TROISIÈME PARTIE
En quittant sir Ralph , madame Delmare s'était enfermée dans sa chambre, et mille pensées orageuses s'étaient élevées dans son âme. Ce n'était pas la première fois qu'un soupçon vague jetait ses chirtés sinistres sur le frêle édifice de son bonheur. Déjà M. Delmare avait , dans la conversation, laissé échapper quelques-unes de ces indélicates plaisanteries qui passent pour des compfiments. 11 avait féhcité Raymon de ses succès chevaleresques de manière à mettre presque sur la voie les oreilles étrangères à celte aventure. Chaque fois que madame Delmare avait adressé la parole au jardinier, le nom de Noun était venu, comme une fatale nécessité, se placer dans les détails les plus indifférents, et puis celui de M. de Ramière s'y était glissé aussi par je ne sais quel enchaînement d'idées qui semblait s'être emparé de la tête de cet homme et l'obséder malgré lui. Madame Delmare avait été frap- ])ée de ses questions étranges et maladroites. Il s'égarait dans ses paroles pour la moindre affaire ; il semblait qu'il fût sous le poids d'un remords qu'il trahissait en s'etîorçant de le cacher. D'autres fois, c'était dans le trouble de Raymon lui-même qu'Indiana avait trouvé ces indices qu'elle ne cherchait pas et qui la poursuivaient. Une circonstance particulière l'eût éclairée davantage si elle n'eût fermé son àme à toute méfiance. On avait trouvé au doigt de Noun une bague fore riche que madame Delmare lui avait vu porter quelque temps avant sa mort, et que la jeune lille prétendait avoir trouvée. Depuis , madame Dfiniare ne quitta plus ce gage de douleur, et souvent elle avait vu pâlir Raymon au moment où il saisissait sa main pour la porter à ses lèvres. Une fois il l'avait suppliée do ne lui jamais parler de Noun, parce qu'il se regardait comme coupable de sa mort ; et comme elle cherchait à lui Cter cette idée <iouloureuse eu prenant tout le tort sur elle , il lui avait répondu :
« Non, pauvre Indiana, ne vous accusez pas; vous ne savez pas à quel point je suis coupable. »
Cette parole, dite d'un ton amer et sombre, avait effrayé mailanie Delmare. Elle n'avait pas osé insister, et maintenant qu'elle commençait à s'expliquer tous ces lambeaux de découvertes, elle n'avait pas encore le courage de s'y attacher et de les réunir.
Elle ouvrit sa fenêtre , et, voyant la nuit si calme, la lune si pâle et si belle derrière les vapeurs argentées (.le l'horizon, se rappelant que Raymon allait venir, qu'il était peut-être dans le parc, en songeant à tout le bonheur qu'elle s'était promis pour cette heure d'amour et de mystère, elle maudit Ralph, qui d'un mot venait d'eui- [joisonner son espoir et de détruire à jamais son repos. Elle se sentit même de la haine pour lui, pour cet homme malheureux qui lui avait servi de père , et qui venait de sacrifier son avenir pour elle; car son avenir, c'était l'amitié d'indiana, c'était son seul bien, et il se résignait à le perdre pour la sauver.
Indiana ne pouvait pas lire au fond de son cœur, elle n'avait pu pénétrer celui de Raymon. Elle n'était point injuste par ingratitude, mais par ignorance. Ce n'était pas sous l'influence d'une passion ièrte qu'elle pouvait ressentir faiblement l'atteinte qu'on venait de lui porter. Un instant elle rejeta tout le crime sur Ralph, aimant mieuï l'accuser que de soupçonner Raymon.
Et puis elle avait peu de temps pour se reconnaître, pour prendre un parti : Raymon allait venir. Peut-être même était-ce lui qu'elle voyait errer depuis quelques instants autour du petit pont. Quelle aversion Raljjh ne lui eûl-il pas inspirée en cet instant si elle l'eût deviné sous celte forme vague qui se perilait à chaque moment dans le brouillard, et qui , p'acée comme une ombre à l'entrée des Champs-Elysées, cherchait à en défendre l'approche au coupable 1
Tout à coup il lui vint une de ces idées bizarres, incomplètes, que les êtres inquiets et malheureux sont seuls capables de rencontrer. Elle risqua tout son sort sur une épreuve délicate et singulière contre laquelle Raymon ne pouvait être en garde. Elle avait à peine préparé ce mystérieux moyen qu'elle entendit les pas do Ra\mon dans l'escalier dérobé. Elle courut lui ouvrir, et revint s'assoir, si émue qu'elle se sentait près de tomber; mais, comme dans toutes les crises de sa vie, elle conservait une grande iielteté de jugement, une grande force d'esprit.
Rj} mou était encore pâle et haletant quand il puu.-sa lu porte, impatient de revoir la lumière, de ressaisir la réalité, ludiana lui tournait le dos, elle était enveloppée d'une pelisse double de fourrure. Par un étrange ha-ard, c'était la même que Noun avait prise à l'heure du dernier rendez-vous pour aller à sa rencontre dans le parc. Je ne sais si vous vous souvenez que Raymon eut alors pendant un instant l'idée invraisemblable que cette femme enveloppée et cachée était madame Delmare. Jlaintenanl, en retrouvant la même apparition tristement penchée sur une chaise, à la lueur d'une lampe vacillante et pâle, à cette même place ou tant de souvenirs ratteni.laient, dans cette chambre où il n'était pas entré depuis la plus sinistre nuit de sa vie, et toute meublée do ses remords, il recula involontairement et resta sur le seuil, attachant son regard effrayé sur celle figure immobile , et tremblant comme un poltron qu'en se retournant elle ne lui ollrit les trails livides d'une femme noyée.
Madame Delmare ne se doutait point de l'effet qu'elle produisait sur Raymon. Elle avait entouré sa tête d'un foulard des Indes, noué négligemment à la manière des créoles; c'était la coiffure ordinaire de Noun. Raymon, vaincu par la peur, faillit tomber à la renverse, en croyant voir ses idées superstitieuses se réaliser. Mais, en reconnaissant la lemine qu'il venait séduire, il oublia celle qu'il avait séduite, et s'avança vers elle. Elle avait l'air sérieux et réfléchi ; elle le regardait fixement, mais avec plus d'attention que de tendresse, et ne fit pas un mouven^ent pour l'attirer plus vite auprès d'elle.
Raymon , surpris de cet accueil , l'attribua à quelque chaste scrupule , à quelque délicate retenue de jeune femme. Il se mit à ses genoux en lui disant :
INDIANA
(I Ma bien-ainiée, avez-vous donc peur de moi? »
Mais aussitôt il remarqua que madame Uelmare tenait quelque chose qu'elle avait l'air d'étaler devant lui avec une badine alfectalion de gravité. 11 se pencha, et vit une masse de cheveux noirs irrégulièrement longs qui semblaient avoir été coupés à la hâte et qu'Indiana rassemblait et lissait dans ses mains.
« Les reconnaissez-vous? » lui dit-elle en attachant sur lui ses yeux transparents d'où s'échappait un éclat pénétrant et" bizarre.
Raymon hésita, reporta son regard sur le foulard dont elle était coilîée, et crut comprendre.
« Méchante enfant ! lui dit-il en prenant les cheveux dans sa main, pourquoi donc les avoir coupés? Ils étaient si beaux, je les aimais tant !
— Vous me demandiez hier, lui dit-elle avec une espèce de sourire, si je vous en ferais bien le sacrifice.
— 0 Indiana ! s'écria Raymon, tu sais bien que tu seras plus belle encore désormais pour moi. Doime-les-moi donc ; je ne veux pas les regretter à ton front, ces cheveux que j'admirais chaque jour, et que maintenant je pourrai chaque jour baiser en liberté; donne -les -moi pour qu'ils ne me quittent jamais... »
Mais en les prenant, en rassemblant dans sa main celte riche chevelure dont quelques tresses tombaient jusqu'à terre, Raymon crut y trouver quelque chose de sec et de rude que ses doigts n'avaient jamais remarqué sur les bandeaux du front d'indiana. Il éprouva aussi je ne sais quel frisson nerveux en les sentant froids et lourds comme s'ils eussent été coupés depuis longtemps, en s'apercevant qu'ils avaient déjà perdu leur moiteur parfumée et leur chaleur vitale. Et puis il les regarda de près, et leur chercha en vain ce reflet bleu qui les faisait ressembler à l'aile azurée du corbeau ; ceux-là étaient d'un noir nègre, d'une nature indienne, d'une pesanteur morle...
Les yeux clairs et perçants d'indiana suivaient toujours ceux de Ravmon. Il les porta involontairement sur une cassette d'ébene entr'ouverte, d'uù quelques mèches des mêmes cheveux s'échappaient encore.
« Ce ne sont pas les vôtres ! dit-il en détachant le mouchoir des Indes qui lui cachait ceux de madame Delmare.
Us étaient dans leur entier et tombaient sur ses épaules dans tout leur luxe. Mais elle lit un mouvement pour le repousser, et lui montrant toujours les ciieveux coupes :
« Ne reconnaissez-vous donc pas ceux-là? lui dit-elle. lS"e les avez-vous jamais admirés, jamais caressés? Une nuit humide leur a-t-elle fait perdre tous leurs parfums ? N'avez-vous pas un souvenir, pas une larme pour celle qui portait cet anneau ? »
Raymon se laissa tomber sur une chaise ; les cheveux de Nûuu échappèrent à sa main tremblante. Tant d'émotions pénibles I avaient épuisé. C'était un homme bilieux, dont le sang circulait vite, dont les nerfs s'irritaient profondément.Il trissonna de la tète aux pieds, et roula évanoui sur le parquet.
(Juand il revint à lui, madame Delmare, à genoux près de lui, l'arrosait de larmes et lui demandait grâce; mais Raymon ne l'aimait plus.
« Vous m'avezjait un mal horrible, lui dit-il ; un mal qu'il n'est lias en votre pouvoir de réparer. Vous ne me rendrez jamais, je le sens, la confiance que j'avais en votre cœur. Vous venez de me montrer combien il renferme de vengeance et de cruauté. Pauvre Noun ! pauvre lille infortunée ! c'est envers elle que j'ai eu des torts, et non envers vous ; c'est elle qui avait le droit de se venger, cl qui ne l'a pas fait. LUe s'est tuée, afin de me laisser l'avenir. Elle a sacrifié sa vie à mon repos. Ce n'est pas vous. Madame, qui en eussiez fait autant!... Donnezles-moi, ces cheveux, ils sont à moi, ils m'appartiennent; c'est le seul bien qui me reste de la seule femme qui m'ait vraiment aimé. Malheureuse Noun ! tu étais digne d'un autre amour 1 El c'est vous. Madame, qui me reprochez sa mort, vous que j'ai aimée au point de l'oublier, au point d'affronter les tortures affreuses du remords; vous qui , sur la foi d'un baiser, m'avez fait traverser cette rivière et franchir ce pont , seul , avec la terreur à mes côtés, poursuivi par les illusions infernales de mon
crime! Et quand vous découvrez avec quelle passion délirante je vous aime, vous enloncez vos ongles de femme dans mon cœur, afin d'y chercher un reste de sang qui puisse couler encore pour vous ! Ah ! quand j'ai dédaigné un amour si dévoué pour rechercher un amour si féroce, j'étais aussi insensé que coupable. »
Madame Delmare ne répondit rien. Immobile, pâle, avec ses cheveux épars et ses yeux fixes, elle fit pitié à Raymon. Il prit sa main.
« Et pourtant, lui dit-il, cet amour que j'ai pour toi est si aveugle que je puis encore oublier, je le sens, malgré moi, et le passé et le présent, et le forfait qui a flétri ma vie, et le crime que tu viens de commettre. Aime-moi encore, et je te pardonne. »
Le désespoir de madame Delmare réveilla le désir avec l'orgueil dans le cœur de son amant. En la voyant si effrayée de perdre son amour, si humble devant lui , si résignée à accepter ses lois pour l'avenir comme des justifications du passé, il se rappela dans quelles intenlions il avait trompé la vigilance de Ralph, et comprit tous les avantages de sa position. 11 affecta quelques instants une profonde tristesse, une rêverie sombre ; il répondit à peine aux larmes et aux caresses d'indiana ; il attendit que son cœur se fut brisé dans les sanglots, qu'elle eut entrevu toute l'horreur de l'abandon , qu'elle eût usé toute sa force en déchirantes frayeurs ; et alors, quand il la vit à ses genoux, mourante, épuisée, attendant la mort d'un mot, il la saisit dans ses bras avec une rage convulslve et l'attira sur sa poitrine. Elle céda comme une faible enfant ; elle lui abandonna ses lèvres sans résistance. Elle était presque morte.
Mais tout à coup, s'éveiUant comme d'un rêve, elle s'arracha à ses brûlantes caresses, s'enfuit au bout de la chambre, à l'endroit où le portrait de sir Ralph remplissait le panneau, et, comme si elle se lût mise sous la protection de ce personnage grave, au front pur, aux lèvres calmes, elle se serra contre lui, palpitante, égarée, et saisie d'une étrange frayeur. C'est ce qui fil penser à Raymon qu'elle s'était émue dans ses bras, qu'elle avait peur d'elle-même, qu'elle était à lui.
Il courut vers elle, l'arracha avec autorité de sa retraite, lui déclara qu'il était venu avec l'intention de tenir ses promesses, mais que sa cruauté envers lui l'avait affranchi de ses serments.
<i Je ne suis plus maintenant, lui dit-il, ni votre esclave, ni votre allié. Je ne suis plus que l'homme qui vous aime cperdument et qui vous tient dans ses bras, méchante, capricieuse, cruelle, mais belle, folle et adorée. Avec des paroles de douceur et de confiance vous eussiez maîtrisé mon sang; calme et généreuse comme hier, vous m'eussiez fait doux et résigné comme à l'ordinaire. Mais vous avez remué toutes mes passions, bouleversé toutes mes idées; vous m'avez fait tour à tour malheureux, poltron, malade, furieux, désespéré. Il faut me faire heureux maintenant, ou je sens que je ne puis plus croire en vous , que je ne puis plus vous aimer, vous bénir. Pardon, Indiana, pardon! si je t'effraie, c'est ta faute; tu m'as fait tant souffrir que j'ai perdu la raison. »
Indiana tremblait de tous ses membres. Elle ignorait la vie au point de croire la résistance impossible ; elle était prête à céder par peur ce que par amour elle voulait refuser; mais en se débattant faiblement dans les bras de Raymon , elle lui dit avec désespoir : « Vous seriez donc capable d'employer la force avec moi? »
Raymon s'arrêta , frappé de cette résistance morale qui survivait à la résistance physique. Il la poussa vivement.
«Jamais! s'écria-t-il ; plutôt mourir que de ne pas te tenir de loi seule 1 »
11 se ji^ta à genoux, et tout ce que l'esprit peut mettre à la place du cœur, tout ce que l'imagination peut donner de poésie à l'ardeur du sang, il l'enferma dans une fervente et dangereuse prière. Et quand il vit qu'ellj ne se rendait pas, il céda à la nécessité et lui reprocha de ne pas l'aimer; lieu commun (pi'il méprisait et qui le faisait sourire, presque honteux d'avoir affaire à une femme assez ingénue pour n'en pas sourire elle-même.
IXDIANA.
Ce reproche alla au cœur d'Indiana plus vite que toutes les exclamations dont Raymon avait brodé son discours.
Jtais tout à coup elle se souvint :
«Raymon, lui dit-elle, celle qui vous aimait tant... celle dont nous parlions tout à l'heure... sans doute elle ne vous a rien refusé?
— Rien ! dit Ravmon , impatienté de cet importun souvenir. Vous qui me la rappelez toujours, laites plutôt que j'oublie à quel point j'en fus aime!
— Écoutez, reprit Indiana pensive et grave; ayez un peu de courage, il faut que je vous parle encore. Vous n'avez peut-être pas été aussi coupable envers moi que jo le pensais. Il me serait doux de pouvoir vous pardonner ce que je regardais comme une mortelle oflense... Diles-moi donc... quand je vous ai surpris là... pour qui venioz-vous? pour elle ou pour moi"?... »
Raymon hésita; puis, comme il pensa que la vérité serait bientôt connue de madame Deiraare , qu'elle l'élait peut-être déjà , il répondit :
(i Pour elle.
— Eh bien ! je l'aime mieux ainsi , dit-elle d'un air triste ; j'aime mieux une infidélité qu'un outrage. Soyez sincère jusqu'au bout, Raymon. Depuis quand étiez-vous dans ma chambre quand j'y entrai "? Songez que Ralph sait tout, et que si je voulais l'interroger...
— H n'est pas besoin des délations de sir Ralph , Madame. J'étais ici depuis la veille.
— Et vous avez passé la nuit... dans cette chambre?... Votre silence me suffit. »
Tous deux restèrent sans parler pendant quelques instants; Indiana , se levant, allait s'expliquer, lorsqu'un coup sec frappé à sa porte arrêta son sang dans ses artères. Raymon et elle demeurèrent immobiles, n'osant respirer.
Un papier glissa sous la porte. C'était un feuillet de calepin sur lequel ces mots presque illisibles étaient tracés au cravon ;
« Votre mari est ici.
Ralph. »
« C'est une fausseté misérablement choisie, dit Raymon, dès que le faible bruit des pas de Ralpli eut cess'é d'être perceptible. Sir Ralph a besoin d'une leçon, et je la lui donnerai telle...
— Je vous le défends, dit Indiana d'un ton froid et décidé : mon mari est ici; Ralph n'a jamais menti. Nous sommes perdus vous et moi. Il fut un temps où cette idée m'eut glacée d'effroi ; aujourd'hui peu m'importe.
— Eh bien, dit Raymon en la saisissant dans ses bras avec enthousiasme, puisque la mort nous environne, sois à moi! Pardonne-moi tout, et que dans cet instant suprême ta dernière parole soit d'amour, mon dernier souflle de bonheur.
— Cet instant de terreur et de courage eût pu être le plus beau de ma vie, dit-elle ; mais vous me l'avez gâté. »
Un bruit de roues se lit entendre dans la cour de la ferme, et la cloche du château fut ébranlée par une main rude et impatiente.
a Je connais celte manière de sonner, dit Indiana attentive et froide , Ralph n'a pas menti, mais vous avez le temps de fuir; partez!...
— Non , je ne veux pas, s'écria Raymon ; je soupçonne quelque odieuse trahison , et vous n'en serez pas seule victime. Je reste, et ma iioitriue vous protégera...
— Il n'y a pas de trahison... vous voyez bien que le» domestiques s'éveillent et que la grille va être ouverte... Fuyez : les arbres du parterre vous cacheront ; et puis la lune ne parait pas encore. Pas un mot de plus , parlez! »
Raymon fut forcé d'obéir; mais elle l'accompagna jusqu'au bas de l'escalier et jeta un regard scrutateur sur les massifs du parterre. Tout était silencieux et calme. Elle resia longtemps sur la dernière marche , écoutant avec terreur le bruit de ses pas sur le gravier, et ne son-
geant plus à son mari qui approchait. Que lui imporlaient ses soupçons et sa colère, pourvu que Raymon h'it hors de danger?
Pour lui , il franchissait, rapide et léger, la rivière et le parc. Il atteignit la petite porte, et, dans son trouble , il eut quelque peine à l'ouvrir. A peine fut-il dehors que sir Ralph se présenta devant lui et lui dit, avec le même sang-froid que s'il l'eût abordé dans un roiit :
« Faites-moi le plaisir de me confier celte clef. Si on la cherche, il y aura peu d'inconvénients à ce qu'on la trouve dans mes mains. »
Raymon eût préféré la plus mortelle injure à cette ironique générosité.
« Je ne serais pas homme à oublier un service sincère, lui dit-il ; mais je suis homme à venger un affront et à punir une perfidie. »
Sir Ralph ne changea ni de ton ni de visage.
« Je ne veux pas de votre reconnaissance, répondit-il , et j'attends votie vengeance tranquillement ; mais ce n'est pas le moment de causer ensemble. Voici votre chemin , songez à l'honneur de madame Delmaie. »
Et il disparut.
(^elte nuit d'agitation avait tellement bouleversé la tèle de Raymon, qu'il aurait cru volontiers à la magie dans cet instant. Il arriva avec le jour à Cercy, et se mit au lit avec la fièvre.
Pour madame Delmare, elle fit les honneurs du déjeuner à son mari et à son cousin avec beaucoup de calme et de dignité. Elle n'avait pas encore réfléchi à sa situation; elle était tout entière sous l'inlluence de l'instinct qui lui imposait le sang-froid et la présence d'esprit. Le colonel était sombre et soucieux ; ses affaires cependant l'absorbaient seuls, et nul soupçon jaloux ne trouvait place dans ses pensées.
Raymon trouva vers le soir la force de s'occuper de son amour; mais cet amour avait bien diminué. Il aimait les obstacles, mais il reculait devant les ennuis, et il on prévoyait d'innombrables, maintenant qu'Indiana avait le droit des reproches. Enfin il se rappela qu'il était de son honneur de s'informer d'elle; et il envoya son domestique rôder autour du Lagny pour savoir ce qui s'y passait. Ce messager lui apporta la lettre suivante que madame Delmare lui avait remise :
Cl J'ai espéré cette nuit que je perdrais la raison ou la vie. Pour mon malheur j'ai conservé l'une et l'autre; mais je ne me plaindrai pas, j'ai mérité les douleurs que j'éprouve ; j'ai voulu vivre de cette vie orageuse ; il y aurait lâcheté à reculer aujourd'hui. Je ne sais pas si vous êtes coupable, je ne veux pas le savoir; nous ne reviendrons jamais sur ce sujet , n'est-ce pas? Il nous fait trop de mal à tous deux ; qu'il en soit donc question maintenant pour la dernière fois.
« Vous m'avez dit un mot dont j'ai ressenti une joie cruelle. Pauvre Noun ! du haut des cieux pardonne-moi; tu ne souffres plus, tu n'aimes plus, tu me plains peutêtre!... Vous m'avez dit, Raymon, que vous m'aviez sacrifié celte infortunée, que vous m'aimiez plus qu'elle... CHi! ne vous rétractez pas; vous l'avez dit; j'ai tant besoin de le croire que je le crois. Et pourtant votre conduite cette nuit, vos instances, vos égarements, eussent dû m'en faire douter. J'ai pardonné au moment de trouble dont vous subissiez l'inQuence ; maintenant vous avez pu réfléchir, revenir à vous-même; dites, voulez-vous renoncer à m'aimer de la sorte? Moi qui vous aime avec le cœur, j'ai cru jusqu'ici que je pourrais vous inspirer un amour aussi pur que le mien. Et puis je n'avais pas trop réiléchi à l'avenir; mes regards ne s'étaient pas portes bien loin, et je ne m'épouvantais pas de liùée qu'un jour, vaincue par votre dévouement, je pourrais vous sacrifier mes scrupules et mes répugnances. Mais aujourd'hui il n'en peut être ainsi ; je ne puis plus voir dans cet avenir qu'une effrayante parité avec Noun. Oh! n'étie pas plus aimée qu'elle ne la été! Si je le croyais!... Et pourtant elle était plus belle que moi, bien plus belle! Pourquoi m'avez-vous préférée? Il faut bien que vous m'aimiez autrement et mieux... Voi à ce que je voulais vous dire. Voulcz-voui renoncer a cire mon amant comme
INDIANA
vous avez été le sien? En ce cas, je puis vous estimer encore , croire à vos remords, à votre sincérité, à votre amour; sinon, ne pensez plus à moi, vous ne me reverrez jamais. J'en mourrai peut-dre, mais j'aimo mieux mourir que de descendre à n'être plus que votre maîtresse. »
Raymon se sentit embarrassé pour répondre. Cette fierté l'offensait; il n'avait pas cru jusqu'alors qu'une femme qui s'était jetée dans ses bras pût lui résister ouvertement et raisonner sa résistance.
« Elle ne m'aime pas, se dit-il ; son cœur est sec, son caractère hautain. »
De ce moment il ne l'aima plus. Elle avait froissé son amour-propre ; elle avait déçu l'espoir d'un de ses triomphes, dc^joué l'attente d'un d'e ses plaisirs. Pour lui , elle n'élait même plus ce qu'avait été Noun. Pauvre Indiana! elle qui voulait être davantage ! Son amour passionné fut méconnu, sa confiance aveugle fut méprisée. Raymon ne l'avait jamais comprise : comment eùt-il pu l'aimer longtemps? . „ „
Alors il jura, dans son dépit , qu il triompherait d elle ; il ne le jura plus par orgueil, mais par vengeance. Il ne s'agissait plus pour lui de conquérir un bonheur, mais ce punir un affront; de posséder une femme, mais de la réduire. 11 jura qu'il serait son maître, ne fût-ce qu'un jour, et qu'ensuite il l'abandonnerait pour avoir le plaisir de la voir à ses pieds.
Dans le premier mouvement, il écrivit cette lettre :
« Tu veux que je te promette... folle, y penses-tu? Je promets tout ce que tu voudras, parce que je ne sais que l'obéir ; mais si je manque à mes serments, je ne serai coupable ni envers D;eu ni envers toi. Si tu m'aimais, Indiana , tu ne m'imposerais pas ces cruels tourments, tu ne m'exposerais pas à être parjure à ma parole, tu ne rougirais pas d'être ma maîtresse... mais vous croiriez vous avilir dans mes bras .. »
Raymon sentit que l'aigreur perçait malgré lui; il déchira ce fragment , et , après s'être donné le temps de la réflexion, il recommença :
« Vous avouez que vous avez failli perdre la raison cette nuit; moi je l'avais entièrement perdue. J'ai été coupable... mais non , j'ai été fou. Oubliez ces heures de souffrance et de délire. Je suis calme à présent ; j'ai réfléchi , je suis encore digne de vous... Béni sois-tu, ange du ciel, pour m'avoir sauvé de moi-même, pour m'avoir rappelé con.mcnt je devais t'aimer. A présent, ordonne, Indiana I je suis ton esclave, tu le sais bien. Je donnerais ma vie pour ui'.e heure passée dans tes bras, mais je puis souffrir toute une vie pour obtenir un de tes sourires. Je serai ton ami, ton frère, rien de plus. Si je souffre, tu ne le sauras pas. Si, près de toi, mon sang s'allume, si ma poitrine s'embrase, si un nuage passe sur mes yeux quand j'ollleure la main, si un doux baiser de tes lèvres, un baiser de sœur, brûle mon front, je commanderai à mon sang de .se calmer, à ma tête de se refroidir, à ma bouche de te respecter. Je serai doux , je serai soumis, je serai malheureux , si tu dois être plus heureuse et jouir de mes angoisses, pourvu que je t'entende me dire encore que tu m'aimes. Oh ! dis-le-moi ; rends-moi ta cx)nliance et ma joie; dis-moi quand nous nous reverrons. Je ne sais ce qui a pu résulter des événements de cette nuit; comment se fait-il que tu ne m'en parles pas, que tu me laisses souffrir depuis ce matin ? Carie vous a vus promener tous trois dans le parc. Le colonel était malade ou triste, mais non irrité. Ce Ralph ne nous aurait donc pas trahis! Homme étrange! Mais quel fond pouvons-nous faire sur sa discrétion , et comment oserai-je me montrer encore au Lagiiy, maintenant (]ue notre sort est entre ses mains? Je l'oserai pourtant. S il faut descendre jusqu'à l'implorer, j'humilierai ma fierté, je vaincrai mon aversion , je ferai tout plutôt que de te perdre. Un mot de toi, et je chargerai ma vie d'autant de remords que j'en pourrai porter; pour toi j'abandonnerais ma mère elle-même; pour toi je commettrais tous les crimes. Ah! si tu comprenais mon amour, Indiana 1... t>
La plume tomba des mains de Raymon ; il était horriblement fatigué, d s'endormait. Il relut pourtant sa lettre
pour s'assurer que ses idées n'avaient pas subi l'influence du sommeil ; mais il lui fut impossible de se comprendre, tant sa tète se ressentait de l'épuisement de ses forces. Il sonna son domestique, le chargea de partir pour le Lagny avant le jour, et dormit de ce profond et précieux sommeil dont les gens satisfaits d'eux-mêmes connaissent seuls les paisibles voluptés.
Madame Delmare ne se coucha point; elle ne s'aperçut pas de la fatigue; elle passa la nuit à écrire, et quand elle reçut la lettre de Raymon, elle y répondit à la hâte :
« Merci, Raymon, merci! vous me rendez la force et la vie. Maintenant je puis tout braver, tout supporter; car vous m'aimez, et les plus rudes épreuves ne vous effraient pas. Oui, nous nous reverrons, nous braverons tout, lîalph fera de notre secret ce qu'il voudra ; je ne m'inquiète plus de rien, tu m'aimes; je n'ai même plus peur de mon mari.
« Vous voulez savoir où en sont nos affaires?... j'ai oublié hier de vous en parler, et pourtant elles ont pris une tournure assez intéressante pour ma fortune. Nous sommes ruinés. Il est question de vendre le Lagny ; il est même question d'aller vivre aux colonies... mais qu'importe tout cela? je ne puis me résoudre à m'en occuper, •le sais bien que nous ne nous séparerons jamais... tu me l'as juré, Raymon; je compte sur ta promesse, compte sur mon courage. Rien ne m'effraiera, rien ne me rebutera ; ma place est marquée à tes côtés, et la mort seule pourra m'en arracher. »
«Exaltation de femme! dit Raymon en froissant ce billet. Les projets romanesques, les entreprises périlleuses flattent leur faible imagination , comme les aliments amers réveillent l'appétit des malades. J'ai réussi, j'ai ressaisi mon empire, et quant à ces folles imprudences dont on me menace, nous verrons bien! Les voilà bien , ces êtres légers et menteurs, toujours prêts à entreprendre l'impossible et se faisant de la générosité une vertu d'apparat qui a besoin du scandale 1 A voir cette lettre, qui croirait qu'elle compte ses baisers et lésine sur ses caresses ! »
Le jour même il se rendit au Lagny. Ralph n'y était point. Le colonel reçut Raymon avec amitié et lui parla avec confiance. 11 l'emmena dans le parc pour être plus à l'aise, et là il lui apprit qu'il était entièrement ruiné et que kl fabrique serait mise en vente dès le lendemain. Raymon fit des offres de service ; Delmare refusa.
« Non, mon ami, lui dit-il, j'ai trop souffert de la pensée que je devais mon sort à l'obligeance de Ralpli; il me tardait de m'acquitter. La vente de cette propriété va me mettre à même de payer toutes mes dettes à la fois. Il est vrai qu'il ne me restera rien; mais j'ai du courage, de l'activité et la connaissance des affaires; l'avenir est devant nous. J'ai déjà élevé une fois l'édifice de ma petite fortune, je puis le recommencer. Je le dois pour ma femme, qui est jeune et que je ne veux pas laisser dans l'indigence. Elle possède encore une chétive habitation à l'île Bourbon, c'est la que je veux me retirer pour me livrer de nouveau au commerce. Dans quelques années, dans dix ans tout au plus, j'espère que nous nous reverrons... ï
Raymon pressa la main du colonel , souriant en luimême de voir sa confiance en l'avenir, de l'entendre parler de dix ans comme d'un jour lorsque son front chauve et son corps affaibli annonçaient une existence chancelante une vie usée. Néanmoins il feignit de partager ses espérances.
« Je vois avec joie, lui dit-il, que vous ne vous laissez point abattre par ces revers; je reconnais là votre cœur d'homme, votre intrépide caractère. Mais madame Delmare monlre-t-elle le même courage? Ne craignez-vous pas quelque résistance à vus projets d'expatriation?
— J'en suis fâché, répondit le colonel , mais les femmes sont faites pour obéir et non pour conseiller. Je n'ai point encore annoncé définitivement ma résolution à Indiana. Je no vois pas, sauf vous, mon ami , ce qu'elle pourrait regretter beaucoup ici ; et pourtant , no fût-ce que par esprit de contradiction , je prévois des larmes, des maux de nerfs... Le diable soit des femmes!... Enfin, c'est é"al
INDIANA
je compte sur vous, mon cher Raymon, pour faire enlenilre raison à la mienne. Elle a contiance en vous; employez votre ascendant à l'empêcher de pleurer ; je déleste les pleurs. »
Raymon promit de revenir le lendemain annoncer à madame Dcimare la décision de son mari.
« C'est un vrai service que vous me rendrez, dit le colonel ; j'emmènerai Ralph à la ferme, aûn que vous soyez libre de causer avec elle. »
« Eh bien ! à la bonne heure 1 » pensa Raymon en s'en allant.
Les projets de M. Delmare s'accordaient assez avec le désir de Rnymon; il prévoyait que cet amour, qui chez lui tirait à sa fin, ne lui apjiorterait bientôt plus que tius im|iortunités et des tracasseries; il était bien aise de voir les événements s"arran2;er de manière à le préserver des suites fastidieuses et inévitables d'une intrigue épuisée. Il ne s'aijissait plus pour lui que de profiter des derniers moments d'exaltation de madame Delmare, et de laisser ensuite à son destin bénévole le soin de le débarrasser de ses pleurs et de ses reproches.
Il se rendit donc au Lagny le lendemain , avec l'intention d'amener à son apogée 1 enthousiasme de cette femme malheureuse.
« Savez-vous,Indiana, lui dit-il en arrivant, le rôle que votre mari m'Impose auprès de vous? Étrange commission , en vérité ! Il faut que je vous supplie de partir pour l'ile Bourbon , que je vous exhorte à me quitter, à m'arracher le cœur et la vie. Croyez-vous qu'il ait bien choisi son avocat? »
La' gravité sombre de madame Delmare imposa une sorte de respect aux artifices de liaymon.
« Pourquoi venez-vous me parler de tout ceci? lui ditelle. Craignez-vous que je me laisse ébranler? Avez-vous peur que j'obéisse? Rassurez-vous, Raymon, mon parti est pris; j'ai passé deux nuits à le retourner sous toutes les faces, je sais à quoi je m'expose; je sais ce qu'il faudra braver, ce qu'il faudra sacrifier, ce qu'il faudra mépriser ; je suis prête à franchir ce rude passage de ma destinée. Ne serez-vous point; mon appui et mon guide? »
Ravmon fut tenté d'avoir peur de ce sang-froid et de prendre au mot ces folles menaces; et puis il se retrancha dans l'opinion où il était qu'Indiana ne l'aimait point, et qu'elle appliquait maintenant à sa situation l'exagération de sentiments qu'elle avait puisée dans les livres. Il s'évertua à l'éloquence passionnée, à l'improvisation dramatique , afin de se maintenir au niveau de sa romanesque maîtresse, et il réussit à prolonger son erreur. Mais pour un auditeur calme et impartial , cette scène d'amour eût été la fiction théâtrale aux prises avec la réalité. L'enllure des sentiments, la poésie des iilées chez Raymon, eussent semblé une froide et cruelle parodie des sentiments vrais qu'Indiana exprimait si simplement: à l'un l'esprit, à l'autre le cœur.
Raymon , qui craignait pourtant un peu l'accomplissement'de ses promesses s'il ne minait pas avec adresse le plan de résistance qu'elle avait arrêté , lui persuada de teindre la soumission ou l'indifférence jusqu'au moment où elle pourrait se déclaier eu rébellion ouverte. Il fallait, avant de &e prononcer, lui dit-il, qu'ils eussent quitté le Lagny, afin d'éviter le scandale vis-à-vis des domestiques, et la dangereuse intervention de Ralph dans les allaires.
Mais Ralph ne quitta point ses amis malheureux. En vain il otfrit toute sa fortune, et son château de Bellerive, et ses rentes d'Angleterre, et la vente de sis plantations aux colonies; le colonel fut inflexible. Son amitié pour Halph avait diminué; il ne voulait plus rien lui devoir. Ralph, avec l'esprit et l'adresse de Raymon , eût pu le fléchir peut-être; mais quand il avait nettement déduit ses idées et déclaré ses sentiments, le pauvre baronnet croyait avoir tout dit, et il n'espérait jamais faire rétracter un
refus. Alors il afl'erma Bellerive, et suivit M. et madame Delmare à Paris, en attendant leur départ pour l'île Bourbon.
Le Lagny fut mis en vente avec la fabrique et les dépendances. L'hiver s'écoula triste et sombre pour madame Delmare. Raymon était bien à Paris, il la voyait bien tous les jours; il était attentif, affectueux; mais il restait à peine une heure chez elle. Il arrivait à la un du diiier, et, en même temps que le colonel sortait pour ses aS'aires, il sortait aussi pour aller dans le monde. Vous savez que le inonde était l'élément, la vie de Raymon ; il lui fallait ce bruit, ce mouvement, cette foule, pour respirer, pour ressaisir tout son esprit , toute son aisance , toute sa supériorité. Dans l'intimité il savait se faire aimable, dans le monde il redevenait brillant; et alors ce n'était plus l'homme a'une coterie, l'ami de tel ou tel autre : c'était l'homme d'intelligence qui appartient à tous et pour qui la société est une patrie.
Et puis Raymon avait des principes, nous vous l'avons dit. (juand il vit le colonel lui témoigner tant de confiance et d'amitié, le regarder comme le type de l'honneur et de la franchise, l'établir comme médiateur entre sa femme et lui , il résolut de justifier cette confiance, de mériter celte amitié, de réconcilier ce mari et cette femme, de repousser de la part de l'une toute préférence qui eût pu porter préjudice au repos de l'autre. Il redevint moral, vertueux et philosophe. Vous verrez pour combien de temps.
ludiana, qui ne comprit point cette conversion, souffrit horriblement de se voir négligée ; cependant elle eut encore le bonheur de ne pas s'avouer la ruine entière de ses espérances. Elle était facile à tromper; elle ne demandaii qu'à l'être, tant sa vie réelle était amère et désolée! Son mari devenait presque insoriable. En public il affectait le courage et l'insouciance stoïque d'un homme de cœur; rentré dans le secret do son ménage, ce n'était plus qu'un enfant irritable, rigoriste et ridicule. Iiidiana était la victime de ses ennuis, et il y avait, nous l'avouerons, beaucoup de sa propre faute. Si elle eût élevé la voix, si elle se fût plainte avec affection , mais avec énergie, Delmare, qui n'était que brutal , eût rougi de passer pour méchant. Rien n'était plus facile que d'altendrir son cœur et de dominer son caractère, quand on voulait descendre à son niveau et entrer dans le cercle d'idées qui étaient à la portée de son esprit. Mais Indiana était raide et hautaine dans sa soumission; elle obéissait toujours en silence, mais c'était le silence et la soumission de l'esclave qui s'est fait une vertu de la haine et un mérite de l'infortune. Sa résignation, c'était la dignité d'un roi qui accepte des fers et un cachot, plutôt que d'abdiquer sa couronne et de se dépouiller d'un vain titre. Une femme de l'espèce commune eût dominé cet homme d'une trempe vulgaire ; elle eût dit comme lui et se fût réservé le plaisir de penser autrement ; elle eût feint de respecter ses préjugés, et elle les eût foulés aux pieds en secret; elle leùt caressé et trompé. Indiana voyait beaucoup de femmes aj^ir ainsi; mais elle se sentait si au-dessus d'elles qu'elle eût rougi de les imiter. Vertueuse et chaste, elle se croyait dispensée de flatter son maître dans ses paroles, pourvu qu'elle le respectât dans ses actions. Elle ne voulait point de sa tendresse, parce qu'elle n'y pouvait pas répondre. Elle se fût regardée comme bien plus coupable de témoigner de l'amour à ce mari qu'elle n'aimait, pas , que d'en accorder à l'amant qui lui en inspirait. Tromper, c'était là le crime à ses yeux, et vingt fois par jour elle se sentait prête à déclarer qu'elle aimait Raymon; la crainte seule do perdre Raymon la retenait. Sa froide obéissance irritait le colonel bien plus que ne l'eût fait une rébellion adroite. Si son amour-propre eût souffert do n'être pas le maître absolu dans sa maison, il soutfrait bien davantage de l'être d'une façon odieuse ou ridicule. Il eût voulu convaincre, et il ne faisait que commander; régner, et il gouvernait. Parfois il donnait chez lui un ordre mal exprimé, ou bien il dictait sans réflexion des ordres nuisibles à ses propres intérêts. Madame Delmare les faisait exécuter sans examen, sans appel, avec l'indifférence du cheval aui traîne la charrue dans un
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sens ou dans l'autre. Delmare, envoyant le résultat de ses idées mal comprises, de ses volontés méconnues, entrait en fureur; mais quand elle lui avait prouvé d'un mot calme et ijlacial qu'elle n'avait fait qu'obéir strictement à ses arrêts, il était réduit à tourner sa colère contre lui-même. C'était pour cet homme, petit d'amour-propro et violent de sensations, une soulliauce cruelle, un aflront sanglant.
Alors il eût tué sa femme s'il eût été à Smyrne ou au Caire. Et pourtant il aimait au fond du cœur cette femme faible qui vivait sous sa dépendance et gardait le secret de ses torts avec une prudence religieuse. Il l'aimait ou il la plaignait, je no sais lequel. 11 eût voulu en être aimé; car il était vain do son éducation et de sa supériorité. Il se fût élevé à ses propres yeux si elle eût daigné s'abaisser jusqu'à entrer en caiiitulation avec ses idées et ses principes. Lorsqu'il [lénétrait chez elle le matin avec l'intention de la (picicllcr, il la trouvait quekiuefuis endormie, et il n'osait pas l'éveiller. Il la contemplait en silence; il s'effrayait de la délicatesse île sa constitution
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le la pâleur de ses joues, de l'air de calme mélancolique, le malheur résigné, qu'exprimait celle figure immobile
et muette. Il trouvait dans ses traits mille sujets de reproche, de remords, do colère et de crainte; il rougissait de sentir l'influence qu'un être si frêle avait exercée sur sa destinée, lui, homme de fer, accoutumé à commander aux autres, à voir marcher à un mot de sa bouche les lourds escadrons, les chevaux fougueux, les hommes de guerre.
Une femme encore enfant l'avait donc rendu malheureux 1 Elle le forçait de rentrer en lui-même, d'examiner ses volontés, d'en modifier beaucoup, d'en rétracter plusieurs, et tout cela sans daigner lui dire : « Vous avez tort; je vous prie de faire ainsi. » Jamais elle ne l'avait imploré, jamais elle n'avait daigné se montrer son égale et s'avouer sa compagne. Cette femme, qu'il aurait brisée dans sa main s'il eût voulu, elle était là, cliélive, rêvant d'un autre peut-être sous ses yeux, et le bravant jusque dans son sommeil. Il était tenté de l'étrangler, de la traîner i)ar les cheveux, de la fouler aux pieds pour la forcer de crier merci, d'implorer sa grAce; mais elle était si jolie, si mignonne et si blanche, qu'il .se prenait à avoir pitié d'elle, comme l'enfant s'attendrit à regarder l'oiseau qu'il voulait tuer. Et il pleurait comme une femme, cet
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homme de bronze , et il s'en allait pour qu'elle n'eût pas le triomphe de le voir pleurer. En vérité, je ne sais lequel était plus malheureux d'elle ou de lui. Elle était cruelle par vertu, comme il était bon par faiblesse; elle avait de trop la patience qu'il n'avait pas assez; elle avait les défauts de ses qualités , et lui les qualités de ses défauts.
Autour de ces deux êtres si mal assortis se remuait une foule d'amis qui s'efforçaient de les rapprocher, les uns par désœuvrement d'esprit, les autres par importance de caractère , d'autres par suite d'une affection mal entendue. Les uns prenaient parti pour la femme , les autres pour le mari. Ces gens-là se querellaient entre eux à l'occasion de M. et madame Delmare, tandis que ceux-ci ne se querellaient point du tout ; car, avec la systématique soumission d'Indiana , jamais, quoi qu'il fit, le colonel ne pouvait arriver à engager une dispute. Et puis venaient ceux qui n'y entendaient rien et qui voulaient se rendre nécessaires. Ceux-là conseillaient à madame Delmare la soumission, et ne voyaient pas qu'elle n'en avait que trop; d'autres conseillaient au mari d'être rigide et de ne pas laLsser tomber son autorité en quenouille. Ces derniers, gens épais, qui se sentent si peu de chose qu'ils
craignent toujours qu'on leur marche sur le corps, et qui prennent fait et cause les uns pour les autres, forment une espèce que vous rencontrerez partout, qui s'embarrasse continuellement dans les jambes d'autrui, et qui fait beaucoup de bruit pour être aperçue.
M. et madame Delmare avaient fait particulièrement des connaissances à Melun et à Fontainebleau. Ils retrouvèrent ces gens-là à Paris, et ce furent les plus âpres à la curée de médisance qui se faisait autour d'eux. L'esprit des petites villes est, vous le savez sans doute, le plus méchant qui soit au monde. Là, toujours les gens de bien sont méconnus, les esprits supérieurs sont ennemisnés du public. Faut-il prendre le parti d'un sot ou d'un manant, vous les verrez accourir. Avez -vous querelle avec quelqu'un, ils viennent y assister comme à un spectacle ; ils ouvrent les paris ; ils se ruent jusque sous vos semelles, tant ils sont avides de voir et d'entendre. Celui qui tombera, ils le couvriront de boue et de malédictions ; celui qui a toujours tort, c'est le plus faible. Faites-vous la guerre aux préjugés, aux petitesses, aux vices"? vo-s les insultez personnellement ; vous les attaquez dans ce .qu'ils ont de plus cher, vous êtes perfide et dangereux. 'V'ous
ITPOCDAPSIC ]. CUTI, 7 RVK SAMT-BENOlT. — R. PElAf IllI , Kt
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serez appelé en réparation devant les tribunaux par des gens dont vous ne savez pas le nom, mais que vous serez convaincu d'avoir désignés dans vos allusions malhonnéles. Que voulez-vous que je vous dise? Si vous en rencontrez un seul, évitez de marcher sur son ombre, même au coucher du soleil, quand l'ombre d'un homme a trente pieds d'étendue ; tout ce terrain-là appartient à l'homme des petites villes, vous n'avez pas le droit d'y poser le pied. Si vous respirez l'air qu'il respire, vous lui faites tort, vous ruinez sa santé ; si vous buvez à sa fontaine, vous la desséchez ; si vous alimentez le commerce de sa province, vous faites renchérir les denrées qu'il achète ; si vous lui offrez du tabac, vous l'empoisonnez; si vous trouvez sa fille jolie, vous voulez la séduire; si vous vantez les vertus privées de sa femme, c'est une troide ironie , au fond du cœur vous la méprisez pour son ignorance ; si vous avez le malheur de trouver un compliment à faire chez lui, il ne le comprendra pas, et il ira dire partout que vous l'avez insulté. Prenez vos pénates et transportez-les au fond des bois, au sein des landes désertes. Là seulement, et tout au plus, l'homme des petites villes vous laissera en repos.
Même derrière la multiple enceinte des murs de Paris, la petite ville vint relancer ce pauvre ménage. Des familles aisées de Fontainebleau et de Melun vinrent s'établir pour l'hiver dans la capitale , et y importèrent les bienfaits de leurs mœurs provinciales. Les coteries s'élevèrent autour de Dehnare et do sa femme, et tout ce qui est humainement possible fut tenté pour empirer leur position respective. Leur malheur s'en accrut, et leur muluidle opiniâtreté n'en diminua pas.
Ralph eut le bon sens de ne pas se mêler de leurs différends. Madame Delmare l'avait soupçonné d'aigrir son mari contre elle , ou tout au moins de vouloir expulser liaymon de son intimité; mais elle reconnut bientôt l'injuslice de ses accusations. La parfaite tranquillité du colonel à l'égard de M. de Ramière lui fut un témoignage irrécusable du silence de son cousin. Elle sentit alors le besoin de le remercier; mais il évita soigneusement toute explication à cet égard ; chaque fois qu'elle se trouva seule avec lui, il éluda ses tentatives et feignit de ne pas les comprendre. C'était un sujet si délicat, que madame Delmare n'eut pas le courage de forcer Ralph à l'aborder ; elle tâcha seulement, par ses soins alîectueux, par ses attentions fines et tendres, de lui faire comprendre sa reconnaissance; mais Ralpli eut l'air de n'y pas prendre garde, et la fierté d'Indiana souffrit de l'orgueilleuse générosité qu'on lui témoignait, lille craignit de jouer le rôle d'une femme coupable qui implore l'indulgence d'un témoin sévère; elle redevint froide et contrainte avec le pauvre Ralph. Il lui sembla que sa conduite, en cette occasion, était le complément de son égoïsme; ([u'il l'aimait encore, bien qu'il ne l'estlmâl plus ; qu'il n'avait besoin que de sa société pour se distraire, des habiluvies qu'elle lui avait créées dans son intérieur, des soins qu'elle lui prodiguait sans se lasser. Elle s'imagina que, du reste, il ne se souciait pas de lui trouver dos torts envers son mari ou envers elle-niôme. « Voilà bien son mépris pour les femmes, pensa-t-elle ; elles ne sont à ses yeux que des animaux domestiques, propres à maintenir l'ordre dans une maison, à préparer les repas ot à servir lo thé. Il ne leur fait pas l'honneur d'entrer en discussion avec elles; leurs faules ne peuvent pas l'atteinUre, iiourvu (ju'elles ne lui soient point personnelles, pourvu qu'elles ne dérangent rien aux habitudes iiiatéiielles do sa vie. Ralph n'a pas besoin démon cœur; pourvu que mes mains sachent apprêter sun i)uddiiig et faire résonner pour lui les cordes do lu harpe, que lui importent mon amour pour un autre, mes angoisses secrètes, mes impatiences mortelles sous lu joug qui m'écraso? Je suis sa servante, il no m'en demande pas davantage. ■
Indiana no faisait plus de reproches à Rayinon ; il so i défendait si mal qu'ullo avait peur do le trouver trop |
coupable. Il y avait une chose qu'elle redoutait bien plus que d'être trompée, c'était d'être abandonnée. Elle ne pouvait plus se passer de croire en lui, d'espérer l'avenir qu'il lui avait promis; o-ar la vie qu'elle passait entre M. Delmare et M. Ralph lui était devenue odieuse, et si elle n'eût compté se soustraire bientôt à la domination de ces deux hommes, elle se filt noyée aussi. Elle y pensait souvent; elle se disait que, si Raymon la traitait comme Noun , il ne lui resterai» plus d'autre ressource , pour échapper à un avenir insuppvw table, que de rejoindre Noun. Cette sombre pensée la suivait en tous lieux, et elle s'y plaisait. .
Cependant l'époque fixée pour le départ approchait. Le colonel semblait fort peu s'attendre à 'a résistance que sa femme méditait ; chaque jour il metwit ordre à ses affaires, chaque jour il se libérait d'une Ht ses créances ; c'étaient auiant de préparatifs que madam. Delmare regardait d'un œil tranquille, sûre qu'elle elai, de son courage. Elle s'aiiprètail aussi do son côté à lutter contre les difficultés. Ello chercha à se faire d'avance un appui de sa tante, madame de Carvajal ; elle lui exprima ses répugnances pour ce voyage ; et la vieille marquise, qui fondait (en tout bien tout honneur) un grand espoir d'ac/ialnndage pour sa société sur la beauté de sa nièce, déclara que lu devoir du colonel était de laisser sa femme en France ; qu'il y aurait de la barbarie à l'exposer aux fatigues et aux dangers d'une traversée, lorsqu'elle jouissait depuis si peu de temps d'une meilleure santé; qu'en un mol c était à lui d'aller travailler à sa fortune, à Indiana de rester auprès de sa vieille tante pour la soigner. M. Delmare considéra d'abord ces insinuations comme le radotage d'une vieille femme; mais il fut forcé d'y faire plus d'attention lorsque madame de Carvajal lui fit entendre clairement que son héritage était à ce prix. Quoique Di'Imaro aimât l'argent, comme un homme qui avait ardemment travaillé toute sa vie à en amasser, il avait de la fierté dans le caractère ; il se prononça avec fermeté, et déclara que sa femme le suivrait à tout risque. La marquise, qui ne pouvait croire que l'argent ne fût pas le souverain absolu de tout homme de bon sens, ne regarda pas cette réponse comme le dernier mot de M. Delmare; ello continua à encourager la résistance de sa nièce, lui proposant de la couvrir aux yeux du monde du manteau de sa responsabilité. Il fallait toute l'indélicatesse d'un esprit corrompu par l'intrigue et l'ambition, toute l'escobarderie d'un cœur déjeté par la dévotion d'apparat, pour pouvoir ainsi fermer les yeux sur les vrais mollis de rébellion d'Indiana. Sa passion pour M. de Ramière n'était .plus un secret que pour son mari; mais comme Indiana n'avait point encore donné prise au scandale, on se passait le secret tout bas, et madame de Carvajal en avait reçu la confidence de plus de vingt personnes. La vieille folle en était flattée ; tout ce qu'elle désirait, c'était de mettre sa nièce à la mode dans le monde , et l'amour de Raymon était un beau début. Ce n'était pourtant pas un caractère du temps de la régence que celui de madame de Carvajal ; la restauration avait donné une impulsion de vertu aux esprits de cette trempe ; et comme la conduite était exigée à la cour, la marquise ne haïssait rien tant que le scandale qui perd et qui ruine. Sous madame Dubarry elle eût été moins rigide dans ses principes; sous la Dau|)hine elle devint col/et monté. Mais tout ceci était pour les dehors, pour les apparences; elle gardait son im|irobatiun et son mépris pour les faules éclatantes, et, pour condamner une intrigue, elle en attendait toujours le résultat. Les infidélités qui ne passaient pas le seuil de la porte trouvaient grâce devant elle. Elle redevenait Esjiagnole pour juger les passions en deçà do la persionne; il n'y avait de coupable à ses yeux que ce qui s'uflichait dans la rue aux regards des passants. Aussi Indiana, passionnée et chaste, amoureuse et réservée, était un précieux sujet à produire et à exploiter ; une femme comme elle pouvait captiver les tôles culminantes do ce monde hypocrite, et résister aux dangers des plus délicates missions. Il y avait d'excellentes spéculations à tenter sur la re.>ponsabililé d'une âmo si pure et d'une tête si ardente. Pauvre Indiana! heureusement la fatalité
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de son destin passa toutes ses espérances , et l'eutraîna dans une voie de misère où l'affreuse prolection de sa tante n'alla point la chercher.
Raymon ne s'inquiétait point de ce qu'elle allait devenir. Cet amour était déjà arrivé pour lui au dernier degré du dégoût, à l'ennui. Ennuyer, c'est descendre aussi bas qu'il est possible dans le cœur de ce qu'on aime. Heureusement pour les derniers jours de son illusion, Indiana ne s'en doutait pas encore.
Un matin, en rentrant du bal, il trouva madame Delmare dans sa chambre. Elle y était entrée à minuit; depuis cinq grandes heures elle l'attendait. On était aux jours les plus froids de l'année; elle était là sans feu, la tète aj^ipuyée sur ses mains, soutîrant du froid et de l'inquiétude avec cette sombre patience que le cours de sa vie lui avait enseignée. Elle releva la tète quand elle le vit entrer, et Raymon , pétrifié de surprise , ne trouva sur son visage pâle aucune expression de dépit ou de reproche.
«Je vous attendais, lui dit-elle avec douceur; comme depuis trois jours vous n'êtes pas venu, et que dans cet intervalle il s'est passé des choses dont vous devez être informé sans retard, je suis sortie hier soir de chez moi pour venir vous les apprendre.
— C'est une imprudence incroyable! dit Raymon en refermant avec soin la porte sur lui ; et mes gens qui vous savent ici ! ils viennent de me le dire.
— Je ne me suis pas cachée, répondit-elle froidement; et quant au mot dont vous vous servez, je le crois mal choisi.
— J'ai dit imprudence , c'est folie que j'aurais dû dire.
— Moi, j'aurais dit courage. Mais n'importe; écoutez: M. Delmare veut partir pour Bordeaux dans trois jours, et de là pour les colonies. 11 a été convenu entre vous et moi que vous me soustrairiez à la violence s'il l'employait : il est hors de doute qu'il eu sera ainsi; car je me suis prononcée hier soir, et j'ai été enfermée dans ma chambre. Je me suis échappée par une fenêtre ; voyez, mes mains sont en sang. Dans ce moment on me cherche peut-être ; mais Ralph e?t à Bellerive, et il ne pourra pas diie où je suis. Je suis décioée à me cacher jusqu'à ce que M. Delmare ait pris le parti de m'abandonner. Avez-vuus songé à m'assurer une retraite , à préparer ma fuite ? 11 y a si longtemps que je n'ai pu vous voir seul que j'ignore où en sont vos dispositions ; mais un jour que je vous témoignais des doutes sur votre résolution , vous m'avez dit que vous ne conceviez pas l'amour sans la confiance; vous m'avez fait remarquer que jamais vous n'aviez douté de moi, vous m'avez prouve que j'étais injuste ; et alor» j'ai craint de rester au-dessous devons si je n'abjurais ces soupçons puérils et ces mille exigences de femmes qui rapetissent les amours vulgaires. J'ai supporté avec résignation la brièveté de vos visites , la gène de nos entretiens, l'empressement que vous sembliez mettre à éviter tout épanchement avec moi; j'ai gardé ma confiance en vous. Le ciel m'est témoin que lorsque l'inquiétude et l'épouvante me rongeaient le cœur, je les repoussais comme de criminelles pensées. Aujourd'hui, je viens chercher la récompense de ma foi ; le moment est venu : dites, acceptez-vous mes sacrifices?
La crise était si pressante que Raymon ne se sentit plus le courage de teindre. Désespéré, furieux de se voir pris dans ses propres pièges, il perdit la raison et s'emporta en malédictions brutales et grossières.
« Vous êtes une folle 1 s'écria-t-il en se jetant sur son fauteuil. Où avez-vous rêvé l'amour? dans quel roman à l'usage des femmes de chambre avez-vous étudié la société, je vous plie? »
Puis il s'arrêta, s'apercevant qu'il était par trop rude, et cherchant uans sa penaée les moyens de lui dire ces choses en d'autres termes et de la renvoyer sans outrage.
Mais elle était calme comme une personne préparée à tout entendre.
a i.onlinuez, dit-elle en croisant ses bras sur son cœur, dont les mouvements se paralysaient par degrés; je vous écoute, sans doute vous avez plus d'un mot a me dire. »
« Encore un effort d'imagination, encore une scène d'amour, » pensa Raymon. El se levant avec vivacité :
« Jamais ! s'écria-t-il , jamais je n'accepterai de tels sacrifices. Quand je t'ai dit que j'en aurais la force , je me suis vanté, Indiana, ou plutôt je me suis calomnié; car il n'est qu'un lâche qui puisse consentir à déshonorer la femme qu'il aime. Dans ton ignorance de la vie, lu n'as pas compris l'importance d'un pareil dessein , et moi , dans mon désespoir de te perdre , je n'ai pas voulu y réfléchir...
— La réflexion vous revient bien vite 1 dilrelle en lui retirant sa main qu'il voulait prendre.
— Indiana, reprit-il, ne vois-tu pas que tu m'imposes le déshonneur en te réservant l'héro'isme, et que tu me condamnes parce que je veux rester digne de ton amour? Pourrais-tu ni'aimer encore, femme ignorante et simple, si je sacrifiais la vie à mon plaisir, ta réputation à mes intérêts?
— Vous dites des choses bien contradictoires, dit Indiana; si, en restant près de vous, je vous donne du bonheur, que craignez-vous de l'opinion ? Tenez-vous plus à elle qu'à moi?
— Eh! ce n'est pas pour moi que j'y tiens, Indiana!...
— C'est donc pour moi? J'ai prévu vos scrupules, et, pour vous affranchir de tout remords, j'ai pris l'initiative ; je n'ai pas attendu que vous vinssiez m'arracherde mon ménage, je ne vous ai pas mémo consulté pour franchir à jamais le seuil de ma maison. Ce pas décisif, il est fait, et votre conscience ne peut vous le reproclier. A l'heure qu'il est, Raymon , je suis déshonorée. En votre absence, j'ai compté a cette pendule les heures qui consommaient mon opprobre; et maintenant, quoique le jour naissant trouve mon front aussi pur qu'il l'était hier, je suis une femme perdue dans l'opinion publique. Hier, il y avait encore de la compassion pour moi dans le cœur des femmes; aujourd'hui, il n'y aura plus que des mépris. J'ai pesé tout cela avant d'agir.
— Abominable prévoyance de femme ! » pensa Raymon ; et puis, luttant contre elle comme il eut fait contre un recors qui seiait venu le saisir dans ses meubles :
« Vous vous exagérez l'importance de votre démarche, lui dit-il d'un ton caressant et paternel. Non , mon amie, tout n'est pas perdu pour une étourderie. J'imposerai silence à mes gens...
— Imposerez-vous silence aux miens, qui sans doute me cherchent avec anxiété dans ce moment-ci? Et mon mail? pensez-vous qu'il me garde paisiblement le secret? pensez- vous qu'il veuille me recevoir demain, quand j'aurai passé toute une nuit sous votre toit? Me conseillerez-vous de retourner me mettre à ses pieds et de lui demander, en signe de grâce, qu'il veuille bien me remettre au cou la chaîne sous laquelle s'est brisée ma vie et flétrie ma jeunesse? Vous consentiriez sans regret à voir rentrer sous la domination d'un autre cette iemme que vous aimiez tant, quand vous êtes maitre de son sort , quand vous pouvez la garder toute votre vie dans vos bras, quand elle est là en votre pouvoir, vous offrant d'y rester toujours ! Vous n'auriez pas quelque répugnance, quelque frayeur à la rendre tout a l'heure a ce maitre implacable qui ne l'attend peut-être que pour la tuer? »
Une idée rapide traversa le cerveau de Raymon. Le moment était venu de dompter cet orgueil de femme, ou il ne viendrait jamais. Elle \ enait lui offrir tous les sacrifices dont il ne voulait pas, et elle se tenait là devant lui avec la confiance hautaine qu'elle ne courait d'autres dangers que ceux qu'elle avait prévus. Raymon imaginait un mojen de se débariasser de son importun dévouement ou d'en tirer quelque chose. Il était trop l'ami de Delmare, il devait trop d'égards à la confiance de (-et homme pour lui ravir sa femme ; il devait se contenter de la séduire.
u Tu as raison, mon Indiana, s'écria-t-il avec fou, tu me rends à moi-même, tu réveilles mes transports , que l'idée de tes dangers et la crainte de te nuire avaient glacés. Pardonne à ma puérile sollicitude et comprends tout ce qu'elle renferme de tendresse et de véritable amour.
IN DIANA
Mais la douce voix fait frémir tout mon sang, tes paro'es brûlantes versent du feu dans mes veines; pardonne, |)ardonne-moi d'avoir pu songer à autre chose qu'à cet ineffable instant où je te possède. Laisse-moi oublier tous les daiiters qui nous pressent et te remercier à genoux du bonheur que tu m'apportes; laisse-moi \ivre tout entier dans cette heure de délices que je passe a tes pieds et que tout mon sang ne paierait pas. Qu'il \ienne donc te ravir à mes transports, ce mari stupide qui l'enfeime et s'endort sur sa grossière violence"? qu'il vienne t'arracher de mes bras, toi mon bien, ma vie ! Désormais tu ne lui appartiens plus ; tu es mon amante, na compagne, ma maîtresse!... »
En plaidant ainsi, Raymon s'exalta peu à peu, comme il avait coutume de faire en plaidant ses passions. La situation était puissante, romanesque; elle offrait des dangers. Raymon aimait le péril en véritable descendant d'une rare de preux. Chaque bruit qu'il entendait dans la rue lui semblait ètie l'approche du mari venant réclamer sa femme et le sang de son rival. Chercher les voluptés de l'amour dans les émotions excitantes d'une telle position était un plaisir digne de Raymon. Pendant un quart d'heure il aima passionnément madame Delmare; il lui prodigua les séductions d'une éloquence brûlante. 11 fut vraiment puissant dans son langage et vrai dans son jeu, cet homme dont la tète ardente traita il l'amour comme un art d'agrémenl. 11 joua la passion a s'y tromper luimême. Honte à cette femme imbécile! Elle s'abandonna avec délices à ces trompeuses démonstrations; elle se sentit heureuse, elle rayonna d'espérance et de joie; elle parilrnna tout, elle faillit tout accorder.
Mais liayinon se perdit lui-même par trop de précipitation. S'il eût porté l'art jusqu'à prolonger vingt-quatre heures de plus la situation où Ind ana était venue se risquer, elle élait à lui peut-être. Mais le jour se levait vermeil et brillant; il jetait des torrents de lumière dans l'api'artement, et le bruit du dehors croissait à chaque instant. Raymon lança un regard sur la pendule , (|ui marquait sept heures, u II est temps d'en finir, pensa-til ; d'un instant à l'autre Delmare peut arriver, et il faut qu'auparavant je la détermine à rentrer de bon gré cluz elle. » Il devint plus pressant et moins tendre; la pâleur de ses lèvres trahissait le tourment d'une impatience plus impérieuse (]ue délicate. U y avait delà brusquerie el piesque de la colère dans ses baisers. Indiaiia eut peur. Un bon ange étendit ses ailes sur cette ûme chancelante et troublée ; elle se réveilla et repoussa les attaques du vire égoi'sle et froid.
« Laissez-moi, dit-elle; je ne veux pas céder par faiblesse ce que je veux pouvoir accorder par amour ou par reconnaissance. Vous ne pouvez pas avoir besoin de preuves de mon affection ; c'en est une assez grande que ma présence ici, et je vous apporte l'avenir avec moi. Mais laissez-moi garder toute la force de ma conscience pour lutter contre les obstacles puissants qui nous séparent encore ; j'ai besoin de sto'icisme et de calme.
— De quoi me parlez-vous? » dit avec colère Raymon, (pli ne l'éioulait pas et qui s'indignait de sa résistance.
VA, perdant tout à fait la tète dans cet instant de souffrance et de dé|)it, il la repoussa rudement, marcha dans la chambre la poitrine oppressée, la tête en feu : puis il prit une carafe et avala un grand verre d'eau qui calma tout d'un coup son déli.'-e et refroidit son amour. Alors il la regarda ironiquement et lui dit :
(I Allons, Madame, il est temps de vous retirer. »
Un rayon de lumière vint enlin éclairer Indiana et lui montrer à nu lame de Raymon.
•1 Vous avez raison , » dit-elle ; et elle se dirigea vers la porte.
a Prenez donc votre manteau et votre boa , lui dit-il en l'arrêtant.
— Il est vrai, répondit-elle, ces traces de ma présence pourraient vous compromettre.
— Vous êtes une enfant, lui dit-il d'un ton patelin en lui mettant son manteau avec un soin puéril ; vous savez bien que je vous aime ; mais vraiment vous prenez plaisir à me torturer, et vous me rendez fou. Attendez que
j'aille demander un fiacre. Si je le pouvais, je vous reconduirais jusque chez vous; mais ce serait vous perdre.
— Et croyez-vous donc que je ne sois pas déjà perdue? dit-elle avec amertume.
— Non, ma chérie, répondit Raymon , qui ne demandait plus qu'à lui persuader de le laisser tranquille. On ne s'est pas aperçu de votre absence, puisqu'on n'est (las encore venu vous demander ici. Quoiqu'on m'eût soupçonné le dernier, il élait nalurel d'aller faire des perquisitions chez toutes les personnes de votre connaissance. Et puis vous pouvez aller vous mettre sous la protection de votre tante : c'est même le parti que je vous conseille de prendre ; elle conciliera tout. Vous serez censée avoir passé la nuit chez elle... »
Madame Delmare n'écoutait pas , elle regardait d'un air stupide le soleil large et rouge qui montait sur un horizon de toils élincelanls. Raymon essaya de la tirer de cette préoccupation. Elle reporta ses yeux sur lui , mais elle sembla ne pas le reconnaître. Ses joues avaient une teinle verdâtre, et ses lèvres sèches semblaient paralysées.
Raymon eut peur. Il se rappela le suicide de l'autre , et, dans son effroi, ne sachant que devenir, craignant d'être deux fois criminel à ses pro|)ie3 yeux, mais se sentant Irop épuisé d'esprit pour réussir à la tromper encore, il l'assit doucement sur son fauteuil , l'enferma, et monta a l'appartement de sa mère.
11 la trouva éveillée; elle avait coutume de se lever de bonne heure, par suite des habitudes d'activité laborieuse qu'elle avait contractées dans l'émigration , et qu'elle n'avait point perdues en recouvrant son opulence.
En voyant Raymon pâle, agité, entrer si tard chez elle en costume de bal, elle comprit qu'il se débattait contre une des crises fréquentes de sa vie orageuse. Elle avait toujours été sa ressource et son salut dans ces agitations, dont la trace n'était restée douloureuse et profonde que dans son cœur de mère. Sa vie s'était flétrie et usée de tout ce que la vie de Raymon avait acquis et recouvré. Le caractère de ce fils impétueux et f.oid, raisonneur et passionné i était une conséquence de son inépuisable amour et de sa tendresse généreuse pour lui. Il eût été meilleur avec une mère moins bonne; mais elle l'avait habitué à profiter de tous les sacrifices qu'elle consentait à lui faire : elle lui avait appris à établir el à vouloir son pro|)re bien-être aussi ardemment, aussi fortement qu'elle le voulait. Parce qu'elle se croyait faile pour le préserver de tout chagrin et pour lui immoler tous ses intérêts, il s'était accoutumé a croire que le monde entier était fait pour lui, et devait venir se placer dans sa main à un mot de sa mère. A force de générosité, elle n'avait réussi qu'à former un cœur égofste.
Elle pâlit, cette pauvre mère, et. se soulevant sur son lit , elle le regarda avec anxiété. Son regard lui disait déjà : « Que puis-je faire pour toi ? où faut-il que je coure?
— Manière, lui dit-il en saisissant la main sèche et diaphane qu'elle lui tendait, je suis horriblement malheureux, j'ai besoin de vous. Délivrez-moi des maux qui m'assiègent. J'aime madame Delmare, vous le savez...
— Je ne le savais pas, dit madame de Raniière d'un Ion de tendre reproche.
— Ne cherchez pas à le nier, ma bonne mère , dit Raymon, qui n'avait pas de temps à perdre ; vous le saviez, et voire admirable délicatesse vous empêchait de m'en parler la première. V.h bien ! cette femme me met au désespoir, et ma tête se perd.
— Parle donc, dit madame de Ilamière avec la vivacité juvénile que lui donnait l'ardeur de son amour maternel.
— Je ne veux rien vous cacher, d'autant plus que cetic fois je ne suis pas coupable. Depuis plusieurs mois je cherche à calmer sa tète romanesque et à la ramener à SCS devoirs ; mais tous mes soins ne servent qu'à irriter
INDIANA
cette soif de dangers, ce besoin d'aventures (|ni fermente dans le cerveau des femmes de son pays. A l'heure où je vous parle , elle est ici , dans ma chambre, malgré moi, et je ne sais comment la décider à en sortir.
— Malheureuse enfant ! dit madame de Ramière en s'habillant à la hâte. Elle si timide et si douce I Je vais la voir, lui parler ! c'est bien cela que tu viens me demander, n'est-ce pas ?
— Oui ! oui ! dit Raymon, que la tendresse de sa mère attendrissait lui-même; allez lui faire entendre le langage de la raison et de la bonté. Islle aimera sans doute ia vertu dans votre bouche ; elle se rendra peut-être à vos caresses; elle reprendra de l'empire sur elle-même, l'infortunée ! elle souffre tant ! n
Raymon se jeta dans un fauteuil et se mit à pleurer, tant les émotions diverses de celte matinée avaient agité ses nerfs. Sa mère pleura avec lui , et ne se décida à descendre qu'après l'avoir forcé de prendre quelques gouttes d'éther.
Elle trouva Indiana qui ne pleurait pas, et qui se leva d'un air calme et digne en la reconnaissant. Elle s'attendait si peu à cette contenance noble et forte, qu'elle se sentit embarrassée devant cette jeune femme , comme si elle lui eût manqué d'égards en venant ia surprendre dans la chambre de son tiis.
Alors elle céda à la sensibilité profonde et vraie de son cœur, et elle lui tendit les bras avec effusion. Madame Dcimare s'y jeta; son désespoir se brisa en sanglots amers, et ces deux femmes pleurèrent longtemps dans le sein l'une de l'autre.
Mais quand madame de Ramière voulut parler, Indiana l'arrêta.
« Ne me dites rien. Madame, lui dit-elle en essuyant ses larmes, vous ne trouveriez aucune parole qui ne me fît du mal. Votre intérêt et vos caresses suffisent à me prouver votre généreuse affection ; mon coeur est soulagé autant qu'il peut l'être. Maintenant je me retire ; je n'ai pas besoin de vos instances pour comprendre ce que j'ai à faire.
— ."Vussi ne suis-je pas venue pour vous renvoyer, mais pour vous consoler, dit madame de Ramière.
— Je ne puis être consolée, répondit-elle en l'embrassant; aimez-moi, cela me fera un peu de bien ; mais ne me parlez pas. Adieu, Madame; vous croyez en Dieu, priez-le pour moi.
— Vous ne vous en irez pas seule ! s'écria madame de Ramière : je veux vous reconduire moi-même chez votre mari , vous justifier, vous défendre et vous protéger.
— Généreuse femme ! dit Indiana en la pressant sur son cœur, vous ne le pouvez pas. Vous ignorez seule le secret de Raymon ; tout Paris en parlera ce soir, et vous joueriez un rôle déplacé dans cette histoire. Laissez-moi en supporter seule le scandale, je n'en souffrirai pas longtemps.
— Que voulez-vous dire ? Commettriez-vous le crime d'attenter à votre vie? Chère enfant! vous aussi, vous croyez en Dieu.
— Aussi, Madame, je pars pour l'île Bourbon dans trois jours.
— Viens dans mes bras, ma fille chérie, viens, que je te bénisse. Dieu récompensera ton courage...
— Je l'espère, » dit Indiana en regardant le ciel.
Madame de Ramière voulut au moins envoyer chercher une voiture; mais Indiana s'y opposa. Elle voulait rentrer seule et sans bruit. En vain la mère de Raymon s'elfraya de la voir, si affaiblie et si bouleversée, entreprendre à pied cette longue course.
«J'ai de la force, lui répondit-elle; une parole de Raymon a suffi pour m'en donner. »
Elle s'enveloppa dans son manteau, baissa son voile de dentelle noire, et sortit de l'hôtel par une issue dérobée dont madame de Ramière lui montra le chemin. Aux premiers pas qu'elle lit dans la rue, elle sentit ses jambes tremblantes prêtes à lui retuser le service; il lui semblait à chaque instant sentir la rude main de son mari furieux la saisir, la renverser et la traîner dans le ruis-
seau. Bientôt le bruit du dehors, l'insouciance des figures qui se croisaient autour d'elle, et le froid pénétrant du malin, lui rendirent la force et la tranquillité, mais une force douloureuse, et une tranquillité morne , semblable à celle qui s'étend sur les eaux de la mer, et dont le matelot clairvoyant s'effraie plus que des soulèvements de la tempête. Elle descendit le quai depuis l'Institut jusqu'au Corps-Législatif ; mais elle oublia de traverser le pont, et continua à longer la rivière, absorbée dans une rêverie stupide, dans une méditation sans idées, et poursuivant l'action sans but de marcher devant elle.
Insensiblement elle se trouva au bord de l'eau , qui charriait des glaçons à ses pieds et les brisait avec un bruit sec et froid sur les pierres de la rive. Cette eau verdàlre exerçait une force attractive sur les sens d'Indiana. On s'accoutume aux idées terribles; à force do les admettre, on s'y plaît. Il y avait si longtemps que l'exemple du suicide de Noun apaisait les heures de son désespoir, qu'elle s'était fait du suicide une sorte de voluplé tentatrice. Une seule pensée, une pensée religieuse, l'avait empêchée de s'y arrêter définitivement ; mais dans cet instant aucune pensée complète ne gouvernait plus son cerveau épuisé. Elle se rappelait à peine que Dieu existât, que Raymon eût existé, et elle marchait, se rapprochant toujours de la rive, obéissant à l'instinct du malheur et au magnétisme de la souffrance.
Quand elle sentit le Iroid cuisant de l'eau qui baignait déjà sa chaussure, elle s'éveilla comme d'un état de somnambulisme, et, cherchant des yeux où elle était, elle vit Paris derrière elle, et la Seine qui fuyait sous ses pieds, emportant dans sa masse huileuse le rellet blanc des maisons et le bleu grisâtre du ciel. Ce mouvement continu de l'eau et l'imniobililé du sol se confondirent dans ses perceptions troublées, et il lui sembla que l'eau dormait et que la terre fuyait. Dans ce moment de verlige, elle s'appuya contre un mur, et se pencha, fascinée, VOIS ce qu'elle prenait pour une masse solide.... Mais les aboiements d'un chien, qui bondissait autour d'elle, vinrent la distraire et apporter quelques instants de relard à l'accomplissement de son dessein. Alors un homme qui accourait, guidé par la voix du chien, la saisit par le corps, l'entraîna, et la déposa sur les débris d'un bateau abandonnée la nve. Elle le regarda en face et ne le reconnut pas. 11 se mit à ses pieds, détacha son manteau dont il l'enveloppa, prit ses mains dans les siennes pour les réchauffer, et l'appela par son nom. Mais son cerveau élait trop faible pour faire un effort : depuis quarantehuit heures elle avait oublié de manger.
Cependant, lorsque la chaleur revint un peu dans ses membres engourdis, elle vit Ralph à genoux devant elle, qui tenait ses mains et épiait le retour de sa raison.
« Avez-vous rencontré Noun? » lui dit-elle.
Puis elle ajouta, égarée par son idée fixe :
" Je l'ai vue passer sur ce chemin (et elle montrait la rivière). J'ai voulu la suivre, mais elle allait trop vile, et je n'ai pas la force de marcher. C'était comme un cauchemar. »
Ralph la regardait avec douleur. Lui aussi sentait sa tête se briser et son cerveau se fendre.
a Allons-nous-en, lui dit-il.
«.4llons-nous-en, répondit-elle, mais auparavant cherchez mes pieds, que j'ai égarés là sur ces cailloux. »
Ralph s'aperçut qu'elle avait les pieds mouillés et paralysés par le froid. Il l'emporta dans ses bras jusqu'à une maison hospitalière, où les soins d'une bonne femme lui rendirent la connaissance. Pendant ce temps, Ralph envoya prévenir M. Delmare que sa femme était retrouvée ; mais le colonel n'était point rentré chez lui lorsque cette nouvelle y arriva. Il continuait ses recherches avec une rage d'inquiétude et de colère Halph, mieux avi.-iê, s'était rendu déjà chez M. de Kamière ; mais il avait trouvé Raymon ironique et froid qui venait de se mettre au lit. Alors il avait pensé à Noun, et il avait suivi la rivière dans un sens . tandis que son domeslique l'explorait dans l'autre. Ophélia avait saisi aussitôt la trace de sa maîtresse , et elle avait guidé rapidement sir Ralph au lieu où il l'avait trouvée.
INDIANA
Lorsque Indiana ressaisit la mémoire de ce qui s'était passé pendant cette nuit misérable, elle chercha vainement à retrouver celle des instants de son délire. Elle n'aurait donc pu expliquer à son cousin quelles pensées la dominaient une heure auparavant; mais il les devina, cl com[)ril l'état de son cœur sans l'inierroger. Seulement il lui prit la main et lui dit d'un ton doux, mais solennel :
« Ma cousine , j'exige de vous une promesse : c'est le dernier témoignage d'amitié dont je vous importunerai.
— Parlez , répondit-elle ; vous obliger est le dernier bonheur qui me reste.
— Kh bien ! jurez-moi, reprit Ralph, de ne plus avoir recours au suicide sans m'en prévenir. Je vous jure sur l'honneur de ne m'y opposer en aucune manière. Je ne tiens qu'à être averti ; quant au reste , je m'en soucie aussi peu que vous, et vous savez que j'ai eu souvent la même idée...
— Pourquoi me parlez-vous de suicide? dit madame Delmare ; je n'ai jamais voulu attenter à ma vie. Je crains Dieu ; sans cela !...
— Tout à l'heure, Indiana, quand je vous ai saisie dans mes bras, quand cette pauvre bête (et il caressait Ophélia) vous a retenue par votre robe, vous aviez oublié Dieu et fout l'univers , votre cousin Ralph comme leS autres »
Une larme vint au bord de la paupière d'Indiana. Elle pressa la main de sir Ralph.
«Pourquoi m'avez -vous arrêtée? lui dit-elle tristement; je serais maintenant dans le sein de Dieu, car je n'éiais pas coupable , je n'avais pas la conscience de ce que je faisais...
— Je l'ai bien vu, et j'ai pensé qu'il valait mieux se donner la mort avec réflexion. Nous en reparlerons si vous voulez ... »
Indiana tressaillit. La voiture qui les conduisait s'arrêta devant la maison où elle devait retrouver son mari. Elle n'eut pas la force de monter les escaliers ; Ralph la porta jusque dans sa chambre. Tout leur domestique élait réduit à une femme de service, qui était allée commenter la fuite de madame Delmare dans le voisinage, et à Leliévre, qui, en désespoir de cause, avait été s'informera la Morgue des cadavres apportés dans la matinée. Ralph resta donc auprès de madame Delmare pour la soigner. Elle était en proie à de vives soutfrances lorsque la sonnette rudement ébranlée annonça le retour du colonel. Un frisson de terreur et de haine parcourut tout son sang. Elle prit brusquement le bras de son cousin :
« Écoutez, Ralph, lui dit-elle, si vous avez un peu d'attachement pour moi , vous m'épargnerez la vue de cet homme dans l'état oîi je suis. Je ne veux pas lui fiiire pitié, j'aime mieux sa colère que sa compassion... N'ouvrez pas, ou renvoyez-le; dites-lui que l'on ne m'a pas retrouvée... »
Ses lèvres tremblaient, ses bras se contractaient avec une énergie convulsive jwur retenir Ralph. Partagé entre deuxsenliments contraires, le pauvre baronnet ne savait quel parti prendre. Delmare secouait la sonnette à la briser, et sa femme était mourante sur son fauteuil.
« Vous ne songez qu'à sa colère, dit enlin Ralph, vous ne songez pas à ses tourments, à son inquiétude ; vous croyez toujours qu'il vous hait... Si vous aviez vu sa douleur ce matin I... »
Indiana laissa retomber son bras avec accablement, et Ralph alla ouvrir.
« Elle est ici? cria le cx)lonel en entrant. Mille sabords de Dieu ! j'ai assez couru pour la retrouver ; je lui suis fort obligé du joli métier qu'elle me fait faire? Le ciel la confonde! Je ne veux pas la voir, car je la tuerais.
— Vous ne songez pas qu'elle vous entend , répondit Ralph à voix basse. Elle est dans un état ;\ ne pouvoir supporter aucune émotion pénible. Modérez-vous.
— yingt-cin(| mille malédiciions! hurla le colonel, j'en ai bien supporté d'autres, moi, depuis ce malin. Bien m'a pris d'avoir les nerfs comme des câbles. Où est, s'il vous plaît, le plus froissé, le plus fatigué, le plus justement malade d'elle ou de moi? Et oCi l'avez- vous
' trouvée? que faisait-elle? Elle est cause que j'ai outra- ' geusement traité cette vieille folle de Carvajal qui me faisait des réponses ambiguës, et s'en prenait à moi do celte belle équipée... Malheur! je suis éreinlé! »
En parlant ainsi de sa voix rauque et dure, Delmare s'était jeté sur une chaise dans l'antichambre; il essuyait son front baigné do sueur malgré le froid rigoureux de la saison ; il racontait en jurant ses fatigues , ses anxiétés, ses souffrances ; il faisait mille questions, et heureusement il n'écoutait pas les réponses, car le pauvre Ralph ne savait pas mentir, et il ne voyait rien dans ce qu'il avait à raconter qui put apaiser le colonel. Il restait assis sur une table, impassible et muet comme s'il eût été absolument étranger aux angoisses de ces deux personnes, et cependant plus malheureux de leurs chagrins qu'ellesmêmes.
Madame Delmare , en entendant les imprécations de son mari , se sentit plus forte qu'elle ne s'y attendait. Elle aimait mieux ce courroux qui la réconciliait avec elle-même, qu'une générosité qui eût excité ses remords. Elle essuya la dernière trace de ses larmes, et rassembla un resle de force qu'elle ne s'inquiétait pas d'épuiser en un jour, tant la vie lui pesait. Quand son mari l'aborda d'un air impérieux et dur, il changea tout d'un coup de visage et de ton, et se trouva contraint devant elle, maté par la supériorité de son caractère, 11 essaya alors d'être digne et froid comme elle ; mais il n'en put jamais venir à bout.
« Daignerez-vous m'apprendre. Madame, lui dit-il, où vous avez passé la matinée et peut-être la nuit? »
Ce peut-être apprit à madame Delmare que son absence avait été signalée assez tard. Son courage s'en augmenta.
» Non, Monsieur, répondit-elle, mon intention n'est pas de vous le dire. »
Delmare verdit de colère et de surprise.
a En vérité, dit-il d'une voix chevrotante, vous espérez me le cacher?
— J'y tiens fort peu , répondit elle d'un ton glacial. Si je refuse de vous répondre, c'est absolument pour la forme. Je veux vous convaincre que vous n'avez pas le droit de ra'adresser cette question.
— Je n'en ai pas le droit, mille couleuvres ! Qui donc est le maître ici, devons ou de moi? qui donc, porte une jupe et doit filer une quenouille? Prétendez- vous ni'ôler la barbe du menton? Cela vous sied bien, femmelette !
— Je sais que je suis l'esclave et vous le seigneur. La loi de ce pays vous a fait mon maître. Vous pouvez lier mon corps, garrotter mes mains, gouverner mes actions. Vous avez le droit du plus fort, et la société vous le confirme ; mais sur ma volonté , Monsieur, vous ne pouvez rien , Dieu seul peut la courber et la réduire. Cherchez donc une loi, un cachot, un instrument de supplice qui vous donne prise sur elle ! c'est comme si vous vouliez manier l'air et saisir le vide.
— Taisez-vous , sotte et impertinente créature ; vos phrases de roman nous ennuient.
— Vous pouvez m'imposer silence, mais non m'empêcher do penser.
— Orgueil imbécile, morgue de vermisseau! vous abusez de lu pitié qu'on a de vous ! Mais vous verrez bien qu'on peut dompter ce grand caractère sans se donner beaucoup de peine.
— Je ne vous conseille pas de le tent«r, votre repos en souffrirait, votre dignité n'y gagnerait rien.
— Vous croyez? dit-il en'iui meurtrissant la main entre son index et son pouce,
— Je le crois, • dit-elle sans changer de visage. Ralph fil deux pas , prit le bras du colonel dans sa
main de fer, et le lit ployer comme un ro.-eau on lui disant d'un ton pacifique :
« Je vous prie do ne pas toucher à un cheveu de cette femme. »
Delmare eut envie do se jeter sur lui ; mais il sentit qu'il avait tort, et il ne craignait rien tant au monde que de rougir de lui-même. 11 le repoussa en se contentant de lui dire :
INDIANA
« ^lèlez-vous de vos affaires. »
Puis revenant à sa femme :
« Ainsi, Madame, lui dit-il en serrant ses bras contre sa poitrine pour résister à la tentation de la frapper, vous entrez en réolle ouverte contre moi, vous refusez de me suivre à l'ile Bourbon, vous voulez vous séparer. Eb bien ! mordieu ! moi aussi...
— Je ne le veux plus, répondit-elle. Je le voulais hier, c'était ma volonté ; ce ne l'est plus ce matin. Vous avez usé de violence en m'enfermant dans ma chambre : j'en suis sortie par la fenêtre pour vous prouver que ne pas régner sur la volonté d'une femme c'est exercer un empire dérisoire. J'ai passé quelques heures hors de votre domination ; j'ai été respirer l'air de la liberté pour vous montrer que vous n'êtes pas moralement mon maître et que je ne dépends que de moi sur la terre. En me promenant, j'ai réfléchi que je devais à mon devoir et à ma conscience de revenir me placer sous votre patronage ; je l'ai fait de mon plein gré. iMon cousin m'a accompagnée ici, et non pas ramenée. Si je n'eusse pas voulu le suivre, il n'aurait pas su m'y contraindre, vous l'imaginez bien. Ainsi , Monsieur, ne perdez pas votre temps à discuter avec ma conviction ; vous ne l'influencerez jamais, vous en avez perdu le droit dès que vous avez voulu y prétendre par la force. Occupez-vous du départ ; je suis prèle à vous aider et à vons suivre, non pas parce que telle est votre volonté, mais parce que telle est mon intention. Vous pouvez me condamner, mais je n'obéirai jamais qu'à moi-même.
— J'ai pitié du dérangement de votre esprit, » dit le colonel en haussant les épaules.
Et il se retira dans sa chambre pour mettre en ordre ses papiers, fort satisfait, au dedans de lui, de la résolution de madame Delmare, et ne redoutant plus d'obstacles; car il respectait la parole de cette femme autant qu'il méprisait ses idées.
Raymon, cédant à la fatigue, s'élait endormi profondément, après avoir reçu fort sèchement sir Ralph , qui était venu prendre des informations chez lui. Lorsqu'il s'éveilla , un sentiment de bien-être inonda son âme ; il songea que la crise principale de cette aventure était enfin passée. Depuis longtemps il avait prévu qu'un instant viendrait le mettre au."; prises avec cet amour de femme, qu'il faudrait défendre sa liberté contre les exigences d'une passion romanesque , et il s'encourageait d'avance à combattre de telles prétentions. Il avait donc franchi, enfin, ce pas difficile : il avait dit non. Il n'aurait plus besoin d'y revenir, car les choses s'étaient passées pour le mieux. Indiana n'avait pas trop pleuré, pas trop insisté. Elle s'était montrée raisonnable; elle avait compris au premier mot, elle avait pris son parti vite et fièrement.
Raymon était fort content de sa providence ; car il en avait une à lui, à laquelle il croyait en bon fils et sur laquelle il comptait pour arranger toutes choses au détriment des autres plutôt qu'au sien propre. Elle l'avait si bien traité jusque là qu'il ne voulait pas douter d'elle. Prévoir le résultat de ses fautes et s'en inquiéter, c'eût été à ses yeux commettre le crime d'ingratitude envers le Dieu bon qui veillait sur lui.
Il se leva très-latigué encore des efforts d'imagination auxquels l'avaient contraint les circonstances de celte scène pénible. Sa mère rentra; elle venait de s'informer auprès de madame de Carvajal de la santé et de la disposition d'esprit de madame Delmare. La marquise ne s'en était point inquiétée; elle était pourtant dans un trèsgrand chagrin quand madame de Ramière l'interrogea adroitement. Mais la seule chose qui l'eût frappée dans la disparition de madame Delmare, c'était le scandale qui allait en résulter. Elle se plaignit très-amèrement de sa nièce, que la vaille elle élevait aux nues; et madame de Ramière comprit que, par cette démarche, la malheureuse Indiana s'était aliéné à jamais sa parente et perdait le seul appui naturel qui lui restât.
^ Pour qui eût connu le fond de l'âme de la marquise, ce n'eiU pas été une grande perte ; mais madame de Carvajal passait, même aux yeux de madame de Ramière, pour une vertu irréprochable. Sa jeunesse avait été enveloppée des mystères de la prudence ou perdue dans le tourbillon des révolutions. La mère de Raymon pleura sur le sort d'Indiana et chercha à l'excuser; madame de Carvajal lui dit avec aigreur « qu'elle n'était peut-être pas assez désintéiejsée dans cette aS'aire pour en juger.
— Mais que deviendra donc cette malheureuse jeune femme? dit madame de Ramière. Si son mari l'opprime, qui la protégera?
— Elle deviendra ce qu'il plaira à Dieu, répondit la marquise; pour moi, je ne m'en mêle plus, et je ne veux jamais la revoir, r
Madame de Ramière, inquiète et bonne, résolut de savoir à tout prix des nouvelles de madame Delmare. Elle se fit conduire au bout de la rue qu'elle habitait, et envoya un domestique questionner le concierge, en lui recommandant de tâcher de voir sir Ralph s'il était dans la maison. Elle attendit le résultat de cette tentative dans sa voiture, et bientôt Ralph lui-même vint l'y trouver.
La seule personne, peut-être, qui jugeât bien Ralph, c'était madame de Ramière; quelques mots suffirent entre eux pour comprendre la part mutuelle d'intérêt sincère et purqu'ils avaient dans cette atlaire. Ralph raconta ce qui s'était passé dans la matinée ; et comme il n'avait que des soupçons sur les circonstances de la nuit, il ne chercha pas à les confirmer. Mais madame de Ramière crut devoir l'informer de ce qu'elle en savait, le meitant de moitié dans son désir de rompre cette liaison funeste et impossible. Ralph, qui se sentait plus à l'aise devant elle qu'il ne l'était vis-à-vis de personne, laissa paraître sur ses traits une altération profonde en recevant cette confidence.
«Vous dites. Madame, murmura-t-il en réprimant comme un frisson nerveux qui parcourut ses veines, qu'elle a passé la nuit dans votre hôtel?
— Une nuit solitaire et douloureuse, sans doute. Raymon, qui n'était certes pas coupable de complicité, n'est rentré qu'a six heures, et à sept il est venu me trouver (tour m'engager à calmer l'esprit de cette malheureuse enfant.
— Elle voulait quitter son mari ! elle voulait se perdre d'honneur I reprit Ralph les yeux fixes , et dans une étrange préoccupation de cœur. Elle l'aime donc bien, cet homme indigne d'elle !... »
Ralph oubliait qu'il parlait à la mère de Raymon.
« Je m'en doutais bien depuis longtemps, continua-til ; pourquoi n'ai-je pas prévu le jour où elle consommerait sa perte. Je l'aurais tuée auparavant. »
Ce langage dans la bouche de Ralph surprit étrangement madame de Ramière: elle croyait parler à un homme calme et indulgent, elle se repentit d'avoir cru aux apparences.
a Mon Dieu ! dit-elle avec effroi, la jugerez-vous donc aussi sans miséricorde? l'abandonnerez-vous comme sa tante? Etes-vous donc tous sans pitié et sans pardon? Ne lui restera-t-il pas un ami après une faute dont elle a déjà tant soufl'ert?
— Ne craignez rien de pareil de ma part, Madame, répondit Ralph; il y a six mois que je sais tout, et je n'ai rien dit. J'ai surpris leur premier baiser, et je n'ai point jeté M. de Ramière à bas de son cheval; j'ai croisé souvent dans les bois leurs messages d'amour, et je ne les ai point déchirés à coups de fouet. J'ai rencontré M. de Ramière sur le pont qu'il traversait pour aller la trouver; c'était la nuit, nous étions seuls, et je suis fort quatre fois comme lui; pourtant je n'ai pas jeté cet homme dans la rivière; et quand, après l'avoir laissé fuir, j'ai découvert qu'il avait trompé ma vigilance, qu'il s'était introduit chez elle, au lieu d'enfoncer les portes et de le lancer par la fenêtre, j'ai été paisiblement les avertir de l'approche du mari , et sauver la vie de l'un afin de sauver l'honneur de l'autre. Vous voyez bien, .Madame, que je suis clément et miséricordieux. Ce malin je tenais cet homme sous ma main ; je savais bien qu'il était la cause
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Djiis ce raomeiJl de vcrligc, clic s'spp'.ij.i conire un mur (Page 53.]
do tous nos maux , cl si je n'avais pas le droit de l'accuser sans preuves, j'avais au moins le pouvoir de lui chercher dispute pour son air arrogant et railleur. Eh bien! j'ai supporté des dédains insultants, parce que je savais que sa mort tuerait Indiana ; je l'ai laissé se rendormir sur l'autre flanc, taudis qu'Indiana, mourante et folle, était au bord de la Seine, [)rète à rejoindre l'autre victime .. Vous voyez, Madame, que je pratique lu patience avec les gens que je hais et l'indulgence avec ceux que j'aime. »
Madame de Ramière, assise dans sa voiture vis-à-vis de Halph, le contemplait avec ime surprise mêlée de frayeur. Il était si différent de ce qu'elle l'avait toujours vu, qu'elle pensa presque à la possibilité d'une subite aliénation mentale. L'allusion qu'il venait de faire à la mort de Noun la confirmait dans cetle idée; car elle ignorait absolument celte histoire, et prenait les mots échappés à l'indignation de Hal[)h pour un fragment de pensée étrangère à son sujet. Il était en effet dans une de ces situations violentes qui se présentant au moins une fois dans la vie des hommes les plus rai.sonnables, et qui tiennent de si près à la folie qu un degré de plus les porterait à
la fureur. Sa colère était cependant pûle et concentrée comme celle dos tempéraments froids ; mais elle était profonde comme celle des âmes nobles, et l'étrangelé de cetle disposition, prodigieuse chez lui , en rendait ï aspect terrible.
Madame de Ramière prit sa main et lui dit avec douceur :
« Vous souffrez beaucoup, mon cher monsieur Ralph , car vous me faites du mal sans remords; vous oubliez que l'homme dont vous parlez est mon fils, et que ses torts, s'il en a , doivent déchirer mon cœur encore plus que le vôtre. »
Ralph revint aussitôt à lui-même, et, baisant la main de madame de Ramière avec une effusion d'amitié dont le témuignage était presque aussi rare que celui de sa colère :
« Pardonnez-moi, Madame, lui dit-il; vous avez raison , je souffre beaucoup, et j'oublie ce que je devrais respecter. Oubliez vou.s-méme l'amertume que |e viens de laisser paraître ; mon cœur saura la renfermer encore. »
Madame de Ramière, quoique rassurée par celte réponse, gardait une secrète inquiétude en voyant la haine
IN DIANA
Je vou
is prie (le ne P' inuclk'r un cheveu de celte feiiiiue. (
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profonde que Ralph nourrissait pour son fils. Elle essaya de l'excuser aux yeux de son ennemi ; il l'arrêta.
« Je devine vos pensées, Madame, lui dit-il; mais rassurez-vous, nous ne sommes pas destinés à nous revoir de sitôt, M. de Raniiere et moi. Quant à ma cousine, ne vous repentez pas de m'avoir éclairé. Si tout le monde l'abandonne, je jure qu'au moins un ami lui restera, »
Madame de Ramière, en rentrant chez elle vers le soir, trouva Raymon qui chauffait voluptueusement ses pieds enveloppés de panloulles de cachemire, et qui prenait du thé pour achever de dissiper les agitations nerveuses de la matinée. Il était encore abattu par ces prétendues émotions ; mais de douces pensées d'avenir ravivaient son âme : il se sentait enfin redevenu libre, et il se livrait entièrement à de béates méditations sur ce précieux état qu'il avait l'habitude de garder si mal.
« Pourquoi suis-je destiné, se disait-il, à m'ennuyer sitôt dans cette inettable liberté d'esprit qu'il me faut toujours racheter si chèrement? Quand je me sens pris aux pièges d'une femme, il me tarde de les rompre, afin de reconquérir mon repos et ma tranquillité d'âme. Que je
sois maudit si j'en fais le sacrifice de si tôt ! Les chagrins que m'ont suscités ces deux créoles me serviront d'avertissement , et je ne veux plus avoir affaire qu'à de légères et moqueuses Parisiennes., à de véritables femmes du monde. Peut-être ferais-je bien de me marier pour faire une fin , comme on dit... »
Il était plongé dans ces bourgeoises et commodes pensées, quand sa mère entra émue et latiguée.
« Elle se porte mieux, lui dit-elle ; lout s'est bien passé, j'espère qu'elle se calmera...
— Qui? !> demanda Raymon, réveillé en sursaut dans ses châteaux en Espagne.
Cependant il songea le lendemain qu'il lui restait encore une tâche à remplir; c'était de regagner l'estime, sinon l'amour de cette femme. Il ne voulait pas qu'elle pût se vanter de l'avoir quitté; il voulait qu'elle se persuadât avoir cédé à l'ascendant de sa raison et de sa généiosiié. Il voulait la dominer encore après l'avoir repoussée; et il lui écrivit :
« Je ne viens pas vous demander pardon , mon amie, de quelques paroles cruelles ou audacieuses échappées au délire de mes sens. Ce n'est pas dans le désordre de
INDIANA
la fièvre qu'on peut former une idée complète et Texprimer d'une manière convenable. Ce n'est pas ma faute si je ne suis pas un dieu , si je ne puis maîtriser auprès de vous l'ardeur de mon sang qui bouillonne, si ma lète s'égare, si je deviens fou. Peul-étre aurais-je le droit de me plaindre du féroce sang-froid avec lequel vous m'avez condamné à d'affreuses tortures sans jamais en prendre aucune pitié ; mais ce n'est pas votre faute non plus. Vous étiez trop parfaite pour jouer en ce monde le même rôle que nous, créatures vulgaires, soumises aux passions humaines, esclaves de noire organisation grossière. Je vous l'ai dit souvent, Indiana, vous n'êtes pas femme, et quand j'y songe dans le calme de mes pensées, vous êtes un aiige. Je vous adore dans mon cœur comme une divinité. Mais, hélas ! auprès de vous souvent le vieil homme a repris ses droits. Souvent, sous le souffle embaimié de vos lèvres, un feu cuisant est venu dévorer les miennes; souvent, quand, me penchant vers vous, mes cheveux ont effleuré les vôtres, un frisson d'indicible volupté a parcouru toutes mes veines, et alors j'ai oublié que vous étiez une émanation du ciel, un rêve des féliciiés éternelles, un ange détaché du sein de Dieu pour guider mes pas en cette vie et pour me raconter les joies d'une au:re existence. Pourquoi, pur esprit, avais-tu pris la forme tentatrice d'une femme? Pourquoi, ange de lumière, avais-tu revêtu les séduclions de l'enfer? Souvent j'ai cru tenir le bonheur dans mes bras, et tu n'étais que la vertu.
a Pardonnez-moi ces regrets coupables, mon amie; je n'étais point digne de vous, et peut-être, si vous eussiez consenti ci descendre jusqu'à moi , eussions-nous été plus heureux l'un et l'autre. Mais mon infériorité vous a fait continuellement souffrir, et vous m'avez fait des crimes des vertus que vous aviez.
« Maintenant que vous m'absolvez, j'en suis certain, car la perfection implique la miséricorde, laissez-moi élever ei>core la voix pour vous remercier et vous bénir. Vous remercier !... Oh non , ma vie, ce n'est pas le mot : car mon âme est plus déchirée que la vôtre du courage qui vous arrache de mes bras. Mais je vous admire; et , tout en pleurant, je vous félicite. Oui, mon Indiana, ce sacrifice héroïque, vous avez trouvé la force de l'accomplir. Il m'arrache le cœur et la vie, il désole mon avenir, i il ruine mon existence. Eh bien , je vous aime encore assez pour le supporter sans me plaindre ; car mon bonheur n'est rien , c'e?t le vôtre qui est tout. Mon honneur, je vous le sacrifierais mille fois; mais le vôtre m'est plus cher que toutes les juies que vous m'auriez données. Oh non! je n'eusse (las joui d'un tel sacrifice. En vain j'aurais essayé de m'clonrdir à force d'ivresse et de transports, en vain vous m'eussiez ouvert vos brus pour m'eiiivrcrdo voluptés célestes, le remords serait venu m'y chercher; il aurait empoisonné tous mes jours, et j'aurais été plus humilié que vous du mépris des hommes. 0 Dieu ! vous voir abaissée et flétrie par moi ! vous voir déchue de CL'tie vénération qui vous entoure! vous voir insultée dans mes bras, et ne pouvoir laver cette offense ! Car en vain j'eusse versé tout mon sang pour vous ; je vous eusse vengée peut-être, mais jamais justifiée. Mon ardeur à vous défendre eût été contre vous une accusation de plus ; ma mort, une preuve irrécusable de votre crime. Pauvre Indiana , je vous aurais perdue! Oh ! que je serais malheureux!
•i Partez donc, ma bien-aimée ; allez sous un autre ciel recueillir les fruits de la vertu et de la religion. Dieu nous récompensera d'un tel effort; car Dieu est bon. Il nous réunira dans une vie plus heureuse, et peut-être même... I mais celte pensée est encore un crime ; pourlant jo ne peux pas me défendre d'espérer !... Adieu, Indiana, adieu ; - vous voyez bien que notre amour est un forfait!... llelas! mon âme est brisée. Où tiouverais-je la force do vous dire adieu ! »
llaymon porta lui-même cotte lettre chez madame Delmaro; mais elle se renferuia dans sa chambre cl refusa de le voir. Il quitta donc celle mai^on après avoir glissé sa lettre à la femme de service, et embras.-é cordialement le mari. En laissant derrière lui la dernière marche de
l'escalier, il se sentit plus léger qu'à l'ordinaire; le temps était plus doux , les femmes plus belles , les boutiques plus étincelantes : ce fut un beau jour dans la vie de Raymon.
Madame Delmare serra la lettre toule cachetée dans un coffre qu'elle ne devait ouvrir qu'aux colonies. Elle voulut aller dire adieu à sa tante ; sir Ralph s'y opposa avec une obstination absolue. Il avait vu madame de Carvajal; il savait qu'elle voulait accabler Indiana de reproches et de mépris ; il s'indignait de cette hypocrite sévérité, et ne supportait pas l'idée que madame Delmare allât s'y expo?er.
Le jour suivant, au moment où Delmare et sa femme allaient monter en diligence, sir Ralph leur dit avec son aplomb accoutumé :
0 Je vous ai souvent fait entendre , mes amis, que je désirais vous suivre ; mais vous avez refusé de me comprendre ou de me répondre. Voulez-vous me permettre de partir avec vous?
— Pour Bordeaux? dit M. Delmare.
— Pour Bourbon, répondit M. Ralph.
— Vous n'y songez pas, reprit M. Delmare; vous ne pouvez ainsi transporter votre établissement au gré d'un ménage dont l'avenir est incertain et la situation précaire ; ce serait abuser lâchement de votre amitié que d'accepter le sacrifice de toute votre vie et l'abnégation de votre position sociale. Vous êtes riche, jeune, libre ; il faut vous remarier, vous créer une famille...
— Il ne s'agit pas de cela , répondit froidement sir Ralph. Comme je ne sais pas envelopper mes idées dans des mois qui en altèrent le sens, je vous dirai franchement ce que je pense. Il m'a semblé que depuis six mois votre amilié à tous deux s'était refroidie à mon égard. Peut-être ai-je eu des torts que l'épaisseur de mon jugement m'a empêché d'apercevoir. Si je me trompe, un mot de vous suffira pour me rassurer; permettez-moi de vous suivre. Si j'ai démérité auprès de vous, il est temps de me le dire; vous ne devez pas, en m'abandonnant, me laisser le remords de n'avoir pas réparé mes fautes. »
Le colonel fut si ému de cette na'i've et généreuse ouverture qu'il oublia toutes les susceptibilités d'amourpropre qui l'avaient éloigné de son ami. Il lui tendit la main , lui jura que son amitié était plus sincère que jamais, et qu'il ne refusiiit ses offres que par discrétion.
Madame Delmare gardait le silence. Ralph fit un effort pour obtenir un mot de sa bouche.
0 Et vous, Indiana, lui dit-il d'une voix étouffée, avezvous encore de l'amitié pour moi? »
Ce mot réveilla toule l'atfcclion filiale, tous les souvenirs d'enfance , toutes les habitudes d'intimité qui unissaient leurs cœurs. Ils se jetèrent en pleurant dans les bras l'un de l'autre, et Ralph faillit s'évanouir; car dans ce corps robuste, dans ce tempérament calme et réservé, fermentaient des émotions puissantes. 11 s'assit pour ne pas tomber, resta quelques instants silencieux et pâle; puis il saisit la main du colonel dans une des siennes, et celle de sa femme dans l'autre.
« A celte heure de séparation peut-être éternelle, leur dit-il , soyez francs avec moi. Vous refusez ma proposition de VOIS accompagner à cause de moi et non à cause de vous?
— Je vous jure sur l'honneur, dit Delmare, qu'en vous refusant je sacrifie mon bonheur au vôtre.
— Pour moi , dit Indiana , vous savez que je voudrais ne jamais vous quitter.
— A Dieu no plaise que je doute de votre sincérité dans un pareil moment! répondit Ralph; votre parole me suffit, je suis content de vous deux. »
Et il disparut.
Six semaines après, le brick la Coraly mettait à la voile dans le port do Bordeaux. Ralph avi»-' «V.rit à ses amis qu'il serait dans celte villo veis les derniei* ;<>cr? do leur station , mais, selon sii coutume, dans un st\le si laconiipie, qu'il était impos>ible de savoir s'il avait l'intention de leur dire un dernier adieu ou celle de les accompagner. Ils l'attendirent vainement jusqu'à la dernière heure, et le capitaine donna le signal du départ sans
INDIANA
que lialph eût paru. Quelques presseutimenls sinistres vinrent ajouter à la douleur morne qui pesait sur l'àme d'Indiana , lorsque les dernières maisons du port s'effacqrent dans la verdure de la côte. Elle frémit de songer qu'elle était désormais seule dans l'univers avec ce mari qu'elle lia'i'ssait, qu'il faudrait vivre et mourir avec lui sans un ami pour la consoler, sans un parent pour la protéger contre sa domination violente...
Mais, en se retournant, elle vit sur le pont, derrière elle, la paisible et bienveillante figure de Ralph qui lui souriait.
« Tu ne m'abandonnes donc pas, toi? lui dit-elle en se jetant à son cou toute baignée do larmes.
— .lamaisl » répondit Italph en la pressant sur sa poitrine.