‹ Œuvres illustrées de George SandChapitre 16 sur 78 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Or, il arriva que le ministère du 8 août, qui dérangea tant de choses en France, porta un rude coup à la sécurité de Raymon. M. de Ramiere n'était point de ces vanités aveugles qui triomphèrent d'un jour de victoire. 11 avait fait de la polili(|ue l'ùme do toutes ses pensées, la base de tous ses rêves d'avenir. Il s'était flatté que le roi, en entrant dans la voie des concessions adroites, maintiendrait longtemps encore l'équilibre qui assurait l'exis-

tence des familles nobles. Mais l'apparition du prince de l'olignac détruisit cette espérance. Raymon voyait trop loin, il était trop répandu dans le monde nouveau pour ne pas se mettre en garde contre les succès du moment. Il comprit que toute sa destinée chancelait avec celle do la monarchie, et que sa fortune, sa vie peut-être, ne tenaient plus qu'à un ûl.

Alors il se trouva dans une position délicate et embarrassante. L'honneur lui faisait un devoir de se consacrer, malgré tous les périls du dévouement, à la famille dont les intérêts avaient été jusqu'alors étroitement liés aux siens. A cet égard, il ne pouvait guère donner le change à sa conscience et à la mémoire de ses proches. Mais cet ordre de choses, cette tendance vers le régime absolu, choquait sa prudence, sa raison, et, disait-il, sa conviction intime. Elle compromettait toute son existence, elle faisait pis, elle le rendait ridicule, lui, publicisle 1 enommé qui avait osé promettre tant de fois, au nom du Irène, Injustice pour tous et la fidélité au pacte juré. .Mainlenanttous les actes du gouvernement donnaient un démenti formel aux assertions imprudentes du jeune éclectique; tous les esprits calmes et paresseux, qui, deux jours plus tôt, ne demandaient qu'à se raliacher au trône constitutionnel, commençaient à se jeter dans l'opposition et à traiter de fourberies les efforts de Raymon et de ses pareils. Les plus polis les accusaient d'imprévoyance et d'incapacité. Raymon sentait qu'il était humiliant de passer pour dupe après avoir joué un rôle si brillant dans la |)artie. En secret il commençait à maudire et à mépriser cette royauté qui se dégradait et qui l'enlralnait dans sa chute ; il eût voulu pouvoir s'en détacher sans honte avant l'heure du combat. Il fit pendant quelque temps d'incroyables efforts d'esprit pour se concilier la confiance des deux camps. Les O[)posanl3 de celle époque n'étaient pas difficiles pour l'admission de nouveaux partisans. Ils avaient besoin de recrues, et, grâce au peu de preuves qu'ils leur demandaient, ils en faisaient de considérables. Ils ne dédaignaient pas d'ailleurs l'appui des grands noms, et chaque jour d'adroites fiatteries jetées dans leurs journaux tendaient à détacher les plus beaux fleurons de cette couronne usée. Raymon n'était pas dupe de ces démonstrations d'estime ; mais il nu les repoussait pas, certain qu'il était de leur utilité. D'autre part, les champions du trône se montraient plus intolérants à mesure que leur situation devenait plus désespérée. Ils chassaient de leurs rangs, suns prudence et sans égards, leurs plus utiles défenseurs. Ils commencèrent bienlôl à témoigner leur mécontentement et leur méfiance à Raymon. Celui-ci, embarrassé, amoureux de sa réputation comme du principal avanlage de son existence, fut très à propos atteint d'un ihumatisme aigu, ijui le força do renoncer momentanément à toute espèce de travail et de se retirer à la campagne avec sa mèi c.

Dans cet isolement, Raymon souffrit réellement de se trouver jeté comme un cadavre au milieu do l'activité dévorante d'une société prête à se dissoudre, de se sentir empêché, par l'embairas de |irendre une couleur autant que par la maladie, de s'enrôler sous ces bannières belliqueuses qui lloltaient de toutes parts, appelant au grand combat les plus obscurs et les plus inhabdes. Los cuisantes douleurs de la maladie, l'abandon, l'ennui et la fièvre donnèrent insensiblement un autre cours à ses idées. Il SB demanda, pour la piemière lois peut-être, si le monde méritait tous les soins qu'il s'était donnés pour lui plaire, ot, à le voir si indifférent envers lui, si oublieux do ses talents et de sa gloire, il jugea le monde. Puis il se consola d'en avoir été dupe, en se rendant le témoignage qu'il n'y avait jamais cherché que son bienêtre personnel, et qu'il l'y avait trouvé, grâce à lui-même. Rien no nous confirme dans l'égoïsme comme la réffexion. Raymon en tira cette conclusion, qu'il fallait à l'homme, en état de société, deux sortes de bonheur, celui de la vie publique et celui de la vie privée, les triomphes du monde et les douceurs de la lamille.

Sa mère, qui le soignidt assidûment, tomba dangereusement malade : ce fut à lui d'oublier ses maux et de veiller sur elle ; mais ses forces n'y suffirent pas. Les

INDIANA

âmes ardentes et passionnées font les santés tenaces et ' miraculeuses aux jours du danger; mais les âmes tièdes et paresseuses n'impriment pas au corps de ces élans surnaturels. Quoique liaymon fût un bon fils, comme on l'entend dans la société, il succomba physiquement sous le poids de la faligue. Étendu sur son lit de douleur, n'ayant plus à son chevet que des mercenaires ou de rares amis pressés de retourner aux agitations de la vie sociale , il se mit à penser à Indiana , et il la regretta sincèrement, car alors elle lui eût été nécessaire. Il se rappela les soins pieux qu'il lui avait vu prodiguer à son vieil et maussade époux, et il se représenta les douceurs et les bienfaits dont elle eût su entourer son amant.

« Si j'eusse accepté son sacrifice, pensa-l-il, elle serait déshonorée ; mais que m'importerait à l'heure où je suis ? Abandonné d'un monde frivole et personnel, je ne serais pas seul ; celle que tous repousseraient avec mépris serait à mes pieds avec amour; elle pleurerait sur mes maux, elle saurait les adoucir. Pourquoi l'ai-je renvoyée, cette femme ? Elle m'aimait tant qu'elle aurait pu se consoler des outrages des hommes en répandant quelque bonheur sur ma vie intérieure. »

Il résolut de se marier quand il serait guéri, et, il repassa dans son cerveau les noms et les figures qui l'avaient frappé dans les salons des deux classes de la société. De ravissantes apparitions passèrent dans ses rêves; des chevelures chargées de Heurs, des épaules de neige enveloppées de boas de cygne , des corsages souples emprisonnés dans la mousseline ou le satin : ces attrayants fantômes agitèrent leurs ailes de gaze sur les yeux lourds et brûlants de Raymon ; mais il n'avait vu ces péris que dans le tourbillon parfumé du bal. A son réveil, il se demanda si leurs lèvres rosées avaient d'autres sourires que ceux de la coquetterie; si leurs blanches mains savaient panser les plaies de la douleur, si leur esprit fin et brillant i^avait descendre à la tâche pénible de consoler et de distraire un malade chargé d'ennuis, iuiymon était un homme d'intelligence exacte, et il se méliait plus qu'un autre de la coquetterie des femmes ; plus qu'un autre il haïssait régoï?me , parce qu'il savait qu'il n'y avait là rien à recueillir pour son bonheur. Et puis Raymon était aussi embarrassé pour le choix d'une femme que pour celui d'une couleur politique. Les mêmes raisons lui imposaient la lenteur et la prudence. 11 appartenait à une haute et ri,.;ide famille qui ne souflVirait point de mésalliance , et pourtant la fortune ne résidait plus avec sécurité que chez les plébéiens. Selon toute apparence, cetle classe allait s'élever sur les débris de l'autre, et, pour se maintenir à la surface du mouvement, il fallait être le gendre d'un industriel ou d'un agioteur. Raymon pensa donc qu'il était sage d'attendre de quel côté viendrait le vent pour s'engager dans une démarche qui déciderait de tout son avenir.

Ces réllexions positives lui montraient à nu la sécheresse de cœur qui préside aux unions de convenance, et l'espoir d'avoir un jour une compagne digne de son amour n'entrait que par hasard dans les chances de son bonheur. En attendant, la maladie pouvait être longue, et l'espoir de jours meilleurs n'efface point la sensation aiguë des douleurs présentes. Il revint à la pensée pénible de son aveuglement, le jour où il avait refusé d'enlever madame Delmare, et il se maudit d'avoir si mal compris ses véritables intérêts.

Sur ces entrefaites il reçut la lettre qu'Indiana lui écrivait de l'île Bourbon. L'énergie sombre et inflexiblequ'ell# conservait, au milieu des revers qui eussent dû briser son âme, frappa vivement Raymon.

a Je l'ai mal jugée, pensa-t-il, elle m'aimait réellement, elle m'aime encore, pour moi elle eût été capable de ces efforts héroïques quu je croyais au-dessus des forces d'une femme ; et maintenant je n'aurais peut-être qu'un mut à dire pour l'attirer, comme un invincible aimant, d'un bout du monde à l'autre. S'il ne fallait pas six mois, huit mois peut-être pour obtenir ce résultat, je voudrais essayer ! »

Il s'endormit avec cetle idée , mais il fut réveillé bientôt par un grand mouvement dans la chambre voisine.

Il se leva avec peine, passa une robe de chambre et se traîna à l'appartement de sa mère ; elle était au plus mal.

Elle retrouva vers le matin la force de s'entretenir avec lui ; elle ne se faisait pas illusion sur le peu de temps (jui lui restait à vivre ; elle s'occupa de l'avenir de son fils.

(c Vous perdez, lui dit-elle, votre meilleure amie ; que le ciel la remplace par une compagne digne de vous. Mais soyez prudent, lîaymon , et ne hasardez point le repos de votre vie entière pour une chimère d'ambition. Je ne connaissais, hélas! qu'une temme que j'eusse voulu nommer ma fille : mais le ciel avait disposé d'elle. Cependant, écoutez, mon fils. M. Delmare est vieux et cassé; qui sait si ce long voyage n'a pas épuisé le reste de ses forces? Respectez l'honneur de sa femme tant qu'il vivra ; mais si, comme je le crois, il est appelé à me suivre de près dans la tombe, souvenez-vous qu'il y a encore au monde une femme qui vous aime presque autant que votre mère vous a aimé. »

Le soir, madame de Ramière mourut dans les bras de son fils. La douleur de Raymon fut amère et profonde; il ne pouvait y avoir, devant une semblable perte, ni fausse exaltation ni calcul. Sa mère lui était réellement nécessaire , avec elle il perdait tout le bien-être moral de sa vie. Il versa sur son front livide, sur ses yeux éteints, des larmes désespérantes ; il accusa le ciel, "il maudit sa destinée, il pleura aussi Indiana. Il demanda compte à Dieu du bonheur qu'il lui devait; il lui reprocha de le traiter comme un autre et de lui arracher tout à la fois. Puis il douta de ce Dieu qui le châtiait ; il aima mieux le nier que de se soumettre à ses arrêts. Il perdit toutes les illusions avec toutes les réalités de sa vie; et il retourna à son lit de 8èvre et de souffrances, bris^ comme un roi déchu, comme un ange maudit.

Quand il fut à peu près rétabli, il jeta un coup d'ceil sur la situation de la France. Le mal empirait; de toutes parts on menaçait de refuser l'impôt. Raymon s'étonna de la confiance imbécile do son parti, et, jugeant à propos de ne pas se jeter encore dans la mêlée, il se renferma à Cercy avec le triste souvenir de sa mère et de madame Delmare.

A force de creuser l'idée qu'il avait d'abord légèrement conçue, il s'accoutuma à penser que cette dernière n'était pas perdue pour lui, s'il voulait sj donner la peine de la rappeler. Il vit à cette résolution beaucoup d'inconvénients, mais plus d'avantages encore. Il n'entrait pas dans ses intérêts d'attendre qu'elle fût veuve pour l'épouser, cumme l'avait entendu madame de Ramière. Delmare pouvait vivre vingt ans encore, et Raymon ne voulait pas renoncer pour toujours aux chances d'un mariage brillant. Il concevait mieux que cela dans sa riante et fertile imagination. Il pouvait, en se donnant un peu de peine, exercer sur son Indiana un ascendant illimité ; il se sen tait assez d'adresse et de rouerie dans l'esprit pour faire de celte femme ardente et sublime une maîtresse soumise et dévouée. H pouvait la soustraire au courroux de l'opinion , la cacher derrière le mur impénétrable de sa vie privée, la garder comme un trésor au fond de sa retraite, et l'employer à répandre sur ses instants de solitude et de recueillement le bonheur d'une aSection pure et généreuse. Il ne faudrait pas remuer beaucoup pour éviter la colère du mari; il ne viendrait pas chercher sa femme au delà de trois mille lieues, quand ses intérêts le clouaient irrévocablement dans un autre monde. Indiana serait peu exigeante de plaisir et de liberté après les rudes épreuves qui l'avaient courbée au joug. Elle n'était ambitieuse que d'amour, et Raymon sentait qu'il l'aimerait par reconnaissance, dès qu'elle lui serait utile. Il se rappelait aussi la constance et la douceur qu'elle avait montrées pendant do longs jours de froideur et d'abandon. Il se promettait de conserver habilement sa liberté sans qu'elle osât s'en plaindre ; il se flattait de prendre assez d'empire sur sa conviction pour la faire consentir à tout, même à le voir marié; et il appuyait cette espérance sur les nombreux exemples de liaisons intimes qu'il avait vues subsister en dépit des lois sociales , moyennant la prudence et

INDIANA

Tu ne

u'abanilonncs donc pas, loi? (Page 59.)

l'habileté avec lesquelles on savait échapper aux jugements (le l'opinion.

<i D'ailleurs , dirait-il encore, cette femme aura fait pour moi un sacrifice sans retour et sans bornes. Pour moi elle aura traversé le monde et laissé derrière elle tout moyen d'existence, toute possibilité de pardon. Le monde n'est rigide que pour les fautes étroites et communes; une rare audace l'étonné, une infortune éclatante le désarme; il la plaindra, il l'admirera peut-être, cette femme qui pour moi aura fait ce que nulle autre n'oserait tenter. Il la blâmera, mais il n'en rira pas, et je ne serai pas coupable pour l'accueillir et la protéger après une si haute pieuve de son amour. Peut-être, au contraire, vantera-t-ou mon courage ; du moins j'aurai des défenseurs, et ma réputation sera soumise à un glorieux fit insoluble procès. I-a société veut quelquefois qu'on la brave ; elle n'accorde pas son admiration à ceux qui rampent dans les voies battues. Au temps où nous sommes, il faut mener l'opinion à coups de fouet. »

Sous l'influence do ces pensées, il écrivit à madame Delmare. Sa lettre fut ce qu'elle devait être entre les ma'.ns d'un homme si adroit et si exercé. Elle respirait

l'amour, la douleur, la vérité surtout. Hélas! quel roseau mobile est-ce donc que la vérité, pour se plier ainsi à tous les souffles?

Cependant Raymon eut la sagesse de ne point exprimer formellement l'objet de sa lettre. Il teignait de regarder le retour d'Indiana comme un bonheur inespéré; mais cette fois il lui parlait faiblement de ses devoirs. Il lui racontait les dernières paroles de sa mère; il peignait avec chaleur le désespoir où le réduisait cette perle, les ennuis de la solitude et le danger de sa situation. Il faisait un tableau sombre et terrible de la révolution qui grossissait à l'horizon de la France, et, tout en feignant de se réjouir d'être seul opposé à ses coups, il faisait entendre à Indiana que le moment était venu pour elle d'exercer cette enthousiaste fidélité, ce périlleux dévouement dont elle s'était vantée, Raymon accusait son destin, et disait que la vertu lui avait roulé bien cher, que son joug était bien rude, qu'il avait tenu le bonheur dans sa main et qu'il avait eu la force do se condamner à un éternel isolement, u Ne me dites plus que vous m'avez aimé, ajoutait-il ; jo suis alors si faible et si découragé que je maudis mon courage et que je hais mes

IXDIANA.

•^^MlO;y T

H OELAV.liLF

Il s'enfu l (■■lioavaiuc.. (Page G5

devoirs. Dites-moi que vous ôtes heureuse , que vous m'oubliez, afin qu'il soit en ma puissance de n'aller pas vous arracher aux liens qui nous séparent, n

En un mot, il se disait malheureux; c'était dire à Indiana qu'il l'atlendait.

Durant les trois mois qui s'écoulèrent entre le départ de cette lettre et son arrivée à l'ile Bourbon , la situation de madame Delmare était devenue presque intolérable , par suite d'un incident domestique de la plus grande importance pour elle. Elle avait pris la triste habitude d'écrire chaque soir la relation des chagrins de la journée. Ce journal de ses douleurs s'adressait à Raymon , et, quoiqu'elle n'eût pas l'intention de le lui faire parvenir, elle s'entretenait avec lui, tantôt avec passion, tantôt avec amertume, des maux de sa vie et des sentiments qu'elle ne pouvait étouffer. Ces papiers tombèrent entre les mains de Delmare, c'est-à-dire qu'il brisa le coffre qui les recelait ainsi que les anciennes lettres de Ray-

mon, et qu'il les dévora d'un œil jaloux et furieux. Dans le premier mouvement de sa colère, il perdit la force de se contenir, et alla, le cœur pal|)ilanl, les mains crispées, attendre qu'elle revint de sa promenade. Peut-être, si elle eût tardé quelques minutes, cet homme malheureux aurait eu le temps de rentrer en lui-même; mais leur mauvaise étoile à tous deux voulut qu'elle se présentât presque aussitôt devant lui. Alors, sans pouvoir articuler une parole, il la saisit par les cheveux, la renversa, et la frappa au front du talon de sa botte.

A peine eut-il imprimé cette marque sanglante de sa brutalité à un être faible, qu'il eut horreur de lui-même. Il s'enfuit épouvanté de ce qu'il avait fait, et courut s'enformer dans sa chambre, où il arma ses pistolets pour se brûler la cervelle ; mais , au moment d'accom(>lir ce dessein, il vit, sous la varangue, Indiana qui s'était relevée, et qui essuyait, d'un air calme et froid, le sang dont son visage était inondé. D'abord, comme il croyait l'avoir tuée, il éprouva un sentiment de joie en la voyant debout, et puis sa colère se ralluma.

0 Ce n'est qu'une égralignure, s'écria-t-il, et tu méritais mille morts ! Non , je ne me tuerai pas ; car tu irais

IPUCRAniIE J. CLiVE , 7 BUE SAl.VI-BENOiT — U. UELAVILLE , :

CG

INDIAXA.

t'en réjouir dans les bras de ton amant. Je ne veux pas assurer volro bonheur à tous deux , je veux vivre pour vous faire souffrir, pour te voir dépérir de langueur et d'ennui, pour désiionorer l'inlànic qui s'est joué de moi. » Il se débattait contre les tortures de la rage, lorsque Ralph entra par une autie porte de la varangue et rencontra Indiana éclievelée, dans l'état où celte horrible scène l'avait laissée. Mais elle n'avait pas témoigné la moindre frayeur, elle n'avait pas lai-ssé échapper un cri, elle n'avait pas élevé les mains pour demander grâce. Fatiguée de la vie, il seniblail qu'elle eût éprouvé le désir cruel de donner à Delmare le temps do consommer un meurtre en n'appelant personne à son secours. Il est certain qu'au moment où cet événement avait eu lieu Ralph était à vingt pas de là, et qu'il n'avait pas entendu le moindre bruit.

« Indiana I s'écria-t-il en reculant d'effroi et de surprise, qui vous a blessée ainsi?

— Vous le demandez? répondit-ello avec un sourire amer, quel autre que votre ami en a le droit et la volonté? »

Ralph jeta par terre le rotin qu'il tenait, il n'avait pas besoin d'autres armes que ses larges mains pour étrangler Delmare. 11 franchit la distance en deux sauts, enfonça la porte d'un coup de poing... mais il trouva Delmare étendu par terre, le visage violet, la gorge enllée, en proie aux convulsions étouBées d'une congestion sanguine.

Il s'empara des papiers épars sur le plancher. En reconnaissant l'écriture de Raymon, en voyant les débris de la cassette, il comprit ce qui s'était passé; et, recueillant avec soin ces pièces accusatrices, il courut les remettre à madame Uelniare en l'engageant à les brùlur tout de suite. Delmare ne s'était probablement pas donné le temps de tout lire.

Il la pria ensuite de se retirer dans sa chambre pendant qu'il appellerait les esclaves pour secourir le colonel ; mais elle ne voulut ni briiler les papiers ni cacher sa blessure.

« Non, lui dit-elle avec hauteur, je ne veux pas, moi ! Cet homme n'a pas daigné autrefois cacher ma fuite à mailame de Carvajal ; il s'est empressé de publier ce qu'il appelait mon déshonneur. Je veux montrer à tous les yeux ce stigmate du sien qu'il a pris soin d'imprimer lui-même sur mon visage. C'est une étrange justice que celle qui impose à l'un de garder le secret des crimes de l'autre, quand celui-ci s'arroge le droit de le flétrir sans pitié ! »

Quand Ralph vit le colonel en état de l'entendre, il l'accabla de reproches avec plus d'énergie et de rudesse qu'on ne l'aurait cru capable d'en montrer. Alors Delmare, qui n'était certainement pas un méchant homme, pleura sa faute comme un enfant ; mais il la pleura sans dignité, comme on est capable de le faire quand on se livre à la sensation du moment sans en raisonner les elVets et les causes. Trompt à so jeter dans l'excès contraire, il voulait appeler sa femme et lui demander pardon ; mais Ralph s'y opposa, et tâcha de lui faire comprendre que cette réconciliation puérile compromettrait l'autorité de l'un sans effacer l'injure faite à l'autre, il savait bien qu'il est des torts qu'on ne pardonne pas et des malheurs qu'on ne peut oublier.

Dés ce moment le per.-onnage de ce mari devint odieux aux yeux de sa femme. Tout ce qu'il lit pour réparer ses torts lui ôta le peu de considération qu'il avait pu garder jusque-là. Sa faute était immense, en ellct; l'homme qui ne se sent pas la force d'être froid et implacable dans sa vengeance doit abjurer toute velléité d'impatience et de ressentiment. Il n'y a pas de rôle possible entre celui du chrétien qui pardonne et celui de i'honmie du nioiide qui répudie. Mais Delmare avait aussi sa part d'égoTsmc ; il se sentait vieux, les soins de sa femme lui devenaient chaque jour plus nécessaires. Il se faisait une terrible peur de la solitude, et si, dans la crise de son orgueil blessé, il revenait à ses habitudes do suidai en la maltraitant, la réflexion le ramenait bientôt à cette faiblesse des vieillards qui s'épouvante de l'abandon. Trop affuiljli par l'âge et

les fatigues pour aspirer à devenir jière de famille, il était resté vieux garçon dans son ménage, et il avait pris une femme comme il eût pris une gouvernante. Ce n'était donc pas par tendresse pour elle qu'il lui pardonnait de ne l'aimer pas, c'était par intérêt pour lui-même; et s'il s'affligeait de ne pas régner sur ses affections, c'était parce qu'il craignait d'être moins bien soigné sur ses vieux jours.

De son côté , quand madame Delmare , profondément blessée par les lois sociales, raidissait toutes les forces de son âme pour les ha'i'r et les mépriser, il y avait bien aussi au fond do ses pensées un sentiment tout personnel. Mais peut-être ce besoin de bonheur qui nous dévore, cette haine de l'injustice, cette soif de liberté qui no s'éleignent qu'avec la vie, sont-ils les facultés constituantes de \'t(jotisme, qualification par laquelle les Anglais désignent l'amour de soi, considéré comme un droit de l'homme et non comme un vice. Il me semble que l'individu choisi entre tous pour souffrir des institutions proGtablcs à ses semblables doit, s'il a quelque énergie dans l'âme, so débattre contre ce joug arbitraire. Je crois aussi que plus son âme est grande et noble, plus elle doit s'ulcérer sous les coups de l'injustice. S'il avait levé que le bonheur doit récompenser la vertu, dans quels doutes affreux , dans quelles perplexités désespérantes doivent le jeter les déceptions que l'expérience lui apporte I

Aussi toutes les réflexions d'Indiana , toutes ses démarches, toutes ses douleurs, se rapportaient à cette grande et terrible lutte de la nature contre la civilisation. Si les montagnes désertes de l'île eussent pu la cacher liingteiiips, elle s'y serait infailliblement réfugiée le jour de l'attentat commis sur elle ; mais Bourbon n'avait pas assez d'étendue pour la soustraire aux recherches , et elle résolut de mettre la mer et l'incertitude du lieu de sa retraite entre elle et son tyran. Cette résolution prise, elle se sentit plus tranquille, et montra presque de l'insouciance et de la gaieté dans son intérieur. Delmare en fut si surpris et si charmé qu'il fît à part soi ce raisonnement de brute, qu'il était bon de faire sentir un peu la loi du plus fort aux femmes.

Alors elle ne rêva plus que de fuite, de solitude eld'indépendjnce ; elle roula dans son cerveau meurtri et douloureux mille projets d'établissement romanesque dans les terres désertes de l'Inde ou de l'.Afrique. Le soir, elle suivait de l'œil le vol des oiseaux qui s'en allaient coucher à l'île Rodrigue. Celle île abandonnée lui promettait toutes les douceurs de l'isolement, premier besoin d'une âme brisée. Mais les mêmes motifs qui reni|)èchaient de gagner l'intérieur des terres de Rourbonlui faisait abandonner l'étroit asile des terres voisines. Elle voyait souvent chez elle de gros traitants do Madagascar qui avaient des relations d'affaires avec son mari; gens épais, cuivrés, grossiers, qui n'avaient do tact et de finesse que dans les intérêts de leur commerce. Leurs récits captivaient pourtant l'attention de madame Delmare; elle se plaisait à les interroger sur les admirables productions de celte île, et ce qu'ils lui racontaient des merveilles de la nature dans cette contrée enflammait de plus en plus le désir qu'elle éprouvait d'aller s'y cacher. L'étendue du pays et le peu d'espace qu'y occupaient les Européens lui faisaient espérer de ne jamais y être découverte. Elle s'arrêta donc à ce projet , et nourrit son esprit oisif des rêves d'un avenir qu'elle prétendait se créer à elle seule. Déjà elle construisait son ajoupa solitaire sous l'abri d'une forêt vierge, au bord d un fleuve sans nom; elle se lélugiait sous la protection de ces peuphides que n'a point flétries le joug de nos lois et de nos préjugés. Ignorante qu'elle était, elle espérait trouver là les vertus exilées de notre hémisphère, et vivre en pai.\, étrangère à toute constitution sociale; elle s'imaginail échapper aux dangers do l'isolement, résister aux maladies uévorantes du i limât. Faible femme qui ne pouvait endurer la colère d'un homme, et qui se flattait du braver celle do l'état sauvage 1

.\u milieu de ces préoccupations romanesques et de ces projets extravagants, elle oubliait ses maux présents,

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elle se faisait un monde à part qui la consolait de celui où elle éUiit forcée de vivre, elle s'habituait à penser moins à Raymiin, qui bienlôt ne devait plus rien être dans son ex'islence solitaire et philosophique. A force do se bâtir un avenir selon sa fantaisie, elle laissait reposer un peu le passe; et déjà, à sentir son cœur plus libre et plus courageux, elle s'imaginait recueill.r d'avance les fruits de sa vie d'anachorète. Mais la lettre de Raymon arriva, et cet édifice de chimères s'évanouit comme un soiiflle. Elle sentit, ou elle crut sentir qu'elle l'aimait plus que ^la^ le passé. Pour moi, je me plais à croire qu'elle ne l'aima jamais de toutes les forces de son ûme. 11 mo semble que l'affection mal placée diffère de l'affection partagée autant qu'une erreur diffère d'une vérité; il me semble que si l'e-xaltation et l'ardeur de nos sentiments nous abusent au point de croire que c'est là de l'amour dans toute sa puissance, nous apprenons plus tard, en goûtant les délices d'un amour vrai., combien nous nous en étions imposé à nous-mêmes.

Mais la situation où Raymon se disait jeté rallumait

' dans le cœur d'indiana cet élan de générosité qui était un besoin de sa nature. Le voyant seul et malheuieus, elle se fit im devoir d'oublier le passé et de ne pas prévoir l'avenir. I.a veille elle voulait quitter son mari par haine et par ressentiment; maintenant elle regrettait de ne pas l'estimer, afin de faire à Raymon un véritable sa-

I crifice. Tel était sou enthousiasme qu'elle craignait de faire trop peu pour lui, en échappant à un maître irascible au péril de ses jours et en se soumettant à l'agonie d'un voyage de quatre mois. Elle eût donné sa vie sans croire que ce fût assez payer un sourire de Raymon. La femme est faite ainsi.

Il ne s'agissait donc plus que de partir. 11 était bien difficile de tromper la méfiance de Delmare et la clairvojance de Ralph. Mais ce n'était pas là le principal obstacle; il fallait échapper à la publicité que, selon les lois, tout passager est forcé de donner à son départ par la voie des journaux.

Parmi le peu d'embarcations ancrées dans la dangereuse rade de Bourbon, le navire l'Eugène était en partance pour l'Europe. Indiana chercha longtemps l'occasion de parler au capitaine sans être observée de son mari ; mais chaque fois qu'elle témoignait le désir de se promener sur le port, il affectait de la remeitre à la garde de sir Ralph, et lui-même les suivait de l'œil avec une patience désespérante. Cependant, à force de recueillir avec une scrupuleuse attention tous les indices favorables à son dessein, Indiana apprit que le capitaine du bâtiment gréé pour la France avait une parente au village de Sainte-Rose , dans l'intérieur de l'ile, et qu'il revenait souvent à pied pour aller coucher à son bord. Dès ce moment elle ne quitta plus le rocher qui lui servait de point d'observation. Pour écarter les soupçons, elle s'y rendait par des sentiers détournés, et en revenait de même lorsqu'à la nuit close elle n'avait point découvert le voyageur qui l'intéressait sur le chemin de la montagne.

Il ne lui restait plus que deux jours d'espérance, car déjà le vent avait souillé de terre sur la rade; le monil-

1 lage menaçait de n'être plus tenable, et le capitaine Ran-

' do"m était impatient de gagner le large.

Enfin elle adressa au Dieu des opprimés et des faibles une ardente prière, et elle alla s'asseoir sur le chemin même rie Sainte-liose , bravant le danger d'être \ue et risquant sa dernière espérance. Il n'y avait pas une

1 heure qu'elle attendait lorsque le capitaine Random des-

\ cendit le sentier. C'était un vrai marin , toujours rude et cynique, qu'il fût sombre ou jovial ; son regard glaça

' d'effroi la triste Inidana. Cependant elle rassembla tout son courage, et marcha à sa rencontre d'un air digne et résolu.

« Monsieur, lui dit-elle , je viens mettre entre vos mains mon honneur et ma vie. Je veux quitter la colonie et retourner en France. Si, au lieu de m'accorder votre protection , vous trahissez le secret que je vous

• confie, je n'ai pas d'autre parti à prendre que de mo jeter

I à la mer. »

Le capitaine répondit, en jurant, que la mer refuserait de sombrer une si jolie goélette, et que, puisqu'elle venait d'elle-même s'abattre sous le vent, il répondait do la remorquer au bout du monde.

« Vous consentez donc. Monsieur? lui dit madame Delmare avec inquiétude; en ce cas, vous accepterez l'a vance de mon passage, n

Et elle lui remit un écrin contenant les bijoux que madame de Carvajal lui avait donnés autrefois; c'était la seule fortune qu'elle possédât encore. Mais le marin l'entendait autrement, et il lui rendit l'écrin avec des paroles qui firent monter le sang à ses joues.

« Je suis bien malheureuse, Monsieur, lui réponditelle en retenant les larmes de colère qui brillaient dans ses longs cils ; la démarche que je fais auprès de vous vous autorise à m'insulter, et cependant, si vous saviez combien mon existence dans ce pays est odieuse , vous auriez pour moi plus de pitié que de mépris. »

La contenance noble et touchante d'indiana imposa au capitaine Random. Les êtres qui ne font pas abus de leur sensibilité la retrouvent quelquefois saine et entière dans l'occasion. Il se rappela aussitôt la figure haïssable du colonel Delmare et le bruit que son aventure avait fait dans la colonie. En couvant d'un œil libertin cette créature si frêle et si jolie, il fut frappé de son air d'innocence et de candeur; il fut surtout vivement ému en remarquant sur son front une marque blanche que sa rougeur faisait ressortir. Il avait eu avec Delmare des relations de commerce qui lui avaient laissé du ressentiment contre cet homme si rigide et si serré en affaires.

« Malédiction ! s'écria-t-il, je n'ai de mépris que pour l'homme capable de casser à coups de botte la tête d'une si jolie femme. Delmare est un corsaire à qui je ne serai pas fâché de jouer ce tour; mais soyez prudente. Madame , et songez que je compromets ici mon caractère. 11 faut vous échapper sans éclat au coucher de la lune, vous envoler comme une pauvre pétrelle du fond de quelque récif bien sombre...

— Je sais, Alonsieur, répondit-elle, que vous ne me rendrez pas cet important service sans transgresser les lois; vous courrez peut-être le risque de payer une amende; c'est pourquoi je vous offre cetécrln, dont la valeur contient au moins le double du prix de la traversée. »

Le capitaine prit l'écrin en souriant.

« Ce n'est pas le moment de régler nos comptes, ditil ; je veux bien être le dépositaire de votre petite fortune. Vous n'avez pas sans doute, vu la circonstance, un bagage bien considérable ; rendez-vous la nuit du départ dans les rochers de l'anse aux Lataniers; vous verrez venir à vous un canot armé de deux bons rameurs, et l'on vous passera par-dessus le bord entre une et deu,x heures du matin. ><

Cette journée du départ s'écoula comme un rêve. Indiana avait craint de la trouver longue et pénible ; elle passa comme un instant. Le silence de la campagne, la tranquillité de l'habitation , contrastaient avec les agitations intérieures qui dévoraient madame Delmare. "Elle s'enfermait dans sa chambre pour y préparer le peu de bardes qu'elle voulait emporter; puis elle les cachait sous ses vêtements et les portait une à une dans les rochers de l'anse aux Lataniers, où elle les mettait dans un panier d'écorce enseveli sous le sable. La mer était rude, et le vent grossissait d'heure en heure. Par précaution le navire l'Eugaie était sorti du port, et madame Delmare apercevait au loin ses voiles blanches que la biso enllait, tandis que l'équipage, pour se maintenir dans sa station, lui faisait courir des bordées. Son cœur s'élançait alors avec de vives palpitations vers ce bâtiment qui semblait piaffer d'impatience, comme un coursier plein d'ardeur au moment do partir. Mais lorsqu'elle regagnait l'intérieur de l'ile, elle retrouvait dans les g<irges de la montagne un air calme et doux , un soleil pur, le

INDIANA

chant des oiseaux , le bourdonnement des insectes , et l'ariivlté des travaux qui avait son cours comme la veille, indifférents aux émotions violentes qui la torturaient. Alois elle doutait de la réalité de sa situation, cl se demandait si ce départ prochain n'était pas l'illusion d'un songe.

Vers le soir le vent tomba. L'Eugène se rapprocha de la côte, et au coucher du soleil madame Delniare entendit du haut de son rocher le canon bondir sur les échos de l'ile. C'était le signal du départ pour le jour suivant, au retour de l'astre qui se plongeait alors dans les Ilots.

Après le repas, M. Deimaro se trouva incommodé. Sa femme crut que tout était désespéré, qu'il tiendrait la maison éveillée toute la nuit, que son projet allait échouer; et puis il soulfrait, il avait besoin d'elle; ce n'était pas le moment do le quitter. C'est alors que le renionls entra dans son âme et qu"e"° se deinanila qui aurait pilié de ce vieillard quand elle l'aurait abandonné. Elle frémit de penser qu'elle allait consommer un crime à ses propres yeux, el que la voix de la conscience s'éléverail plus haut peut-être (]ue celle do la sociélé pour la condamner. Si , comme à l'ordmaire, Delniare eut réclamé si s soins avec dureté, s'il se lût montré impérieux et fantasque dans ses souffrance?, la résistance eût semhié douce et légitime à l'esclave opprimée; mais, [)our la première l'ois de sa vie, il supporta son mal avec douceur et témoigna à sa femme de la reconnaissance et de l'affection. .4 dix heures il déclara qu'il se sentait tout à fait bien, exigea (ju'elle se retirât chez el;e, et défendit qu'on s'ini]uictàt de lui davanlage. Italph assura en effet que tout symplôme du maladie avait disparu et qu'un sommeil tranquille était désormais le seul remède nécessaire. Quan.l onze heures sonnèrent, tout était tranquille et silencieux dans l'habitation. Madame Delmare se jela â genuux et pria en pleurant avec amertume; car elle allait charger son cœur d'une grande faute, et de Dieu lui viendrait désormais le seul pardon qii'e le pût espérer, tlle entra doucement dans la chambre de son mari. Il dormait profondément; son visage était calme, sa respiration égale. \\i m unent où elle allait se retirer, e!le aperçut dans l'onibro une autre personne endormie sur un faiiietiil. Celait Ralph, qui s'était relevé sans bruit, et qui était venu garder, en cas de nouvel accident, le sommeil de son mari,

« PauMe lialpli! pensa Indiana ; quel éloquent et cruel reproche pour moi! »

Elle eut envie de le réveiller, de lui tout avouer, de le sup[)lier de la préserver d'elle-même, el puis elle pensa à Itayinon. « Encore un sacrifice, se dit-elle, et le plus cruel de tous, celui de mon devoir. »

L'amour, c'e>l la vertu de la femme; c'est pour lui qu'elle se fait une gloire de ses fautes, c'est de lui qu'elle reçoit l'Iiéri/isme de braver .^es remords. Plus le crime lui coûte à commettre, plus elle aura mérité de celui qu'elle aime, (^'est le l'anausme qui met le poignard aux mains du religieux.

Elle ôia de son cou une chaîne d'or qui lui venait de sa mère et qu'elle avait toujours portée; elle la pas>a doucement au cou de Hatph, comme le dernier gage d'uni' amitié fraternelle, et pencha encore une fois sa lampe sur le visage de son vieil époux pour s'assurer qu'il n'était plus malade. Il rêvait en ce moment, et dit (l'une voix faible et triste : Prends fjarde a o t homme, il le perdra .. Indiana frémit de la tête aux pieds et s'enfuit dans sa chambre. Elle se lordit les mains dans une douloureuse incertitude; puis tout d'un coup elle s'empara de celle pensée, qu'elle n'agissait point en vue d'elleniôme, mais de Uaymon ; qu'elle n'allait point à lui pour chercher du bonheur, mais pour lui en porter, et que, dùl-ellc être maudite dans l'élernité, elle en serait as-ez dédommagée si elle emliellissait la vie do son amant. Elle s'élança hors de l'habitation et gagna l'anse aux Lataiiicrs d'un pas rapide, n'osant se retourner pour regarder ce qu'elle laissait derrière elle.

Elle s'occupa aussitôt de déterrer sa valise d'écorce, et elle s'assit dessus, silencieuse, tremblante, ccoutani le

vent qui sifllait, la vague qui râlait en mourant à ses pieds, et la satanilo qui gémissait d'une, voix aigre dans les grandes algues marines pendues aux parois des rochers ; mais tous ces bruits étaient dominés par les battements de son cœur, qui résonnaient dans ses oreilles comme le son d'une cloche funèbre.

Elle attendit longtemps; elle fit sonner sa montre, et vit que l'heure était passée. La mer était si mauvaise, et en tout temps la navigation est si difficile sur les côtes de l'ile, i)u'elle commençait à désespérer de la bonne volonté des rameurs chargés de l'emmener, lorsqu'elle aperçut sur les Ilots brillants l'ombre noire d'une pirogue , qui essayait d'approcher. Mais la houle était si forte, la mer se creusait tellement, que la frêle embarcation disparaissait à chaque inslant, et s'ensevelissait comme dans les sombres plis d'un linceul étoile d'argent. Elle se leva et répondit plusieurs fois au signal qui i'apiielait par des cris que le vent emportait avant de les transmetire aux rameurs. Enfin, lorsqu'ils furent assez près pour l'entendre , ils se dirigèrent vers elle avec beaucoup de peine; puis ils s'arrêtèrent pour attendre une lauie. Dès qu'ils la sentirent soulever l'e.^quif, ils redoublèrent d'efforts, et la vague, en se déferlant les jeta avec le canot sur un tas de galels.

Le terrain sur lequel Saint-Paul est bâti doit son origine aux sables de la mer et à ceux des montagnes que la rivière des Galets a charriés à de grandes distances de son embouchure, au moyen des remous de son courant. Ces amas de cailloux arrondis lorment autour du rivage des montagnes sous-marines que la houle entraine, renverse el reconstruit â son gré. Leur mobilité en rend le choc inévitable, el l'habileté du pilote devient inutile pour se diriger parmi ces écueils sans cesse renaissants. Les gros navires, stationnés dans le port de Saint-Denis, sont souvent arrachésde leurs ancres el brisés sur la côte par la violence des courants; ils n'ont d'autre ressource, lorsque le vent de terre commence à soufller et à rendre dangereux le retrait brusque des vagues, que de gagner la pleine mer au plus vile; et c'est ce que faisait le brick t'Ei'Qvne.

Le canot emporta Iniiiana el sa fortune au milieu des lames furieuses, des hurlements de la tempête et des imprécations des deux rameurs, qui ne se gênaient pas pour maudire tout haut le danger auquel ils s'exposaient pour elle, 11 y avait deux heures, disaient-ils, que le navire eût dû lever l'ancre , et c'était à cause d'elle que le capitaine avait refusé obslinémeut d'en donner l'ordre. Ils ajoutaient à cet égard des réflexions insult.mles et cruelles, dont la malheureuse fugitive dévorait la honle en silence ; el comme l'un de ces deux hommes faisait observer à l'autre qu'ils pourraient être punis s'ils manquaient aux égards qu'on leur avait prescrits pour la maîtresse du capitaine :

0 Laisse-moi tranquille! répondit-il en jurant; c'est avec les requins que nous avons des comptes a régler cette nuit. Si jamais nous revoyons le capitaine liaudom, il ne sera pas plus méchant qu'eux, j'espère.

— A propos de requin, dit le premier, je ne sais pas si c'en est un qui nous llaire déjà, mais je vois dans notre sillage une face qui n'est pas chrétienne.

— Imbécile! qui prends la figure d'un chien pour celle d'un loup de mer! Uolà! mon passager à quatre pattes, l'on vous a oublié à la côle; mais, nulle sabords! vous ne mangerez pas le biscuit do réijuipage. Notre consigne ne porto qu'une demoiselle, il n'est pas question du bichon... »

En même temps il levait son aviron pour en décharger un coup sur la tète de l'animal, lorsque madame Delmare, jetant sur la mer ses yeux distraits et humides, reconnut sa belle chienne Opliélia, qui avait retrouvé sa trace dans les rochers de l'ile et cpii la suivait a la nage. Au monient oii le marin allait la frapper, la vague, contre laquelle elle luttait peniblemenl, l'entraîna loin du canot, et sa maîtresse entendit ses géiiiisseiiients de douleur et d'impatience. Elle supplia les rameurs de la prendre d.ins l'embarcalion , cl lU feignirent de s'y disposer ; mais, au niomenl où le fidèlo animal se rap-

IMHANA.

prochait d'rux, ils lui brijèreiil le cn'ine , avec de grossiers celais de rire, et liidiana vil flotler le cadavre de cet être qui l'avait aimée plus que liavmon. En même temps une lame furieuse entraîna la pirogue comme au fond d'une cataracte, et les rires des malelols se changèrent en imprécations de détresse. Cependant, grâce à sa surlace plaie et légère, la pirogue bondit avec élasticité comme un plongeon sur les eaux, et remonta brusquement au faîle de la lame, pour se précipiter dans un autre ravin et remonter encore à la crête écumeuse du Qot. A mesure que la côle s'éloignait, la mer devenait moins houleuse, et bientôt l'embarcation navigua rapidement et sans danger vers le navire. Alors la bonne humeur revint aux deux rameurs, et avec elle la réflexion. Ils s'ellorcèrent de réparer leur grossièreté envers Indiana ; mais leurs cajoleries étaient plus insultantes que leur colère.

« Allons, ma jeune dame, disait l'un, prenez courage, vous voilà sauvée; saas doute le capitaine nous fera boire le meilleur vin de la cambuse pour le joli ballot que nous lui avons repêché. »

L'auUe affeclait de s'apiloyer sur ce que les lames avaient mouillé les vêtements' de la jeune dame; mais, ajoutait-il, le capitaine l'allendait pour lui prodiguer ses soins. Ijnmobile et muelle, Indiana écoutait leurs propos avec épouvante; elle comprenait l'horreur de sa situalion, et ne voyait plus d'aulre moyen de se soustraire aux affronts qui l'attendaient que de se jeler dans la mer. Deux ou trois fois elle faillit s'élancer hors de la pirogue; puis elle reprit. courage, un courage sublime, avec cette pensée :

" C'est pour lui, c'est pour Raymon que je souffre tous ces maux. Je dois vivre, fussé-je accablée d'ignominie! »

Elle porla la main à son cœur oppressé, et y trouva la lame d'un poignard qu'elle y avait caché le malin par une sorte de prévisi'in instinctive. La [lo^^ession de celle arme lui rendit toute sa confiance; c'était un stylet court et effilé que son père avait coutume de porter, une vieille lame espagnole qui avait appartenu à un Médina-Sidonia, dont le nom était gravé à jour sur l'acier du coutelas, avec la date de 1300. Elle s'éiait sans doute rouillée dans du sang noble, celle bonne arme; elle avait lavé probablement plus d'un affront, puni plus d'un insolent. Avec elle, Indiana se sentit redevenir Espagni'le, et elle passa sur le navire avec résolution, en se disant qu'une femme ne courait aucun danger tant qu'elle avait un moyen de se donner la mort avant d'accepter le déshonneur. Elle ne se vengea de la durelé de ses guides qu'en les dédommageant avec magnificence de Ifur fatigue; puis elle se relira dans la dunette, et attendit avec anxiété que l'heure du départ fût venue.

Enfin le jour se leva, et la mer se couvrit de pirogues qui amenaient à bord les passagers. Indiana , cachée derrière un sabord, regardait avec terreur les figures qui sortaient de ces embarcations; elle tremblait d'y \oir appaïaîlre celle de son mari venant la réclamer. Enfin le cannn du départ alla mourir sur les échos de celte ile qui lui avait servi de prison. Le navire commença à soulever des torrents d'écume, elle soleil, en s'éle\ant dans les cieux , jeta ses reflets roses et joyeux sur les cimes blanches des Salazes, qui commençaient à s'abaisser à l'horizon.

A quelques lieues en mer, une sorte de comédie fut jouée à bord pour éluder l'aveu de supercherie. Le capitaine Random feignit de découvrir madame Delmare sur son bâtiment; il joua la surprise, interrogea les matelots, fit semblant de s'emporler, puis de s'apaiser, et finit par dresser procès-verbal de la rencontre à bord d'un enfant trouvé; c'esl le terme technique en pareille circonstance.

Permeilezmoi de terminer ici le récit de cette traversée. Il me suffira de vous dire, pour la justification du capitaine Random, qu'il eut, malgré sa rude éducation, assez de bon sens naturel pour comprendre vile le caractère de madame Delmare; il hasarda peu de tentatives pour abuser de son isolement, et il linit par en

éire touché et lui servir d'ami et de protecteur. Mais la lovaulé de ce brave homme et la dignité d'Indiima n'empêchèrent pas les propos de l'équipage, les re:;ards moqueurs, les d utes insultants, et les "plaisanteries lesles et incisives. Ce furent là les véritables tortures de cefe infortunée durant le voyage, car, pour les fatigue-:, les privations, les dangers de la mer, les ennuis et le malaise de la navigation, je ne vous en parle pas; elle-même les compta pour rien.

Trois jours après le départ de la lettre pour l'Ile Bourbon, Raymon avait complètement oublié et cette lettre et son objeL 11 s'élait senti mieux portant, et il avait hasardé une visite dans son voisinage. La terre du Lagny, que M. Delmare avait laissée en pavement à ses créanciers, venait d'être acquise par un riche industiiel, -M. Hubert, horume habile et estimable, non pas (omme tous les riches industriels, mais comme un petit nombre d'hommes enrichis. Raymon trouva le nouveau propriétaire installé dans cette maison qui lui rappelait tant de choses. Il se plut d'abord à laisser un libre cours à son émotion en parcourant ce jardin où les pas légers de Noun semblaient encore empreints sur le sable', êtres vastes appartements qui semblaient retentir encore du son des douces paroles d'Indiana; mais bienlôt la présence d'un nouvel hôte changea la direction de ses idées.

Dans le grand salon, à la place oii madame Delmare se tenait d'ordinaire pour travailler, une jeune personne grande et svelte , au long regard à la fois doux et malicieux, caressant et moqueur, était assise devant un chevalet, ets'amusail à copier à l'aquarelle les bizarres lambris rie la muraille. C'était une chose charmante que celte copie, une fine moquerie tout empreinte du carraclère railleur et poli de l'artiste. Elle s'était plu à outrer la prélenlieuse gentillesse de ces vieilles fresques; elle avait saisi lespiit taux et chatoyant du siècle de Louis XV sur ces figurines guindées.' ICn rafraicliissant les couleurs fanées par le temps, elle leur avait rendu leurs grâces maniérées, leur parfum de coiiriisanerie, leurs atours de boudoir et de bergeiie si singulièrement identiques. .A côté de celle œuvre de raillerie historique elle avait écrit le mot pastiche.

Elle leva lentement sur Raymon ses longs veux empreints d'une cajolerie caustiq'ue, attractive et" perfide, qui lui rappela je ne sais pourquoi V.4nna Page de Shakspeare. Il n'y avait dans son maintien ni limidilé , ni hardiesse, ni affectation d'usage, ni méfiance d'ellemême. Leur entretien roula sur l'inffuence de la mode dans les arts.

«N'est-ce pas, Monsieur, que la couleur morale de l'époque était dans ce pinceau? lui dit-elle en lui mon- Irant la boiserie chargée d'amours champêtres, à la manière de Boucher. N'est-il pas vrai que ces moutons ne marchent pas, ne dorment pas, ne broutent pas comme des moulons d aujourd'hui v Et cette jolie nature fausse et peignée, ces buissons de roses à cent feuilles au milieu des bois, où de nos jours ne croissent plus que des haies d'églantiers, ces oiseaux apprivoisés dont l'espèce a disparu apparemment, ces robes de satin rose que le soleil ne lernissait pas; n'est-ce pas qu'il y avait dans tout cela de la poésie, des idées de mollesse et de bonheur, et le sentiment de toute une vie douce, inutile et inoffensive? Sans doute, ces ridic les fictions valaient bien nos sombres élucubrations politiques! Que ne suisje née en ces jours-:à! ajoula-1-elle en souriant; j'eu-se été bien plus propre (femme frivole et bornée que je suis) à faire des peintures d'éventail et des chefs d'œuvre de parfilage qu'à commenter les journaux et à comprendre la discussion des Chambres! »

M. Hubert laissa les deux jeunes gens ensemble ; et peu à [leu leur conversation dévia au point de tomber sur madame Delmare.

« Vous étiez très-.ié avec nos prédécesseurs dans celle maison, dit la jeune fille , cl sans doute il y a de la gé-

INDIANA

nérosité de votre part à venir voir de nouveaux visages. Madame Delmarc , ajoiita-telle en altachanl sur lui un regard pénétrant, était une personne remarquable, diton ; elle a dû laisser ici pour vous des souvenirs qui ne sont pas à notre avantage.

— (Jetait, répondit Raymon avec indifférence, une excellente femme, et son mari était un digne homme...

— llai.s, reprit l'insouciante jeune fille, c'était, ce me semble, quelque cho.-ie de plus qu'une excellente femme. Si je m'en souviens bien, il y avait dans sa personne un charme qui mériterait une épithéte plus vive et plus poétique. Je la vis, il y a deux ans, à un bal chez l'ainbassadeur d'Espagne. Elle était ravissante ce jour-là; vous en souvenez-vous? »

Raymon tressaillit au souvenir de cette soirée, où il avait parlé à Indiana pour la première fois. Il se rappela en même temps qu'il avait remarqué à ce bal la figure distinguée et les yeux spirituels de la jeune personne avec laquelle il parlait en ce moment; mais il n'avait pas demandé alors qui olle était.

Ce ne fut qu'en sortant, et lorsqu'il félicitait M. Hubert des grâces de sa fille, qu'il apprit son nom.

a Je n'ai pas le bonheur d'être son père, répondit l'industriel ; mais je m'en suis dédommagé en l'adoptant. Vous ne savez donc pas mon histoire?

— Malade depuis plusieurs mois, répondit Raymon, je ne sais de vous que le bien que vous avez déjà fait dans ce pays.

— il est des gens, répondit M. Hubert en souriant, qui me font un grand mérite de l'adoption de mademoiselle de Nangy ; mais vous. Monsieur, qui avez l'âme élevée, vous allez voir si j'ai fait autre chose que ce que la délicatesse me prescrivait. Veuf, sans.enfants, je me trouvai il y a dix ans à la tète de fonds assez considérables, fruits de mon travail, que je cherchais à placer. Je trouvai à acheter en Bourgogne la terre et le château de Nangy, qui étaient des biens nationaux fort à ma convenance. J'en étais propriétaire depuis quelque temps, lorsque j'appris que l'ancien seigneur de ce donuiine vivait retiré dans une chaumière avec sa petite-fille, âgée de sept ans, et que leur existence était misérable. Ce vieillard avait bien reçu des indemnités, mais il les avait consacrées à payer religieusement les dettes contractées dans l'émigration. Je voulus adoucir son sort, et lui offrir un asile chez moi; mais il avait conservé dans son infortune tout l'orgueil de son rang. 11 refusa de rentrer comme par charité dans le manoir de ses pères, et mourut peu de temps après mon arrivée, sans vouloir aceealer de moi aucun service. Alors je recueillis son enfanu Déjà fière, la petite patricienne agréa mes soins malgré elle ; mais à cet âge les préjugés ont peu de racine, et les résolutions peu de durée. Elle s'accoutuma bientôt à me regarder comme son père , et je l'ai élevée conune ma propre fille. Elle m'en a bien récompensé par le bonheur qu'elle répand sur mes vieux jours. Aussi, pour me l'assurer, ce bonheur, j'ai adopté madeii)oisellei;e Nangy, et je n'aspire maintenant qu'à lui trouver un mari digne d'elle et capable de gérer habilement les biens que je lui laisserai. »

Insensiblement, cet excellent homme, encouragé par l'intérêt que Raymon accordait à ses confidences, le mit bourgeoi.-îement , dès la première entrevue, dans le seirct de toutes ses affaires. Son auditeur attentif comprit qu'il y avait là une belle et large fortune établie avec l'ordre le plus minutieux, et qui n'attendait pour paraître dans tout son lustre qu'un consommateur plus jeune et de mœurs plus élégantes que le bon Hubert. 11 sentit qu'il pouvait être l'homnio appelé à cette tâche agréable, et il remercia la destinée ingénieuse qui conciliait tous ses intérêts en lui offrant , à l'aide d'incidents romanesques, une femme de son rang à la tête d'une belle fortune plébéienne. C'était un coup du sort à ne pas laisser échapper, et il y mit toute son habileté. Par-dessus le marché, l'héritière était charmante; Raymon se réconcilia un peu avec sa providence. Quant à madame Delmare, il ne voulut pas y penser. H chassa les craintes que lui inspirait de temps en temps sa lettre ; il chercha à se per-

suader que la pauvre Indiana n'en saisirait pas les intentions ou n'aurait pas le courage d'y répondre; enfin il réussit à s'abuser lui-même et à ne se pas croire coupable, car Raymon eût eu en horreur de se trouver égoïste. H n'était pas de ces scélérats ingénus qui viennent sur la scène faire à leur propre cœur la naïve confession de leurs vices. Le vice ne se mire jias dans sa propre laideur, car il se ferait peur à lui-même, et le Yago de Sh;iks|]caro, personnage si vrai dans ses actions, est faux dans ses paroles, forcé qu'il est par nos conventions dramatiques de venir dévoiler lui-même les replis secrets de son cœur tortueux et profond. L'homme met rarement ainsi de sang-froid sa conscience sous ses pieds. Il la retourne, il la presse, il la tiraille, il la déforme; et quand il l'a faussée, avachie et usée, il la porte ai'ec lui comme un gouverneur indulgent et facile qui se plie à ses passions et a ses intérêts, mais qu'il feint toujours de consulter et de craindre.

Il retourna donc souvent au Lagny, et ses visites furent agréables à JL Hubert; car, vous le savez, Raymon avait l'art de se faire aimor, et bientôt tout le désir du riche plébéien fut de l'appeler son gendre. Mais il voulait que sa fille adoptive le choisit elle-même, et que toute liberté leur fût laissée pour se connaître et se juger.

Laure de Nangy ne se pressait pas de décider le bonheur de Raymon ; elle le tenait dans un équilibre parfait entre la crainte et l'espérance. Moins généreuse que madame Delmare, mais plus adroite, froide et flatteuse, orgueilleuse et prévenante, c'était la femme qui devjiit subjuguer Raymon; car elle lui triait aussi supérieure en habileté qu'il l'avait été lui-même à Indiana. Elle eut bientôt compris que les convoitises de son admirateur étaient bien autant pour sa fortune que pour elle. Sa raisonnable imagination n'avait rien espéré de mieux en fait d'hommages; elle avait trop de bon sens, trop de connaissance du monde actuel pour avoir rêvé l'amour à côté de deux millions. Calme et philosophe, elle en avait pris son parti, et ne trouvait point Raymon coupable; elle ne le haïssait point d'être calculaleur et positif comme son siècle ; seulement elle le connaissait trop pour l'aimer. Elle mettait tout son orgueil à n'être point au-dessous de ce siècle froid et raisonneur ; son amour-propre ■ eût souffert d'y porter les niaises illusions d'une pensionnaire ignorante; elle eût rougi d'une déception comme d'une sottise; elle faisait, en un mot, consister son héro'i'sme à échapper à l'amour, comme madame Delmare mettait le sien à s'y livrer.

Mademoiselle de Nangy était donc bien résolue à subir le mariage comme une nécessité sociale ; mais elle se faisait un malin plaisir d'user de celle liberté qui lui appartenait encore, et de faire sentir quehjue temps son autorité à l'homme qui aspirait à la lui ôter. Point de jeunesse, point de doux rêves, point d'avenir brillant et menteur pour cette jeune fille condamnée à subir toutes les misères de la fortune. Pour elle la vie était un calcul stoïque, et le bonheur d'une illusion puérile, dont il fallait se défendre comme d'une faiblesse et d'un ridicule.

Pendant que Raymon travaillait à établir sa fortune, Indiana approchait des rives de la France. Mais quels furent sa surprise et son effroi, en débarquant, de voir le drapeau tricolore flotter sur les murs de Bordeaux! Une violente agitation bouleversait la ville ; le préfet avait été presque massacré la veille ; le peuple se soulevait de toutes parts ; la garnison semblait s'apprêter à une lutte sanglante, et l'on ignorait encore l'issue de la révolution de Paris. « J'arrive trop tard ! » fut la pensée qui tomba sur madame Delmare comme un coup de foudre. Dans son efiroi , elle laissa le peu d'argent et de hardes qu'elle possédait sur le navire, et se mil à parcourir la ville dans une sorte d'égarenu>nl. Elle chercha une diligence pour Paris, mais les voitures publiques étaient encombrées de gens qui fuyaient ou qui allaient profiler de la dépouille des vaincus. Ce ne fut que vers le soir qu'elle trouva une place. Au moment où elle moulait en voiture , un piquet de garde nationale improvisée vint s'opposer au départ des voya!»eurs et demanda à voir leurs papiers. Indiana n'en avait point. Tandis qu'elle se débatlait contre les

soupçons assez absurdes des triomphateurs, elle entendit assurer autour d'elle que la royauté était tombée, que le roi était en fuite et que les ministres avaient été massacrés avec tous leurs partisans. Ces nouvelles, proclamées avec des rires, des trépignements, des cris de joie , portèrent un coup mortel à madame Delmare. Dans toute cette révolution , un seul tait l'intéressait personnellement ; dans toute la France, elle ne connaissait qu'un seul homme. Elle tomba évanouie sur le pavé, et ne recouvra la connaissance que dans un hôpital. . . au bout de plusieurs jours.

Sans argent, sans linge, sans effets, elle en sortit, deux mois après, faible, chancelante, épuisée par une fièvre inllammatoire cérébrale qui avait fait plusieurs fois désespérer de sa vie. Quand elle se trouva dans la rue, seule, se soutenant à peine, privée d'appui, de ressources et de forces ; quand elle fit un effort pour se rappeler sa situation, et qu'elle se vit perdue et isolée dans cette grande ville, elle éprouva un indicible sentiment de terreur et de désespoir en songeant que le sort de Raymon était décidé depuis longtemps, et qu'il n'y avait pas autour d'elle un seul être qui pût faire cesser l'affreuse incertitude oii elle se trouvait. L'horreur de l'abandon pesa de toute sa puissance sur son âme brisée, et l'apathique désespoir qu'inspire la misère vint peu à peu amortir toutes ses facultés. Dans cet engourdissement moral où elle se sentait tomber, elle se traîna sur le port , et , toute tremblante de fièvre, elle s'assit sur une borne pour se réchauffer au soleil, en regardant avec une indolente fi.xité l'eau qui coulait à ses pieds. Elle resta là plusieurs iieures, sans énergie, sans espoir, sans volonté; puis elle se rappela enlin ses effets, son argent qu'elle avait laissés sur le brick rEiiç/àiie, et qu'il seiait possible peut-être de retrouver; mais la nuit était venue, et elle n'osa yas s'introduire au milieu de ces matelots qui abanJounaient les travaux avec une rude gaieté , et leur demander des informations sur ce navire. Désirant , au contraire , échapper à l'attention qui commençait à se fixer sur elle, elle quitta le port et s'alla cacher dans les décombres d'une maison abattue, derrière la vaste esplanade des Quinconces. Elle y passa latiuit, blottie dans un coin, une froide nuit d'octobre, amère de pensers et jileine de frayeurs. Enfin le jour vint, la faim se fit sentir poignante et implacable. Elle se décida à demander l'aumône. Ses vêtements, quoique en assez mauvais état, annonçaient encore plus d'aisance qu'il ne convient à une mendiante; on la regarda avec curiosité, avec méfiance, avec ironie, et on ne lui donna rien. Elle se traîna de nouveau sur le port, demanda des nouvelles du brick l'Eugène, et apprit du premier batelier qu'elle rencontra que ce bâtiment était toujours en rade de Bordeaux. Elle s'y fit conduire en canot , et trouva Random en train de déjeuner.

« Eh bien ! s'écria-t-il , ma belle passagère, vous voici déjà revenue de Paris? i^ous faites bien d'arriver, car je repars demain. Faudra-t-il vous reconduire à Bourbon? »

Il apprit à madame Delmare qu'il l'avait tait chercher partout, afin de lui renibttre ce qui lui appartenait. Mais Indiana n'avait sur elle, au moment où on l'avait portée à rhô|)ilal, aucun papier qui pût faire connaître son nom. Elle avait été inscrite sous la désignation d'inconnue sur les registres de l'administration et sur ceux de la police ; le capitaine n'avait donc pu trouver aucun renseignement.

Le lendemain , malgré son état de faiblesse et de faligue, Indiana partit pour Paris. Ses inquiétudes eussent dû se calmer en voyant la tournure que les affaires politiques avaient prise; mais l'inquiétude ne raisonne pas, et l'amour est fécond en craintes puériles.

Le soir même de son arrivée à Paris, elle courut chez Raymon ; elle interrogea le concierge avec angoisse.

« Monsieur se porte bien, répondit celui-ci; il est au Lagny.

— Au Lagny ! Vous voulez dire à Cercy?

— Non , Madame, au Lagny, dont il est actuellement propriétaire. »

« Bon Raymon ! pensa Indiana, il a racheté cette terre

pour m'y donner un asile où la méchanceté publique ne puisse m'atteindre. Il savait bien que je viendrais!... »

Ivre de bonheur, elle courut, légère et animée d'une vie nouvelle, s'installer dans un hôtel garni ; elle donna la nuit et une partie du lendemain au repos II y avait si longtemps que l'infortunée n'avait dormi d'un sommeil paisible! Ses rêves furent gracieux et décevants, et, quand elle s'éveilla, elle ne regretta point l'illusion des songes, car elle retrouva l'espérance à son chevet. Elle s'habilla avec soin; elle savait que Raymon tenait à toutes les minuties de la toilette, et dès le'soir précédent elle avait commandé une robe fraîche et jolie qu'on lui apporta à son réveil. Mais quand elle voulut se coiffer, elle chercha en vain sa longue et magnifique chevelure; durant sa maladie elle était lonibée sous les ciseaux de l'infirmière. Elle s'en aperçut alors pour la première fois, tant ses fortes préoccupations l'avaient distraite des petites choses.

Néanmoins, quand elle eut bouclé ses courts cheveux noirs sur son front blanc et mélancolique, quand elle eut enveloppé sa jolie tète sous un petit chapeau de forme anglaise, appelé alors, par allusion à l'échec porté aux fortunes, un trois pour cent , quand elle eut attaché à sa ceinture un bouquet des fleurs dont Raymon aimait le parfum, elle espéra qu'elle lui plairait encore; car elle était redevenue pâle et frôla comme aux premiers jours où il l'avait connue , et l'effet de la maladie avait elfacé ceux du soleil des tropiques.

Elle prit un remise dans l'après-midi et arriva vers neuf heures du soir à un village sur la lisière de la forêt do Fontainebleau. Là elle fit dételer, donna ordre au cocher de l'attendre jusqu'au lendemain , et prit seule, à pied , un sentier dans le bois qui la conduisit au parc de Lagny eu moins d'un quart d'heure. Elle chercha à pousser la petite porte, mais elle était fermée en dedans. Indiana voulait entrer furtivement, échapper à l'œil des domestiques, surprendre Raymon. Elle longea le mur du parc. Il était vieux ; elle se rappelait qu'il s'y faisait des brèches tréquentes, et par bonheur elle en trouva une qu'elle escalada sans trop de peine.

En mettant le pied sur une terre qui appartenait à Raymon et qui allait devenir désormais son asile, son sanctuaire, sa forteresse et sa patrie, elle sentit son cœur bondir de joie. Elle franchit, légère et triomphante, les allées sinueuses qu'elle connaissait si bien. Elle gagna le jardin anglais, si sombre et si solitaire de ce côté-là. Rien n'était changé dans les plantations; mais le pont dont elle redoutait l'aspect douloureux avait disparu , le cours même de la rivière était déplacé; les lieux qui eus>ent rappelé la mort de N'oun avaient seuls changé de face.

« Il a voulu m'ôter ce cruel souvenir, pensa Indiana. Il a eu tort; j'aurais pu le supporter. N'est-ce pas pour moi qu'il avait mis ce remords dans sa vie? Désormais nous sommes quittes, car j'ai commis un crime aussi. J'ai peut-être causé la mort de mon mari. Raymon peut m'ouvrir ses bras, nous nous tiendrons lieu l'un à l'autre d'innocence et de vertu, n

Elle traversa la rivière sur des planches qui attendaient un pont projeté, et franchit le parterre. Elle fut forcée do s'arrêter, car son cœur battait à se rompre ; elle Leva les yeux vers la fenêtre de son ancienne chambre. Bonheur ! Les rideaux bleus resplendissaient de lumière, Raymon était là. Pouvait-il habiter une autre pièce? La porte de l'escalier dérobé était ouverte.

«Il m'attend à toute heure, pensa-l-elle; il va être heureux, mais non surpris. »

Au haut de l'escalier elle s'arrêta encore pour respirer ; elle se sentait moins de force pour la joie que pour la douleur. Elle se pencha et regarda par la serrure. Raymon était seul , il lisait. C'était bien lui , c'était Raymon plein de force et de vie ; les chagrins ne l'avaient pas vieilli , les orages politiques n'avaient pas enlevé un cheveu de sa tête; il était là, paisible et beau , le front appuyé sur sa blanche main qui se perdait dans ses cheveux noirs.

Indiana poussa vivement la porte, qui s'ouvrit sans résistance.

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