‹ Œuvres illustrées de George SandChapitre 62 sur 78 · LA PIERRE D'EP-NELL · texte numérisé non relu

LA PIERRE D'EP-NELL

La terreur et la consternation de nos paysans, à la vue d'un sinistre destructeur de la propriété échappe à toute description. En lui rendant sa chétive part si pénible à acquérir, si onéreuse à conserver, la loi de l'inégalité a développé dans son âme malheureuse et tourmentée , un amour excessif, une sorte de culte idolâ- Irique pour l'objet de tant de soins et le but de tant de fatigues. La maison de Tula ne valait pas 500 fr., et Guillaume s'épuisait à dire : a Ne criez pas, ne pleurez pas : sauvez ce que vous pourrez, et ce qui périra, je me charge de le faire rétablir. Cherchez Jeanne, aidez-moi à trouver Jeanne, pour qu'elle ne perde pas la tète, pour qu'elle se console. Allons, courez après Jeanne. »

— Jeanne, Monsieur! lui répondait-on, elle aura étéso noyer. Que voulez-vous qu'elle fasse? Elle a tout perdu dans un jour : sa mère et son bien. On ne peut pas vivre après ça.

Guillaume ne pouvait pas faire comprendre qu'il réparerait au moins une de ces pertes. Quelques-uns secouaient la lète, en disant : « Ça se dit comme ça, mais quand la pitié est passée, l'ar^^enl ne vient pas. » La plupart, ne connaissant pas Guillaume de Boussac, le prenaient pour un fonctionnaire du gouvernement. Et après tout , on so réunissait pour dire : « Rebâtie aux fiais de qui on voudra, c'est toujours une maison qui brûle. C'est du bien gui se périt. Non ! le pauvre monde est trop malheureux 1 Jlas ! mon Dieu ! alas ! faut-il! alas! Jésus!» Et c'était un choeur de gémissements comme celui des captives de la tragédie antique, sans que Guillaume, impatienté de ces clameurs, et s'irrilanl sans fruit contre l'éncrvement que l'effroi et la suprise causent au paysan , pût réussir à organiser une chaîne , et à utiliser les seaux qu'on avait apportés et l'eau qui coulait à côté de la maison.

H allait rejoindre sur le toit Marsillat, qui travaillait comme un Hercule, secondé par cinq ou six vigoureux compagnons, de ces gars do bon cœur qui mettent un [leii de vanité à bien faire, et que le moindre encouragement enûainme d'émulation; véritable lypo des volontaires do la république et des fantassins de l'empire, lor.s(iue Jeanne parut enfin, et Guillaume no pensa plus qu'à elle.

Elle avait fait un détour pour porter une dernière invitation à un parent qui demeurait sur le versant opposé do la montagne, et elle n'avait vu l'incendie qu'en sortant du chemin creux qui la ramonait à sa demeure. Elle avait jeté sa besace, elle accourait avec Cadet, le lils do Léonard, qui avait semé les pains de munition dont il était chargé parmi les blocs de pierre do la ville gauloise. Cadet se lamentait bruyamment ; mais Jeanne, pàlo et hors d'haleine, ne disait rien. Elle cherchait dans la foule, et enfin quand elle put parler :

— Ma mère 1 cria-t-elle, où est ma pauvre chère mère?

— Elle a l'esprit égaré, elle n'a plus ses sens, disaiton autour d'elle, elle no so souvient plus que sa raôro est morte.

— Où doue avez- vous mis ma mèro? reprit Jeanne

JEANNE

avec force. Comment! vous n'avez pas sorti de là dedans le pauvre corps chrétien de ma mère? ça n'est pas possible!... Ma tante! où ce qu'est ma tante!... elle aura pensé à ça, elle... Répondez-moi donc, montrez-moi donc ma mère'!

Quand Joanne vit que personne n'y avait songé, et qu'on n'avait eu de sollicitude que pour ses bêtes, qu'elle aimait pourtant beaucoup, mais qui ne l'occupèrent pas un instant, elle s'élança vers la porte de la maison.

« Arrête, Jeanne, iui cria Guillaume en la saisissant dans SCS bras ; le toit est prêt à s'écrouler ; la chambre est si remplie de fumée que tu y serais étouffée en un instant... Non! non 1... je ne te laisserai pas entrer...

— Laissez, laissez, mon parrain ! dit Jeanne en se dégageant avec ur.e force extraordinaire, je ne veux pas que ma mère ait son pauvre corps brûlé comme un meuble de la maison.... Je veux qu'elle aille en terre sainte, et qu'elle ait les honneurs du chrétien !

lit Jeanne s'élança dans la chambre de la morte sans qu'il fût possible à Guillaume de la retenir.

Il allait l'y suivre lorsque Jeanne, reculant devant la fumée suffocante, parut renoncer à son projet. Mais elle s'approcha du fils de Léonard et lui dit a demi-voix : « Cadet, je veux entrer là, et je te donne ma fui du baptême que j'en retirerai ma mère ; mais il ne faut pas que persoime me suive; ça perdrait tout! »

Soit que Jeanne se servît de la superstition accréditée sur son compte pour empêcher ses amis de partager son péril, soit qu'elle eût foi elle-même à la protection des fades, évoquée sur son berceau par sa mère, elle fut entendue à dcmi-m(5t par Cadet et par deux ou trois autres paysans qui se irouvaient autour d'elle ; elle les convainquit pleinement du don de connaissance qu'on lui aitribuait. Aussitôt, (rompant la vigilance de son parrain, elle se précipita dans les toui billons de fumée et disparut sous la gerbe de flamme qui enveloppait les côtés et le sommet de la maison. Guillaume voulut encore la suivre pour l'arracher de force à une mort certaine.... Mais deux ou trois paires de bras athlétiques l'enlacèrent , et Cadet lui dit avec un sourire qui ne quittait jamais sa grosse ligure, même quand les larmes donnaient un démenti à cette gaieté pétrifiée sur ses traits: « N'ayez peur, mon petit cher monsieur ; la Jeanne n'attrapera pas de mal. Aile a ce qu'il faut et aile sait les paroles de la cliouse. Faut la laisser ; vous voyez ben que ça li Bcherait malheur por el restant de ses jours , de laisser consommer les ous de sa mère. Aile saillera d'elà aussi nette qu'aile y entre, foi d'houme! Vous allez voére ! Souffrez pas ! faut pas vous fâcher. On zoù fait pour vot' bien ; on veut pas vous offenser. Vous la feriez brûler si vous alliége anvec-z-elle 1 Faut pas contréyer l'ouvraige aux fades ! »

Gui.laume écumait d'indignation pendant ce beau discours en pur berrichon, et il soutenait contre ses préservateurs superstitieux une lutte dont il allait sortir vainqueur, lorsque Jeanne reparut sur le seuil de la maison ébranlée par des craquements sinistres. La courageuse et robuste lille portait dans ses bras ce cadavre raide qui semblait d'une grandeur effrayante. Le linceul cachait la tête de la morte, et, laissant à découvert une partie de son corps velu, suivant la coutume, de ses meilleurs habits, flottait en plis rougeàtres au reflet de l'incendie, jusque sur les pieds de Jeanne. La main de Tula retombait sur le visage de sa fille ; on eût dit qu'elle la bénissait par une dernière caresse, et, par la suite, toute la population de Toull et des environs affirma sous serment avoir vu le cadavre se plier pour donner un baiser au front de Jeanne sur le seuil de la chaumière. Ce qui rendit le miracle plus frappant encore , c'est qu'à peine la pieuse fille avait-elle fait trois pas dehors, que la toiture, minée dans ses solives par un feu longtemps couvé, s'effondra avec fracas sur la chambre d'où Jeanne sortait, et chassa au loin des tourbillons de cendres, des avalanches de chaume fumant et des débris de charpente embrasée.

— Laissez la tomber, laissez la tomber 1 cria Jeanne , il n'y a plus rien dedans à sauver !

A cette dernière catastrophe, les femmes et les enfants jetèrent des cris perçants el se dispersèrent avec épcu'

vante. Jeanne doubla le pas, sans perdre sa présence d'esprit, et aucun débris ne l'atteignit.

Le spectacle de cet événement fit sur l'esprit de Guillaume une si vive impression, qu'il en fut agité souvent dans ses songes plus de dix ans après. Jeanne lui parut belle et lenïble comme une druidesse dans cet acte de piété farouche et sublime. Elle avait perdu sa coiffe de toile, et sa longue chevelure blonde tombait autour d'elle ; ses yeux rougis par la fumée avaient l'égarement de l'ivresse, sa voix était forte, et sa parole, ordinairement lente et douce, élait brève et accentuée. Elle fendit la presse, portant toujours ce cadavre que personne n'osait toucher, et elle alla le déposer sur le dolmen d'Ep-Nell, celle longue pierre plaie appuyée sur deux autres, qu'on prendrait pour un ancien pont dont l'eau voisine se serait déiournée et dont les assises se seraient abaissées. — Que la maison brûle à présent l répéta Jeanne avec force , laissez-la , laissez-la tomber, mes amis !... Puis elle demanda un verre d'eau, de l'eau par grâce, et avant qu'on eût pu lui en apporter, elle tomba en faiblesse, comme disent les paysans.

Guillaume et le curé s'empressèrent de la faire revenir en la portant à deux pas de là, au bord du courant d'eau, où ils baignèrent ses mains et son visage enflammés de chaleur, il n'y avait pas moyen de retrouver dans la confusion un vase pour lui donner à boire , bien que la tante eût sauvé, dès le commencement, sa vaisselle et tout ce qu'elle considérait comme précieux. Jeanne but dans le creux des blanches mains du jeune baron, et quand elle eut retrouvé la respiration et la force, elle retourna s'agenouiller auprès de l'autel druidique qui servait de lit mortuaire à sa mère. Là, tournant le dos à l'incendie qui projetait sur sa belle tète blonde ses reflets élincelanls, elle resta absorbée sans s'intéresser à rien. — Jeanne, vint lui dire le gros Cadet, on a sauvé toutes tes bêtes. 11 n'y a pas tant seulement une poule de grillée. — Merci, mon Cadet, répondit Jeanne, ça me fait plaisir, parce que c'étaient des bêtes que ma mère avait élevées, et qu'elle m'avait bien enchargée de soigner pour le mieux. — Jeanne, lui dit à son tour Guillaume, tu n'as rien perdu dans cet accident : je me charge de tout réparer.

— A votre volonté, mon parrain ; mais ça n'est pas la peine, allez 1 ma vie n'est pas si grand' chose à gagner, et puisque ma mère ne sera plus avec moi , dans c'te maison, j'aime autant que c'te maison soit finie.

Jeanne ne montra pas un seul instant une préoccupation d'intérêt personnel. Tout le pays gémissait sur elle et pleurait sur les ruines de sa maison, excepté elle. — J'ai encore de la consolation dans mon malheur, disaitelle, de voir que tant de braves gens se sont donné de la peine pour moi , et de savoir que ma mère ira dans le cimetière des chrétiens avec mon pauvre père, et mes pauvres frères et sœurs qui sont là.

Cependant Marsillat et ses bons compagnons avaient réussi à faire la part du feu. Mais un accident qu'ils n'avaient pu prévoir vint rendre leur zèle inutile. Le pignon mitoyen entre la chambre de la morte et les bergèiies, rougi et calciné par la chaleur, se mit à pencher sur eux si sensiblement, qu'ils durent abandonner l'entreprise; et, au bout de peu d'instants, ce grand mur nu, privé des poutres transversales qui , depuis longues années, le tenaient en respect, s'écroula sur les bergeries, enfonça la couverture, et doima passage à de nouveaux torrents de flamme qui eurent bientôt dévoré le reste de cette misérable habitation.

Tant que la Grand'Gothe avait eu espoir de sauver les graines et le fourrage que contenait celte porlion des bâtiments, et qui étaient sa propriété particulièie, elle avait conservé beaucoup d'audace et de présence a'esprit; mais quand elle vit flamber sa récolte, elle perdit la tète, éclata en imprécations contre le ciel et ks hommes, et voulut se précipiter dans les flammes pour périr avec ses denrées. Il fallut la force et la colère de Marsillat pour l'en empêcher. Les assistants ne demandaient pas mieux que de la laisser faire , croyant qu'elle était incombustible, et que le diable sauverait toujours une si méchante sorcière pour faire enrager les bons chrétiens. — C'est

JEANNE

une justice du bon Dieu , disaient-ils , que le feu du ciel soit tombé sur \e fait d'une pareille femme. Tant que sa sœur a vécu là dedans, la punition a été retardée. Mais voyez comme ça s'est passé ! La Tula meurt , la Jeanne est sortie, et tout d'un coup la maison brûle : on a sauvé les bètes de Jeanne, et d'ailleurs elle a retrouvé les gens du château (la famille de Boussac) , pour lui réparer tout son dommage. Bah ! je parie bien qu'ils lui feront rebâtir une meilleure maison que celle-là là. Et comme ça , la vieille sorcière ira chercher son pain (mendier), et le bon Dieu sera revengé, et le monde de la paroisse sera soulagé d'un grand ennemi.

Jeanne , entendant do loin les cris de sa tante , pria Cadet de garder le corps de sa mère, et alla s'efforcer de la consoler. Il n'y a pas si grand mal, allez, ma tante, lui dit-elle, mon parrain veut me faire du bien, et je vous revaudrai tout ce que vous perdez.

— Tais-toi, cache-toi, imbécile ! s'écria la mégère exaspérée. Personne ne te lera jamais de bien, à toi ; tu aurais bien déjà pu amener du bonheur dans la maison de ta mère, et tu ne l'as pas fait. Non, non! je te connais, va ! Ton parrain ne te récompensera pas mieux qu'un autre, parce que tu ne le contenteras pas mieux que les autres. Tu es une fille sans cœur et sans souci !

— Je vous dis, ma tante, répondit Jeanne, qui ne comprenait pas les infâmes insinuations de sa tante, que mon parrain m'en a déjà fait du bien ! Ah ! mon Dieu, si j'avais là ce qu'il m'a donné à TouU, je vous reconsolerais tout de suite!... Et Jeanne se mil à chercher dans ses poches l'argent que Guillaume lui avait donné, et auquel, depuis ce moment, elle n'avait guère songé.

— Il t'a donné quelque chose? s'écria la tante ; qu'estce qu'il t'a donné? où l'as-tu mis? tu l'as perdu! tu l'as jeté dans le trou-aux-fades!...

— Tenez, tenez, ma tante, dit Jeanne en retrouvant l'argent qu'elle avait mis dans du papier et lié avec son chapelet, prenez ça, prenez ça bien vite, ça vous récompensera un peu de" votre perte ; et, voyant que sa tante se calmait un peu , elle retourna auprès de sa mère.

— Faut que la Jeanne soit rudement sotte ! dirent les assistants, de donner comme ça ce qu'elle a à une femme qui lui a fait tomber le feu du ciel sur sa maison. Fié pour ?«o?, je ne lui aurais pas seulement laissé les habits qu'elle a sur le corps , car m'est avis qu'elle les a volés.

— Et pourquoi donc, celle qui sait tant de secrets, n'at-elle pas arrêté le feu?

— La Gothe? Est-ce que ça peut faire le bien, des femmes de cet orrfre-là? ça n'est savant que pour le mal.

— Tout de même, la Jeanne ne l'a pas arrêté non plus.

— Elle n'a pas voulu , vous avez bien vu qu'elle n'a pas voulu ! elle savait que c'était la justice de Dieu ; elle a emporté le calabre de sa mère : c'est ce qu'elle voulait; ce qu'elle a voulu, elle l'a fait, quoi! vous l'avez bien vu. »

Quand la maison ne fut plus qu'un monceau de décombres fumants, il était près de minuit. On avait passé une heure à faire la chaîne et à éteindre la flamme, lorsqu'il n'y avait plus rien à sauver. Le travail de la chaîne avait été pour les jeunes filles et les enfants, qui ne connaissaient pas ce moyen de secours, un amusement tout nouveau , et on entendait des facéties et des rires terminer ce drame, commencé par des cris et des hurlements. Enfin les travaux, qui se reprennent à la pointe du jour et qui ne permettent pas de longues veillées, revinrent à l'esprit de tous , et on se sépara. La Grand'Gothe , pensant, d'après la générosité de Jeanne, qu'elle hériterait des bestiaux, les rassembla précipitamment et disparut sans que personne pût dire par quel chemin. Il n'y avait pas un coin de la maison incendiée où l'on put mettre à couvert le corps de la morte. D'ailleurs, Jeanne s'obstinait à le laisser sur la (lierre druidique, où elle assurait (\nil était bien, et elle ne voulut pas s'en éloigner, quelques instances qu'on lui fit, pour se donner du repos. Le curé, Guillaume, Marsillat, Cailet, ne pouvant vaincre sa détermination, résolurent donc de veiller auprès d'elle, et de ne la ([uittcr que lorsqu'elle serait disposée à son-

ger à sa propre existence et à recevoir leur aide et leurs conseils.

Le temps était devenu calme et serein ; la lune brillait dans le ciel, et son reflet bleu, éclairant les pans de murailles ruinés de la chaumière, contrastait avec les lueurs rouges qui s'échappaient encore du foyer mal éteint. La nuit était fraîche. Marsillat, qui avait été baigné de sueur par son travail de pompier, grelottait auprès des monceaux de chaume mouillés, et les écartait avec sa hache pour y retrouver un peu de ce feu, dont il avait eu trop, disait-il, et dont il n'avait plus assez. Cadet, fatigué, et soumis impérieusement à la légitime habitude du sommeil, s'adossa philosophiquement contre un reste de mur encore chaud, et s'y endormit profondément. Le curé se mit en prières à côté de Jeanne, séparé d'elle seulement par la pierre qui supportait la morte. La bergère d'Ep- Nell retomba dans l'immobilité contemplative où Guillaume l'avait trouvée en la voyant le malin pour la première fois. Quand une heure du malin fit pencher l'étoile du Bouvier sur le clocher de Toull, le curé s'assoupit dans la prière , et Marsillat s'endormit presque aussi bien que Cadet. Guillaume, dont l'imagination plus jeune avait été plus frappée que toutes les autres par les agitations imprévues de la journée , resta seul complètement éveillé , et marcha à pas lents comme une sentinelle vigilante à quelque distance de la vierge d'Ep-Nell. De temps en temps il s'arrêtait et la regardait avec émotion. Peut-être s'était-elle endormie aussi dans l'attitude de la prière. Sa mante grise , dont le capuchon était rabattu sur son visage en signe de deuil, lui donnait, au clair de la lune, l'aspect d'une ombre. Le curé, tout vêtu de noir, et la morte roulée dans son linceul blanc formaient avec elle un tableau lugubre. De temps en temps, le feu, contenu sous les amas de débris, fiiisait, en petit, l'effet d'une éruption volcanique. Il s'échappait avec une légère détonation, lançait au luin la paille noircie qui l'avait couvé, et montait en jets de flamme pour s'éteindre au bout de peu d'instants. Ces lueurs fugitives faisaient alors vaciller tous les objets. La morte semblait s'agiter sur sa pierre, et Jeanne avait l'air de suivre sos mouvements , comme pour la bercer dans son dernier sommeil. On entendait au loin le hennissement de quelques cavales au pâturage et les aboiements des chiens dans les métairies. La reine verte des marécages coassait d'une façon monotone, et ce qu'il y avait de plus étrange dans ces voix, insouciantes des douleurs et des agitations humaines , c'était le chant des grillons de cheminée , ces hôtes incombustibles du foyer domestique, qui, réjouis par la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile en s'appelant et en se répondant avec force dans la nuit silencieuse et sonore.

Tout à coup Jeanne se leva doucement et vint à la rencontre de Guillaume » qui se rapprochait d'elle : « Mon parrain , lui dit-elle, il faut envoyer coucher M. le curé. Je suis sûre qu'il a froid, et qu'ilseiit l'humidité, malgré que je lui aye dit déjà plus d'une fois de rentrer chez lui. S'il attrapait du mal, ça serait trop malheureux pour ses paroissiens. C'est un trop brave homme. Et vous aussi, mon iiarrain, vous tomberez malade de tout ça. Faut vous en aller, monsieur le curé.

— Jeanne, dit Guillaume, tu veux donc rester sous la garde de M. Marsillat?

— Il est donc là, M. Marsillat? Je n'en savais rien, mon parrain.

— Et à présent que tu le sais , désires-tu que je m'en aille?

— Faut l'emmener aussi, mon parrain. Pourvu que Cadet reste avec moi pour virer les mauvaises bêtes autour de ce pauvre corps, c'est tout ce qu'il me faut.

— Mais ton ami Cadet dort comme dans son lit , ma bonne Jeanne ; on l'entend ronfler d'ici.

— Je le réveillerais bien si c'était de besoin, mon parrain.

— Tu veux donc que je m'en aille?

— Oh non! mon parrain. Je voudrais que vous alliez dormir et vous mettre à l'abri.

— Et sije préfère rester, Jeanne? si je me trouve mieux

JEANNE

auprès de toi, et de ce pauvre corps que mon devoir est de veiller aussi"?

— Allons, mon parrain, restez donc, dit Jeanne. Je ne sais pas quoi vous dire pour vous payer de tout ça. »

Le curé sommeillait, en effet. Dans le commencement de sa veillée, il avait été un peu agité par la présence de cette Jeanne dont la figure de vierge revenait souvent dans ses rêves et dans sespensées. Mais M. Alain, douce et pieuse créature, n'avait pas une de ces organisations fougueuses chez lesquelles le vœu de la nature et l'espérance de l'amour contrarié engendrent la passion, la folie et la pensée du crime. C'était une nature de savant, bien qu'il ne fût pas Irès-savant ; le milieu lui avait manqué, et les fonctions d'un curé de campagne charitable et consciencieux ne laissent ni le temps, ni l'argent nécessaires pour s'instruire à fond. Mais il avait la bonhomie, la tranquillité d'âme, les puériles et innocentes joies, l'oubli facile de soi-même , et l'innocence de mœurs qui constituent l'homme sincèrement et na'ivement amoureux de la science. Jeanne lui était véritablement chère, et en cela il ne faisait que suivre la pente naturelle de son jugement sain et de ses bons instincts : car cette fille sans lumière et sans méfiance était bien véritablement ce que, dans son style mystique, il appelait un miroir de pureté el une rose sans tache. Puis, comme Jeanne était d'une beauté accomplie, et que le bon Alain n'avait pas plus de trente ans, qu'il avait des yeux, du goût et de la sensibilité, il était bien un peu agité auprès d'elle. Depuis surtout que Marsillat rôdait autour de la bergère, le curé éprouvait une sorte de crainte et d'indignation qui ressemblait à de la jalousie. Voilà pourquoi il faisait des vœux sincères pour la soustraire au danger, en l'envoyant au château de Boussac ; l'aimant trop pour ne pas préférer le salut de la jeune fille à son propre bonheur, et ne s'aimant pas assez soi-même pour préférer le plaisir de la voir à la douleur de la voir déchue.

Éveillé en sursaut par la main de Jeanne qui se posa familièrement sur son épaule, il tressaillit, puis se calma aussitôt, et, pressé par ses instances, affligé de la quitter, mais ne sachant pas lui résister, il consentit avec une noble confiance à la laisser sous la garde de Guillaume , qu'il regardait comme un jeune saint. Guillaume lui amena son cheval qui paissait à quelque distance, et, en mettant le pied à l'étrier, le bon curé lui dit tout bas, à plusieurs reprises : « Surtout, monsieur le baron, ne faites pas comme moi, ne vous endormez pas. » Puis il partit au petit trot ; le bruit régulier des fers de la Grise sur le pavé gaulois se perdit dans l'éloignement sans arracher Cadet à son sommeil léthargique. Quant à Marsillat, il ne dormait plus depuis quelques instants, et placé de manière à suivre des yeux tout ce qui se passait autour des ruines de la maison, il était résolu d'étudier la conduite el les manières de son jeune rival en celte circonstance.

LA LWANDIKRE.

Jeanne se rapprocha aussitôt du dolmen, et Guillaume la voyant s'agenouiller encore sur la pierre, alla lui chercher un coussin de paille qui se trouvait parmi les meubles entassés et brisés que la Grand'Gothe avait commencé par sauver. — Mon parrain , vous êtes bien trop charitable, dit Jeanne étonnée de tant d'attentions. Ma pauvre chère âme de mère n'en aurait pas fait plus pour moi que vous n'en faites, vrai I

— Bonne et chère enfant, répondit le jeune homme ému , je voudrais le parler sérieusement et plus tôt que plus lard. Te sens-tu le courage de m'écouter"?

— Mon parrain, ça sera à votre volonté. Pourtant si vous aimiez mieux que ça soit demain, ça me conviendrait mieux aussi. Voilà ma pauvre chère défunte qui demande des prières, et m'est avis que ce n'est pas joli de causer à côté u'elle. Demain après l'enterrement, mon parrain, si vous souhaitez que je vous cause, il n'y aura pas d'empêchement.

-—Non, Jeanne, je désire précisément te parler ici, à côté de ta défunte mère , et pour ainsi dire en sa présence. Je veux la prendre à témoin de mes bonnes intentions et de la pureté de mes sentiments pour toi. Je veux lui jurer d'être ton ami et ton défenseur, ma chère Jeanne , et je suis certain que , loin d'être impie , notre entretien réjouira son âme qui est dans le ciel.

— Vous parlez trop comwe i//(7«< pour que je ne vous écoute pas, mon parrain. Vous en savez plus long que moi, et je vous crois bien.

— Eh bien, Jeanne ! dis-moi d'abord que tu auras confiance en moi, et que tu me laisseras m'occuper seul de ton sort... Je dis seul... avec ma mère, pourtant, avec ma mère principalement.

^ Je ne peux pas mieux faire que de vous écouter làdessus, mon parrain. Mêmement, ma mère m'a toujours dit que votre mère était une femme très-bonne, et votre défunt père un homme très-juste.

— Tu me promets donc de ne prendre conseil que de nous?

— Oui, mon parrain, avec l'agrément de M. le curé qui est un homme très-juste aussi, et que ma mère m'a bien enchargée de croire.

— Avec l'agrément de M. le curé, soit; mais de personne autre, pas même de ta tante !

Jeanne hésita un instant , puis elle dit : « Pas même de ma tante, mon parrain. » Elle avait compris, cette nuit même, que sa tante n'avait qu'une passion , la cupidité ; et elle était révoltée, dans son âme pieuse, que la sœur de sa mère eiit abandonné ce corps vénéré à la merci des flammes, sans même songer ensuite à faire la veillée des morts auprès d'elle.

— .Merci, Jeanne, merci, dit Guillaume en lui prenant la main.

— De quoi donc que vous me remerciez, mon parrain?

— De m'accepler pour ton guide et pour ton ami. Ta mère a entendu ta promesse, Jeanne !

— Plaise à Dieu que ça lui soit agréable ! dit Jeanne en baisant le bord du Imceul. A présent, mon parrain, qu'est-ce que vous voulez me conseiller?

— De venir demeurer à Boussac dans la maison de ma mère, si, comme j'en suis bien sûr, ma mère t'y engage.

— Ça serait-il pour la servir, mon parrain"? Croyezvous qu'elle ait besoin de moi, votre mère?

— Non , Jeanne, je ne crois pas qu'elle ait besoin de toi; mais....

— Dans ce cas-là, mon parrain, excusez-moi ; je ne voudrais pas demeurer à la ville.

— Tu n'aimes donc que la campagne?

— Je n'ai jamais été à la ville, mon parrain, c'est-à-dire j'y suis naissue; mais depuis que j'en suis sortie à l'âge de cinq ans, je n'y ai jamais retourné une seule fois, ni ma mère non plus.

— Et pourquoi cela?

— Je ne sais pas, mon parrain. Il paraît que ma mère avait eu du chagrin dans cet endroit-là, et elle me disait toujours : Jeanne, ça n'est pas bon de quitter sa famille et sa maison, va ! crois-moi quand tu seras la maîtresse.

— .Mais à présent, ma pauvre Jeanne, tu n'as plus ni famille ni maison !

— C'est la vérité, dit Jeanne en regardant le corps de sa mère. Puis elle se retourna vers sa maison en ruines, et pour la première fois elle sentit ce qu'il y a d'affreux à voir écrouler le toit où l'on a passé toute sa vie. « C'est la vérité, répéta-t-elle d'une voix altérée ; je n'y pensais pas à cette pauvre maison où j'étais si bien accoutumée, où je voyais ma mère tous les soirs et tous les matins, où je dormais à côlé d'elle, et où j'entendais mes chebris (chevreaux) remuer et bêler pendant que je m'endormais. Oui, c'est vrai, tout ça est fini. J'en étais contente sur te moment ; ça me sembfait que je ne pourrais plus dormir là dedans quand ma mère n'y serait plus. X présent, ca me semble que j'aurais été contente de revoir son lit, son armoire, sa grande chaise de bois, sa quenouille, et sa vaisselle, qu'elle lavait et qu'elle rangeait si bien. Ils ont sauvé eu partie le mobilier, c'est vrai, mais la place où

JEANNE

tout ça était accoutumé, et la main qui s'en sen-ait... et la voix qui parlait dans c'Ic chambic, et qui dirait, à la petite pointe du jour : Jeanne, allons, ma Jeanne, allons, ma mignonne, v'Ià les alloueltes réveillées, c'est le tour des jeunes filles. El le soir, quand je revenais des champs : La v'Ià donc, c'te Jeanne ! Les loups ne me lont donc pas mangée! Et puis on se mettait à souper toutes les trois, mon parrain, et ma tante se fâchait toujours, et ma mère ne se fâchait pas. Elle riait, elle disait des histoires, elle chantait des chansons; et puis elle faisait rire ma tante, et moi aussi; dame! fallait rire absolument! C'est pas, mon parrain , que j'aie jamais été portée absolument làâessus. Elle me disait bien que je n'aurais jamais de l'esprit comme elle. « Mais ça n'y fait rien, qu'elle disait, je t'aime comme tu es, ma Jeanne, c'est le bon Dieu qui t'a donnée comme ça à moi. Ce que le bon Dieu a fait me convient. » Oh ! "c'est qu'elle est juste , celte femme-là , mon parrain ! il n'y en a pas une autre comme elle. On lui dirait de moi toijt ce qu'on voudrait, elle ne le croirait pas. Elle leur dirait comme ça...

Jeanne se retourna brusquement vers sa mère; elle avait parlé comme dans un rêve. Et tout à coup, au moment d'oublier entièrement qu'elle parlait du passé , elle regarda ce cadavre, et la parole expirant sur ses lèvres , elle se jeta sur le corps de sa mère, et laissa échapper de longs sanglots. Ce fut le seul moment de révolte et de faiblesse qu'elle eût encore éprouvé.

Son parler naïf, la vulgarité des images qu'elle retraçait, n'avaient pas désenchanté le jeune baron de l'admiration qu'il avait conçue pour elle dans cette soirée désastreuse. L'accent de Jeanne partait d'un cœur ardent et vrai, sa voix était douce comme celle du ruisseau qui murmurait sous la bruyère à deux pas d'elle ; son accent rustique n'avait rien de grossier ni de trivial. On sentait la distinction naturelle de son être sous ces formes primitives. Guillaume comprit qu'à l'église comme au théâtre il n'avait jamais entendu que de la déclamation, et la parole de Jeanne le loucha si profondément, qu'il fondit en larmes.

— Ah ! mon parrain ! dit Jeanne, en se relevant et en essuyant rudement ses yeux, comme j our faire rentrer ses pleurs, je vous fais de la peine, pardonnez-moi.

— Que peuvent-ils se dire si longtemps? pensait Marsillat, qui était assez près pour les voir, mais non pour les entendre, d'autant plus que, retenu par ce respect qu'inspire instinctivement la présence d'un mort aimé, ils n'avaient élevé la voix ni l'un ni l'autre. Quand un léger nuage passait devant la luns , ce groupe de la morte et du jeune couple pâlissait sous le regard perçant de Léon, et se confondait un peu avec les pierres druidiques qui l'environnaient. Vraiment, so disait-il, ce garçon si religieux, à Ce qu'il veut paraître, aurait-il l'aplomb de lui parler d'amour auprès du cadavre de sa mère? Je ne l'oserais pas, moi. Je ne me suis pas senti l'audace de dire un seul mot ce soir à cette pauvre fille ! mais il me semble que mons Guillaume n'attend pas que la morto soit mise en terre pour en conter à l'enfant, et prendre son inscription. Va, mon garçon, va! tout cela se bornera à de belles paroles, j'espère; d'autant plus sûrement que je ne te perdrai pas de vue, et que les paroles sont une monnaie qui n'a (las de cours chez nos fillelles. Est-ce qu'il réciterait des Oreinus avec elle? Il en est pardieu bien capable.... Mais ces jeunes chrétiens sont de francs hypocrites, et je ne mo laisserai pas damer le pion par celui-là. Si ce maraud ne ronflait pas à faire écrouler sur nous le reste do ces murs, j'entendrais peut-être quelque chose.

— Monsieur Léonard jeune, dit-il en secouant Cailet pour l'éveiller, vous dorme/, trop fort, vous réveillez toute la chambrée. El il lui allongea quatre à cinq coups de poing pour le réveiller.

— Âllends ! attends ! dit Cadet en étendant les bras et en ouvrant, pour bâiller, une bouche démesurée, j'vas t'faire battre en grange sur mon dos ! Qui qu'c'est qu'samuse comme ça anvec moi ? Ah ! c'est vous , monsieur Lion ! Ali ! farceur, allez ! vous m'avez bien arvelllé tout d'mème !

— Allons, lève-toi donc, imbécile ! Tu tombes dans la ruelle du lit.

— Nié! la rouelle du lit ! aile est gente, la rouelle du lit ! Ah ! qu'vous fasez rire ! Vou'ètes l'houme le pu aimable qu'jasse pas connaissu (que j'aie jamais connu).

— Allons, lève-toi, mon joli Cadet; tu vois bien que Jeanne s'enrhume là-bas à garder cette morte.

— Aile est donc toujours là, la Jeanne? Oh! la bonne chrétienne fille que ça fait! c'est la fille la pu bonne que jasse pas connaissu !

— Allons, allons, counnaissu ou non , viens avec moi lui dire de venir se chauffer un peu.

— J'veux ben , j'veux ben ; ça , c'est de raison , monsieur Lion.

L'approche de Marsillat contraria vivement Guillaurao; mais Jeanne y parut indifférente, et même elle le remercia aussi poliment qu'elle sut le faire, d'avoir pris tant de peine pour sauver sa maison , et de s'être condamné à une si mauvaise nuit à cause d'elle.

— Ne faites pas attention à nous , Jeanne, répondit Léon , qui ne croyait pas M. de Boussac si bien informé de ses desseins, et qui aft'ectait devant lui de ne voir dans sa protégée qu'une pauvre fille à secourir dans une circonstance fortuite. Nous faisons tous les trois notre devoir, en ne l'abandonnant pas ; mais ton parrain et toi devez souffrir du froid ; nous venons vous relayer un peu. Approchez du feu qui flambe encore assez bien là-bas, et laissez-nous ici à votre place.

En parlant ainsi, Marsillat se promettait bien de laisser, au bout d'un instant. Cadet tout seul auprès de la morte, et de revenir auprès du feu troubler le tête-à-tête par trop prolongé à son gré, du parrain et de la filleule. Mais il se flattait : Cadet n'était pas d'humeur, lui, à rester en lêle-à-tèle avec un mort. Quoiqu'il eût assisté déjà, en qualité d'apprenti sacristain-fossoyeur à bien des funérailles, il ne s'était jamais trouvé seul dans l'exercice de ses fonctions, et il était loin de partager le scepticisme do son père; aussi montrait-il peu de dispositions pour l'emploi dont il devait hériter. D'ailleurs, Jeanne n'entendait pas se remeltre sur Marsillat, qu'elle pressentait irréligieux et moqueur, du soin d'assister, comme elle disait, l'âme de sa mère par des prières. Elle consentit seulement, à cause de son pairain, à ce que l'obligeant Cadet allât chercher quelques gros morceaux de bois enflammés pour établir un feu auprès du oolmen.

Tout en boufiissant ses grosses joues pour souffler le feu , Cadet s'arrêta comme pour prêter l'oreille ; puis n'ayant rien entendu do disLinct, il recouimença son office, tout en disant : Ciois-lu, Jeanne, que ça soit bon de faire une clarté dans l'endroit où que je sons?

— Qu'est-ce que tu veux dire? demanda Marsillat.

— Dame ! reprit Cadet, ils disent que c'est un endroit bien mauvais pour les fades!

— Tais-loi, Cadet, ne parle pas de ça, lui dit Jeanne, qui s'était approchée du feu, pour enibraiser ses sabots '. Tu sais bien que c'est des folies do craindre lus fades, elles ne sont d'ailleurs pas méchantes dans l'endrait d'ici.

— C'est pas des foliotés, Jeanne, s'écria Cadet en pâlissant. Tais-toi, accoutes-tu?

— J'écoute quelque chose comme un battoir do laveuse, dit Jeanne.

— Dame! quand je le disais! ça l'est! c'est la lavandière! Diache la faute, que j'avons fait do la clarté! Et Cadet se relira grelottant de peur auprès de Marsillat, qui écoulait aussi avec quelque surprise.

— De quoi donc vous élonncz-vous ainsi? leur dit Guillaume en so rapprochant.

— Ça n'est pas grand'chose , mon parrain, dit Jeanne un peu pâle ; c'est un mauvais espril qui voudrait nous écarter. Mais la pierre est une bonne pierre, et en disant des prières, sans avoir peur, il n'y a pas à craindre. » Jeanne recliaussa ses sabots à la hâte, et se remit à genoux àcùté de la morte.

1. On rciuiilit de ccnilre ctiaude cl de menue braise l'inlcricur du sabo», el 011 le ville au bout de quelques iuslauls. Le buis conserve Torl longteoiiis la clialeur.

JEANNE

— Ah çà! je ne rêve pas aussi, moi? dit Léon prêtant toujours Vo'reille. Guillaume, vous entendez bien le bruit d'un battoir de laveuse sur le ruisseau?

— Certainement ! Mais que trouvez-vous là d'extraordinaire?

— Vous ne connaissez donc pas la légende des lavandières nocturnes? ces êtres fantastiques qui s'emparent au clair de la lune, des planches et des battoirs des laveuses oubUés dans les endroits écartés pour venir y faire un sabbat aquatique d'une espèce particulière?

— Oui, c'est une superstition de tous les pays, mais bien explicable par le caprice ou la nécessité de quelque laveuse véritable.

— Ce n'est pas si facile à expliquer que vous croyez. Dans ce pays-ci, je ne sache pas qu'il y eût une femme assez hardie pour so livrer à ce travail après le coucher du soleil, sans craindre d'attirer autour d'elle le sinistre cortège des Lavandières, N'est-ce pas vrai. Cadet?

— Oh ! c'est la vraie vérité, monsieur Lion! Diache la faute ! c'est ben ça la plus chétite nuit que fasse pas veillée? Et le pa'uvre Cadet, dont les dnnls claquaient de terreur, so mit à quatre pattes derrière Jeanne, et fit précipitamment plusieurs signes de croix.

— S'il y a là quelque chose d'extraordinaire, dit Guillaume, il faut aller vérifier.

— Attendez , dit Marsillat en allant chercher la hache du charpentier, ce peut être quelque drôle mal intentionné.

Pendant que Léon retournait en courant vers l'endroit où il avait laissé son arme , Guillaume , ouvrant le couteau de chasse dont il s'était muni pour voyager, écoutait le bruit clair et sec de ce battoir qui s'arrêlait do temps en temps, et reprenant au bout d'une minute, semblait s'être rapproché, comme si la laveuse eût fait un ou deux pas on descendant le cours du ruisseau qui coulait de la colline dans la direction des pierres d'Ep- Nell.

— Tu n'as pas peur avec moi , Jeanne? dit Guillaume à sa filleule , qui s'était levée et lui avait pris le bras.

— N'allez pas là, mon parrain, dit Jeanne, qui montrait d'autant plus de courage qu'elle croyait à l'existence fantastique de la laveuse ; ces choses-là ne se renvoient qu'avec des prières.

— Prie pour nous, bonne Jeanne, dit Guillaume en souriant. Ceci ne peut être qu'une méchante plaisanterie, quelqu'un qui ignore sans doute les malheurs qui t'accablent. Mais nous sommes trois, ne sois pas inquiète. Cadet, tu vas venir avec nous.

— Non moi, Monsieur, non ! dit Cadet en faisant mine de se sauver. Je n'irai point.

— Tu as peur, nigaud?

— Je n'ai pas peur, Monsieur, mais vous me couperiez par morciaux que je n'irais point. Je n'ai guère d'envie d'être lavé, battu et torsu comme un linge, à nuité, pour être neyé à matin.

— C'est bien inutile d'essayer d'avoir l'aide de M. Cadet, dit Marsillat qui arrivait en brandissant sa hache. C'est assez de nous deux, Guillaume. Et il se mit rapidement à marcher dans la direciion du bruit.

— C'est même trop, répondit Guillaume en s'efforçant de le dépasser. Si c'est une femme, comme j'en suis persuadé, notre expédition en armes est souverainement ridicule.

Comme Guillaume disait ces paroles, il vit, au détour d'un rocher qui lui avait masqué jusque-là le cours du ruisseau, une espèce d'anse ombragée de saules et de bouleaux qui servait de lavoir aux femmes des environs, et sous ces arbres une forme vague qui paraissait une paysannne vêtue comme les vieilles, et qui maniait son battoir à coups précipités, parlant seule, à demi-voix , trèsvite, d'une manière inintelligible , et comme en proie à une sorte de frénésie.

— Vous la\'ez bien tard, la mère, lui demanda brusquement Marsillat, qui s'était approché d'elle assez près, mais qui ne pouvait réussir à distinguer ses traits.

La lavandière fit entendre une sorte de grognement

comme celui d'une bête sauvage , et jetant son battoir dans l'eau, elle se leva, ramassa précipitamment des pierres dont elle accabla, en fuyant, les curieux qui venaient l'interrompre. Marsillat so lança à sa poursuite, mais la voyant gagner sur lui du terrain avec une rapidité qui semblait fantastique, et se diriger vers un vivier qu'il appréhendait avec raison , il so retourna pour voir si Guillaume le suivait; c'est alors qu'il vit son ami étendu par terre et complètement immobile.

Une pierre l'avait frappé à la tête assez violemment. La visière de sa casquette de voyage avait amorti le coup, et le sang n'avait pas coulé. Mais la commotion avait été si forte que le jeune homme avait perdu connaissance. Il se releva bientôt avec l'aide de Léon ; mais en retrouvant l'usage de ses membres, il ne retrouva pas celui de ses facultés, et il s'éveilla dans le lit du curé de Toull , vers deux heures de l'après-midi , ne se sentant pas précisément malade, mais ne pouvant aucunement retrouver la mémoire de ce qui lui était arrivé depuis sa fâcheuse rencontre avec la laveuse de nuit. Cadet seul était auprès de lui, et le jeune malade, croyant rêver encore, entendait au dehors un chant lugubre comme celui des funérailles.

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