‹ Œuvres illustrées de George SandChapitre 17 sur 78 · IX 1)1 AXA · texte numérisé non relu

IX 1)1 AXA

En M]6iiic lOLups il lovôii son aviron. (l'ag; C3 )

« Tu m'MltcnJais! s"éc['i;i-t elle i-n toiiibanl .<ur ses genoux cl en nppuyant sa tète défaillante sur le sein de Itaymon; tu avais compté lis mois, les jours! Tu savais que le temps était passé, mais tn savais aussi que je ne pouvais pas manquer à Ion iippel... C'est toi qui m'as appelée, me voilà , me voilà ; je me meurs! »

Ses idées se confondirent dans son cerveau; elle resta quelque temps silencieuse,haletanle, incapable de parler, de penser.

lit puis elle rouvrit les yeux, reconnut Raynion comme au sortir d'un rêve, fit un cri de joie et de frénésie, et se colla à ses lèvres, folle, ardente cl heureuse. Il était pâle, muet, immobile, frappé do la foudre.

— Ileconnais-moi donc, s'écriat-elle ; c'est moi , c'est ton Indiana, c'est ton esclave que tu as rappelée de l'exil et qui est venue de trois mille lieues pour l'aimer et te servir; c'est la compagne de ton choix qui a tout quitté, tout risqué, tout bravé pour l'apporter cet inslant CJO joie! tu es heureux, tu es conlenl d'elle, dis? J'attends ma récomijense ; un mot, un baiser, je serai payée au centuple. »

Mais Raymon ne répondait rien; son admirable pré-

sence d'esprit l'avait abandonné, il était écrasé de surprise, de remords et de terreur en voyant celle femme à ses pieds; il cacha sa tôte dans ses rnains et désira la mort.

« Mon Dieu! mon Dieu! lu ne me parles pas, lu ne m'embrasses pas, tu ne me dis rien I s'écria madame Delmare en élreignanl les genoux de liaymon coniro sa poitrine; lu ne peux donc pas? Le bonheur fait mal; il lue, je le sais bien ! Ah ! lu souffres, tu étouffes, je t'ai surpris trop brusquement! l'essaie donc do me regarder; vois comme je suis pâle, comme j'ai vieilli , comme j'ai souffert! Mais c'est pour loi, et tu ne m'en aimeras que mieux! Dis-moi un mot, un seul, Raymon.

— .le voudrais pleurer, dit Raymon d'une voix étouffée.

— El moi aussi , dit-elle en couvrant ses mains de baisers. .4h ! oui, cela ferait du bien. Pleure, pleure donc dans mon sein, j'essuierai tes larmes avec mes baisers; je viens pour te donner du bonheur, pour être loul ce que lu voudras, la compagne, ta servante ou la maîtresse. .Jadis j'ai été bien cruelle, bien folle, bien égoïste; je l'ai fait bien souffrir, cl je n'iji pas voulu comprendre que j'exigeais au delà de les forces. Mais depuis J'ai réfléchi ,

IN DIANA

Et Lanre de Nangy cnlra ( Page 7J.)

et puisque tu ne crains pas de braver l'opinion avec moi , je n'ai plus le droit de te refuser aucun sacrifice. Dispose de moi , de mon sang , de ma vie ; je S'iis à toi corps et âme. J'ai fait trois mille lieues pour fapparlenir, pour te dire cela; prends-moi, je suis ion bien, tu es mon mailre. »

Je ne sais quelle infernale idée traversa brusquement le cerveau de Raymon. Il tira son visage de ses mains contractées, et regarda Indiana avec un sang-froid diabolique ; puis un sourire terrible erra sur ses lèvres et fit étinceler ses yeux, car Indiana était encore belle.

« D'abord il faut te cacher, lui dit-il en se levant.

— Pourquoi me cacher ici"? dit-elle; n'es-tu pas le maître de m'accueillir et de me protéger, moi qui n'ai plus que toi sur la terre, et qui sans toi serais réduite à mendier sur la voie publique? Va, le monde même ne peut plus le faire un crime de m'aimer; c'est moi qui ai tout pris sur mon compte. ..c'est nioil... .Mais où vas-tu? » s'écria-t-elle en le voyant marcher vers la porte.

Elle s'attacha à lui avec la terreur d'un enfant qui ne veut pas être laissé seul un instant, et se traîna sur ses genoux pour le sui're.

Il voulait aller fermer la porte à double tour; mais il était trop tard. Elle s'ouvrit avant qu'il eût pu y porter la main, et Laure de Nangy entra, parut moins étonnée que choquée, ne laissa pas échapper une exclamation, se baissa un peu pour regarder en clignotant la femme qui était tombée à demi évanouie par terre ; puis avec un sourire amer, froid et méprisant:

« Madame Delmare, dit-elle, vous vous plaisez, ce me semble, à mettre trois personnes dans une étrange situation; mais je vous remercie de m'avoir donné le rôle le moins ridicule, et voici comme je m'en acquitte. Veuillez vous retirer. « L'indignation rendit la force à Indiana; elle se leva haute et puissante.

a Quelle est donc cette femme? dit-elle à Raymon , et de quel droit me donne-t-elle des ordres chez vous?

— Vous êtes ici chez moi , Madame, reprit Laure...

— Mais parlez donc, .Monsieur' s'écria Indiana en secouant avec rage le bras du malheureux ; dites-moi donc si c'est là votre maîtresse ou votre femme?

— C'est ma femme, répondit lîaymon d'un air hébété.

— Je pardonne a votre incertitude, dit madame de Ramière avec un sourire cruel. Si vous fussiez restée où le

INDIANA

devoir marquait votre place, vous auriez reçu un billet de faire part du mariage de monsieur. Allons, Raymon, ajouta-t-elle d'un ton d'aménité caustique, je [irends pitié de votre embarras ; vous êtes un peu jeune; vous sentirez , j'espère, qu'il faut plus de prudence dans la vie. Je vous laisse le soin de terminer cette scène absurde. J'en rirais si vous n'aviez pas l'air si malheureux. »

En parlant ainsi elle se relira, assez satisfaite de la dignité qu'elle venait de déployer, et triomphant en secret de la position d'infériorité' et de dépendance où cet incident venait de placer son mari vis-à-vis d'elle.

Quand Indiana retrouva l'usage de ses sens , elle était seule dans une voiture fermée, et roulai! avec rapidité vers Paris.

A la barrière, la voilure s'arrêta; un domcsliquc, que madame Delmare reconnut pour l'avoir vu autrefois au service de Raymon , vint à la portière demander où il fallait descendre madame. Indiana jeta machinalement le nom de l'hôtel et de la rue où elle était descendue la veille. En arrivant elle se laissa tomber sur une chaise et y resta jusqu'au lendemain malin , sans songer à se mettre au lit, sans vouloir faire un mouvement, désireuse de mourir, mais trop brisée, trop inerte pour avoir la force de se tuer. Elle pensait qu'il était impossible de vivre après de telles douleurs, et que la mort viendrait bien d'elle-même la chercher. Elle resta donc ainsi tout le jour suivant, sans prendre aucun aliment, sans répondre au peu d'offres de service qui lui furent faites.

Je ne sache pas qu'il soit rien do plus horrible que le séjour d'un hôtel garni à Paris, surtout lorsque, comme celui-là , il est situé dans une rue étroite et sombre, et qu'un jour terne et humide rampe comme à regret sur les plafonds enfumés et sur les vitres dépolies. Et puis, il y a dans l'aspect de ces meubles étrangers à vos habitudes, et sur lesquels voire regard désœuvré cherche en vain un souvenir et une sympathie, quelque chose qui glace et qui repousse. Tous ces objets qui n'appartiennent pour ainsi dire à personne, à force d'appartenir à fous ceux qui passent; ce local où nul n'a laissé de trace de son passage qu'un nom inconnu, quelquefois abandonné sur une carte dans le cadre de la glace; cet asile mercenaire qui abrita tant do pauvres voyageurs, tant d'étrangers isol's, qui no fut hospitalier à aucun d'eux; qui vit passer indifféremment tant d'agitations humaines et qui n'en sait rien raconter; ce bruit de rue, discord et incessant, qui ne vous permet pas méine do dormir pour échapper au chagrin ou à l'ennui : ce sont là des sujets de dégoût cl d'humeur pour celui même qui n'apjiorte point en ce lieu l'horrible situation d'esprit de madame Delmare. Pauvre provincial (|ui avez quitté vos champs, votre ciel , votre verdure, votre maison et votre tamille, pour venir vous enfermer dans ce cachot de l'esprit et du cœur, voyez Paris, ce beau Paris, que vous aviez rêvé si merveilleux ! voyez-le s'étendre là-bas, noir de boue et de pluie, bruyant, infect et rapide comme un torrent de fange! Voilà celte orgie j/erpéluelle, toujours brillante et parfumée, qu'on vous avait promise; voilà ces plaisirs enivrants, ces surprises saisissantes, ces trésors de la vue, de l'oufe et du goût qui devaient se disputer vos sens bornés et vos facultés impinssantcs à les savourer tous à la fois! Voyez là-bas courir, toujours pressé, toujours soucieux, le Parisien affable, prévenant, hospitalier, qu'on vous avait dépeint ! Fatigué avant d'avoir parcouru cette mouvante population et ce dédale inextricable, vous vous rejelez, accablé d'effroi, dans le riant local d'un hôtel garni , où , après vous avoir installé à la hâte, l'unique domestique d'une maison souvent immense vous laisse seul mourir en paix , si la fatigue ou le chagrin vous Ole la force de vaquer aux mille besoins de la vie.

Mais être femme et se trouver là repousséc de tous, à trois mille lieues de toute alToction hinnaine; se (ronver là manquant d'argent, ce qui est- bien pis que d'être abandonné dans 1 immensité d'un désert sans eau; n'a-

voir pas, dans tout le cours de sa vie, un souvenir de bonheur qui no soit empoisonné ou tari, dans tout l'avenir un espoir d'existence possible, pour se distraire de l'insipidité de la situation présente, c'est le dernier degré de la misère et de l'abandon. Aussi madame Delmare, n'essayant pas de lutter contre une destinée remplie, contre une vie brisée et anéantie, se laissa ronger par la faim . par la fièvre et par la douleur, sans proférer une plainte, sans verser une larme, sans tenter un effort pour mourir une heure plus tôt, pour souffrir une heure de moins.

On la trouva par terre, le lendemain du second jour, roidie par le froid , les dents serrées, les lèvres bleues, les yeux éteints; cependant elle n'était pas morte. La maîtresse du logis examina l'intérieur du secrétaire, et le voyant si peu garni, délibéra si elle n'enverrait pas à l'hôpital cette inconnue qui n'avait certainement pas de quoi acquitter les frais d'une maladie longue et dispendieuse. Cependant, comme c'était une fenmie remplie d'humanité, elle la fit mettre au lit, et envoya chercher un médecin , afin de savoir de lui si la maladie durerait plus de deux jours. Il s'en présenta un qu'on n'avait pas été chercher.

Indiana, en ouvrant les yeux, le trouva à son chevet. Je n'ai pas besoin de vous dire son nom.

« Ah ! c'e^t toi 1 c'est loi ! s'écria-t-elle en se jetant mourante dans son soin. Tu es mon bon ange, toi! Mais tu viens trop tard , je ne puis plus rien pour toi que mourir en te bénissant.

— Vous ne mourrez point, mon amie, répondit Ralph avec émolion ; la vie peut encore vous sourire. Les lois qui s'opposaient à votre bonheur n'enchaîneront plus désormais votre affection. J'eusse voulu détruire l'invincible charme jeté sur vous par un homme que je n'aime ni n'estime; mais cela n'est point en mon pouvoir, et je suis las de vous voir souffrir. Votre existence a été affreuse jusqu'ici ; elle ne peut pas le devenir davantage. D'ailleurs, si mes tristes prévisions se réalisent, si le bonheur que vous avez rêvé doit être de courle durée, du moins vous l'aurez connu quelque temps, du moins vous ne mourrez pas sans l'avoir goûté. Je sacrifie donc toutes mes répugnances. La destinée qui vous jette isolée entre mes bras m'impose envers vous les devoirs de tuteur et de père. Je viens vous annoncer que vous êtes libre , et que vous pouvez unir votre sort à celui de M. de Ramière. Delmare n'est plus. »

Des larmes coulaient lentement sur les joues de Ralph tandis qu'il parlait. Indiana se redressa brusquement sur son lit, et tordant ses mains avec désespoir :

(I Mon époux est mort ! s'écria-t-elle ; c'est moi qui l'ai tué ! Et vous me parlez d'avenir et de bonheur, comme s'il en était encore pour le cœur qui se déteste et se méprise ! Mais sachez bien que Dieu est juste, et que je suis maudite ! M. de Ramière est marié. »

Elle retomba épuisée dans les bras de son cousin. Ils ne purent reprendre cet entretien que plusieurs heures après.

« Que votre conscience justement troublée se rassure, lui dit Halph d'un ton solennel, mais doux et triste. Delmare était frappé à mort cpianil vous l'avez abandonné; il ne s'est point éveillé du sommeil où vous l'avez laissé, il n'a point su votre fuite, il est mort sans vous maudire et sans vous pleurer. Vers le matin, en .sortant de l'assoupissement où j'étais tombé, auprès de son lit, je trouvai sa figure ^iolctte, son sommeil lourd et brûlant : il était déjà frappé d'apoplexie. Je courus à voire chambre, je fus surpris de no vous y pas trouver; mais je n'avais pas le temps de chercher les motifs de votre absence; je ne m'en suis sérieusement alarmé (ju'après la mort de Delmare. Tous les secours de l'art furent inutiles, le mal fit d'elTrayants progrès ; une heure après il expira dans mes bras sans retrouver l'usage do ses sens. Cependant, au dernier moment, son âme appesantie et glacée sembla faire un effort pour se ranimer; il chercha ma main qu'il prit pour la vôtre; car les t-ienncs étaient déjà raides et insensibles; il s'efforça de la serrer, et il mourut en bégayant votre nom.

INDIANA

— J'ai recueilli ses dernières paroles, ditindiana d'un air sombre ; au moment où je le quittais pour toujours, il me parla dans son sommeil : « Cet homme te perdra, » m'a-t-il dit. Ces paroles sont là, ajouta-t-elle en portant une mainà son cœur et l'autre à son cerveau.

— Quand j'eus la force de distraire mes yeux et ma pensée de ce cadavre , poursuivit Ralph , je songeai à vous; à vous, Indiana, qui désormais étiez libre et qui ne pouviez pleurer votre maître que par bonté de cœur ou par reliiiion. J'étais le seul à qui la mort enlevât quelque chose, car j'étais son ami , et, s'il n'était pas toujours sociable, du moins n'avais-je pas de rival dans son cœur. Je craignis pour vous l'effet d'une trop prompte nouvelli", et j'allai vous attendre à l'entrée de la case, pensant que vous ne farderiez pas à revenir de votre promenade matinale. J'attendis longtemps. Je ne vous dirai pas nies angoisses, mes recherches, ma terreur, lorsque je trouvai le cadavre d'Ophélia, tout sanglant et tout brisé par les rochers; les vagues l'avaient jeté sur la grève. Héhis! je cherchai longtemps, croyant y découvrir bientôt le vôtre; car je pensais que vous vous étiez donné la mort, et pendant trois jours j'ai cru qu'il ne me resterait plus rien à aimer sur la terre. Il est inutile de vous parler de mes douleurs, vous avez dû les prévoir en m'abandonnant.

« Cependant le bruit se répandit bientôt dans la colonie que vous aviez pris la fuite. Un bâtiment qui entrait dans la rade s'était croisé avec le brick l'Eugène dans le canal de Mozambique; l'équipage avait abordé votre navire. Un passager vous avait reconnue, et en moins de trois jours toute l'ile fut informée de votre départ.

« Je vous fais grâce des bruits absurdes et outrageants qui résultèrent de la rencontre de ces deux circonstances dans la même nuit, votre fuite et la mort de votre mari. Je ne fus pas épargné dans les charitables inductions qu'on se plut à on tirer; mais je ne m'en occupai point. J'avais encore un devoir à remplir sur la terre, celui de m'assurer de votre existence et de vous porter des secours s'il était nécessaire. Je suis parti peu de temps après vous ; mais la traversée a été horrible, et je ne suis en France que depuis huit jours. Ma première pensée a été de courir chez M. de Kamière pour m'inlormer de vous. Mais le hasard m'a fuit rencontrer son domestique Carie, qui venait de vous conduire ici. Je n'ai pas fait d'autre question que celle de votre domicile , et je suis venu avec la conviction que je ne vous y trouverais pas seule.

— Seule, seule! indignement abandonnée! s'écria madame Delmare. Mais ne parlons pas de cet homme, n'en parlons jamais. Je ne veux plus l'aimer, car je le méprise; mais il ne faut pas me dire que je l'ai aimé, c'est me rappeler ma honte et mon crime ; c'est jeter un reproche terrible sur mes derniers instants. Ah ! sois mon ange consolateur, toi qui viens dans toutes les crises de ma déplorable vie me tendre une main amie. Accomplis avec miséricorde ta dernière mission auprès de moi; dis-moi des paroles de tendre.-se et de pardon, afin que je meure tranquille, et que j'espère le pardon du juge qui m'attend là-haut. »

Elle espérait mourir; mais le chagrin rive la chaîne de notre vie au lieu de la briser. Elle ne fut même pas dangereusement malade , elle n'en avait plus la force ; seulement elle tomba dans un état de langueur et d'apathie qui ressemblait à l'imbécillité.

Ralph essaya de la distraire ; il l'éloigna de tout ce qui pouvait lui rappeler Raymon. Il l'emmena en Toiiraine; il l'environna de toutes les aises de la vie ; il consacrait tous ses instants à lui en procurer quelques-uns de supportables ; et, quand il n'y réussissait point, quand il avait épuisé toutes les ressources de son art et de son affection sans avoir pu faire briller un faible rayon de plaisir sur ce visage morne et flétri, il déplorait l'impuissance de sa parole, et se reprocliait amèrement l'inhabileté de sa tendresse.

Un jour il la trouva plus anéantie, plus accablée que jamais. Il n'osa point lui parler, et s'assit auprès d'elle d'un air triste. Indiana se tournant alors vers lui et lui pressant la main tendrement :

« Je te fais bien du mal, pauvre Ralph ! lui dit-elle, et il faut que tu aies bien de la patience pour supporter le spectticle d'une infortune égoïste et lâche comme la mienne ! Ta rude lâche est depuis longtemps remplie. L'exigence la plus insensée ne pourrait pas demander à l'amitié plus que tu n'as fait pour moi. Maintenant abandonne-moi au mal qui me ronge ; ne gale pus ta vie pure et sainte par le contact d'une vie maudite ; essaie de trouver ailleurs le bonheur qui ne peut pas naître auprès de moi.

— Je renonce en effet à vous guérir, Indiana, répondit-il ; mais je ne vous abandonnerai jamais, même quand vous me diriez que je vous suis importun ; car vous avez encore besoin de soins matériels, et si vous ne voulez pas que je sois votre ami , je serai au moins votre laquais. Cependant, écoutez-moi ; j'ai un expédient à vous proposer que j'ai réservé pour la dernière période du mal, mais qui certes est infaillible.

— Je ne connais qu'un remède au chagrin, réponditelle, c'est l'oubli ; car j'ai eu le temps de me convaincre que la raison est impuissante. Espérons donc tout du temps. Si ma volonté pouvait obéir à la reconnaisirance que tu m'inspires, dès à présent je serais riante et calme comme aux jours de notre enfance; crois bien, ami, que je ne me plais pas à nourrir mon mal et à envenimer ma blessure ; ne sais-je pas que toutes mes souffrances retombent sur ton cœur? Hélas! je voudrais oublier, guérir ! mais je ne suis qu'une faible femme. Ralph, sois patient et ne me crois pas ingrate. »

Elle fondit en larmes. Sir Ralph prit sa main : 0 Écoule, ma chère Indiana, lui dit-il, l'oubli n'est pas en noire pouvoir ; je ne t'accuse pas! je puis souffrir patiemment, mais te voir souffrir est au-dessus de mes forces. D'aiileurs, pourquoi lutter ainsi, faibles créatures que nous sommes, contre une destinée de fer? C'est bien assez traîner ce boulet ; le Dieu que nous adorons, toi et moi , n'a pas destiné l'homme à tant de misères sans lui donner l'instinct de s'y soustraire; et ce qui fait, à mon avis, la principale supériorité de l'homme sur la brute, c'est de comprendre où est le remède à tous ses maux. Ce remède, c'est le suicide ; c'est celui que je te propose, que je te conseille.

— J'y ai souvent songé , répondit Indiana après un court silence. Jadis do violentes tentations m'y convièrent; mais un scrupule religieux m'ancta. Depuis, mes idées s'élevèrent dans la solitude. Le malheur, en s'altachant à moi, m'enseigna peu à peu une autre religion que la religion enseignée par les hommes. Quand tu es venu à mon secours, j'étais déterminée à me laisser mourir de faim ; mais tu m'as priée de vivre, et je n'avais pas le droit de te refuser ce sacrifice. Maintenant, ce qui m'arrête, c'est ton existence, c'est ton avenir. Que feras-tu seul sur la terre, pauvre Ralph , sans faniille, sans passions, sans affections? Depuis les affreuses plaies qui m'ont frappée au cœur, je ne te suis plus bonne à rien ; mais je guérirai peut-être. Oui, Ralph, j'y ferai tous mes efforts, je te le jure; patiente encore un peu; bientôt, peut-être, pourrai-je sourire... Je veux redevenir paisible et gaie pour te consacrer cette vie que tu as tant disputée au malheur.

— Non, mon amie, non, reprit Ralph, je ne veux point d'un tel sacrifice, je ne l'accepterai jamais. En quoi mon existence est-elle donc plus précieuse que la votre? pourquoi faut-il que vous vous imposiez un avenir odieux [jourm'en donner un agréable? Pensez-vous qu'il me fût possible d'en jouir en sentant que votre cœur ne le partage point? Non, je ne suis point égoïste jusque-là. N'essayons pas, croyez-moi , un héroïsme impossible ; c'est orgueil et présomption que d'espérer abjurer ainsi tout amour de soi-même. Regardons enfin notre situation d'un œil calme, et disposons .les jours qui nous restent comme d'un bien commun que l'un de nous n'a pas le droit d'accaparer aux dépens de 1 autre. Depuis longtemps, depuis ma naissance pourrai.s-je dire, la vie me fatigue et me pèse; maintenant je ne me sens plus la l'orce de la porter sans aigreur et sans impiété. Partons ensemble, Indiana, retournons à Dieu qui nous avait exilés sur cette

INDIANA

terre d'épreuves, dans celle vallée de larmes, niaiiqui sans douie ne refusera pas de nous ouvrir son sein quand, faligués et meurtris, nous irons lui demander sa clémence el sa pilié. Je crois en Dieu , Indiana , et c'est moi qui , le premier, vous ai enseigné à y croire. Ayez donc confiance en moi; un cœur droit ne peut pas tromper celui qui l'interroge avec candeur. Je sens que nous avons assez souiTerl l'un et l'autre ici-bas pour êlre lavés de nos fautes. Le baplème du malheur a bien as^ez purifié nos âmes ; rendons-les à celui qui nous les a données. »

Cette pensée occupa Ralph et Indiana pendant plusieurs jours, au bout desquels il fut décidé qu'ils se donneraient la mort ensemble. 11 ne fut plus question que de choisir le uenre de suicide.

« C'est une affaire do quelque importance, dit Ralph ; mais j'y avais déjà songé, el voici ce que j'ai à vous proposer. L'action que nous allons commettre n'étant pas le résultai d'une crise d'égarement momentané, mais le but raisonné d'une détermination prise dans un sentiment de piété calme et réfléchie, il importe que nous y appoitious le recueillement d'un catholique devant les sacrements de son éslise. Pour nous, l'univers est le temple où nous adorons Dieu. C'est au sein d'une nature grande et vierge qu'on retrouve le sentiment de sa puissance, pure rie toute profanation humaine. Retournons donc au désert, afin de pouvoir prier. Ici, dans cette contrée pullulante d'hommes el de vices, au sein de cette civilisation qui renie Dieu ou le mutile, je sens que je serais gêné, ais- Irail et attristé. Je voudrais mourir joyeux, le front serein, les veux levés au ciel. Mais où le trouver ici? Je vais donc' vous dire le lieu où le suicide m'est apparu sous son aspect le plus noble et le plus solennel. C'est au b vu d'un précipice, à l'ile Bourbon; c'est au haut de cette cascade qui s'élance diaphane et surmontée d'un prisme éclatant dans le ravin solitaire do Beniica. C'est là que nous avons passé les plus douces heures de notre enfance ; c'est là qu'ensuite j'ai pleuré les chagrins les plus amers de ma vie ; c'est là que j'ai appris à prier, a espérer; c'est là que je voudrais, par une belle nuit de nosclimats, in'ensevelirsous ces eaux pures, et descendre dans la tombe fraîche el tleurie qu'offre la profondeur du goulire verdoyant. Si vous n'avez pas de prédilection pour un autre endroit de la terre, accordez-moi la satisfaction d'accomplir noire double sacrifice aux lieux qui furent témoins des jeux de noire enfance et des douleurs de nuire jeunesse.

J'y consens, répondit madame Delmare en mettant

sa main dans celle de Ralph en signe de pacte. J'ai toujours été attirée vers le bord des eaux par une sympathie invincible, par le souvenir de ma pauvre Noun. Mourir comme elle me sera doux ; ce sera l'expiation de sa mort que j'ai causée.

— lit puis, dit Ralph, un nouveau voyage en mer, fait cette fois dans d'autres sentiments que ceux qui nous ont troublés jusqu'ici , est la meilleure préparation que nous puissions imaginer pour nous recueillir, pour nous détacher des alfecïions terrestres, pour nous élever purs de tout alluige aux pieds de l'Être par excellence. Isolés du monde entier, toujours prêts h quitter joyeusement la vie, nous verrons d'un œil ravi la tempête soulever les éléments, et déployer devant nous ses magnifiques spectacles. Viens, Indiana ; partons, secouons la poussière de celle terre ingiatc. Mourir ici, sous les yeux de Raynion, Ci' serait en apparence une vengeance élroile el lâche. Lais.-ons à Dieu le soin de châtier cet homme ; allons pluiùt lui demander d'omrir les trésors de sa miséricorde à ce cœur ingrat el slérile. »

Ils partirent. La guëletlc la Nahandove les porta, rapide et légère comme un oiseau, dans leur patrie deux fuis abandonnée. Jamais traversée ne fut si heureuse et si prompte. 11 semblait qu'un vent favorable fut chargé de conduire au pjrt ces deux infortunés si longtemps ballottés sur les écueils de la vie. Durant ces trois mois, Indiana recueillit le fruit de sa docilité aux conseils de Ralph. L'air de la mer, si tonique et si pénétrant, raflerrail sa santé chétive; le calme rentra dans son cœur fati-

gué. La certitude d'en avoir bientôt fini avec ses maux produisit sur elle l'effet des promesses du médecin sur un malade crédule. Oublieuse de sa vie passée, elle ouvrit son âme aux émotions profondes de l'espérance religieuse. Ses pensées s'imprégnèrent toutes d'un charme mystérieux, d'un parfum cé'este. Jamais la mer et les ciëux ne lui avaient paru si beaux. H lui sembla les voir pour la première fois, tant elle y découvrit de splendeurs et de richesses. Son front redevint serein, et on eût dit qu'un rayon de la Divinité avait passé dans ses yeux bleus doucement mélancoliques.

Un cluingemenl non moins extraordinaire s'opéra dans l'àme et dans l'extérieur de Ralph; les mêmes causes produisirent à peu près les mêmes effets. Son âme, longtemps roidie contre la douleur, s'amollit à la chaleur vivifiante de l'espérance. Le ciel desrendit aussi dans ce cœur amer et froissé. Ses paroles prirent l'empreinte de ses sentiments, et. pour la première fois, Indiana connut son véritable caractère. L'inlimité sainte et filiale qui les rapprocha ôta à l'un sa timidité pénible, à l'autre ses préventions injustes. Chaque jour enleva à Ralph une disgrâce (lésa nature, à Indiana une erreur de son jugement. En même temps , le souvenir poignant de Raymon s'émoiissa, pâlit, el tomba pièce à pièce devant les vertus ignorées, devant la sublime candeur de Ralph. A mesure qu'Indiana voyait l'un grandir cl s'élever, l'autre s'abaissait dans .son opinion. Knfin, à force de comparer ces deux hommes, tout vestige de son amour aveugle et fatal s'éteignit dans son âme.

Ce fut l'an passé, par un soir de l'éternel été qui règne dans ces régions, que deux passagers de la goélette ta iS'aliaiidove s'enfoncèrent dans les montagnes de l'ile Rourbon, trois jours après le débarquement. Ces deux personnes avaient donné ce temps au repos, précaution en apparence fort étrangère au dessein qui les amenait dans la contrée. Mais elles n'en jugèrent pas ainsi apparemment; car, après avoir pris \cfahain ensemble sous la varangue, elles s'habillèrent avec un soin particulier, comme si elles avaient eu le projet daller passer la soilée à la ville, et, prenant le sentier de la montagne, elles arrivèrent après une heure de marche au ravin de Beruica.

Le hasard voulut que ce fût une des plus belles soirées que la lune eût éclairées sous les tropi [ues. Cet astre, à peine sorti des Ilots noirâtres, commençait à répandre sur la mer une longue traînée de vif-argent; mais ses lueurs ne pénétraient point dans la gorge , et les marges du lac ne répétaient que le reflet tremblant de quelques étoiles Les citronniers répandus sur le versant de la montagne supérieure ne se couvraient même pas de ces pâles diamants que la lune sème sur leurs feuilles cassantes et polies. Los ébéniers et les tamarins murmuraient dans l'ombre; seulement quelques gigantesques palmiers élevaient à cent pieds du sol leurs liges menues, el les bouquets de palmes placés à leur cime s'orgenlaient seuls d'un éclat verdâtre.

Les oiseaux de mer se taisaient dans les crevasses du rocher, el quelques pigeons bleus , cachés derrière les corniches de la moniagne , faisaient seuls entendre au loin leur voix Iriste cl passionnée. De beaux scarabées, vivantes pierreries, bruissaient faiblement dans les caféiers, ou rasaient, en bourdonnant, la surface du lac, el le bruit uniforme de la cascade siMnblail échanger des paroles mystérieuses avec les échos de ses rives.

Les deux promeneurs solitaires parvinrent, en tournant le long d'un sentier escarpé , au haut de la gorge , à l'endroit où le torrent s'élance en colonne de vapeur lilancho et logoie au fond du précipice, lisse trouvèrent alors sur une i)etite plate-forme parfailement convenable à l'exécution de leur projet. Quelques lianes suspendues à des liges de raphia formaient en cet endroit un berceau naturel qui se penchait sur la cascade. Sir Ralph, avec un admiiable sang-froid , coupa quelques rameaux qui

l.NDIANA.

eussent pu £;èner leur élan, pui:; il prit la main de sa cousine et la fit asseoir sur une roche moussue d'où le délicieux aspect de ce lieu se déployait au jour dans toute sa grâce énergique et sauvage. Mais en cet instaut l'obscurilé de la nuit et la vapeur condensée de la cascade enveloppaient les objets et faisaient paraître incommensurable et terrible la profondeur du gouflre.

u Je vous fais observer, ma chère Indiana, lui dit-il, qu'il est nécessaire d'apporter un très-grand sang-froid au succès de noire enti éprise. Si vous vous élanciez précipitamment du côté que l'épaisseur des ténèbres vous fait paraître vide, vous vous briseriez infailliblement sur les rochers , et vous n'y trouveriez qu'une mort lente et cruelle ; mais en ayant soin de vous jeter dans cette ligne b'anche que décrit la chute d'eau, vous arriverez dans le lac avec elle, et la cascade elle-même prendra soin de vous y plonger. Au reste, si vous voulez attendre encore une heure, la lune sera assez haut dans le ciel pour nous prêter sa lumière.

— J'y consens d'autant plus, répondit Indiana, que nous devons consacrer ces derniers mslanls à des pensées religieuses.

— Vous avez raison, mon amie, reprit Ralph. 3e pense que cette heure suprême e^t celle du recueillement et de la prière, .le ne dis pas eue nous devions nous réconcilier avec l'Éternel, ce sérail oublier la dislance qui nous sépare de sa puissance sublime; mais nous devons, je pense, nous réconcilier avec les hommes qui nous ont fait souffrir, et confier à la brise qui souille vers le nordest des paroles de miséricorde pour les êtres dont trois mille lieues nous séparent. »

Indiana reçut celle offre sans surprise , sans émotion. Depuis plusieurs mois l'e.xallalion de ses pensées avait grandi en proportion du changement opéré dans Ralph. Elle ne l'écoulait plus comme un conseiller Qegmatique; elle le suivait en silence comme un bon génie chargé de l'enlever à la terre et de la délivrer de ses tourments.

« J'y consens, dit-elle ; je sens avec joie que je puis pardonner sans effort ; que je n'ai dans le cœur ni haine, ni regret, ni amour, ni ressentiment; à peine si, à l'heure où je touche, je me souviens des chagrins de ma triste vie et de l'ingratitude des êtres qui m'ont environnée. Grand Dieu ! tu vois le fond de mon cœur; tu sais qu'il est pur et calme, et que toutes mes pensées d'amour et d'espoir sont tournées vers toi. »

Alors Raiph s'assit aux pieds d"Indiana,etse mit à prier d'une voix forle qui dominait le bruit de la cascale, C'était la première fuis peut-être, depuis qu'il élait né, que sa pensée tout entière venait se placer sur ses lèvres. L'heure de mourir était sonnée; celle âme n'avait plus ni entraves, ni mystères; elle n'appartenait plus qu'à Dieu ; les fers de la" société ne pesaient plus sur elle. Ses ardeurs n'étaient plus des crimes, son élan était libre vers le ciel qui l'attendait; le voile qui cachait tant de vertus, de grandeur et de puissance, tomba tout à lait, el l'esprit de cet homme s'éleva du premier bond au niveau de son coeur. Ainsi qu'une Ikimme ardente brille au niilieu des tourbillons de la fumée et les dissipe, le leu sacré qui dormait ignoré au fond de ses entrailles Ht jaillir sa vive lumière. La première fois que celte conscience rigide se trouva délivrée de ses craintes el de ses liens, la parole vint d'elle-même au secours de la pensée, et l'homme médiocre qui n'avait dit dans toute sa vie que des choses communes, devint à sa dernière heure éloquent et persuasif comme jamais ne l'avait élé Raynion. N'atlendez pas que je vous répète les étranges discours qu'il confia aux échos de la solitude ; lui-même, s'il étail ici, ne pourrait nous les redire. 11 est des instants d'exaltation et d'exlase où nos pensées s'épurent, se subtilisent, s'étlièrent en quelque sorte. Ces rares instants nous élèvent si haut, nous emportent si loin de nous-mêmes, qu'en retombant sur la terre nous perdons la conscience et le souvenir de celle ivresse intellectuelle. Qui peut comprendre les mystérieuses visions de l'anachorète? Qui peut raconter les rêves du poète avant qu'il se soit refroidi à nous les écrire"? Qui peut nous dire les merveilles qui se révèlent à l'âme du juste à l'heure où le ciel s'en-

Ir'ouvre pour le recevoir? Ralph, cet homme si vulgaire en apparence, homme d'exception pourtant, car il crevait fermement à Dieu et consultait jour par jour le livre de sa conscience, Ralp réglait en ce moment ses comptes avec l'éternilé. C'était le moment d'être lui, de melire à nu tout son être moral, de se dépouiller, devant le Ju^e, du déguisement que les hommes lui avaient imposé. lin jetant le cilice que la douleur avait attaché à ses os, il se leva sublime et radieux comme s'il fût déjà entré au séjour des récompenses divines.

En l'écoutant, Indiana ne songea point à s'étonner; elle ne se demanda pas si c'était Ralph qui parlait ainsi. Le Ralph qu'elle avait connu n'existait plus, et celui qu'elle écoutait maintenant lui semblait un ami qu'elle avait vu jadis dans ses rêves et qui se réalisait enfin pour elle sur les bords de la tombe. Elle sentit son àme pure s'élever du même vol. Une ardente sympathie religieuse l'initiait aux mêmes émotions; des larmes d'enthousiasme coulèrent de ses yeux sur les cheveux de Ralph.

Alors la lune se trouva au-dessus de la cime du grand palmiste, et son rayon, |)éiiétrant l'interstice des lianes, enveloppa Indiana d'un éclat pâle et humide qui la faisait ressembler, avec sa robe blanche et ses longs cheveux tressés sur ses épaules, à l'ombre de quelque vierge égarée dans le désert.

Sir Balph s'agenouilla devant elle et lui dit :

« Maintenant, Indiana, il faut que tu me pardonnes tout le mal que je l'ai fait, afin que je puisse me le pardonner à moi-même.

— Hélas! répondit-elle, qu'ai-je donc à te pardonner, pauvre Ralph? Ne dois-je pas, au contraire, te bénir à mon dernier jour, comme tu m'as forcée de le faire dans tous les jours de malheur qui ont marqué ma vie ?

— Je ne sais jusqu'à quel point j'ai été coupable, reprit Ralph ; mais il est impossible que, dans une si longue et si terrible lulte avec mon destin, je ne l'aie pas élé bien des fois à l'insu de moi-même.

— De quelle lutte parlez-vous? demanda Indiana.

— C'est là, répondit-il, ce que je dois vous expliquer avant de mourir; c'est le secret de ma vie. Vous me l'avez demandé sur le navire qui nous ramenait, et j'ai promis de vous le révéler au bord du lac Bernica, la dernière fois que la lune se lèverait sur nous.

— Le moment est venu, dit-elle, je vous écoute.

— Prenez donc patience; car j'ai toute une longue histoire à vous raconter, Indiana, et celte histoire est la mienne.

— Je croyais la connaître, moi qui ne vous ai presque jamais quitté.

— Vous ne la connaissez point; vous n'en connaissez pas un jour, pas une heure, dit Ralph avec tristesse. Quand donc aurais-je pu vous la dire ? Le ciel a voulu que le seul instant propre à cette confidence fût le dernier de voire vie et de la mienne. Mais autant elle eût élé naguère folle et criminelle, autant elle esl innocente et légitime aujourd'hui. C'est une satisfaction personnelle que nul n'a le droit rie me reprocher à l'heure où nous sommes , et que vous m'accorderez pour compléter la lâche de patience el de douceur que vous avez accomplie envers moi. Supportez donc jusqu'au bout le poids de mon inlurlune ; el si mes paroles vous fatiguent el vous irritent, écoulez le bruit de la cataracte qui chanle sur moi l'hymne des morts.

« J'étais né pour aimer; aucun de vous n'a voulu le croire, et cette méprise a décidé de mon caractère. Il est vrai que la nature, en me donnant une âme chaleureuse, avait fait un singulier contre-sens ; elle avait mis sur mon visage un masque de pierre el sur ma langue un poids insurmontable; elle m'avait refusé ce qu'elle accorde aux êtres les plus grossiers, le pouvoir d'exprimer mes sentiments par le regard ou par la parole. Cela me fit égoïhte. On jugea de l'élre moral par l'enveloppe extérieure, et, comme un huit stérile, il fallut me dessécher sous la rude écorce que je ne pouvais dépouiller. .\ peine né, je fus repoussé du cœur dont j'avais le plus besoin. Ma mère m'éloigna de son sein avec dégoût, parce que mon visage d'enfant ne savait pas lui rendre son sourire. A l'âge où

IN DIANA

l'on peut à peine distinguer une pensée d'un besoin , j'étais déjà flétri de l'odieuse appellation d'égoïste.

a Alors il fut décidé que personne ne m'aimerait, parre que je ne savais dire mon affection à personne. On me fit malheureux, on prononça que je ne le sentais pas; on m'exila presque du toit paternel ; on m'envoya vivre sur les nchers comme un pauvre oiseau des grèves. Vous savez quelle fut mon enfance, Indiana. Je passai mes longs jours au désert sans que jamais une mère inquiète vint y clierclier la trace de mes [las, sans qu'une voix amies'élevàt dans le silence des ravins pour m'averlir que la nuit me rappelait au bercail. Je grandis seul, j'ai vécu seul; mais Dieu n'a pas permis que je fusse malheureux jusiiu'au bout, car je ne mourrai pas seul.

« Cependant le ciel m'envoya dès lors un présent, une consolation , une espérance. Vous vîntes dans ma vie comme s'il vous eût créée pour moi. Pauvre enfant ! abandonnée comme moi , comme moi jetée dans la vie sans amour et sans protection, vous sembliez m'ètre destinée , du moins je m'en flattai. Fus-je trop présomptueux? Pendant dix ans vous fûtes à moi , à moi sans partage, sans rivaux, sans tourments. Alors je n'avais pas encore compris ce que c'est que la jalousie.

a Ce temps, Indiana, fut le moins sombre que j'aie parcouru. Je fis de vous ma soeur, ma fille, ma compagne, mon élève, ma société. Le besoin que vous aviez de moi fit de ma vie quelque chose de plus que celle d'un animal sauvage ; je sortis pour vous de l'aballemenl où le mépris de mes proches m'avais jeté. Je commençai à hi'eslimer en vous devenant utile. 11 faut tout dire, Indiana : après avoir acceplé pour vous le fardeau de la vie, mon imagination y plaça l'espoir d'une récompense. Je m'habituai (pardounez-moi les mots que je vais employer, aujourd'hui encore je no les prononce qu'en tremblant), je m'habituai à penser que vous seriez ma femme ; toute enfant , je vous regardai comme ma fiancée; mon imagination vous parait déjà des grâces de la jeunesse; j'étais impatient de vous voir grande. Mon frère , qui avait usurpé ma part d'affection dans la famille, et qui se plaisait aux soins domestiques, cultivait un jardin sur la colline qu'on voit d'ici pendant le jour, et que de nouveaux planteurs ont transformée en rizière. Le soin de ses fieurs remplissait ses plus doux moments, et chaque malin il allait d'un œil impatient épier leur progrès, et s'étonner, enfant qu'il était, qu'elles n'eussent pas pu grandir dans une nuit au gré de son attenle. Pour moi , indiana, vous étiez toute mon occupation, touie ma joie, toute ma richesse; vous étiez la jeune i)laute que je cultivais, le bouton que j'étais impatient de voir fleurir. J'épiais aussi au matin l'effet d'un soleil do plus passé sur votre tète ; car j'étais déjà un jeune homme et vous n'étiez encore qu'une enfant. Déjà fermentaient dans mon sein des passions dont le nom vous était inconnu; mes quinze ans ravageaient mon imagination , et vous vous étonniez de me voir souvent triste, partager vos jeux sans y prendre plaisir. Vous ne conceviez pas qu'un fruit, un oiseau, ne fussent plus pour moi comme pour vous des richesses, et je vous semblais déjà froid et bizarre. Cependant vous m'aimiez tel que j'étais ; car, malgré ma mélancolie, je n'a\ais pas un instant qui ne vous fût consacré ; mes souffrances vous rendaient plus chère à mon cœur; jo nourrissais le fol espoir qu'il vous serait donné un jour de les changer en joies.

« Hélas ! pardonnez-moi la pensée sacrilège qui m'a fait vivre dix ans : si ce fut un crime à l'enfant maudit d'espérer en vous, belle et simple fille des montagnes, Dieu seul est coupable de lui avoir donné, pour tuut aliment, cette audacieuse périmée. De quoi pouvait-il cxisler, ce cœur froissé, méconnu, <\u'\ trouvait partout des besoins et nulle part un refuge V De qui pouvait-il attendre un regard, un sourire d'amour, si ce n'est do vous, dont il fut i'amant presque aussitôt que le père?

u lit no vous ell'rayez pas cependant d'avoir grandi sous l'aile d'un pauvre oiseau dévoré d'amour; jamais aucune adoration impure, aucune jiensée coupable ne vint mettre en danger la virginité de votre âme ; jamais ma bouche n'enleva à vos joues cette fleur d'innocence qui les cou-

vrait, comme les fruits, au matin, d'une vapeur humide. Mes baisers furent ceux d'un père, et quand vos lèvres innocentes et folâtres rencontraient les miennes, elles n'y trouvaient pas le feu cuisant d'un désir viril. Non, ce n'était pas de vous, petite fille aux yeux bleus, que j'étais é|)ris. Telle que vous étiez là, dans mes bras, avec votre candide sourire et vos gentilles caresses, vous n'étiez que mon enfant, ou tout au plus ma petite sœur; maisj'étais amoureux de vos quinze ans quand, livré seul à l'ardi'ur des miens, je dévorais l'avenir d'un œil avide.

ce Quand je vous lisais l'histoire de Paul et Virginie, vous ne la compreniez qu'à demi. Vous pleuriez, cependant; vous aviez vu l'histoire d'un frère et d'une sœur là oij j'avais frissonné de sympathie en apercevant les angoisses de deux amants. Ce livre fit mon tourment, tandis qu'il faisait votre joie. Vous vous plaisiez à m'enlendre lire l'attachement du chien fidèle, la beauté des cocotiers et les chants du nègre Domingue. Moi, je relisais seul les entretiens de Paul et de son amie, les impétueux soupçonsdel'un, les secrètes souffrances de l'autre. Oh 1 que je les comprenais bien, ces premières inquiétudes de l'adolescence, qui cherche dans son cœur l'explication des mystères de la vie, et qui s'empare avec enthousiasme du premier ohjet d'amour qui s'ofl're à lui ! .Mais rendez-moi justice , Indiana , je ne commis pas le crime de hâter d'un seul jour le cours paisible de voire enfance; je ne laissai pas échapper un mot qui pût vous apprendre qu'il y avait dans la vie des tourments et des larmes. Je vous ai lais-^ée, à dix ans, dans toute l'ignorance, dans toute la sécurité dont vous étiez pourvue quand votre nourrice vous mit dans mes bras un jour que j'avais résolu de mourir.

« Souvent seul, assis sur cette roche, je me suis tordu les mains avec frénésie en écoutant tous ces bruits de printemps et d'amour que la montagne recèle, en voyant les sucriers se poursuivre et s'agacer, les insectes s'endormir voluptueusement embrassés dans le calice des fleurs, en respirant la poussière embrasée que les palmiers s'envoient, transports aériens, plaisirs subtils auxquels la molle brise de l'été sert de couche. Alors j'étais ivre, j'étais fou; je demandais l'amour aux fleurs, aux oiseaux, à la voix du torrent. J'appelais avec fureur ce bonheur inconnu dont l'idée seule me faisait délirer. Mais je vous apercevais accourant à moi folâtre et rieuse, là-bas sur le sentier, si petite au loin et si malhabile à franchir les rochers, qu'on vous eût prise, avec votre robe blanche et vos cheveux bruns, pour un pingouin des terres australes; alors mon sang se calmait, mes lèvres ne brûlaient plus ; j'oubliais devant l'Indiana de sept ans, rindiana de ([uînze ans que je venais de rêver ; je vous ouvrais mes bras avec une joie pure ; vos caresses rafraîchissaient mon front; j'étais heureux, j'étais père.

« Que de journées libres et paisibles nous avons passées au fond de ce ravin! Combien do fois j'ai baigné vos petits pieds dans l'eau pure de ce lac ! Combien de fois je vous ai regardée dormir dans ces roseaux , ombragée sous le parasol d'une feuille de latanicr ! C'est alors quelquefois que mes tourments recommençaient. Je m'affligeais de vous voir si petite ; je me demandais si, avec de telles angoisses, je vivrais jusqu'au jour où vous pourriez me comprendre et me répondre. Je soulevais doucement vos cheveux fins comme la soie et les baisais avec amour. Je les comparais avec d'autres boucles que j'avais coupées sur votre front les années précédentes et que je g.uclaisdans mon iiortefeuillo. Je m'assurais avec plaisir des teintes plus foncées que chaque printemps leur avait données. Puisje regardais sur le tronc d'un dattier voisin divers signes que j'y avais gravés pour marquer l'élévation progressive do votre taille durant quatre ou cinq ans. L'arbre porte encore ces cicatrices, Indiana ; je les ai rctrcuvées la dernière fois que je suis venu souffrir ici. Hélas ! en vain vous avez grandi ; en vain voire beaulé a tenu ses promesses ; en vain vos cheveux sont devenus noirs comme l'ébène ; vous n'avez pas grandi pour moi , ce n'est pas pour moi que vos charmes se sont développés; c'est pour un autre que votre cœur a battu pour la première lois.

INDIANA

«Vous souvenez -vous comme nous filions, légers comme deux tourterelles, le long des buissons de jamrosiers ? Vous souvenez-vous aussi que nous nous égarions parfois dans les savanes qui s'étendent au-dessus de nous ? Une fois nous entreprîmes d'atteindre aux sommets brumeux des Salazes; mais nous n'avions pas prévu qu'à mesure que nous montions les fruits devenaient plus rares, les cataractes moins abordables, le vent plus terrible et plus dévorant.

« Quand vous viles la végétation fuir derrière nous, vous voulûtes retourner; mais quand nous eûmes traversé la région des capillaires, nous trouvâmes quantité de fraisiers, et vous étiez si occupée à remplir votre panier de leurs fruits, que vous ne songiez plus à quitter ce lieu. Il fallut renoncer à aller plus loin. Nous ne marchions plus que sur des roches volcaniques persillées comme du biscuit et parsemées de plantes laineuses; ces pauvres herbes, battues des vents, nous faisaient penser à la bonté de Dieu, qui semble leur avoir donné im vêtement chaud pour résister aux outrages de l'air. Et puis !a brume devint si épaisse que nous ne pouvions plus nous diriger et qu'il fallut redescendre. Je vous rapportai dans mes bras. Je descendis avec précaution les pentes escarpées de la montagne. La nuit nuus surprit à l'entrée du premier bois qui tleurissait dans la troisième région. J'y cueillis des grenades pour vous, et pour étancher ma soif je me contentai de ces lianes dont la sève abondante fournit, quand on casse leurs rameaux, une eau pure et fraîche. Nous nous rappelâmes alors l'aventure de nos héros favoris égarés dans le bois de la Rivière-Rouge. Mais, nous autres, nous n'avions ni mères tendres, ni serviteurs empressés, ni chien fidèle pour s'enquérir de nous. Eh bien, j'étais content, j'étais fier; j'étais seul chargé de veiller sur vous, et je me trouvais plus heureux que Paul.

« Oui, c'était un amour pur, un amour profond et vrai que déjà vous m'inspiriez. Noun, à di\ ans, était plus grande que vous de toute la tète ; créole dans l'acception la plus étendue, elle était déjà développée, son œil humide s'aiguisait déjà d'une expression singulière, sa contenance et son caractère étaient ceux d'une jeune fille. Eh bien! je n'aimais pas Noun, ou bien je ne l'aimais qu'à cause de vous dont elle partageait les jeux. Il ne m'arrivait point de me demander si elle était déjà belle , si elle le serait quelque jour davantage. Je ne la regardais pas. A mes yeux elle était plus enfant que vous. C'est que je vous aimais. Je comptais sur vous : vous étiez la compagne de ma vie, le rêve de ma jeunesse...

« iMais j'avais compté sans l'avenir. La mort de mon frère me condamna à épouser sa fiancée. Je ne vous dirai rien de ce temps de ma vie ; ce ne fut pas encore le plus amer, Indiana, et cependant je fus l'époux d'une femme qui me haïssait et que je ne pouvais aimer. Je fus père, et je perdis mon fils ; je devins veuf, et j'appris que vous étiez mariée!

« Ces jours d'exil en Angleterre, cette époque de douleur, je ne vous les raconte oas. Si j'eus des torts envers quelqu'un, ce ne fut pas envers vous; et si quelqu'un en eut envers moi, je ne veux pas m'en plaindre. Là je devins plus égoïste, c'est-à-dne plus triste et plus défiant que jamais. A force de douter de moi, on m'avait contraint à devenir orgueilleuN. et à compter sur moi-même. .\ussi je n'eus, pour me soutenir dans ces épreuves, que le témoignage de mon cœur. On me fit un crime de ne pas chérir une femme qui ne m'épousa que par contrainte et ne me témoigna jamais que du mépris ! On a remarqué depuis, comme un des principaux caractères de mon égoïsme, l'éloignement que je semblais éprouver pour les enfants. 11 est arrivé à Raymonde me railler cruellement sur cette disposition, en observant que les soins nécessaires à l'éducation des enfants cadraient mal avec les habitudes rigidement méthodiques d'un vieux garçon. Je pense qu'il ignorait (jue j'ai été père, et que c'est moi qui vous ai éle\ée. Mais aucun de vous n'a voulu comprendre que le souvenir de mon fils était, après bien des années, aussi cuisant pour moi que le premier jour, et que mon cœur ulcéré se gonflait à la vue des blondes têtes qui me

le rappelaient. Quand un homme est malheureux , on craint de ne pas le trouver assez coupable, parce qu'on craint d'être forcé de le plaindre.

i( Mais ce que nul ne pourra jamais comprendre, c'est l'indignation profonde , c'est le désespoir sombre , qui s'emparèrent de moi lorsqu'on m'arracha de ces lieux, moi pauvre enfant du désert, à qui personne n'avait daigné jeter un regard de pitié, pour me charger des liens de la société; lorsqu'on m'imposa d'occuper une place vide dans ce monde qui m'avait repoussé ; lorsqu'on voulut me faire comprendre que j'avais des devoirs à remplirenvers ces hommes qui avaient méconnu les leurs envers moi. Eh quoi ! nul d'entre les miens n'avait voulu être mon appui , et maintenant tous me convoquaient à l'assemblée de leurs intérêts pour me charger de les défendre ! On ne voulait pas même me laisser jouir en paix de ce qu'on ne dispute point aux parias, l'air de la solitude! Je n'avais dans la vie qu'un bien, un espoir, une pensée, celle que vous m'apparteniez pour toujours; on me l'enleva , on me dit que vous n'étiez pas assez riche pour moi. Amère dérision ! moi que les montagnes avaient nourri et que le toit paternel avait répudié ! moi à qui on n'avait pas laissé connaître l'usage des richesses, et à qui l'on imposait maintenant la charge de faire prospérer celles des autres !

(( Cependant je me soumis. Je n'avais pas le droit d'élever une prière pour qu'on épargnât mon chétif bonheur; j'étais bien assez dédaigné; résister, c'eût été me rendre odieux. Inconsolable de la mort de sou autre fils, ma mère menaçait do mourir elle-même si je n'obéissais à mon destin. Mon père, qui m'accusait de ne savoir pas le consoler, comme si j'étais coupable du peu d'amour (pi'il m'accordait, était prêt à me maudire si j'essayais d'échapper à son joug. Je courbai la tête; mais ce que je souffris, vous-même, qui lûtes aussi bien malheureuse, ne sauriez l'apprécier. Si , poursuivi , froissé, opprimé comme je l'ai été, je n'ai point rendu aux hommes le mal pour le mal , peut-être faut-il en conclure que je n'avais pas le coeur stérile, comme on me l'a reproché.

a Quand je revins ici , quand je vis l'homme auquel (m t'avait mariée... pardonne, Indiana, c'est alors que je fus vraiment i'goïste; il y a toujours de l'égoïsme dans l'amour, puisqu'il y en eut même dans le mien; j'éprouvai je ne sais quelle joie cruelle en pensant que ce simulacre légal te donnait un maître et non pas un époux. Tu t'étonnas do l'espèce d'affection que je lui témoignai ; c'est que je ne trouvai pas en lui un rival. Je savais bien que ce vieillard ne pouvait ni inspirer ni ressentir l'amour, et que ton cœur sortirait vierge de cet hyménée. Je lui fus reconnaissant de tes froideurs et de tes tristesses. S'il fût resté ici, je serais peut-être devenu bien coupable, mais vous me laissâtes seul, et il ne fut pas en mon pouvoir de vivre sans toi. J'essayai de vaincre cet indomptable amour qui s'était ranimé dans toute sa violence en te retrouvant belle et mélancolique comme je t'avais rêvée dès tes jeunes ans. Mais la solitude ne fit (ju'aigrir mon mal, et je cédai au besoin que j'avais de le voir, de vivre sous le même toit, de respirer le môme air, de m'enivrer à toute heure du son harmonieux de la voix. Tu sais quels obstacles je devais rencontrer, quelles défiances je devais combattre; je compris alors qu'ls devoirs je m'imposais; je ne pouvais associer ma vie à la tienne sans rassurer ton époux par une promesse sacrée, et je n'ai jamais su ce que c'était de me jouer de ma parole. Je m'engageai donc d'esprit et de cœur à n'oublier jamais mon rôle de frère, et dis-moi, Indiana, ai-je trahi mon serment?

« J'ai compris aussi qu'il me serait difficile, impossible peut-être d'accomplir cette tâche rigide, si je dépouillais le déguisement qui éloignait de moi tout rapport intime, tout sentiment profond ; j'ai compris qu'il ne me fallait pas jouer avec le danger, car ma [lassion était trop ardente pour sortir victorieuse d'un combat. J'ai senti qu'il fallait élever autour de moi un triple mur de glace, afin de m aliéner ton intérêt, afin de m'arracher ta compassion qui m'eût perdu. Je me suis dit que le jour où tu me plaindrais je serais déjà coupable, et j'ai consenti à vivre

INDIANA

Alois Italpli s'assit aux pictls d'InJiaua. ( l'agc 77.)

sous le poids de cette iilTreii?e accusation de sécheresse et d'ésoïsnie , que, grâce au ciel, vous ne m'avez pas épargnée. Le succès de ma feinte a passé mon espérance; vous m'avez prodigué une sorte de pitié insultante, comme celle qu'on accorde aux eunuques, vous m'avez relcisé une Ame et des sens; vous m'avez foulé aux pieds, et je n'ai pas eu le droit de montrer même l'énergie do la colère et de la vengeance, car c'eût été me trahir et vous apprendre que j'étais un homme.

« .le me plains des hommes et non pas de toi. Indiana. Toi, lu fus toujours bonne et miséricordieuse, tu me supportas sous le vil travestissement que j'avais pris jiour l'approcher. ïu ne me fis jamais mugir de mon ?ôle, tu me tins lieu de tout, et quelipielois je jiensai avec orgueil que. si tu me regardais avec liien\('iliancetel quejo m'étais fait i>our être méconnu, tu m'aimerais peut-être si lu pouvais me connaître un jour. Hélas! quelle autre que toi no m'eût repoussé".' quelle autre eût tendu la main à ce crétin sans intelligence et sans voix? lixcepté toi, tous se sont éloignés avec dégoût do Vvgulxle! Ah! c'est qu'il n'y avait au monde qu'un être as=ez généreux

pour ne pas se rebuter de cet échange sans profit ; il n'y avait qu'une àme assez large pour répandre le feu sacré qui la viviliait jusque sur l'âme étroite et ilacée du pauvre abandonné. Il fallait un cœur qui eût de trop ce que je n'avais pas assez. Il n'était sous le ciel qu'une Indiana capable d'aimer un Ualph.

« Après toi, celui qui me montra le plus d'indulgence, ce fut Dclmare. Tu m'as accusé de te préférer cet homme, de sacrifier ton bien-éire au mien propre en refusant d'intervenir dans vos débals domestiques. Injuste et aveugle femme ! lu n'as pas vu que je t'ai servie autant qu'il a été possible de le faire, cl surtout lu n'as pas compris que je ne pouvais élever la voix en ta faveur sans me trahir (^)iie serais-tu devenue si Delmare m'eût chassé de chez lui? qui t'aurait protégée patiemment, en silence, mais avec la persévérante fermeté d'un amour impérissable? Ce n'eût pas été lta\mon. Et puis, je l'aimais par reconnaissance, je l'avoiu". cet être rude et grossier qui pouvait m'arracher le si ul bonheur qui me restât ei (pii ne l'a jias lait, ccl lioninie dont le malheur était de ne pas être aimo de toi , et dont l'infortune avait des

INDIANA

Allers lijliili l'iii ïJ lîancéc (ians SiJS bras cl l'cmpona (Page 82.)

sympathies secrètes avec la mienne ! Je l'aimais aussi par cela même qu'il ne m'avait jamais fait endurer les tortures de la jalousie...

« Mais me voici arrivé à vous parler de la plus effroyable douleur dé ma vie, de ces temps de fatalité où votre amour tant rêvé appartint à un autre. C'est alors que je compris tout à lait l'espèce de sentiment que je comprimais depuis tant d'années. C'est alors que la haine versa des poisons dans mon sein , et que la jalousie dévora le reste de mes forces. Jusque-là mon imagination vous avait gardée pure ; mon respect vous entourait d'un voile que la naïve audace des songes n'osait pas même soulever; mais quand j'eus l'horrible pensée qu'un autre vous entraînait dans sa destinée, vous arrachait à ma puissance et s'enivrait à longs traits du bonheur que je n'osais pas même rêver, je devins furieux; j'aurais voulu, cet homme exécré, le voir au fond de ce gouffre pour lui briser la tête à coups de pierre.

a Cependant vos maux furent si grands que j'oubliai les miens. Je ne voulus pas le luer parce que vous l'auriez pleuré. J'eus même envie vingt fois, que le ciel me pardonne! d'être infâme et vil, de trahir Delniare et de

servir mon ennemi. Oui, Indiana, je fus si insensé, si misérable de vous voir souffrir, que je me repentis d'avoir cherché à vous éclairer, et que j'aurais donné ma vie pour léguer mon cœur à cet homme! Oh! le scélérat! que Dieu lui pardoime lesmauxqu'il m'a faits; maisqu'il le punisse de ceux qu'il a amassés sur votre tête! C'est pour ceu.\-là que je le hais ; car, pour moi, je ne sais plus quelle a été ma vie quand je regarde ce qu'il a fait de la vôtre. C'est lui que lasociélé aurait dû marquer au front dès le jour de sa naissance! c'est lui qu'elle aurait dû flétrir et repousser comme le plus aride et le plus pervers ! Mais, au contraire, elle l'a porté en triomphe. Ah ! je reconnais bien là les hommes, et je ne devrais pas m'indigner; car, en adorant l'être difforme qui décime le bonheur et la considération d'autrui, ils ne font qu'obéir à la nature.

<i Pardon , Indiana, pardon! il est cruel peut-être de me plaindre devant vous, mais c'est la première et la dernière fois ; laissez-moi maudire l'ingrat ([ui vous pousse dans la tombe. Il a fallu celte formidable leçon pour vous ouvrir les yeux. En vain du lit de mort de Delmare el. de celui de Noun une voix s'est élevée pour vous crier :

irrOCRAPHIE J. CLATE, 7 T.IE SAINT-BESOIT. — 11. DEI.AVILLE, SC.

INDIANA

« Prends garde à lui , il te perdra ! » vous avez été sourde; votre mauvais génie vous a entraînée, et, flétrie que vous êtes, l'opinion vous condamne et l'absout. 11 a fait toutes sortes de maux, lui, et l'on n'y a pas fait attention. Il a tué Noun, et vous l'avez oublié; il vous a perdue, et vous lui avez pardonné. C'est qu'il savait éblouir les yeux et tromper la raison ; c'est que sa parole adroite et perfide pénétrait dans les cœurs ; c'est que son regard de vipère fascinait; c'est que la nature, en lui donnant mes traits métalliques et ma lourde intelligence, eût fait de lui un homme complet.

« Oh oui ! que Dieu le punisse, car il a été féroce envers vous; ou plutôt qu'il lui pardonne, car il a été plus stupide que méchant peut-être ! Une vous a pas comprise, il n'a pas apprécié le bonheur qu'il pouvait goûter! Oh ! vous l'aimiez tant ! il eût pu rendre \^)tre existence si belle! A sa place, je n'aurais pas été vertueux; j'aurais fui avec vous dans le sein des montagnes sau\ages, je vous aurais arrachée à la société pour vous possédera moi seul, et je n'aurais eu qu'une crainte, c'eût été da ne vous voir pas assez maudite, assez abandonnée, afin de vous tenir lieu de tout. J'eusse été jaloux de votre considération , mais dans un autre sens que lui ; c'eût été pour la détruire, afin de la remplacer par mon amour. J'eusse souffert de voir un autre homme vous donner une parcelle de bien-être, un instant de satisfaction, c'eût été un vol que l'on m'eût fait ; car votre bonheur eût été ma tâche, ma propriété, mon existence, mon honneur! Oh! comme ce ravin sauvage pour toute demeure, ces arbres de la montagne pour toute richesse, m'eussent fait vain et opulent, si le ciel me les eût donnés avec votre amour!... Laissez-moi pleurer, Indiana, c'est la première fois de ma vie que je pleure; Dieu a voulu que je ne mourusse pas sans connaître ce triste plaisir. »

Ralph pleurait comme un enfant. C'était la première fois, en effet, que cette âme sto'ique se laissait aller à la compassion d'elle-même, encore y avait- il dans ces larmes plus de douleur pour le sort d'Indiana que pour le sien.

« Ne pleurez pas sur moi, lui dit-il en voyant qu'elle aussi élait baignée de larmes; ne me plaignez point; voire pitié efface tout le passé, et le présent n'est plus amer. De quoi soutfrirais-je maintenant? vous ne l'aimez plus.

— Si je vous avais connu , Ralph, je ne l'eusse jamais aimé, s'écria madame Delmare, c'est votre vertu qui m'a perdue.

— El puis , dit Ralph en la regardant avec un douloureux sourire, j'ai bien d'autres sujets de joie; vous m'avez fait, sans vous en douter, une confidence durant les heures d'épanchement de la traversée. Vous m'avez appris que ce Uaymon n'avait pas été aussi heureux qu'il avait eu l'audace de le prétendre, et vous m'avez délivré d'une partie de mes tourments; vous m'avez été le remords de vous avoir si mal gardée ; car j'ai eu l'insolence de vouloir vous protéger contre ses séductions ; et en cela je vous ai fait injure, Indiana ; je n'ai pas eu foi en votre force : c'est encore un de mes crimes qu'il faut me pardonner.

— Hélas! dit Indiana, vous me demandez pardon! à moi qui ai fait le malheur de votre vie, à moi qui ai payé un amour si pur et si généreux d'un inconcevable aveuglement, d'une féroce ingratitude; c'est moi qui devrais ici me prosterner et demander pardon.

— Cet amour n'excite donc ni ton dégoût ni la colère, Indiana! 0 mon Dieu! je vous remercie! je vais mourir heureux! Écoute, Indiana, ne te reproche plus mes maux. A cette heure je ne regrette aucune des joii's de Haymon, et je pense que mon sort devrait lui faire envie s'il avait un coeur d homme. C'est moi mainlenant qui suis ton frère, ton époux, ton amant pour l'éternité. Depuis le jour où tu m'as juré de quitter la vie avec moi, j'ai nourri cette douce pensée que tu m'appartenais, que lu m'étais rendue pour ne jamais me quitter; j'ai recommencé à l'appeler tout bas ma fiancée. C'eût été trop de bonheur, ou pas assez peut-être, que de te posséder sur la terre. Dans le sein de Dieu m'attendent les

félicités que rêvait mon enfance. C'est là que tu m'aimeras, Indiana; c'est là que ton intelligence divine, dépouillée de toutes les fictions menteuses de celte vie, me tiendra compte de toute une existence de sacrifices, de souffrances et d'abnégation ; c'est là que tu seras mienne, ô mon Indiana! car le ciel, c'est toi; et si j'ai mérité d'être sauvé, j'ai mérité de te posséder. C'est dans ces idées que l'ai priée de revêtir cet habit blanc : c'est ta robe de noces ; et ce rocher qui s'avance vers le lac, c'est l'autel qui nous attend. »

11 se leva, alla cueillir dans le bosquet voisin une branche d'oranger en fleurs, et vint la poser sur les cheveux noirs d'Indiana; puis, se mettant à genoux ;

«Fais-moi heureux, lui dit-il ; dis-moi que ton cœur consent à cet hymen de l'autre vie. Donne-moi l'éternité; ne me force pas à demander le néant, n

Si le récit de la vie intérieure de Ralph n'a produit aucun effet sur vous, si vous n'en êtes pas venu à aimer cet homme vertueux , c'est que j'ai été l'inhabile interprète de ses souvenirs, c'est que je n'ai pas pu exercer non plus sur vous la puissance que possède la voix d'un homme profondément vrai dans sa passion. Et puis la lune ne me prête pas son influence mélancolique; le chant des sénégalis, les parfums du giroflier, toutes les séduclicns molles et enivrantes d'une nuit des tropiques ne vous saisissent pas au cueur et à la tête. Vous ne savez |ieut-être pas non plus, par expérience, quelles sensations fortes et neuves s'éveillent dans l'âme en face du suicide, et comme les choses de la vie apparaissent sous leur vérilable aspect au moment d'en finir avec elles. Cette soudaine et inévitable lumière inonda tous les replis du cœur d'Indiana; le bandeau, qui depuis longtemps se détachait, tomba tout à fait de ses yeux. Rendue à la vérité, à la nature, elle vil le cœur de Ralph tel qu'il était; elle vit aussi ses traits tels qu'elle ne les avait jamais vus; car la puissance d'une si haute situation avait produit sur lui le même effet que la pile de Voila sur des membres engourdis ; elle l'avait délivré de cette paralysie qui chez lui enchaînait les yeux et la voix. Paré de sa franchise et de sa vertu, il était bien plus beau que Raynion , et Indiana sentit que c'était lui qu'il aurait fallu aimer.

« Sois mon époux dans le ciel et sur la terre, lui ditelle, et que ce baiser me fiance à toi pour l'éternité ! »

Leurs lèvres s'unirent; et sans doute il y a dans un amour qui part du cœur une puissance plus soudaine que dans les ardeurs d'un désir éphémère; car ce baiser, .^ur le seuil d'une autre vie, résuma pour eux toutes les joies de celle-ci.

.\lors Ralph prit sa fiancée dans ses bras, et l'emporta pour la précipiter avec lui dans le torrent...

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