‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 42 sur 90 · INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CIII

primélifs pour synonymes des premiers principes, et considère comme identique au point mathématique lunité de résistance qu'offrirait la matière au toucher actif d’un ongle très-aigu. Il y a là des éléments hétérogènes qui ne pouvaient subsister longtemps ensemble. M. de Biran avait parcouru bien du chemin depuis le Mémoire sur l'habitude; toutefois sa nouvelle doctrine était encore trop étroite pour l'ensemble de ses pensées. Il est impossible au fond, de résumer en quelques pagés l'Essai sur les fondements de la Psychologie d'une manière complète et suffisante, parce que cet écrit, de mème que ceux qui l'avaient précédé, renferme des vues divergentes, un système et des aperçus qui débordent ce système.

Si l’on se borne à rassembler dans cet ouvrage les vues susceptibles de se réunir en un même corps de doctrine, on arrive à une théorie bien connue dans l'histoire de la philosophie : à l'empirisme. M. de Biran, à prendre à la rigueur ses déclarations et ses règles de méthode, ne reconnaît qu'une source réelle de savoir : l'expérience; et s’il applique aux données de l'expérience les éléments de l’ordre logique , il le fait sans assigner à l’ordre logique sa place légitime. C'est bien là le caractère spécial de l'empirisme, et la contradiction intime qu'il recèle toujours dans son sein. Mais, il faut se hâter de le dire, nous avons affaire ici à un empirisme tout spécal, et qui ne se laisse confondre avec aucun autre. L'auteur de l'Essai a élevé des barrières infranchissables entre sa pensée et les aberrations dernières de

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cette doctrine. Il appartient encore à l’école de l'expérience, mais il lui appartient comme quelqu'un qui a la puissance de s’en affranchir et ne doit pas tarder à le faire; il lui appartient par les lacunes de sa méthode plus que par la méthode elle-même, et on distingue clairement déjà dans son esprit des tendances qui ne demandent qu'à être libres pour s'épanouir en conséquences métaphysiques de la plus haute importance.

La vue profonde des droits de l'observation intérieure ; la distinction des notions réflexives apanage du mt, et des idées qui résultent de l’abstraction opérant sur les données sensibles, l'éloignent à jamais de la voie qui conduit de Locke à Condillac, et de Condillac aux matérialistes. C'est de ce côté, qu'a porté tout l'effort de sa pensée, et il a marché dans sa route d’un pas trop ferme et trop assuré pour être exposé à revenir en arrière. Îl ne risque pas non plus d'arriver à cet idéalisme particulier que l'empirisme porte dans son sein, et que Hume en a dégagé avec tant d'éclat. Cet idéalisme réduit tout l'homme à une collection d'impressions passives que la conscience constate, sans qu'il soit possible de rien affirmer au delà du fait de ces impressions mêmes. Pour M. de Biran, l'affirmation fondamentale, la certitude primitive n'est pas l'impression passive, mais l'acte du sujet sans lequel l'impression

. ne serait pas perçue. En tant qu'il est conséquent à

ses principes, il demeure bien dans le subjectivisme,

. puisqu'il n'a pas de base pour affirmer des réalités

objectives, mais son subjectivisme est celui de la

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force, de l’action, et non des modes passifs de la sensibilité.

Au premier coup d'œil, cette doctrine qui tend à réduire toute la connaissance humaine à la conscience du moi et de ses actes, semble aboutir au moi-créateur de Fichte, cette dégénérescence de la monade leibnitzienne (1); mais, lorsqu'on y regarde de près, des différences essentielles ne tardent pas à se maniester. [1 importe d'autant plus de les signaler que M. de Biran a été désigné plus d’une fois comme un disciple de Leibnitz,

Ilse range, il est vrai, du parti de Leibnitz dans ses luttes avec les Cartésiens ; il fait souvent ressortir la supériorité de l’idée de la force sur celle de la substance, comme base d’un système métaphysique; il adopte et défend contre la doctrine qui ne reconnaît dans l'univers que le mécanisme et la pensée, la théorie des perceptions obscures et inconseientes de l'être simplement vivant. Mais c'est là que s'arrêtent les analogies et les emprunts de M. de Biran, qui sait bien que l'idée de la cause, fondement général de son système, est toute autre chose que la force de l’auteur de la Monadologie.

L'activité de l’école leibnitzienne a son type dans l'activité intellectuelle, ou dans le déploiement de la puissance logique de l'esprit dont les sciences dites exactes sont l'application la plus complète. C’est par

(1) Sur le rapprochement de la doctrine de Fichte et de celle de M. de Biran, voyez la préface de M. Cousin aux Œuvres philoso- Phiques de M. de Biran, pages xL et xLL

er! CEUVRES BE M DE BIRAN.

là que Leibnitz, tout en se distinguant de Descartes, ne se sépare pourtant pas au fond et pour l'essentiel de cette grande école dont Descartes est, chez les modernes, le représentant le plus illustre, école qui, dès le temps de Pythagore, a pris dans les mathématiques le modèle de la science universelle, et prétend résoudre les grands problèmes métaphysiques à la manière des géomètres. Cette détermination logique de l’activité a passé dans les spéculations de l'école allemande moderne. De là, ce fatalisme formulé par les Hégéliens, fatalisme que Leibnitz pressent déjà, et contre lequel tout son génie soutient une lutte inégale. Comment arriver à un autre résultat lorsqu'on prend le type de l’activité dans l’ordre intellectuel, c’est-à-dire dans le domaine de la nécessité absolue? L'auteur de la Monadologie tend par une autre voie encore, à la négation de la liberté. Sa conception de la force est a priort, el 11 considère la force comme absolue. Mais, chaque monade étant force absolue, c'est-à-dire n'étant que force, ne renferme nul élément de passivité. Une monade ne peut donc subir l’action d’une autre monade. Dès lors, l’action de chaque monade est purement intérieure, ou, pour mieux dire, il n’y a pas d'action à proprement parler, mais seulement le développement progressif des éléments de l’univers selon des lois nécessaires qui résultent de leur constitution intime. Toute causalité réelle disparait ainsi, et la doctrine qui débute par réhabiliter l’idée de la force, abontit dans ses conséquences dernières à un déterminisme absolu.

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