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Des idées d'unité et d'identité,
D'après tout ce qui a été déduit précédemment de l'analyse du fait primitif de conscience, je ne sais si j'ai besoin de m'arrêter encore à faire voir comment toute idée d’un, du méme, étant essentiellement comprise dans le fait prunitif, ou le #04, dont elle est une forme, ne peut être tirée que de cette source, pour être de là étendue ou transportée, par une sorte de généralisation, aux phénomènes et aux divers objets de la nature extérieure.
“L'unité est entière et indivisible dans le mot, qui se reproduit ou s'aperçoit constamment dans l'effort sous la même forme une. Dans le mt seul est l’unité première de la substance, de la cause ou de la force, de l'existence enfin. La pluralité des objets de la nature extérieure et la pluralité des termes qui résistent à la même volonté, au même effort, n'est conçue que sous la relation à cette unité première et fondamentale. Chacun de ces objets ou termes n'est perçu
ultérieurement comme existant, étant un, le même, cause ou force, qu’autant que le sujet qui se perçoit, rapporte à l'objet ses formes propres constitutives et le revêt, pour ‘ainsi dire, des modalités dont jl se dépouille. Otez le moi, il n’y a plus d'unité nulle part : c'est une multitude confuse qui n’a plus de centre unique où elle aille se représenter (1) et se coordonner; ce sont des images mobiles qui n'ont plus de fonds où elles s’attachent, et confuses par leur nature, des affections composées qui ne reviennent jamais les mêmes. Ainsi tout change, rien ne reste; tout est simultané, rien n'est successif : telle est l'existence purement sensitive, où l’on ne peut retrouver le type du véritable unum per se.
Il est dans la nature de la volonté, ou de la force motrice constitutive du moi, de n’agir que par succession, ou de n’exécuter qu'un seul acte aperceptible à la fois, par cette raison très-naturelle qu'étant une et simple, elle ne peut être plusieurs en même temps: Ainsi, quoique la multitude des impressions confuses dont se compose toute une vie, coexistent et affectent simultanément l’être sensitif, il ne peut y avoir qu'un seul acte d'aperception pour chacune, comme il n’y a qu'un vouloir. Ce qui est simultané ou multiple dans la sensation, devient successif dans la pensée qui ne commence qu'avec cette succession même. Condillac a très-bien vu et exprimé ce résul-
(4) Leibnitz (Monadologie, $ 44), définit très-profondément la perception: « la représentation du multiple dans l'unité. » Ne pourrait-on pas dire aussi que l'unité attribuée à chaque objet est la représentation de l’unité du moi dans le multiple objectif ?
tat. Mais toute succession doit avoir un premier terme, et quel est-il ici? Est-ce encore une sensation passive ? Ne faut-il pas un agent qui commence la succession ; et comment et quand pourra-t-il la commencer ? Nous voici ramenés à l’origine de l’individualité personnelle qui est aussi celle de toute idée d'unité.
Le type primordial, fixe et unique de toute identité, comme de toute unité, se trouve dans le #wi, ou dans l'acte du vouloir qui le constitue ; et cette identité secondaire que nous attribuons aux modifications ou aux objets de nos perceptions répétées, n'est autre dans son principe que celle de la même personne individuelle qui se retrouve toujours une, identique au fond, quelles que soient la variété et la multiplicité des formes objectives, ou représentations modales. Cette identité, dont Locke a si longuement parlé et à quelques égards si profondément pensé, ayant tout son fondement dans le fait primitif de la conscience se réfère également à ses deux termes, distincts et non séparés l’un de l’autre, semblable en cela à l’idée de substance qui a aussi son double ‘type original dans le sujet comme dans le terme de l'effort, et différente de celles d'unité et de force qui se rapportent plus spécialement au sujet distingué de son terme résistant. Changez en effet le terme organique résistant en laissant subsister le sujet de l'effort, il n’y a plus d'identité reconnuc; changez le sujet en laissant subsister le même terme, il n'y en aura pas non plus. La même personnalité coritinuée ne peut donc 8e fonder ici sur l'identité absolue de
la force hyperorganique, abstraite de son terme résistant, ni sur celle du terme résistant, isolé du sujet de l'effort ; mais c’est la conservation d’un mème sujet en relation originelle et permanente avec le même terme organique, qui fait la véritable identité complète de la personne. C'est ce que Leïbnitz me paraît avoir aussi profondément que justement aperçu.
En lisant avec attention dans les Essais sur l'Entendement humain, le chapitre qui traite de l’identité personnelle, on s'aperçoit aisément que l’auteur ne distingue pas assez nettement cette identité vraiment personnelle ou de conscience, en tant qu’elle s'applique au .sujet comme au terme de la même aperception immédiate ou de l'effort, de deux autres sortes -d'identités qui diffèrent totalement du fait primitif, quoiqu'elles en soient déduites, savoir : 4° Celle que nous attribuons dans l'expérience à l’objet d'une perception répétée ; 2° celle qui est attribuée à la substance même de l'âme dans le point de vue ontologique, hors de l'expérience.
L'idée de substance abstraite et généralisée, au point de s'appliquer également à tous les objets de la nature extérieure, a son origine ou son type primordial dans le sentiment du #01. Comment subordonner l'identité immédiatement aperçue de ce moë, à l'identité de la substance qui n'est établie ellemême que d’après ce type? L'identité de la substance est conclue ou déduite de celle du #0t, qui est vraiment primitive. Sur quel motif ou d’après quelle hypothèse pourrait-on donc subordonner l’une à l’autre? -
Au deuxième égard, quant à l'identité de substance pensante dont Locke complique inutilement ses recherches, en élevant à ce sujet des questions
insolubles, comme de savoir si l'identité personnelle
peut subsister dans le changement de substance iminatcrielle, si la conscience des actions passées peut être transférée d'une âme à une autre, etc. ; je ferai observer d’abord que l’idée de substance pensante étant déduite du sentiment du mot ou du fait de conscience, qui est le vrai principe, nous ne pouvons affirmer du dérivé rien qui soit contraire au primitif ou au principe : le sort de celui-là dépend de celui-ci, ou, pour parler au figuré, nous ne pour vons supposer que deux empreintes absolument différentes correspondent au même type original. Aussi, tant que la mème personne reste, nous sommes fondés ou nécessités même à admettre, dans le point de vue ontologique, que la même substance pensante reste, et la première identité est le seul criterium intérieur que nous puissions avoir pour juger de la 8econde ou de celle de la substance.
On peut admettre, ou par analogie ou par hypothèse, que la même substance restant, l'identité de la personne sera conservée, et que la substance changeant, la personne changerait aussi; en observant toutefois que ces dernières déductions n’ont qu’une valeur hypothétique ou conventionnelle, et sont étrangères au fait de sens intime qui ne peut servir à les vérifier. Comment, d'après quelle analogie ou quelle hypothèse raisonnable, pourrait-on supposer que la substance pensante étant autre, la personne
resterait la même, ou bien, qu'ayant deux substances, la personne serait une?... Ici, toutes les idées sont renversées, et on méconnaît absolument le type primitif et commun de toute idée de substance identique. En effet, si ce type est le moi, comment pourrait-il rester un pour lui-même, dans le fait de conscience et se transformer en un autre être absolu ?
En fondant l'identité personnelle sur la conscience, Locke me paraît encore avoir détourné ce terme de sa signification propre et individuelle, en l’étendant : 4° Aux parties du corps siéges d’impressionssensibles; 2° au souvenir des actions passées. Et de là deux autres sources considérables d'erreurs et d'obcurités. Au premier égard... (4).
Au deuxième égard, je ferai observer que la représentation des actions passées, en tant que telles, est la rémimiscence, qui présuppose la conscience jointe à l'action première, mais qui diffère de cette même conscience comme le passé diffère de l’actuel. La réminiscence ou la mémoire, telle que Locke la considère, ne peut servir de base à l'identité personnelle, puisqu’au contraire, elle la suppose préétablie, et s’y réfère comme le conséquent à son antécédent.
Voici enfin le point où l’auteur de l’Essai saisit le véritable principe, mais encore à tâtons et sans le reconnaître, ou au moins sans en tirer aucun parti.
« Nous aurons, dit-il, de la peine à déterminer « jusques où le sentiment des actions passées est at- « taché à quelque agent individuel, en sorte qu’un
(4) Ici le manuscrit présente une lacune.
« autre agent ne puisse l'avoir ; il nous sera, dis-je, « bien difficile de déterminer cela, jusqu’à ce que « nous connaissions quelles espèces d'actions ne « peuvent être faites sans un acte réfléchi de percep- «tion qui les accompagne, et comment ces sortes « d'actions sont produites par des substances pen- « santes qui ne sauraient penser sans en être con- « vaincues en elles-mêmes (1). »
Voilà justement ce qu'il fallait déterminer avant tout : ces espèces d'actions qui sont essentiellement accompagnées d'aperception, sont celles que le vouloir détermine. C’est à elles que se borne la conscience, sans s'étendre plus loin. On voit dès lors que cette conscience, et par suite la réminiscence des actes ou mouvements ainsi voulus et déterminés, ne peut pas plus se transférer d’une substance à une autre, que le moi ne peut continuer d’être lui dans le for intérieur en étant une autre personne.
Nous trouvons là aussi la meilleure réponse qu’on puisse faire aux sceptiques, quand ils allèguent contre le fondement réel de l'identité personnelle, ces cas singuliers où un homme, ayant rêvé qu'il avait fait une action, peut continuer à se l’attribuer pendant la veille. En effet, les représentations, ou les actes improprement dits, qui ont lieu dans les rêves, ne sont pas du nombre de ces actions, dont Locke parlait tout à l'heure, qui ne peuvent êtres faites sans un acte d'aperception. La croyance d’imagination qui se joint à ces fantômes du sommeil diffère
(4) Essai philosophique concernant l'Entendement humain. Livre 11, chap. xxvur, 43,
de l'évidence du sens intime, ou de la conscience même, comme l'ombre diffère de la réalité,
Nous n’irons pas plus loin sur ce sujet de l’identé, l'un des plus importants de la philosophie : il suffit d’avoir montré comment l'identité personnelle ne saurait être déplacée de sa base, sans se dénaturer ou se perdre au sein des abstractions ou des images confuses ; résultat bien justifié par l'exemple que nous venons de rapporter,
Des idées de liberté et da nécesaité.
La sensation musculaire, qui a été distinguée par un philosophe très-judicieux sous le titre de sensalion de mouvements, est le seul mode susceptible de devenir alternativement actif ou accompagné d'effort, ou déterminé par le vouloir, et passif, comme contrarié ou forcé par un agent autre que ce vouloir ou le moi. Je trouve dans cette alternative, et par suite dans le fait de conscience, le type exemplaire de Fi dée de liberté opposée à celle de nécessité.
Quand je meus un de mes membres, ou que je transporte mon corps sans obstacle et eomme je le veux, je suis libre. Quand le pouvoir que je sens est contrarié, comme si je suis poussé, entraîné malgré moi ou contre ma volonté, je suis non libre ou nécessité. Le fait de sens intime suffit pour nous douner
l’idée la plus claire possible de deux états pareils; mais cette idée se complique et s'obscurcit, comme toutes les idées de la réflexion, en passant du fait de conscience à l'absolu de l'âme, ou aux phénomènes de l'expérience extérieure.
Mettre la liberté en problème c'est y mettre le sentiment de l'existence ou du mot, qui n'en diffère point, et toute question sur ce fait primitif devient frivole par cela même qu'on en fait une question. La liberté ou l'idée de liberté, prise dans sa source réelle, n'est autre chose que le sentiment même de notre activité ou de ce pouvoir d'agir, de créer l’effort constitutif du moi. La nécessité qui lui est opposée est le sentiment de notre passivité ; celle-ci n'est point .un sentiment primitif et immédiat ; car, pour se sentir ou se reconnaître comme passif, il faut d’abord s'être reconnu avec la conscience d’un pouvoir. Ainsi la nécessité ou la passivité n’est qu’une privation de liberté; c'est une idée négative, qui suppose un mode positif auquel elle se réfère. Comme nous n'aurions pas l’idée des ténèbres si nous ne connaissions pas la lumière, de même nous ne nous apercevrions pas que nous sommes souvent passifs, si nous ne sentions aussi quelquefois que nous sommes actifs ; je dis plus, c’est que si nous avions toujours été passifs dès l'origine de l'existence, il n’y aurait point de personne individuelle ou de mot capable de juger ou de reconnaître cette passivité. En qualité d'êtres purement sensitifs, nous serions entrainés dans toute la série de nos modifications, par une nécessité fatale que nous ne connaîtrions jamais, puis-
que nous ne pourrions nous connaître nous-mêmes comme individus.
Ainsi celui qui renie sa liberté pourrait tout aussi bien renier son existence. Mais puisqu'il nie, il a l'idée de ce qu’il nie; et comme cette idée n’est au fond qu'un sentiment immédiat , il a ce sentiment ; et comment en parlerait-il autrement? comment saurait-il qu’il est un être tout passif? Il est vrai que nous sommes passifs dans la plus grande partie de nos modifications, et pour toutes les impressions qui nous font vivre ; il n'y a qu'un seul mode fondamental, fourni par un sens unique, en qui ou par qui nous soyons actifs. Ce sens, tout intérieur, quoique obscurci par tant d'impressions étrangères, devenu comme obtus par l'habitude, n’en constitue pas moins l'existence personnelle de l'être pensant. Ainsi, il y a en nous un fond de passivité invincible à toute notre activité, comme un fond d'activité inaccessible à toute notre passivité.
En comparant au nombre et à la prédominance des organes sensitifs l'unité et l'intimité du sens même dont il s'agit, on explique en partie les doutes et les objections contraires au sentiment primitif et immédiat de la liberté ou de l’activité humaine. Mais ces objections se fondent encore et principalement sur deux points de vue opposés à celui du sens intime. On confond la volonté, ou le pouvoir soi-mouvant, qui ne s'applique qu'aux actes ou mouvements dont nous disposons sans aller plus loin, avec le désir qui, accompagnant toute impression passive de lg sensibilité affective, tend nécessairement vers les ob-
jets, où causes extérieures de ces impressions dont nous ne disposons pas. En second lieu, on remonte plus haut que ce pouvoir soi-mouvant, et au delà du fait où se trouve primitivement constitué dans son exercice même le sentiment de la liberté. Par une contradiction singulibre dans les termes, on demande ce qui détermine dans l'absolu le premier exercice d'un pouvoir, dont le caractère est de se déterminer par lui-même dans le fait d'expérience Intérieure. Quand on a la condition première, donnée par cette expérience, on pase un inconditionnel: on tend son esprit vers un possible qui dément l’actuel, comme si le possible, qui est toujours déduit de l'actuel, pouvait en aucun cas démentir son origine. N'est-ce pas en renversant ainsi l'ordre de génération de la connaissance, qu'après que le sens intime à dit : le of ou sujet de l'effort (principe soimouvant) commence le mouvement et ne se connaît qu'en agissant sur le corps: la métaphysique a osé dire : l’âme substance peut être nécessitée dans ses premibres déterminations: elle ne meut point le corps, mais elle seht seulement qu'il est mu, soit en vertu d'une cause occasionnelle, soit en vertu d'une harmonie préétablie? N'est-ce pas ainsi que Descartes et Leibnitz, après avoir proclamé le grand principe de la liberté de l'homme, élèvent des systèmes qui anéantissent cette liberté?
Ces deux points de vue, savoir : celui où la volonté est confondue avec le désir, et celui où la substance de l'âme est vonsidérée au fond comme passive dans ses détefminations, rentrent jusqu’à un certain point
FAITS DU SENS INTIME, -— CH. IV. ww
l’un dans l’autre. Il faut an examiner le fondement pour dissiper les nuages qui peuvent obsouroir encore le fait primitif, ou le sentiment de notre liberté identique avec celui de l'existence.
4° Je demande à faire ici une hypothèse, qui me paraît propre à mettre dans tout son jour la distinction fondamentale qu'on s’est plu à effacer, entre la volonté motrice et le désir affectif. Je feins donc un être tel que la statue de Condillac, borné au sens de l’odorat, et tellement constitué, qu'il ne suffirait pas de mettre des corps vudorants à la portée de son organe, pour lui en donnet la sensation, mais qu'il faudrait de plus un mouvement inspiratoire fort prolongé et déterminé par sa volonté, pour qu’il pût commencer à sentir une odeur quelconque. Pour concevoir commsnt ce mouvement pourra être effectué, d’abord par instinct, puis spontanément, enfin par une volonté ou un pauvoir soi-mouvant, je renvoie à ce qui précède sur l’origine de l'effort et de la personnalité. Je suppose à présent le mouvemerit inspiratoire tout à fait volontaire ou libre, c’est-à-dire tel que l’être moteur et sentant puisse le commencer, le suspendre quand et comme il lui plaît, sans motif étranger à l'exercice de sa propre activité.
Dans cette hypothèse , il faudra nécessairement attendre qu'il veuille aspirer, pour lui faire sentir une odeur; car il est impossible de modifier en lui la sensibilité tant que la volonté est inactive. Mais qu’on saisisse le moment où cette volonté inspiratrice s'exerce pour lui présenter une fleur, cet être est modifié d'une manière toute nouvelle : la sensation
agréable qu'il éprouve détermine une inspiration plus prolongée, un mouvement plus énergique; la volonté est déjà déterminée par un motif étranger à elle-même. Si la fleur est toujours présente, ou qu’elle se représente, à point nommé, toutes les fois que notre être fictif voudra inspirer, il s'accoutumera nécessairement à se croire l’auteur ou la cause de la sensation qui suit ou accompagne toujours le mouvement dont il est ou se sent cause. Je dis qu'il se croira cause de la sensation : il faut bien distinguer cette croyance, fondée sur une association d’habitude, du sentiment primitif et immédiat de pouvoir et de causalité dans l'effort ou le mouvement volontaire, sentiment de pouvoir plein et entier, dès l’origine même de son exercice, qui emporte avec lui l'évidence d'une croyance simple. Mais l'être qui sent toujours et infailliblement l'odeur, autant qu’il exécute le mouvement, ne fera pas d’abord cette distinction. En tant qu'aucune expérience contraire ne viendra pas séparer ces deux modes aussi hétérogènes dans leur principe, il croira disposer de la sensation comme du mouvement ; sa volonté lui semblera se déployer sur l’une comme elle se déploie réellement sur l'autre. Cet être est donc susceptible d’être envisagé ici sous deux points de vue différents et opposés : l'un relatif à lui-même, qu'on ne peut concevoir qu'en se mettant à sa place (1); l’autre ab-
(2) Dans le premier point de vue de Condillac qui ne pouvait se mettre à la place de sa statue, il ne pouvait y avoir lieu réellement à distinguer un état actif et un état passif ; mais cet auteur sentant le besoin de faire cette distinction, dès le: premiers progrès de la statue, ne l'établit que d'une maniere bien vague, en disant que la statue est active, etc.
solu, ou bien encore relatif à la connaissance e qu’ a un spectateur étranger, de l’objet qui est cause ou oCCasion vraie des modifications d’odeurs.
Dans le premier point de vue, l'être moteur et sentant est libre ‘pour lui-même ou à ses propres yeux, dans la modification qu’il contribue à se don-" ner, et qu'il croit se donner tout entière par l'acte d'odoration dont il dispose. Dans le second point de vue, l'être moteur et sentant n’est pas reconnu ou jugé actif; le spectateur étranger ignore s’il l’est ou jusqu’à quel point il l’est; mais il le juge et doit le juger entièrement passif et nécessité quant à à l'impression dont la cause est vue ou imaginée en dehors. Mais, dans la réalité, cet être est en même temps actif ou libre, et passif du nécessité, savoir : vraiment actif dans le mode sous lequel il s’aperçoit tel, et passif dans le mode sous lequel il se sent encore comme actif.
Écartons maintenant toute cause d’odeur : lorsque l'individu dont il s’agit voudra ! inspirer et sentir en même temps, son acte ou son vouloir n'aura qu’une : partie de l'effet auquel il tendait, et l'effort et {a résistance organique qui en est le terme propre resteront seuls. En vain cet effort croît en énergie, l'odeur ne vient pas. Ici commence infailliblement pour cet être même, et abstraction faite de toute connaissance ou représentation extérieure , une séparation bien motivée entre ce qui est actif ou libre en lui; et ce qui est passif ou nécessité. Il continue à attribuer au pouvoir soi-mouvant qui est lui, l'effort ou le mouvement inspiratoire désassocté de la sensation d'o-
deur qui n'est pas lui, en tant qu'étrangère à sa force propre et constitutive. Îl continue à vouloir le mouvement dont il dispose, et dans l'exercice duquel il est et se reconnait toujours libre; il ne voudra plus J'odeur comme n'en disposant pas ou n’en étant pas la cause efficiente ; il se bornera à désirer cette modification:; il tendra vers elle tbutes ses facultés actives. L'idée de cette modification deviendra souvent le motif ou l'occasion de ses actes. Le désir pourra ainsi précéder la volonté, ou déterminer l'exercice du pouvoir soi-mouvant, mais ce pouvoir n’en restera pas moins entier et n'obéissant qu'à lui, alors même que son exercicé est précédé ou amené par des motifs sensibles qui l’inclinent sans le nécessiter. |
La fiction que nous venons d'employer me paraît très-propre à établir nettement la ligne de démarcation entre le désir et la volonté (1).
La volonté est concentrée dans les mêmes limites , que Île pouvoir et ne s'étend pas au delà; le désir commence, ay contrafre, là où finit le pouvoir, et embrasse tout le champ de notre passivité. L’être moteur et libre ne veut que ce qu’il peut ou qu'autant qu’il peut ; l'être passif ne désire ce qu'il ne peut pas, qu'autant qu'il ne peut pas se le donner. Le premier s'affranchit de la nécessité de la nature; l’autre lui obéit et se trouve tout entier sous l'empire du fatum. C'est parce que l'homme porte en lui-
(A) Tous les sehs oxternes qui, comme nouë M verrons bientôt,
perticipapi, lement à la vérité, à l'action et à la passion, wraient pu nous donner des exemples semblables.
FAITS DU SENS INTIME. — CH. IV. où!
même ce ‘double type, qu'il a une idée de liberté opposée à celle de nécessité’, et qu'il connaît l’ung dans son contraste avec l’autre.
2° La distinction essentielle dont nous venons de poser le fondement nous met plus à à portée d'appré: cier l'opinion des philosophes qui n’ont élevé tant de doutes et de questions abstruses sur la liberté, qu’en confondant cette puissance avec le désir et en cherchant à la déterminer dans l'absolu hors du fait ou du mode primitif de l'effort A ee + Un homme, en à supposant qu il püt faire palpiter son cœur avee plus de ferce en s'arrétant sur certaines idées qui l’affectent, comme il peut arriver dans certaines organisations mobiles , n'aura jamais, dans ce mouvement imprimé au cœur à la suite de ces idées, le sentiment d'un pouvoir pareil à celui qui accompagne un acte de locomotion volontaire.
Je conclus de là que la liberté, considérée comme le sentiment‘ d'un pouvoir en exercice, suppose la réalité de ce pouvoir, comme le sentimeygt intime de notre existence nous prouve sa réalité. Et comme Descartes a dit : Je me sens exister (ou je pense), donc j'existe réellement : an dira de même et avec une évidence du même ordre de primauté : Je me sens libre, donc je le suis. Si ce sentiment de pouvoir me trompait, si je pouvais dbuter encore, Si, au Mo-
(1) Icile manuscrit présente une lacune,
992 FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. I. SECT. Il.
ment où je me détermine, où je fais un effort, c'est un autre être, une autre puissance invisible qui est cause de ma détermination, qui exerce mon effort ou exécute mon vouloir ; je pourrais douter également si, lorsqueje sens ou aperçois mon existence individuelle, ce n'est pas un autre être qui existe à ma place.
3° On ne saurait trop s'étonner de ce que l’analogie ou l'identité que nous venons d'établir entre le sentiment de la liberté et du pouvoir , et celui de l'existence, a pu échapper à un philosophe tel que Descartes , qui avait rendu un hommage si éclatant au témoignage du sens intime, au point d'y mettre l'origine de toute évidencg et le principe générateur de la science, Comment le même philosophe qui dit: Je pense ou je sens que j'existe, donc j'existe réellement, a-t-il pu dire ensuite : Je sens que j'ai et que j'exerce actuellement un pouvoir moteur sur mon ” corps, et pourtant ce pouvoir n'existe pas réellement, ce n’est pas moi ou mon âme qui meus le corps, c'est une autre puissance ? Cette inconséquence philosophique (j'ose le dire, malgré tout le respect que m'inspire le grand nom de Descartes) se rattache précisément au point de vue précédemment examiné à l'occasion de l'hypothèse de la girouette et de l’aiguille aimantée, ou plutôt ces hypothèses ont été amenées naturellement par la doctrine de Descartes sur la volonté qu'il identifie complétement avec le désir ou l’inclination. La volonté n’est en effet dans ce système qu'un simple vœu de l’âme pour que le mouvement s'accomplisse, et ce dernier est comme ‘un événement qui lui serait en quelque sorte étran-
ger et dont elle ne disposerait en aucune manière; c’est enfin l’aiguille aimantée ou la girouette qui, dirigées par une force invisible, croient se diriger elles-mêmes , parce qu'elles trouvent du plaisir à se laisser entraîner et qu’elles désirent aller du côté où le courant les pousse. Ici, à la vérité, ce n’est point une cause physique, mais le moteur suprême, Dieu, cause efficace, unique, qui fait pour le mouvement du corps ce que le vent fait pour la girouette : il suffit que l’âme le désire ou incline vers lui, et à l'instant le moteur suprême intervient et se place, pour ainsi dire, entre l'âme et le corps, remue celui-ci conformément au désir de celle-là.
Tel est le fameux système des causes occasionnelles, imaginé uniquement pour sauver la difficulté qu'on trouvait à concevoir, dans l’absolu et hors de l'expérience du sens intime, comment une substance spirituelle et inétendue pouvait s'appliquer à une étendue matérielle, et vice versd, etc. Tout ce qui a été dit précédemment sur les hypothèses de Bayle et de Leibnitz, qui reposent sur le même principe, sur la même confusion du désir avec la volonté, s'applique ici presque mot à mot. |
Je demande toujours, en effet, ce que devient dans ces systèmes le sentiment du pouvoir ou de l'effort; je demande ce qui différencie, dans Îe fait de conscience, le mouvement voulu et librement effectué, de celui qui est involontaire, contraint par une force différente du mot ou entraîné, comme dans l'instinct. Est-ce Dieu qui agit et meut, quand le moi sent le pouvoir et s'attribue le mouvement, comme en
étant la cause productive immédiate ? Il faudra dire alors que Dieu s'identifie avec le moï ou le mot avec lui. Mais pourquoi employer le titre d’une puissance mystérieuse? Il n’y a rien de mystérieux dans le sentiment intérieur de l'effort, ou dans le fait même de l'existence de la cause efficiente. Tout est inintelligible lorsque , sortant du fait ou mettant l'absolu avant lui, on demande quelle est l'essence de cette force motrice hors de son acte, hors du sentiment d'elle-même ; et le Deus et machiné, au lieu de lever le mystère, nous fait encore mieux sentir qu'il est impénétrable par la nature même des choses, ou plutôt qu'il n’y a pas mème lieu à poser une question.
Mais est-ce encore Dieu qui vient mouvoir le corps quand la sensation du mouvement est passive ou dénuée d'effort? Alors, sans doute, il n’y a plus d'identité entre le mot et cette personne invisible. Qu'on l'appelle Dieu, âme sensitive, peu importe, puisqu'ici le mot n'est pas cause; 1l ne réclamera point contre le titre de la puissance qui agit hors de son domaine, il sent seulement qu'elle est autre que lui, et le sentiment de sa dépendance actuelle ne ressort même que par contraste du sentiment intérieur d'un pouvoir exercé. Ainsi, de quelque manière qu’ on exprime la différence entre l'action et la passion , entre la liberté et la nécessité; qu'on attribue la première à Dieu seul, et la seconde au corps, toujours faut-il reconnaitre que la différence ou l’oppositiog existe réellement, et que le type en est tout entier dans le fait de conscience, identique avec le sentiment du pouvoir.
Descartes a semblé quelquefois vouloir s’en tenir à la vérité de ce fait où il a puisé l'évidence; mais une tendance plus forte vers l'absolu ou l’iaconditionnel l'entraîne et le met en opposition avec cette évidence même. .
« Que l'esprit qui est incorporel, » dit-il dans une de ses lettres, « puisse faire mouvoir le corps, il n’y {a ni raisonnement ni comparaison tirée d'aucune « autre chose , qui nous le puisse apprendre, mais « néanmoins nous ne sagrions en douter , puisque « des expériences certaines et évidentes nous le font « connaître tous les jours manifestement; et il faut « bien prendre garde qu'il s’agit ici d’une de ceschoses « connues par elles-mêmes , qu'on obseurcit toutes « les fois qu'on veut les expliquer par d’autres. »
Pourquoi dong recourir au Deus ex machiné pour rendre raison du moûvement du corps? N'est-ce pas vouloir expliquer une chose connue par elle-même, au moyen d’une autre qui lui est tout à fait étrangère, et substituer le miracle au fait naturel du sens intime ? Nous sentons immédigtement , et sans: raisonnement ni comparaison tirès d’ailleurs, que l’egprit (ou mieux la volonté, le moi) fait mouvoir le corps ou est la cause de ce moufement; — donc cette cause existe résllement en tant que telle, de la même manière que j'existe réellement par cela seul que je le sens ou que je pense. Que devtent alors ce raisonnement a priori sur lequel se fonde le systèine des causes occasionnelles ? Une substance inétendue ne peut s'appliquer en aucune manière à une sub-
stance étendue; — donc À n'est pas possible de
concevoir 4 priori que l'âme agisse sur le corps ; — donc ‘il n’y agit ou n'y influe point réellement. La: volition n'est donc que le désir ou l'inclination de l'âme vers tel ou tel mouvement du corps : c'est la seule part qu'elle y prenne; tout l'efficace de la cause appartient à un moteur suprème étranger, et le sentiment de notre pouvoir dans l'effort voulu, ou n'existe pas, ou n’est qu’une illusion.
Dans cette contradiction, très-manifeste ici, entre le raisonnement a priori fondé sur la nature absolue des substances, et le fait primitif d'expérience fondé sur le témoignage du sens intime , je demande auquel des deux il faut s’en rapporter; je demande si l'évidence de mon pouvoir ou de ma propre causalité dans le mouvement du corps n'est pas d'un ordre supérieur ou antérieur à celle d'une différence essentelle ou d’une hétérogénéité de nature des deux substances; et, en remontant plus haut, je demande d'où vient l’idée elle-mème de la substance inétendue, c’est-à-dire de la force, et de la substance étendue, c’est-à-dire de la résistance continuée (resistentis continuatio) ? D'où savons-nous que l’une n’est pas l’autre ou en est distincte? Nous ne le savons que par le fait ou dans le fait même de la conscience où le sujet de l'effort voulu se distingue du terme résistant. Pourquoi donc se mettre en contradiction avec ce principe de fait, seul ef véritable titre de la distinction des deux substances, pour maintenir l'hypothèse ou le principe de déduction qui les abstrait on des sépare complétement l’une de l’autre? N'est-ce pas-briser le modèle pour conserver
FAITS DU SENS INTIME. — CH. IV. 297 une copie, ou plutôt, après avoir altéré cette copie, n'est-ce pas la prendre elle-même pour l'original ?
Le système de Fharmonie préétablie s'accorde par-
faitement avec celui des causes occasionnelles, dans”
l’altération ou la dénégation mème du fait primitif de la conscience, c’est-à-dtre d’un pouvoir senti ou immédiatement aperçu, et par cela même réel, dans les mouvements volontaires du corps : il s’y accorde surtout en ce qu'il confond le désir ou l'appétit et la simple tendance affective, avec la volonté ou le pou- ‘voir soi-mouvant. Toutes les traces de ce pouvoir, et par suite de la liberté qu'il constitue, $e trouvent effa- * cées dans ce système, où les mouvements du corps et les désirs de l’âme se correspondent harmoniquement, par la nature même des substances telles qu'elles ont été constituées ou faites l’une pour l’autre par le Créateur, sans qu'il y ait ehtre elles d’influence réciproque, ou que l’une puisse jamais changer les lois fatales de l'autre.
Tout ce qu’on a dit précédemment s'applique donc de la même manière, et à ce système, et.à celui de Cudworth sur les formes plastiques,-et à celui des vilalistes qui, réduisant aussi toute volition active au simple désir ou à l'appétit, nient le pouvoir primitif de l'âme ou du m0#, en méconnaissent le sentiment, et se croient aussi obligés de chercher un intermédiaire mystérieux qui effectue dans le corps les inelinations ou désirs qui sont dans l’âme, etc. Tous ces systèmes dissimulent le vrai point d’une difficulté vraiment insoluble dans leur principe : Quelle est la base ou la condition première de cette différence,
clairement établie dans le fait du sens intime, entre
une action ou un mouvement volontaire, et un mou-
vement involontaire ? D'où nous vient l’idée de pou-
"voit ou de cause? Comment savons-nous qu'il y a quelqüe cause ou force dans l’univers ou hors de lui? "
Anaxagoras, dit un historien savant et judicieux {1}, est le premier qui ait remarqué dans les êtres animés l'identité du.prineipe moteur et du principe pensant. Assurément, le témoignage du sens intime avait bien suffi pour établir cette vérité première :
+ elle dut être €onnue ou sentie aussitôt qu'il exista dans le monde un être agissant et pensant. Un autre ‘Anaxagore, né à propos dans hos temps modernes, armé de l'autorité d’une’ raison supérieure et de l’évidence même du sens intime, aurait pu rappeler aussi nos métaphysiciens à cette identité de principes si anciennement et toujours si vainement reniée. Éclairé par l'expérience des siècles et par l’histoire des révolutions de la philosophie, avec quelle force de conviction n’eût-il pas signalé ces étueils où la raison humaine vient se briser toutes les fois que, .-méconnaissant et son origine et sa portée, elle renverse l’ordre de la génération des idées ou des faits primitifs qui servent de base à tous ces concepts de substances, de causes, de forces; essaie de pénétrer jusqu'aux éssences absolues et tente de se placer ex abruyto dans la région des possibles pour en dériver
les existences actuelles |
(1) M. Degérando.