‹ Œuvres illustrées de George SandChapitre 41 sur 78 · BOURSE! , GEORGE · texte numérisé non relu

BOURSE! , GEORGE

BonnsET.

Votre serviteur, monsieur Freeman ; j'ai deux mots à vous dire, ni plus ni moins. Vous voulez épouser ma fille, cela ne se peut pas.

GEOnCE.

Je ne liie suis pas expliqué à cet égard. Monsieur; mais, si telle était mon intention , je crois que vous ne me la refuseriez pas.

BOCRSET.

Vous VOUS trompez. Ma parole est irrévocable. Ma fille est promise.

GEOnCE.

Je le sais, Monsieur; mais, comme vous aurez toujours un million à rendre à M. le duc de Montguay, quand le moment sera venu , vous ne serez pas obligé de lui livrer votre 011e.

BornsET, à part.

Est-il sorcier, ou le vieux duc tombe-t-il en enfance jusqu'à raconter ainsi nos affaires? (Haut.) Et d'où êtesvous si bien informé. Monsieur?

GEORGE

Peu importe ! il me suffit que ce soit la vérité. Ainsi ce ne serait pas là le prétexte plausible de votre refus. BOLRSET, à part.

Ce diable d'homme me déplaît. (Haut.) Serais-je donc obligé de motiver mon refus?

GEORGE

Vous ne voudriez pas me faire d'insulte.

BOURSET.

Eh bien , s'il vous fallait une raison , il y en aurait une bien simple : c'est que vous n'avez pas le sou. GEORGE , à part.

A la bonne heure ! voici le Sauiuel d'autrefois! [Haut.) Mais, Monsieur, lorsque vous donnerez votre fille à M. le duc de Moniguay, vous n'aurez pas le sou vous-même, comme il vous plaît de le dire; autrement vous rembourseriez le million , et ne donneriez pas votre fille , je le suppose, par goût, à un octogénaire. Ainsi ce n'est pas encore là la raison.

BODRSET.

Eh bien ! Monsieur, il y en a une autre, c'est que vous n'avez pas de nom.

GEORGE

On peut toujours en acheter un!

BOURSET.

Commo j'ai fait, vous voulez dire! Mais il faut avoir de l'argent pour cela, ça coûte cher!

GEORGE

Et cela ne sert à rien.

BonnsET.

Si fait , cela sert à tout ; avec un nom on a du crédit et de la laveur : ma fille sans dot sera duchesse, et bientôt, veuve d'un octogénaire, comme vous dites, elle pourra épouser un prince.

GEORGE

Et, pour peu qu'il ait quatre-vingt-dix ou c^nt ans, elle pourra en troisièmes noct^s épouser lo roi.

BOCRSET.

Vous avez de l'esprit !

GEORGE

El VOUS aussi. Mais allons au fait : vous faites un calcul

que vous croyez bon , et je vais vous prouver qu'il ne vaut rien. Vous croyez que la roture s'élève en s'accrochant à la noblesse, vous vous trompez : c'est la noblesse qui s'abaisse en se rattrapant à la roture.

BOURSET.

Ali ! je sais bien que la noblesse dégringole ; mais, avant qu'elle soit par terre, nous serons tous morts.

GEORGE

Il est possible qu'elle se soutienne jusque-là dans l'opinion ; mais, en fait d'argent et île pouvoir, elle est déjà morte. La manie qu'ont les traitants de s'anoblir n'est qu'une sotte vanité qu'ils tâchent de se dissimuler à euxmêmes en se persuadant qu'elle aide à leur fortune. Ils se trompent; on se moque d'eux, et voilà tout. DounsET, à part.

Voilà un original bien osé, de me parler ainsi en face!

GEORGE

Et puis , comme la noblesse est incontestablement ruinée...

BOURSET.

Elle ne l'est pas encore, c'est moi qui vous le dis.

GEORGE

Elle le sera dans six mois, dans six jours peut-être, grâce à vous et à vos confrères, vous le savez bien. Que pourra-t-elle vous donner quand vous lui aurez tout pris? Si's titres, ses armoiries? Q^i'en forez-vous alors? Vous voyez bien qu'il n'y a là que mensonge et fumée.

BOURSET.

Vous raisonnez serré, maître Freeman , et votre conclusion est que vous devez épouser ma fille par la raison que vous n'avez ni argent ni blason ! Il n'en sera pourtant rien , je vous jure.

GEORGE

J'aurai un blason quand je voudrai , et de l'argent , à coup sûr, j'en aurai.

Ouais! seriez-vous un homme adroit?

GEORGE

Non , mais je suis aussi laborieux que vous , et beaucoup plus intelligent.

BOURSET.

Ah! ouil vous êtes philosophe! ça vous mènera loin.

GEORGE

Je suis cultivateur. Monsieur, et négociant , et je suis en train de faire fortune.

BOURSET.

Eh bien! quand ce sera fait, vous reviendrez, et on verra.

GEORGE

Je serai riche le jour où vous serez ruiné. Prenez garde qu'alors je ne vous en dise autant.

BOURSET, à part.

Quel diable d'original! C'est peut-être un habile compère. (Haut.) Expliquez-moi ça.

GEORGE

Vous savez bien qu'il y a de belles et bonnes terres à la Louisiane, et vous savez bien aussi qu'il n'y a pas de mines d'or? Vous savez bien que Crouzat a cédé son privilège pour rien?

BOCRSET, effrayé.

Monsieur, doucement, doucènieni! ne criez pas si haut des choses que vous ne savez pas.

Ohl mon Dieu , j'étais jirésent à la signature do l'acte.

BOURSET, à part.

Aïe !

GEORGE

Et j'ai travaillé dix ans avec Crouzat à la i-ccherchc des mines.

BOURSET, baissant la voix et ouvrant les yeux. Eh bien! ces mines?

GEORGE

11 n'y en a pas, vous le savez de reste...

BOURSET, hébété.

Qu'y a-t-il donc?

GEORGE

Des forêts, des troupeaux , des pâturages ; il ne manque

LES MISSISSIPIENS

que des bras, et c'est absolument la fable du trésor caché dans le champ du laboureur. En le cherchant, on remue la terre, on la fertilise, et c'est ainsi, et non pas autrement , qu'on s'enrichit en Amérique.

BOURSET, tâchnnl de reprendre de l'assurance, et d'un ton brutal.

Vous ne savez pas ce que vous dites !

GEORGE

Oh! j'en fournirai la preuve à qui me la demandera. BOURSET, à part.

Que la peste étouffe le pliilosophe! Heureusement je le tiens par son côté faible. (Haut.) Vous êtes donc amoureux de ma Clle?

GEORGE

Pourquoi me faites-vous celle question, puisque vous ne voulez pas me la donner en mariage?

BOURSET.

C'est que vous ne me paraissez pas dépourvu de sens, et on pourrait peut-être s'entendre avec vous par la suite.

GEORGE

Ce ne sera pas lonp: ; car dans quelques jours le duc aura gagné les douze millions que vous lui promettez, ou perdu celui qu'il vous a confié.

BOURSET.

Il est certain que, s'il y a beaucoup de gens comme vous qui vont décrier nos affaires et nous ôter la confiance publique...

GEORGE

Il y aura toujours des gens pour dire la vérité et des gens pour l'entendre. Ainsi jouissez vite de votre reste , vous touchez au dénoùment.

BounsET, à part.

Il me donne froiJ, ce sauvage ! {Haut.) Et si je suis ruiné, puis-je refuser ma fille au duc de llonlguay?

GEORGE

Oui.

BOURSET.

Touchez là! Mais qui remboursera le million?

Vous et moi.

BOURSET.

Avec quoi?

GEORGE

Avec notre travail et notre probité.

BOURSILT.

Huml... Allons, faites la cour à ma fille, sous les yeux de sa mère, bien entendu; mais pas un mot de ceci, et pas une démarche qui me discrédite auprès du duc.

GEORGE

Je ne m'engage à rien de semblable.

BOURSET, à part.

Eh bien! ni md non plus, car je ne suis pas encore ruiné! {Haut.) Nous reparlerons de cette affaire, et, en attendant, partons pour le bal; il est temps.

GEORGE

Avec ces dames?

BOURSET.

Vous irez dans ma voiture ; elles iront dans la leur : nous froisserions leurs atours. Venez-vous?

GEORGE

Soill {Â part.) Je ne te lâcherai pas.

BOURSET, de même.

Je saurai bien te tenir ! [Ils sortent.)

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