‹ Œuvres illustrées de George SandChapitre 43 sur 78 · LE DUC, BOURSE · texte numérisé non relu

LE DUC, BOURSE

BOUBSET.

Levé avant midi , monsieur le duc ! Après la fatigue de votre bal? Vraiment, vous êtes do fer. Vous rajeunissez tous les jours I

LE DUC

Le duc de La F... est venu m'éveiller ce matin avec une nouvelle qui m'a ôlé l'envie do me rendormir, je vous assure.

BOUBSET.

Parbleu ! la belle fêle que vous nous avez donnée cette nuit ! Je suis sûr qu'il ne sera bruit d'autre chose ce soir à la cour et à la ville.

LB DUC

Il s'agit bien de mon bal ! Parlez-moi donc de ce qui occupe tout le monde et de ce qui m'inquiète en particulier. Que dites-vous de l'arrêt?

BOUnSET.

Celui de ce malin? C'est un arrêt comme tant d'autres.

C'est un arrêt comme il ne s'en est jamais vu ! un arrêt à nous ruiner tous! une exaction, une infamie!

BODIISET.

Bah ! voilà comme vous êtes tous, avec vos méfiances et votre ignorance des affaires ! Est-ce qu'il est esécutable , cet arrêt ? Et d'ailleurs , est-ce qu'il concerne les partisans du système?

LB DUC

Partisans ou récalcitrants, il frappe (ont le monde. On parle déjà d'arrestations, de visites domiciliaires, de Bastille, do procès, de potence, que sais-jc? Pour nous faire donner notre argent plus vile, et Dieu sait que pourtant nous allions assez vite comme cela! voilà qu'on imagine de nous le prendre de force ! Merci Dieu ! défense à quiconque veut avoir des valeurs monnayées, de garder chez soi plus de cinq cents livres I et le reste de notre fortune, on nous le restitue en papier !

BOURSET.

Eh bien! que vous faut-il donc? Le papier vaut dix fois l'argent, et vous n'êtes pas content?

LE DUC

Voilà un joli arrangement ! L'Êlat déclare que le papier décuple mes rentes, et mon tapissier, mon maître d'hôtel, mon cordonnier, mon valet de chambre, me déclarent qu'ils ne recevront plus aucun paiement effectué dans cette belle monnaie. Nous habillera-t-on avec du papier, maintenant? Nous chausser.i-t-on avec, ou non.-; en ferat-on manger? Qu'est-ce qu'une valeur fictive qu'on nous force à recevoir, et qu'on ne nous permit pas d'échanger? Si ce papier est meilleur que l'argent, qu'on nous le reprenne quand nous n'en voulons plus, et qu'on nous rende ce vil métal dont nous voulons bien nous contenter. Que diable ! ceci est une plaisanterie de fort mauvais goût, monsieur BoursetI jamais on n'a imaginé de dépouiller les gens pour les empêcher rie se ruiner.

BOUBSET.

Vous m'afQigez, monsieur le duc ; vrai ! vous me faites de la peine.

LE DUC

Pardieu 1 j'en suis fort marri. Slais votre système m'en fait bien davantage, à moi.

BOUBSET.

Est-il possible qu'un hommo de votre sens et de votre rang écoule et répèle les propos de la populace ignorante et couarde?

LE DUC

Il s'agit bien de propos ! Le papier-monnaie tombe-t-il en discrédit, oui ou non? Le système de Law a-t-il perdu la confiance publique? dites! Les actions sur toutes vos belles cnlrcpiises , après avoir follement décuplé, sontelles déjà retomLées au-dessous de leur valeur première? Osez le nier! Et oii s'arrêtera la baisse?

BOUliSET.

Si la confiance publique e.-it ébranlée , n'est-ce pas la faute des ambitieux et des intrigants qui excitent, à force de mensonges, de puériles frayeurs ? N'cst-œ pas celle des gens timides qui les écoutent? Ali! j'en étais bien sur que vous arriveriez à me faire des reproches, .le vous le disais bien, l'an dernier, quand \ous voulûtes absolument prendre ces actions 1 Vous êtes tous les mêmes. Au moment de gagner la partie, on la perd, parce que chacun, frappé de panique, retire son enjeu, et paralyse l'homme habile qui tient les cartes I

UN DOMESTIQUE

M. le duc de La F... demande à parler à M. le comte.

BOUnSKT.

Faites-le entrer dans mon cabinet, mais pas par ici ; par le grand salon. Je suis à ses ordres dans un instant. (Le domesti<jue sort.)

LE DUC

Pardieu! il est inquiet lui-même, votre duc de La F... qui s'entend si bien aux alfaires ! Tout le monde l'est. Paris est consterné, et le peuple s'agite.

BOUBSET.

Le peuple! le peuple! Si on écoutait le peuple, personne ne ferait fortune, et, pour empêcher l'Étal de s'ac-

LES MISSISSIPIENS

qiiilter envers les Iinules classes, il pillerait à son profit le trésor public 1 Belle autorité, ma foi, que le peuple 1

LE DUC

Le peuple a des insliucls de sagesse et d'honncleté tout aussi bien que nous ; et nous, nous avons des accès d'avidité et de démence pires que les siens.

LE DOMESTIQUE

La voiture de M. le duc de M... entre dans la cour. Faut-il faire entrer ftl. le duc dans le cabinet de M. le comte ?

BOURSET.

Faites. J'y suis dans l'instant. {Le domestique sort.) LE nue.

Voilà M... aussi qui prend l'alarme Mon cher Samuel, vous en aurez gros sur les bras aujourd'hui; chacun est mécontent.

Est-ce donc ma faute si l'on a rendu cet arrêt? C'est une imagination de M. le ministre des finances ; mais le parlement y fera opposition, et dans peu de jours il sera révoqué.

LE DCC

Il faut bien l'espérer. La peste soit du d'Argenson avec ses coups d'État 1

LE DOIHESTIOL'E.

M. le comte de Ilorn, il. le comte de... et M. le marquis de...

BOUnSET.

Toujours dans mon cabinet. Introduisez là tous ceux qui viendront. (Le domestigve sort.)

LE DUC, voulant sortir.

Allons , venez ! voyons ce qu'ils disent, et ce que vous allez leur répondre.

BOURSET.

Un instant, monsieur le duc: je vois bien que tous mes actionnaires vont venir me chanter un chœur de lamentations. Laissez l'assemblée se compléter, et vous verrez comme je répondrai.

LE DUC

Ils vont tous vous redemander leur argent. Et qu'est-il devenu ?

BOURSET.

Ce que vous avez voulu qu'il devînt, du papier 1

Belle denrée 1 Je voudrais qu'on en servît aux soupers du régent.

BOURSET.

Et si je ne l'avais converti suivant vos désirs , où en seriez-vous aujourd'hui?

LTÎ DUC.

Ma foi, nous le cacherions dans nos caves; et vous auriez dû le cacher dans les vôtres, afin do pouvoir nous le restituer en cas d'alarme.

BOURSET.

Oui, pour qu'il fût saisi chez moi et confisque sans retour. Oh ! les choses vont mieux comme elles vont ! Dans un mois , la conliance renaiira , les actions remonteront, et vous rirez bien de ce que vous me dites aujourd'hui. Allons donc! monsieur le duc; il faut se conduire ici comme un général à la veille d'une bataille.

(Le domestique, puis George.)

LE DOMESTIQUE

Plus de vingt persotmes demandent monsieur le comte et attendent dans son cabinet.

BOURSET, apercevant George.

C'est bien, j'y vais. (Il veut sortir..)

GEORGE, l'arrêtant.

Permettez, monsieur de Puj monfort ; j'ai deux mots à vous dire.

nOURSET.

Pardon, monsieur Freeman, je n'ai pas le temps.

GEORGE

J'insiste, monsieur. Ce que j'ai à vous dire vous intéresse plus que moi, et monsieur le duc ne sera pas fâché de l'entendre.

LE DUC

Est-ce relatif à l'arrêt? Je ne m'intéresse pas à autre chose aujourd'hui.

BOURSET, au duc.

Cet homme est un intrigant ou un fou. Ne l'écoutcz pas.

l.E DUC.

Ce n'est ni l'un ni l'autre; je l'écouterai, moi. Parlez, monsieur Freeman.

GEORGE

Ce que je vous avais dit, monsieur do Puymonfort, j'en étais trop bien instruit pour l'avancer à la légère. Aujourd'hui le fait est avéïé, et le grand leurre est anéanti. Il n'y a pas de mines d'or à la Louisiane; il n'y en a jamais eu, et il n'y en aura jamais.

LE DUC

J'en étais sùrl

BOURSET, à George.

Monsieur, on sait de queilo coterie vous êtes l'agent. Vous allez souvent à Sceaux, et vous êtes l'ami des frères Paris. Mais je vous avertis que personne ici ne conspire contre le régent, et que vous ne ferez point de dupes.

GEORGE

Je ne conspire contre personne, je ne conspire pas surtout contre la fortune publique.

LE DUC

Comment 1 monsieur Freeman , vous croyez que M. Bourset...

Je n'accuse personne, et il me siérait fort mal de me venger des imputations de M. Bourset. J'admets sa bonne foi , et je vous déclare qu'il peut être dans une voie d'erreur et d'enivrement dont il sera victime lui-même.

LE DUC

Écoulez-le, monsieur Bourset; M. Freeman parle en galant homme.

BOURSET.

Écoutez-moi un moment, monsieur le duc; deux mots éclaireront la question. Jloiibicur fait la cour à ma fille; je l'ai soustraite à ses poursuites ; je lui ai refusé sa main, et, par vengeance, il veut Hélrir mon honneur et ruiner mon crédita' Expliquez-vous avec lui maintenant , vous, monsieur le duc, à qui ma fille est promise.

LE DUC

Ah! pardieul ce serait trop fort qu'on voulût m'enlever à la fois la main de Louise et mon million, s'il est vrai qu'il repose sur la confiance que votre nom inspire. Optez, monsieur Freeman; laissez-moi l'un ou l'autre, s'il vous plaît.

GEORGE, à Bourset, avec indignation.

Vous venez de dire une parole bien imprudente, monsieur Bourset. C'est insensé ce que vous venez de faire 1 Rien n'enchaînera plus mon indignation. Venez, monsieur le duc, venez entendre la vérité, je la dirai devant tous. (// veut sortir, le duc le suit.) BOURSET, se plaçant devant eux.

C'est à vous d'opter, monsieur le duc. Cet homme , avec de faux renseignements et des preuves absurdes , que, dans le premier mouvement ce frayeur, chacun acceptera sans examen, va ruiner mon crédit et vous faire perdre, par conséquent, les fonds que vous avez mis dans l'entreprise. Voyez si vous voulez lui céder la main de ma fille : j'y consens, moi ; car ma ruine va entraîner celle de bien des gens, et je saurai sacrifier mes sympathies à leurs intérêts. Voyez; s'il parle et si on l'écoute, je ne réponds plus de rien.

LE DUC

Monsieur Bourset, me croyez-vous lâche, ou me savezvous homme d'honneur? Si la vérité n'intéressait que moi, je pourrais refuser de l'entendre; mais je ne suis pas seul en cau-c ici, et, si Monsieur Ooit faire quelque révélation qui soit utile aux autres, j'aime mieux perdre mon argent que ma propre estime. (A Freeman.) 'V'cncz, Monsieur !

BOURSET, bas à Freeman.

Eh bien 1 vous. Monsieur, songez que vous allez décider de votre sort. Gardez le silence, et vous pourrez prétendre à ma fiilo.

LES MISSISSIPIENS

FREEMAN le regarde, avec mépris, et se retournant vers le duc.

Allons, Monsieur.

(Ils entrent tous troU dans le cabinet.)

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