‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 70 sur 90 · INTRODUCTION DF, L'ÉDITEUR. CXCVIE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DF, L'ÉDITEUR. CXCVIE

Or, nous croyons à une philosophie chrétienne. Nous ne courbons pas la tête sous l'opinion qui déclare contradictoires l’idée de la science et l’idée de la foi positive ; nous ne pouvons reconnaître comme légitime la position des esprits qui prennent parti d'avance, et a priori, contre l’ordre surnaturel, au nom de droits prétendus de la raison. On trouve, à la vérité, la base d une négation a priori du surnaturel dans l'affirmation que le principe du monde est la source d’un développement nécessaire. Mais le panthéisne, qu'on en convienne, n’est pas une vérité évidente : c'est une doctrine fort discutable avec laquelle personne n’a le droit d'identifier la philosophie dans son ensemble. Ce point compris, et dès qu'on admet, même à titre de simple possibilité, la liberté de Dieu et son intervention dans

tiers qui restent en dehors de l'influence des convictions religieuses, et forment comme un territoire neutre où les hommes de toute croyance peuvent se rencontrer et philosopher ensemble, dans des conditions naturelles et normales. Ce qui constitue ce terräin neutre, c'est, avant tout, la logique pure, puis l'observation psychologique directe et les points de la science générale de la nature qui ne touchent pas aux problèmes des causes premières et des premières origines. Mais, aussitôt qu'on aborde le domaine moral et les questions relatives au principe de l'univers et à la destinée de l'humanité, la recherche spéculative tombe nécessairement sous l'influence des croyances de celui qui s’y livre. Le croyant est inévitablement conduit à faire entrer dans la science les objets de sa foi, puisque les objets de sa foi sont pour lui des réalités.

Ce n'est pas à dire qu’un chrétien convaincu ne puisse discuter, même sur les questions morales et religieuses, avec l'homme qui ne partage pas sa foi. Il peut toujours, par un acte de sa volonté, s'imposer la loi de n’employer que les procédés acceptés par son interlocuteur, et s’enfermer dans le domaine de la nue raison. Mais dans ce cas, la situation est factice et ne peut être que momentanée et de circonstance. :

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l'histoire, la question du surnaturel est ouverte, et les droits de la raison qu'on prétendrait opposer à son examen, ne sont plus, en ce cas, que la puissance du préjugé. Ce préjugé, sans doute, est imputable en partie à certains défenseurs mal inspirés des vérités chrétiennes. Si l'ordre surnaturel était sans lien avec la nature, si la science de l'univers et de l’homme pouvait fermer son cercle sans rencontrer le christianisme, s'il n'y avait aucune voie ouverte pour passer de l'étude des faits à l'étude des questions religieuses, on ne saurait faire rentrer la religion dans le champ des investigations régulières de l'esprit humain. Mais la voie est ouverte, et pour ne pas y entrer il faut être résolu à ne pas le faire. Des considérations indiquées déjà es fournissent la preuve; ces considérations ont une telle importance qu’il vaut la peine de les reproduire et d'y insister.

On a compris, de notre temps, l'importance de l’histoire de la philosophie pour la philosophie ellemême; c'est un progrès réel, un progrès notable de la pensée moderne. Or, on l'a vu, il est impossible d'aborder sérieusement, soit l’histoire des idées métaphysiques, soit l'histoire de la conscience humaine, sans se poser la question du surnaturel,

Le christianisme est pour les croyants une intervention de la libre puissance de Dieu dans la marche de la nature ; pour tout le monde, il est un fait

historique dont il faut rendre raison. Passer à côté .

sous prétexte qu'on ne s'occupe que de philosophie, c'est méconnaitre le lien indissoluble qi unit les

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divers éléments dont se compose l'esprit humain. Et c'est vainement qu'on dirait : « La religion « s'appuie sur l'autorité et la philosophie sur la « raison, elles n'ont donc rien à déméler ensem- « ble {1}. » Le philosophe ne peut faire l’histoire de sa propre science, bien plus, il ne peut faire l'analyse de sa propre pensée, sans rencontrer l’action visible de la tradition chrétienne. Cette tradition découle d’un fait historique sur lequel il faut prendre parti; et qui seul après tout, selon la signification qu’on lui ‘accorde, fonde ou détruit l'autorité religieuse, et de plus, en déterinine la nature. Il faudrait voir la question telle qu’elle est, et ne pas consentir à l'accepter telle qu'elle a été posée par l'auteur de l'Essaï sur l'indifférence. Sans doute, si pour aborder la religion il fallait faire une abdication préalable de la raison, de même qu'il fallit être géomètre pour entrer à l’école de Platon, l'abime subsisterait entre la foi et les recherches de la pensée. Mais M. de Lamennais qui fut, si je ne me trompe, désavoué par son Église même, ne saurait être considéré comme l'interprète exclusif du christianisme. Il peut être parfois commode, il est toujours mjuste de lui faire cette position.

Prenons les choses ainsi qu'elles s'offrent à un esprit libre de toute préoccupation autre que celle de la vérité. L'Évangile est le plus grand fait de notre histoire. Qui pourrait le nier? La science doit en rendre raison, sous peine de rester étrangement mu-

mé

(4) Jules Simon,

cc ŒUVRES DE M. DE BIRAN.

tilée. Ce fait est donné, dès son origine, pour être surnaturel ; l'est-il? ne l’est-il pas? Voilà le problème. La solution rationaliste est-elle si lumineuse que ne pas l’admettre soit, par cela seul, renoncer à la science? Il serait difficile de prendre tout à fait au sérieux une critique qui proclamerait la négation du surnaturel, quand cette critique -avouerait que cette négation est son point de départ, son axiôme, son parti pris (4). Critique, science moderne, ce sont là, pour certains esprits, des idoles devant lesquelles ils se prosternent sans les regarder en face. Si la foi a ses superstitions, l'incrédulité fait largement preuve qu'elle a les siennes aussi. Îl faut savoir d'où sortit cette lumière de l'Évangile qui, de l’aveu de tous, a coupé l’histoire en deux, changé la face du monde et fondé notre civilisation dans tous les sens. Lorsque, pour répondre à cette question, on voit le rationalisme conclure par analogie des siècles crépusculaires aux temps de la clarté historique; supposer je ne sais quelle spontanéité primitive aux hommes de l'époque où les sujets de Tibère lisaient les œuvres de Cicéron; se livrer enfin aux plus énormes hypothèses ; il est permis de penser que la solution chrétienne en vaut une autre, qu'il y a autant de raison, autant de philosophie à admettre l'intervention de Dieu dans l'Évangile qu'à la nier, à croire au surnaturel qu’à l’impossible, et qu'à tout prendre on est peu en droit d'exclure du domaine de la science les hommes qui

(4) Voir les Études d'histoire religieuse, de M. Renan.

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