‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 58 sur 90 · INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CLVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CLVII

départ de chaque théorie, de montrer son origine dans un fait réel, d'expliquer comment elle s'égare en donnant à ce fait une signification fausse, de la rectifier enfin, en remettant ce fait à sa place dans l'ensemble des réalités. Celui qui aura parcouru tous les degrés de l'échelle de la science de l’homme, se sera trouvé successivement au point de dérivation de toutes les doctrines, à partir des plus inférieures, des plus incomplètes; à peu près comme un voyageur, suivant la route qui le conduit à son but, trouve successivement sur son passage le point de départ de tous les chemins qui pourraient l’égarer.

L’éclectisme, ainsi entendu, était pour M. de Biran le résultat le plus immédiat de sa propre histoire. N'avait-il pas successivement gravi tous les échelons de la science, depuis les confins du matérialisme, jusqu’à la théologie la plus spiritualiste ? Qui, mieux que lui, pouvait comprendre le point d'attache de chaque système dans quelque fait d'observation, et le rapport des conceptions métaphysiquesavec la psychologie ? Si donc l’éclectisme se bornait à affirmer que tout système procédant de la nature humaine, l'analyse des facultés doit être la lumière de l’histoire, et l’histoire, à son tour, la lumière de l'analyse, M. de Biran serait considéré, à juste titre, comme un des défenseurs les plus importants et les plus spontanés d’une vue qui n’est pas sans doule une doctrine, et ae peut fonder une école, mais qui est toutefois importante et féconde en résultats.

Mais l’éclectisme qui a prévalu en France, dans ces dernières années, n’a pris les proportions d’une

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doctrine et acquis l'importance d’une école, qu'en se présentant sous sa face historique et métaphysique. À ce point de vue, son affirmation fondamentale peut s'exprimer comme suit : La raison humaine, source unique et permanente de la vérité, est douée, en raison de sa constitution même, d'un principe nécessaire de développement en vertu duquel elle produit cette vérité sous la forme de conceptions fragmentaires qui sont comme ses rayons épars, jusqu'au jour où ces rayons se concentrant dans un foyer commun, la vérité se manifeste dans sa plénitude. La base dernière de cette théorie, pour qui remonterait logiquement des conséquences à leur principe caché, se manifesterait dans cette pensée propre au panthéisme conscient, que toutes les doctrines sont également nécessaires, partant également vraies et bonnes, puisqu'elles sont toutes au même titre les moments successifs de l'entière évolution de la raison, qui se contemple d'abord sous quelques-unes de ses faces seulement, pour arriver enfin à la pleine possession d'elle-même, comme vérité absolue et principe universel des choses. L’éclectisme français, du moins dans le plus grand nombre des cas, n’est pas allé jusque-là. Retenant et altérant tout ensemble cette conception du mouvement de l'esprit humain, il est arrivé à renouveler l'idée d'une philosophie perpétuelle, produit permanent de la raison, qui, sous des formes un peu diverses, se retrouve à tous les moments de l’histoire, et à laquelle on préte d’avoir toujours connu les vérités essentielles relatives à Dieu, à l'âme et au monde. Il en résulte que,

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pour découvrir la solution des grands problèmes qui résultent de notre destinée, la raison peut indifféremment, ou se replier sur elle-même, ou dérouler les annales de l’histoire, ou, pour ne négliger aucune ressource, éclairer.ses propres réflexions par l’histoire des systèmes, et l’histoire des systèmes par ses propres réflexions. |

En un mot, l'éclectisme professe la religion naturelle, avec les formes propres à la science, eten s'appuyant des études historiques qu'il a la solide gloire d'avoir restaurées,

Les conséquences religieuses de ce point de vue sont faciles à discerner. La raison étant la source unique de toute vérité, et toutes les doctrines ne pouvant être que ses produits, il n’y a pas même lieu à se poser la question d'une révélation surnaturelle. Les religions sont une des formes particulières de l’évolution de la pensée humaine. La raison se retrouve dans leurs enseignements comme dans les systèmes des philosophes, avec cette différence qu'elle y découvre ses conceptions enveloppées des formes dont l'imagination et la sensibilité les ont revêtues. Dégager ces conceptions de leur enveloppe passagère , retrouver la raison éternelle dans les cultes divers, comme dans les diverses théories des métaphysiciens : telle est l'œuvre de la philosophie parvenue à sa maturité. C’est pourquoi le philosophe, abandonnant à l'influence des religions positives les esprits plongés encore dans le demi-jour des croyances dites révélées et avides de formes et de symboles, peut légitimément aspirer à la direction

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spirituelle des âmes éclairées, au sacerdoce des intelligences qu'il réussit à élever à la hauteur de ses propres pensées.

M. de Biran n’aborde pas les considérations de cet ordre d'une manière explicite et en acceptant toutes leurs conséquences. Mais les bases générales de l'éclectisme historique et religieux sont nettement exposées dans ses réponses à M. de Bonald. C’est dans ce fait que je crois reconnaître, au moins en partie, le résultat d'une influence extérieure et accidentelle. Quoi qu'il en soit à cet égard, on peut affirmer avec certitude que l’éclectisme détermina la manière dont il conçut à cette époque les rapports du christianisme et de la science.

Il fait de grands efforts pour établir que les contradictions qu'on reproche aux philosophes à l’égard des questions religieuses ne sont qu’apparentes. Il affirme que les sophistes seuls, prétendant tout soumettre au raisonnement, ont tout nié, ou tout révoqué en doute, tandis que les vrais métaphysiciens, se fondant sur les croyances fondamentales de l’âme humaine, et les prenant pour point de départ, ont toujours enseigné l'existence de Dieu, la vie à venir, la justice éternelle, en un motles dogmes nécessaires à l'homme. Dans ce but, il raye du catalogue des philosophes tous les premiers penseurs de la Grèce. Pour lui, la science commence à Socrate, auquel il prête une certitude et une clarté de vues religieuses que la véridique histoire ne saurait accorder à ce grand homme. Après Socrate, viennent Platon, saint Augustin, Descartes, Malebranche et Leibnitz qui,

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avec leurs sectateurs et leurs disciples, représentent toute la philosophie, et ont tous professé d’un commun accord les vérités fondamentales.

Le procédé est trop commode, et M. de Biran se fait une histoire de la philosophie trop appropriée au but qu'il poursuit (1). Il s'anime, et trouve même des paroles éloquentes, lorsqu'il parle de cette source de lumière que tout homme porte en soi, de ce flambeau intérieur toujours allumé, dont la flamme perpétuelle est à l'abri des altérations, des vicissitudes que subit une tradition extérieure. Cétte conception est, sans doute, belle et satisfaisante; elle retrace à nos yeux le tableau d'un état de choses désirable; il n’y manque qu'un seul point, mais un point qui est tout, la vérité de l'histoire. L’éclectisme marche d’un côté, tandis que les faits vont de l’autre. L'esprit humain n’est pas un germe stérile ; il se développe, il avance, il a fait de solides et sérieuses conquêtes; mais jamais il n'est arrivé de lui-même au point où on le suppose, lorsqu'on veut établir sa suffisance en matière de religion.

Il y a plus. Pour M. de Biran, les grandes vérités religieuses : Dieu, la vie à venir, se confondent avec

(4) M. Cousin (Philosophie populaire, 18h8) affirme que les philosophes {es plus illustres sont d'accord sur huit doctrines fondamentales entre lesquelles figurent le libre arbitre, la personnalité de Dieu et l'espérance de la vie à venir. Il est bien difficile, au point de vue de l’histoire, d'accorder à l'éminent écrivain le droit de retrancher, ainsi qu’il le fait, du catalogue des grands philosophes, Parménide, Aristote, Plotin, Hobbes, Spinosa et Hégel. Ne suffit-il pas de rendre leurs places à ces métaphysiciens érès-illustres, pour que l'accord sur les huit articles fondamentaux se trouve singulièrement compromis,

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les éléments de la psychologie, et tombent immédiatement sous l'œil de la conscience comme les phénomènes susceptibles d’une observation directe, comme l'unité et l’activité du moi.

Quelle est la conséquence de cette histoire faussement interprétée, et de cette illusion psychologique, bien digne d’être notée chezun observateur aussi profond? C’est que la question de la vérité de la tradition chrétienne, de la réalité de l'ordre surnaturel n’a plus aucune importance. Les deux révélations, la naturelle et la surnaturelle, celle de la raison et celle de Jésus-Christ, ont même source, même objet, même but et mème contenu. Elles donnent en commuyan les connaissances nécessaires à l'homme; elles sant l’une et l’autre, « l'expression des premières « vérités, ou des faits de conscience que la raison « constate, sans pouvoir les démontrer. » Entre la religion et la philosophie, il n'y a qu'une question de méthode. On arrive au même résultat, ici en acceptant l'autorité de [a tradition, là en usant librement de la raison individuelle. Il n'y a donc paslieu à opposer stérilement deux voies qui tendent au même terme, et y parviennent également.

Telles sont les explications données par M. de Biran. Rien sans doute dans ses paroles n’emporte la négation de la vérité chrétienne, etson cœur, plus avancé à cette époque que ne l'était son esprit, aurait reculé peut-être devant cette négation. Mais, sur le terrain où il était placé, il est facile de conclure. La question de l'ordre surnaturel est telle que la déclarer sans importance c'est la résoudre. Dire : que

INFRORECTFION DE L'ÉDITEUR, OLEIR

m'importe ? en présence d’une œuvre attribuée À Dieu, c’est nier cette œuvre, car personne ne pourra sérieusement admettre que Dieu fasse des œuvres qui n'importent pas, et qu'il soit intervenu, dans l'ordre de la nature, par un acte de sa toute-puissance, pour enseigner à l’homme ce que l’homme savait déjà, ou pouvait apprendre par lui-même. Kant dit, à la vérité : « Telle religion peut être na- « turelle, bien qu’elle ait été révélée : il suffit qu'elle « soit de telle nature que les hommes aient pu et dû « yarriver d'eux-mêmes par le simple usage de leur « raison, quoique moins rapidement et dans une « moins vaste circonseription {1}. » Mais, entre li dée d’une religion révélée, et l'idée d’une religion à laquelle l'esprit humain puisse atteindre par ses propres forces, il y a une incompatibilité éondamtntale qui prévaudra toujours sur l'autorité du grand penseur de Kænigsherg. En tant du reste que l’on prétendrait faire l'application de cette vue philosophique à la religion chrétienne, on commettrait une erreur positive, erreur si répandue, qu'il ne sera pas bors de propos de la relever.

Deux choses sont à distinguer dans l’œuvre de Jésus-Christ. [l à rétabli dans Jeur pureté primitive la connaissance de Dieu, la morale absolue, le devoir de la soumission entière et volontaire au principe de tout bien et de tout bonheur, soumission dans laquelle la créature doit trouver sa joie et aon repos.

(1) La religion dans les limites de la raison, page Ÿ74 de la traductiort française.

CLHIV ŒUVRES DE M. DE BRAN

En un mot, il a fait briller à nos regards l'idéal d'un état de félicité dont l'humanité est tombée, et vers lequel elle doit remonter : c'est là le but qu’il nous indique. Mais il a fait plus : il s’est donné pour être Jui-même, par sa présence historique sur la terre et par sa présence éternelle dans le monde invisible, par le pardon dont il a été l'instrument, par la grâce dont il demeure la source permanente, le seul chemin (1) qui puisse conduire au but: c’est là lemoyen qu'il nous propose.

De ces deux parties de l’œuvre de Jésus-Christ, la première, la restauration de l'idéal, a toujours été le vœu secret des âmes, le désir des intelligences. La philosophie, dans ses plus nobles représentants, n’est qu'un long effort pour s'élever à la possession de ce bien dont nous portons en nous-mêmes le besoin et le pressentiment, effort qui n’est pas demeuré vain, sans avoir été jamais couronné d'un plein succès. C’est en ce sens que l’âme est naturellement chrétienne, selon l’expression d’un père de l’Église. L'âme tend au bien et à la vérité, elle y aspire, elle les entrevoit, elle les reconnait dès qu'ils lui sont présentés, sielle n'a pas éteint sa propre lumière {2). Mais le bien et la vérité dans leur plénitude ne

(1) Évangile selon saint Jean, chapitre XIV, verset 6.

(2) Voir sur ce sujet, dans son application particulière à M. de Biran, l'ouvrage de M. Nicolas : Étude sur Maine de Riran, 1858. Ce livre renferme quelques conclusions que je ne puis admettre. Mais il est si intéressant en lui-même, etsi propre à favoriser mon œuvre relative à M. de Biran, que je ne veux pas me refuser la satisfaction de témoigner ici ma reconnaissance à son auteur.

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