INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. LXXXVII
Pour en revenir à la période qui fait l'objet actuel de notre étude, on peut conclure en disant que si la détermination du fait de conscience, dans la théorie de l'Essai, est riche en vues neuves et fécondes, elle n'offre pas de tous points une précision complète, et laisse subsister quelques nuages dans l'esprit du lecteur. Il en est de même pour cet élément affectif qui se combine avec l’activité dans la vie totale de l'homme. ,
L'élément affectif se révèle à l’observation intérieure par une série de phénomènes ayant leurs lois propres, et tout à fait indépendantes de la volonté, phénomènes obscurs par eux-mêmes, mais venant s’éclairer de la lumière de la conscience. L'homme proprement dit, l'être qui se sait et se possède se développe au sein d’une vie préexistante. C’est dans cette vie qu'ont leurs fondements les penchants , les désirs, les images qui se produisent spontanément, sans que l’être actif y reconnalisse les résultats de l'exercice de son activité. Îl y a donc dans la sphère de l'expérience purement interne une dualité autre que la dualité primitive de l'effort et de la résistance, savoir celle de la vie active et de la vie passive. L'observation extérieure, se combinant avec les données du sens intime, apprend à l'homme que cette vie qui est en lui sans être lui-même, est sous la dépendance des fonctions de ses organes corporels. Dès lors l’idée du corps se complète; il n’est plus seulement la résistance, le terme immédiat de l'effort; il est de plus le siâge de tous ces modes confus d’une vie primitive à laquelle la eonseience
LXXXVIII ŒUVRES DE M. DE BIRAN
se surajoute. Aucun des instants de notre existence n'est dégagé de quelqu'un de ces modes vitaux qui déterminent notre bien-être ou notre mal-être, notre humeur, nos dispositions. C’est donc une erreur grave de ne voir dans le corps qu'un ensemble d'organes au service de l'intelligence, puisqu'il est le principe d’une vie qui est toujours en conflit avec la vie propre du #0, et souvent la trouble et l'opprime. La conception purement objective et mécanique du corps comme instrument de l'esprit est loin de répondre à cette réalité de deux principes en lutte. L'esprit se développe dans un animal vivant, et non dans une machine (1).
Ces vues sont confirmées par l'expérience, et fortes de l’appui des faits et du sens commun. Chacun sent et sait, au fond, qu'il y a en nous autre chose que . le mécanisme des organes d'une part, et de l’autre l'esprit qui pense. Au moment du réveil, un homme habitué à s’observer perçoit en lui des phénomènes qui ne commencent pas, mais qui suivent leur cours antérieur au moment où la conscience vient Îles
le mare
(4) Qu'on me permette de citer ici un auteur dont les charmantes fantaisies recouvrent parfois de profondes vérités : « On « s'aperçoit bien en gros que l’homme est double; mais c'est, dit- « on, parce qu’il est composé d'une âme et d'un corps; et l'on « accuse le corps de je ne sais combien de choses, bien mal à pro- « pos assurément, puisqu'il est aussi incapable de sentir que de « penser. C’est à la bête qu'il faut s’en prendre, à cet être sen- « sible, parfaitement distinct de l'âme, véritable individu, qui a « son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa volonté, et « qui n’est au-dessus des animaux que parce qu'il est mieux élevé, « et pourvu d'organes plus parfaits, »
(XAVIER DE MAISTRE, Voyage autour de ma chambre.)