‹ Œuvres illustrées de George SandChapitre 13 sur 78 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Deux mois se sont écoulés. Il n'y a rien de changé au Lagnv, dans cette maison où je vous ai fait entrer par un soir d'hiver, si ce n'est que le printemps fleurit autour de ses murs rouges encadrés de pierres grises, et de ses ardoises jaunies par une mousse séculaire. La famille, éparse, jouit de la douceur et des parfums de la soirée ; le soleil couchant dore les vitres, et le bruit de la fabrique se mêle au bruit de la ferme. M. Delmare, assis sur les marches du perron , le fusil à la main , s'exerce à tuer des hirondelles au vol. Indiana assise à son métier près de la fenêtre du salon, se penche de temps en temps pour regarder tristement dans la cour le cruel divertissement du colonel. Ophélia bondit, aboie et s'indigne <i'une chasse si contraire à ses habitudes; et sir Ralph, à cheval sur la rampe de pierre, fume un cigare, et, comme à l'ordinaire, regarde d'un œil. impassible le plaisir ou k'. contrariété d'autrui.

« Indiana ! cria le colonel en posant son fusil , quittez donc votre ouvrage ; vous vous fatiguez comme si vous étiez payée à tant par heure.

— Il fait encore grand jour, répondit madame Delmare.

— N'importe, venez donc à la fenêtre, j'ai quelque chose à vous dire. »

Indiana obéit, et le colonel se rapprochant de la fenêtre qui était presque au rez-de-chaussée , lui dit d'un air badin, comme peut l'avoir un mari vieux et jaloux :

« Puisque vous avez bien travaillé aujourd'hui et que vous êtes bien sage , je vais vous dire quelque chose qui vous fera plaisir. »

Madame Delmare s'efl'orça de sourire; ce sourire eût fait le désespoir d'un homme plus délicat que le colonel.

a Vous saurez donc, continua-t-il , que, pour vous désennuyer, j'ai invité à déjeuner pour demain un de vos humbles adorateurs. Vous allez me demander lequel ; car vous en avez, friponne, une assez jolie collection. .

— C'est peut-être notre bon vieux curé? dit madame Delmare, que la gaieté de son mari rendait toujours dIus triste. ^

— Oh ! pas du tout !

— Alors c'est le maire de Chailly ou le vieux notaire de Fontainebleau!

— Ruse de femme ! Vous savezfort bien que ce ne sont pas ces gens-là. .41lons, Ralph, dites à madame le nom qu'elle a sur le bout des lèvres, mais qu'elle ne veut pas prononcer elle-même.

— Il ne faut pas tant de préparations pour lui annoncer M. de Ramière, dit tranquillement sir Ralph en jetant son cigare; je suppose que cela lui est fort indifférent. »

Madame Delmare sentit le sang lui monter au visage ■ elle feignit de chercher quelque chose dans le salon ^ et revenant avec un maintien aussi calme qu'elle put se le composer :

« JTmagine que c'est une plaisanterie, dit-elle en tremblant de tous ses membres.

— C'est fort sérieux , au contraire ; vous le verrez ici demain à onze heures.

— Comment! cet homme qui s'est introduit chez vous pour s'emparer de votre découverte , et que vous avez failli tuer comme un malfaiteur?... Vous êtes bien pacifiques l'un et l'autre, d'oublier de pareils griefs!

— Vous m'avez donné l'exemple , ma très-chère , en l'accueillant fort bien chez votre tante, où il vous a rendu visite... 5

Indiana pâlit.

« Je ne m'attribue nullement cette visite, dit-elle avec empressement, et j'en suis si peu flattée qu'à votre place je ne le recevrais pas.

— Vous êtes toutes menteuses et rusées pour le plaisir

INDIANA

Elle se leva cl se penclia sur l'eau. (Page 23.)

de l'clre ! Vous avez dansé avec lui pendant tout un bal, m'a-t-on dit.

— On vous a trompé.

— Elil c'est votre tante elle-même! Au reste , ne vous en défendez pas tant; je ne le trouve pas mauvais, puisque votre tanle a désiré et aidé ce rapprochement entre nous. Il y a longtemps que M. de Ramière le cherche. Il m'a rendu, sans ostentation et presque à mon insu, des services importants pour mon exploitation ; et comme je ne suis pas si féroce que vous le dites, comme aussi je ne veux pas avoir d'obligations à un étranger, j'ai songé à m'acquittcr envers lui.

— Et comment?

— En m'en faisant un ami, en allant à Cercy ce matin avec sir Ralph. Nous avons trouvé là une bonne femme de mère qui est charmante, un intérieur élégant et riche, mais sans faste , et qui ne sent nullement l'orgueil des vieux noms. Après tout, c'est \m 60» enfant que ce Ramière , et je l'ai invité à venir déjeuner avec nous et à visiter la fabrique. J'ai de bons renseignements sur son fière, et je me suis assuré qu'il ne peut me faire de tort en .se servant des mêmes moyens que moi; ainsi donc j'aime

mieux que celte famille en profite que toute autre ; aussi bien, il n'est pas de secrets longtemps gardés, et le mien pourra être bientôt celui de la comédie , si les progrès de l'industrie vont ce train-là.

— Pour moi, dit sir Ralph, vous savez, mon cher Delmare, que j'avais toujours désapprouvé ce secret : la découverte d'un bon citoyen appartient à son pays autant qu'à lui, et si je...

— Parbleu! vous voilà bien, sir Ralph, avec votre philanthropie pratique !... Vous me ferez croire que votre îortune ne vous appartient pas, et que , si demain la nation en prend envie, vous êtes prêt à changer vos cinquante mille francs de rente pour un bissac et un bâton I Cela sied bien à un gaillard comme vous, qui aime les aises de la vie comme un sultan , de prêcher le mépris des richesses !

— Ce que j'en dis, reprit sir Ralph, ce n'est point pour faire le philanthrope; c'est que l'égoïsme bien entendu nous conduit à faire du bien aux hommes pour les empêcher de nous faire du mal. Je suis égoïste, moi, c'est connu. Je me suis habitué à n'en plus rougir, et, en analysant toutes les vertus, j'ai trouvé pour base de

INDIANA

La lircmière ligure qui vint à sa rciicoiilrc. (Page 1

toutes l'intérêt personnel. L'amour et la dévotion , qui sont deux passions en apparence généreuses, sont les plus intéressées peut-êlre qui existent; le patriotisme ne l'est pas moins, soyez-en sur. J'aime peu les hommes ; mais pour rien au monde je ne voudrais le leur prouver : car je les crains en proportion du peu d'estime que j'ai pour eux. Nous sommes donc égoïstes tous les deux; mais moi, je le confesse, et vous, vous le niez. »

Une discussion s'éleva entre eux, dans laquelle, par toutes les raisons de l'égoïsme, chacun chercha à prouver l'égoïsme de l'autre. Madame Delmare en profita pour se retirer dans sa chambre et pour s'abandonnera toutes les réflexions qu'une nouvelle si imprévue faisait naître en elle.

Il est bon non-seulement de vous initier au secret de ses pensées, mais encore de vous apprendre la situation des difîérentes personnes que la mort de Noun avait plus ou moins affectées.

11 est à peu près prouvé pour le lecteur et pour moi , que celte infortunée s'est jetée dans la rivière par désespoir, dans un de ces moments de crise violente où les résolutions extrêmes sont les plus faciles. Mais comme

elle ne rentra probablement pas au château après avoir quitté Raymon , comme personne ne la rencontra et no put être juge de ses intentions, aucun indice de suicide ne vint éclaircir le mystère de sa mort.

Deux personnes purent l'attribuer avec certitude à un acte de sa volonté, M. de Ramière et le jardinier du Lagny. La douleur de l'un fut cachée sous l'apparence d'une maladie ; l'effroi et les remords de l'autre l'engagèrent à garder le silence. Cet homme, qui, par cupidité, s'était prêté pendant tout l'hiver aux entrevues des deux amants, avait seul pu observer les chagrins secrets de la jeune créole. Craignant avec raison le reproche de ses maîtres et le blâme de ses égaux, il se tut par intérêt pour lui-même, et quand M. Delmare, qui, après la découverte do cette intrigue, avait quelques soupçons , l'interrogea sur les suites qu'elle avait pu avoir en son absence, il nia hardiment qu'elle en eût eu aucune. Quelques personnes du pays (fort désert en cet endroit, il est bon de le remarquer) avaient bien vu Noun prendre quelquefois le chemin de Cercy à des heures avancées; mais aucune relation apparente n'avait existé entre elle et M. de Ramière depuis la fin de janvier, et sa mort

INDIANA

avait eu lieu le 28 mars. D'après ces renseignements, on pouvait attribuer cet événement au hasard; traversant le parc à l'entrée de la nuit, elle avait pu être trompée par le brouillard épais qui régnait depuis plusieurs jours, s'égarer et prendre à côté du pont anglais jeté sur ce ruisseau étroit, mais escarpé sur ses rives et gonflé par les pluies.

Quoique sir Rolph , dont le caractère était plus observateur que ses réflexions ne l'annonçaient, eût trouvé, dans je ne sais laquelle de ses sensations intimes, de violentes causes de soupçons contre M. de Ramière, il ne les communiqua à personne , rea;ardant comme inutile et cruel tout reproche adressé à l'homme assez malheureux pour avoir un tel remords dans sa vie. L fit même sentir au colonel, qui énonçait devant lui une sorte de doute à cet égard, qu'il était" urgent, dans la situation maladive de madame Dehnare, de continuer à lui cacher les causes possibles du suicide de sa compagne d'enfance. Il en fut donc de la mort de cette infortunée comme de ses amours. Il y eut une convention tacite de ne jamais en parler devant Indiana, et bientôt même on n'en parla plus du tout.

Mais ces précautions furent inutiles, car madame Delmare avait aussi ses raisons pour soupçonner une partie de la vérité : les reproches amers qu'elle avait adressés à la malheureuse fille dans cette fatale soirée lui semblaient des causes suffisantes pour expliquer sa résolution subite. Aussi, depuis l'instant affreux où elle avait ( la première, aperçu son cadavre flotter sur l'eau , le re^ pos (Itjà si troublé d'Indiana, son cœur déjà si triste, avaient reçu la dernière atteinte; sa lente maladie marchait maintenant avec activité, et cette femme, si jeune et peut-être si forte, refusant de guérir, et cachant ses souffrances à l'affection peu clairvoyante et peu délicate de son mari, se laissait mourir sous le poids du chagrin et du découragement.

«Malheur! "malheur à moi! s'écria-t-elle en entrant dans sa chambre, après avoir appris l'arrivée prochaine de Raymon chez elle. Malédictim sur cet homme qui n'est entré ici que pour y porter le désespoir et la mort ! Mon Dieu I pourquoi permettez-vous qu'il soit entre vous et moi , qu'il s'empare à son gré de ma destinée , qu'il n'ait qu'a étendre la main pour dire : « Elle est à moi 1 Je troublerai sa raison, je désolerai sa vie; et, si elle me résiste, je répandrai le deuil autour d'elle, je l'entourerai de remords, de regrets et de frayeurs ! Mon Dieu ! ce n'est pas juste qu'une pauvre femme soit ainsi persécutée! »

Elle se mit à pleurer amèrement ; car le souvenir de Raymon lui ramenait celui de Noun plus vif et plus déchirant.

«Ma pauvre Noun! ma pauvre camarade d'enfance! ma compatriote, ma seule amiel dit-elle avec douleur; c'est cet homme qui est ton meurtrier. Mallieureuse enfant! il t'a été funeste comme à moil Toi qui m'aimais tant, qui seule devinais mes chagrins et savais les adoucir par ta gaieté naïve! malheur à moi qui t'ai perdue! C'était bien la peine de t'amener de si loin ! Par quels artifices cet homme a-t-il pu surprendre ainsi ta bonne foi et t'engagcr à commettre une lâcheté? Ah! sans doute, il t'a bien trompée, et tu n'as compris ta faute qu'en

dais-lu quelques heures, que le vent eût emporté comme une paille légère mon ressentiment amlre toi ! Que n'estu venue pleurer dans mon sein, mo dire : «J'ai été abusée, j'ai agi sans savoir ce que je faisais; mais, vous le savez bien , je vous respecte et je vous aime ! » Je t'aurais pressée dans mes bras, nous aurions pleuré ensemble, et tu ne serais pas morte. Morte ! morte si jeune, si belle, si vivace I Morte à dix-neuf ans, d'une si affreuse mort! »

En pleurant ainsi sa compagne, Indiana pleurait aussi, à rin.su d'elle-même, les illusions de trois jours, trois jours les plus beaux de sa vie, les seuls quelle eût vécu; car elle avait aimé durant ces trois jours avec une pas-

sion que Raymon , eût-il été le plus présomptueux des hommes, n'eût jamais uu imaginer. Mais plus cet amour avait été aveugle et violent, plus l'injure qu'elle avait reçue lui avait été sensible; le premier amour d'un cœur comme le sien a tant de pudeur et de délicatesse!

Cependant Indiana avait cédé plutôt à un mouvement de honte et de dépit qu'à une volonté bien réfléchie. Je ne mets pas en doute le pardon qu'eût obtenu Raymon s'il eût eu quelques instants de plus pour l'implorer. Mais le sort avait déjoué son amour et son habileté , et madame Delmare croyait sincèrement le haïr désormais.

Pour lui, ce n'était point par fanfaronnade ni par dépit d'amour-propre qu'il ambitionnait plus que jamais l'amour et le pardon de madame Delmare. Il croyait que c'était chose impossible, et nul autre amour de femme, nul autre bonheur sur la terre ne lui semblait valoir celui-là. Il était fait ainsi. Un insatiable besoin d'événements et d'émotions dévorait sa vie. Il aimait la société avec ses lois et ses entraves, parce qu'elle lui offrait des aliments de combats et de résistance ; et s'il avait horreur du bouleversement et de la licence , c'est parce qu'ils promettaient des jouissances lièdes et faciles.

Ne Croyez pourtant pas qu'il ait été insensible à la perte de Noun. Dans le premier moment il se Cl horreur a lui-même, et chargea des pistolets dans l'intention bien réelle de se brûler la cervelle; mais un sentiment louable l'arrêta. Que deviendrait sa mère?... sa mère âgée, débile!... cette pauvre femme dont la vie avait été si agitée et si douloureuse, qui ne vivait plus que pour lui , sou unique bien, son seul espoir! Fallait-il briser son cœur, abréger le peu de jours qui lui restaient? Non, sans doute. La meilleure manière de réparer son crime , c'était de se consacrer désormais uniquement à sa mère, et c'est dans cette intention qu'il retourna auprès d'elle à Paris, et mit tous ses soins à lui faire oublier l'espèce d'abandon où il l'avait laissée durant une grande partie de l'hiver.

Raymon avait une incroyable puissance sur tout ce qui l'entourait; car, à tout prendre, c'était, avec ses fautes et ses écarts de jeunesse, un homme supérieur dans la société. Nous ne vous avons pas dit sur quoi était basée sa réputation d'esprit et de talent, parce que cela était hors des événements que nous avions à vous conter ; mais il est temps de vous apprendre que ce Raymon , dont vous venez de suivre les faiblesses et de Élàmer peut-être la légèreté, est un des hommes qui ont eu sur vos pensées le plus d'empire ou d'influence, quelle que soit aujourd'hui votre opinion. Vous avez dévoré ses brochures politiques, et souvent vous avez été entraîné, en lisant les journaux du temps, par le charme irrésistible de son style, et les grâces de sa logique courtoise et mondaine.

Je vous parle d'un temps déjà bien loin de nous, aujourd'hui que l'on ne compte plus par siècles, ni même par règnes, mais par ministères. Je vous parie de l'année Martignac, de cette époque de repos et de doute, jetée au milieu de notre ère politique, non comme un traité do paix, mais comme une convention d'armistice, de ces quinze mois du règne des doctrines qui influèrent si singulièrement sur les principes et sur les mœurs, et qui peut-être ont prépare l'étrange issue de notre dernière révolution.

C'est dans ce temps qu'on vit fleurir de jeunes talents, malheureux d'être nés dans des jours de transition et de transaction; car ils payèrent leur tribut aux dispositions conciliatrices et fléchissantes do l'époque. Jamais, que je sache, ou ne vit pousser si loin la science des mots et l'ignorance ou la dissimulation des choses. Ce fut le règne des restrictions, et je ne saurais dire quelles sortes de gens en usèrent le plus, des jésuites à robes courtes ou des avocats en longues robes. La modération politique était passée dans les mœurs comme la politesse des manières, et il en fut de cette première espèce de cour-

INDIANA

toisie comme de la seconde : elle servit de masque aux antipathies, et leur apprit à combattre sans scandale et sans bruit. Il faut dire pourtant, à la décharge des jeunes hommes de cette époque, qu'ils furent souvent remorqués comme de légères embarcations par les gros navires, sans trop savoir où on les conduisait, joyeux et fiers qu'ils étaient de fendre les flots et d'enfler leurs voiles nouvelles.

Plaré par sa naissance et sa fortune parmi les partisans de la royauté absolue, Raymon sacrifia aux idées j>'unes de son temps en s'attacliant religieusement à la Charte : du moins ce fut là ce qu'il crut faire et ce qu'il s'efforça de prouver. Mais les conventions tombées eu désuétude sont sujettes à interprétation , et il en était déjà lie la Charte de Louis XVIII comme de l'Évangile de Jésus-Christ ; ce n'était plus qu'un texte sur lequel chacun s'exerçait à l'éloquence, sans, qu'un discours tirât jilus à conséquence qu'un sermon. Époque de luxe et d'indo'enee, où, sur le bord d'un abime sans fond, la civilisation s'endormait, avide de jouir de ses derniers pliiisirs.

Raymon s'était donc placé sur cette espèce de ligne mitoyenne entre l'abus du pouvoir et celui de la licence, terrain mouvant où les gens de bien cherchaient encore, mais en vain, un abri contre la tourmente qui se préparait. A lui, comme à bien d'autres cerveaux sans expérience, le rôle de publiciste consciencieux semblait possible encore. Erreur dans un temps où l'on ne feignait de déférer à la vois de la raison que pour l'étouffer plus sûrement de part et d'autre. Homme sans passions politiques, Raymon croyait être sans intérêt, et il se trompait lui-même; car la société, organisée comme elle l'était alors, lui était favorable et avantageuse ; elle ne pouvait pas être dérangée sans que la somme de son bien-être fût diminuée, et c'est un merveilleux enseignement à la modération que cette parfaite quiétude de situation qui se communique à la pensée. Quel homme est assez ingrat envers la Providence pour lui reprocher le malheur des autres, si pour lui elle n'a eu que des sourires et des bienfaits? Comment eût-on pu persuader à ces jeunes appuis de la monarchie constitutionnelle que la constitution était déjà vieille, qu'elle pesait sur le corps social et le fatiguait , lorsqu'ils la trouvaient légère pour euxmêmes et n'en recueillaient que les avantages'? Qui croit à la misère qu'il ne connaît pas"?

Rien n'est si facile et si commun que de se duper soimême quand on ne manque pas d'esprit et quand on connaît bien toutes les finesses de la laiigue. C'est une reine prostituée qui descend et s'élève à tous les rôles, qui se déguise , se pare , se dissimule et s'efface; c'est une plaideuse qui a réponse à tout, qui a toujours tout prévu, et qui prend mille formes pour avoir raison. Le plus honnête des hommes est celui qui pense et qui agit le mieux , mais le plus puissant est celui qui sait le mieux écrire et parler.

Dispensé par sa fortune d'écrire pour de l'argent, Raymon écrivait par goût et (disait-il de bonne foi) par devoir. Cette rare faculté qu'il possédait de réfuter par le talent la vérité positive, en avait fait un homme précieux au ministère, qu'il servait bien plus par ses résistances impartiales que no le faisaient ses créatures par leur dévouement aveugle ; précieux encore plus à ce monde élégant et jeune q"ui voulait bien abjurer les ridicules de ses anciens privilèges, mais qui voulait aussi conserver le bénéfice de ses avantages présents.

C'étaient des hommes d'un grand talent en effet que ceux qui retenaient encore la société près de crouler dans l'abime, et qui, suspendus eux-mêmes entre deux écueils, luttaient avec calme et aisance contre la rude vérité qui allait les engloutir. Réussir de la sorte à se faire une conviction contre toute espèce de vraisemblance et à la faire prévaloir quelque temps parmi les hommes sans conviction aucune , c'est l'art qui confond le plus et qui surpasse toutes les facultés d'un esprit rude et grossier qui n'a pas étudié les vérités de rechange.

Raymon ne fut donc pas plus tôt rentré dansée monde, son élément et sa patrie, qu'il en ressentit les influences

vitales et excitantes. Les petits intérêts d'amour qui l'avaient préoccupé s'cfi'acèrent un instant devant des intérêts plus larges et plus brillants. Il y porta la même hardiesse, les mêmes ardeurs ; et quand il se vit recherché plus que jamais par ce que Paris avait de plus distingué, il sentit que plus que jamais il aimait la vie. Ètaitilcoupable d'oublier un secret remords pour recueillir la récompense méritée des services rendus à son pays! 11 sentait dans son cœur jeune, dans sa tète active, dans tout son être vivace et robuste, la vie déborder par tous les pores, la destinée le faisant heureux malgré lui ; et alors il demandait paidonà une ombre irritée, qui venait quelquefois gémir dans ses rêves, d'avoir cherché dans l'attachement des vivants un appui contre les terreurs de la tombe.

Il n'eut pas plus tôt repris à la vie, qu'il sentit, comme par le passé, le besoin de mêler des pensées d'amour et des projets d'aventures à ses méditations politiques, à ses rêves d'ambition et de philosophie. Je dis ambition, non pas celle des honneurs et de l'argent, dont il n'avait que faire, mais celle de la réputation et de la popularité aristocratique.

Il avait d'abord désespéré de revoir jamais madame Delmare après le tragique dénoûment de sa double intrigue. Mais tout en mesurant l'étendue de sa perte, tout en couva lit par la pensée le trésor qui lui échappait, l'espoir lui vint de le ressaisir, et en même temps la volonté et la confiance. Il calcula les obstacles qu'il recontrerait, et comprit que les plus difficiles à vaincre au commenrement viendraient d'Indiana elle-même ; il fallait donc faire protéger l'attaque par le mari. Ce n'était pas une idée neuve , mais elle était sûre ; les maris jaloux sont particulièrement propres à ce genre de service.

Quinze jours après que cette idée fut conçue, Raymon était sur la route do Lagny, où on l'attendait à déjeuner. Vous n'exigez pas quo'je vous dise matériellement par quels services adroitement rendus il avait trouvé le moyen de se rendre agréable à M. Delmare; j'aime mieux, puisque je suis en train de vous révéler les traits des personnages de cette histoire, vous esquisser vite ceux du colonel?

Savez-vous ce qu'en province on appelle un honnête homme ? C'est celui qui n'empiète pas sur le champ do son voisin , qui n'exige pas de ses débiteurs un sou de plus qu'ils ne lui doivent, qui ôte son chapeau à tout individu qui le salue ; c'est celui qui ne viole pas les filles sur la voie publique, qui ne met le feu à la grange de personne, qui ne détrousse pas les passants au cofn de son parc. Pourvu qu'il respecte religieusement la vie et la bourse de ses concitoyens, on ne lui demande pas compte d'autre chose. Il peut battre sa femme, maltraiter ses gens, ruiner ses enfants, cela ne regarde personne. La société ne condamne que les actes qui lui sont nuisibles ; la vie privée n'est pas do son ressort.

Telle était la morale de M. Delmare. Il n'avait jamais étudié d'autre Contrat social que celui-ci : Chacun chez soi. Il traitait toutes les délicatesses du cœur de puérilités féminines et de subtihtés sentimentales. Homme sans esprit, sans tact et sans éducation, il jouissait d'une considération plus solide que celle qu'on obtient par les talents et la bonté. Il avait de larges épaules, un vigoureux poignet; il maniait parfaitement le sabre et l'épée, et avec cela il possédait une susceptibilité ombrageuse. Comme il ne comprenait pas toujours la plaisanterie, il était sans cesse préoccupé de l'idée qu'on se moquait de lui. Incapable d'y répondre d'une manière convenable, il n'avait qu'un moyen de se défendre : c'était d'imposer silence par des menaces. Ses épigrammes favorites roulaient toujours sur des coups de bâton à donner et des afl"aires d honneur à vider; moyennant quoi la province accompagnait toujours son nom de l'épithète de brace, parce que la bravoure militaire est apparemment d'avoir de larges épaules, de grandes moustaches, de jurer fort, et de mettre l'épée à la main pour la moindre alîairc.

Dieu me préserve de croire que la vie des camps abrutisse tous les hommes ! mais vous me permettrez de penser qu'il faut un grand fonds de savoir-vivre pour résister à ces habitudes de domination passives et brutales. Si

INDIANA

vous avez seni, vous connaissez parfaitement ce que les i Ses raisonnements, d'accord avec ses passions, pouvaient soldais appellent culotte de peau, et vous avouerez que I lui faire surmonter les mouvements de son cœur, mais

le nombre en est grand parmi les débris des vieilles cohortes impériales. Ces hommes qui, réunis et poussés par une main puissante, accomplirent de si magiques exploits, grandissaient comme des géants dans la fumée des batailles ; mais, retombés dans la vie civile, les héros n'étaient plus que des soldats, hardis et grossiers compagnons qui raisonnaient comme des machines; heureux quaud ils n'agissaient pas dans la société comme dans un pays conquis! Ce fut la faute du siècle plutôt que la leur. Esprits naïfs, ils ajoutèrent foi aux adulations de la gloire, et se laissèrent persuader qu'ils étaient de grands patriotes parce qu'ils défendaient leur patrie , les uns malgré eux, les autres pour de l'argent et des honneurs. Encore comment la défendirent-ils, ces milliers d'hommes qui embrassèrent aveuglément l'erreur d'un seul, et qui, après avoir sauvé la France, la perdirent si misérablement? Et puis, si le dévouement des soldats pour le capitaine vous semble grand et noble, soit ; à moi aussi ; mais j'appelle cela de la fidélité, non du patriotisme; je félicite les vainqueurs de l'Espagne et ne les remercie pas. Quant à l'honneur du nom français, je ne comprends nullement cette manière de l'établir chez nos \oisins, et j'ai peine à croire que les généraux de l'empereur en fussent bien pénétrés à cette triste époque de notre gloire ; mais je

non les étouffer, et dans cet instant la sensation du remords était aussi vive que celle du désir.

La première figure qui vint à sa rencontre fut celle de sir Ralph Brown , et il crut , en l'apercevant dans son éternel habit de chasse , flanqué de ses chiens , et grave comme un laird écossais, voir marcher le portraitqu'il avait découvert dans la chambre de madame Delmare. Peu d'instants après vint le colonel, et l'on servit le déjeuner sans qu'Indiana eiît paru. Kaymon, en traversant le vestibule, en passant devant la salle de billard, en reconnaissant ces lieux qu'il avait aperçus dans des circonstances si différentes, se sentait si mal qu'il se rappelait à peine dans quels desseins il y venait maintenant.

« Décidément, madame Delmare ne veut pas descendre? dit le colonel à son factotum Lelièvre avec quelque aigreur.

— Madame a mal dormi , répondit Lelièvre , et mademoiselle Noun... (allons, toujours ce diable de nom qui nv3 revient !) mademoiselle Fanny, veux-je dire, m'a répondu que madame reposait maintenant.

— Comment se fait-il donc que je viens de la voir à sa fenêtre? Fanny s'est trompée. .Allez avertir madame que le déjeuner est servi...; ou plutôt, sir Ralph, mon cher parent, veuillez monter, et voir vous-même si votre cou-

sais qu'il est défendu de parler impartialement de ces ' sine est malade pour tout de bon. »

choses; je me tais, la postérité les jugera

M. Delmare avait toutes les qualités et tous les défauts de ces hommes. Candide jusqu'à l'enfantillage sur certaines délicatesses du point d'honneur, il savait fort bien conduire ses intérêts à la meilleure fin possible sans s'inquiéter (lu bien ou du mal qui pouvait en résulter pour autrui. Toute sa conscience, c'était la loi ; toute sa morale, c'était son droit. C'était une de c>s probités sèches et rigides qui n'empruntent rien de peur de ne pas rendre , et qui ne prêtent pas davantage, de peur de ne pas recouvrer. C'était l'honnête homme qui ne prend et ne donne rien ; qui aimerait mieux mourir que de dérober un fagot dans les forêts du roi, mais qui vous tuerait sans façon pour un fétu ramassé dans la sienne. Utile à lui seul, il n'était nuisible à personne. Il ne se mêlait de rien autour de lui, de peur d'être forcé de rendre un service. Mais quand il se croyait engagé par honneur à le rendre, nul n'y met- ^ tait un zèle plus actif et une franchise plus chevaleresque. A la fuis confiant comme un enfant, soupçonneux comme un despote, il croyait à un faux serment et se défiait d'une promesse sincère". Comme dans l'état militaire, tout pour lui consistait dans la forme. L'opinion le gouvernait a tel point, que le bon sens et la raison n'entraient pour nen dans ses décisions, et quand il avait dit : Cela se fait, il croyait avoir posé un argument sans réplique.

C'était donc la nature la plus antipathique à celle de sa femme, le cœur le moins fait pour la comprendre, l'esprit le plus incapable de l'apprécier. Et pourtant il est certain que l'esclavage avait engendré dans ce cœur de femme une sorte d'aversion vertueuse et muette qui n'était pas toujours juste. Madame Delmare doutait trop du cœur de son mari; il n'était que dur, et elle le jugeait cruel, il y avait plus de rudesse que de colère dans ses emportements, plus de grossièreté que d'insolence dans ses manières. La nature ne l'avait pas fait méchant ; il avait des instants de pitié qui ramenaient au repentir, et dans le repentir il était presque sensible. C'était la vie des c;imps qui avait érigé chez lui la brutalité en principe. Avec une femme moins polie et moins douce , il eût été craintif comme un loup apprivoisé ; mais celte femme était rebutée de son sort ; elle ne se donnait pas la peiue de chercher à le rendre meilleur.

En descendant de son tilbury dans la cour du Lagny, Raymon sentit le cœur lui manquer. 11 allait donc rentrer sous ce toit qui lui rappelait de si terribles souvenirs '.

Si le nom malheureux échappé par habitude au domestique avait fait passer un frisson douloureux dans les nerfs de Raymon, l'expédient du colonel leur communiqua une étrange sensation de colère et de jalousie.

« Dans sa chambre ! pensa-t-il. Il ne se borne pas à y placer son portrait, il l'y envoie en personne. Cet Anglais a ici des droits que le mari lui-même semble n'oser pas s'attribuer. »

M. Delmare, comme s'il eût deviné les réflexions de Raymon :

« Que cela ne vous étonne pas, dit-il : M. Brown est le médecin de la maison ; et puis c'est notre cousin , un brave garçon que nous aimons de tout notre cœur. »

Ralph resta bien absent dis minutes. Raymon était distrait, mal à l'aise. 11 ne mangeait pas, il regardait souvent la porte. Enfin r.\nglais reparut.

« Indiana n'est réellement pas bien , dit-il ; je lui ai prescrit de se recoucher. »

Il se mit à table d'un air tranquille , et mangea d'un robuste appétit. Le colonel fit de même.

« Décidément, pensa Raymon, c'est un prétexte pour ne pas me voir. Ces deux hommes n'y croient pas, et le njari est plus mécontent que tourmenté de l'état de sa femme. C'est bien , mes affaires marchent mieux que je ne l'espérais. »

La difficulté ranima sa volonté , et l'image de Noun s'effaça de ces sombres lambris qui, au premier abord , l'avaient glacé de terreur. Bientôt il n'y vit plus errer que la forme légère de madame Delmare. .\u salon, il s'assit à son métier, examina (tout en causant et en jouant la préoccupation) les fleurs de sa broderie, toucha toutes les soies, respira le parlum que ses petits doigts y avaient laissé. 11 avait déjà vu cet ouvrage dans la chambre d'Indiana ; alors il était à peine commencé , maintenant il était couvert de fleurs écluses sous le souifle de la fièvre, arrosées des larmes de chaque jour. Raymon sentit les siennes venir au bord de ses paupières, et, par je ne sais quelle sympathie, levant tristement les yeux sur l'horizon qu'Indiana avait l'habitude mélancolique de contempler, il aperçut de loin les murailles blanches de Cercy qui se détachaient sur un fond de terres brunes. La voix du colonel le réveilla en sursaut. (( Allons, mon honnête voisin, lui dit-il, il est temps de m' acquitter envers vous et de tenir mes promesses. La fabrique est en plein mouvement, et les ouvriers sont tous à la besogne. Voici des crayons et du papier, afin que vous puissiez prendre des notes. »

Raymon suivit le colonel, examina la fabrique d'un air empressé et curieux, fit des observations qui prou\èrent que les sciences chimiques et la mécanique lui étaient

INDIANA

également familières, se prêta avec une inconcevable patience aux dissertations sans fin de M. Delmare , entra dans quelques-unes de ses idées, en combattit quelques autres, et, en tout, se conduisit de manière à persuader qu'il mettait à ces choses un puissant intérêt, tandis qu'il y son;^eait à peine , et que toutes ses pensées étaient tournées vers madame Delmare.

A vrai dire, aucune science ne lui était étrangère, aucune découverte indifférente ; en outre, il servait les intérêts de son frère, qui avait réellement mis toute sa fortune dans une exploitation semblable , quoique beaucoup plus vaste. Les connaissances exactes de M. Delmare, seul genre de supériorité que cet homme possédât, lui présentaient en ce moment le meilleur côté à exploiter dans son entretien.

Sir Ralph, peu commerçant, mais politique fort sage, joignait à l'examen de la fabrique des considérations économiques d'un ordre assez élevé. Les ouvriers, jaloux de montrer leur habileté à un connaisseur, se surpassaient eux-mêmes en intelligence et en activité. Raymon voyait tout, entendait tout, répondait à tout, et ne pensait qu'à l'affaire d'amour qui l'amenait en ce lieu.

Quand ils eurent épuisé le mécanisme intérieur, la discussion tomba sur le volume et la force du cours d'eau. Ils sortirent, et, grimpant sur l'écluse, chargèrent le maître ouvrier d'en soulever les pelles et de constater les variations de la crue.

a Monsieur, dit cet homme en s'adressant à M. Delmare qui fixait le maximum à quinze pieds, faites excuse, nous l'avons vue cette année à dix-sept.

— Et quand' cela? Vous vous trompez, dit le colonel.

— Pardon, Monsieur, c'est la veille de votre retour de Belgique; tenez, la nuit où mademoiselle Noun s'est trouvée noyée ; à preuve que le corps a passé par-dessus la digue que voici là-bas et ne s'est arrêté qu'ici, à la place où est monsieur. »

En parlant ainsi d'un ton animé, l'ouvrier désignait la place occupée par Raymon. Le malheureux jeune homme devint pâle comme la mort; il jeta un regard effaré sur l'eau qui coulait à ses pieds ; il lui sembla, en voyant s'y répéter sa figure livide, que le cadavre y flottait encore ; un vertige le saisit, et il fût tombé dans la rivière si M. Brovvn ne l'eût pris par le bras et ne l'eût entraîné loin de là.

« Soit, dit le colonel, qui ne s'apercevait de rien et songeait si peu à Noun qu'il ne se doutait pas de l'état de Raymon ; mais c'est un cas extraordinaire, et la force moyenne du cours est de... Mais que diable avez-vous tous deux? dit-il en s'arrêtant tout à coup.

— Rien, répondit sir Ralph ; j'ai marché, en me retournant, sur le pied de monsieur ; j'en suis au désespoir, je dois lui avoir fait beaucoup de mal. »

Sir Ralph fit cette réponse d'un ton si calme et si naturel que Raymon se persuada qu'il croyait dire la vérité. Quelques mots de politesse furent échangés, et la conversation reprit son cours.

Raymon quitta le Lagny quelques heures après, sans avoir vu madame Delmare. C'était mieux qu'il n'espérait; il avait craint de la voir indifférente et calme.

Cependant il y retourna sans être plus heureux. Le colonel était seul cette fois. Raymon mit en œuvre toutes les ressources de son esprit pour l'accaparer, et descendit adroitement à mille condescendances, vanta Napoléon qu'il n'aimait pas, déplora l'indifférence du gouvernement qui laissait dans l'abandon et dans une sorte de mépris les illustres débris de la Grande-Armée, poussa l'opposition aussi loin que ses opinions lui permettaient de l'étendre, et, parmi plusieurs de ses croyances, choisit celles qui pouvaient flatter la croyance de M. Delmare. Il se fit même un caractère différent du sien propre, afin d'attirer sa confiance. Il se transforma en bon vivant , en facile camarade, en insouciant vaurien.

« Si jamais celui-là fait la conquête de ma femme !... » se dit le colonel en le regardant s'éloigner.

Puis il se mit à ricaner en lui-même, et à penser que Raymon était un charmant garçon.

Madame de Ramiere était alors a Ccrcy : Raymon lui

vanta les grâces et l'esprit de madame Delmare, et, sans l'engager à lui rendre visite, eut l'art de lui en inspirer la pensée.

« Au fait, dit-elle, c'est la seule de mes voisines que je ne connaisse pas; et comme je suis nouvellement installée dans le pays , c'est à moi de commencer. Nous irons la semaine prochaine au Lagny ensemble. » Ce jour arriva.

a Elle ne peut plus m'éviter, » pensa Raymon. En effet, madame Delmare ne pouvait plus reculer devant la nécessité de le recevoir ; en voyant descendre de voiture une femme âgée qu'elle ne connaissait point, elle vint même à sa rencontre sur le perron du château. En même temps elle reconnut Raymon dans l'homme qui l'accompagnait; mais elle comprit qu'il avait trompé sa mère pour l'amener à cette démarche, et le mécontentement qu'elle en éprouva lui donna la force d'être digne et calme. Elle reçut madame de Ramière avec un mélange de respect et d'affabilité ; mais sa froideur pour Raymon fut si glaciale qu'il se sentit incapable de la supporter longtemps. Il n'était point accoutumé aux dédains, et sa fierté s'irrita de ne pouvoir vaincre d'un regard ceux qu'on avait préparés contre lui. Alors, prenant son parti comme un homme indifférent à un caprice, il demanda la permission d'aller rejoindre M. Delmare dans le parc, et laissa les deux femmes ensemble.

Peu à peu Indiana , vaincue par le charme entraînant qu'un esprit supérieur, joint à une âme noble et généreuse, sait répandre dans ses moindres relations, devint à son tour, avec madame de Ramière, bonne, affectueuse et presque enjouée. Elle n'avait pas connu sa mère , et madame do Carvajal , malgré ses dons et ses louanges , était loin d'eu être une pour elle ; aussi éprouva-t-elle une sorte de fascination de cœur auprès de la mère de Raymon. Quand celui-ci vint la rejoindre, au moment de monter en voiture, d vit Indiana porter à ses lèvres la main que lui tendait "madame de Ramière. Celte pauvre Indiana éprouvait le besoin de s'attacher à quelqu'un. Tout ce qui lui offrait un espoir d'intérêt et de protection dans sa vie solitaire et malheureuse était reçu par elle avec transport; et puis elle se disait que maJame de Ramière allait la préserver du piège où Raymon voulait la pousser.

« Je me jetterai dans les bras de cette excellente femme, pensait-elle déjà, et, s'il le faut, je lui dirai tout. Je la conjurerai de me sauver de son fils, et sa prudence veillera sur lui et sur moi. »

Tel n'était pas le raisonnement de Raymon. « Ma bonne mère ! se disait-il en revenant avec elle à Cercy, sa grâce et sa bonté font des miracles. Que no leur dois-je pas déjà ! mon éducation, mes succès dans la vie, ma considération dans le monde. 11 ne me manquait que le bonheur de lui devoir le cœur d'une femme comme Indiana. »

Raymon, comme on voit, aimait sa mère à cause du besoin qu'il avait d'elle et du bien-être qu'il en recevait ; c'est ainsi que tous les enfants aiment la leur.

Quelques jours après, Raymon reçut une invitation pour aller passer trois jours à Bellerive, magnifique demeure d'agrément que possédait sir Ralph Brown entre Cercy et le Lagny, et où il s'agissait, de concert avec les meilleurs chasseurs du voisinage, de détruire une partie du gibier qui dévorait les bois et les jardins du propriétaire. Raymon n'aimait ni sir Ralph ni la chasse ; mais madame Delmare faisait les honneurs de la maison de son cousin dans les grandes occasions, et l'espoir de la rencontrer n'eut pas de peine à déterminer Raymon.

Le fait est que sir Ralph ne comptait point cette fois sur madame Delmare ; elle s'était excusée sur le mauvais tat de sa santé. Mais le colonel , qui prenait de l'humeur quand sa femme semblait chercher des distractions , en prenait encore davantage quand elle refusait celles qu'il voulait bien lui permettre.

u Ne voulez-vous pas faire croire à tout le pays que je vous tiens sous clef? lui dit-il. Vous me faites passer pour un mari jaloux; c'est un rôle ridicule et que je ne veux pas jouer plus longteni ps. Que signifie d'ailleurs ce manque d'égards envers votre cousin ? Vous sied-il , quand nous

INDIANA

devons l'établissement et la prospérité de notre industrie > à son amitié, de lui refuser un si léger service? Vous lui élcs nécessaire, et vous hésitez! je ne conçois pas vos caprices. Tous les gens qui me déplaisent sont fort bien venus auprès de vous, mais ceux dont je fais cas ont le malheur de ne pas vous agréer.

— C'est un reproche bien mal apiiliqué, ce me semble, ^ répondit madame Delmare. J'aime mon cousin comme un frère, et celte amitié était déjà vieille quand la vôtre a commencé. . .

— Oui ! oui ! voilà vos belles paroles ; mais je sais, moi, que vous ne le trouvez pas assez sentimental, le pauvre diable 1 vous le traitez d'égoïste parce qu il n aime pas les romans et ne pleure pas la mort d'un cliien. Au reste, ce n'est pas de lui seulement qu'il s'agit. Comment avez-vous reçu M. de Ramière? un charmant jeune homme, sur rna parole ! Madame de Carvajal vous le présente, et vous l'accueillez à merveille; mais j'ai le malheur de lui vouloir du bien, alors vous le trouvez insoutenable, et quand il arrive chez vous, vous allez vous coucher. Voulez-vous me faire passer pour un homme sans usage"? Il est temps que cela finisse, et que vous vous metticz'à vivre comme tout le monde. »

Raymon juaea qu'il ne convenait peint a ses projets de montrer beaucoup d'empressement ; les menaces d'indifférence réussissent auprès de presque toutes les femmes qui se croient aimées. Mais la chasse était commencée depuis le matin quand il arriva chez sir Ralph, et madame Delmare devait n'arriver qu'à l'heure du dîner. En attendant, il se mit à préparer sa conduite.

11 lui vint à l'esprit de chercher un moyen de jusliGcation ; car le moment approchait. 11 avait deux jours devant lui , et il fil ainsi le partage de son temps : le reste de la journée près de finir pour émouvoir, le lendemain, iiuur persuader; le surlendemain, pour être heureux. Il reaarda même à sa montre, et calcula, à une heure prèâj^les chances de succès ou de défaits de son entreprise.

Il était depuis deux heures dans le salon lorsqu'il entendit dans la pièce voisine la voix douce et un peu voilée de madame Delmare. A force de réQéchir i son projet de séduction, il s'était passionné comme un auteur pour son sujet , comme un avocat pour sa cause, et l'on pourrait comparer l'émotion qu'il éi>rouva en voyant Iiuliann, à celle d'un acteur bien pénétré de son rôle, qui se trouve en présence du principal personnage du drame et ne distingue plus les impressions factices de la scène d'avec la

Elle était si changée, qu'un sentiment d'intérêt sincère se glissa pourtant chez Raymon parmi les agitations nerveuses de son cerveau. Le chagrin et la maladie avaient imprimé des traces si profondes sur son visage, qu'elle n'était presque plus jolie, et qu'il v avait maintenant plus (le f loire que de plaisir à entreprendre sa conquête... Mais Raymon se devait à lui-même de rendre à cette femme le bonheur et la vie. ,

A la voir si pâle et si triste , il jugea qu il n aurait pas à lutter contre une volonté bien ferme. Une envelojipe si frcle pouvait-elle cacher une forte résistance morale?

Il i.ensa qu'il fallait d'abord l'intéresser à elle-même, l'effrayer de son infortune et de son dépérissement, pour ouvrir ensuite son âme au désir et à l'espoir d'une meilleure destinée. .

« Inuiana ! lui dit-il avec une assurance secrète parfaitement cachée sous un air de tristesse profonde, c'est donc ainsi que je devais vous retrouver? .le ne savais pas que cet instant, si longtemps attendu , si avidement cherche, m'apporterait une si affreuse douleur I n

Madame Delmare s'attendait peu à co langage; elle croyait surprendre Raymon dans l'altitude d'un coupable confus et timide devant elle ; et au lieu de s'accuser, de raconter son repentir et sa douleur, il n'avait do chagrin et de pitié que pour cUel Elle était donc bien abattue et

bien brisée, puisqu'elle inspirait la compassion à qui eiît dû implorer la sienne!

Une Française, une personne du monde n'eût pas perdu la tête dans une situation si délicate ; mais Indiana n'avait pas d'usage, elle ne possédait ni l'habileté ni la dissi "ulalion nécessaires pour conserver l'avantage de sa losition. Cette parole lui mil sous les yeux tout le tableau de ses souffrances, et des larmes vinrent briller au bord de ses paupières.

« Je suis malade en effet , dit-elle en s'asseyant , faible et lasse, sur le fauteuil que Raymon lui présentait ; je me sons bien mal , et devant vous , Monsieur, j'ai le droit de me plaindre. »

Raymon n'espérait pas aller si vite. Il saisit, comme on dit, I occasion aux cheveux , et , s'emparant d'une main qu'il trouva sèclie et froide :

Indiana ! lui dil-il, ne dites pas cela, ne dites pas que je suis l'auteur de vos maux ; car vous me rendriez fou de douleur et de joie.

— Et de joie ! répéta-t-elle en attachant sur lui de rands yeux bleus pleins de tristesse et d'étonnement.

— J'aurais dû dire d'espérance; car si j'ai causé vos chagrins, Madame, je puis peutrêtre les faire cesser. Dites un mot, ajouta-t-il en se mettant à genoux près d'elle sur un des coussins du divan qui venait de tomber, demandezmoi mon sang, ma vie!...

— Ah ! taisez-vous ! dit Indiana avec amertume en lui retirant sa main , vous avez odieusement abusé des promesses; essayez donc de réparer le mal que vous avez fait! ■

— Je le veux , je le ferai 1 s'écria-t-il en cherchant à ressaisir sa main.

— Il n'est plus temps, dit-elle; rendez-moi donc ma compagne, ma sœur; rendez-moi Noun, ma seule amie ! »

Un froid mortel parcourut les veines de'Ravinon. Cette fois il n'eut pas besoin d'aider à son émotion ; il en est qui s'éveillent puissantes et terribles sans le secours de l'art.

« Elle sait tout , pensa-t-il , et elle me juge. »

Rien n'était si humiliant pour lui que de se voir reprocher son crime par celle qui en avait été l'innocente complice , rien de si amer que de voir Noun pleurée par sa rivale.

« Oui , Monsieur, dit Indiana en relevant son visage baigné de larmes, c'est vous qui en êtes cause... »

Mais elle s'arièta en voyant la pâleur de Raymon. Elle devait être effrayante, car "il n'avait jamais tant souffert.

Alors toute la bonté de son cœur et toute la tendresse involontaire que cet homme lui inspirait reprirent leurs droits sur madame Delmare.

« Pardon I dit-elle avec effroi ; je vous fais bien du mal, j'ai tant souffert! Asseyez-vous, et parlons d'autre chose. »

Ce prompt mouvement do douceur cl de générosité rendit plus profonde l'émotion de RajTiion; des sanglots s'échap[)èrent de sa poitrine. Il porta la main d'Indiana à ses lèvres, et la couvrit de pleurs et de baisers. C'était la première fois qu'il pouvait pleurer depuis la mort do Noun, et c'était Indiana qui soulageait son âme de ce poids terrible.

« Oh ! puisque vous la pleurez ainsi , dit-elle, vous qui ne l'avez pas connue, puisque vous regrettez si vivement le mal que vous m'avez fait , je n'ose plus vous le repruclicr. PIl'urons-la ensemble. Monsieur, afin que du haut i des cieux, elle nous voie et nous pardonne! »

Une sueur froide glaça le front de Raymon. Si ces mots : vous qui ne l'avez pas connue , l'avaient délivré d'une cruelle anxiété, cet appel à la mémoire de sa victime dans la bouche innocente d'Indiana le frappa d'une terreur supersiitieuse. Oppressé, il se leva, et martha avec agitation vers une fenêtre, sur le bord de laquelle il s'assit pour respirer. Indiana resta silencieuse et profondément émue. Elle éprouvait , à voir Raymon pleurer ainsi comme un enfant et défaillir comme une femme, une sorte de joie secrète.

« Il est bon ! se disait-elle tout bas, il m'aime, son cœur

INDIANA

est chaud et généreux. Il a commis une faute ; mais son repentir l'expie, et j'aurais dû lui pardonner plus tôt. »

Elle le contemplait avec attendrissement , elle retrouvait sa confiance en lui, elle prenait les remords du coupable pour le repentir de l'ainour.

« Ne pleurez plus, dit-elle en se levant et en s'approchant de lui ; c'est moi qui l'ai tuée, c'est moi seule qui suis coupable. Ce remords pèsera sur toute ma vie ; j'ai cédé à un mouvement de défiance et de colère ; je l'ai humiliée, blessée au cœur. J'ai rejeté sur elle toute l'aigreur que je me sentais contre vous ; c'est vous seul qui m'aviez ofi'ensée, et j'en ai puni ma pauvre amie. J'ai été bien dure envers elle!...

— Et envers moi , » dit Raymon oubliant tout à coup le passé pour ne s-nger plus qu'au présent.

Madame Delmare rougit.

« Je n'aurais peut-être pas dû vous accuser de la perte cruelle que j'ai faite dans cette affreuse nuit , dit-elle ; mais je ne puis oublier l'imprudence de votre conduite envers moi. Le peu de délicatesse d'un projet si romanesque cl si coupable m'a fait bien du mal... Je me croyais aimée alors!... et vous ne me respectiez même pas! »

Raymon reprit sa force, sa volonté, son amour, ses espérances; la sinistre impression qui l'avait glacé s'effiiça comme un cauchemar.il s'éveilla jeune, ardent, plein de désirs, de passion et d'avenir.

a Je suis coupable si vous me ha'issez , dit-il en se jetant à ses pieds avec énergie ; mais si vous m'aimez je ne le suis pas, je ne l'ai jamais été. Dites, Indiana , ra'aimezvous?

— Le méritez-vous? lui dit-elle.

— Si pour le mériter, dit Raymon , il faut t'aimer avec adoration...

— Écoutez , dit-elle en lui abandonnant ses mains et en fixant sur lui ses grands yeux humides, oii par instant brillait un feu sombre , écoutez. Savez-vous ce que c'est qu'aimer une femme comme moi? Non , vous ne le savez pas. Vous avez cru qu'il s'agissait de satisfaire au caprice d'un jour. Vous avez jugé de mon cœur par tous ces cœurs blasés où vous avez exercé jusqu'ici votre empire éphémère. Vous ne savez pas que je n'ai pas encore aimé, et que je ne donnerai pas mon cœur vierge et entier en échange d'un cœur flétri et ruiné, mon amour enthousiaste pour un amour tiède, ma vie tout entière tn échange d'un jour rapide !

— Madame, je vous aime avec passion ; mon cœur aussi est jeune et brûlant, et s'il n'est pas digne du vôtre, nul cœur d'homme ne le sera jamais. Je sais comment il faut vous aimer; je n'avais pas attendu jusqu'à ce jour pour le comprendre. Ne sais-je pas votre vie, ne vous l'ai-je pas racontée au bal la première fois que je pus vous parler? N'ai-je pas lu toute l'histoire de votre cœur dans le premier de vos regards qui vint tomber sur moi? Et de quoi donc serais-je- épris? de votre beauté seulement? Ah! sans doute, il y là de quci faire déhrer un homme moins ardent et moins jeune ; mais, moi , si je l'adore, cette enveloppe délicale et gracieuse, c'est parce qu'elle renferme une âme pure et divine, c'est parce qu'un feu céleste l'anime, et qu'en vous je ne vois pas seulement une femme, mais un ange.

— Je sais que vous possédez le talent de louer ; mais n'espérez pas émouvoir ma vanité. Je n'ai pas besoin d'hommages, mais d'affection. Il faut m'aimer sans partage, sans retour, sans réserve; il faut être prêt à me sacrifier tout, fortune, réputation, devoir, affaires, principes, famille; tout , Monsieur, parce que je mettrai le même dévouement dans la balance et que je la veux égale. Vous voyez bien que vous ne pouvez pas m'aimer ainsi! »

Ce n'était pas la première fois que Raymon voyait une femme prendre l'amour au sérieux , quoique ces exemples soient rares, heureusement pour la société ; mais il savait que les promesses d'amour n'engagent pas l'honneur, heureusement encore pour la société. Quelquefois aussi la femme qui avait exi^é de lui ces solennels engagements les avait rompus la première. Il ne s'effraya donc point des exigences de madame Delmare, ou bien plutôt il ne son-

gea ni au passé ni à l'avenir. Il fut entraîné par le charme irrésistible de cette femme si frêle et si passionnée , si faible de corps, si résolue de cœur et d'esprit. Elle était si belle, si vive, si imposante en lui dictant ses lois, qu'il resta comme fasciné à ses genoux.

« Je te jure, lui dit-il , d'être à toi corps et âme; je te voue ma vie, je te consacre mon sang , je le livre ma volonté; prends tout, dispose de tout, de ma fortune, de mon honneur, de ma conscience, de ma pensée, de tout mon être.

— Taisez -vous, dit vivement Indiana, voici mon cousin. »

En effet , le flegmatique Ralph Brown entra d'un air fort calme, tout en se disant fort surpris effort joyeux de voir sa cousine, qu'il n'espérait pas. Puis il demanda la permission de l'embrasser pour lui témoigner sa reconnaissance, et, se penchant vers elle avec une lenteur méthodique, il l'embrassa sur les lèvres, suivant l'usage de son pays.

Raymon pâlit de colère, et à peine Ralph fut-il sorti pour donner quelques ordres, qu'il s'approcha d'Indiana et voulut effacer la trace de cet impertinent baiser; mais madame Delmare le repoussant avec calme :

« Songez , lui dit-elle, que vous avez beaucoup à réparer envers moi si vous voulez que je croie en vous. »

Raymon ne comprit pas la délicatesse do ce refus ; il n'y vit qu'un refus et conçut de l'humeur contre sir Ralph. Quelques instants plus tard, il s'aperçut que lorsqu'il parlait à voix basse à Indiana il la tutoyait , et il fut sur le point de prendre la réserve que l'usage imposait à sir Ralph en d'autres moments pour la prudence d'un amant heureux. Cependant il rougit bientôt de ses injurieux soupçons en rencontrant le regard pur de cette jeune femme.

Le soir, Raymon eut de l'esprit. Il y avait beaucoup de monde, et on l'écoutait; il ne put se dérober à l'importance que lui donnaient ses talents. Il parla, et si InJiana eût été vaine, elle eût goûté son premier bonheur à l'entendre. Mais son esprit droit et simple s'effraya au contraire de la suliéricrité de Raymon; elle lutta contre cette puissance magique qu'il exerçait autour de lui , sorte d'influence magiiétique que le ciel ou l'enfer accorde à certains hommes; royauté partielle et éphémère, si léelle que nulle médiocrité ne se dérobe à son ascendant, si fugitive qu'il n'en reste aucune trace après eux , et qu'on s'étonne après leur mort du bruit qu'ils ont fait pendant leur vie.

H y avait bien des instants oii Indiana se sentait fascinée par tant d'éclat; mais aussitôt elle se disait tristement que ce n'était pas de gloire, mais de bonheur qu'elle était avide. Elle se demandait avec effroi si cet homme, pour qui la vie avait tant de faces diverses, tant d'intérêts entraînants, pourrait lui consacrer toute son âme, lui sacrifier toutes ses ambitions. Et maintenant qu'il défendait pied à pied avec tant de valeur et d'adresse, tant de passion et de sang-froid , des doctrines purement spéculatives et des intérêts entièrement étrangers à leur amour, elle s'épouvantait d'être si peu de chose dans sa vie tandis qu'il était tout dans la sienne. Elle se disait avec terreur qu'elle était pour lui le caprice de trois jours, et qu'il avait été pour elle le rêve de toute une vie.

Quand il lui offrit le bras pour sortir du salon , il lui glissa quelques mots d'amour; mais elle lui répondit tristement :

« Vous avez bien de l'esprit ! »

Raymon comprit ce reproche , et passa tout le lendemain'aux pieds de madame Delmare. Les autres convives, occupés de la chasse, leur laissèrent une liberté complète.

Raymon fut éloquent; Indiana avait tant besoin de croire , que la moitié de son éloquence fut de trop. Femmes do France, vous ne savez pas ce que c'est qu'une créole ; vous eussiez, sans doute, cédé moins aisément à la conviction, car ce n'est pas vous qu'on dupe et qu'on trahit !

INUIANA.

Oui, Monsicar, dit Indiaa) en reliraut sou visage baigui de larmes, (Page 30.)

Lorsque sir Ralph revint de la chasse et qu'il consulta comme à l'oiilinaire le pouls de madame Delmare en l'abordant . Raymon , qui l'observait attentivement , remarqua une nuance imperceptible de surprise et de plaisir sur ses traits paisibles. Et puis, par je ne sais quelle pensée secrète, le rei^ard de ces deux hommes se rencontra, et les yeux clairs de sir Ralph, atlachés conune ceux d'une chouette sur les yeux noirs de Raymon , les firent baisser involontairement. Pendant le reste du jour la contenance du baronnet auprès de madame Delmare eut , au travers de son apparente imperturbabilité , quelque chose d'attentif, quelque chose qu'on aurait pu appeler de l'intérêt ou de la sollicitude, si sa physionomie ei^t été capable de refléter un sentiment déterminé. Mais Raymon s'efforça vainement de chercher s'il y avait de la crainte ou de Vespoir dans ses pensées; Ralph fut impénétrable.

Tout à coup, comme il se tenait à quelques pas derrière le fauteuil de madame Delmare, il entendit Ralph lui dire à demi-voix :

« Tu ferais bien , cousine, de monter à cheval demain.

— Mais vous savez, répondit-elle, que je n'ai pas de cheval pour le moment.

— Nous t'en trouverons un. Veux-tu suivre la chasse avec nous? »

Madame Delmare chercha différents prétextes pour s'en dispenser. Raymon comprit qu'elle préférait rester avec lui, mais il crut remarquer aussi que son cousin mettait une insistance étrans;e à l'en empêcher. Quittant alors le groupe qu'il occupait, il s'aiiprocha d'elle et joignit ses instances à celles de sir Ralph. H se sentait de l'aigreur contre cet imporlun chaperon de madame Delmare, et résolut de tourmenter sa surveillance.

« Si vous consentez à suivre la chasse, dit-il à Indiana, vous m'enhardirez , Madame , à imiter votre exemple. J'aime peu la chasse, mais pour avoir le bonheur d'être votre écuyer...

— En ce cas j'irai, » répondit étourdimcnt Indiana. Elle échangea un regard d'intelligence avec Raymon ;

mais, si rapide qu'il lut, Ralph le saisit au passage , et Ravmoii ne put pendant toute la soirée la regarder ou lui adresser la parole sans rencontrer les yei.A ^ ;. l'oreille

INDIANA

En descendanl sous .'e pcrisiyle, Rayiuon vit uiadame Deliuarc ea au-azone. (Page 33.)

de M. Brown. Un sentiment d'aversion et presque de jalousie s'éleva alors dans son âme. De quel droit ce cousin, cet ami de la maison, s'érigeait-il en pédagogue auprès de la femme qu'il aimait? Il jura que sir Ralph s'en repentirait, et chercha l'occasion de l'irriter sans compromettre madame Delmare ; mais ce fut impossible. Sir Ralph faisait les honneurs de chez lui avec une politesse froide et digne, qui ne donnait prise à aucune épigramme, à aucune contradiction.

Le lendemain , avant qu'on eût sonné la diano, Raymon vit entrer chez lui la solennelle figure de son hôte. Il y avait dans ses manières quelque chose de plus raide encore qu'à l'ordinaire, et Raymon sentit battre son cœur de désir et d'impatience à l'espoir d'une provocation. Mais il s'agissait tout simplement d'un cheval de selle que Raymon avait amené à Bellerive et qu'il avait témoigné l'intention de vendre. En cinq minutes le marché fut conclu ; sir Ralph ne fit aucune difficulté sur le prix , et tira de sa poche un rouleau d'or qu'il compta sur la cheminée avec un sang-froid tout à fait bizarre, ne daignant pas faire attention aux plaintes que Raymon ilu adressait sur une exactitude si scrupuleuse. Puis,

49 TVPOGRAt'Hin J. CLAYE , 7 m'E ^

comme il sortait, il revint sur ses pas pour lui dire:

« Monsieur, le cheval m'appartient dès aujourd'hui? »

Alors Raymon crut s'apercevoir qu'il s'agissait de l'emt

pêcher d'aller à la chasse , et il déclara assez sèchemen-

qu'il ne comptait pas suivre la chasse à pied.

« Monsieur, répondit sir Ralph avec une légère ombre d'affectation, je connais trop les lois de l'hospitalité... » Et il se retira.

En descendant sous le péristyle , Raiinon vit madame Delmare en amazone , jouant gaiement avec Ophélia , qui déchirait son mouchoir de batiste. Ses joues avaient retrouvé une légère teinte purpurine, ses yeux brillaient d'un éclat longtemps perdu. Elle était déjà redevenue jolie; les boucles de ses cheveux noirs s'échappaient de son petit chapeau ; cette coitiure la rendait charmante , et la robe de drap boutonnée du haut en bas dessinait sa taille fine et souple. Le principal charme des créoles, selon moi, c'est que l'excessive délicatesse de leurs traits et de leurs proportions leur laisse longtemps la gentillesse de l'enfance. Indiana, rieuse et folâtre, semblait maintenant avoir quatorze ans.

Raymon , frappé de sa grâce, éprouva un sentiment de

llNT-MSulT. — H. DELAVILI.E, SC. 3

INDIANA

triomplie H lui adressa sur sa beauté le compliment le moins f;uii- qu'il put trouver.

a Vous étiez inquiet de ma santé, lui dit-elle tout bas; ne voyez-vous pas que je veux vivre? »

11 ne put lui répondre que par un regard de bonheur et de reconnaissance. Sir Ralph amenait lui-même le cheval de sa cousine ; Raymon reconnut celui qu'il venait de vendre.

« Comment! dit avec surprise madame Delmare, qui l'availjn'u essayer la veille dans la cour du château , M. de Ramièrë a donc l'obligeance de me prêter son cheval?

— N'avez-vous pas admiré hier la beauté et la docilité de cet animal? lui dit sir Ralph ; il est à vous dès aujourd'hui. Je suis fâché, ma chère, de navoir pu vous l'offrir plus tôt.

— Vous devenez facétieux , mon cousin, dit madame Delmare; je ne comprends rien à cette plaisanterie. Qui dois-je remercier, de M. de Ramière qui consent à me prêter sa monture, ou de vous qui en avez peut-être fait la demande?

— Il faut, dit M. Delmare, remercier ton cousin, qui a acheté ce cheval pour toi et qui l'en fait présent.

— Est-ce vrai, mon bon Ralph? dit madame Delmare en caressant le joli animal avec la joie d'une petite fille qui reçoit sa premièie parure.

— N'était-ce pas chose convenue que je te donnerais un cheval en échange du meuble que tu brodes pour moi? -Allons, monte-le, ne crains rien. J'ai observé son caractère, et je l'ai essayé encore ce malin. » Indiana sauta au cou de sir Ralph", et de là sur le cheval de Raymon, qu'elle fit caracoler avec hardiesse.

Toute cette scène de famille se passait dans un coin de la cour, sous les yeux de Raymon. Il éprouva un violent sentiment de dépit en voyant l'affeclion simple et confiante de ces gens-là s'épancher devant lui, qui aimait avec passion et qui n'avait peut-être pas un jour entier à posséder Indiana.

« Que je suis heureuse ! lui dit-elle en l'appelant à son côté dans l'avenue. 11 semble que ce bon Ralph ait deviné le présent qui pouvait m'ètre le plus précieux. El vous, Raymon, n'êles-vous pas heureux aussi de voir le cheval que vous montiez passer entre mes mains ? Oh 1 qu'il sera l'objet d'une tendre prédilection ! Comment l'appeliez-vous ! Dites, je ne veux pas lui ôter le nom que vous lui avez donné...

— S'il y a quelqu'un d'heureux ici, répondit Raymon, c'est voire cousin , qui vous lait des présents et que vous embrassez si joyeusement.

— En vérité! dit-elle en riant, seriez-vous jaloux de cette amitié et de ces gros baisers?

— Jaloux, peut-être, Indiana; je no sais pas. Mais quand ce cousin jeune et vermeil pose ses lèvres sur les vôtres, quand il vous prend dans ses bras pour vous asseoir sur le cheval qu'il vous donne et que je vous vends, j'avoue que je souffre. Non ! Madame, je ne suis pas heureux de vous voir maîtresse du cheval que j'aimais. Je conçois bien qu'on soit heureux de vous l'offrir; mais faire le rôle de marchand pour fournir à un autre le moyen de vous être agréable, c'est une humiliation délicatement ménagée de la part de sir Ralph. Si je ne pensais qu'il a eu tout cet esprit-là à son insu, je voudrais m'en venger.

— Ohl li 1 celte jalousie ne vous sied pas ! Comment notre intimité bourgeoise peut-elle vous faire envie, à vous qui (levez être pour moi en dehors de la vie commune et nie créer un monde d'enchanlcmenl, à vous seul! Je suis déjà mécontente de vous, Raymon ; je Irouve" qu'il y a comme de l'uniour-propre blesse dans ce sentiment d'humeur contre mon pauvre cousin. Il semble que vous sojez plus jaloux des tiede» préféi onces que je lui donne en public que du l'affection exclusive que j'aurais pour un autre en secret.

— Pardon 1 pardon 1 Indiana , j'ai tort; je ne suis pas digne de loi, ange de douceur cl de bonté; mais, je l'avoue , j'ai cruellement souffert des droits quo cet homme semble s'arroger.

— S'arro.:;er ! lui , Raymon 1 Vous ne savez donc pas quelle reconnaissance sacrée nous enchaîne à lui? Vous ne savez donc pas que sa mère était la sœur de la mienne ; que nous sommes nés dans la même vallée ; que son adolescence a protégé mes premiers ans ; qu'il a été mon seul appui, mon seul instituteur, mon seul compagnon à l'ile Bourbon; qu'il m'a suivie partout; qu'il a quitté le pays que je quittais pour venir habiter celui que j'habite ; qu'en un mot, c'est le seul être qui m'aime el qui s'intéresse à ma vie?

— Malédiction! tout ce que vous me dites, Indiana, envenime la plaie. Il vous aime donc bien, cet Anglais? Savez-vous comment je vous aime, moi ?

— Ah! ne comparons point. Si une affection de même nature vous rendait rivaux, je devrai* la préférence au plus ancien. Mais ne craignez pas, Raymon , que je vous demande jamais de m' aimer à la manière de Ralph.

— Ex[iiiquez-moi donc cet homme, je vous en supplie; car qui pourrait pénétrer sous son masque de pierre?

— Faut-il que je fasse les honneurs de mon cousin moi-même? dil-elle en souriant. J'avoue que j"ai de la répugnance à le peindre; je laime tant, que je voudrais le flatter; tel qu'il est, j'ai peur que vous ne le trouviez pas assez beau. Essayez donc de m'aider; voyons, que vous semble-t-il?

— Sa (igure (pardon si je vous blesse) annonce un homme complètement nul ; cependant il y a du bon sens et de l'instruction dans ses discours quand il daigne parler; mais il s'en acquitte si péniblement, si froidement, que personne ne profite de ses connaissances , tant son débit vous glace et vous fatigue. Et puis il y a dans ses pensées quelque chose de commun et de lourd que ne rachète point la pureté méthodique de l'expression. Je crois que c'est un esprit imbu de toutes les idées qu'on lui a données, et trop apathique et trop médiocre pour en avoir à lui en propre, t'est tout juste l'homme qu'il faut pour être regarde dans le monde comme un esprit sérieux. Sa gravité fait les trois quarts de son mérite, sa nonchalance fait le reste.

— Il y a du vrai dans ce portrait, répondit Indiana, mais il y a aussi de la prévention. Vous tranchez hardiment des doutes que je n'userais pas résoudre, moi qui connais Ralph depuis que je suis née. 11 est vrai que son grand défaut est ue vuir seuvent par les yeux d'autrui ; mais ce n'est pas la faute de son esprit, c'est celle de son éducation. Vous pensez quo sans l'éducation il eût été complètement nul ; je pense que sans elle il l'eût été moins. Il faut que je vous dise une particularité do sa vie qui nous expliquera son caractère. Il eut le malheur d'a- \oir un frère que ses parents lui préféraient ouvertement; ce frère avait toutes les brillantes qualités qui lui manquent. Il apprenait facilement , il avait des dispositions pour tous les arts, il pélillail d'esprit; sa figure, moins régulière que ctlle de Ral[;h, était plus expressive. Il était caressant, empressé, actif, en un mot il était aimable. Ralph, au contraire, était gaucho, mélancolique, peu démonstratif; il aimait la solitude, apprenait avec lenteur, el ne faisait pas montre de ses petites connaissances. Quand ses parents le virent si dilférent do son fière aîné, ils le maltraitèrent; ils firent pis, ils l'humilièrent. Alors, tout enfant qu'il était, son caractère devint sombre el rêveur, une invincible timidité paralysa touios ses facultés. On avait réussi à lui inspirer de l'aversion et du mépris pour lui-même ; il se découragea de la vie , el des l'âge de quinze ans, il fui attaqué du spleen, maladie toute physique sous le ciel brumeux de l'Angleterre, toute morale sous le ciel vivifiant de l'île Bourbon. 11 m'a souvent raconté qu'un jour il avait quitté l'iiabitation avec la volonté de se précipiter dans la mer; mais commo il était assis sur la grève, rassemblant ses pensées au moment d'accomplir ce dessein , il me vil venir à lui dans les bras de la négres.se qui m'avait nourrie; j'avais alors cinq ans. J'étais jolie, dit-on, el je montrais pour mon taciturne cousin une prédilection que personne ne partageait. Il est vrai qu'il avait puur moi des .-oins el des complaisances auxquels je n'étais ( oint habituée dans

INDIANA

la maison paternelle. Malheureux tous deux, nous nous comprenions déjà. Il m'apprenait la langue de son père, et je lui bégayais la langue du mien. Ce mélange d'espagnol et d'anglais était peut-être l'expression du caractère de Ralph. Quand je me jetai à son cou, je m'aperçus qu'il pleurait, et, sans comprendre pourquoi, je me mis à pleurer aussi. Alors il me serra sur son cœur, et tît, m'at-il dit depuis, le serment de vivre pour moi, enfant dé laissée, sinon haïe , à qui du moins son amitié serait bonne et sa vie profitable. Je fus donc le premier et le seul lien de sa triste existence. Depuis ce jour, nous ne nous quittâmes presque plus ; nous | assions nos jours libres et sains dans la ^olUude des montagnes. Mais peutêtre que ces récits de notre enfance vous ennuient, et que vous aimeriez mieux rejoindre la chasse en un temps de galop.

— Folle!... dit Raymon en retenant la bride du cheval que montait madame Delmare.

— Eh bien ! je continue , reprit-elle. Edmond Brown , le frère aîné de Ralph, mourut à vingt ans; sa mère mourut elle-même Oe chagrin, et son père fut inconsolable. Ralph eût voulu adoucir sa douleur ; mais la froideur avec la(|uelle M. Brown accueillit ses premières tentatives augmenta encore sa timidité naturelle. Il passait des heures entières triste et silencieux auprès de ce vieillard désolé, sans oser lui adresser un mot ou une caresse, tant il craignait de lui offrir des consolations déplacées et insuflisantes. Son [ère l'accusa d'insensibilité, et la mon d'Edmond laissa le pauvre Ralph plus malheureux et plus

méconnu que jamais. J'étais sa seule consolation.

— Je no puis le plaindre, quoi que vous fassiez, interrompit Raymon ; mais il y a dans sa vie et dans la vôtre une chose que je ne m'explique pas : c'est qu'il ne vous ait point épousée.

— Je vais vous en donner une fort bonne raison, reprit-elle. Quand je fus en âge d'être mariie, Ralph, plus âgé que moi de dix ans (ce qui est une énorme distance dans notre climat, où l'enfance des femmes est si courle), Ralph , dis-je, était déjà marié.

— Sir Ralph est veuf"? Je n'ai jamais entendu parler de sa femme.

— Ne lui en parlez jamais. Elle était jeune, riche et belle; mais elle avait aimé Edmond , elle lui avait été destinée, et quand, pour obéir à des intérêts et à des délicatesses de famille, il lui fallut épouser Ralph , elle ne chercha pas même à lui dissimuler sou aversion. Il fut obligé de passer avec elle en Angleterre ; et lorsiju'il revint à nie Bourbon , après la mort de sa femme, j'étais mariée à M. Delmare , et j'allais partir pour l'Europe. Ralph essaya de vivre seul ; mais la solitude aggravait ses maux. Quoiqu'il ne m'ait jamais parlé de mauame Ralph Brown, j'ai tout lieu de croire qu'il avait été encore plus malheureux dans son ménage que dans sa famille, et que des souvenirs récents et douloureux ajoutaient à sa mélancolie naturelle. U fut de nouveau attaqué du spleen ; alors il vendit ses plantations de café et vint s'établir en France. La manière dont il se présenta à mon mari est originale, et m'eût fait rire si l'attachement de ce digne Ralph ne m'eût touchée.

« -Monsieur, lui dit-il, j'aime votre femme; c'est moi qui l'ai élevée ; je la regarde comme ma sœur, et plus encore comme ma fille. C'est la seule parente qui me reste et la seule affection que j'aie. Trouvez bon que je me fixe auprès de vous et que nous passions tuus tro.s notre vie ensimble? On dit que vous êtes un peu jaloux de votre femme, mais on dit aussi que vous êtes plein d'honneur et Oe probité. Quand je vous aurai donne ma parole que je n'eus jamais d'amour pour elle et que je n'en aurai jamais, vous pourrez nie voir avec aussi peu d'inquiétude que si j'étais réellement votre beau-frere. N'est-il pas vrai, Monsieur?

« M. Delmare, qui tient beaucoup à sa réputation de loyauté militaire, accueillit cette franche déclaration avec une sorte d'ostentation de confiance. Cependant il fallut plusieurs mois d'un examen attentif pour que cette confiance fût aussi réelle qu'il s'en vantait. Maintenant elle est inébranlable comme l'àme constante et pacifique de Ralph.

— Êtes-vous donc bien convaincue, Indiana , dit Raymon , que sir Ralph ne se trompe pas un peu lui-même en jurant qu'il n'eut jamais d'amour pour vous?

— J'avais douze ans quand il quitta l'ile Bourbon pour suivre sa femme en Angleterre ; j'en avais seize lorsciu'il me retrouva mariée et il en témoigna plus de joie que de chagrin. Maintenant Ralph est tout à fait vieux.

— A vingt-neuf ans?

— Ne riez pas. Son visage est jeune, mais son cœur est usé à force a'avoir souffert, et Ralph n'aime plus rien afin de ne plus souffrir.

— Pas même vous?

— Pas même moi. Son amitié n'est plus que de l'habitude; jadis elle fut généreuse lorsqu'il se chargea de protéger et d'instruire mon enfance, et alors je l'aimais comme il m'aime aujourd'hui, à cause du besoin que j'avais de lui. Aujourd'hui, j'acquitte de toute mon àmo la dette du passé, et ma vie s'écoule à tâcher d'embellir et désennuyer la sienne. Mais quand j'étais enfant, j'aimais avec l'instinct plus qu'avec le cœur, au lieu que lui, devenu homme, m'aime moins avec le cœur qu'avec l'instinct. Je lui suis nécessaire parce que je suis presque seule à l'aimer; et même aujourd'hui que M. Delmare lui ténioigne de l'attachement, il l'aime presque autant que moi ; sa protection, autrefois si courageuse devant le despotisme de mon père, est devenue tiède et prudente devant celui do mon mari. Il ne se reproche pas de me voir souffrir, pourvu que je sois auprès de lui ; il ne se demande pas si je suis malheureuse, il lui suffit de me voir vivante. Il ne veut pas me prêter un appui qui adoucirait mon sort, mais qui , en le brouillant avec M. Delmare, troublerait la sérénité du sien. A force de s'entendre répéter qu'il avait le cœur sec, il se l'est persuadé, et son cœur s'est desséché dans l'inaction où , par défiance, il l'a laissé s'endormir. C'est un homme que l'affection d'autrui eût pu développer; mais elle s'est retirée de lui, et il s'est flétri. Maintenant il fait consister le bonheur dans le repos, le plaisir dans les aises de la vie. Il ne s'informe pas des soucis qu'il n'a pas ; il faut dire le mot : Ralph est égoïste.

— Eh bien ! tant mieux, dit Raymon, je n'ai plus peur de lui ; je l'aimerai même, si vous voulez.

— Oui! aimez-le, Raymon, répondit-elle, il y sera sensible; et pour nous, no nous inquiétons jamais de définir pourquoi l'on nous aime , mais comment l'on nous aime. Heureux celui qui peut être aimé, n'importe par quel motif!

— Ce que vous dites, Indiana, reprit Raymon en saisissant sa taille souple et frêle, c'est la plainte d'un cœur solitaire et triste ; mais, avec moi. Je veux que vous sachiez pourquoi et comment, pourquoi surtout?

— C'est pour me donner du bonheur, n'est-ce pas? lui dit-elle avec un regard triste et passionné.

— C'est pour te donner ma vie, » dit Raymon en effleurant de ses lèvres les cheveux flottants dindiana.

Une fanfare voisine les avertit do s'observer; c'était sir Ralph , qui les voyait, ou ne les voyait pas.

Lorsque les limiers furent lancés, Raymon s'étonna de ce qui semblait se passer dans l'àme d'f nuiana. Ses v eux et ses joues s'animèrent; le gonflement de ses narines trahit je ne sais quel sentiment de terreur ou de plaisir et tout à coup, quittant son côté et pressant avec ardeur les flancs de son cheval , elle s'élança sur les traces de Ralph. Raymon ignorait que la chasse était la seule passion que Ralph et Indiana eussent en commun. H ne se doutait pas non plus que, dans cette femme si frêle et en apparence si timide, résidât un courage plus que masculin, cette sorte d'intrépidité délirante qui se manifeste |:>arfois comme une crise nerveuse chez les êtres les plus faibles. Les femmes ont rarement le courage physique qui consiste à lutter d'inertie contre la douleur ou le danger; mais elles ont souvent le courage moral qui s'exalte

INDIANA

avec le péril ou la souffrance. Les libres délicates d'Indiana appelaient surtout les bruits, le niouveiuent rapide et l'émotion de la chasse, celte image abrégée de la guerre avec ses fatigues, ses ruses, ses calculs, ses combats et ses chances. Sa vie morne et rongée d'ennuis avait besoin de ces excitations; alors elle semblait se réveiller d'une léthargie et dépenser en un jour toute l'énergie inutile qu'elle avait depuis un an laissée fermenter dans son sang.

Raymon fut effrayé de la voir courir ainsi, se livrant sans peur à la fougue de ce cheval qu'elle connaissait à peine, le lancer hardiment dans le taillis, éviter avec une adresse étonnante les branches dont la vigueur élastique fouettait son visage , franchir les fossés sans hésitation , se hasarder avce confiance dans les terrains glaiseux et mouvants, ne s'inquiétant .pas de briser ses membres fluets, mais jalouse d'arriver la première sur la piste fumante du sanglier. Tant de résolution l'effraya et faillit le dégoûter de madame Delmare. Les hommes, et les amants surtout, ont la fatuité innocente de vouloir protéger la faiblesse plutôt que d'admirer le courage chez les femmes. L'avouerai-je'' Raymon se sentit épouvanté de tout ce qu'un esprit si intré[)ide promettait de hardiesse et de ténacité en amour. Ce n'était pas le cœur résigné de la pauvre Noun , qui aimait mieux se noyer que de lutter contre son malheur.

a Qu'il y ait autant de fougue et d'emportement dans sa tendresse qu'il y en a dans ses goûts, pensa-t-il; que sa volonté s'attache à moi, âpre et palpitante, comme son caprice aux flancs de ce sanglier, et pour elle la société n'aura point d'entraves, les lois pas de force; il faudra que ma destinée succombe, et que je sacriDe mon avenir à son présent. »

Des cris d'épouvante et de détresse , parmi lesquels on pouvait distinguer la voix de madame Delmare , arrachèrent Raymon à ces réflexions. Il poussa son cheval avec inquiétude, et fut lejoint aussitôt par sir Ralph, qui lui demanda s'il avait entendu ces cris d'alarme.

Aussitôt des piqueurs effarés arrivèrent à eux en criant confusément que le sanglier avait fait tète et renversé madame Delmare. D'autres chasseurs, plus épouvantés encore, arrivèrent en appelant sir Ralph, dont les secours étaient nécessaires à la personne blessée.

« C'est inutile, dit un dernier arrivant. Il n'y a plus d'espérance, vos soins viendraient trop tard. »

Dans cet instant d'effroi les yeux de Raymon rencontrèrent le visage pâle et morne de M. Brown. Il ne criait pas, il n'écumait point, il ne se tordait pas les mains; seulement il prit son couteau de chasse, et, avec un sangfroid vraiment britannique, il s'apprêtait à se couper la gorge, lorsque Raymon lui arracha son arme, et l'entraîna vers le lieu d'où partaient les cris.

Ralph parut sortir d'un rêve en voyant madame Delmare s'élancer vers lui et l'aider à voler au secours du colonel , qui était étendu par terre et semblait privé de vie. 11 s'empressa de le saigner, car il se fut bientôt assuré qu'il n'était point mort; mais il avait la cuisse cassée, et on le transporta au château.

Quant à madame Delmare, c'était par erreur qu'on l'avait nommée à la place de son mari dans le désordre do l'cvénenient, ou iilulôt Ralph et Raymon avaient cru entendre le nom qui les intéressait le plus.

Indiana n'avait éprouvé aucun accident, mais son effroi et sa ronsleinalion lui étaient presque la force de marcher. Raymon la soutint dans ses bras , et se réconcilia avec son'cœiir de femme en la voyant si profondément affectée du malheur de ce mari à qiii elle avait beaucoup à pardonner avant de le plaindre.

Sir Raliih avait déjà repris son calme accoutumé ; seulement une pâleur extraordinaire lévelait la forte commotion qu'il avait é|)rouvée ; il avait failli perdre une des deux seules personnes qu'il aimât.

Raymon , qui dans cet instant de trouble et de délire , avait seul conservé assez do raison pour comprendre ce qu'il voyait, avait pu juger quelle était l'affection de Ralph pour sa cousine, et combien peu elle était balancée par celle qu'il éprouvait pour le colonel. Celte remarque, qui

démentait positivement l'opinion d'indiana , n'échappa point à la mémoire de Raymon comme à celle des autres témoins de cette scène.

Pourtant Raymon ne parla jamais à madame Delmare de la tentative de suicide dont il avait été témoin. Il y eut dans cette discrétion désobligeante quelque chose d'égoïste et de haineux que vous pardonnerez peut-être au sentiment de jalousie amoureuse qui l'inspira.

Ce fut avec beaucoup de peine qu on transporta le colonel au Lagny au bout de six semaines ; mais plus de six mois s'écoulèrent ensuite sans qu'il pût marcher; car à la rupture à peine ressoudée du fémur vint se joindre un rhumatisme aigu dans la partie malade, qui le condamna à d'atroces douleurs et à une immobilité complète. Sa femme lui prodigua les soins les plus doux ; elle ne quitta pas son chevet, et supporta sans se plaindre son humeur acre et chagrine, ses colères de soldat et ses injustices de malade.

Malgré les ennuis d'une si triste existence, sa santé refleurit fraîche et brillante, et le bonheur vint habiter son cœur. Raymon l'aimait, il l'aimait réellement. Il venait tous les jours; il ne se rebutait d'aucune difliculté pour la voir; il supportait les inlirmjtés du mari, la froideur du cousin, la contrainte des entrevues. Un regard de lui mettait de la joie pour tout un jour dans le cœur d'indiana. Elle ne songeait plus à se plaindre de la vie; son âme était remplie, sa jeunesse était occupée, sa force morale avait un aliment.

Insensiblement le colonel prit de l'amitié pour Raymon. Il eut la simplicité de croire que cette assiduité éta'it une preuve de l'intérêt que son voisin prenait à sa santé. Madame de Ramière vint aussi quelquefois sanctionner cette liaison par sa présence, et Indiana s'attacha à la mère de Raymon avec enthousiasme et passion. Enfin l'amant do la femme devint l'ami du mari.

Dans ce rapprochement continuel , Raymon et Ralph arrivèrent forcément à une sorte d'intimité ; ils s'appelaient « mon cher ami ». Ils se donnaient la main soir et matin. Avaient-ils un léger service à se demander réciproquement, leur phrase accoutumée était celle-ci :

« Je compte assez sur votre bonne amitié, » etc.

Enfin, lorsqu'ils parlaient l'un de l'autre, ils disaient :

« C'est mon ami. »

Et quoique ce fussent deux hommes aussi francs qu'il soit possible de l'être dans le monde, ils ne s'aimaient pas du tout. Ils ditléraient essentiellement d'avis sur tout ; aucune sympathie ne leur était commune ; et si tous deux aimaient madame Delmare, c'était d'une manière si différente que ce sentiment les divisait au lieu de les rapprocher. Ils goûtaient un singulier plaisir à se contredire, et à troubler autant que possible l'humeur l'un de l'autre par des reproches qui , pour être lancés comme des généralités dans la conversation , n'en avaient pas moins d'aigreur et d'amertume.

Leurs principales contestations et les plus fréquentes commençaient par la politique et finissaient par la morale. C'était le soir, lorsqu'ils se réunissaient autour du fauteuil de M. Delmare, que la dispute s'élevait sur le plus mince prétexte. On gardail toujours les égards apparents que la philosophie imposait à l'un, que l'usage du monde inspirait à l'autre ; mais on se disait pourtant, sous le voile de l'allusion, des choses dures qui amusaient le colonel; car il était de nature guerrière et querelleuse, et à défaut de batailles il aimait les disputes.

Moi, je crois que l'opinion politique d'un homme, c'est l'homme tout entier. Dites-moi votre cœur et votre télé, et je vous dirai vos opinions politiques. Dans quelque rang ou quelque parti que le hasard nous ait fait naître, notre caractère l'emporte tôt ou tard sur les préjugés ou les croyances de l'éducation. Vous me trouverez peut-être absolu ; mais comment pourrais-je me décider à augurer bien d'un esprit qui s'attache a de certains systèmes que la générosité repousse? Montrez-moi un homme qui soutienne l'utilité de la peine de mort, et, quelque consciencieux et éclairé qu'il soit, je vous délie d'établir jamais aucune sympathie entre lui et moi. Si cet homme veut ra'enseigner des vérités que j'ignore, il n'y réussira point;

INDIAXA.

car il ne dépendra pas de moi de lui aocorder ma confiance.

Ralph et Raymon dilïéraient sur tous les points, et ptiurlant ils n'avaient pas, avant de se connaître, d'opinions exclusivement arrèlées. Mais du moment qu'ils furent aux prises, chacun saisissant le contre-pied de ce qu'avançait l'autre, ils se firent chacun une conviction complète, inébranlable. Raymon fut en toute occasion le champion de la société existante, Ralph en attaqua l'édifice sur tous les points.

Cela était simple : Raymon était heureux et parfaitement traité, Ralph n'avait connu de la vie que ses maux et ses déïïoùls; l'un trouvait tout fort bien, l'autre était mécontent de tout. Les hommes et les choses avaient maltraité Ralph et comblé Raymon ; et, comme deux enfants, Ralph et Raymon rapportaient tout à eux-mêmes, s'établissant juges en dernier ressort des grandes questions de l'ordre social, eux qui n'étaient compétents ni l'un ni l'autre.

Ralph allait donc toujours soutenant son rêve de république d'où il voulait exclure tous les abus, tous les préjugés, toutes les injustices; projet fondé toutr entier sur l'espoir d'une nouvelle race d'hommes. Raymon soutenait sa doctrine de monarchie héréditaire, aimant mieux, disait-il, supporter les abus, les préjugés et les injustices, que de voir relever les échafauds et couler le sang innocent.

Le colonel était presque toujours du parti de Ralph en commençant la discussion. Il haïssait les Bourbons, et mettait d'ans ses opinions toute l'animosité de ses sentiments. Mais bientôt Raymon le rattachait avec adresse à son parti en lui prouvant que la monarchie était, comme principe, bien plus près de l'empire que de la république. Ralph avait si peu le talent de la persuasion , il était si candide, si maladroit, le pauvre baroimet! Sa franchise était si raboteuse , sa logique si aride , ses principes si absolus ! Il ne ménageait personne, il n'adoucissait aucune vérité.

c( Parbleu , disait-il au colonel lorsque celui-ci maudissait l'intervention de l'Angleterre , que vous a donc fait, à vous, homme de bon sens et de raisonnement, je suppose, toute une nation qui a combattu loyalement contre vous?

— Loyalement! répétait Delmare en serrant les dents et en brandissant sa béquille.

— Laissons les questions de cabinet se résoudre de puissance à puissance, reprenait sir Ralph, puisque nous avons adopté un mode de gouvernement qui nous interdit de discuter nous-mêmes nos intérêts. Si une nation est responsable des fautes de sa législature, laquelle trouverez-vous plus coupable que la vôtre"?

— Aussi, Monsieur, s'écriait le colonel, honte à la France qui a abandonné Napoléon, et qui a subi un roi proclamé par les baïonnettes étrangères.

— Moi , je ne dis pas honte à la France , reprenait Ralph, je dis malheur à elle! Je la plains de s'être trouvée si faible et si malade, le jour où elle fut purgée de son tyran , qu'elle fut obligée d'accepter votre lambeau de Charte constitutionnelle ; haillon de liberté que vous commencez à respecter, aujourd'hui qu'il faudrait le jeter et reconquérir votre liberté tout entière... »

Alors Raymon relevait le gant que lui jetait sir Ralph. Chevalier de la Charte , il voulait être aussi celui de la liberté, et il prouvait merveilleusement à Ralph que l'une était l'expression de l'autre; que, s'il brisait la Charte, il renversait lui-même son idole. En vain le baronnet se débattait dans les arguments vicieux dont l'enlaçait M. de Ramière ; celui-ci démontrait admirablement qu'un système plus large de franchises menait infailliblement aux excès de 93 , et que la nation n'était pas encore mûre pour la libeité qui n'était pas la licence. Et lorsque sir Ralph prétendait qu'il était absurde de vouloir emprisonner une constitution dans un nombre donné d'articles, que ce qui suffisait d'abord devenait insuffisant plus tard, s'appuyant de l'exemple du convalescent dont les besoins augmentent chaque jour, à tous ces lieux communs que ressassait lourdement M. Bruwn, Raymon répondait que

la Charte n'était pas un cercle inflexible , qu'il s'étendrait avec les besoins de la Franco, lui donnant une élasticité qui , disait-il , se prêterait plus tard aux exigences nationales, mais qui ne se prêtait réellement qu'à celles de la couronne.

Pour Delmare, il n'avait pas fait un pas depuis 1815. C'était un stationnaire, aussi encroûté, aussi opiniâtre que les émigrés de Coblentz, éternelles victimes de son ironie haineuse. Vieil enfant, il n'avait rien compris dans le grand drame de la chute de Napoléon. Il n'avait vu qu'une chance de la guerre là où la puissance de l'opinion avait triomphé. Il parlait toujours de trahison et de patrie vendue, comme si une nation entière pouvait trahir un seul homme, comme si la France se fût laissé vendre par quelques généraux. Il accusait les Bourbons de tyrannie et regrettait les beaux jours de l'empire, où les bras manquaient à la terre et le pain aux familles. Il déclamait contre la police de Franchet, et vantait celle de Fouché. Cet homme était toujours au lendemain de Waterloo.

C'était vraiment chose curieuse que d'entendre les niaiseries sentimentales de Delmare et de M. de Ramière, tous les deux philanthropes rêveurs, l'un sous l'épée de Napoléon, l'autre sous le sceptre de saint Louis ; M. Delmare, planté au pied des Pyramides; Raymon, assis sous le monarchique ombrage du chêne de Vincennes. Leurs utopies, qui se heurtaient d'abord, finissaient par se comprendre : Raymon engluait le colonel avec ses phrases chevaleresques ; pour une concession il en exigeait dix, et il l'habituait insensiblement à voir vingt-cinq ans de victoires monter en spirale sous les plis du drapeau blanc. Si Ralph n'avait pas jeté sans cesse sa brusquerie et sa rudesse dans la rhétorique fleurie de M. de Ramière, celui-ci eût infailliblement conquis Delmare au trône de 1 8 1 5; mais Ralph froissait son amour-propre, et la maladioite franchise qu'il mettait à ébranler son opinion ne faisait que l'ancrer dans ses convictions impériales. Alors tous les efforts de JL de Ramière étaient perdus; Ralph marchait lourdement sur les fleurs de son éloquence, et le colonel revenait avec acharnement à ses trois couleurs. 11 jurait d'en secouer un beau jour la poussière, il crachait sur les lis, il ramenait le duc de Reichstadt sur le ivàne de ses pères; il recommençait la conquête du monde, et finissait toujours par se plaindre de la honte qui pesait sur la France, des rhumatismes qui le clouaient sur son fauteuil, et de l'ingratitude des Bourbons pour les vieilles moustaches qu'avait brûlées le soleil du désert, et qui s'étaient hérissées des glaçons de la Moscovva.

« Mon pauvre ami! disait Ralph, soyez donc juste : vous trouvez mauvais que la restauration n'ait pas payé les services rendus à l'empire et qu'elle salarie ses émigrés. Dites-moi, si Napoléon pouvait revivre demain dans toute sa puissance , trouveriez-vous bon qu'il vous repoussât de sa faveur et qu'il en fit jouir les partisans de la légitimité? Chacun pour soi et pour les siens; ce sont là des discussions d aff'aires , des débats d'intérêt personnel, qui intéressent fort peu la France, aujourd'hui que vous êtes presque aussi invalide que les voltigeurs de l'émigration, et que tous, goutteux, mariés ou'boudeurs, vous lui êtes également inutiles. Cependant , il faut qu'elle vous nourrisse tous, et c'est à qui de vous se plaindra d'elle. Quand viendra le jour de la république, elle s'aS'ranchira de toutes vos exigences, et ce sera justice. »

Ces choses communes, mais évidentes , offensaient le colonel comme autant d'injures personnelles , et Ralph qui, avec tout son bun sens, ne comprenait pas que la petitesse d'esprit d'un homme qu'il estimait pût aller aussi loin, s'habituait à le choquer sans ménagement.

Avant l'arrivée de Raymon, entre ces deux hommes il y avait une convention tacite d'éviter tout sujet de contestation délicate, où des intérêts irritables eussent pu se froisser mutuellement. Mais Raymon apporta dans leur solitude toutes les subtilités de langage, toutes les petitesses perfides de la civilisation. Il leur apprit qu'on peut tout se dire, tout se reprocher, et se retrancher toujours derrière le prétexte de la discussion. Il introduisit chez eux l'usage de disputer, alors toléré dans les salons, parce

IX DIANA

que les passions haineuses des Cenl-Jours avaient fini par s'amortir et se fondre en nuances diverses. Mais le colonel avait conservé toute la verdeur des siennes, et Ralph tomba dans une grande erreur en pensant qu'il pourrait entendre le langage de la raison. M. Delmare s'aigril de jour en jour contre lui , et se rapprocha de Raymon, qui, sans faire de concessions trop lari^es. savait prendre des formes gracieuses pour ménai^er son amour-propre.

C'est une grande imprudence d'introduire la polilique comme passe-temps dans l'intérieur des familles. S'il en existe encore aujourd'hui de paisibles et d'heureuses , je leur conseille de ne s'abonner à aucun journal, de ne pas lire le plus petit article du budget , de se retrancher au fond de leuis terres comme dans une oasis, et de tracer une ligne infranchissable entre elles et le reste de la société ;"car si elles laissent le bruit de nos cx)nteslations arriver jusqu'à elles, c'en est fait de leur union et de leur repos. On n'imagine pas ce que les divisions d'opinions apportent d'aigreur et de fieUentre les proches; ce n'est la plupart du temps qu'une occasion pour se reprocher les défauts du caractère, les travers de l'esprit et les vices du cœur.

On n'eût pas osé se traiter de fourbe, d'imbécile, d'ambitieux et de poltron. On enferme les mêmes idées sous le nom de jésuite, de royaliste, de révolutionnaire et de juste-milieu. Ce sont d autres mots, mais ce sont les mêmes injures, d'autant plus poignantes qu'on s'est permis réciproquement de se poursuivre et de s'attaquer sans relâche, sans indulgence, sans retenue. Alors plus de tolérance pour les fautes mutuelles , plus d'esprit de chanté, plus de réserve généreuse et délicate ; on ne se passe plus rien, on rapporte tout à un sentiment politique, et sous cemast|ue on exhale sa haine et sa vengeance. Heureux habitants des campagnes , s'il est encore des campagnes en France, fuyez, fuyez la politique, et lisez Peau d'âne en famdle ! Mais telle est la contagion, qu'il n'est plus de retraite assez obscure, do solitude assez profonde pour cacher et protéger l'homme qui veut soustraire son cœur débonnaire aux orages de nos discordes civiles.

Le petit château de la Brie s'était en vain défendu quelques années contre cet envahissement funeste ; il perdit enlln son insouciance, sa vie intérieure et active, ses longues soirées de silence et de raéuitation. Des disputes bruyantes réveillèrent ses échos endormis , des paroles d'aiiierlumeet de menace efliayèrent les chérubins fanés qui souriaient depuis cent ans dans la poussière des lambris. Les émotions de la vie actuelle pénétrèrent dans cette vieille demeure, et toutes ces recherches surannées, tou: ces débris d'une époque de plaisir et de légèreté, virent, avec teneur, passer notre époque de doutes et do déclamations , représentée par trois personnes qui s'cnlermaient ensemble chaque jour pour se quereller du matin au soir.

Malgré ces dissensions continuelles , madame Delmare se livrait à l'espoir d'un riant avenir avec la conQance de son âge. C'était son premier bonheur; et son ardente imagination, son cœur jeune et riche, savaient le parer de tout ce qui lui mampiail. Llle était ingénieuse à se créer des jouissances vives et pures , à se restituer le complément des faveurs précaires do sa destinée. Raymon l'aimait. En effet, il ne mentait pas lorsqu'il lui disait qu'elle était le seul amour de sa vie ; il n'avait jamais aimé si purement ni si longtemps. Prés d'elle il oubliait tout ce qui n'était pas elle ; le monde et la politique s'effaçaient de son souvenir ; il se plaisait à celle vie intérieure, à ces habitudes de famille qu'elle lui créait. Il admirait la patience et la force de cette femme ; il s'étonnait du contraste do son esprit avec son caractère ; il s'étonnait surtout qu'après tant de solennité dans leur premier pacte, elle se montrât si peu exigeante, heureuse de si furlifs et do si rares bonheurs, confiante avec tant d'abandon et d'aveuglement. C'est que l'amour était dans son cœur une passion neuve et généreuse; c'est que mille sentiments

délicats et nobles s'y rattachaient et lui donnaient uniforce que Raymon ne pouvait pas comprendre.

Pour lui , il souffrit d'abord de l'étornelle présence du mari ou du cousin. Il avait songé à traiter cet amour comme tous ceux qu'il connaissait ; mais bientôt Indiana le força à s'élever jusqu'à elle. Sa résignation à supporter la surveillance, l'air de bonheur avec lequel elle le contemplait à la dérobée , ses yeux qui avaient pour lui un éloquent et muet langage, son sublime sourire lorsque dans la conversation une allusion soudaine rapprochait leurs cœurs : ce furent bientôt là des plaisirs fins et recherchés que Raymon comprit, grâce a la délicatesse de son esprit et à la culture de l'éducation.

Quelle différence entre cet être chaste qui semblait ignorer la possibilité d'un dénouement à son amour, et toutes ces femmes occupées seulement de le hâter en feignant de le luirl Lorsque par hasard Raymon se trouvait seul avec elle, les joues d'Indiana ne s'animaient pas d'un coloris plus chaud , elle ne détournait pas ses regards avec embarras. Non , ses yeux limpides et calmes le contemplaient toujours avec ivresse; le sourire des anges reposait toujours sur ses lèvres roses comme celles d'une petite fille qui n'a connu encore que les baisers de sa mère. A la voir si confiante, si passionnée, si pure, vivant tout entière de la vie du cœur, et ne comprenant pas qu'il y eût des tortures dans celui de son amant lorsqu'il était a ses pieds, Ravmon n'osait plus être homme, dans la crainte de lui paraître au-dessous de ce qu'elle l'avait rêvé , et par amour-propre il se faisait vertueux comme elle.

Ignorante comme une vraie créole , madame Delmare n'avait jusque-là jamais songé à peser les graves intérêts que maintenant on discutait'chaque jour devant elle. Elle avait été élevée par sir Ralph, qui avait une médiocre opinion de rintelli;:ence et du raisonnement chez les femmes, et qui s'était borné à lui donner quelques connaissances positives et d'un usage immédiat. Elle savait donc à peine l'Iiistoire abrégée du monde, et toute dissertation sérieuse l'accablait d'ennui. Mais quand elle entendit Raymon appliquer à ces arides matières toute la grâce de son esprit , toute la poésie de son langage, elle écoula et essaya de compreniire ; puis elle hasarda timidement de naïves questions qu'une fille do dix ans élevée dans le monde eût habilement résolues. Raymon se plut à éclairer cet esprit vierge qui semb ait devoir s'ouvrir à ses principes; mais, malgré l'empire qu'il exerçait sur son âme neuve et ingénue, ses sophisraes rencontrèrent quelquefois de la résistance.

Indiana opposait aux intérêts de la civilisation érigés en principes, les idées droites et les lois simples du bon sens et de l'humanité ; ses objections avaient un caractère de franchise sauvage qui embarrassait quelquefois Raj'mon , et qui le charmait toujours par son originalité enfantine. Il s'appliquait comme à un travail sérieux, il se faisait une tâche importante de l'amener peu à peu à ses croyances, à ses principes. Il eût été fier de rogner sur cette conviction si consciencieuse et si naturellement éclairée; mais il eut quelque peine à y parvenir. Les systèmes généreux de Ralph, sa haine rigiile pour les vices do la société, son âpre im|)atience do voir rtgner d'autres lois et d'autres mœurs, c'étaient bien là des syin[)alhies auxquelles répondaient les souvenirs malheureux d'Indiana. Mais tout a coup Raymon tuait son adversaire en lui démontrant que cette aversion pour le présent était l'ouvrage de l'égo'i'sme ; il peignait avec chaleur ses propres affections, son dévouement à la famille royale, qu'il savait parer de tout l'héro'i'sme d'une fidélité dangereuse, son respect pour la croyance persécutée de ses pères, ses sentiments religieux qu'il no raisonnait pas, et qu'il conservait par instinct et par besoin , disait-il. Et puis le bonheur d'aimer ses semblables, de tenir à la génération présente par tous les liens de l'honneur et do la philanthropie; le plaisir de rendre des services à son pays, en repoussant des innovations dangereuses, en maintenant la paix intérieure, en donnant, s'il le fallait, tout son sang pour épargner une goutte de sang au dernier do ses compatriotes ! il peignait toutes ces bénignes utopies avec tant

INDIANA

d'art et de charme qu'Indiana so laissait entraîner au besoin d'aimer et de respecter tout ce qu'aimait et respectait Raymon. Au fait, il était prouvé que Ralph était un égoïste ; quand il soutenait une idée généreuse, on souriait; il était aréré que son esprit et son cœur étaient alors en contradiction. Ne valait-il pas mieux croire Raymon , qui avait une âme si chaleureuse, si large et si expansive?

Il y avait pourtant bien des moments où Raymon oubliait à peu près son amour pour ne songer qu'à son antipathie. Auprès de madame Delmare il ne voyait que sir Ralph, qui , avec son rude et froid bon sens, osait s'attaquer à lui, homme supérieur, qui avait terrassé de si nobles ennemis. Il était humilié de se voir aux prises avec un si pauvre adversaire, et alors il l'accablait du poids de son éloquence; il mettait en œuvre toutes les ressources de son talent , et Ralph , étourdi , lent à rassembler ses idées , plus lent encore à les exprimer, subissait la conscience de sa faiblesse.

Dans ces moments-là, il semblait à Indiana que Raymon était tout à fait distrait d'elle ; elle avait des mouvements d'inquiétude et d'effroi en songeant que peut-être tous ces nobles et granils sentiments si bien dits n étaient que le pompeux étalage des mots, l'ironique faconde de l'avocat, s'écoutant lui-même et s'exerçant à la comédie sentimentale qui doit surprendre la bonhomie de l'auditoire. Elle tremblait surtout lorsqu'en rencontrant son regard elle croyait y voir brdler, non le plaisir d'avoir été compris par elle, mais l'amour-propre triomphant d'avoir fait un beau plaidoyer. Elle avait peur alors, et songeait à Ralph, l'égoïste, envers qui l'on était injuste peut-être; mais Ralph ne savait rien dire pour prolonger cette incertitude, et Raymon était habile à la dissiper.

Il n'y avait donc qu'une existence vraiment troublée, qu'un bonheur vraiment gâté dans cet intérieur; c'était l'existence, c'était le bonheur de Ralph, homme malheureusement né, pour qui la vie n'avait jamais eu d'aspects brillants , de joies pleines et pénétrantes ; grande et obscure infortune que personne no plaignait et qui ne se plaignait à personne; destinée vraiment maudite, mais sans poésie, sans aventure ; destinée commune, bourgeoise et triste , qu'aucune amitié n'avait adoucie , qu'aucun amour n'avait charmée, qui se consumait en silence avec l'héroïsme que donnent l'amour de la vie et le besoin d'espérer; être isolé qui avait eu un père et une mère comme tout le monde, un frère, une femme, un fils, une amie, et qui n'avait jamais rien recueilli, rien gardé de toutes ces atTections ; étranger dans la vie, qui passait mélancolique et nonchalant, n'ayant pas même ce sentiment exalté de son infortune qui fait trouver du charme dans la douleur.

Malgré la force de son caractère, cet homme se sentit quelquefois découragé de la vertu. Il haïssait Raymon , et d'un mot il pouvait le chasser du Lagny ; mais il ne le fil pas, parce que Ralph avait une cro\ance, une seule qui était plus forte que les mille croyances de Raymon. Ce n'était ni l'église, ni la monarchie, ni la société, ni la réputation , ni les lois, qui lui dictaient ses sacrifices et son courage, c'était la conscience.

Il avait vécu tellement seul, qu'il n'avait pu s'habituer à compter sur les autres; mais aussi, dans cet isolement, il avait appris à se connaître lui-même. 11 s'était fait un ami de son propre cœur; à force de se replier en lui et de se demander la cause des injustices d'autrui , il s'était assuré qu'il ne les méritait par aucun vice ; il ne s'en irritait plus , parce qu'il faisait peu de cas de sa personne , qu'il savait être insipide et commune. Il comprenait l'indifférence dont il était l'objet , et il en avait pris son parti ; mais son àrae lui disait qu'il était capable do ressentir tout ce qu'il n'inspirait pas , et s'il était disposé à pardonner tout aux autres, il était décidé à no rien tolérer en lui. Cette vie tout intérieure, ces sensations tout intimes, lui donnaient toutes les apparences de l'égoïsme, et peut-être rien n'y ressemble davantage que le respect de soi-même. Cependant, comme il arrive souvent qu'en voulant trop bien faire nous faisons moins bien, il arriva que sir Ralph commit une grande faute par un scrupule de délicatesse,

et causa un mal irréparable à madame Delmare, dans la crainte de charger sa conscience d'un reproche. Cette faute fut de ne pas l'instruire des causes véritables de la mort de Noun. Sans doute, alors, elle eut réfléclii aux dangers de son amour pour Raymon; mais nous verrons plus tard pourquoi M. Brown n'osa éclairer sa cousine, et quels scrupules pénibles lui firent garder le silence sur un point si important. Quand il se dé'cida à le rompre, il était trop tard ; Raymon avait eu le temps d'établir son empire.

Un événement inattendu venait d'ébranler l'avenir du colonel et de sa femme; une maison de commerce de Belgique, sur laquelle reposait toute la prospérité de l'entreprise Delmare, ava.t fait tout à coup faillite, et le colonel , à peine rétabli , venait de partir en toute hâte pour Anvers.

Le voyant encore si faible et si souffrant, sa femme avait voulu l'accompagner; mais M. Delmare, menacé d'une ruine complète , et résolu de faire honneur à tous ses engagements, craignit que son voyage n'eût l'air d'une fuite, et voulut laisser sa femme au Lagny comme une caution de son retour. Il refusa de même la compagnie désir Ralph, et le pria de rester pour servir d'appui à madame Delmare, en cas de tracasseries de la part des créanciers inquiets ou pressés.

Au milieu de ces circonstances fâcheuses, Indiana ne s'elîi-aya que de la possibilité de quitter le La^nv et de s'éloigner de Raymon; mais il la rassura en lui démontrant que le colonel irait indubitablement à Paris. Il lui jura qu'il la suivrait d'ailleurs en quelque lieu et sous quelque prétexte que ce fût , et la crédule femme s'eslima presque heureuse d'un malheur qui lui permettait d'éprouver l'amour de Raymon. Quant à lui, un espoir vague, une pensée irritante et continuelle l'absorbait depu'7s l.î nouvelle de cet événement: il allait cnlln se trouver seul avec Indiana ; ce serait la première fois depuis six mois. Elle n'avait jamais semblé chercher à l'éviter, et, quoique jieu pressé de triompher d'un amour dont la chasteté naïve avait pour lui l'attrait de la singularité, il commençait à sentir qu'il était de son honneur de le conduire à un résultat. Il repoussait avec probité toute insinuation malicieuse sur ses relations avec madame Delmare; il assurait fort modestement qu'il n'existait entre elle et lui qu'une douce et calme amitié; mais, pour rien au monde, d n'eût voulu avouer, même à son meilleur ami , qu'il était aimé passionnément depuis six mois, et qu'il n'avait encore rien obtenu de cet amour.

Il fut un peu trompé dans son attente en voyant que sir Ralph semblait déterminé à remplacer M. Delmare pour la surveillance, qu'il s'établissait au Lagny dès le matin et ne retournait à Bellerive que le soir; même, comme ils avaient, pendant quelque temps, la même route à suivre pour gagner leurs gîtes respectifs, Ralph mettait une insupportable affectation de politesse à conformer son départ à celui de Raymon. Cette contrainte devint bientôt odieuse à M. de Ramière , et madame Delmare crut y voir, en même temps qu'une défiance injurieuse pour elle, l'intention de s'arroger un pouvoir despotique sur sa conduite.

Raymon n'osait demander une entrevue secrète ; chaque fois qu'il avait fait cette tentative, madame Delmare lui avait rappelé certaines conditions établies entre eux. Cependant huit jours s'étaient déjà écoulés depuis le départ du colonel; il pouvait être bientôt de retour; il fallait. profiter de l'occasion. Céder la victoire à sir Ralph était un déshonneur pour Raymon. Il glissa un malin la lettre suivante dans la main de madame Delmare :

« Indiana! vous ne m'aimez donc pas comme je vous aime? Mon ange! je suis malheureux, et vous ne le voyez pas. Je suis triste, inquiet de votre avenir, non du mien • car, en quelque lieu que vous soyez, j'irai vivre et niourii-.' Mais la misère m'eliraie pour vous ; débile et fi êle comme vous l'êtes, ma pauvre enfant, comment suppoiteriezvous les privations '? Vous avez un cousin riche et libéral, votre mari aeceptcra peut-être de sa main ce qu'il refusera de la mienne. Ralph adoucira votre sort, et moi , je ne ferai rien pour vous !

id

INDIAKA.

Ne reconnaissez-vous donc pas ceux-là. (Page 4*.)

<( Voyez , voyez bien , chère amie, que j'ai sujet dVHre sombre et chagrin. Vous, vous êtes héroïque, vous riez de tout, vous ne vouiez pas que je m'afflige. Ah' que j'ai besoin de vos douces paroles , do vos doux regards pour soutenir mon courage! Mais, par une inconcevable fatalité , CCS jours que j'espérais passer hbrement à vos genoux ne m'ont apporté qu'une contrainte encore plus cuisante.

« Dites donc un mot, Indiana , afin que nous soyons seuls au moins une lieure, que je puisse pleurer sur vos blanches mains, vous dire tout ce que je souffre, et qu'une parole de vous me console et me rassure.

0 Et puis, Indiana, j'ai un cajirice d'enfant, un vrai caprice d'amant: je voudrais entrer dans votre chambre. Ah ! ne vous alarmez pas, ma douce créole ! Je suis payé, non pas seulement pour vous respecter, mais pour vous craindre ; c'est pour cela précisément que je voudrais entrer dans votre chambre, m'agenouiller à cette place où je vous ai vue si irritée contre moi , et où , malgré mon audace, je n'ai pas osé vous regarder. Je voudrais me prosterner là, y passer une heure de recueillement et de bonheur; pour toute faveur, Indiana, je te demanderais

de poser fa main sur mon cœur et de le purifier do son crime, de le calmer s'il battait trop vile, et de lui rendre toute ta confiance si tu me trouves enfin digne du toi. Oh ! oui ! je voudrais te prouver que je le suis maintenant, que je te connais bien , que je te rends un culte plus pur et plus saint que jamais jeune fille n'en rendit a sa madone I Je voudrais être sûr que tu ne me crains plus, que tu m'estimes autant que je te vénère; appuyé sur Ion cœur, je voudrais vivre une heure de la vie des anges. Dis, Indiana, le veux-tu? Une heure, la première, la dernière peut-être!

« Il est temps de m'absoudre , Indiana , de me rendre la confiance si cruellement ravie, si chèrement rachetée. N'es-tu ])as contente de moi? dis, n'ai-je pas passé six mois derrière ta chaise, bornant toutes mes voluptés à regarder ton cou do neige penché sur ton ouvra"C, à travers les boucles de tes cheveux noirs'' à respirer le parfum qui émane de toi et que m'apportait vaguement l'air do la croisée où tu t'assieds? Tant de soumission ne mérite donc pas la récompense d'un baiser? un baiser de sœur, si tu veux , un baiser au front. Je resterai fidèle à nos conventions, je te le jure. Je ne demanderai rien... Mais

INDIANA

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H OELAVULE Indiana Iremlilail de tous ses membres. (Page 44»)

quoi ! cruelle, ne veux-tu rien ra'accorder? Est-ce donc de (oi-même que tu as peur ? »

Madame Delmare monta dans sa chambre pour lire cette lettre ; elle y répondit sur-le-champ, et sjlissa la réponse avec une clef du parc qu'il connaissait trop bien.

« Moi , te craindre, Raymon ! Oh ! non, pas à présent. Je sais trop comme tu m'aimes, j'y crois avec trop d ivresse. Viens donc, je ne me crains pas non plus; si je t'aimais moins, je serais peut-être moins calme; mais je t'aime comme tu ne le sais pas toi-même... Parlez d'ici de bonne heure, afin d'ôter toute défiance à Ralph. Revenez à minuit; vous connaissez le parc et la maison; voici la clef de la petite porte, refermez-la sur vous. »

Cette confiance inj^énue et généreuse fit rougir Raymon; il avait cherché à l'inspirer avec l'intention d'en abuser; il avait compté sur la nuit, sur l'occasion , sur le danger. Si Indiana avait montré de la crainte, elle était perdue ; mais elle était tranquille, elle s'abandonnait à sa foi; il jura de ne pas l'en faire repentir. L'important, d'ailleurs, c'était de passer une nuit dans sa chambre, afin de ne pas être un sol à ses propres yeux, afin de rendre inutile la prudence de Ralph, et de pouvoir le railler inté-

rieurement. C'était une satisfaction personnelle dont il avait besoin.

xv,

Mais ce soir-là Ralph fut vraiment insupportable; jamais il ne fut plus lourd , plus froid et plus fastidieux. Il ne put rien dire à propos, et, pour comble de maladresse, la soirée était déjà fort avancée qu'il n'avait encore fait aucun préparatif de départ. Madame Delmare commençait à être mal à l'aise ; elle regardait alternativement la pendule qui marquait onze heures, la porte que le vent faisait grincer, et l'insipide figure de son cousin , qui , établi vis-à-vis d'elle sous le manteau de la cheminée, regardait paisiblement la braise sans paraître se douter de l'imporlunilé de sa présence.

Cependant le masque immobile de sir Ralph , sa contenance pétrifiée, cachaient en cet instant de profondes et cruelles agitations. C'était un homme à qui rien n'échappait , parce qu'il observait tout avec sang-froid. Il n'avait pas été dupe du départ simulé de Raymon ; il s'apercevait

IN DIANA

foilbien en ce moment des anxiétés de madame Delmare. 11 en souffrait plus qu'elle-même, et il flollait irrésolu entre le désir de lui donner des avertisscmeiils salutaires et la crainte de s'abandonner à des sentiments qu'il désavouait; enfin l'intérêt de sa cousine l'emporta , et il rassembla toutes les forces de son âme pour rompre le silence.

n Cela me rappelle, lui dit-il tout à coup en suivant le cours de l'idée qui le préoccupait intérieurement , qu'il y y a aujourd'hui un an nous étions assis, vous et moi , sous cotte cheminée, comme nous voici maintenant; la pendule marquait à peu près la même heure, le tem[is était sombre et froid comme ce soir... Vous étiez souffrante, et vous aviez des idées tristes; ce qui me ferait presque croire à la vérité des pressentiments.

— Où veut-il en venir? pensa madame Delmare, en regardant son cousin avec une surprise mêlée d'inquiétude.

— Te souviens-tu , Indiana , continua-t-il , que tu te sentis alors plus mal qu'à l'ordinaire? Moi , je me rappelle tes paroles comme si elles retentissaient encore a mes oreilles : « Vous me traiterez de folle, disais-tu. Mais il y « a un danger qui se prépare autour de nous et qui pèse « sur quelqu'un ; sur moi , sans doute, ajoutas-tu ; je me « sens émue comme à l'approche d'une grande phase i^e a ma destinée ; j'ai peur... » Ce sont tes propres expressions, Indiana.

— Je ne suis plus malade, répondit Indiana, qui était redevenue tout d'un coup aussi pâle qu'au temps dont parlait sir Ralph ; je ne crois plus à ces vaines frayeurs...

— Moi, j'y crois, reprit-il, car ce soir-là tu lus prophète, Indiana ; un grand danger nous menaçait , une influence funeste enveloppait cette paisible demeure...

— Mon Dieu 1 je ne vous comprends pas 1...

— Tu vas me comprendre, ma pauvre amie. C'est ce soir-là que Raymon de Ramière entra ici... Tu te souviens dans quel état... »

Ralph attendit quelques instants sans oser lever les yeux sur sa cousine ; comme elle ne répondit rien , il continua :

0 Je fus chargé de le rendre à la vie et je le fis, autant pour te satisfaire que pour obéir aux sentiments de l'humanité ; mais en vérité, Indiana, malheur à moi pour avoir conservé la vie de cet homme! C'est vra ment moi qui ai fait tout le mal.

— Je ne sais de quel mal vous voulez me parler, » répondit Indiana sèchement.

Elle était profondément blessée de l'explication qu'elle prévoyait.

0 Je veux parler de la mort de celte infortunée, dit Ralph. Sans lui, elle vivrait encore ; sans son fatal amour, cette belle et honnête fille qui vous chérissait serait encore à vos côtés... I)

Jusque-là madame Delmare ne comprenait pas. Elle s'irritait jusqu'au fond de l'àme de la tournure étrange et cruelle que prenait son cousin pour lui reprocher son attachement a M. de Ramière.

« C'en est assez, » dit-elle en se levant.

Mais Ralph ne parut pas y prendre garde.

« Ce qui m'a toujours étonné, dit-il, c'est que vous n'ayez pas deviné le véritable motif qui amenait ici JI. do Ramière par-dessus les murs. »

Un rapide soupçon (lassa dans l'âme d'Indiana, ses jambes tremblèrent sous elle, et elle se rassit.

Ralph venait d'enfoncer le couteau et d'entamer une affreuse blessure. 11 n'en vit pas plus tôt l'ellet qu'il eut horri'ur de son ouvrage; il ne songeait plus qu'au mal qu'il venait de faire à la personne qu'il aimait le mieux au monde ; il sentit son cœur se briser. Il eût pleuré amèrement alors s'il avait pu pleurer; mais l'infortuné n'avait pas le don des larmes, il n'avait rien do ce qui traduit éloquemment le langage de l'àme ; le sang-froid extérieur avec lequel il consomma cette opération cruelle lui donna l'air d'un bourreau aux yeux d'Indiana.

« C'est la première fois, lui dit-elle avec amertume, que je vois voire antipathie pour M. de Ramière employer des moyens indi-nes de vous ; mais jo ne vois pas en quoi il im-

porte à votre vengeance d'entacher la mémoire d'une personne qui me fut chère, et que son malheur eùi dû nous rendre sacrée. Je ne vous ai pas fait de questions, sir Ralph ; je no sais de quoi vous me parlez. Veuillez me permettre de n'en pas écouter davantage. »

Elle se leva, et laissa il. Brown étourdi et brisé.

Il avait bien prévu qu'il n'éclairerait madame Delmare qu'à ses propres dépens; sa eunscience lui avait dit qu'il fallait parler, quoi qu'il en pût résulter, et il venait de le faire avec toute la brusquerie de moyens, toute la maladresse d'exécution dont il élait capable. Ce qu'il n'avait pas bien apprécié, ce fut la violence d'un remède si tardil.

Il quitta le Lagny désespéré, et se mil à errer au milieu de la forêt dans une sorte d'égarement.

Il était minuit , Raymon était à la porte du parc. Il l'ouvrit ; mais en entrant il sentit sa tète se refroidir. Que venait-il faire à ce rendez-vous? Il avait pris des résolutions vertueuses; serait-il donc récompensé par une chaste entrevue , par un baiser fraternel, des souffrances qu'il s'imposait en cet instanl? Car si vous vous souvenez en quelles circonstances il avait j.ulis traversé ces allées et franchi ce jardin, la nuit, luitivement, vous coinprendrez qu'il fallait un certain degré de courage moral pour aller chercher le plaisir sur une telle route et au travers de pareils souvenirs.

A la fin d'octobre, le climat des environs de Paris devient brumeux et humide, surtout le soir autour des rivières. Le hasard voulut que cette nuit-là fût blanche et opaque comme l'avaient été les nuits correspondantes du printemps précodent. Raymon marcha avec mcertitude p;irmi les arbres enveloppés de vapeurs ; il passa devant la porte d'un kiosque qui renfermait, l'hiver, une fort belle collection de géraniums. Il jeta un regard sur la porte, et son cœur battit malgré lui a l'idée extravagante qu'elle allait s'ouvrir peul-ètre et laisser sortir une femme enveloppée d'une pelisse... Raymon sourit de cette faiblesse superstitieuse, et continua son chemin. Néanmoins le froid l'avait gagné, et sa poitrine se resserrait à mesure qu'il approchait de la rivière.

Il fallait la traverser pour entrer dans le parterre, et le seul passage en cet endroit était un petit pont de bois jeté d'une rive à l'autre ; le biouillanl devenait plus épais encore sur le lit de la rivière, et Raymon se cramponna à la rampe pour ne pas s'égarer dans les roseaux qui croissaient autour de ses marges. La lune se levait alors, et, cherchant à percer les vapeurs, jetait des reflets incertains sur ces plantes agitées par le vent et par le mouvement de l'eau. Il y avait , dans la brise qui glissait sur les feuilles et frissonnait parmi les remous légers, comme des plaintes, comme des paroles humaines entrecoupées. Un faible sanglot (lartit à côté de Raymon, et un mouvement soudain ébranla les roseaux; c'était un courlis qui s'envolait à son approche. Le cri de cet oiseau des rivages ressemble exactement au vagissement d'un enfant abandonné; et quand il s'élance du creux des joncs, on dirait le dernier effort d'une personne qui se noie. Vous trouverez peut-être Raymon bien faible et bien pusillanime : ses dents se contractèrent, et il faillit tomber; mais il s'aperçut vite du ridicule do cette frayeur et franchit le pont.

Il en avait atteint la moitié lorsqu'une forme humaine à peine distincte so dressa devant lui, au bout de la rampe, comme si elle l'eût attendu au passage. Les idées de Raymon se confondirent, son cerveau bouleversé n'eut pas la force do raisonner; il retourna sur ses pas, et resta caclé dans l'ombre des arbres, contemplant d un œil lixeet terrilié cette vague apparition qui restait là flottante, incertaine, comme la brume de la rivière et le rayon tiemblaut de la lune. Il commençait à croire pourtant que la piéoccuiiation de son esprit l'avait abusé, et (]ue ce ([u'il juenait pour une figure humaine n'était que l'ombre d'un arbre ou la lige d'un arbuste, lor.squ'il la vit distinctement se mouvoir, marcher et venir à lui.

En ce moment, si ses jambes ne lui eussent entièrement refusé le service, il se lût enfui aussi rapidement, aussi lâchement que l'enfant qui passe le soir auprès des cime-

INDIANA

titi-es et qui croit entendre des pas aériens courir derrière lui sur la pointe des herbes. Mais il se sentit paralysé, et embrassa , pour se soutenir, le tronc d'un saule qui lui servit de refuge. Alors sir Ralph, enveloppé d'un inanleau de couleur d'aire, qui, à trois pas, lui donnait l'aspect d'un fantôme, passa auprès de lui et s'enfonça dans le chemin qu'il venait de parcourir.

« Maladroit espion! pensa Rnymon en le voyant chercher la trace do ses pas. J'échapperai à ta lâche surveillance, et pendant que tu montes la garde ici , je serai heureux là-bas. »

Il franchit le pont avec la légèreté d'un oiseau et la confiance d'un amant. C'en était fait de ses terreurs; Noun n'avait jamais existé, la vie positive se réveillait autour de lui ; Indiana était là-bas qui l'attendait , Ralph était là qui se tenait en faction pour l'empèihcr d'avancer.

« Veille , dit joyeusement Raymon en l'apercevant de loin qui le cherchait sur une route opposée, \eillc pour moi, bon Rodolphe Brown ; officieux ami, protège mou bonheur; et si les chiens s'éveillent, si les domestiques s'inquiètent, tranquillise-les, impose-leur silence, en leur disant : C'est moi qui veille, dormez en paix. »

Alors plus ue scrupules, plus de remorus, plus de vertu pour Raymon ; il avait acheté assez cher l'heure qui sonniiit. Son sang glacé dans ses veines relluail niamtenant vers son cerveau avec une violence délirante. Tout à l'heure les pâles terreurs de la mort, les rêves funèbres do la tombe ; à présenties fougueuses réalités de l'amour, les âpres joies de la vie. Raymon se retrouvait audacieux et jeune comme au matin , lorsqu'un rêve sinistre nous enveloppait de ses linceuls et qu'un joyeux rayon du soleil nous réveille et nous ranime.

« Pauvre Ralph! pensa-t-il en montant l'escalier dérobé d'un pas hardi et léger, c'est loi qui l'as voulu ! »

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