INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. LXXXV
contester la valeur: mais suffit-elle à justifier la réunion sous un même titre de tous les éléments actifs de la nature humaine? N'y aurait-il point ici une de ces généralisations précipitées et arbitraires, dont M. de Biran a si bien signalé l'abus, dont nul mieux que lui n’a reconnu les inconvénients? La question subsiste malgré toutes les lumières que l'on peut recueillir à cet égard dans ses écrits, et je ne suis pas le premier à la poser.
Un doute grave aussi s'attache à la manière dont M. de Biran détermine cet effort qui est la pierre angulaire de son système. L'expression d'effort mus- Culaire qui reparaît souvent dans l'exposition de sa doctrine, semble limiter à un ordre de faits secondaires et inférieurs l’activité constitutive du sujet; et l’on se demande comment tous les phénomènes de l'esprit humain peuvent s'expliquer avec un élément de cette nature? Pour bien saisir la portée de cette difficulté, il faut ne pas perdre de vue le point de départ de M. de Biran. Il débute en attaquant Condillac, et toutes ses armes sont forgées dans ce premier combat. Condillac réduisait toute la science à l'analyse des sensations. Son adversaire se place sur le même terrain, et c'est dans les fonctions des sens que le principe actif se révèle à lui. Or, dans les fonctions des sens, l’activité de l’âme se résout bien toujours en un effort musculaire. Ce point de départ agit ‘visiblement sur les idées de M. de Biran, et malgré le chemin que l’auteur avait parcouru, il est certain qu’à l’époque de l’EÉssai sa conception de l’activité est trop matérielle encore pour qu’il puisse en dé-
LEXAVI ŒUVRES DE M. DE BIRAN
dyire légitimement tout ce qu’il en déduit en effet.
Cette objection, lui-même se l’est posée plus tard. ÏL est rare qu'on puisse élever à l'égard de ses doctrines quelque difficulté sérieuse que cette intelligence si ouverte et si dégagée de toute préoccupation systématique, n'ait rencontrée sur son chemin, et franchement abordée. Il s’aperçait donc en avançant que si l'effort est le caractère constant de la vie de l’âme, cet effort n’est pas musculaire ou cérébral dans tous les cas. Il s'élève à la conception d’un organe intime de l'âme, distinct des organes locomebiles, et seul en jeu dans la pensée abstraite. Il va même plus loin lorsque, près de la fin de sa vie vraisemblablement, il trace les lignes suivantes : « L'effort peut n'avoir rien d’organique quant à « son terme. La résistance n'est que dans l'oppo- « sition qui existe entre les idées, les images, les « habitudes, les goûts, et la force de l’âme qui « tend à écarter tous les nuages, pour recevoir une « lumière plus pure. » Les traces du point de départ, la détermination trop matérielle de l’activité ont ici entièrement disparu pour faire place à la conception de l’âme comme force relative, en conflit avec une résistance qui peut n'avoir rien d'organique dans son objet immédiat. La mort qui surprit M. de Biran , peu après l'époque où il avait envisagé san sujet sous cette face particulière, ne lui a pas permis de développer ces vues nouvelles autant qu'il serait à désirer, et de les concilier avec sa thèse fondamentale du sentiment immédiat et continu du corps propre.