‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 69 sur 90 · INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR, CXCIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR, CXCIII

il est difficile, je le répète, d'entreprendre l'œuvre d'une philosophie chrétienne sans s'être demandé auparavant, et d'une manière très-explicite, si le christianisme, ainsi envisagé dans ses doctrines fondamentales, est une réunion de vérités, une collection de symbales, ou un amas de superstitions. Cette situation étrange est pourtant, en quelque degré, celle de M. de Biran. À mesure qu'il avance, on voit bien se multiplier sous sa plume les emprunts qu'il fait au dogme révélé, et les déclarations de l'insuffisance de la raison livrée à ses seules ressources. Mais, enfermé dans ses vues particulières, ne saisissant guère de la religion que ce qui se rapporte directement à l’état de son âme, il ne se place jamais au centre même de la vérité chrétienne pour en contempler les parties diverses et l'harmonie qui les rassemble. Il est semblable à un homme qui, entré dans une cathédrale par une porte dérobée, resterait à l'écart, sous.les bas-côtés de la nef, sans avoir jamais pénétré au cœur ‘de l'édifice pour en contempler la structure genérale et les proportions. {L'auteur des Nouveaux Essais d' Anthropologie ne possédait donc pas une vue ferme et complète de l’ensemble du christianisme. Mais, qu'on ne s’y trompe pas, c’est là ce qui fait en partie le caractère propre et la valeur exceptionnelle de son œuvre. Lorsque du sein de la chrétienté, des croyants, éprouvant le besoin de savoir, vont à la recherche de la science, et entreprennent de systématiser leur foi, ils risquent fort de rencontrer dans beaucoup d’esprits un sentiment de défiance. On ne croit pas sans

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peine à leur impartialité, à leur loyauté parfaite, on soupçonne des intérêts autres que ceux de la vérité dans les mobiles qui les dirigent. Telle est la discipline des écoles modernes, tels sont les préjugés répandus dans le monde scientifique; telles sont les fautes des représentants del’Église dansles luttes de la pensée, qu'on n’admet pas volontiers qu'un chrétien qui continue à l'être puisse devenir un philosophe. Mais ici, c'est un philosophe qui devient chrétien, et le caracractère incomplet de sa religion n'étant que la trace de la voie purement persennelle et libre qui l’a conduit à la foi, est précisément ce qui éloigne les soupçons et inspire une confiance si précieuse en pareille matière. |

11 y a plus. Les hommes qui partent de la théologie pour venir à la métaphysique {je parle de ceux qui y viennent sérieusement, non en apparence et par une simple manœuvre de parti), ces hommes risquent fort de s’enivrer du sentiment de la liberté de la pensée, d’être éblouis et comme aveuglés par le milieu nouveau pour eux de la raison pure et de la dialectique. Plusles données chrétiennes leur sont familières, plus ils risquent de les croire naturelles, de considérer comme primitifs et inhérents à l'esprit humain des faits intellectuels et moraux qui ne se sont produits que sous l'influence de l'Évangile ({).

(4) « La grande influence du christianisme sur la civilisation ‘nouvelle serait moins révoquée en doute, si elle n'avait pas pénétré si avant dans tout notre êlre ; et l’on ne pourrait abçolumest pas en douter si déjà elle s'en était rendue complétement maitresse. Car, cette influence est méconnue par deux raisons princi.

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Et c’est là sans doute une des raisons pour lesquelles les écoles de théologie ont servi la cause du rationalisme, autant, plus peut-être que les écoles de pure philosophie.

Les intelligences qui arrivent de la philosophie à la religion sont dans une condition différente. Elles savent mieux ce que peut et ce que ne peut pas la raison livrée à ses seules ressources. Le milieu dialectique qu'elles ont parcouru dans tous les gens, a perdu pour elles ses illusions et ses prestiges; elles ont compris, trop bien pour pouvoir l'oublier, ce qui leur manquait dans la pure philosophie, puisque le sentiment même de ce déficit a contribué pour sa part à les amener à l'Évangile. Pour la vue nette et ferme de l'importance des dogmes chrétiens, de la nature et de la place de l’ordre surnaturel, l'intelligence qui rencontre la foi est dans des conditions plus sûres que la foi qui cherche l'intelligence (4). Ce serait donc un grand bienfait, et la cause d’un grand progrès dans le mouvement de la pensée contemporaine, que l'apparition de quelques âmes d'élite arrivant à l'Évangile par la voie de la philosophie, et rendant au sujet de ce qui leur manquait et de ce qu’elles ont trouvé, un témoignage auquel nul

pales : d’un côté, parce que dans nos mœurs et dans nos institutions, on trouve encore beaucoup de choses qui contredisent le christianisme; d'un autre côlé, parce que nous porlons en nous beaucoup de choses qui ne sont dues qu'au christianisme, et qui, devenues en nous une seconde nalure, ne nous semblent point étre l'effet du christianisme, mais celui de la nature humaine universelle. (Ritter, Histoire de la philosophie. ) (4) Rides quærdns iatelleelum, (Saint Anssime.}

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esprit sérieux ne pourrait refuser de se rendre attentif.

Tel fut M. de Biran. Il avait sans doute des progrès à faire pour être à même d'accomplir l’œuvre d’une philosophie chrétienne; mais cette œuvre il l'a conçue et il l'a entreprise. Arrivé à la religion, il ne laissa pas subsister un mur de séparation entre sa personne et son œuvre, entre sa vie el sa science. C'est bien là le trait essentiel de la dernière période de ses travaux et ce qui doit recommander hautement sa mémoire à l'attention et au respect des hommes -de pensée qui croient à la vérité de la religion, et des hommes religieux qui croient à la légitimité de la pensée.

Nous donc, qui croyons que l'Évangile est la vérité, et la raison une lumière qui ne doit pas être mise sous le boisseau, nous marchons dans les mêmes voies où a marché M. de Biran, et plus ces voies sont désertées aujourd'hui par la foule des intelligences, plus nous sommes heureux de pouvoir invoquer l'autorité de son nom en faveur de convictions qui nous sont chères.

Nous pensons que la séparation absolue établie entre la philosophie et la religion, entre la raison et la foi, est une séparation factice, momentanée, née de circonstances passagères et destinée à disparaître dans lesâmes éclairées et sérieuses. Il faut à l’homme une seule vérité : s’il ne croit pas à l'Évangile, une philosophie qui le remplace; s'il y croit, une philosophie chrétienne {f).

(4) 11 existe, sans doute, dans la science des départements er-

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