INFRODUCTION BE L'ÉDITEUR. EN
Les vues de M. de Biran ont un tout autre caractére, et il s'éloigne de Leibnitz beaycoup plus que Leibnitz ne s'éloigne de Descartes, Son point de départ en effet n’est pas l’idée a priori de la force, mais la conscience de l’activité libre; et le principe de causalité dans toute sa rigueur, de causalité effective et réelle, est paur lui Le premier des axiomes. Aucune considération métaphysique, aucune déduction de principes abstraits ne saurait ébranler cette base première de la science, car le réel est donné avant le possible ; le réel est le seul point de départ légitime, et c'est s'égarer dès le début que de mettre la science avant l'existence. Telle est la base profondément réaliste des conceptions de M. de Biran, et c’est par là, qu'il se fait une place à part dans le mouvement général de la philosophie sonlemporaine,
Le dernier mouvement essentiel que l'histoire de la métaphysique ait à enregistrer, est la réaction générale contre l'influence de l’école de Locke. Cette école, triomphante dans toute l’Europe à la fin du XvIHI° siècle, avait pu dérouler librement ses conséquences. Or ces conséquences sont de deux espèces , selon le plus ou moins de rigueur avec laquel on en suit l'enchaînement. Du principe que toutes les idées tirent leur origine de la sensation, cestains esprits arrivent assez vite à conclure que les objets sensibles et les organes vivants qui en reçoivent l'action sont les seules réalités; ils répètent avec Hobbes que, les corps exceptés, tout n’est qu'illusion et chimère. D’autres esprits, atles plus profonds,
CVIII OEUVRES DE M. DE BIRAN
observant que la sensation est un pur mode du mot, que rien dans ce mode ne garantit ni la réalité du corps extérieur qui est censé le produire, ni la réalité de l'organe qui est censé l’éprouver ou le transmettre, déclarent que la sensation ne garantit qu'elle même, et que nous ne pouvons atteindre aucune réalité autre que les impressions variables que nous éprouvons. C’est ainsi que de la racine commune du sensualisme sortent, comme deux troncs qui se divisent, le matérialisme d’une part, l'idéalisme absolu ou le scepticisme de l’autre. Condillac est plus près de l'idéalisme qu'on ne le sait à l'ordinaire. Cest bien lui qui déclare que : « soit que nous « nous élevions jusque dans les cieux, soit que « nous descendions dans les abimes, nous ne sortons « point de nous-mêmes, et ce n’est jamais que « notre pensée que nous apercevons (1). » Mais la France du xvin siècle, en général, dériva plutôt du côté du matérialisme, et rameña la psychologie à la physiologie. Il était réservé à Hume de tirer des prémisses de Locke, un scepticisme fondamental. Cette déduction étant la plus rigoureuse et la plus profonde, la doctrine de Hume demeure, en philosophie pure, le résultat le plus essentiel du mouvement général des esprits, à la fin du dernier siècle. C’est pourquoi le sceptique Écossais a dans l’histoire une place considérable et assurée. Il a rendu à l'esprit humain cette espèce particulière de service qui consiste à conduire l’erreur jusqu’à ces limites
te
= - — e —+ mee
te me 0
(4) Essai sur l'origine des connuissances humaïnes, chap. 1°.
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. cIx
extrèmes où elle frappe tous les regards, et se détruit elle-même par sa pleine manifestation. Un fait suffirait à constater l'importance de Hume. Les deux hommes qui ont renouvelé la science, Reiden Écosse, Kant en Allemagne, sont partis de Hume; c'est Hume qui a été l’occasion du déploiement de leur pensée, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes. Ils venaient inaugurer un mouvement nouveau dans la pensée philosophique, et l’un et l'autre ont compris que leur point de départ devait être la doctrine qui résumait le plus complétement le mouvement qui les avait précédés. L'empirisme conduit par Hume à ses conséquences dernières, et attaqué directement dans ces conséquences mêmes par les deux chefs de la philosophie contemporaine : telle est donc la signification générale d'un renouvellement de la science métaphysique dont les résultats sont loin de s'être encore tous produits. Quelle est la place. de M. de Biran dans ce grand fait historique ?
M. de Biran procède directement du rameau de ” l’école sensualiste qui incline à la physiologie. C’est contre Condillac et ses disciples de France. que porte, au début, tout l'effort de sa polémique. Mais bientôt la doctrine de Hume le frappe vivement. C'est la négation formelle du principe de causalité dans les écrits du sceptique Écossais qui lui donne la pleine conscience de la valeur de sa propre pensée; et lorsqu'on considère l'importance qu’il attache à ce principe et l'attention qu'il donne aux arguments du sceptique, jusque dans leurs moindres détails, on se sent autorisé à dire qu'il est placé sur le
at ŒUVRES DE M; DE BINAN.
mème terrain que Reid et Kant, que sés préoccapations sont au fond les mêmes que celles de ces philosophes illustres. M. de Biran représente donc la part de la France dans la grahde réaction qui a eonduit la philosophie at point où elle se trouve aujourd’hui. Il représente la part de la France, avant l'époque où vinrent agir sur ce pays, l'Écosse par Hoyèr:Colldrd, et l'Allemagne par M. Cousin; il accomplit la même œuvre de lütte et de restauration que Karit et Reïd, mais il l’accomplit par d'autres voies.
La doetrine de l'Essat sur les fondements de la Psychologie est fort différente du phénoménisme des Écossais. Les Écossais insistent sut la règle de méthode qui veut que la science se borne à classer les phériomènes, à les réduite à leurs lois. S'ils parlent de s’élevet eri dernier lieu à la considération des causes, c'est en quelque sorte tine inconséquence, car toute idée réelle de cause leut échäpperait s'ils suivalent à la rigueur leur méthode exclusive d'observation et d'induction (Â). Aussi, en rendant à la stierice de l'esprit humain des services réels, ils né pouvaient fonder une école de métaphysique proprement dite, et ils n’y préteñdaient pas. M. de Bifan au contraire patt de la cause,
(4) Recuëillir les phénomènes épars qué cét univers hots présente et les rapporter à leurs lois générales, tel est l’objet suprême de la philosophie... Les anciens considéraient la philosophie comme la science des cases, et cette fausse idée les conduisit à une foule de spéculations qui dépassent tout à fait la compétence des facultés humaines. (Dugald-Stewart, Esquisses de philosophie morale, Introductioi.)
INFROBUCTION DE L'ÉDITEUR. cn
comme de li donnée primitive et immédiate du sens intime, et 1l détruit toute analogie entre la constatation des faits primitifs et le classement des phéno= mènes. | | L'œuvre de Kant est plus profonde. Si on s’artête à la Critique de la raison puré; Kant étudie l'esprit humain dans l’idée abstraite, séparée de son süjét d'inhérente. Il dresse le tableau des lais propres de la pensée, en dehors de la considération de l’être qui pense et de l'activité qu'il déploie pour penser. M. de Biran part de la réalité immédiatement certaine du sujet; il place le sentiment de }a réalité avant tout élément de raison ; puis il détermine le sujet, non par la pensée; mais par la libre avtivité, donnée immédiate de la conscience et condition de toute idée.
Mais l’œuvre du gränd philosophe allerhand est loin d’être tout entière daris sa savante analÿse de l’entendement. Sa mission, et 11 la comprenait ainsi, était de réhabiliter l’ordre moral, de l’établir eemme base de toute la science du mende invisible, La doetrine de Kant est, je le pense, le plus grand fait philosophique qui se soit produit depuis Descartes, parce que Kant renverse les termes de la vieille théorie platohicienne sur les rapports de l'enténdement et de la volonté; parce que le devoir, tel qu'il le comprend, est autre chose que l'idéal stoicien ; parce qu’il a introduit en un mot des élémehts nouveaux et de la dernière impurtancé dans le mouvement dé la pensée. Maïs soh œuvre reste incomplète, parce que ses abstractions mutilent l'unité de là ture
CxII CRUVRES DE M. DE BIRAN.
humaine : il est réduit à creuser un abîme entre la raison pure et la raison pratique parce qu'il méconnaît le sentiment immédiat de l'être et de l’activité, qui a pourtant le même degré d'évidence que peuvent avoir l’idée et le devoir. Ces éléments méconnus par Kant, sont précisément ceux qui fixent d’une manière exclusive l'attention de M. de Biran. Aussi, les doctrines de ces deux métaphysiciens s'appellent et se complètent l’une l’autre. La doctrine du devoir réclame la doctrine de l’activité réelle, et la doctrine de l'activité ne réclame pas moins la doctrine du devoir. Ces vues réunies et complétées semblent porter, dans leur sein, les germes féconds d’une rénovation de la philosophie.
Quelle a été jusqu'ici la signification générale des grandes contestations de la pensée spéculative? L'école de Bacon et l’école de Descartes ont reproduit, dans les temps modernes, les systèmes opposés qui partagèrent, au moyen-âge, les réalistes et les nominaux, et, dans l'antiquité, Aristote et Platon; c'est-à-dire que si elles ne représentent pas à elles seules toute la philosophie elles en représentent du moins les tendances les plus essentielles. Or, dans l’une comme dans l’autre de ces écoles, la volonté, la puissance efficace, la liberté, est le problème, le fait à expliquer, en partant ici de l’idée, là de la sensation qui sont les points de départ. |
Il arrive, dans les deux cas, que le fait disparait dans les explications qu'on prétend en donner. L'école de l'idée supprime la liberté qui ne peut trouver de place au sein du développement logique, et
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. cxn.
dont l’admission constituerait une contradictior étrange dans un système qui prétend expliquer toute: choses a priori, c’est-à-dire d’une façon nécessaire. L'école de la sensation est inévitablement conduit: à identifier la volonté avec le désir, ce qui est un. manière autre mais non moins absolue de nier soi existence. Ainsi la liberté se trouve niée égalemen par les philosophes engagés dans des voies très différentes, mais qui aboutissent, quant à ce poin essentiel, au même résultat. Serait-il besoin d’ajor ter que là où la notion de la liberté périt, la notio. du devoir a les mêmes destinées ?
Îl y a donc lieu à revendiquer les droits de l'or dre moral, non-seulement en opposition au sensua lisme, mais en opposition aux tendances fondamen tales de la philosophie tout entière. Certes, et c'es. l'honneur de la pensée humaine, jamais l’image au guste du devoir n'a été voilée sans que d’énergique. protestations se soient produites en sa faveur. Mai: autre chose sont les protestations du sens commur et de la conscience, autre chose sont les conception: systématiques, et il demeure vrai que les deux école: qui se partagent la science arrivent l’une et l’autre, malgré tous leurs efforts, à renverser les bases di toute moralité. De nos jours, le fait est plus mani feste encore qu’à l’époque de Kant. Hume avai: conduit la doctrine de l'expérience à ses dernières conséquences. Îl appartenait à l'école de Hégel de faire de même pour la doctrine de l'idée; et nous avons ainsi la preuve complète que ces deux directions fameuses de la pensée, qui remontent jusqu'à
Je h
GxI CEUVRES DE M. DE BIRAN.
la Grèce, sont des voies fausses et dangereuses, puisqu'elles aboutissent également à nier les affirmations les plus immédiatement certaines de la conscience.
Que faire dans une situation semblable ? Chercher la vérité dans la conciliation de ces doctrines divergentes ? Mais, opposées sur tout lereste, elles conduisent également à la négation du devoir et de la liberté. Ce ne sera pas sans doute en superposant les ténèbres à l'obscurité qu'on obtiendra la lumière, Ce qu'il faut faire, c'est de profiter des graves leçons de l’histoire. Il faut entrer dans des voies nouvelles ; et, dans ce but, s'aider de l'œuvre inachevée de Kant {1}, complétée par les vues fécondes de M. de Biran.
M. de Biran, par un procédé dont nul n’a plus profondément que lui vu Jes bases psychologiques et les résultats, M. de Biran change le point de départ de la science. La liberté était la question; elle devient l’axiôme. L'homme n’est intelligent que saus la condition d’être une puissance active et libre; et contester ce fait primitif, au nom de la pensée et de la logique, c'est mettre la pensée et la logique en état de révolte contre leur source, contre la condition de leur existence. Si cette vue est juste, le fatalisme est
(1) La philosophie allemande a tiré la conséquence de la critique de la Raispn pure... Il appartient À Ja philosophie contemporaine de féconder la meilleure moitié du kantisme, en construisant cetje philosophie, dont Kant a donné le principe et le critère dans h Critique de la raison pralique. (Charles Sesrétan, Philosopgis de ja liberté) |
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. cEy
vaincu ; or le fatalisme, eomme on vient de le voir, n'est pi un point secondaire, nj un accident dans le développement de Ja philosophie. C’est l'ennemi secret que la science a toujours jusqu'ici couvé dans san sein; g'est l'écueil contre lequel les écoles les plus illustres viennent échaquger , le jour où elles arrivent au bout de leurs déductions,
M. de Biran professe le réalisme de l'être, de la force, de la vie, Or le monde vit, l'univers est déploiement de force et réalisation de puissance, C'est la grande vérité aperçue sans doute par plus d’un penseur, mais toujours compromise par le développement des écoles métaphysiques. C’est la vérité que le sensualisme nie, et que l’idéalisme méconnaît, l’idéalisme qui a noblement commencé, noblement poursuivi sa carrière en protestant au nom de l'esprit contre le culte de la matière; mais que nous avons vu finir misérablement sous nos yeux par l'adoration de l'homme par l'homme, et qui jamais n’a réussi qu'à force d'inconséquences à introduire la vie dans l’immobilité de l’idée , et la liberté dans le fatum de la logique. Cette vérité méconnue, M. de Biran la relève et l’appuie par des considérations fortes et neuves... Voilà l’œuvre qui lui assigne une place dans les rangs de ces penseurs d'élite qui font avancer l'esprit humain, l'œuvre qui suffirait, malgré les graves lacunes de ses théories, à la gloire d’un philosophe. Il n'était pas toutefois au terme de son développement. D'autres perspectives encore devaient se dévoiler à sa pensée, et il le fallait pour que cette pensée manifestät sa fécondité,
CIVI ŒUVRES DE M. DE BIRAN
Le point de vue de l’Essaï était explicitement, ainsi qu'on l'a vu, le point de vue de l'empirisme, et l'empirisme lorsqu'il demeure conséquent à lui-même ne saurait être jamais qu'un germe stérile, inutilement déposé dans le sol de la science. Mais après avoir solidement établi sur le terrain de l'expérience, la vérité féconde de l’activité de l’être humain, M. de Biran allait passer outre, et reconnaître que l’expérience suppose et réclame quelque chose qui la dépasse.