‹ Œuvres illustrées de George SandChapitre 42 sur 78 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

JULIE, LOUISE, regardant à la fenêtre.

Partons-nous, maman? voilà la voiture de papa qui s'en va ; la nôtre attend.

JULIE

Un instant, ma fille, j'ai quelques mots à vous dire.

LOUISE

Ohl j'écoute, maman.

JULIE

Parlez-moi avec franchise, mon enfant, ouvrez-moi votre cœur comme à votre meilleure amie.

LOUISE , arec ejfusion.

Oh! oui, ma chère maman.

JUEIË.

Vous connaissez George Frceman?

LOUISE

Un peu... maman...

JULIE

Dites toute la vérité; votre mère veut votre bonheur, mon enfant. George m'a demandé votre main (Louise tre.'isaille) , et j'ai promis de la lui accorder si je puis m'assurer que son alîeclion pour vous est sincère. LOUISE, émue.

Oh I s'il vous l'a dit, maman, j'en suis bien sûre.

JULIE

Mais comment le savez-vous ? Il vous l'a donc dit ?

Jamais, maman.

JDLIE.

Louise, vous me trompez; vous ne m'aimez donc pas?

LOUISE

Oh ! ma bonne mère, aimez-moi, car je ne demande qu'à vous chérir de toute mon âme.

JULIE, la caressant.

Eh bien 1 ma fille, il t'a parlé d'amour?

LOUISE

Eh bien! maman, je vous le jure, il ne m'en a jamais dit un mot.

JULIE

Mais il t'a parlé de mariage, au moins?

LOUISE

Pas davantage. Il me disait toujours qu'il avait horreur du mariage, au contraire, et qu'il ne connaissait pas de lien plus avili par l'anibiiion et la cupidité. JULIE, a part.

Ceci est pour moi. (Haut.) Et lorsqu'il t'a enlevée, oii t'a-t-il conduite?

LOUISE

Oh 1 ,\l ne m'a pas enlevée ; c'est moi qui voulais me tuer.

JUUE.

Par amour pour lui?

LOUISE

Je ne le connaissais seulement pas ! Mais c'est que je m'imaginais!... oh ! pardoiinezHnoi, maman, j'avais bien tort ; car vous êtes si bonne pour moi ! je m'imaginais que vous ne m'aimiez pas.

JCLTE.

Et lui, il t'a persuadé qu'il t'aimait?

LOUISE

Oh ! maman ! si vous ne me disiez pas qu'il vous a demandé ma main, je ne le croirais pas, car il m'a toujours traitée comme un enfant. Au couvent, il passait pour mon oncle, et il venait me voir seulement une fois par semame à la grille du parloir. Et puis peu à peu, je ne sais comment, il est venu plus souvent, et il restait plus longtemps, mais toujours en présence de la tourière ; et il me parlait avec bonté, mais aussi avec une sévérité qui me tenait dans la crainte ; de sorte que je ne sais pas encore s'il m'aime, ou s'il a eu pitié de moi.

JULIE

Et si tu le crains, tu ne l'aimes pas, toi !

LOUISE

Oh ! je l'aime plus que je ne le crains, maman !

JULIE

Et tu consentirais à l'épouser?

LOUISE

Oh ! oui, si VOUS y consentiez!

JULIE

Et l'a-t-il écrit quelquelbis?

LOUISE

Oui , maman, quelquefois. Tenez, j'ai encore là une lettre que j'ai reçue hier; il ne croyait pas me voir aujourd'hui. Voulez-vous que je vous la montre?

JULIE

Sans doute.

LOUISE

La voici.

LES MISSISSIPIENS

Assez, niiman, assez!... (Page 2*.)

JULIE, parcourant la lettre.

Il vous appelle sa fille ! Il vous tutoie !... Il me semble que c'est le langage de la passion, si ce n'est celui de la folie.

LOUISE

Mon Dieu! maman, vous me faites trembler! Qu'y a-t-il donc dans celte lettre? Est-ce que je ne l'aurais pas comprise?

JULIE

La lettre est fort tendre, à coup sûr; mais si je t'en montrais une de celte même écriture et de ce même style, plus tendre encore, adressée à une antre femme que loi? LOUISE , pâlissant.

Oh ! mon Dieu ! je dirais que je me suis trompée, qu'il ne m'aime pas.

JULIE

Cependant il te demande en mariage ! Comment expliquer ceci I Tiens... rosjarde !

[Elle lire une lettre de sa poche.) LOCiSE, toute tremblante , ouvre la lettre convulsivement, et lit :

8 Votre indifférence me tuera... Vous ne m'aimez pas.

Vous croyez que j'en aime une autre.... [Sa voix est étouffée)

JULIE prend la lettre et la continue.

« Mais c'est vous seule , c'est vous pour qui je veuxvivre et mourir... »

LOUISE, tombant dans un fauteuil.

As,sez! maman, assez!...

JULIE, à part, remettant la lettre dans sa poche.

Tu ne te doutais pas, pauvre chevalier, en mécrivant ce billet dans toute la candeur de tes dix-sept ans, qu'il me servirait dîx-sepl ans plus tard à déjouer tes perfidies... Allons, le coup est porté! ( A Loaise.) Eh l)ien ! Louise, avez-vous donc si peu de dignité que vous pleuriez un homme qui vous trompe? Allons, remets-toi, oublie-le, et allons au bal.

LOUISE

Au bal? Le revoir? oh! jamais! je mourrais do lionlo!... Partons, maman, partons !

JULIE

Où veux-tu donc aller?

LOUISE

Au couvent, au couvent pour jamais!

LES MISSISSIPIENS

Louise, seule, ariacliaiu les Heurs de ses cheveux. (l'age â-'S.)

JILIE.

Pour qu'il aille encore t'égarer par de nouveaux artifices ?

LOUISE

Dans un autre couvent, où il ne pourra ni me découvrir ni m'approcher.

Jl'LIE.

Ce serait peut-être là le meilleur parti à prendre si tu t'en sentais le courage.

LOUISE

Oh ! oui, maman, j'aurai du courage, je vous en réponds! Ah 1 mon voile, ma robe de novice! Rendez-moi tout cela, maman, afin que je m'en aille bien vite !

JULIE

.le vais te les chercher. La voiture nous attend , nous pouvons aller à Chelles.

LOUISE

Où vous voudrez, maman, pourvu que ce soit bien loin de lui. [Jii/ie soi't.)

LOUISE, seule, arrachant les fleurs de ses cheveux. Oh ! cette parure maudite que je portais déjà avec orgueil en songeant qu'elle m'embellirait à ses yeux !... il

ne l'avait pas seulement remarquée... Il était mécontent , inquiet de me voir aller au bal. Sans doute, celle qu'il aime doit s'y trouver, et ma présence les eût gênés... Mais, après tout . il ne m'a jamais rien promis. {Se laissant tomber sur un /auleuil, les cheveux épars et ses parirres gisant à terre.) Q»q[ rêve ai-je donc fait? Insensée que je suis ! Ah ! je l'aimais, moi, et j'aurais su me faire religieuse, et vivre à jamais retirée du monde, cloilrée, oubliée de tous, pourvu qu'une heure, un instant, qu'une fois dans l'année, il fût venu me dire au travers de la grille : « Mon enfant, je veille sur vous. » Mais à présent je ne peux pas, je ne veux pas le revoir... Et mes jours se consumeront dans l'ennui mortel de la solitude, dans l'horreur de l'abandon... car personne ne m'aime, moi ! personne ne m'a jamais aimée. Que cette idée fait de mal... elle donne la mort... Oui, je me sens mourir!... Maman !... J'étoulTc.

{Elle veut se lerer, chancelle et retombe évanouie sur le Jauleuil.)

JULIE rentre avec le voile et la robe de novice.

Allons, Louise, du courage... Eh bien!' Elle ne répond pas... Louise... vous souffrez donc beaucoup? Comme

LES MISSISSIPIENS

elle est froide!... Oh 1 je lui ai fait bien du mal... Oui, cela fait bien du mal, un premier amour brisé!... On tn rit, on dit que ce sont des larmes d'enfant... On croit que le luxe, la parure, l'enivrement de l'orgueil, vous consoleront en un jour. ..On le croit soi-même... El cela n'est pas vrai, on souffre longtemps... On souffre toujours!... On n'aime plus, mais on a honte de soi-même, et à chaque déception, à chatpie douleur qu'on rencontre dans la vie, on se dit : C'est ma faute, j'aurais iiu être heureuse... Je ne l'ai pas voulu... j'ai manqué décourage... J'ai eu peur delà misère !... Louise!... Louise!... ma fille, ahl... je l'ai tuée... J'ai tué ma fille I {Elle la saisit dans ses bras et tâche de la ranimer.

Louise revient à elle-mfme, la regarde d'abord

sans la reconnaître, puis se jette dans ses bras et

fond en larmes.)

jtJWE, pleurant.

Ma fille, vous êtes bien mal.

LOUISE

Parlons, maman.

JCLIB.

Non, mon enfant, vous ne le pouvez pas... Je serais trop inquiéle de me séparer ainsi do vous ; venez, vous allez vous reposer sur mon lit.

LOUISE

Eh bien ! maman , comme vous voudrez. Allez au bal , j'attendrai votre retour.

JCLIB.

Non, je ne vous quitterai pas. Jamais, jamais, je ne te quitterai plus...

LoriSE.

Oh! que vous êtes bonne iiour moi, maman! vous m'aimez, vous? (Elle se jette à son cou.)

ITLIE.

Et si je vous aime, Louise, vous vous consolerez, n'est-ce pas?

LOCISB.

Oh! maman, je l'aurais haï, mais je l'aimerai pour m'yvoir iap!)rochée de vous aujourd'hui l Ah I j'étais bien ingrate de douter de votre cœur ! Il sera mon refuge dans l'avenir.

JULIE, à part.

Et le lien sera mon rcfiige aussi contre le passé. (Haut.) Viens dans ma chambre; lu dormiras, je veillerai pré* de toi. (^ part et soutenant sa fille dans ses bras.) îilon Dieu I voici pourtant une idée de bonheur; pourquoi ne l'avais-je pas encore comprise?

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