita pour suivre leurs travaux de près et s'instruire dans l'aménagement d'une forêt. Ne pouvant plus travailler par luimême, M. Gorenflot s'intéressa au travail des autres, et tous les jours il ne manquait pas, après déjeuner, d'aller voir pratiquer tantôt une coupe d'amélioration, tantôt assister aux essais qui se faisaient pour remé.dier aux maladies des arbres, tantôt voir des plantations nouvelles, tantôt suivre l'enlèvement de chablis, qui sont des arbres rompus par les vents.
Devenu questionneur perpétuel, M. Gorenflot faisait parler les ouvriers en leur offrant de quoi boire bouteille, et il obtint ainsi des renseignements plus précis que s'il avait étudié à l'école forestière de Nancy. Les ouvriers aiment à critiquer leurs maîtres : en même temps qu'ils parlaient au cabaret de leurs travaux, ils ne manquaient pas de décocher quelques coups de langue aux gardes généraux et au conservateur lui-même.
Il se passe des luttes curieuses entre les jeunes plants d'une forêt, qui tous cherchent à s'emparer de la lumière et de l'atmosphère. Les plus faibles sont étouffés et tombent en pourriture; ceux qui doivent rester se débarrassent de plus en plus de leurs branches basses. Il n'y a pas d'inconvénients à cette lutte pendant la première jeunesse de la forêt, car les jeunes brins se prêtent un mu-
tuel abri contre les intempéries ; seulement il est nécessaire que le forestier imite la marche de la nature dans la coupe de régénération. Il arriva, pendant que M. Gorenflot faisait son éducation, qu'une partie de la forêt fut négligée ; les jeunes arbres trop serrés, privés d'air et de lumière, devinrent fluets et maigrelets, car il est dans leur nature de s'allonger le plus possible, ainsi qu'un homme qui marcherait sur la pointe des pieds pour se grandir. Les malheureux font des efforts désespérés pour dépasser les autres, et ils s'allongent aux dépens du tronc qui est une sorte d'estomac, jusqu'à ce que leur taille développée avec exagération ne leur permette plus de se tenir droits. Alors le feuilla^T^e s'incline, jaunit, et l'arbre arrive à un rapide dépérissement. Un coia de la forêt fut victime du retard des agents chargés de la coupe de régénération ; eu and elle se fit, il n'était plus temps. Pendant l'automne il survint une sorte de trombe qui coupa toute une sapinière par le milieu des troncs. Ce fut un désordre comme il s'en voit rarement : d'énormes sapins furent cassés en deux par le vent avec moins de résistance qu'une latte. Il ne restade cette partie de la forêt que des quilles qu'on appelle par là des chandeliers, mais la chandelle, c'est-à-dire le feuillage des arbres, était morte et jonchait la terre de mélancoliques balais verts. L'inspecteur, dans un rapport qui rejetait l'accident sur cette trombe extraordinaire, constata le dommage, qui était immense, car on déracina pour plus de
20,000 fr. de ces quilles ; mais les ouvriers, tout en arrachant les sapins, ne manquèrent pas de rejeter le tort sur l'administrateur en chef qui, en ordonnant des coupes autour de ces bois de sapins, avait laissé trop beau jeu aux vents. En effet, dans les endroits où les plantations se protégeaient par groupes serrés, la trombe n'avait produit que peu de désastres. Elle avait ravagé la sapinière par la prise que lui donnaient les coupes environnantes. La plupart des journaux parisiens enregistrèrent ce fait aux nouvelles diverses, en le présentant à leurs abonnés comme un événement curieux ; mais les feuilles de l'opposition en firent le sujet d'un entrefilet accusateur contre le ministre, dont l'inspecteur était la créature, disaient-ils. L'incapacité de cet employé supérieur, qui avait contribué au succès de la trombe, devait naturellement, ajoutaient ces journaux, retomber sur la tête du ministre qui l'avait appelé à ce poste important. M. de Cornulier méprisa cet article et le laissa sans réponse, croyant avoir affaire à quelque jaloux qui en voulait à sa place. La vérité est que M. Gorenflot, en faisant connaissance des Amis de la Nature,, s'était trouvé en relations avec le poète Godard qui gagnait sa vie en rédigeant quelques articles pour les journaux de l'opposition. Après avoir fait causer les ouvriers sur l'événement, le mercier prit le chemin de fer et tomba dans la brasserie des Amis de la Nature, où il raconta le fait. La réception fut chaleureuse, car M. Gorenflot invitait tout le cénacle à
dîner la semaine suivante à Grateloup. Godard, heureux d'apporter à son journal quelques récriminations contre le ministère, s'empressa de prendre note de ces détails, et ce fut ainsi qu'une première mine fut introduite sous la forêt. Godard allait toutes les semaines à Grateloup rendre visite au mercier et le faisait causer.
Dès lors, il ne se passa pas huit jours^ qu'il n'envoyât quelques lignes perfides contre l'administration forestière : c'étaient des futaies coupées trop irrégulièrement, des massifs trop serrés, des arbres à moitié déracinés qui menaçaient l'existence des voyageurs, des morts-bois dont l'entassement annonçait le mauvais état de la forêt, tous les propos des ouvriers recueillis, tous ceux des braconniers , considérablement augmentés. Le journal parlait autant de la forêt de Grateloup que des suicides ou des morts par accident. Godard s'en frottait les mains, car ces notes augmentèrent considérablement son budget. Deux mois après le premier article, le fait divers Grateloup lui fit gagner ^50 fr.
— J'espère bien, disait-il, que la forêt va me rapporter ^,200 francs par an.
Le jour de cette bonne aubaine, il acheta un joli chapeau à sa maîtresse en lui disant : Voilà une branche d'arbre. Le mois suivant, il lui offrit un tronc, c'est-à-dire une robe, et des racines qui n'étaient autres que des bottines. La conversation des Amis de la Nature avait pris une teinte de la forêt.
— Je ne m'engage pas dans ce fourré, disait le
m LES AMIS DE LA NATURE
peintre Lavertujeon en faisant, dans certains quartiers, un assez grand détour à cause de divei-s créanciers qu'il comparait à des épines.
La munificence de M. Gorenflot portait ses fruits : quand il venait à Paris, la table de la brasserie était couverte de jambons entiers et de petites tonnes de bière qu'il offrait à ses partisans dévoués. Peu d'hommes furent autant récompensés que le mercier de ses tribulations de police correctionnelle, car l'imagination s'étant jetée sur sa personne ne s'arrêta plus. Tantôt M. Gorenflot ressemblait à un vieux saule dont la tête rabougrie donnait encore de vertes pousses. Le saule fut rejeté à cause de sa vétusté et remplacé par un chêne. M. Gorenflot, avec ses grandes lunettes, fut traité un moment de chêne, eu égard à la solidité de ses opinions. Sans s'inquiéter de la justesse de la figure, le philosophe aperçut de la mousse sur le crâne de M. Gorenflot. On en fit aussi un frêne pliant sous le vent de la persécution et ne rompant pas ; mais le frêne, à cause de son apparence svelte, alla rejoindre le saule. M. Gorenflot fut changé en taillis impénétrable, dans lequel ses ennemis se déchireraient le corps aux épines s'ils tentaient de s'y frayer un chemin. Comme le mercier, dans ses longues courses, avait contracté l'habitude de s'appuyer sur un long bâton de houx qu'il avait taillé à son usage, M. Gorenflot passa dans le tronc d'un houx toujours vert. Ces diverses transmigrations dans le corps de divers arbres flattaient singulièrement l'amour-
LES AMIS DE LA NATURE i23
propre du mercier, qui comprenait par là combien il occupait l'esprit des Amis de la Nature. A chacun de ses voyages il était gratifié d'un nouveau nom, et il s'en retournait plein de joie de ce baptême.
Quand les arbres furent épuisés, le poète Godard, dont l'imagination était tournée vers la Grèce, ouvrit l'avis que M. Gorenflot pouvait bien être le faune des temps modernes. Là-dessus une discussion s'engagea, dans laquelle furent mis en avant les noms de Satyre et de Priape : mais ces deux dieux étaient trop connus par l'ardeur de leurs sens pour se prêter à la personnification du chaste mercier. Lavertujeon proposa très-doucement de peindre une flûte de Pan accompagnée d'un bâton de houx et d'un morceau de fromage de chèvre.
— Encore un fromage ! s'écria le philosophe. Non, ce sont là les symboles d'un berger de l'Attique. Si M. Gorenflot jouait de la flûte, à la bonne heure. C'est un Sylvain.
— Gorenflot, Sylvain de Grateloup ! dit le poète Godard.
— Mieux encore, reprit le philosophe : Sylvain Gorenflot. Je propose de ne l'appeler plus que Sylvain Gorenflot.
— Sylvain tout court.
— Supprimons Gorenflot, qui fait penser à des gâteaux de province.
— Gorenflot est bourgeois.
— Sylvain embaume.
~ On respire en prononçant Sylvain.
m LES AMIS DE LA NATURE
— Pourquoi pas Sylvestre? Il y a de la verdure dans le mot.
— Non, Sylvain, c'est d'un champêtre plus contenu.
— Que ceux qui veulent du nom de Sylvain Gorenflot lèvent la main.
— Personne n'accepte plus ce nom odieux de Gorenflot.
— Enterrons le nom de Gorenflot.
On commanda quatre moss de bière, et c'est ainsi que fut noyé le nom de M. Gorenflot, qui ne fut pas peu surpris, à son nouveau voyage, d'entendre retentir le cabaret des cris : Vive Sylvain ! Les Amis de la Nature s'approchèrent de lui en lui disant :
— Tu ne t'appelles plus Gorenflot !
— Mort à Gorenflot ! Vive Sylvain !
Le mercier était confus de ces exclamations.
— Tu seras désormais chanté en vers sous le nom de Sylvain.
— Ta biographie est commandée, et paraîti-asous le nom de Sylvain.
— Mes amis, que d'honneur! s'écriait l'honnête mercier.
Justement, ce soir-là, les Amis de la Nature avaient amené au cabaret les dryades et les hamadryades qui raccommodaient les boutons de leurs culottes, et M. Gorenflot se crut transporté en pleine antiquité. On ne but pas moins de trois petits tonneaux de nectar de Strasbourg pour arro-
ser un certain fromage du mont Hy mette, d'une odeur très-prononcée.
Godard saisit au bond le nom de Sylvain, et il en fit dans son journal trois feuilletons où il racontait les travaux de M. Gorenflot dans la forêt, ses essais, ses aspirations, ses vues profondes et les persécutions dont il avait été l'objet de la part de l'administration. Un petit journal attaqua le style enflammé de Godard, qui répondit; ce fut une lutte qui posa tout à fait Sylvain dans l'opinion publique. De même que les Anglais ont toujours besoin d'un lion pour les désennuyer, ce lion fiit-il une puce savante, Paris éprouve aussi le besoin de varier sa curiosité. M. Gorenflot, sous le pseudonyme de Sylvain, succéda dans l'admiration parisienne à un nain que toutes les femmes voulaient embrasser, de même que ce nain avait remplacé une tragédie, de même que cette tragédie avait remplacé un géant écossais, de même que ce géant avait remplacé la chanson : Mire dans tes yeux mes yeux, de même que la chanson : Mire dans tes yeux mes yeux avait remplacé un célèbre assassin, de même que ce célèbre assassin avait remplacé le fameux roman du Petit Sabotier ou le défrichement des Landes, de même que le Petit Sabotier avait remplacé une danseuse maigre, et ainsi de suite.
Sylvain fit oublier le dernier article d'un journaliste religieux, élève de Vadé ; on laissa de côté le dernier mot graveleux de mademoiselle Déjazet.
On ne parlait alors que des mésaventures conjugales d'une rosière de INanterre qui avait battu son mari le premier jour des noces. La rosière retomba dans l'oubli avec un certain crapaud centenaire qui avait été trouvé, disait le Constitutionnel^ dans une boule de billard. La foule ne s'inquiéta même plus d'un pâtissier du faubourg Saint- Antoine qui mettait une pièce d'or dans ses brioches. Sylvain avait accaparé l'opinion publique à lui seul ; on parlait de lui dans les salons du faubourg Saint-Germain et chez les peintres de Montmartre. Les vaudevillistes se rassembraient au nombre de dix-sept pour en faire le principal type de la revue de fin d'année. Deux camps s'étaient formés dans les ateliers, aussi ardents adversaires que les coloristes et les dessinateurs. Sylvain fut peint en enseigne sur le boulevard et vendu dans les magasins de la rue des Lombards sous forme de chocolat, ce qui est le dernier degré de la gloire ; car on voit beaucoup de grands hommes en bronze que les confiseurs repousseraient comme tout à fait inconnus. Les Allemands furent surpris de ce retour à la nature, et un naïf et blond touriste en fit le sujet d'un livre impertinent pour les idées religieuses. Les reviei/;e?^s français, qui vivent de ces gros livres, en prirent la substance et publièrent dans la Revue divers articles courts, mais lourds, où il était question des tendances panthéistes de la nation française en ^S{6.
La réputation de Sylvain rejaillit sur la forêt :
Grateloup fut inventé. Les Parisiens ne connaissent même pas Paris, à plus forte raison les environs. Cette forêt, dont on s'occupait brusquement, leur fit l'effet d'un changement à vue dans une féerie. Chacun se promit d'aller faire un tour à Grateloup. Les filles entretenues disaient aux coulissiers de la Bourse qui leur apportaient leur rente habituelle : — Mon gros chat, quand est-ce que tu me mèneras à Grateloup ? Il fut question d'établir des trains de plaisir pour Grateloup. Cependant M. Gorenflot, que ce concerî: remplissait de jouissances, ne se montra pas ingrat envers les Amis de la Nature, à qui il devait tant. Un repas somptueux fut annoncé par lettres lithographiées qui invitaient tout le cénacle à se réunir, sans faute, dans la huitaine suivante. Une petite note, pleine de mystère, semblait annoncer quelque surprise ingénieuse de la part du mercier.
En se voyant l'objet de la curiosité publique, M. Gorenflot sentit de nouveau poindre ses ambitieuses idées : la forêt revenait à lui comme une ingrate qui après avoir trompé un amant se repent et tâche de faire oublier le passé ; mais ainsi qu'il arrive chez certains hommes, M. Gorenflot, maître de la position, tint la bride haute à la forêt. Il consentit à la reprendre, à condition de la traiter en esclave et de lui faire sentir le joug. Intérieurement il se dit qu'il était le maître absolu de la forêt, et pour prouver aux Amis de la Nature combien il était reconnaissant, il résolut d'attacher
leurs noms à cette forêt. C'est ce qui fut discuté à table, au dessert. Les convives étaient nombreux, car aussitôt qu'il se forme quelque école à Paris, de nombreux néophytes se présentent comme desservants. Les dieux nouveaux, les Amis de la Nature, reçurent de toutes parts nombre de compliments sur la part qu'ils avaient prise à l'invention de Grateloup, et tous les curieux se précipitèrent en foule à leur brasserie, pour admirer le temple nouveau et la manière dont on y officiait. Cette brasserie ressemblait à s'y tromper à un temple protestant : pas d'images aux murs, qui étaient blanchis à la chaux; des bancs et des tables de bois peints en jaune; pour sacristains, des Allemands qui préparaient la cuisine, et pour encens d'épaisses fumées de tabac. Dans un coin, une sorte de garde-manger à treillage laissait voir empilées d'énormes meules de fromages ; l'harmonie du plafond n'était troublée que par des jambons et des guirlandes de saucisses qu'on ne pouvait accuser de ne pas être fumés, car ils recueillaient le plus pur de l'encens des Amis de la Nature. On y discutait du matin au soir avec une ardeur particulière, mais la bière mousseuse de Strasbourg, servie dans d'épaisses burettes de grès, permettait aux discuteurs de ne pas s'arrêter.
Cette simplicité dans la décoration parut si nouvelle aux habitués des cafés dorés du boulevard que la mode s'y attacha par le contraste. Les plus élégants voulurent aller au moins une fois s'enfu-
mer en compagnie des Aniis de la Nature^ et des sceptiques, qui voulaient parvenir à faire la connaissance de Sylvain, jurèrent que le luxe et la délicatesse étaient de tristes inventions de la civilisation, qu'il fallait se retremper au sein de la forêt de Grateloup, et que les nouvelles générations quitteraient certainement Paris pour s'y retirer. Quand les invitations de M. Gorenflot furent connues, elles devinrent le point de mire de ces curieux dont l'existence consiste à se faire remarquer aux premières représentations de l'Opéra, aux enterrements des célébrités, aux dîners des gens de lettres et aux exécutions des grands criminels. Leur besogne consiste à s'introduire partout, à se faire voir avec de certains nœuds de cravate, une raie partant du milieu du front pour se continuer en courbe désespérante jusque sur la nuque, à distribuer deux cents poignées de mains par soirée, à écouter le dernier mot spirituel, à l'aller répéter le lendemain dans vingt endroits différents, à appeler les gens célèbres par leur petit nom, enfin à amasser pour leur vieillesse toutes les maladies de corps et d'esprit dont l'épidémie ne quitte jamais Paris. Les Amis de la Nature^ pressés par ces nouveaux néophytes, ne purent faire autrement que d'augmenter la liste des invités de Sylvain d'une cinquantaine de convives, parmi lesquels se remarquaient des poètes, des journalistes, des peintres, des comédiens, des chroniqueurs et une demi-douzaine de sots à raie circulaire et à cravate bleu de ciel.
M. Gorenflot, prévenu à temps, put commander son repas en conséquence, quoique sa femme fût effrayée de ce nombre prodigieux de convives; mais le mercier lui fit entendre qu'il ne s'agissait plus cette fois d'un poste vul ;aire de conseiller municipal; qu'avec le concours des journaux, dont il lui avait lu de nombreux fragments, une décoration prochaine brillait à l'horizon.
Les Amis de la Nature attendaient avec impatience la surprise que la lettre d'invitation annonçait. Au dessert M. Gorenflot se leva et remercia ses invités d'avoir bien voulu accepter son trop modeste repas; mais il espérait leur offrir un cadeau plus sérieux.
11 ne s'agissait de rien moins que de donner à chacun un carrefour, une grotte, une futaie, un monticule, une oasis, un taillis, un fourré, une roche, un massif, une clairière. L'étonnement fut grand à cette annonce ; il redoubla encore quand M. Gorenflot ajouta que chaque invité pouvait choisir un chêne ou un tilleul, un charme ou un alisier, un peuplier ou un saule, un mélèze ou un sapin. Comme l'assemblée regardait avec stupéfaction Sylvain, il montra un grand plan de la forêt pendu dans la salle à manger et promena son doigt à divers endroits en faisant remarquer les accidents du terrain, les vallons, les montagnes et les cours d'eau.
— Tous ces accidents portent un nom, s'écria Sylvain, mais un nom administratif. Les agents
des eaux et forêts ont baptisé sans intelligence les différentes parties de la forêt. Pourquoi, messieurs, consacrer à jamais ces appellations vulgaires ? Après avoir étudié longuement la forêt, je l'ai jugée propre à entretenir le souvenir du génie et du talent. Qui peut m'empêcher de donner le nom du philosophe Bougon à un monticule ? Le cerveau de notre ami Bougon n'est- il pas gros d'idées qu'il couve ?
— Cher Sylvain !... s'écria Bougon ému.
— La grotte, le carrefour, la futaie, le massif ne périront pas, continua M. Gorenflot ; en y associant le nom de personnes recommandables par leurs talents, j'éternise leur souvenir plus noblement que par un monument funèbre. Illustre Lavertujeon, que choisissez-vous ? car il y en a pour tout le monde.
— Je prendrais bien un taillis, dit le peintre.
— Vive Sylvain ! cria-t-on de toutes parts quand l'idée fut comprise.
— A la santé de Sylvain !
— Bigle, disait l'un, prends donc un tilleul.
— Non je n'ai pas besoin d'infusion.
— Messieurs, dit le peintre Lavertujeon quand il vit que le bois était au pillage, que les chênes, les roches, les charmes, les carrefours , les peupliers, les taillis étaient déjà distribués, ne seraitil pas bon de conserver quelque chose pour les dames ?
Cette motion galante fut acceptée.
— Si vous le permettez, reprit Lavertujeon, j'ai une maîtresse qui n'aime pas que je revienne à la maison sans quelque cadeau, je vous demanderai une oasis pour elle.
— Très-bien ! dit Sylvain ; l'oasis est accordée à madame Lavertujeon.
Un homme pâle, à grande barbe noire, à cheveux gras et plats, se leva.
— Je réclame l'oasis, dit-il d'une voix sombre.
— Pourquoi faire ?
— J'ai choisi l'oasis avant Lavertujeon.
— Tu n'y penses pas, dit Bougon, avec tes idées avancées ! Un démocrate n'a pas besoin d'oasis.
Ce fut une grande discussion, à la suite de
laquelle l'oasis fut accordée définitivement au farouche homme noir.
— Ces gens-là n'ont pas de principes , dit au peintre Lavertujeon le philosophe, à qui on fit cadeau d'une clairière pour une vieille tante de province , dont il cherchait à gagner les bonnes grâces.
— Et moi 1 s'écria madame Gorenflot, qui voulut avoir sa part du butin.
— C'est trop juste, dit le mercier, je te donne une roche.
— Image de son caractère, souffla Bigle à son voisin de table.
Godard s'était décidé pour un chêne.
— Prends plutôt un genévrier, lui dit le philo-
LES AMIS DE LA NATURE i33
sophe : les chênes se couronnent et meurent vite; le genévrier dure plus longtemps.
Comme Godard s'inquiétait beaucoup de la mort, il profita de cet avis et s'empara d'un genévrier. On but à la santé de madame Gorenflot, on embrassa Sylvain, et tous les invités reprirent le chemin de Paris, emportant un touchant souvenir de cette affectueuse réception. Il n'y eut que le seul Bigle qui demanda du temps pour choisir dans la forêt un endroit à sa convenance.
La coupe sombre et le désir du traître Bigle.
L'inspecteur de la forêt de Grateloup n'avait pas été sans remarquer les nombreuses attaques dont il était l'objet : mandé plus d'une fois au ministère, il reçut des reproches du chef du cabinet. Ce n'étaient pas les réprimandes qui le blessaient le plus, mais cette sorte d'observation envenimée qui s'attachait à tous les aménagements de la forêt. Il soupçonna ses inférieurs d'envoyer des rapports contre lui et les traita avec une extrême sévérité. L'administration toute entière fut encore sur les dents, sans se douter que M. Gorenflot était l'auteur de ce redoublement de travail. Plus tard seulement, en voyant la biographie de l'Amant de la
forêt^ les ovations dont il était l'objet, les banquets donnés et rendus, l'inspecteur commença à comprendre quel ennemi dangereux il avait dans la personne de M. Gorenflot.
En effet, le mercier était devenu plus qu'un adversaire redoutable, une sorte de rival qui puisait ses moyens d'attaque aux sources mêmes de la science forestière. Avec l'idée que Grateloup lui serait acquis par la suite avec toutes ses dépendances , M. Gorenflot , d'après les conseils de Godard , s'était monté une bibliothèque qui traitait exclusivement de matières relatives aux forêts. Abonné aux journaux spéciaux, le nez toujours fourré dans les livres quand il ne visitait pas les travaux de Grateloup, M. Gorenflot avait embarbouillé dans son esprit des faits, des observations, mille opinions diverses que le bon sens ne cimentait pas merveilleusement , mais qui, aux yeux des ignorants, pouvaient le faire passer pour un homme des plus compétents.
Il attendait l'inspecteur à la prochaine coupe qui ne tarda pas à arriver. On se rendra compte difficilement aujourd'hui de l'effet désastreux que produisit cette coupe dans Paris; les victimes de la première révolution n'inspirèrent pas plus de regrets que les arbres de Grateloup. De jour en jour cette coupe fut exploitée graduellement par Godard, jusqu'à ce qu'elle arrivât à tout son développement de coupe sombre. Encore une coupe sombre ! tel était le titre du dernier article de Godard, qui
fit explosion dans Paris. Les faiseurs de mélodrames ne trouvent pas de titre plus heureux. Cette coupe sombre avait tout l'attrait d'un roman de miss Anne Radclifife. La coupe sombre fit oublier un instant la question des jésuites. Les politiques d'estaminet discutaient gravement sur la coupe sombre, sans savoir au fond ce dont il était question. Chacun parlait avec une sorte de terreur de cette coupe sombre, comme si la tranquillité de l'Etat était menacée. On en fit même une question de cabinet et on disait à la Bourse. :
— Après cette coupe sombre, les ministres seront obligés de donner leur démission.
A la suite des articles de journaux et des bruits publics, un membre de l'opposition de la chambre des députés fit des interpellations directes au ministre et le somma de donner des explications sur cette coupe sombre qui troublait les esprits. Le ministre annonça qu'il répondrait le lendemain, et trois orateurs s'inscrivirent pour parler contre la coupe sombre. Leurs discours produisirent une véritable sensation dans le public : à les entendre, l'administration des eaux et forêts avait juré la destruction complète de Grateloup, car elle pouvait se contenter de coupes par éclaircie, mais la liste civile voulait se faire des revenus immenses en détruisant la forêt de Grateloup, et l'orateur appelait l'attention la plus sévère de la chambre sur cette usurpation de pouvoirs. Un avocat bilieux envisagea la question à un autre point de vue :
cette coQpe sombre devait, dit-il, amener quelque épidémie sur Paris. Les forêts étant faites pour aspirer l'humidité de l'atmosphère, cette humidité malsaine qui ne trouverait plus à se loger retomberait nécessairement sur la capitale. Il parla fort éloquemment de la chevelure des arbres qui pompait avec avidité des vapeurs dangereuses, et il obtint un succès d'autant plus grand que les Parisiens furent heureux d'apprendre quelques détails relatifs à la nature. Il n'y a pas d'étonnement plus vif que celui d'un liomme occupé d'afifdres de bourse , de théâtre, de femmes, de tableaux et de brimborions, quand on lui soumet les faits naturels les plus simples. C'est ce qui faisait le succès de Sylvain, qui se serait brisé tout de suite contre la première curiosité venue, si la fameuse coupe sombre n'eût réveillé des esprits blasés.
Ce fut alors que Sylvain fut plaint pour ses tribulations de police correctionnelle et ses débats avec l'administration des eaux et forêts. Le raisonnement suivant, lancé par Godard dans les colonnes de son journal , trouvait de nombreux approbateurs. Un simple particulier ne pouvait tracer dans une forêt royale le plus étroit des sentiers sans être condamné à la prison, et un inspecteur avait le droit, pour satisfaire des intérêts privés, d'ordonner une coupe sombre. L'opposition avait beau jeu en cette matière, et le ministre fat battu complètement. Sa colère retomba nécessairement sur l'inspecteur général de Grateloup , qui ne sut
quel parti prendre désormais vis-à-vis de la forêt. Il n'osait plus ordonner de déplanter un baliveau, car il croyait que M. Gorenflot était aux aguets pour saisir toutes les occasions de récriminer contre l'administration. C'était un ennemi redoutable que le mercier, à la tète des A)nis de la Nature et de trois journaux. L'inspecteur général se dit qu'il valait mieux donner sa démission que d'être houspillé tous les matins dans les gazettes et réprimandé dans les bureaux du ministère.
Lutter avec M. Gorenflot, il n'y fallait pas songer : l'opinion publique s'était prononcée trop ouvertement en faveur de Sylvain. D'ailleurs, depuis sa condamnation, le mercier ne cherchait plus à embellir son amante. On l'empêchait de la posséder, et à son tour il empêchait les autres de l'approcher. Cette lutte entre un simple particulier et une administration toute puissante est peut-être le seul fait significatif de la présente narration. Rien de plus simple en apparence, rien de plus compliqué au fond. M. Gorenflot ne se mettait plus en contravention avec la loi : il usait de son droit de citoyen en critiquant les actes de l'administration des eaux et forêts ; sans doute, il les exagérait, et à sa suite les. membres de l'opposition, mais il n'y avait pas là matière à poursuite, quoique les articles de journaux fussent violents et mensongers.
L'inspecteur résolut d'aller trouver M. Gorenflot et de s'expliquer nettement avec lui. Il trouva le
mercier très-affligé du bruit qui se faisait dans les journaux. Au fond c'était un honnête homme qui ne voulait troubler le repos de personne et qui s'était laissé entraîner à sa manie sans se douter qu'elle mettrait à l'envers l'esprit des journalistes et des orateurs.
— Je suis innocent, monsieur Cornulier, dit-il à l'inspecteur ; c'est ce Godard qui a tout fait.
— Qu'est-ce que Godard ! demanda l'inspecteur.
— Eh? monsieur, c'est un petit journaliste qui se disait Aiyii de la Nature et qui, à ce titre, s'est installé chez moi plus souvent que je ne l'aurais voulu, m'a emprunté de l'argent et m'a fait causer tant et plus sur Grateloup. Je croyais qu'il aimait la forêt pour elle-même; c'était pour la traîner dans ses journaux et s'en faire un revenu. Il s'est vanté dernièrement devant moi d'avoir gagné plus de 3,000 francs avec la c.oupe sombre dans sa gazette, et il ne m'a pas rendu mon argent. Ditesmoi ce qu'il faut faire, monsieur Cornulier, pour remédier à ce dommage, et je suis tout à votre disposition.
— La seule chose est de ne plus fréquenter ce Godard.
— C'est fait ; ma femme l'a déjà congédié ! L'inspecteur, trouvant le mercier plus sage qu'il
ne le croyait, lui permit de continuer certains embellissements dans la forêt, à la condition de ne pas employer plus de deux hommes par journée. M. Gorenfiot se réservait de poursuivre l'exécution de
quelques sentiers aboutissant à divers points de vue dont il réclamait d'être le parrain. Les flèches bleu de ciel seraient conservées pour indiquer aux curieux ces nouveaux sentiers, car M. Gorenflot obtint le droit de publier un plan de la forêt où la création de ces sentiers et leur dénomination était inscrite. L'inspecteur s'engageait à fermer les yeux sur ces travaux et promettait même plus tard de leur donner un caractère officiel. Ce fut ainsi que M. Gorenflot, poussé par les Amis de la Natvre dont le démagogisme était flagrant, donna à un carrefour le titre de carrefour des Principes de 93; il y eut également la clairière des Droits de VHomme. Madame de Staël fut dotée d'une gorge, car on appela à jouir de la forêt les philosophes anciens et modernes , les Conventionnels, les peintres, les poètes et les romanciers.
Un grand plan existe qui constate ces baptêmes et ces donations. L'inspecteur alla même jusqu'à donner le nom de Gorenflot à une des principales routes de la forêt. Le sceptique Bigle parvint seul à esquiver ces honneurs. Pressé par le mercier d'accepter un arbre, un buisson ou un rocher :
— Monsieur Gorenflot, dit Bigle, donnez-moi le nuage qui passe !
Paris, hiver de 1858.