LE CIMETIÈRE
Allons , allons , disait gaiement le sacristain , faut pas vous fâcher comme ça, mère Guite. Je ne dirai plus rien à Claudie, foi d'homme ! et quant au bœuf...
— C'est pas un bœuf, puisque c'est un veau! reprenait la vieille.
— C'est pas un veau, puisque vous dites toutes qu'il a des cornes. Allons, faut dire que c'est un taurin (taureau).
— Dites comme vous voudrez , je ne veux pas parler de ça avec vous.
— Ah ben \ ma femme n'est pas comme vous, elle m'en parle plus que je ne veux ; et plus je me moque d'elle, plus elle y croit. Oh ! que les femmes sont donc simples !
— Et quoi que vous diriez, si vous l'aviez vu?
— Vous l'avez donc vu, vous?
— Non, mais j'ai été bien des fois sur le moment de le voir.
rr
JEANNE
Allons, allons, disait gaiement le sacristain.. ( Page 7.)
— C'est comme moi, je suis toujours sur ce momentlà ; mais le moment passe et je ne vois rien.
— Je ne sais pas comment ça peut vous amuser de rire comme ça de tout.
— Tiens! si ça n'est pas gentil de rire, à présent...
— Riez avec nous si ça vous plaît, mais ne riez pas de ça devant les élrangers qui ne sont pas d'ici. Ça nous porterait malheur.
— .Attendez! attendez! mère Gnite , je sens quelque chcse de sec sous ma bêche. Je crois que c'est la chose. Tendez votre tablier, j'vas y mettre mon pesant d'or.
— Pouah ! ne jetez donc pas comme ça les os de chrétien sur moi. Ça fait peur!
— Ça ne leur fait pas de mal, allez 1 Depuis le temps que je creuse dans la terre, jo peux bien clire que je n'y ai encore trouvé que deçà. 11 y en a de ces os do mort!... Y en a ! y en a !... à mort , quoi ! faut qu'on ait tué rudement du monde avant nous dans l'endroit, car je n'en peux pas trouver la fin, de ces os!
— Ça n'est pas déjà si bon de creuser ! Plus on creuse, plus on fouille, plus on lève les pierres, moins on trouve.
— Vous y pensez donc toujours? Elles sont toutes comme ça , ces vieilles femmes. Elles se rendent folles les unes les autres en se contant des histoires.
— Mais puisque ça s'est toujours conté comme ça dans le pays d'ici, depuis que le monde est monde ! Ce qui s'est dit de tout temps ne peut pas être faux. »
Et la vieille se mit à parler avec animation , mais en natois marchois, et quoique ce dialecte ne soit pas difi'icile a comprendre par lui-même, il devient inintelligible aux oreilles non exercées à cause de ses brusques élisions et do la volubilité que les femmes surtout mettent à le débiter. Les habitants de cette partie do la Marche , qui a été si longtemps le Berri, emploient indilTéremmcnt le patois et le vieux français naïf, qu'on parle en Berri '. Mais soit que la langue d'oc fût plus famdière à la vieille femme que la langue à'oU, soit qu'elle crût s'exprimer
1. Ce français est cxirêmcmcnl rcmarfiiiablc, et nons sommes convaincus que c'est la plus ancienne langue d'oil liui soit reslce en usage en France. .Mais comme il est chargé de loruiions particulières qui demanderaient de couiinuelles explicaiiojis, nous ne mciirous dans la boucbe de nos personnages principaux qu'une iraduclioii libre.
JEANNE
Jeanne leva les yeux sur l'élranger et les liaissa aassiioi. ; l'âge li
plus mystérieusement dans son dialecte, elle entraîna son interlocuteur à s'en servir aussi pour lui répondre , et Guillaume cessa de les écouter.
Cependant leur dialogue continuant avec force éclats de rire du fossoyeur, Guillaume prêta encore de temps en temps l'oreille malgré lui, et saisit des paroles étranges qui le frappèrent. 11 était toujours question de bœuj d'or, de veau d'or, de trésor, de trou à l'or, et cette rime obstinée réveilla chez le jeune homme de vagues souvenirs de sa première enfance. Il était né au château de Boussac ". il y avait été nourri par une robuste et dévouée paysanne dont il cherchait vainement à retrouver le nom.
11 avait quitté le pays à l'âge de cinq ans, et il n'y était plus revenu qu'une fois en 1816, époque à laquelle sa mère avait imaginé de se retremper dans l'air de sa seigneurie, un peu oubliée sous l'empire ; et à cette époque-là Guillaume n'avait guère songé à s'enquérir de sa nourrice ; mais les expressions bizarres qui revenaient toujours dans les longs monologues de la mère Guite réveillaient en lui la mémoire coniuse du paisé. Ce patois qu'il avait oublié, il se souvenait maintenant de l'avoir parlé avec sa nourrice avant de parler français, et peu à peu il se
remettait à l'entendre comme sa langue maternelle. Sa nourrice aussi lui avait parlé de veau d'or et de trou d'or. Elle savait là-dessus mille contes et mille chansons fantastiques qui l'avaient agité dans ses songes ; et cette fidèle berceuse , qui préside comme une sibylle aux premiers efforts de l'imagination, la première amie de l'homme, la bonne, ce personnage si bien nommé ta nourrice, cette mère véritable dont l'autre est toujours condamnée à se sentir jalouse , vint se présenter à l'esprit de Guillaume comme un type vénérable , comme un être sacré qu'il se reprochait d'avoir oublié si longtemps. Il se demanda comment sa mère , si religieuse et si honorable en toutes choses, ne lui en avait jamais parlé. Il se fit un crime, lui qui lisait le Génie du Christianisme , et qui s'attendrissait au son des cloches «.qui avaient chanté sur son berceau », d'avoir laissé dormir dans son cœur le soin de rechercher et de secourir celte femme dans sa détresse présumée. C'était peut-être la mère Guite ! Guillaume se souleva sur son coude et la contempla avec émotion à travers les tiges des longues herbes. Pouvait-elle être déjà si vieille? La misère pouvait-elle avoir déjà flétri à ce point la femme qu'on avait dû choisir jeune, vi-
JEANNE
goureuse et fraîche pour l'allaiter? Cependant Claudie était plus jeune que lui, et en vingt ans les femmes condamiiées aux durs labeurs de la pauvreté vieillissent souvent d'un demi-siècle.
Tandis que cette fantaisie s'emparait de son cerveau, Loimard avait détourné la conversation, et, habitué qu'il cMait à causer avec son curé , il avait repris la langue française du Berri.
— C'est tout de même drôle de penser, disait-il, qu'après avoir si longtemps travaillé pour les autres, il y a un service que je ne pourrai pas seulement me rendre à moi-même.
— Votre garçon vous la creusera, votre fosse ; il héritera bien de votre place?
— Je l'espère bien. Savez-vous sur qui vous êtes assise, mère Guite.
— Dame! attendez donc! ça doit être sur le père Juniat , car l'herbe est bien longue, et il y a au moins dix ans de ça, qu'il est mort.
— Eh bien ! non , vous ne connaissez pas les êtres du jardin aux liorlies (le cimetière). C'est le pauvre Lauriche qui est là. C'est ça un bon enfant! Ah! que je me suis diverti avec lui dans le temps! C'était un malin! Vous souvenez-vous, à la noce de la Jarabette, comme il vous a fait rire?
Paur-houme ! \e m'en souviens bien, et cette chanson qu'il chantait si bravement!...
La vieille se mit à chanter d'une voix chevrotante en mineur, et sur une mélodie très-remarquable, une de ces chansons bourbonnaises dont la musique mériterait bien d'être reccueillie, s'il était possible de le faire sans en altérer la grâce et l'originalité, à quoi le sacristain répondit d'une voix de lutrin , tâchant d'imiter la manière plaisante du défunt.
— Taisez-vous donc ! dit la vieille en l'interrompant ; faut pas chanter comme ça sur les morts.
— Otiac/ie! s'il nous entend, ça lui fait plaisir, ce pauvre Lauriche! 11 va en venir une demain ici, celle à qui je fais le lit, qui en a bien su aussi, des belles chansons. Ah! la ^fn<e chanteuse que ça faisait dans son temps.
— Vous ne la trouviez pas bête, celle-là? elle en savait long, si pourtant, sur le veau d'or et sur la chose dont vous vous moquez toujours.
— Elle n'y croyait pas; elle disait ça pour s'amuser.
— Elle l'avait vue, pourtant.
— Elle se moquait de vous.
— Oh ! que non !.. . c'est un grand malheur pour nous, qu'elle s'en aille comme ça, tout d'un coup... Elle avait des secrets.
— Eh bien ! elle les laira à sa fille.
— Sa (ille est une jeunesse trop simple. C'est une femme, la mère, qui a toujours eu du malheur ; elle avait bien moyen de gagner gros, et elle a su si bien s'arranger, qu'elle est morte pauvre comme les autres.
— Elle avait trop de cœur : elle n'a rien demandé; elle s'est contentée du peu qu'on lui a donné ; et puis ils l'ont oubliée...
— Les riches ne se moquent pas mal des pauvres!... D'ailleurs, il y a eu quelque chose là-dessous... La dame l'aimait beaucoup, beaucoup; et puis, tout d'un moment, elle ne l'aimait plus du toutl du loutl... J'ai su ça, moi, dans les temps...
— Eh bien 1 ce jeune homme qu'elle a élevé, comment donc qu'il ne s'est jamais souvenu d'elle?
— C'était trop jeune; et puis, ça ne vient guère dans le pays: ca doit être soldat, à cette heure, ou bien, généi al, peut-être ; car on dit qu'on les prend tout jeunes pour commander les vieux, depuis qu'il n'y a plus d'empereur...
— On le dit: et c'est drôle tout de même. Enfin , la pauvre âme n'avait pas trouvé le trou à l'or, au château de Uoussac, et sa fille n'aura pas grand'peine à faire dresser son inventaire. Il ne lui reste qu'un peu de bestiau , trois ou quatre ouailles, quai' ou cinq chèvres, et sa chélile ' maison...