I.E DIX
Je crois bien! qui est-ce qui meurt'?
LA MAnQlISE.
Ail ! ce pauvre chevalier pourtant!... Savoz-vous que, depuis cinq ans, je n'ai pas passé un seul anniversaire de ce singulier mariage sans penser à lui?
l.K DUC.
Femme sensible! vous avez pensé à lui à tout le moins une /ois l'an?
I,A SIARQVISE.
El je n'ai jamais passé un anniversaire du jour où j'ai appris sa mort sans faire dire une messe pour le repos de son âme.
LE nue.
Bonne tanle ! cela fait cinq messes! Et Julie , combien de pensées a-t-elle eues jiour lui? combien de messes a-l-elle fait dire?
LA MAnOI^ISK.
Julie ! clic u donné le jour à cinq enfants.
LE DUC
C'est beaucoup trop ! [Prenant du tabac.'} Heureusement il y en a quatre de morts.
LA MAnonsE.
Pauvres enfants! Tenez, duc, Julio est un modèle d'amour conjugal ; mais il semble que cela l'ait empèrlicc de bien connaître l'amour maternel. Moi, je pleure encore mon neveu.
LE DUC
Quand vous y pensez?
LA .MARQUISE, babillant toujours sans faire attcnlion aux sai'casmes du duc.
Et elle, il semble qu'elle ait oublié les siens comme s'ils n'avaient jamais existé. Vraiment elle n'aime au monde que M. 15our.-et.
LE DUC , ironiquement.
Ah ! c'est bien naturel !
LA MARQUISE
N'en riez pas; c'est incroyable comme cet liomme-là s'est décrassé depuis son mariage.
LE nue.
Je crois bien, il a usé beaucoup de savon !
LES MISSISSIPIF.NS.
uca'Ni-"^
George ricciiiaii.
LA MAROVISE.
De savonnette à vilnin, vous voulez dire? car le voilà comte décidément. Samuel Bourset, comte de Puynionfort! Quel drôle de temps que celui-ci ! Enfin, c'est un homme qui a du savoir-laire que mon gendre, n'en dites pas de mal !
LE DUC
Je n'en dis pas de mal, clière maïquise; c'est un homme habile et probe en même temps. Sa réputation est bien établie, et votre fille a fait sagement de l'épouser, quoiqu'il ne soit pas aimable.
LA MARQUISE
Oh ! c'est que Julie est sage, trop sage peut-être I
LE DUC
Plus sage que vous ne l'étiez à son âge, mon cœur! LA MARQUISE, ironiquement.
Et plus que vous ne souliaiteritz.
LE DUC
Vous plalt-il de vous faire comprendre?
LA MARQUISK.
Ail ! vous comprenez do reste, perfide '. (Hianf.) Vieux enfant, je sais do vos folies I Julie m'a tout conté.
LE DUC
Eh bien ! ça n'a pas dû lui coûter beaucoup de peine.
LA MARQUISE
Elle en riait aux larmes, et moi aussi. Ah çà ! vous êtes donc devenu tout à fait fou de vouloir en conter à ma fille?
LE DUC
Votre fdle est une coquette.
LA MARQUISE
Et vous un fat. (Elle rit.)
LE DUC
Ah! vous voilà jalouse? Il est temps de vous y prendre.
LA MARQUISE
Vous savez bien que je ne l'ai jamais été ; j'aurais eu trop à faire avec vous !
LE DUC
Cela vous eut donné la peine d'aimer.
LA MARQUISE
Ah ! c'est joli co que vous dites là ! Mais ce n'est pas vrai. Rappelez-vous que quand je fus ruinée par les sottises do mon mari , jeune encore et faite pour briller, je me relirai du monde sans dépit et sans tristesse, et que
LES MISSISSIPIENS
j'allai passer les longues années du veuvaM dans mon petit hôtel du Marais, bien pauvre, bien oubliée, excepté de vous. j)ion bon ! et toujours atissi gaie, aussi heureuse qu'au teuips de ma splendeur. Pourtant Julie s'ennuyait là bien mortellement, enviait toutes les jeunes (illes qui faisaient de grands mariages, et, tout en se croyant éprise de son cousin , s'inquiétait souvent de son peu de fortune. Enfin, la meilleure preuve qu'elle est plus calculatrice que moi, c'est qu'au lieu de se trouver malheureuse avec ce Samuel, dont la seule vue m'eût fait mourir de dégoût il y a quarante ans , elle fait bon ménage avec lui^ s'attife du "matin au soir, embellit au lieu de vieillir, et n'a point d'amants I
LE DUC
Le fait est que, pour ma part, je l'ai trouvée d'une rigueur!...
LA UARQUISE.
Ah ! si c'était la seule preuve !
LE DUC
Eh ! vous n'eussiez pas dit cela il y a quarante ans 1
LA MARQUISE
Oh ! c'est qu'alors vous étiez charmant !
LE DUC, lui baisant la main.
Et vous adorable ! {lui offrant du tabac) il y a quarante ans !
LA MABQUiSE , prenant du tabac avec beaucoup de grâce et de propreté.
Tâchez do ne pas séduire ma ûUe, entendez-vous, vieux libertin?
LE DUC
Je tâcherai, au contraire ! Pourtant je crains d'avoir aujourd'hui un rival redoutable dans la personne du philosophe.
LA SL\nQriSE.
Quel philosophe?
LE DUC
Vous savez bien que c'est aujourd'hui que le fameux George Freeman fait son entrée ici?
LA MARQUISE
Qu'est-ce donc que ce fameux George Freeman ? Est-ce encore un de ces grands hommes du jour dont personne n'a jamais entendu parler? Je ne suis pas initiée à sa
célébrité.
LE DUC
Eh bien ! vous ne serez pas fâchée de l'être. Ce n'est pas un charlatan comme tous vos Mississipiens.
LA MARQUISE
Qu'appclez-vous Mississipiens? J'entends parler de cela depuis quelques jours sans y rien comprendre
LE DUC
Ah çàl vous ne savez donc rien au monde? Vous savez au moins que votre gendre est un des principaux agents de la grande affaire du Mississipi?
LA MARQUISE
Je sais fort bien qu'il est dans la nouvelle société en commandite qui se charge de fouiller dans le Mississipi et d'en retirer de l'or en barres ; mais je n'avais jamais ouï dire auparavant que l'or se trouvât de la sorte, et qu'il n'y eût qu'à se baisser pour en prendre.
LE DUC
Il parait cependant que nous allons en avoir à jeter par les fenêtres. Il y a, dit-on, des mines d'or à la Louisiane. On ne les a pas encore trouvées, mais Law assure qu'on les trouvera; et, en attendant, on en met le produit en actions , et on spécule sur les profits de l'affaiie pour payer les dépenses.
LA MARQUISE
Et si on ne trouve rien?
LE DUC
Les actionnaires seront ruinés, et on tâchera d'inventer quelque autre chose pour les consoler.
LA MARQUISE
Mais Bourset ne donne pas dans ces folies?
LE DUC
Il y donne si bien qu'il a pris pour un million d'actions.
LA MARQUISE
En ce cas, l'affaire n'est pas si mauvaise que vous croyez. Law est-il vraiment là dedans?
LE DUC
C'est lui qui a imaginé cela pour faciliter l'émission do son papier-monnaie.
LA MARQUISE
Mais , mon Dieu ! il nous ruinera avec de pareilles
bourdes !
LE DUC
Voilà les femmes! il y a un instant vous étiez aussi sûre de lui que de votre' existence ; et au premier mot que je vous dis en l'air, moi qui ne connais goutte à ces sortes d'entreprises (qui diable y comprendrait?), vous \> ilà épouvantée et prête à accuser Law lui-même de mauvaise foi.
LA MARQUISE
Mais que dites-vous?
Je dis que, s'il n'y a pas de mines, peu importe, car Law trouvera la pierre philosophale. N'est-ce pas un magicien, un prestidigitateur, un dieu? Je ne raille pas; c'est un habile homme, qui a fait des miracles et qui en fera encore.
LA MARQUISE
Et ce George Free... Free... Comment l'appelez-vous?
LE DUC
Freeman; ce qui veut dire homme libre.
LA MARQUISE
Eh bien! qu'est-ce que c'est que ça?
LE DUC
Un homme libre? ah ! c'est un animal bien étrange, et tel qu'il ne s'en est jamais vu dans ce pays-ci. L'individu en question est une sorte de quaker habillé de brun à l'américaine, allant à pied, parlant peu et bien, ne disant et ne faisant jamais rien d'inutile, si ce n'est de prêcher la réforme a dos fous et la probité à des fripons. Homme distingué d'ailleurs, doué d'un langage élevé, d'un grand sens à beaucoup d'égards, et, je le crois, un gaiant homme en tout point ; mais fort original, rêvant et publiant sur la liberté les choses du monde les plus extraordinaires. Et puis le bon Daguesseau l'a pris en grande considération, parce qu'il est fortement opposé au système de Law. Mais cela ne choque personne; d'Argenson le tolère, Law le réfute, le régent s'en amuse. Enfin, il plait à tout le monde, et vous le verrez aujourd'hui.
LA lURQUISE.
Ah ! j'en suis fort curieuse maintenant. J'aurais été fâchée de mourir sans avoir vu un homme sérieux dans ma vie. Et, dites-moi, est-il jeune, est-il beau?
Il ne montre guère plus d'une trentaine d'années, peut-être en a-t-il trente-cinq; mais il est fort l3ien, et Julie, qui e^t diablement curieuse de le voir, a envoyé coucher sa fille , sous prétexte de rhume, quoique la petite ne tousse pas plus que moi.
LA MARQUISE
Que dites-vous là? Vous êtes un méchant!
LE DUC
Que voulez-vous ! On a beau être jeune et belle , on n'aime pas à avoir une fille de quinze ans à ses côtés!...
LA MARQUISE
Allons! vous avez du dépit contre Julie , ce n'est pas bien ! [Ils sortent en causant)