ADIEU AU VILLAGE
C'est le fils de Léonard qui avait ramené Guillaume : c'est lui qui guettait son réveil; c'est encore lui qui lui expliqua comment il l'avait ramené d'Bp-ncU et installé à la cure. Guillaume eut peine à s'expliquer l'espèce de congestion cérébrale qui avait suspendu en lui l'action de la pensée. Il n'éprouvait plus qu'un peu de défaillance et de vertige. Il se leva, pensant en être quitte pour une petite bosse à la tète, et se dit avec plaisir que ses cheveux cacheraient cet accident à sa mère. Cadet , qui avait le meilleur cœur du monde, et à qui l'on avait bien recommandé de le soigner, alla lui chercher un verre de vin pendant qu'il s'habillait , et il se disposait à se rendre au cimetière pour assister à l'enteri-ement de sa nourrice, lorsqu'il vit revenir le curé avec son sacristain , suivis de la famille de la défunte et des personnes qui avaient pris part à la cérémonio. Jeanne venait la dernière, accablée, marchant av'x peine, la figure cachée sous sa cape, et appuyée sur Claudie qui pleurait de très-bon cœur, comme une trèsbonne fille qu'elle était. Cependant Jeanne s'approcha du jeune baron et lui demanda de ses nouvelles avec une sollicitude qui le toucha vivement dans un pareil moment. Il lui prit le bras, et la fit entrer dans la cuisine du curé, où elle tomba sur une chaise, pâle et suffoquée. 11 lui semblait qu'elle venait de perdre sa mère une seconde fois.
Mais la Grand'Gothe, survenant avec son marcher et son parler masculin , ne lui laissa pas le loisir de -s'abandonner à sa douleur. Allons, Jeanne', dit-elle, il faut remercier tes parents et tes amis qui ont suivi l'enterrement avec beaucoup d'honnêteté, malgré qu'ils savaient bien que notre maison étant brûlée, nous n'avions plus la commodité de suivre les usages et de les i égaler au retour du cimetière. Fais-leur tes excuses, et ton compliment. Allons, ça te regarde, c'est ton devoir et non pas le mien.
Jeanne se leva et remercia les assistants qui étaient entrés dans la cuisine du presbytère. Tous lui donnèrent de grands témoignages d'amilie , et Guillaume remarqua chez la plupart d'entre eux un langage généreux et plein d'une noble simplicité. Allons, ma Jeanne, lui dirent quelques-uns des plus anciens, tu peux venir chez nous quand tu \oudias. Tu n'as qu'à faire ton choix, nous serons bien contents de te loger et de te nourrir du moins mal que nous pourrons.
— En vous remerciant, mes braves inondes, pour toutes vos amitiés, réponail Jeanne ; mais je vous connais tous trop malheureux, et trop embarrassés de famille, pour aller ma mettre à votre charge. Je suis jeune, je ne suis pas encore dégoûtée de travailler, et je suis décidée de me louer dans quslque métairie.
JKANNE.
Comment, mallienrcuse... (Page 32.)
•— Mais la saint Jean est passée, et la saint Martin n"est pas venue, Jeanne! En attendant, faut demeurer en quelque part?
— Mes amis, dit Guillaume, tranquillisez-vous, M. le curé et ma mère, madame de Boussac, se chargeront d'établir Jeanne convenablement.
— A la bonne heure, dit le grand-oncle Germain, qui parlait pour les autres : si la grand'dame de Boussac s'en charge, nous sommes contents.
Tous se retirèrent après avoir embrassé Jeanne, qui sanglotait , et lo curé rentra suivi de Marsillat. La Graml'- Gothe était restée avec un homme de très-mauvaise mine, qui je'nit autour de lui des regards farouches et qui choqua beaucoup Guillaume par son alïeclation à garder son chapeau sur la tète quand tous s'étaient découverts devant le curé.
— A présent, dit la tante, il faut, Jeanne, faire tes compliments à M. le curé et à ton parram ; et puis, tu vas venir, ma mignonne, parce que j ai besoin de toi.
— Non , ma tante, répondit Je<inne avec une fermeté que Guillaume n'aurait pas allcn lue d'uiv caractère si
humble et si confiant, je n'irai pas avec vous. Jo sais ce que vous me voulez , et je ne veux pas vous obéir.
— Comment, malheureuse, s'écria la Gothe en élevant la voix , tu ne veux plus obéir à ta tante, qui t'a élevée, qui est ta plus proche parente, qui a perdu cette nuit tout ce qu'elle avait dans ta maison , qui va être obligée de mendier son pain avec une besace sur le dos, et qui n'a pas seulement une étable pour se retirer?
— Ecoutez, ma tante, répondit Jeanne, vous avez déjà choisi un endroit pour vous retirer. Je vous ai donné cette nuit l'argent que mon parrain m'avait fait présent. Je vous ai dit ce matin que je vuiis ahamldiinais tout ce qui a été sauvé du mobilier, et toutes les lièles... Jo ne garde rien pour moi que les habits que j'ai sur le corps.
— Eh ! qu'e.st-co qui les mènera aux champs , les bètes? qu'est-ce qui les fera pûtiirer, en attendant qu'on puisse les conduire en foire?
— C'est vous, ma tante ; vous êtes encore assez jeune et assez forte pour aller aux champs, et vous y meniez toujours votre chèvre, parce que vous ne vouliez pas me la confier.
JEANNE
HOELAVILIF,
El ïous aussi, monsieur Marsillal, vous n'cles pns luécliant. (Page 3^.
— Jeanne a raison , dit le curé, vous n'avez pas besoin de ses services, Gothe, et elle a fait pour vous plus qu'elle ne pouvait , plus qu'elle ne devait peut-être. Elle est majeure, vous n'avez aucun droit sur elle; laissez-la donc libre de ses actions.
— Ainsi elle m'abandonne, s'écria la tante, jurant, piaillant, déclamant, et feignant de se désespérer. Une enfant que j'ai élevée, que j'ai amusée et portée aux cliami)S quand elle était haute comme mon sabot! Une fille pour qui je me serais sacrifiée, et pour qui je ne me suis pas mariée, afin de lui laisser mon bien !
— Mariez-vous, mariez-vous si le cœur vous en dit , ma tante, dit Jeanne avec douceur. — Je n'ai jamais entendu parler que vous vous étiez privée de ça pour moi.
— Eh bien! oui , je me marierai ! J'ai encore un peu de bien , va ! et ça n'est pas toi qui en hériteras, car je tes- . lamenterai en faveur ile mon homme.
— Mariez-vous donc, et testez comme vous voudrez, dit le curé, en haussant les épaules.
— C'est toujours bien cruel , hurla la mégère , d'être abandonnée comme ça ! Ah 1 si ma pauvre sœur avait
prévu ça, Jeanne, elle t'aurait refusé sa bénédiction sur le lit de la mort!
Ces paroles barbares firent sur Jeanne une profonde impression. Elle tressaillit, hésita, fit un mouvement pour se jeter au cou de sa tante, afin de l'apaiser; mais, rencontrant le visai;o sinistre de l'homme qui était resté derrière elle, dans le fond de la cheminée, elle s'arrêta. — Écoutez, tante, dit-elle, si ma maison n'avait pas brûlé, je ne me serais jamais séparée de vous. Si j'avais le moyen d'en faire bâtir une autre, je vous dirais de venir y demeurer avec moi; mais ça no se peut pas. Voilà mon parrain qui veut me récompenser de mes pertes ; mais j'ai des raisons , de très-bonnes raisons pour refuser la charité que mon parrain veut me faire.
— Lesquelles, Jeanne? demanda vivement Guillaume.
— Je vous dirai cela à vous, plus tard, mon parrain. A présent je dis à ma tante que je veux me louer; c'est mon devoir ; et si elle n'est pas heureuse avec ce qu'elle a , je lui donnerai l'argent que je gagnerai. Mais tant qu'a la suivre, ça ne sera jamais, j'en jure ma foi du baptême.
tvpochapuie j. claïu , 7 hde «aim-devoIt. — u. iieuville, se
JEANNE
— Vous voyez ben , mère Gothe, que c'est à cause de moi qu'aile jure comme ça! dit d'une voix creuse et lugubre, et avec un regard haineux , l'homme qui jusque-là s'était tenu muet et immobile dans le coin du foyer.
— Je n'ai rien dit contre vous, père Haguet , répondit Jeanne, mais vous direz contre moi ce que vous voudrez, je n'irai pas dexeurer chez vous.
— Je m'y opposerais de tout mon pouvoir 1 s'écria le cure , qui ne put contenir un t;esle de mépris en apercevant la sombre figure de Rasuet.
— C'est bien , monsieur l'abbé', répondit Baguel. Y en a qui sont toujours accusés de tout le m;il qui se fait contre eux; v en a aussi qui parlent comme des bons saints, et qu'on croit ben religieux, et qui ont de plus mauvaises pensées que moi.
— Oui , oui ! reprit la mégère, il v a du monde bien sournois, père Rai;uet, et c'est ceux-là qui se contentent toujours aux dépens des autres.
Le bon curé [âlil de crainte et d'indignation. Guillaume s'approcha de Raguel et le regarda en face d'un air de menace et de mé|îris, mais sans pouvoir lui faire baisser les yeux. Cette face pâle et morne semblait n'être susceptible d'aucune autre expression que celle de la haine calme et patiente. — Qui avez-vous l'intention d'insulter ici? lui dit Guillaume, en le toisant avec hauteur.
— Je ne vous parle pas, mon petit Monsieur, répondit le paysan , et de plus gros que vous ne m'ont pas épeuré.
— Mais vous allez sortir d'ici ! s'écria Guillaume en s'armant de la fourche à attiser le feu , car il lui semblait que Raguet faisait le mouvement de prendre une arme sous sa veste sale et débraillée.
— Sortir? dit Raguet avec le sang-froid de la prudence et sans monlrer aucune crainte, je ne deman ions pjs mieux; on n'est pas déjà en si bonne compagnie ici... Je ne dis pas ça pour M. Slarsillat.
— C'est bien de l'honneur pour moi , dit Marsillat d'un ton ironique, .\llons, Raguet, taisez-vous et partez. Vous savez que je vous tiens I soyez sage... et gentil , ajouta-t-il d'un air railleur auquel Raguet répondit par un sourire d'iiililligence.
— Oui, oui, allons-nous-en , mère Gothe, dit-il en se traînant lentement vers la porte. En voilà assez, mes bia\es gens! » Sans adieu. Et il partit sans lever son chapeau, suivi de la tante qui serrait le poing et grommelait des imprécations entre ses dents.
— - .Misérable , murmura le curé lorsqu'ils furent éloi gnés.
— Lâches canailles , dit Guillaume. Cet homme a la tournure d'un scélérat.
— C'est pour cela qu'il n'est pas très-redoutable , dit Marsillat avec légèreté.
— AU ! ma pauvre Jeanne! s'écria Cadet, tout ça c'est trop malheureux pour toi. Oh! oui, t'as eu du malheur de perdre la mère. Ces gensses-M le feront du tort.
— N'aye pas peur, mon Cadet, répondit Jeanne en essuyant se^s larmes, et eu faisant le signe de la croix ; s'il y a des mauvais esprits contre moi, il y a aussi pour moi des bons esprits.
— Oui, Jeanne, oui , s'écrièrent à la fois Guillaume et M. Alain, vous avez des amis qui ne vous abandonne roni pas.
— Oli! je le sais bien! vous ôtes des honnêtes gens, tous les deux , répondit Jeanne en leur tendant une main à chacun; puis, elle ajouta en tendant la main aussi à Marsillat, avec une candeur angélique : Et vous aussi, monsieur Marsillat, vous n'êtes pas méchant. Vous avez eu pour moi bien des bontés. Vous avez monté sur ma maison tout au travers du feu : vous avez veillé toute la nuit pour m'aiuer à garder le corps de ma pauvre âme de mère... El Cauet aussi, c'est un bon entant; tout le monde a été bon pour moi. Ça me reconsole un peu de ceux qui sont méchants et sans raison.
Cadet se mit à pleurer, sans que sa bouche cessât d sourire comme c'était son habitude invincible, (juant à Marsillat, il fut touché de la reconnaissance de Jeanne, et une sorte d'^iffection dont il était loin d'être incapable vint se mêler à sou désir sans en diminuer l'intensité. Il
avait le cœur bon et la conscience peu farouche. Il rêva un instant au moyen de concilier sa passion avec sa loyauté, et le compromis fut assez lestement signé. C'était un homme d'affaires si habile!
— Maintenant, dit Guillaume en se rapprochant de Jeanne, peux-tu me dire, ma chère enfant, pourquoi tu veux me retirer le droit de m'occuper de ton sort?
— Je ne vous refuse pas ça, mon parrain. Vous me conseillerez où je dois me retirer ; et si j'ai besoin de crédit pour acheter mon deuil, vous me permettrez de me recommander de vous. C'est bien assez; je ne veux rien de plus.
- C'est ce que nous verrons, Jeanne. D'où te vient donc cette fierté? c'est de la méfiance contre moi.
— Oh! ne croyez pas ça, mon petit parrain, je n'en suis pas capable! mais je vas vous dire, j'ai des raisons de refuser votre argent, à cause de vous, et j'en ai aussi à cause de moi. Les raisons à cause de vous, c'est que vous ne savez pas encore si votre mère sera consentante de tout ça, et qu'un jeune homme comme vous, ça n'a pas toujours plus d'argent que ce n'est de besoin.
— Qui ta appris ces choses-là, Jeanne?
— C'est M. Marsillat, qui s'y connaît bien ; pas vrai , monsieur Marsillat, que vous m'avez dit, à ce matin, avant de revenir à Toull , que mon parrain n'avait pas encore la jouissance du bien de son père, et que ça le gênerait beaucoup de me payer ma maison?
— .4h! s'écria Guillaume en regardant fixement Léon, vous avez eu la bonté de vous occuper de mes affaires à ce point?
— Est-ce que je t'ai parlé de cela, Jeanne ? je ne m'en souviens pas, dit Marsillat, avec le ton d'une profonde indifférence.
— Oh! vous devez bien vous en souvenir, monsieur Léon! à telles enseignes, que vous avez eu la bonté de m'offi ir de faire rebâtir ma maison, disant que vous, ça ne vous gênerait en rien.
— Ah! s'écria Claudie, dont les yeux s'arrondirent comme ceux d'un chat, M. Léon l'a proposé ça?
— Je comprends, dit Guillaume avec amertume; M Léon préfère être ton bienfaiteur, et tu préfères ses bienfaits aux miens, Jeanne?
— Oh ! non , mon parrain , je sais bien ce qui est convenant, et ce qui ne l'est pas. M. Marsillat n'est pas mon parrain, et il parlait comme ça par amitié pour vous, et par grande charité pour moi. Mais je lui ai bien dit, comme je lui dis encore devant vous, que si j'acceptais ça, je ferais mal parler de moi, et que ça me rendrait un bien mauvais service.
— Vous parlez avec bonté et avec sagesse, Jeanne, dit le curé.
— Oh! non, monsieur le curé, dit Jeanne, je parle dans la vérité de mou cœur. J'ai bien de l'obligation à M. Marsillat, mais je n'accepterai jamais ça.
— Peste soit de l'innocente! pensa Marsillat, trèsmortiUé de voir ébruiter avec tant de bonne foi ses tentatives de séduction.
— Tant qu'à la maison, reprit Jeanne, il n'y faut pas songer, mon parrain, ça ne me ferait ni chaud ni froid de la voir neuve. Ça ne serait jamais la même maison où ma mère m'a élevée, où elle a vécu, où elle a mouru. J'ai donné les meubles à ma tanle, il le fallait bien pour la déohagriner un peu. Des meubles neufs, je n'en ai pas besoin. Pour moi toute seule, qu'est-ce qu'il me faut? j'aurais aimé ce qui m'aurait venu de ma mère, voilà tout.
— Cependant, dit .Marsillat avec l'intention de repousser les Soupçons de Guillaume et de M. Alain, avec voire maison vous auriez trouvé facilement un mari, ma pauvre Jeanne? au lieu qu'à présent...!
— X présent? s'écria ingénument Cadet, aile en trouvera un tout de même quand que c'est qu'aile voudra... Aile peut bien se passer de maison, allez!
— Serait-ce là l'amant préféré de la belle Jeanne? pensèrent en même temps Guillaume et Léon , en tournant leurs regards sur la ligure épaisse et rebondie du uros Cadet.
Mais Jeanne répondit :
JEANNE
— Mon petit Cadet, tu me fais bien de l'honneur de parler comme ça, mais tu sais bien que je ne veux pas me marier.
— A d'autres! dit Léon affectant toujours de toucher la question par-dessous jambe.
— Non , pas à d'autres, monsieur Léon, reprit Jeanne avec calme; monsieur le curé sait bien que je ne peux pas sonsier à me marier.
— Ah ! vous savez cela, vous, curé? dit Léon d'un ton de persifllage. Voyez ce que c'est que de confesser les jeunes filles!
— Jeanne ne veut pas se marier... Jeanne ne se mariera pas, répondit le curé avec gravité.
— .allons, c'est le secret de la confession , dit Marsillat en riant.
— Ça n'est pas des choses pour rire, monsieur Léon , reprit Jeanne avec une dignité toujours tempérée par l'excessive douceur de son caractère et de son accent.
Guillaume contemplait Jeanne avec l'intérêt d'une vive curiosité. Est-ce un secret, en effet? demanda-t-il ens'adressant à la jeune tille.
— C'est toujours inutile de parler de ça, dit Jeanne; je n'en ai parlé que pour dire que je n'ai pas besoin de maison, et que je n'en veux pas, mon parrain. Mais je vous en suis obligée comme si vous m'aviez fait bâtir un châtiaii.
— Jeanne a grandement raison, dit le curé. Soyez assuré, monsieur le baron, que la prudence parle par la bouche de celle enfcint. Si elleavait une maison, elle serait entraînée par son bon cœur, et conseillée peut être par sa conscience, d'y demeurer avec sa tante, et sa tante l'opprimrrail... si elle ne faisait pire, ajouta-t-il en baissant la voix. Renoncez à ce généreux projet, monsieur le liaron, vous trouverez bien le moyen et l'occasion d'assurer autrement le sort de Jeanne.
— Je me rends; vous avez raison, monsieur le curé, répondit Guillaume sur le même ton , et même je crois qu'avec la délicatesse extrême de son caractère il faudra s'en occuper sans la consulter.
— Sans aucun doute. Le temps et l'occasion vous conseilleront. Ce qu'il faut régler des à présent, c'est le lieu où elle va provisoirement s'établir. Voyons, Jeanne, ajouta le curé en élevant la voix, où désirez-vous vous installer d'abord?... Au|Ourd'hui, par exemple!
— Veux-lu venir chez nous, Jeanne? s'écria Claudie avec une affectueuse spontanéité.
— Merci, ma mignonne. Ta mère est gênée, et elle a bien assez ue toi pour faire son ouvrage. Je ne veux être à la cliargc de personne.
— Jeanne, dit le curé, vous ne pouvez pas compter trouver ici de l'ouvrage du jour au lendemain. Il faut, dans les premiers temps, que vous vous retiriez dans une maison honnête, où votre parrain répondra de votre dépense.
— Sans doute, dit Guillaume, si Jeanne n'est pas trop fière pour accepter de moi le plus léger service !
— Oli ! mon parrain, vous m'accusez injustement. J'accepterai ça de bon cœur, venant de vous.
— Eh 1 de quoi vous embarrassez-vous, curé, dit nonchalamment Marsillat; votre servante est vieille et cassée. Prenez Jeanne à votre service.
— Non, Monsieur, ce ne serait pas convenable , répondit avec fermeté M. .41ain. La foi n'est pas assez vive, par le temps qui court, pour qu'un homme d'église soit plus respecté qu'un autre par les mauvaises langues.
— Eh bien! il y a un expédient qui remédie à tout, reprit Marsillat. C est que Guillaume emmené dès aujourd'hui sa filleule à Bujssac, et qu'il la présente à sa mère. Guillaume regarda attentivement Léon , pour voir si ce conseil ne cachait pas quelque piége. Marsillat était complètement de bonne foi.
— A dire le vrai , reprit le curé , ce n'est pas la plus mauvaise idée. Jeanne a irrité sa tante et le méchant Raguet, qui est capable de tout. Je ne serai pas tranquille sur son compte , tant que Gothe n'aura pas pris son parii de se pas.^er d'une victime qu'elle aimait à faire souffrir... et d'ailleurs... tenez, Jeanne, croyez-moi...
allez-vous-en trouver votre marraine, madame la baronne de Boussac... A celte distance,' et sous la protection d'une personne aussi respectable, vous n'aurez rien à redouter.
— Aller à Boussac, moi? dit Jeanne effrayée. Vous me conseillez ça, monsieur le curé?
— Et moi, je vous en prie, Jeanne, dit Guillaume avec l'assurance d'accomplir un devoir. Vous ne connaissez peut-être pas les dangers dont vous êtes entourée, avec des ennemis comme ceux que j'ai vus aujourd'hui près de vous... Si vous avez confiai, ce en moi, vous me le prouverez eu venant dès aujourd'hui trouver ma mère.
— Mon parrain, dit Jeanne, qui regarda cette prière comme un ordre, et qui s'y soumit aussitôt sans en bien comprendre les motifs, votre volonté sera la mienne. Mais voulez- vous donc que je demeure à Boussac, à la ville, moi qui ne me souviens pas d'être jamais sortie du pays de Toull-Sainte-Croix !
— Si vous avez de l'aversion pour le séjour de la ville, ' vous serez libre de revenir ici quand vous voudrez, mon enfant. Seulement vous verrez ma mère , vous causerez avec elle, vous lui ouvrirez votre cœur, vous lui parlerez de vos chagrins; elle est bonne, compatissante, et saura trouver des paroles pour vous consoler... Puis, vous vous entendrez avec elle pour l'avenir, et votre indépendance sera respectée et protégée.
Jeanne accepta , un peu confuse , un peu effrayée de l'idée d'aborder la grand' clame de Boussac, dans un moment où, disait-elle, le chagrin lui ôtait quasimtnt l'esprit.
— Vous en serez d'autant plus intéressante aux yeux de votre marraine , dit le curé , et il insista si bien que Jeanne céda.
Marsillat eut l'esprit de ne pas offrir de la prendre en croupe, et de proposer même son cheval à Guillaume, comme étant beaucoup plus fort que Sport pour porter deux personnes. Guillaume était un peu effrayé de l'idée d'arriver à la porte de son château avec une paysanne en croupe. Mais le curé, qui sentait ce qu'il y aurait d'inconvenant à faire partir Jeanne avec deux jeunes gens, arrangea tout, en leur en adjoignant un troisième. Cadet fut chargé de preniire la jument du curé, et d'être le cavalier de Jeanne. Le curé avait raison au lond. Une paysanne sur le même cheval qu'un paysan , n'a jamais lait jaser personne. Avec un bourgeois, c'eût été bien dilferent.
Pendant qu'on préparait les chevaux, le curé fit dîner tous ses hôtes, et recomiiiauL'a à Guillaume qu'il trouvait bien pâle, et qui avait une forte migraine, de se faire faire une petite saignée le lendemain.
Clauuie ne partageait pas beaucoup la sécurité de M. Alain, qui croyait mellre Jeanne à couvert des convoitises deMarsilliit en l'envoyant à Boussac. Elle sui\ait d'un œil jaloux tous leurs mouvements, et la gran,le venu de .leanue était la seule chose qui la rassurât un peu.
— Écoute, ma Jeanne, lui dit-elle, si tu /e loues à Boussac, tâche de me faire entrer en service dans la même maison que toi. Ça ferait bien mon affaire de demeurer à la ville, moi!
— Et moi, j'y demeurerais ben ar/-ié (aussi )1 dit le gros Cadet; cest rudement joli la ville de Boussac! c'est la p'u brave ville que j'asse pas connaissue.
— Je crois bien, imbecillu! dit Ciaudle, tu n'en as jamais vu d'autre!
Avant la fin du dinar, Marsillat sortit pour donner l'a. voine a sajument Fanchon, qu'il avait installée dans une arange un peu isolée du village, à cause de l'exigu'i'té de l'écurie uu presbytère. Le jour commençait à baisser, et au moment où il pénétrait sous le portail de la grange, il vit au milieu des bottes de fourrage et des outils aratoires, une figure blême se lever lentement et le regarder de pies. Il eut bientôt reconnu l'acolyte et le compère de la Grand'Gothe, maître Raguet dit Bridevache '. Cet homme sans aveu vivait au milieu des landes, dans une mauvaise hutte de branches et de terre, qu'il s'était bàtie tout seul, et où personne, autre que la sorcière Gothe, n'eût