‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 34 sur 90 · INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. LXXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. LXXVII

de soumettre à l’appréciation du lecteur un petit pombre d'idées relatives aux vues fondamentales de M. de Biran dans la seconde période de ses travaux, à l'importance de ces vues et à leur place dans l’histoire de la philosophie (1).

Toute la théorie de l'Essat repose sur deux bases : la détermination du fait de conscience ; la constatation d’un élément affectif et inconscient dans la vie de l’homme. Examinons suceessivement ces deux éléments de doctrine.

Il est au fond de toutes les pensées de M. de Biran une vue qui se reproduit sans cesse, et dont on ne saurait méconnaître l'importance. Elle est relative à l’idée même de la science de l’homme. L'homme se connaît par un procédé qui ne comporte aucune autre application. Ïl ne se connaît pas par l'observation sensible qui révèle les phénomènes extérieurs, et sert de base à la science de la nature. Il ne se connaît pas par le procédé rationnel qui saisit un concept et en déduit logiquement les conséquences, comme c'est le cas pour les mathématiques, par exemple. La conscience de soi, la manifestation de l’homme à lui-même, est un fait suf generis, un fait unique. Dans la science intérieure , le sujet et l'objet s’identifient, et c’est le seul cas où il en soit

(4) Je n’ai touché nulle part au côlé physiologique des études de M. de Biran ; avant tout parce que je ne possède sur ces matières que ce demi-savoir qui n'autorise pas à parler ; puis, parce que nul ne songera à chercher dans un livre qui a plus de quarante ans de date, des renseignements sur l’état actuel de la science de l’organisation physique de l'homme.

SRAVEIL GUVRES DB M DE BIRAN.

ainsi. L'étude de l'homme étant dans une condition: exceptionnelle, doit avoir une méthode exceptionnelle aussi. Elle s'égare dès les premiers pas, si elle adopte les procédés de l'observation de la nature, comme le demande Bacon, et comme le pratique son école. Elle s’égare pareillement si, recourant à des procédés empruntés aux mathématiques, comme le font Descartes et Leibnitz, elle substitue au sujet moi, pour lequel l'être et le connaître sont indivisibles, le concept abstrait d’une substance ou d’une force, concept dont on étudie logiquement le contenu et les conséquences. La voie unique d’une étude réelle de l’homme, c'est l'étude du fait même de la conscience, dans lequel l'homme manifeste sa nature propre, en dehors de touts analogie avec des connaissances d’un autre ordre.

Si cette vue n'appartient pas en propre à M. de Biran, tout au moins en a-t-il tiré, je le pense, un parti plus grand qu'aucun autre philosophe, et peutil être considéré, à juste titre, comme le fondateur de la méthode psychologique. On admettra facilement que rien n’est plus éloigné de cette méthode que le système de Condillac qui, supposant le moi présent dans la première sensation, fermait toute voie à la recherche de la nature propre du sujet ; mais le lecteur, au courant des publications contemporaines, demandera peut-être si le vrai fondateur de la méthode psychologique n'est pas Descartes, et pourra suspecter d'ignorance ou d’injustice une assertion contraire à cette donnée historique. Descartes, sans doute, a posé à la base de tout sqn édi-

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fice métaphysique, le jé suis, expressidn immédiate du fait de conscience. Mais qu'on étudie avec une attention Sévère les pages immortelles du Discours de la Méthode du des Méditations, on reconnaîtra que l'existence personnelle n’est pouf l'auteur que le point de départ de là pure spéculation métaphysique, À peine a-t-il fait un pas, qu'il abandonne le terrain des faits pour s’élancer dans le monde des idées; le je disparaît pour ne laisser que la seule pensée, base de tout l'édifice cartésien. Dans la pensée, Descartes trouve l'infini; dans l'infini, Dieu; en Dieu, l'explication a priort de l'uhivers et de l’homme. Tout ce qu'il demande à l'expérience, dont il s’empresse de méconnaître les droits, c’est un point d'appui pour s'élancer. Quant à rechercher les conditions de la conscience, la manière dont le sujet se manifeste à lui-même, sa part de faft dans les opérations intellectuelles, l’auteur du Discours de la Méthode est loin d'y songer. C'est donc bien vainement, ce me semble, et en s emparant assez à la léuère d’un mot dont ox n’examine pas la portée réelle, qu'on a voulu ous montrer le fondateur de la méthode psychologique et le promoteur de l'observation interne, dans un génie purement spéculatif, dans un philosophe qui: ne connut d'autre science que la science « priort, et qui a soin de nous prévenir que, à ses yéux, la méthode géométrique doit être la méthode universelle,

Le point de départ dont Descartes s'éloigne tout de suite, le je suis, M. de Biran s’y arrête. Déterminer le fait de conscience, en reconnaitre la condition, en assigner Ia part dans tpute la vie humaine : tel est à

LAXX ŒUVRES DE M DE BIRAN

ses yeux, le but premier de la science, et il montre que cette étude est le point de départ de toute la métaphysique, que la manière dont le #05 se conçoit lui-même, détermine nécessairement la manière dont il conçoit le système général des existences. On ne saurait méconnaître à ces traits, les bases de la vraie méthode psychologique.

La voie où il s'engage lui fait rencontrer tout d'abord l'explication de l'unité de conscience. Notre psychologie ordinaire, après avoir scindé les facultés humaines, et les avoir classées d’après leurs produits, consacre bien un article à l’unité de l’âme. Mais cette unité, simplement constatée sans qu'on en détermine la condition,ne remédie pas aux inconvénients de ce brisement de l’être humain, résultat d’une étude des facultés qui les isole trop les unes des autres. De là, le caractère souvent artificiel et abstrait de notre science anthropologique. M. de Biran ne se borne pas à simplement indiquer l'unité de conscience, il la montre incessamment et en fait, dans toutes ses analyses. Le un dans l’homme, le principe qui demeure identique au sein de la mobilité perpétuelle de nos impressions, des modes si variables de notre vie, c'est la force qui se connait. L'activité est plus visible, sans doute, se montre plus à nu dans les faits de la volonté proprement dite; mais dans la sensation, dans la pensée, partout où est le moi, il y a de l'activité à quelque degré, et c'est dans cette activité que réside l’unité du sujet. Cette force une qui nous constitue, entre en combinaison avec des éléments qui sont en nous, sans

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