AUX
ŒUVRES DE M. DE BIRAN
Il est des philosophes dont l’œuvre entière n’est qu'une même pensée On les trouve, au terme de leurs travaux, occupés à étendre, à développer sans en modifier les bases, la théorie de leurs premiérs jours. Tel fut Descartes : toute la doctrine de ce génie de premier ordre’est plus qu’en germe dans le Discours de la Méthode, Cet écrit si-court, et qui, dans sa brièveté, aurait suffi à renouveler la méta-
physique, est le programme complet et définitif du
Cartésianisme, D’autres penseurs s’avancent, au début, dans une certaine voie, puis changent de disection, d’une manière plus ou moins subite, Leur ligne se brise à un point donné, et, dans une même vie, ils fournissent deux carrières scientifiques différen-
tes. Schelling, après avoir largement marqué sa
place entre Kant et Hégel, dans l'histoire dela métaphysique, consacre les années d’un long silence à préparer une nouvelle philosophie. :
M. de Biran est peut-être l'exemple le plus sail-
IV ŒUVRES DE M. DE BIRAN
lant d’une destinée philosophique qui se distingue des deux destinées précédentes. Il n’y a pas d'unité dans son œuvre: sa fin contredit son commencement. J1 n'y a pas non plus un moment qu’on puisse assigner, où une pensée nouvelle, surgissant dans son esprit, vienne couper en deux parties distinctes sa vie scientifique. Îl se modifie, mais d’une manière progressive et sans brusques transitions. Sa pensée va toujours en avant, par un mouvement continu ; et plus on l’étudie de près, plus on y découvre, à chaque moment, la trace du moment qui précède et le germe du moment qui suit. Malgré toute la distance qui sépare son point d'arrivée de son point de départ, il est dffficile de trouver dans sa marche des points d'arrêt véritables. La détermination de périodes dans l'exposition successive de ses doctrines a donc nécessairement quelque chose d'artificiel. 11 convenait de signaler, dès le début, ce fait caractéristique, afin què le lecteur n’attribue pas une importance exagérée à des divisions dont une histoire quelconque pourrait difficilement se passer.
Les travaux de M. de Biran lui-même fournissent du reste des secours précieux pour établir, dans son développement philosophique, les périodes les moins artificielles qu’il soit possible d'espérer. 11 a donné, sans y penser , le cadre d’une histoire complète de son existence intellectuelle ; il sera facile de s’en convaincre.
Lorsque ee philosophe traça le plan d'un dernier ouvrage que la mort ne devait pas lui permettre d'achever, il groupa tous les faits que la nature hu-
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. v
maine avait suçcessivement révélés à son observation, dans les trois classes suivantes, qu'il appela des vies : ’
La vie animale, qui se caractérise par des impressions, des appétits et des mouvements, organiques dans leur origine, et régis par la loi de la nécessité.
La vie humaine’, résultant de l'apparition de la volonté libre et de la conscience de soi. |
La vie de l'esprit, qui commence au moment où l'âme, affranchie du joug des penchants inférieurs, se tourne vers Dieu, et trouve en Dieu sa force et son repos. - |
Or, les trois vies n'étaient pas seulement le résul-
tat dernier des observations du philosophe, ‘c’étaient aussi les trois degrés successifs par lesquels il s'était élevé à une possession de plus en plus complète de la vérité. Il avait commencé par croire, ou tout au moins par dire, avec l’école régnante dans sa ‘jeu-
nesse, que cette sensibilité physique par laquelle‘
l'homme se rapproche de l'animal suffit à expliquer l'homme tou t en entier. Il avait ensuite professé que la force propre de la volonté consciente, dans sa réu-
nion avec les éléments de la vie inférieure, explique ,
tous les phénomènes, et que la dominatien de la force libre sur les penchants aveugles est le terme
le plus élevé de la destinée humaine. Il ayait enfin
affirmé que si la volonté se sent faite pour régner sur les éléments de la nature animale; elle ne se sent pas
moins constituée en dépendance d’un ordre supé-
rieur et divin, où elle doit chercher son appui. La vie de l'esprit s'était dès lors manifestée à ses yeux
vi ŒUVRES DE M. DE BIRAN.
comme la fin dernière et seule légitime du développement des âmes.
Ainsi, lorsque M. de Biran, au terme de sa carrière, traça sa triple division des faits de l'existence humaine, il ne fit que raconter son propre développement : sa théorie des trois vies était sa propre histoire. Ses travaux, d'après les indications qui résultent de ces travaux eux-mêmes, se répartissent donc en trois périodes. |
La première période commence en 1794, date des premières ébauches de l’auteur, et s'étend jusqu'en 1804. M. de Biran se pose en disciple de Condillac; il répète, avec Cabanis et de Tracy, que les impressions faites sur les sens sont l'unique origine de toute la pensée. À la vérité, un regard attentif discerne déjà, dans les travaux de l’idéologue, les signes précurseurs d’un prochain affranchissement. Mais ces . germes d’un autre avenir, enveloppés encore et inaperçus de l'écrivain lui-même, ne doivent pas empêcher de désigner cette première période sous le titre de Philosophie de la Sensation.
La seconde période (1804 à 1818) est celle de la Philosophie de la Volonté. M. de Biran met en lumière, avec toutes ses conséquences, ce fait de l’actitité de l’me que M. de Tracy avait indiqué sans pouvoir en tirer parti, et dont M. Laromiguière devait plus tard réclamer les droits timidement et d'une manière incomplète. Cette restauration de la puissance active et libre dans l'analyse de la nature humaine était , jusqu’à da publication d’un volume