‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 40 sur 90 · INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR, XCVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR, XCVII

tale du fait moral, il est permis de dire que ce fait a presque échappé aux regards de M. de Biran, dans ses analyses, et ce n'est pas, je pense, une des moindres singularités de l'histoire de la philosophie que l'existence d’un penseur éminent qui consume sa vie entière dans l'étude de la volonté, sans jamais ixer son regard sur la loi de cette volonté. Ce n'est pas à dire sans doute que les allusions à l’ordre moral ne reviennent fréquemment dans l'Essai et dans les autres écrits de l’auteur. Mais le fait du devoir n’y est jamais expressément désigné ; il est parfois confondu avec la sympathie, et, en tout cas, lorsqu'il se montre, c'est occasionnellement et dans les synthèses, sans avoir sa place dans les analyses (4).

Abordons maintenant, d’une manière plus directe, la lacune que présente, dans la doctrine de M. de Biran, la théorie de la connaissance.

Les idées de l’entendement humain sont liées entre elles par des lois immuables, et absolument indépendantes du libre arbitre. Il n’y a rien de moins arbitraire que la nature d'un jugement et les relaüons de ses parties entre elles ; rien de moins arbitraire non plus que le rapport qui unit une conclusion à des prémisses données. Ce sont là des faits d'une nature spéciale, un domaine à part que la logique étudie et qui est, par excellence, le domaine

(4) Voir, pour plus de détails sur ce point, l’avertissement placé en tête des Fragments relatifs aux fondements de la morale et de la religion, tome III de cette édition.

xevrti CBUVRES DE M DE BIRAN,

de la nécessité. Ces faits, où plutôt ce fait unique dans sa multiplicité : la constitution de la pensée humaine, M. de Biran s'en occupe peu dans la période de son développement qui fait l'objet actuel de notre étude, et, lorsqu'il s'en occupe, c’est pour le défigurer ou le méconnaitre. Il incline sans cesse à confondre le rapport nécessaire des éléments de la pensée, avec le lien des éléments du langage qu’il suppose arbitraire. Chose étrange! et qu'on aurait peine à s'expliquer, si on oubliait les habitudes qu'il avait contractées dans l'école idéologique, les termes de valeur logique et de valeur conditionnelle sont synonymes pour lui” c'est-à-dire qu'il assigne le caractère d'éléments factices et variables aux éléments constitutifs de l’entendement humain.

On peut dire que l'ordre logique avec toutes les questions qu'il soulève, ou, en d'autres termes, toute la théorie de l'intelligence proprement dite manque à peu près complétement dans l'Essäi. Il n'en est pas de même des notions fondamèéntales et des prin-

. cipes 4 priori, dont la présence dans l'esprit de

l’homme constitue la raison, au seris spécial de ve mot. M. de Biran s’en préoccupe et en traite explicitement ({). Il établit la ligne de démarcation entré les hotions purement réflexives de cause, de substince, d'unité, etc., et les idées générales abstraites des sensations. Îl sépare avéc soin le principe de causalité des jugements tirés de l'expérience. Il n’y

(4) Vüir dans les notes du tésuiné de P'Edt sr (es foridemehts de la Psychologie, dueldües observations sur les lacunes tés drdlyses de M. de Biran relatives äuk idées 4 prlort.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. xcIx

a là rien de plus que l'expression de vérités admises dé tout temps par l’école spiritualiste; M. de Biran y joint des vues qui lui sont propres. Entrant dans unè voie ouverte par un passage de Leibnitz (4), il montre dans le seris intime lé type primitif des idéés universelles, et prouve que les téneepts de la raison ne sont pas a priori dans un sens absolu, mais reposent sur une base psychologique. Il étudie dont un preblème trèes-essehtiel, et trop iégligé par les métaphysicidris, à savoir : Comment, et sous quellés cenditions, les idées dé la raison sb nianifesterit. Dans Bon point de vue, 1l n°; a pas seulement entré le sujet et les idées l'acte de la réflexion qui actualise les données virtuelles de la raison, ainsi que Descartes l’a pensé, et que Leibnitz l’a explicitement reednnu; mäis les idées sont la reproduction dé ce qui existe en fait dans le roi, de telle sorte que c’est lé réel, et on le simple possible ou le nécéssdire logique, qui est la base prerhière de l’entèndement. |

Tout cela dst instructif et féeond en eonséquences ; mais tout cela n'épuise pas la question. Les notions ét lek prihcipes foridamentaux de la raison otit un caractère d’universalité, et, de plus, nous leur attribuvns unie valeur objective. Quand nous affirmons que « le tout est égal à la somme de ses parties, » où quë « tout cb qui commence 4 une cause, » nous énonebtis des jugements qui s'appliquent sahs excep-

(Â) LeiBnitz demande comment nous pourrions dvoir quelque motion d'étre, si noué n'étiondè pas dous-diliiies des êtres.

C ŒUVRES DE M. DE BIRAN

tion à tous les temps et à tous les lieux ; et nous croyons que ces jugements sont l'expression des réalités, et non des pensées sans rapport avec les choses. Or, comment M. de Biran explique-t-il le caractère universel des principes de la raison, et la croyance à leur valeur? C'est ici surtout que sa théorie est en défaut.

Quant à l’universalité, il indique que les notions sont universelles parce que le moë les porte avec lui, et revêt les objets de ses formes propres. Mais ce sont là des affirmations, dont il ne semble pas calculer la portée. Il arrive aux redoutables problèmes soulevés par Kant, et passe outre, comme s’il ne les avait pas vus. Sa manière d'expliquer la valeur objective des notions fondamentales paraît conduire à nier leur valeur objective, tout au moins à révoquer cette valeur en doute, dans le point de vue d’un subjectivisme absolu. Mais, encore une fois, il n’aborde pas directement ce problème, et, par une curieuæ indécision de sa pensée, il lui arrive de considérer la croyance aux principes universels, tantôt comme nécessaire, tantôt comme hypothétique et conventionnelle. C'est surtout en présence de la notion de l'infini, que sa doctrine est insuffisante, ainsi que M. Cousin l’a fait observer. Il en parle peu, et s’il en parle, c'est pour en faire un élément sans valeur en déclarant que : « toute faculté ap- « propriée à l'infini, à l'absolu, est hypothétique, » ou c'est pour en faire une conception purement négative, en disant : que « la notion de l'infini

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