‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 3)Chapitre 15 sur 37 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

DES PHtoOMÈKES CONSÉCUTIFS A l'EXERCICB DE l'attention ou de l'activité PERCfiPTITE.

Les intuitions, ou perceptions passives , laissent après elles des images, proportionnées au degré de vivacité que les premières impressions avaient dans leur sens propre et immédiat, indépendamment de tout concours de la volonté, et, par suite, de la par^ ticipation du mot*. Les perceptions actives, et dont le degré de distinction ou de clarté se proportionne surtout au déploiement de l'attention ou de la volonté même, directement présente au phénomène du sens externe, laissent après elles des idées représen^ tatives, qui sont comme les traces de ces perceptions, et participent au même caractère d'activité.

Les opérations intellectuelles qui s'attachent à la première espèce d'impressions : la réminiscence, le souvenir, les jugements ou attributions dont nous avons parlé, ne s'y unissent, pour ainsi dire, qu'accidentellement, fortuitement, et peuvent tour à tour s'y joindre ou s'en séparer. Ces mêmes opérations se trouvent renfermées dans la deuxième espèce de perceptions. Toutes sont des résultats de l'attention, ou de la volonté même, qui est la base commune de ton** tes nos facultés actives. Mais, comme l'attention ne

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s'applique pas de la même manière à tous les sens, tous aussi ne peuvent servir d'origine aux mêmes facultés, et il y a, à cet égard, des différences spécifiques que Tanalyse philosophique ne peut négliger, quand il s'agit de détermina exactement les phénomènes de rimaginatioD, de la mémoire ou du souvenir, du jugement, de la comparaison, etc., considérés comme ayant leur origine dans les sens, ou étant consécutifs à leur premier exercice et aux mo- 46$ d9 cet exercice.

U me proposa ici 4'aQalysQr Im (acuités spéciales qui soni relative*, ou vraiment consécutives à l'exe^ flicQ actif de la vue et du toucher, tçl que nous v^ qons d'en analyser les principales circonstai^cea- Nous ep recQqnftîtraaa mieux ensuite le caractère propre dep opérations intellectiielies, qui se fondent smr re](ermce éffîinemfnent disponible d'un autre sens plu» intime, plus rs^pproché de la perception interne ou de la réflesdon.

Faculté Oi| phénomènes iatellectueft consécutifs âî l'exercice actif des sens externes, et particulièrement de la vision active et du - louphor Pàunifi» *^ llrtmîqifimnoft, m So|iiFenîr«

M Kou* oooicûvoiis aveo lieaacotfp i^lua d6 hcir ^ ]ité, «► dit H« Dugald âtêwart» « les Qh)et9 da^or- «taînssens que d'autres. Ut objet visible qui est < absent, un édifice^ pdr exemple, qui noub est far t$t mïïm^ e^t conçu plqs aisémeat qu'un aon partit

nrsTiiis pebcwt^f, *^ m. iw m

« ci1br« qti'ttne is^vatir^ qu'uM daitleur cfui à fait M mpremmi wr noUs, et na nûua afibqte plus... La 4 fiiyeiir dont jo«îci6di)t les objato visibles, à Tégard « de la ooaoepUoa nmitalô » (de l'imagination) , <( me « parait tenir à use eausia ais^z mani^Nite. Lorsque « noua penapaaà un son ou à une savev, Tobjetde 4 notre (soimj^iQTi eat une sensation unique et dé« M tacbite de touteautr*. 4u«09tr«iret toutobjçtvisi'* « ble mt ç9)iipl«se, et Hwage que nous $n forinomT»

< en TenyisAgeapt qoi^nie un tQut, est fAYori^éo par

< une aasQQiation d'idées (\). »

La raison que donne ce| estimable auteur de I3 rer production plus fftiâle (^ images de la vpe« ne me parait pas v^mQïAw à:l>r)gine de P9 pli^omèno« Il est bien wai que ^t ebjet.yiaiblfii pu plutôt tqi^te intuition yisu^Iei est nsitw eU^m^nl cçmple?^ ; mais (se n'ost pas nous qui fpraioû$ l'im^ige complue par un exerei^g de u(Hr9 activité ; ce n'est .pas le sens imipédiat4e la vue qui lui im^inie lesi^u de Tunité qu'elle ai dftns la pensât j ej^n> r^spècq d'agré^ gation fortuite qui $9 fait dsnp l'organe même, entre des intuitions simultanées^ ^tsur laquelle pe fonde ensuit^ la reproduetion si faoiln et si spontanée des imagest n'a peint les carafitèrefi d^ ç^s dissociations régulières qui t^ppr<^ri#ut les idées prppren^ent di* tes au çouyi^pir» et ,ee wuvenir lui-mlqie à la volonté. Ifous pouvons obs^rver^ ftujeontraire, que le^ mêmes lois, ou Ips couditipus organiqoq^ qui dét^rmipent d'abord rassociatîon des impressions reçues

(1) Éléments de la philosophie de Cesprit humain^ Phap. iiT| Pe la conception^

iAO FCKD. DE LA nf€HOLOGfE, -* PART. IL SEGT. HT.

simultanément par les différents points de la rétine, et, par suite, la reproduction des images ^u des tra* ces de ces impressions les unes par les autres, mettent le plus grand obstacle aux associations volon* taires, et empêchent par cela même que la faculté de rappel 5 ou la mémoire proprement dite, n'exerce une sorte de prise active sur ces images* J'entrerai; à ce sujet, dans quelques développements nécessahf es pour faire mieux ressortir le caractère des phénomènes du système actuel, et tout ce qu'ajoute f attention perceptive à ceux que nous avons analysée dans le système précédent.

Ce que le mot a mis du sien dans une impression reçue, peut seul revivre en lui, sous forme de réminiscence ou de souvenir. C'est là une loi générale de notre existence qu'il ne faut jamais perdre de vue. Or, en premier lieu, il peut y avoir des intuitions immédiates, comme dès reproductions d'images ou de fantômes sans mai. En second lieu, le fMt peut s'unir à ces intuitions, données immédiatement par le sens, comme spectateur passif sans y prendre aucune part d'activité, et il sera par suite témoin égale^ \nent passif de ce qui se passera dans le sens interne en vertu des reproductions purement organiques, spontanées, facilitées, comme on vient de le voir, par les simples lois de Vassociatiùn, puisqu'en vertii de ces lois une seule des impressions élémentaires n'a qu'à se réveiller par une cause quelconque, pour reproduire l'image complète de toutes celles avec lesquelles elle s'est liée en premier lieu, et pour motiver l'espèce de réminiscences ou de rapports d'attri-

ïmûon au temaps ou à Tenace dont il a été parlé dans le syst^e précédent. Enfin, et en troisième lieu» le mai peut participer aux intuitions par une Yolcmté expresse qui se rend préàente au phénomène, et que nous nommons Yattentian.

Cette part active consiste uniquement dans l'influence de la motilité volontaire, dont tel organe est le terme spécial, sur le mode actuel de la perceptibilité decet oigsHie. Le résultat de cette fonction motrice dans le sens de la vue en particulier, e^t de modérer jusqu'à un certain point les vibrations directernoient imprimées aux fibres de la rétine par les rayons émanés des objets visibles, d'affaiblir certaines d'entre elles, de faire prédominer les autres, et de rendre successif dans la perception active, ce qui était ou restait en partie simultané dans l'intuition immédiate.

Les mouvements volontaires qui modifient ainsi l'ioipression reçue ifô dépendant pas absolument d'elle en principe, puisqu'ils peuvent être déterminés par cette seule fprce vivante, intentionnée qui anime et dirige l'œil jusque dans les ténèbres : U^que in sfrisHs tenebris et quâ non patet usm oculerum vividâ intentime actuantw (1). £n se liant aux intuitions, ces mouvements sembleraient donc en devenir les signes naturels, dii^oniJUes, et donner ainsi à l'individu sur la reprod«etion des images, le même pouvoir qu'il exerce sur les intuitions visuelles. Mais, comme les signes ou les mouvements dont il dispose ne peuvent faire qu'il se crée à lui-même des intui-

(i)SUliL

143 FOND. DE LA t«¥GIIOLOGiS^ >m- PART. II. SEGT. IIL

tioDft ; oomiAê ta vidoh» te pPénkiitÊ uppréhÊfuim ëê tùbjet^ lûmi qm dit Técole, et là tf«ee même qui ett reste lorsque oet objet a dkpttrut Bout indépeiidbiites de tout exercioe Ai Tattèntioni qui ne peut agir que consécutivement sur rintuitioù déjà douuée par leë sens; deteétlie iM ttiOfavemenM ou les signes dont il s^âgit^ iUsfrUitaentd propres de celte faculté, ne pouN ront sertir tout ûU plus qu'à modifier les images, à lés retenir présentes, peut-être à les MMiiiier ou \eA combiner dans un autre ordre, jamais à les faire naître.

Observons d'ailleurë (en anticipant un peu sdr un point important qui doit être dételbppé dans le sye^ tème suivant) que le véritable signe intellectuel « ce^ lui que la volonté même institue et qui reste constâm^ ment à ses ordres, a pour caraetère ei^sentiel d'être donné au sens intiUié d'une manière immédiate, et d'être distinctement aperçu, soif en lui-même et hors de toute association, soit dans les perceptions où il entre comme élément. C'est ainsi quHl peut être en*^ suite librement répété et détenir feigne disponible de ces perceptions élles-ittêniies. ^

Or, dans la vision active, lés ftôuvëtnettts qui éott* courent à rendre la perception distincte, tendent tou^ jours à Se confondre dans lé résultât objectif, soit par la mimiferë dont ill^ sont, exécutés à U ftûite déâ imprèsiSions qnî ttiotîvent rexerdee de l'attention^ soitparl^effetde l'hahitude qui lés rend toujours plusr prompts, plue ftcilefe,et par là rtiêUieplus inaperçus. Ils ne pourront donc être distingués d'abord dans les représentations mêmes auxquelles ils con^Ourtot

SrStÉMB PEBOBPTIF* «*^CB« IVé 113

à donner la forme objeelive« ni pur suite« rrauplir lei fonctions de signes volontaires. La reproduction dH ees idées se trouvera donc toujours plus oo moins soumise à Tinfluence des différentes causes externes ou internes^ indépendantes de la volonté, oii aux lois de l'association organique qui dominent essen^ tiellement dans tous les phénoinèaes relatifs à cette espèce de perception* Ainsi, plus cette reproduction sera prompte et facile, plus elle s'éloignera des caractères du rapfiel, et, pour n» Servir des ekpresstods de l'auteur précité, plus les objets simpldoiMt visibles seront appropriés à une conceptibâ mentale# ou à une imagination spontanée, moins ils rentre^ ront par eux-mêmes dans la sphère d'une métnoîrk vraiment active et réfléchie^

L'exercice du toucher actif fondé sur âWres lois^ amène aussi d'autres résultats. Ce sens ne procède ({ue par une succession de mouvements (}ue la vo^lonté dirige et dont l'inteUigence perçoit, juge» oonih pare les efifets^ La main étant appliquée à un eorpè étranger, l'attention no peut embrasser en un seul instant que la portion d'étendue avec laquelle le sens est en contact au même instant* Lorsque l'objet tangible a (me certaine étendue» ou ^e la formé est un peu composée^ it y a donc autant de perceptions distinctes que de iEH>uvements sueeessifs, ou de pai^ ties d'étendue solide égales à cdles de la main qili est l'tmtté de mesure. Cependant ces* perceptions succei^ Mves se réunissent toutes à la fois dans le même cont* tînu résistant Or, ce contimi ne peut ètro-dimné au «ms exten^, qui ne perçoit que la pmrtîe qu'il t^Aoho

im FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. «^ PART. IL SEGT. lU.

actuell^osent, mais bien à un sens supérieur qui col- 1^ toutes ces perceptions partielles, et fait coexister les tracas successives que laisse chacune d'elles jus« qu'à la dernière.

Ici, il y a hors du mai comme en lui, une unité fondamentale qui reste la même et ne fait que se répéter pour former retendue tangible comme l'unité numérique s'ajoute à elle-même pour former un nombre donné. En effet, l'opération par laquelle un aveuglo se fait Hdée première des corps solides, étendus, figurés, ne diffère pas essentiellement de celle par toquelle nous apprenons à compter; cette dernière opération a même tout son type dans l'autre; l'unité résistante serait un point mathématique ou une véritable unité simple, absolue pour l'être moteur qui ne toucherait qu'avec un ongle infiniment aigu. La main mobile et sensible n'atteint pas plus à cette unité intelligible que l'œil n'atteint jusqu'à l'élément <i'intuition, au point coloré, au minimum visible. Mais la portion d'étendue solide que la main embrasse, est le symbole sensible de la véritable unité, et représente à l'esprit cette force simple de résister, qui n'admet aucune composition et constitue la substance ou le durable {unumper se) du corps phénoménal.

Cette unité numérique substantielle n'a point de symbole propre dans les intuitions du sens de la vue, dont aucune n'est et ne peut être conçue comme simple. Dans la vision la plus active, si l'attention pointe, pour ainsi dire, «ne partie de Tobjet et tend à le faire ressortir de l'eniemble du tableau composé donné au sens, elle ne peut anéantir ce tableau, tou*

STSjfeiBPeiMXPTIF. — GGL IV;. iA9

jours présent malgré elle à la visioii passive; it en est de même dans la perspective imaginaire. Mais, dans Texercice du toucher actif, le sens peut être tout entier aux ordres de l'attention » ne se diriger que d'après elle, et ne percevoir que ce qu'elle lui découvre par une succession de mouvements bien coordonnés, dont la volonté ralentit ou précipite à soB gré le cours.

Les premières associations, dans le toucher, ne sont plus passives et fortuites, comme elles le sont toujours plus ou moins dans le sens de la vue, malgré l'attention même. La faculté par laquelle un aveugle ixercé, tel que le géomètre Saunderson, se représente les difiR§rentes formes multiples et composées des corps solides, ne doit avoir presque rien de commun avec notre imagination si mobile, si légère, si capricieuse et toujours si spontanée dai^s son exercice. Si cet aveugle n'embrasse pas simultanément comme nous des perspectives très-étendues, il se fait des idées plus exactes et des notions plus réfléchies de chaque objet en particulier^ Si l'étendue figurée n'est point revêtue pour lui de ces couleurs brillantes qui attirent, séduisent et distraient le regard, elle se dessine plus exactement comme le squelette de l'arbre et le détail des rameaux dépouillés de feuilles se développent mieux au regard. Enfin, comme l'aveugle n'imagine pas les figures visuelles, en recevant les intuitions toutes composées, il juge et rappelle mieux les formes tangibles en les composant lui-même.

On a dit avec bien de la raison que le toucher

m FOND. DE ihPèYemim&^Pàxr. vu segt* m.

était té miê géométrique. Cest Ui Seul en effet qui peut dorïtaet* une base & ces obsenrutions oHgittftii^e^ «dent synthétiques du géomètre, qui reeompose uil sdide intelligible avec le point, U ligne» la ëuifaoe : éléments abstraits des perceptieiis pa^ticuliferes d'un i^ul sens, et qui ne sont pas renfermés, comme on Ta dit^ dans la sensation en général. Supposer lés au*^ très sens organisés d'une manière quelconque, i'ob«- |et réel de la géométrie n'en subsistera pas moins : donc« il ne dépend pas de telle organisation don*^ tiée« et Ton peut en supposer une où l'unité rési* étante serait immédiatement ap^çue dans Tefl^rt et la résistance» séparés de toute intuition externe. La synthèse géométrique serait la première opération et n'aurait pas besoin d'être précédée par l'a^nalyse.

Revenons à l'unité de résistance composée, telle tjue la perçoit une main mobile et sensible. On peut toir maintenant combien il y a d'opérations renfer*mées dans cette perception du toucher que l'habi'tude nous fait paraître si simple. L'opération qui wnmtQ à sommer tontes ces unités résistantes» et -à les réunir sous une seule sorte de perspective tan^ "gible simultanée» comprend en effet» dans Torigine, autant de jugements d'attributions ou autant de ré^ fiétitibni du même |ugemënt simple qu'il y a do mott^ fomenti» s^cceimfs» par suite le souvenir dé chaque dttributtoii, et ^nfin, ce sentiment de l'identité dii m&if sujet de l'eflbrt et du terme étranger qui résiste, pendant cette libre répétition ou continuité de mouvements. Geue analyse nous décèle toute la part

dtsTÈME perceW». — caa. 0. 147

qUepréUdlë stijét mutent h la per(iepti6ti de t*objét tâiiglblë, et le f die subordonné qu*y joue la sensibi- Kté propre du ta(it extérieur. Or, tout ce que le mat a mis du feièn dans Fimpression d'un objet présent, par rexfercice de son activité, ott d'une attention indépendaute de la vivacité de l'Impression, est seul susceptible de se reproduire datls la conscience, sous cette forme du passé qui constitue la réminiscence et le soutenir.

£n écartant donc maintenant l'objet tangible, nous pouvons concevoir comment les traces qui! a laissées pourront revivre dans le sens interne, pai* Texercice de la même activité qui concourut à lès former en premier lieu. Et d'abord, le module ou Tinstrument qui servit à déterminer les formes, est toujours présent : tous les mouvements exécutés par la main, toutes les positions qu'elle a prises en parcouraut le solide, peuvent être répétés volontairement en l'absence de ce solide. Ces mouvements sont \ei signes des diverties perceptions élémentaireSi rela** tîves aux qualités premières inséparables de la résis* tance ; ils pourront donc servir à en rappeler les idées, et ce rappel, exécuté par le moyen de signes disponibles, constitue la mémoîrè proprement dite} il y aura donc une véritable mémoil^e dés formoij tangibles.

L^origiifie qtte ilous donnons ici à cette ftcUlté pëUt sfe justifier en partie par l'exemple des aveugleshnéîT, dont l'intellîgence est développée jusqu^à un cértàhl point, et chez lesquels cette mémoire nette des forâmes a pris litt dÉVeloppmi^t pfti^poftieiiiié k FeiMr-

^ifi FOND. DE Ik PSYCHOUGIB. — PART. IL 8BCT. IIL

eice plu9 habitael d'un sens émmemment actif, i^plé du S6QS souvent passif des images. Dans la représentation, où nous imaginons des figures colorées. Ta-* veugle rappelle les formes simples de la résistance. Là aussi où notre vue extérieure sujette à se troubler, au sein de cette multiplicité et de cette variété d'éléments, a besoin d'appeler des signes à son secours, et de substituer de purs symboles aux idées représentatives, la mémoire de l'aveugle porte trèsbien le double fardeau des signes et des idées ; il répète sur celles-ci les mêmes opérati<ms synthétiques qu'il exécuta sur l'objet présent, avec le sentiment de cette libre répétition, qui seule constitue la mémoire active et réfléchie.

La vue ne sert qu'à ebrayer cette activité réflexive en paraissant lui donner des ailes (1). Comme ce sens léger, après avoir reçu du toucher ses premières instructions et le fond solide où s'attachentses tableaux mouvants, s'habitue ensuite à devancer, à prévenir ou préjuger son témoignage, de même la reproduction spontanée des imagea qui correqM>ndent aux objets visibles, devance toujours, dans le sens interne, le rappel volontairement mesuré des formes tangi^ bles qui se trouvent comme identifiées avec ces images par une première habitude. C'est ainsi que la mémoire, déplacée, pour ainsi dire, de sa base natu« relie, n'aurait plus en nous aucun moyen de développement, aucune occasion d'exercice, si les nouveaux signes institués dont nous parlerons bientôt,

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(i) Nmaia$êdpimmbmii aéémintm nL (Batoa.)

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ne venaient lui rendre ractivité qu'elle a perdue, en donnant à l'individu les moyens de régler Texercice d'une imagination soumise par elle-même aux capriees de la sensibilité, et à tout ce qu'il peut y avoir de fortuit dans les impressions qui viennent l'exciter.

Nous venons de déteronner, dans la perception ccmiposéedu toucher, quais sont les éléments susceptibles d^ètre rappelés par les signes ou r^roduitg, dans les images de lï vue. Ces éléments sont uniquement relatifs aux- qualités premières du corps, ma^ nifesiées dans l'acte même d'un effort voulu. Quant aux sensations tactiles étrangères à l'effort et si improprement nommées qualités secondaires, n'entrant point cimime termes du rappwt, dans le premier jugement rimple d'extériorité, eHes sont aussi hors du champ propre de nos souvenirs et de nos actes de rappeÙ Ainsi « les sensations de chaud, de froid, de chatouillement, senties par la main en contact avec le corps solide, n'entrent en aucune manière dans l'acte de mémmre des formes tangibles; donc, ce n'est pas à elles, ou à la résistance que ces sensations ont été attribués, et nous avons été fondés à les distinguer des qualités secondaires ou attributions ofrje€ti»$s proprement dites.

Pour voir maintenant le caractère de la réminiscence qui s'attache à ces dernières attributions, et pour les distinguer de ce jugement simple d'identité, qui a toute sa base dans l'unité de résistance et dans Texercice du sens qui lui est approprié, supposons encore un être intelligent, réduit, comme nous le disions^ à une forme du toucher qui soit en rapport

U$ FOND. DE lJifSï(WUO0m^9àim, P, SEGT« IIL

i»ch>«lf %ye^ 169 q^isilitéa piiBmièiia^ ûû UmûhWi i'impénétrablUté, Tétendua soUda» la mobilité ; tl tH)ttveniit partout la même unité «réëftàote gui na ^ait qua aa r épétar an demeuraqt toujouni id^atiqua k allanxiêma (4)* Cq aérait alors par la répétition d'un aeul et méma jugmMnt feimpla, aana aucune comparaison dHmagaa. qua l'idantitéde Tol^^t t^ngir Me, oorraspondant à Tidaptité peoEisonDQllai jaraît immédi^tameot neoonauâ, at la rémiws^^aAoe punit ttiia baaa iavariabld« /

Imaginais au oootrtfire^ m être ^ui m far^ qm voir, eQta»dra, aentir, aani toyfihar» §mm aoRAaItra auiQusa f éÂitinca étrangère : il ft> aurait {lour lu^ J)ora da aop nm vm de un, rien d'idantiqn^^ 9u da aubatantial; Une perc^mili qua 4ea 'pbépom^nag paaaagara qui ne:a'attAçbarai^nt Muc^n fqnd pi^lida permanent* Quand ila viandraiwt k ça r^rqduire, l'individu « prenant pdur t:ermaa df cç^mp^r^i^on qudqueâ aouvenira, ou daa imagas^qno 1» pr^s^nep de eea phénomènes tendrait b révaîUor, pourrait jjugar ou reconnaîtra leur degiTô d'analogie ou fl« rê«h ^mbUnca dveo ceux qu'il aurait déjà ^iai^us \mm a n'y aurait point d'idôntité raconnua hors du mfni, où serait toujours son type 4^9(4iwiff Tal§ Qçua apiï^ mw pour tow la^pbéoom^nafi da» wnsatîonsi qu} ne peuvent a^t^ttribuar ftu^t: énergies étrang^Q^, et ppur ,fiea pbéno<6èn6a tranaitoiraa d6 la natura qui fra{^ peut un instant' uoa ragardp at diif>a(^iaseR|. pqur se raproduire d^ nouveau, Si noup pouvons Je# rappqp-

(1) Un tel être se tl'OUveraU dûturellemeût ctanâ le ()6mt dé rué

EISftiaSR PERCEPTIF, «-CBU !?• tfll

ter à une cattaedétenninée, c'âst à cette oauflei^iile qu'appartiendra l'identité, et non point à se» effets paa^ager^i entre leaqueU nous ne pouYons percevoir que des analogie! plus ou moins nombfeuaes« qui sont même si sujettes aux illusions des sens»

Réunissant maintenant les deux hypothèses qui précèdent! nous pouvons assigner plus expr essém^it lea lois ou conditions fondamentales de ei^te rémirniscence objective i dont nous avions petraeé préc^*demment les caractères superficiels^.

ie toucher ayant donpé une base première et fixp et un objet vraiment un à tous les sens de l'intuition externe i c'est sur lui seul aussi que se fonde cette réminisoence, en tant qu'elle es^ l'acte qui nous fait reconnaître l'identité permanente d'un même objets qui se représente à nos sens dans deux temps séparés da notre existence. Les intuitions et lesimages^ entre lesquelles l'individu perçoit divers rapports d*anal^ gie ou de ressemblance» sont autant de signes natur rels qui servent à reconnaître cette identitpde l'objet Or , tous les sens peuvent concourir à donner do pareils signes ; le toucher seul atteint à la chose signifiée, lorsque l'objet est reconnu pour être substantiellement le même qui a déjà été présent. C'est sur l'exercice de ce sens actif, ou sur le souvenir de son premier exercice que se fonde cet act^ de i^éminiscence proprement dite, qui n'est autre que la répétition du jugement simple d'extériorité, primitivement associé k abaque impression sen^ble et se rép^tai^t aveo elle- Qu'après un certain intervalle, pai?,«wiftple, je revoie un objet qui ro'a été fa^ijier, il peut

idS FOND. DE LA PSYPROLOGIE. -- PART. IL SECT. m.

avoir éprouYé des changements considérables dans ses qualités ou apparences extérieures; mais il su^t qu'il conserve quelque chose de semblable à ce qu'il fut ou parut autrefois, pour que son image soit reproduite. Dès lors, il s'établit une comparaison détaillée et trait pour trait entre les qualités phénoméniques du modèle présent, et les images partielles qui leur correspondent dans le souvenir, comparaison <im amène le jugement final ou la conolusion d'une ressemblance plus ou moins parfaite entre l'objet perçu maintenant et celui qui le fut autrefois. Hais où peut être la base du jugement qui affirme l'identité numérique ou substantielle de Tobjet, sinon dans l'acte intellectuel, qui lui a imprimé d'abord le sceau permanent, invariable de cette unité qui, étant hors de la ligne des phénomènes, ne peut être donnée par aucun sens d'intuition , et a une source plus pro^ fonde? Il importait de signaler cette source pour Aé^ terminer les caractères de cette opération de la réminiscence qu'on a tant de fois et si vainement tenté d'expliquer par un jeu de sensations.

Comparaison. — Classification et idées générales.

Comme il n^j a point de perception , ou d'idée proprement dite, sans un degré quelconque d'attention, il ne saurait y avoir d'attention exercée sans un acte quelconque de comparaison.

SYSTÈME PERCEPTtF. — CH. iV. i5S

Après avoir dit que l'attention n'est qu'une sensation qui devient exclusive de toute autre, Condillac définit la comparaison une double attention^ c'est-àdire qu'elle consiste dans deux sensations exclusives, simultanément présentes, sans se confondre; Mais s'il peut y avoir deux sensations simultanées, distinctes l'une de l'autre et qui ne s'excluent pas, pourquoi n'y en aurait-il pas trois ou quatre? et que devient alors le caractère exclusif ou un de TàttentioB elle-même? D'ailleurs, comment l'être qui ne fait que sentir pourrait-il distinguer ses deux sensations et savoir qu elles sont deux? Pourquoi des impressions sensibles, simultanées ne se <;onfondentelles pas , comme des odeurs de fleurs différentes renfermées dans un sachet se confondent en une seule odeur, ou comme le jaune et le bleu mélangés forment une seule couleur verte?

La faculté par laquelle deux sensations sont distinguées l'une de l'autre et reconnues comme étant deux est bien la même par laquelle chacune d'elles est reconnue à part comme étant une ; la comparaison n'est donc pas absolument différente de l'attention, et n'est qu'une circonstance ou un résultat immédiat de son exercice. Si cet exercice est une action proprement dite, toute action se passant dans un temps, il n'y a donc point d'acte d'attention double, quoiqu'il puisse y avoir sensation double ou multiple. D'où il suit que si la simultanéité des sensations, ou des modes présents à la conscience dans le même instant indivisible, est une condition essentielle pour qu'ils puissent être comparés, l'attention II. il

t5* FOND. r>^ liA tSYmWH^ -r PiA^- f^ S^GT. m.

ne donne point les deux termes de eett^ poQipafaison j^ la foi3 et p^r un ^ul et mprne acte , mais p^^r deui^ actpp dqnt 1^ s^Cjcessipn , quelqjiip irapifle qu'^ll/$ ppi^^e èti^&y ne s^up^it équivaloir ^ uu^ véritable §17 piuUanéit^ absolu^. Si, au mêmç inirtant où Tatt^ntion ceç$^ d^agir , 3es résultat^ sensibles ^'évanouissaient p»»§ qu'il PU restitdfi trapes, il n'y aurait aucune pQmparaispn po^siblq eqtre }es modes successifs de uQtpe aptiivité, aucune perception distingué^ de toutq autre.

Prenons, par fi:icemple, rpwrciçe d*u» toucher acr tif, tel que le toucher dont nous avoue analysé leP conditions pt les ciroonstaneea. Tai|cher, pour Tar veugle, c'est mesurer, et mesurer, c'est comparer. I.a main , qui est aux ordres de la volontp , çst ici Tunité de mesure pu le ternae flite de coruparôison* Cet instrument mobile et pensihle étant appliqué à un objet solide, figuré , chaud ou froid, poli ou rude , etc. , la première sensation pourra envelopper, comme dit Condillac , plusieurs éléments différents , p^i^ini lesquels nous en dis{;inguerons tr<pis qui constituent le phénomène complet de la perception î effort et ré- ^istanpft simple unis dans le même rapport fondameur tal; affections de tact rapportées à Torgauei qualités tactiles non affectives attribuées à l'objet i^éaistant .

Un seul acte d'attention embrassera au premier instant i^Q^ éléments ii^timement unii^ dans la même perception ; mais ce n'est pas cette; ihculté qui pourna voir, pour ainsi dir^e, dans l'intérieui^ d^un groupe tout ce qui y est compris, iu second instant, la main se trouve sur une partie du solide contigué à la prer mière , mais différa te d'elle. Les sengatious ou les

SISTËME PfiAGEPTIF. — Cfl. IV. 155

fiialités taetiles peuvent varier dans ce passage, mais e'est toujours la même résistance continue [reststett'à tis cantinuatio). De même , dans un troisième et un quatrième instant, jusqu'à ce que tout le solide étant parcouru, par la succession des mouvements volon-^ taires, il y ait à la fin perception totale ou idée com-* plète, une, de l'objet tangible.

Comme la mêoie main ne peut se trouver à la foin sur deux parties du solide, le même acte d'attention présente n'a pu évidemment embrasser en un seul instant les impressions qui correspondent à des mouvements successifs. Cependant, l'individu sent ou aperçoit qu'il y a dans chaque sensation partielle quelque chose qui varie de l'une à l'autre et quelque chose qui reste le même dans toutes. Donc, il les compare, mais il ne sent pas deux perceptions actuelles qu'il peut comparer, puisqu'au même instant qu'il éprouve l'une, l'autre n'est déjà plus. Donc c'est la trace de la perception antérieure qui seule peut être comparée avec la perception que l'attention actuelle rend présente. Ainsi, une corde de harpe vibre encore lorsqu'elle n'est plus pincée, et ses ondulations sonores rentrent dans celles que le doigt tire dé la corde à laquelle il s'applique.

Cet exemple nous retrace ce qui doit arriver dans tout ei^ercice de l'attention, accompagné ou suivi d'actes de comparaison, quels que soient d'ailleurs les termes comparés, ces termes étant toujours deux, présents à la même oonscirace, l'un comme acte de Tattention toujours unique, l'autre comme résultat ott trace que cet acte, toujours un, vient de laisser

après lui. De cette analyse un peo minutieuse en apparence, nous déduirons quelques résultats importants.

Lorsqu'on dit que le jugement consiste dans la comparaison de deux idées , ou Ton confond l'idée avec l'image, ou on établit quelque distinction entre elles. Dans le premier cas, en supposant qu'il fût possible de comparer immédiateoient deux images, comme deux intuitions ou deux affections simultanées et non confondues, il e$t bien évident que nous ne parviendrions à connaître par là que de simples rapports entre les représentations ou les modes de notre sensibilité, qui ne sortent pas des limites de notre propre conscience, et ne sauraient jamais rien nous apprendre de ce qui existe hors de nous. C'est là que l'idéalisme triomphe. Mais il est de fait que nous ne pouvons comparer nos impressions entre elles qu'autant qu'elles sont déjà rapportées à nos organes ou à des corps étrangers , c'est-à-dire associées avec le premier rapport simple et fondamental de l'existence, dont le sujet un, permanent, est celui de l'effort et le second terme constant, une inertie organique ou étrangère (1).

(1) On a dit quelquefois que des sensations agréables, pénibles ou indifférentes ne sont telles que par comparaison ; que si nous sentons plus vivement, par exemple, le froid ou le chaud en passant d'an degré de température à un autre, c'est parce que la sensation actuelle se compare avec celle qui la précède , etc. ; mais il y a là une grande confusion de signes et d'idées. Nous verrons bientôt qu'il y a, en effet , des sentiments vifs qui unissent à la comparaison de l'esprit des perceptions de contraste ; mais ces sentiments ne sont pas des affections immédiates : celles-ci sont bien indépendantes de tout jugement de l'esprit , subordonnées

Ge sont donc des rapports d'attribution, ou des sensations composées dans lesquelles ces rapports entrent comme éléments primitifs essentiels, que nous comparons et non point les images simples. Et en effet, pour qu il y ait quelques relations immédiates établies entre ces images, comme entre les intuitions ou les affections, il faudrait, d'après ce que nous avons dit tout à l'heure, qu'il en restât des traces persistantes dans le souvenir ou la réminiscence, ce qui suppose que l'activité de l'attention est appliquée antérieurement , et par suite que , contre la supposition première, ce ne sont pas de simples images.

En disant donc que le jugement n'est que la comparaison de deux idées, on considère l'idée comme étant quelque chose de plus que Timage. Pour que la définitioiï^ donnée du jugement sorte du cercle vicieux où elle paraît se renfermer, quand on distingue l'idée de l'image, il faut donc dire que le jugement composé consiste dans la comparaison de deuxidées» ou d'une perception et d'une idée, dont chacune comprend un premier jugement ou rapport simple ; ce qui met ce rapport, et l'existence réelle donnée en lui ou par lui, à l'abri de toutes les chicanes de l'idéalisme.

Prenons deux intuitions ou deux images quelconquesr^ deux couleurs par exemple, attribuées à un même objet solide ou à deux objets différents. Chacune de ces idées se compose de trois éléments étroi-

comme elles le sont à un simple jeu de Torganlsation matérielle. (Voyez la i" section de cette partie.)

15a FOND. DE LA PSïCflOLOCHB. — PART. IL SECT. IlL

teinentunisdani»le même rapport, savoir : l^'te Mjet »tW qui perçoit ; â® le in<^ perçtt ; d^ le» terme extévienr où ce> mode est rapporté. Les deux co^Fteuris étant perçues dans lemiême objet et comparées ïnne à Tautre, eomme nous venonsde le dire, par des actes successifs de Tattentioft, h» denx term^ du rapport foodamental resteront les mêmes* puisqu'ils sent indépendante de tous les- modes attribués. C'est comme Tunité qm sert de nvodule comm^tn à tous les nombres composés ; chacun de ces nombres exprima un rapport à cette unièé fixe, et les^ retal!ieii>s de ces nombres comparés les uns aux autres'sont dîe ténÉa** blés proportions dont l'unité sous-entendue est l'an* técédent commun. Or,, ce rapport simple, iittariable et universel, puisqu'il entre dans tous les nrode», est comme l'unité numérique, supposée implicitement par l'esprit, mais dont il ne s'occupe p^s lorsqu'il établit les diverses relations des nombres.

Le résultat de cette comparaiBon d'images est la perception de quelque analogie de ressemblance ou de dissemblance, qui détermine à les ranger dans la même classe ou à les comprendre sous le même signe.

Si l'on pouvait être fondé à- attribuer avec les Rantistes certaines formes à là seiisibilîté Humaine^ comme étant naturelles ou inhérentes à son exercice, le rapport de ressemblance serait sans doute la première de ces formes. En effet, une mulltittide d'associations par analogie ou ressemblance se trouvent déjà établies dans l'imagination ou suboi'dotlïiéGS à la. sensibilité;, elles précèdent l'exercice de nos facultés actives et leur donnent; detrloîsi plutôt^ qu^eUës

SYiSlTÊME PEBCEPTÏF;-^ea IV» 15t

n'en reçoivent. Ainsi Fenfant, sédait par quelques ressemblances impârf fâ*Heè^ trsrni^arte à l'étraniger le iKrni de père; et dans l'origine des langues, des noms propres ou individuels se transforment immè^ diatemenft en signes de T espèce, en noms eonununs ou appellatifs, applicables à une multitude d'objets qui viennent se grouper, pout ainsi dire, autour 4^ quelques images ou souveûirs confus que la moindre analogie sensible suffît pour y associer.

Les ammàax eux-mêmes «ont affectés par ees ressemblances des sensations; leur instinct les^ dirige d'après elles, et rhomùie s'etf sert souvent pour les faire tomber dans ses pièces.

Ajoutez, comme remarque très-importante, que toute ressemblance perçue entre des sensations ou éés imagés, leur est inhérente ou dépend de leur nature, de manière que, si ccltes-ci viennent à changer par quelques causes organiques, la ressemblance change aussi et s'évanouit. Ainsi, certaines' couleurs ou liuancesqui Èe ressemblent e^se confondent même pour tels yeux, sont absolument différentes pour tels autres. On rapporte à ce sujet des exemples qui pré-« sentent les anomalies' les plus sîngulières (1), et il n'y a point de doute qu'il n'en soit à peu près de même pour tous les sens externes. Nous éprouvons tous à chaque instant que, dans toutes fes espècek de perceptions, il y a des ressemblances qui frappent

(1) M. Prévost cite à ce sujet des expériences très-curieuses faites sur une famille anglaise.dont'tous les individus avaient la fâcuîV(fdcf^dîf retendue éclUii*éë, saris' disthigûtr lbscoftldurs*Autrement que comme un mélange d'ombre et de lumière^ "*

169 FOND. DE LA PSYGHCMiOGÏE, —PART. IL SECT. IlL

certains individus et que d'aulres nient absolument ou regardent comme chimériques.

En vertu de cette pente naturelle qui entraîne 4'i- Diagination et les sens à associer tout ce qui se représente sous quelque apparence semblable, les objets particuliers d'intuition, bu les signes qui les représentent à l'esprit, ont une sorte de caractère commun ou spécifique, plutôt que propre ou individuel. La comparaison et l'abstraction qui nous servent ultérieurement h remonter des espèces aux genres et tux classes, ne savent donc point dans l'origine pour »ous élever de l'individu à l'espèce ; car. ce qui constitue l'individualité, comme dit Leibnitz, d'une chose ou d'un être, est le dernier connu, puisque pour obtenir cette connaissance, il faut regarder la chose en elle-même. « Pour juger, éditée philosophe, « que l'enfant n'a point de précise idée de l'individu, <i il suffit de considérer qu'une ressemblance médio- « cre le tromperait aisément et lui ferait prendre pour « sa mère une autre femme qui ne l'est point (1). )^

C'est de ce commencement de généralisation imparfaite, ou de q^uelques signes ou idées vagues d'espèce, que part d'abord la faculté d'attentioh, pour arriver, par une suite d'abstractions et de comparaisons^ à la formation régulière des genres et des classes indéfiniment étendues, qui semblent embrasser tous les phénomènes de la nature sous un certain nombre de titres généraux.

(i) Nouveaux Essais sur l'enlendemera humain , livre m, ch. ui^ S 7.

3YSTÈMR PERCEPTIF. — CH. IV. , ICi

Pour exécuter ce grand travail, deux vaies sont ouvertes à nos facultés: Tune, qui est opposée à la pente uaturelle de Timagination et par là même plus difficile, moins attrayante et aussi moins pratiquée, consiste à s'emparer d'un composé sensible, à l'analyser jusqu'à ses derniers éléments, en allant des modes accidentels variables, jusqu'à ces propriétés essentielles ou permanentes qui restent toujours les mêmes. C'est là que la réflexion s'attache comme au fondement réel et commun de tous les genres et espèces de modes, ou à ce qu'il y a de plus universel en eux. Dans chaque sensation affective, par exemple, la réflexion ne s attachera pas à ces modes variables qui ofirent au sens interne certaines ressemblances plus ou moins vagues, d'après lesquelles ils sont rangés, distribués en espèces et genres, mais à l'unité subjective, invariable, qui ne fait que s'ajouter à toutes, reste quand elles passent, et sans lesquelles toutes les classes de sensations n'auraient rien de fixe ni de réel. De même, dans chaque perception, comme celle des couleurs, par exemple, l'abstraction réflexive laissera de côté ces modes qui varient incessamment, pour saisir ce fond permanent commun aux couleurs les plus différentes, (la forme d'espace] qui reste quand elles passent, et n'est pas seulement semblable, mais le même ou identique dans toutes, le même aussi dans les qualités tactiles qui se trouvent par cela seul si intimement associées avec celles de la vue. C'est ainsi qu'en s'arrêtant à un seul objet, l'esprit peut parvenir à concevoir certaines formes de coordination fixe, distinctement des modes variables coordonnés, et

t62 FOND. DB LÀ PSYCHÔLONfilE. — PART. H. SECT* m;

qu'il peut découvrir te un dans ië multiple, Tîtidividûef dfans te ctfiiitiiiifï, Tabétï^ait Aine lè .côùcfét.

Cette opération é(iiî tbMdë à réfléchir, éK^tfî éodstitûé f hidivîrfttamé ou f tfttîté réélïe et èïïbàlàtfticïTe, daiï* Viâéé Aii géhté ii'ip^afrlieiit point âù système âôfriéf , ef ùon^ lier f rncfîqtfo^s ici que pôtff Fopposer à éetté' autre of)éyal!îoi!r q^ui consiste S coïùpaf eï^ et à claséer dés phénomènes mùUïpIes dont fés ressemblance^ Vàrîafcîes viennent se réunii^ sous' xih signe, Cottirnésous tme sorte d'unité artificielle. Dans ce dernief travail, l'attention prend son point de départ dans fes' cofliposés sensibles, dans ces imagés vagues de ï'éspècfe dont nous avons pa'rfé, ^Itrtot qtite dans l'idée précise de l'individu. En se fixant tôùV à tour sûr éhaqûé rriod^ ou apparence Semblable qVôffrent des objets divers, l'attention fes fait réssortiï des groupés naturels dont ils font partie, pour en former un nouveau tout artificiel dont uii signe de convention est la base unique et fait tou^e là valeur.

ï)'une part, les modeîs abstraits par ressemblance commune conservent encore la fôrttie ou le Caractère sensible qu'ils avaient dans le Sujet d'où* ils ont été séparés*, et auquel ils* tendent tôujoui*^ à Se rëjoîM^re. D'autre part, rabstràctioii sera ou paraîtra complète, en de* que chaque colleétion dé ce'sittbdes analogues, séparés de fetir propre sujet! d'ingérence, ne iè référé qù^au signe artificiel* qui' en fail^ tout le lîén, et non plus i auburie ùhité réelle conçue où permanente hors de fesprit; la résistance et les qùâli'tes premières esséntieires, communes à tous I^és objets

SYSTÈME PERCEPTIF. ^ CH. I?. 143

ccMparé» et identicfoeB dans tous» n'ayant pu être eonifrtses daiï&ces fsppotlei de reis$emblanfee qui tté se ccwvposent que d- éléinei>t9 variables et elclueifitf da nwinû par' hypothèse*, ce qxii reste te^ même.

Ainsi, soit que l'attention s'attache^ aux ressetnblanceB des qualités secondaires aittrii^uées aux divers objets, eu aux su^bstancés permanentes hors de BouB, sdit qu'elle saisisse des rapports semMablied entre les) phénomènes transitoires, ^m apparaÂssenft dans utt point de l'espace ow du temps pour dispa-^ raitre surlMtemenl} a^ regards,' ellei s'appute stfr un même fond d^apparences sensibles. Pou-r elle touY est également phénomène, il n'y a pas^]^Iàis d'unité d<â cause* cpxe de substance. Toujeurs g^uidée |»ar <fuel^ ques analogies sensibles, elle parcourt une échelle de cort^raisons qui l'élève successivement des ei^ pèces aux femilles et de celles-ci aux genres et aul classes plus étendues, fondées sur u» seul caractère sensible qm, étant abstrait, ou séparé de toutes les circonstances particulières de lieu et die temps^ em* brasse une multitude indéfinie de phénomènes.

Si, par une telle suite de comparaisons et d'abs-^ tractions, l'esprit se trouve enfin conduit jusqki'àéeâ rapports les plus» généraux appelés* lois^^ qui' plaiient sur les classes entières de phénomènes, il y voit en* core, non la cause une ou identique pi<oductive^ dfes effets similaire]^, mais- réellement la ressembl^i^^ de ces effets, ou utt seul phénomène* générali^v De même qu'il voit la substance proprement dite dtt corps^dans le mode' sensible le plus permanent, eVte f»^ daite ub^a^â^ttiMtige d^^setisatioin^, aiiMâi^ if unité

164 FOND, m LA PSYCHOLOGIE. — PART. IL SECT. IlL

réelle, toujours enveloppée sous la forme du multiple, n'est plus qu'une unité collective; sa valeur se réduit à celle d'une abstraction ; toute abstraction est une idée générale, toute idée générale n'est qu'un signe, une pure dénomination.

En opposant l'attention qui compare et perçoit des rapports de ressemblance à la réflexion qui abstrait et saisit des rapports d'identité, je viens d'indiquer la grande ligne de démarcation qui sépare les sciences physiques ou naturelles des sciences métaphysiques et mathématiques. £n effet, l'esprit qui remonte par la chaîne des abstractions réflexives jusqu'au fait primitif, qui sert de principe commun à toutes les sciences, comme de fondement un à toutes nos idées de genres et de classes, laissant de côté tout ce qui varie pour ne s'attacher qu'à ce qui reste, trouve : d'une part, ces qualités premières essentielles à ce que nous appelons corps, qui font l'objet de la physique générale, de la science du mouvement, de l'étendue et des nombres, modes permanents et inséparables de cette unité de force résistante qui est l'élément, le terme nécessaire du rapport fondamental de l'existence ; d'autre part, ces facultés ou idées de cause, d'un, de même, inséparables du sujet de l'effort , qui est l'antécédent unique du même rapport. Quel que soit celui des deux termes auquel il s'arrête, l'esprit pourra construire une science propre à lui, avec des éléments fixes, homogènes, indépendants des impressions de la sensibiUté, et afiranchis de toutes ses anomalies et vicissitudes. £n transportant au monde des phénomènes les relations

STSTÉBIE PERCEPTIF. — GH. IV. 165

immobiles déduites de cette source pure, lemétaphy* sicien et le géomètre pourront seuls embrasser la grande chaîne des êtres« coordonnés ^suivant leurs rapports les plus fixes, les plus uns, comme ils le sont peut-être dans la pensée de celui qui les créa. Étranger à ces relations éternelles, le physicien qui s'attacherait uniquement aux rapports passagers de ressemblance phénoménale, n'atteindrait pas au delà des limites d'une science incomplète par elle-même, qui n'aurait pas plus de fixité que les modes ou qualités sensibles dont elle se compose, pas plus de certitude qu^les ressembimces si souvent illusoires, pas plus de réalité objective que les termes de genres ou de classes artificiels sur lesquels elle s'appuie, alors qu'elle prétendrait réduire en effet l'idée de cause, de force, à la simple représentation de tel effet généralisé ; celle de substance, aux réunions de modes ou de sensations variables.

Mais ce qui la constitue science de vérités absolues, comme on l'appelle, c'est précisément ce dont elle ne tient aucun compte et qu'elle croit devoir toujours soigneusement écarter, c'est, outre ia constance des lois de la nature qu'elle admet comme une donnée première infaillible, cette liaison nécessaire de la cause efficace et une, aux divers phénomènes produits, fondée sur le fait primitif de la conscience, et dont la conception réflexive est aussi essentiellement distincte de celle de tout l'effet généralisé que l'idée du moi l'est de tout assemblage d'impressions sensibles (1); c'est cette relation,

(i) Lorsque nos physiciens modernes ont transforipé, autant que

m FOND. DE LA FST^HOIiOQIB. «« PAIIT. IL SEGT. m.

mm mieiitieUe, que conservent toujours les modes las plus abstraits avec Funité réelle de la substanee d'où ils ont été tirés, et dont Tunité artificielle du signe n-est qu'un symbole; c'eiBt tout ce que le pby* sieien ne peut ni sentir ni ioQaginer, et dont par là mêi^e il e^t porté à nier la réalité, mais qui n'en di-* rige pas mo|nsv mj^lgré Ini ou à sop insu, toutes «es oonceptioqst donne un fondement solide à toutes ses plasses artificielles, çt imprime le sceau de Funité à ses expériences isolées, un caracti^ immuable & tous ses points dç vue phénoméniques.

Un des plus grands abus de cette tendance à gé>* nér^ilisep, celui qui mç semble avoir le plus retardé les prpgrès de la philosophie, a été de eonfondre les idées de genres et de classes fondées fifur les rapports de ressemblance phénoménique , avec les idées abstraites de la réflexion, sur laquelle se fonde toute la certitude des eidstenoes que nous ne voyons ni

■ rr fjrt

possibles, toutq l^ VQJei^r de§ causes ou fecniUé^ occultei^ en um simple expression de phénomènes sagement généralisés , ils ont fait sans doute une chqse très-utile à leur science, en la restrei-^ gpaQt ^ son v^itablQ c^)jet, et en y appliquant Is^ seule boque xaér* llîode dont elle soit susceptible; mais quand ils ont réduit (et quelquefois au delà des bornas) le nombre de ces causes, quand ils ont ^fSrmé surtout, et ^ns restriction, quei \e^ termes 4ont ils le^ désignent n'emportent pour eux rien de plus que Ticlée de faits généraux, ils se sont, ]e crois, fait illusion, et leurs assertions me semblent contredites psur les eifqrts menées qu'ils, fon^ conatann ment portés à faire, soit pour élinjiiner des inconnuQs qu'ils sentent devoir toujours rester telles, soit pour en écarter ou en échanger les notions. IV^algré eux, leaigpe mdétanniné qui é^Dome un agent ou fprce productive, quoiquç logiquemen^ identique avec le terme général etsommatoire d'une série d'effets, n'en conserve pas moins réellemeni sa ibnotion propre, et ce» deu^ vaieurs , l'uiie iodivi*^ duelle, l'autre générale et abstraite, n'en d^neorent pas moin&

SjrS-^ME PERCEPTIF. — CHAP. IV. 167

n'imaginons, piais (|on(; nous ne soii^me^ pas moins fermefnent assurés.

Les caractères de distinction que nous venons de Reconnaître nous conduisent à jeter un coup d'œi} sur i^ne question agjtée dans le;s ^écoles depuis plusieurs siècles, souveijt reproduite jpsqu'à qos jojirs, 3pni$ ètrç encore, je crois, entièreineqt résolue, de inai|ièvp f^f^ plus laisser aucun doute.

,0n demanae (ji^ej ,est le véritgble obie|; i^e Rptr^ pçpsée ipfsqu'eiifi empl^l^ dq» ti^rroesgénsrawx? I^e* jms spu^i^Qnpnt ftvec l'gRqjppne sçct§ dps ré^listes, qHQ ce? tefpies emppr);pp(; avec en^ la conception d'iip objet féelj tjmdis qug d'autres gQjjtippnent gypc les nonjipaq^ qu'il p y ^ dfijïSt |a pen^ép rjeu que le Sigife, 3aps lequel patte idée gépérî^le n'aurai^ aucup fondepifiqt hors d^ qpus pi daps potre p^prit, Cpttp derqièr^ opipjqp, accrédité^ pgr CondiJlfiQ qui pp a fait h Hm 4e §a dofitrjpe, ppt assez; gépéralçnnept adoptée parnii nops, et restreint^ ou pjpe dap^ des écoles étrapgères. Je prois qu'jl y aurait up WQyep dp ipettrq pnfin up terme à p^s dissjdepces, si l'on voplajt §>rrrêter à constater lp5 fegige^ d^ h distinction précédeipmppt établie eptr^ les idées a!)^^trfiit($ rffle:fnves, p\ Ips i^ée? qii}éfalj^$, fQPdéeg spr les rapports dp ressemHf^nce.

En ayant égard aux premières idées, pp pppt squt tppir iv^?q^'à up pertain point l^ dpctripe des rpalJSr tes j PU ne çopsidérant que les spcpndes, on ne saurait contester jei5 pripcipaux pqipts de la doptripç des ppipinaux. Lp défaut compiun aqx deux, c'est de çopsidérer d'^^^ord d'uuP manière exclusive l'un QU

Tautre mode de procéder de l'esprit, soit par réflexion et abstraction, soit par comparaison et classification, et d^étendre ensuite par induction ou analogie les propriétés qui ne conviennent qu'à un système d'idées abstraites, à un système tout diflFérent dont ils ne tiennent aucun compte.

En partant de l'idée d'un composé sensible, et abstrayant toutes les qualités accidentelles de couleurs, de formes, etc., on arrive à l'idée des propriétés essentielles , ou à la seule propriété qui le constitue pour nous objet. Qu'on donne un nom à cette unité séparée, et qu'on applique ce nom à tous les objets considérés sous le même rapport, comme participant à la même propriété essentielle, invariable et identique dans tous : dira-t-on que cette idée universelle n'est qu'un nom et n'a aucune réalité hors du signe de convention qui l'exprime? Ne serait-ce pas ôter tout fondement réel à nos idées de substance, de cause, de force, pour attribuer exclusivement la réalité à des phénomènes variables, passagers et sans consistance? On saperait ainsi par sa base toute la science humaine, et Ton assurerait le triomphe de l'idéalisme le plus absolu.

D'un autre côté, en partant de cette faculté de généralisation qui se dirige sur plusieurs objets à la fois, pour saisir leurs qualités sensibles, communes ou analogues ; en supposant que ces qualités communes, d'abord entièrement séparées ou abstraites de leur sujet d'inhérence, soient réunies de nouveau dans une sorte d'unité collective artificielle, dont un signe fait tout le lien, comment attribuer quelque

réalité objective à une telle idée? De quel droit notre esprit croirait-il pouvoir conférer Texistence à ses créations? Qui pourrait croire qu'il y a autant de substances ou d'entités réelles qu'il y a de genres ou de qualités abstraites, substanti6ées par la forme du langage : comme une humanité existante, indépendamment de ce qui constitue chaque individu de ifotre espèce, une animalité réelle, indépendante de ce qui fait tel animal en particulier, etc. Assurément lorsque nous abstrayons toutes les qualités sensibles reconnues semblables dans Pierre et Paul, pour en former l'idée du genre exprimée par le terme homme, il n'y a point d'être réel à qui cette idée corresponde. Mais n'est-ce pas la manière dont l'idée a été formée, savoir par comparaison et généralisation d'un certain nombre de qualités sensibles qui n'ont aucune existence hors de leur sujet, n'estce pas, dis-je, ce procédé même de classification qui exclut toute la réalité qu'on pourrait attribuer à l'idée générale d'homme ? Au lieu de suivre ce procédé, supposez qu'écartant de l'idée complexe exprimée par ce signe homme, toutes les qualités ou les formes sensibles sous lesquelles je me représente un homme, je concentre ma vue intérieure sur ce qui me constitue mot, être sentant et pensant, organisé et doué de sensibilité, ayant la conscience de mon individua lité personnelle et de l'action ou de l'effort constant que j'exerce au moyen de certains organes que ma volonté met en jeu, et que j'étende cette idée abstraite réflexive à tous les individus auxquels j'attribue aussi un moi, est-ce qu'une telle idée n'enfer- II. lï

17» FOND. DE LA PSYCQC»i06IE. ^ PART. IL SEGT. m*

xnera aucune réalité et n'est-elle qu'un pur signe? Observez qu il ne s'agit pas de Thomme en général, dont ridée factice est le résultat de plusieurs comparaisons et .abstractions, mais d'un sujet individuel dont l'idée m'est donnée par l'acte de réflexion. Niera-t-on la réalité de cette idée poi;ir cette seule raison que je ne puis me représenter sous une image, le moi, l'être pensant? Mais est-ce donc dans les images ou dans les ressemblances de phé-^ nomènes que gît tout ce qu'il y a de réel ? Pourquoi les apparences variables sous lesquelles je me représente Piçrre, Paul, etc., auraient-elles seules le privilège d'atteindre des existences réelles, pendant que l'idée réflexive sous laquelle je conçois une es^senee ou personnalité, un moi identique et commun à tqut ce que j'appelle homme, ne sérail qu'un pur signe (1)?

Saps pouvoir m'étendre ici davantage sur cette question fondamentale en philosophie, je conclurai de l'exemple que je viens de rapporter et de tout ce qui précède :

1" Qu'il entre bien moins de réel dans nos idées abstraites générales que ne le supposaient les réalistes, mais aussi bien plus que n'en adme^ent les nominaux depuis Roscelin jusqu'à Gondillac; que, si

(i) Une chose universeljie, dit peid, n'est l'objet d'aucun sens externe, et par conséquent, elle ne peut être imaginée ; mais elle peut néanmoins être conçue distinctement. Je puis concevoir et non pas imaginer l'entendement et la volonté, et tous les autres attributs de l'esprit ; de même, je puis distinctement concevoir les universaux, mais je ne puis les imaginer. (Essais sur les facultés ^e l'esprit numairu)

STSTÈMB PERCEPTIF, i- CH. IV. «4

les essences, entités, quiddités de l'école, tant ridn enlisées, n'étaient peut-être qu'une exagération dii vrai, en tant qu'on prétendait attacher une réalité substantielle à chaque genre ou terme générique, on tombe dans un autre extrême en prétendant que toutes les idées abstraites, universelles, confondues aveo les idées générales, ne sont que de simplei) dénominations ou de purs signes.

%"" Qu'il y a une différence essentielle entre les idées abstraites réflexives , qui nous font concevoir l'un, le simple dans le multiple, et les idées généra^ les qui comprennent toujours le multiple sous l'unité artificielle du signe, et que ces deux sortes d'idées se réfèrent à des opérations d'esprit ou des facultés différentes ; que l'unité réelle, celle de résistance, par exemple, séparée par la réflexion de tous les modes ou qualités sensibles, ne faisant que se répéter ou se joindre à diverses apparences variables, en restant toujours identique , toujours la même , ou universelle, embrasse plusieurs genres et peut se trouver dans tous (1); d'où il suit qu'il feut plutôt chercher à restreindre le nombre de ces réalités qu'à les multiplier sans nécessité, comme les anciens nominaux le reprochaient à leurs adversaires (%).

(i) Comme le même principe de vie dans tous les genres du règne animal, la même cause ou force d'attraction dans tous les phé« nomènes de la physique céleste, etc.

(2) Entia non sunt muUiplîcanda prœter necessUatem. Je trouve à ce sujet dans l'Encyclopédie, au mot universel^ un passage qui m'a frappé en ce qu'il rentre assez bien dans ma manière de considère!* les idées £j)straites de la réflexion, par opposition aux idées artiflcielles de genres ou de classes.

« Ce qui a occasionné tous les débats » (dit très-bien Tauteuf

^ 3^ Ou'oa n'est pas fondé à nier la réalité de l'ob^ jet d'une idée abstraite, par cela seul que cet objet ne peut se manifester aux sens, ou se concevoir par l'imagination ; qu'ainsi, de ce qu'un peintre ne pourrait absolument crayonner le portrait de Tbomme en général, on ne peut pas en conclure que ce qu'on appelle essence de l'homme ne soit qu'un pur signe; car nous avons une idée très-claire de cette essence, en tant qu'elle constitue le moi^ ou l'individualité de chaque homme , pour la réflexion ou le sens intime, quoique nous ne puissions nous représenter cette individualité essentielle sous aucune image, et ainsi des autres.

4"" Que dans l'emploi des signes d'idées abstraites universelles, comme ceux de substance, de cause, de

de cet article, à roccasion des deux sectes théologiques qui faisaient revivre l'ancienne querelle des réalistes et des nominaux)^ « c'est la difficulté de concilier l'unité avec la multiplicité, deux « choses qui ne doivent point être séparées, quand il est question « des universaux. Les Thomistes disent des Scotistes qu'ils donu nent trop à la multiplicité, et pas assez à l'unité ; et les Scotis- « tes, à leur tour, leur reprochent de sacrifier la multiplicité à « l'unité. Mais, pour bien entendre le sujet de leur dispute, il faut a observer qu'il y a deux sortes d'unités : Tune d'indistinctianj « autrement numérique, et une unité à'indiversiU ou de ressem- « blance* »

L'auteur n'explique pas assez sa pensée sur le fondement de ces jdeux sortes d'unités auxquelles il paraît attribuer ou refuser également la réalité. Il suit de ma manière de voir, que l'unité de ressemblance est purement artificielle et consiste dans le signe, et que toute la réalité appartient à l'unité numérique, celle de la substance, dont le double type est dans le sujet un de l'effort et dans le terme aussi un qui lui résiste ; c'est de cette unité réelle que l'esprit ne tient aucun compte dans la classification des phénomènes, parce qu'elle est identique dans tous ; il s'en détourne par suite aussi dans l'emploi des noms généraux , quoiqu'elle y entre joujours malgré lui. C'est ainsi que, dans les idées générales, l'u-

SYSTÉMOB PERCEPTIF. — GEL IV. 173

force, d'unité, du même, etc., il y a toujours une existence réelle présente à l'esprit, indépendamment du signe conventionnel, quoique celui-ci nous en facilite la conception nette et séparée, ou qu'il l'empêche de se confondre avec les images.

5** Que l'institution des signes suppose elle-même la faculté d'apercevoir ou de concevoir par réflexion le multiple dans l'unité, comme divers modes dans une seule substance, divers phénomènes ou effets dans une seule cause productive, diverses qualités sous une même forme de coordination (1), c'est-à-dire d'avoir des idées abstraites universelles; les signes développent, étendent , multiplient ces idées, mais ne les constituent pas, puisqu'ils n'existeraient pas même sans elles.

6'' Que dans la formation des classes ou des genres artificiels qui sont notre ouvrage , l'esprit se conforme nécessairement à ce premier modèle donné par sa propre constitution ; qu'ainsi il ne parvient à réunir plusieurs apparences semblables ou analogues sous l'unité artificielle du signe que parce qu'il a

nité est sacrifiée à la multiplicité , tandis que c'est la multiplicité qui est sacrifiée à Tunité dans les idées abstraites. Le physicien s'appuie sur celles-là, le géomètre s'appuie sur celles-ci. Le métaphysicien doit se placer enUe les deux, rendre compte de la formation de ces deux classes d'idées et chercher les lois de Tapplication des unes aux autres. C'est ainsi qu'il détermine en quoi consistent les conditions et les caractères les plus fixes des deux classes de phénomènes , caractères qui se trouvent toujours pris parmi les idées abstraites réflexives, par exemple , les rapports de nombres, d'étendue, de position.

(1) Voilà pourquoi toutes les langues, même les plus imparfaites, ont des signes pour le sujet distingué des attributs ; elles sont toutes jetées dans le même moule, et ce moule est l'esprit humain.

174 FOND. DE LU PSYCHOLOGIE. ---PART. IL SECT, Ul.

présente Tunité réelle de substance, dont il porte le type en lui-même, et dont le signe est une sorte de symbole intellectuel.

1° Que dans Temploi des signes de genres les plus artificiels, il y a toujours dans la pensée une sorte de retour forcé vers l'unité réelle ; et de là Tient la tendance invincible que nous avons tous pour réali* ser, comme on dit, nos propres abstractions, tout ce qui se trouve substantifié sous la forme d'un nom conventionnel. £n effet, comment réaliserions-nous ainsi les genres, les classes des espèces fixes, s'il n'y avait pas en nous , ou hors de nous , quelque type réel et constant auquel nous sommes enclins et comme nécessités à rapporter les idées générales de notre création? 11 est vrai que nous transportons cette réalité là où elle n'est pas; donc , conclut-ôn , elle n'est nulle part, et Fidée n'est pas différente du signe ; je dis, au contraire : donc , elle est quelque part, et le signe s'y réfère, puisqu'il nous y fait penser malgré nous.

8° Il ne faut donc pas dire que dans l'emploi de tous les termes abstraits, sur lesquels se fondent nos raisonnements développés, l'objet de la pensée se réduit aux signes. Pour que cette maxime, adoptée par plusieurs philosophes, fût vraie sans restriction, il faudrait dire qu'il n'y a d'objet de la penséeque ce qui se représente à l'imagination. Il est bien vrai que dans les procédés des classifications, Tesprit s'arrête là où il cesse d'apercevoir des rapports de ressemblance entre les phénomènes, c'est-à-dire là où les images l'abandonnent, pendant que l'abstraction ré-

SySI*ME PERCBPTÏF. — GH, IV. 178

flexive s'éteod bien au delà et remonte Jusqu'à cet universel, cet identique qui existe caché in coneretô sous les phénomènes comparés, alors même que l'esprit ne l'aperçoit pas, ou qu'il s'en détourne pour se fixer sur ces phénomènes. De là vient qu*à Tinstant même où les images de ceux-ci disparaissent, comme cela est nécessaire pour que les déductions du raisonnement prennent une forme générale, on dttqu il ne reste plus que des signes, parce qu'on ne tient aucun compte de ce qui constitue le caractère universel de ridée, savoir : de l'être, de l'un, dû même, etc., qui fait toujours l'objet de la pensée, et donne au signe toute sa valeur intellectuelle.

Toutes ces remarques ne contredisent nullement les résultats des belles théories connues de nos jours, sur les fonctions essentielles que les signes remplissent dans la formation des idées générales, et, par suite, dans les opérations du raisonnement. Elles tendent seulement à limiter ces résultats pour les approprier à la science des principes, qui demande qu'on tienne compte de ce qui est avant l'emploi des signes artificiels, et peut servir de base à leur institution.

Les mêmes remarques ne contredisent point non plus les préceptes d'une sage philosophie qui assigne les phénomènes particuliers, ou les idées singu^ lières les jplus composées, comme devant servir de point de départ à la science. Elles étendent plutôt ce précepte en nous faisant sehtir combien notre science serait plus exacte, plus complète, plus une dans toute» ses parties, si les procédés de la réflexion

qui analysé chaque idée individuelle jusque dans ses premiers éléments, identiques dans tous les composés, pouvaient précéder ceux d'une généralisation, presque toujours trop rapide, des phénomènes qui nous présentent quelque degré d'analogie sensible. Mais cet ordre est contraire à celui qui parait être assigné par la nature même au développement progressif de nos facultés, ordre suivant lequel Tim^gination qui associe d'après des ressemblances apparentes, est toujours, et malgré nous, avant l'attention q%ii perçoit, compare et juge d'après les analogies vraies et communes à plusieurs objets, et celle-ci avant la réflexion qui , se concentrant sur chaque idée, en abstrait ce qu'il y a d'identique et de proprement un dans tous les individus que la même idée peut représenter.

Telles sont les opérations dont les remarques précédentes ont pour objet principal de constater les différences, en montrant combien une méthode de généralisation et de classification des phénomènes, qui s'appuie sur des rapports de ressemblance, toujours dépendants de la nature des modifications comparées, et, par conséquent, des lois de notre sensibilité, est éloignée essentiellement de ce qui convient aux sciences fondées sur l'abstraction et la réflexion, qui n'admettent que des relations immuables, indépendantes de toutes les variations des modes ou qualités sensibles ; ce qui tend à mieux tracer la ligne de démarcation, entre les domaines de ces sciences, conime entre les systèmes de faits psychologiques dont nous nous occupons. La comparaison et la

5ÏSTÈME PERCEPTIF. — Ca IV. 177

classification appartiennent au système actuel, Tabstfaction et la réflexion appartiennent à celui qui va suivre; mais il était nécessaire d'anticiper sur ce dernier, pour mieux marquer les limites de l'autre.

De la faculté de combiner et de concevoir, et de ses rapports avec lés sentiments qui accompagnent ou suivent son exercice (1).

L'esprit humain tend incessamment à ramener à l'unité d'idée toute la variété de ses modes, toute la multiplicité des objets de ses représentations ; c'est par là seulement qu'il les pense ou les conçoit.

(4) J'appelle combinaison, ou faculté de combiner les idées cette faculté que les métaphysiciens nomment plus communément imagination. J'écarte ce dernier mot, parce qu'il est ambigu et qu'il exprime également une simple capacité passive, inhérente à l'organe matériel des intuitions et des images, et qui consiste à recevoir, conserver et reproduire des fantômes, tels que ceux qui apparaissent dans les rêves; et cette faculté active, qui consiste vraiment à combiner des idées, ou en former différents groupes réguliers, à les réunir dans certains tableaux de choix, de manière à produire quelque effet donné, ou à atteindre un certain but d'agrément ou d'utilité, que l'esprit a en vue quand il fait telle combinaison.

La combinaison tient dans le système actuel la place qu'occupe dans le système sensitif cette sorte d'agrégation fortuite et spontanée des fantômes à laquelle on pourrait mieux conserver le titre d'imagination, parce qu'elle est toute en images spontanément re** produites.

. La faculté que nous appelons combinaison s'exerce sur des idées de plusieurs espèces, des éléments de diverse nature ; on pourrait dire qu'elle n'est point une faculté spéciale sui generis , mais un mode particulier d'exercice des facultés dont nous avons déjà parlé : de l'attention, de la comparaison et de l'abstraction. Toutes

17» FOND. DE LA F6ÎGH0L06IE. «» PART. IL SEGT. nL

La même Im s'applique aux perceptions directes de nos sens, et aux idée3 les plus élaborées de notre intelligence.

Nous avons obserré comment, dans rexercice actif de la vue et surtout du toucher, Tattention, procédant par une suite d'actes ou de mouvements volontaires, réunit plusieurs impressions ou images partielles, dans une seule perception ou idée de l'objet visible et tangible. En prenant ainsi à la source cette faculté de combinaison et de rappel à l'unité

ces facultés cooçoTirent, en effet, à la çomlûnaten volontaire des idées ; mais le mode de leur exercice y est marqué par des effets si particuliers, son influence est si l^appante dans les découvertes et inventions bumainôs, qui tendent soit à agrandir, soit à embel* lir notre existence, qu'il est impossible de ne pas donner une place à cette faculté mixte dans le tableau complet des phénomènes de notre intelligence. D'ailleurs, elle se distingue de toutes les antres par la manière dont elle entre en exercice et l'espèce des ressorts qui la mettent ei^ jeu.

Elle ne dépend pas absolument de la volojité ; elle n'est pas non plus subordonnée à la sensibilité passive, mais elle se forme d'uh juste mélange de l'une et de Tautre, et participe en même temps 4e ce qu'il y a de plus actif et de plus passif dans notre nature. Toutes nos autres focultés 8*exercent dans le vaste cliamp des pliéaomènes extérieurs ou intérieurs, où elles prennent leur modèle; la faculté de combinaison se crée elle-même ses modèles tout intérieurs, avec des éléments qai^mk lieu de se conformer aux objets du monde sensible, semblent leur servir' dérègle et subsistent au fond de la pensée, coname des archétypes vivants, sur lesquels tout ce, qui est perçu ou ienti vient en quelque sorte se modeler.

On pourrait coriiparer ici, comme dans l'article précédent, les ooixd)iùaisons d'idées par ressemblance avec les déductions abstraites, l'auteur qui coostmit un systèine,ou une hypothèse pro* pre à expliquer un certain nombre de phénomènes, avec celui qui fait un poôme ou un roman. Dans les deux cas, c'est la mênàe fa^ cùlté de combiner qui est en jeu, et peut-être fallait>il autant de ce qu'on appelle imagination h Kepler et à Copernic, qu'à Racine pQUr créer le plan d'Une tragédie, ou à Riokardson poOr compoiMâr wd66ei jrinBwhkiiifodttiifc

SYSTÉMB Ï^CEPTÏP. — CE. IV. 179

des impressions diverses, successives on simultanées, nous nous sommes assurés que nos premières idées sensibles, loin de découler toutes fhites du monde extérieur, par le canal des sens, sont les produits d'une véritable activité, et que nous ne concevons ces idées qu'autant que nous avons nous-mêmes contribué à les former par des mouvements dont nous disposons ; résultat très-généi^al et qui s'applique à nos conceptions de tout ordre.

Quelle que soit en effet la nature ou Fespèce des idées, il sera toujours vrai de dire que nous iie concevons bien que ce que nous avons combiné ou arrangé nous-mêmes. Voilà pourquoi l'homme conçoit si nettement les ouvrages d'art, toutes les machines qu'il invente, et toujours si imparfaitement les ouvrages de la nature, t^our concevoir le mécanisme du monde, il a fallu que le génie parvînt à le combiner en système, ou à comprendre la variété des phénomènes sous l'unité de force.

L'être sentant obéit à des lois d'association ou d'^agrégation passive, qu'il ne fait pas et ne peut connaître ; l'être intelligent se prescrit à hii-même des lois d'association dont il se rend compte ; il choisit librement les éléments qu'il veut réunir, tire de son sein les modèles de ses propres combinaisons, forme ainsi ces idées archétypes d'ensemble , d'harmonie, de beauté, sous lesquelles Fesprît humain contemple les phénomènes d'une nature extérieure, qu'il a souvent pressentis et devinés par la pensée, avant de les avoir perçus par les sens. La faculté de se créer des idées archétypes, qui porte Ttinité dans le

180 VOm. DE IiA PSYCHOLOGIE. --PART. U. SECT. HL

vaste champ des idées est l'attribut le plus émineut de rintelligence.

Dans le sommeil de la pensée, lorsque toute faculté active de combinaison est suspendue, diverses images ou fantômes viennent assiéger le sens intérieur, s'y succèdent, s'y remplacent et s'y agrègent de toutes les manières, et forment des tableaux mobiles, irréguliers, disparates dans toutes leurs parties, sans plan, sans liaison, sans unité de sujet ni d'objet. On peut observer seulement dans cet exercice de l'imagination passive, qui fait les rêves de l'homme endormi ou même éveillé, que l'espèce des images ou leurs couleurs sombres ou gracieuses, dépeildent toujours d'un certain ton sur lequel se trouve montée actuellement la sensibilité intérieure, par la prédominance de tels organes intérieurs disposés de telle manière. Tels sont les rêves pénibles occasionnés par la plénitude de l'estomac, les embarras dans la circulation, ces songes erotiques qu'amène l'excitation spontanée du sixième sens, etc.

Dans tous ces cas, plus fréquents que ne le pensent peut-être les métaphysiciens accoutumés à faire abstraction des causes physiologiques qui mettent en jeu l'imagination, ou tel mode de son exercice, dans tous ces cas, dis-je, il y a une affection interne dominante qui éveille le sens interne des images, lui communique une certaine impulsion qui se propage ou se continue d'une manière spontanée, et plus ou moins irrégulière, suivant les lois d'association organique ou d'agrégation fortuite dont nous avons parlé dans la première section de cette partie de

SYSTÈME PERCEPTIF. —€H. IV. 181

Touvrage. Par exemple, dans ces combinaisons d'images ou ces eJi&teaùx en Espagne que fait Thomme éveillé, lorsqu'il se laisse aller au mouvement naturel de son imagination, il y a toujours un certain ton de la sensibilité qui détermine l'apparition des premiers fantômes. Suivant que l'individu se trouve monté au ton de la cj^ainte ou de l'espérance, qu il a un senti-^ ment instinctif de force ou de faiblesse radicale, son imagination produit des fantômes divers qu'il repousse ou caresse, qu'il tend à fuir ou à combattre, etc. Voilà le canevas du château en Espagne ou du roman. La fiu^ulté de combinaison s'empare de ce canevas et se propose de le remplir, Elle fait un choix d'images analogues entre elles et au plan proposé, écarte toutes celles qui sont disparates ou hors de son but, et parvient ainsi à former un tableau plus ou moins composé, dont toutes les parties s'harmonisent entre elles, et concourent dans une véritable unité de dessein, de plan ou d'action. Il n'y a assu-; rément rien de pareil dans les agrégations fortuites des songes, et dans tous les cas où l'imagination se trouve livrée à elle-même ou à l'impulsion vague d'une sensibilité, dont les modes composés et variables à chaque instant excluent par eux-mêmes toute forme constante et proprement une.

Le principe de l'unité qui caractérise toutes les combinaisons de l'intelligence ne réside donc point dans notre nature sentante, mais se fonde et se rattache au premier déploiement de cette même activité perceptive qui constitue le un dans le multiple.

La faculté de combinaison n'est point limitée aux

188 FOND. DE U FSTGBOUMIK «« PART. IL SEGT. IIL

imagefli H particulièremdnt à celles que fournit le «eus de h vue, toujours prédominant sur tons les totres. Sou champ bien plus éteUdu que celui de Ti* magiuatlon proprement dite (1), embrasse toutes les idées de l'esprit où elle trouve des matériaux, et tous les sentiments du cœur qui lui fournissetit des em^ tants, et que Texerciee de cette faculté contribue sin* gulièremént à développer. Tantôt elle emprunte les éléments de ses combinaisons des objets de la nature extérieure tels qu'ils se manifestent au:li:seris, en t*éu^ nissant dans un autre ordre leurs mod^s ou qualités abstraites ; tantôt elle va chercher ses iliatëriaux hors du cercle des objets réels, dans un mittlde de possibles où elle trouve les types d'une perfection idéale qu'elle aspire à réaliser. Quelquefois elle créé etl voulant imiter ; d'autres fois elle imite même en cHant; mais, quelle que sOit la sphère où s'exerce cette faculté active, toujours elle imprime le sceau de l'unité à ses productions les plus variées, et souvent elle leur communique cette teinte particulière du sentiment qui l'inspira.

Nous examinerons la faculté de combiner dans le

(i] Dans VEssai sur l'origine des connaissances humaines^ Gondillac définit rimagination « une faculté qui , eu réveillant les « idées, en fait à notre gré des combinaisons toujours nouvellei. » Mais est-ce bien la même faculté qui réveille les idîées ou images et qui en fait à notre gré des combinaisons? N'drrive-t-il pas souvent que Tune s'exerce sans Tautre ? Sommes-pous les maîtres de réveiller les images comme de les combiner? SMl y a là deux opérations bien distinctes^ pourquoi leur dohner le même nom t Et après avoir appelé imagination la faculté qui réveille oii r^rodDit sponr tanémentlés )mages, pourcpioi n'appellerait-on pas d'un autre nom celle qui eu Tait dlfféreiîtés bombinuidons à notre grôt

SISTâlIB P£RGEPTIF« -*• GH* HT. 18S

double rapport des idées qui en sont lesi prodmts, et des sentiments qui se rattachent à son exercice.

A. -^ Des notioùB morales.

On pourrait considérer toutes nos idées d'espèces, de genres ou de classes, comme des sortes d'idées archétypes, produites par la faculté de combiner dés qualités ou modes abstraits d'objets analogues, et n'ayant aucun modèle réel existant dans la nature. C'est là, comme on sait, le point de vue sous lequel Locke et ses disciples tendent à faire envisager toutes nos idées générales. Il y a pourtant, même de leur aveu, une différence essentielle à établir entré ceà idées de genres, qui sont formées d'après certaines analogies ou ressemblances des objets dont elles représentent des collections plus ou moins étendues, et d'autres idées appelées également générales, qui ne se réfèrent à aucun des objets existants hors de nous, et qui ont été établies sans les consulter en rien.

Lorsque plusieurs qualités sensibles se trouvent ► combinées ou groupées sous un signe unique, tel que plante, animal, etc., ce signe s'applique à tous les individus, considérés sous le même rapport d'analogie, et en tant surtout que la même essence, la même unité numérique se retrouve identique dans tous. H y a ainsi, indépendamment du signe, quelque chose de réel dans ces combinaisons ; elles ne sont point arbitraires ni forjnées, cpn^me on Ta dit, sans modèle ou sans règle, puisqu'elles doivent trouver

184 POND. DE LA PSTGHÔLOGIB. — PART, tt SECT. HI.

leur modèle dans les objets comparés, et leur règle dans quelque vérité absolue, quelque loi de la nature que le terme général doit servir à exprimer.

Il n'eu est pas ainsi des idées proprement archétypes, et c'est Locke lui-même qui rétablit ici une différence essentielle que sa doctrine sur les idées générales semblait devoir effacer. Les idées que ce philosophe a appelées le premier modes mixtes^ ne sont suivant lui que des combinaisons d'idées simples, venues par sensation ou par réflexion, que l'esprit réunit sous un seul signe,et qui peuvent hors de là n'avoir aucun rapport avec l'existence réelle des choses. Toute la valeur du signe se réduit donc à l'idée complexe que l'esprit a formée lui-même, et qu'il a voulu exprimer par tel nom, comme hardiesse^ hypocrisie^ parricide, meurtre, etc., d'où il suit que dans ces sortes de combinaisons, l'essence réelle et nominale de la chose signifiée se réduisent absolument à la même (1). On pourrait conclure de cet énoncé que, dans l'emploi des termes généraux autres que ceux des modes mixtes, et qui s'appliquent à des substances, comme minéral, plante, animal, la combinaison exprimée admet nécessairement quelque essence réelle distincte de la nominale.

II y aurait beaucoup de remarques importantes à faire sur l'espèce de combinaisons dont il s'agit. En considérant les idées de modes mixtes comme archétypes, arbitraires, ou formées sans modèle et sans règle, Locke me semble avoir trop négligé le modèle

(1) Voyez le livre m, chap. v, de VEssax philosophique cancernmt Ceniendement humain.

SYSTÈME PERCEPtïF. — Ctt [V. 185

intérieur que l'esprit doit consulter en les formant, et qui, pour n'être pas fixe ou permanent hors de nous, n'en a pas moins toute cette sorte de réalité qui s'attache aux faits du sens intime et aux attributions personnelles comme aux qualités objectives. Sans doute, comme l'observe très-bien Leibnitz, « on <ï ne voit pas la justice comme un cheval, mais on n ne l'entend pas moins ou plutôt on l'entend mieux; <( elle n'est pas moins dans les actions que la droi- <( ture ou l'obliquité est dans les mouvements, soit « qu'on la considère ou non (1). »

Il est certain que les actions humaines dont nous sommes les témoins, ou dont nous nous représentons les idées, nous affectent d'une manière particulière et bien différente de celle des autres phénomènes de la nature, et ce n'est peut-être pas sans raison qu'un philosophe célèbre a établi dans l'homme l'existence d'un sens moral interne particulier, qui est naturellement modifié de telle manière, agréable ou désagréable, par certaines qualités ou *a étions bonnes ou mauvaises, comme le sens de la vue l'est diversement par certaines nuances ou combinaisons de couleurs. Suivant cette hypothèse on voit comment les combinaisons que forme notre esprit, pour représenter telles actions réelles ou possibles, accompagnées de certaines circonstances, ou tendantes vers un certain but donné, ne sont pas plus arbitraires que les combinaisons des couleurs employées par le peintre pour

(1) Voyez les Nouveaux Essais sur r Entendement humain , livre HT, chap. v, S 12.

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