‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 3)Chapitre 16 sur 37 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

m FOND. DB ÏA PSTCIiOW)GIB.*i-PABT* H. SECT. HI.

repré3enter ay:^ yem yn certain phépomènei toi qw le iCTer 4e l'aurore ou le cQucher du soleil

ÇaqsdoDteila faculté de cornbiaer»quQ)^qu« soji^nt le^ matériaux qu¥le erupioie Pt le champ od elW s'exercer u'e^t paa bprpée aux ol^jets réab ou «leii^i^ }))e$. I^ moraliste pu le législateur p^ut a^apoier pu combiner $ûu9 un «igapf diveri éléments circonata^^ cwls, dout Veoiemble rppré3entera à l'esprit UMaQ^ tioa qui n'a jamais existé ou peuMtra u'e%ist^ra jamais dans la nature, d« même quQ le peintre peut faire un tableau qui n'a et n'aura jamais de medèle. Mais, dans les deux cas, il y a également une règle ou un modèle intérieur, dans le sens même auquel s*adresfie la combipaison Pu qui en fournit les maté^ rjaux. Tous les éléments ne sont pas également propres k se combiner de manière p former un ensemble qui soit vraiment un, et produise spn effet intellectuel ou sensible; il y a des éléments compatibles, d'autres qui ne le sont pas. Or, a mpins que les combinaisons de l'esprit ne rentrent dans la classe de ces agrégations fortuites des songes [vetut ^grimmnia], elles doivent ne se former que d'éléments compatibles; c'est à cette condition seule qu'elles représenteront des êtres possibles. Mais qu'est-ce qui détermine cette compatibilité d'éléments et par suite» cette possibilité, si ce n'est la cpnstitution naturelle du sens interne ou externe qu'il ue dépend pas de nous de changer?

Gomme dans toutes les combinaisons d'idées, de modes mixtes dont parle Locke, il s'agit de représenter une action ou un caractère possible qui affecte

STSTÏMG PERGEPTIF. f^ qif. lY. il7

la «eus Ddot^l d'une oertaina maniàre, c'est toujoursi tel sentiment particulier d'attrait, d'aversion, d^amoup ou de haine qui sert de fondement aux genres et aux classes sous lesquels nous rangeons les actions, leâ quiilités de l'esprit ou du cœur^ pour en discourir ou en raisoqner : o'est tel sentiment particulier de la nsitUPe humaine qui constitue le unum et commune de la elappe< Toutes les qualités ou actions propres à ei^ûiter le mâme sentiment dans l'âme ont entre elle^ cett0 ^n^logie ou ressemblance qui les détermine à UQ seul genre ou à une mên^è combinaison. C'est ain^i que nous fortnons nos idées générales de de^ VQirs, d'obligations, de vertu, de vice, de gloire, de mépris, d'aotiona dignes de récompense ou de pu-nition, d'éloge ou de blâme, etc. Quelles que soient la variété et la multiplicité d'éléments^ tous ces modes mixtes admettent une sorte d'unité réelle, indépen-* dante du signe, et dont nous avons trouvé le type vrai dans le sens intime.

La constitution morale de l'homme^ comme son organisation physique a bien un certain fond com-' mun dans tonales individus de Tespëce, mais elle est susceptible aussi d'une multitude de nuances et de modifications diverses qui suivent k forme du teoH pérament individuel. Peut-être exisfe-twl des hommes assez malheureusement organisés pour que les mots sacrés de vertu, d'humanité, de bienfaisance ne soient pour eux que de pure^ dénominations ou des combinaisons arbitraires d'idées simples, tandis que les mêmes mots font vibrer toutes les cordes sensibles dans les âmes grandes et pures, qui ont su

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se détacher du monde des sensations et s'élever par le sentiment expansif au-dessus de toutes les passions personnelles et des froides combinaisons de l'esprit.

Qu'on juge d'après cela s'il est vrai que la morale puisse être réduite en une sorte de calcul et qu'elle soit susceptible de démonstration comme la science des nombres et de l'étendue. Il suffit que ci&s combinaisons de l'esprit se trouvent indivisiblement liées à certains sentiments de l'âme, comme le sont nécessairement toutes nos idées morales, pour éloigner d'abord l'idée d'y appliquer les lois d'une démonstration rigoureuse, qui se fondent sur l'identité et la fixité de signification des signes, inconciliable avec les variations dont tout sentiment est susceptible.

Un second résultat de cette influence marquée qu'exerce la sensibilité morale sur les combinaisons d'idées dont il s'agit, c'est que celles-ci tendent toujours à prendre un caractère d'exagération, qui les fait promptement sortir du monde des réels pour les transporter dans un monde de possibles. On peut avoir occasion d'observer tous les jours combien toute action réelle, tout événement extraordinaire qui se trouve lié à un sentiment quelconque, comme la surprise, l'admiration, la terreur, etc., s'exagère nécessairement dans chaque récit qu'on en fait, et en volant de bouche en bouche. Chacun peint l'action sous la couleur propre du sentiment qu'il y attache, et avec les circonstances qu'il croit les plus propres à communiquer à tous ceux qui l'écoutent l'espèce de sentiment dont il est animé ; ce n'est plus

bientôt une seule action réelle, mais autant d'idées archétypes, en quelque sorte, d'actions ou d'événements possibles, qu'il y a d'imaginations qui en ont combiné les circonstances.

C'est le même principe qui a dû agir dans la première formation de toutes nos idées de modes mixtes. Telles actions données par l'expérience de la vie sociale ont affecté le sens moral d'une certaine manière et fait naître dans l'âme certains sentiments qui modifient les idées de l'expérience et portent l'imagination à en exagérer les circonstances ou à en ajouter de nouvelles, à en faire enun mot des combinaisons diverses, propres à satisfaire les besoins d'une sensibilité qui demande toujours à s'élever: et in altum volitat nec reperit locum consistendi. Cependant cette exagération est toujours renfermée dans certaines limites, et les combinaisons imaginaires ne s'écartent jamais absolument des premières données de l'expérience. Dans une société composée d'êtres bienveillants et doux, comment le législateur se formerait-il d'avance Tidée du meurtre ou du parricide? Dans une société d'hommes, tous méchants et corrompus, s'il était possible d'en concevoir 4^ telle, où serait le type de l'idée de vertu ?

B. — Du beau.

Les combinaisons d'idées qui représentent sous l'unité du signe, ce que Locke appelle les êtres moraux^ ont des analogies remarquables avec une autre

Wd FOND. DB lA PSTCHOLOÔIE. -^ PAftT. II. SECT. IlL

espèce de combinaisons relatives aux êtres réels OU fictifs que nous appelons beatkv^ qui rentrent dans le domaine de la poésie, dé la peinture, de la sculpture, de la musique, arts qui ontiïiérité par excellence le titre de beatuo. •

Ces deux sortes cle combinaisons émanent de la même faculté active de l'esprit ; elles se rapportent également à certains sentiments de l'âme qu'elles déterminent ou qu'elles ont toujours pour but d^exciter. Quelque extension que puisse prendre en effet cette faculté qui reproduit et combine des images Sensibles, à quelque degré d'éloignement qu^èlle se trouve de l'origine, lorsqu'elle plane en quelque sorte sur toutes les merveilles d'un monde imaginaire qu'elle s'est construit avec des éléments de son choix, toujours elle porte l'empreinte de cette origine.

C'est d'une part, un caractère indépendant dans toutes les combinaisons qu'elle forme, sanss^assujettir à aucun modèle précis, à aucune règle déterminée. C'est d'autre part, cette partie de nous-mêmes appelée autrefois Vâme sensitine, et qui, souS quelque titre qu'on veuille la personnifier, constitue réelle* ment notre afifectibHité, notre caractère, notre tem-^ pérament, nos passions; c'est Celte partie dehOUSrmêmes, dîs-je, qui contribue le plus souvent aux créations spontanées du génie des beaux-arts. On la trouve empreinte dans les produits de ce génie, quels que soient les signes sensibles qui nous les retracent : couleurs, formes, sons ou paroles. Ses tableaux vivants excitent toute notre sensibilité ; un charmé particulier, une «ympatliie profonde s'y rattachent et à

STSTÉMÈ PERCEPTIF. — CH. FT. 191

f émotion qu'ils excitent, à la manière dont on les sent plutôt qu'on ne les juge, on reconnaît le foyer d'où ils émanent et la faculté dominante qui les inspira.

Revenons à ces sentiments qui se lient aux idées morales et ont un caractère de fixité, d'universalité dont paraissent dénués d'abord ceux qui s'attachent aux combinaisons des beaux-arts.

« Les opinions de rimaglnalion, dit Smith, d*ofc H dépend le sentiment que nous avons de la beauté, « sont très-fines et très-délicatês; elles se modifient ^ aisément par l'habitude et l*édu'cation, tandis que <( les sentiments moraux de l'estime et du blâme sont « fondés sur les passions les plus fortes de ta nature « humaine : si l'on peut les ployer, on ne peut du « moins les pervertit* entièrement (1). )► En combinant, par exemple, dans sa pensée les actions et les traits du caractère d'un Néron, ît est impossible de ne pas y rattacher un sentiment d'aversion et d'horreur, à moins qu*on n*àit cessé d*être homme ; au lieu que dans les arts, la même combinaison qui plaît ou paraît belle & certains individus, dans tels temps et tels lîeuXi affectera peut-être d'une manière désagréable d'autres personnes placées dans des circonstances différentes. Mais dans les deux cas comparég^ et soit qil*il s'agisse du bon et du beau moraî des actions ou des caractères, soit qu'il s'agisse du beau setMSible attribué aux choses, ou enfin du beau întellec;tuel qui s'attache à la contemplation des rapports

(i) Théorie des sentiments moraux^ part Vf ch. îh

m FOND. DE JLA. PSYCHOLOGIE. — PART. IL SECT. IlL

de nos idées, il y a également quelque chose d'absolu qui reste le même indépendamment de l'habitude et des caprices de la mode, et quelque chose de relatif qui change, comme les modes variables de la sensibilité, selon les habitudes dessens, ou les caprices de l'imagination. Ce qu'il y a d£ plus difficile, c'est d'assigner les limites de cet absolu, un et permanent, et du relatif, multiple et variable, de déterminer en quoi l'un et l'autre consistent. Les résultais de nos apalyses antérieures trouveront ici leur application.

Le titre de beau s'applique à des ensembles de ^rceptions, d'image^ ou d'idées intellectuelles qui se combinent ou se succèdent dans un certain ordre. Ce titre est donc celui d'un genre très-élevé, illimité dans son extension. Lorsqu'on cherche à en déterminer le sens, il arrive, comme dans l'emploi de tous les termes généraux, qu'on le particularise ou l'individualise, jusqu'à un certain point, en prenant pour le type du beau telles images ou telles combinaisons familières qui paraissent les plus agréables. C'est là la plus grande cause des divergences d'opinions sur ce qui constitue la beauté, et ce qui fait aussi qu'il y a bien plus d'opposition entre les principes ou les théories des philosophes sur le beau, qu'il n'y en a dans les sentiments que les hommes attachent aux objets auxquels ils attribuent cette qualité.

Les impressions qui affectent immédiatement notre sensibilité, comme les odeurs, les saveurs, les qualités tactiles, combinées entre elles de la manière la plus propre à flatter nos sens, n'ont rien de commun avec l'idée ou le sentiment du beau. Nous exprimons

le rapport qu'elles ont avec notre sensibilité physique en disant qu'elles sont bonnes^ agréables; jamais nous ne les appelons belles. Pour que cette dénomination pût s y appliquer, il faudrait qu'elles fussent en rapport avec notre faculté active de percevoir, juger, comparer. Les affections simples dont nous avons étudié les lois (au commencement dé cette partie), sont toujours avant la perception ou le jugement, qu'elles contribuent souvent à dénaturer ou à troubler.

Le beau et les sentiments qui l'accompagnent ne naissent jamais qu'à la suite de quelques jugements, ou opérations de l'esprit, qui les font naître et qu'ils servent à leur tour à soutenir et à animer. Une perception simple comme celle d'un vert tendre ou d'un rouge animé, le son prolongé de l'ut de riiarmonica pourra être accompagnée d'un sentiment agréable qui sera sujet à varier comme les dispositions de l'organe, mais en aucun cas, ce sentiment agréable n'est celui du beau qui ne peut se fonder sur une sensation simple, mais seulement sur une combinaison plus ou moins étendue de perceptions et d'idées. Pour être belle, une combinaison ne doit pas seulement se former d'éléments perceptifs dont chacun soit agréable en particulier, il faut de plus que ces éléments aient une sorte de convenance, d'harmonie et de sympathie qui les rapproche et les unisse en un seul tout composé, qui représente à l'esprit une certaine variété ou multiplicité sous la forme de l'unité. Otnnis enim pulchritudinis forma unitas est. Quel est le principe de cette convenance réciproque, en

iH FOND. DE LA Pl^TGHOLOGIË. ^PÂRt. IL SEGT. IQ.

vCTtu de laquelle certains éléments perceptibles, couleurs, sons, figureâ, sont propres à entrer dans une même combinaison qui ait la forme de Tunîtô et qui soit belle par cela même? Nous rignorons. L^expérience du corps sonore explique bien jusqu*à un certain point comment la combinaison des son^ qui forment Taccord parfait a son principe dans la nature. "L^ut fondamental, un, se divise de lui-même en trois autres sons simultanés qui en sont des parties aliquotes et l'accompagnement naturel. Maïs, en partant de cette expérience, on ne saurait dire pourquoi le plaisir et Tldée de la beauté s'attachent précisément à tels rapports numériques déterminés , pendant qu'ils se trouvent exclus pour d'autres rapports qui ne différent presque point des premiers ; par exemple, pourquoi le rapport 5/6 qui est celui de la tierce mineure, étant très-agréable, celui de 6/7 forme-t-îl Une dissonnance fâcheuse a Toreille? etc. D'ailleurs, quand même on pourrait déduire de Texpérience du corps sonore l'explication de ce qui constitue telles combinaisons de sons comme agréables et belles, on ne pourrait étendre ces lois de Tharmoniè k d*àutreâ systèmes de perceptions, telles que celles de couleurs, de figures ou de formes visibles et tangibles. Certains ensembles ou assortiments de qualités nous plaisent ou nous paraissent naturellement beaux , d'autres nous déplaisent et nous semblent laids, et cela en vertu des principes mêmes de notre constitution, et des rapports naturels de notre faculté perceptive avec ses objets, rapports que nous pouvons constater par TexpérienCe et la

SYSTÈME PEâCEjPTlF. —CH. ÏV. i95

réflexion, mais non expliquer a priori. Ainsi, il est d'expérience qu'un dessin, un édifice. Un ouvrage quelconque composé de plusietirs pièces ne peut plaire à la vue ou nous paraître beau qu*autant que ses parties symétrisent entre elles ; que les parties égales Sôût à égalé distancé de part et d*aUtre ; que les parties uniques sont placées au milieu de celles qui sont doubles, et, en un mot, que la combinaison formé un seul tout où notre faculté de comparer trouve un exercice facile et agréable, parce que rien né à*y confond, ne s'y contrarie et ne rompt l*unité de dessin à laquelle l'esprit s'attache comme à la condition et à la règle essentielle du beau. Cette unité, OU ta symétrie et Tordre qui s'y rapportent, sont des lois naturelles de nos facultés de percevoir et de comparer. Elles dirigent l'enfant qui bâtît un château de carles,comime elles président aux sublimes conceptions de Michel Ange qui conçoit et réalise dans i'espace l'idée sublime de la coupole de Saint- Pierre. Les combinaisons où ces lois essentielles et primitives sont observées, réveillent en nous Tîdée ou le sentiment du beau; elles nous plaisent sans que nous puissions en donner d^autrés raisons, siUon qu*eUeâ sont conformes aux lois essentielles et immuables du beau que lâ raison nous découvre dans YuHité i)ariéê.

La nature n*offre pas toujours des mo<îèlès poUr ces tombinaisohs régulières qui réveillent l'idée ou le sentiment du beau pur et sans mélange, tel que Timagination peut le concevoir, et que la sensibilité de r^âme îe réclamerait pour remplir un besoin d^è-*

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motions qui tend toujours à s'accroître à mesure que l'habitude ou la familiarité des objets connus le rend difficile à satisfaire. Delà ce choix des qualités, des couleurs ou formes éparses dans divers objets, et qui, séparées, viennent se réunir danjs une nouvelle combinaison, prototype de la beauté idéale, que l'imagination se plaît à orner de tou.tes les perfections qu'elle contemple sans cesse, qui sert de modèle à ses créations et devant qui elle se prosterne comme Pygmalion devant sa statue.

Les combinaisons d'idées qui forment chacun des arts paraissent d'abord se fonder ainsi sur des lois analogues à celles qui déterminent les classifications dont nous avons parlé dans l'article précédent. Il y a en effet, dans les deux cas, un certain exercice commun des facultés de comparer, d'abstraire et de combiner. Mais les analogies ou ressemblances qui déterminent la formation des classes d'objets ou d'idées que l'entendement réunit sous le même point de vue et représente sous le même signe, diffèrent essentiellement de ces autres analogies auxquelles l'imagination s'attache et qui satisfont aux besoins de la sensibilité. Toutes les qualités propres à exciter dans l'âme un même sentiment, quelque différentes qu'elles puissent être d'ailleurs, ont entre elles cette espèce d'analogie sentimentale, qui peut les déterminer à appartenir à un même genre, dont le sentiment deviendra le unum et commune^ qui servira de point de ralliement à tous les éléments de la même combinaison. Ainsi, par exemple, sous le genre exprimé par ce signe tragédie^ ne trouvent comprises

toutes les combinaisons d'actions et de circonstances qui tendent à exciter dans Tâme la terreur ou la pitié, telles que la déclamation, la musique, la peinture, qui conspirent au même but, et qui s'unissent heureusement à la poésie dramatique, en étendent singulièrement les effets, et offrent à Tesprit et au cœur, dans l'unité du but, une variété et une complication singulière de moyens. C'est à une telle combinaison de moyens convergeant vers un même but, que s'attache éminemment le titre de beau.

Chaque art a ses signes qui lui sont propres, qui circonscrivent son domaine, et déterminent ses analogies spécifiques. La peinture et la sculpture ne peuvent parler à l'âme que par des couleurs, des formes, des situations, etc. ; elles se servent des images pour réveiller certains sentiments, et, comme elles ne peuvent saisir, qu'une seule circonstance, un seul temps d'une action, leur effet est subit et instantané. La musique agit plus immédiatement sur la sensibilité ; elle lui parle et la remue sans avoir besoin du secours des images : c'est au contraire l'espèce du sentiment excité qui met en jeu l'imagination et qui lui ouvre la carrière indéfinie où elle est maîtresse de s'exercer suivant les lois données par la sensibilité première en exercice. Comme nos sentimens les plus doux, les plus vifs ne se développent que par succession et dans un temps, la musique sera toujours plus près du cœur que la peinture et les arts dont les signes s'adressent à la vue. La poésie qui s'adresse en même temps à l'esprit et au cœur par l'intermédiaire de rouie a aussi des rapports plus naturels

m FOND. DE I4A PSTCHOIOGIR ^ PART. H. SEÇT. IIÏ.

avec I^ musique qu'avec la peinture à qui oot Ta si souvent comparée. Le peintre réalise toutes «es combinaisons dans un espace, Ip musicien et le poète les exécutent dans un temps.

torsqu on a prétendu réduire tws les beaux-arta à un même principe, celui de Timitation de h nature, on a forcé Je sens Îq ce mot imitation, Jusqu'à le dénaturer. Les sentiments que les beaux- art3 se proposent toujours de réveiller daos Tâme pa? les moyens ou les signes appropriés à ehaeun d'ewx, sont dans la nature humaine; U rapport des moyens entre eu*, et avec le but^ est aussi dans la nature des choses qu'il n'est pas au pouvoir de Thomme de changer. Quand le génie de l'artiste «aisit ces rapports, et les applique à des combinaisons formée» d'éléments de son choix, et qui n'ont point dp modèle hors 4e son imagination, peut-90 dire qu'il imite ou qu'il copie Ja nature? Sans doute la musique imite le bruit des vents, h roulement des vagues, celui du tonnerre, etc, mais c'çst là le moindre de ses effets : sa grande puissance est dans les signes qui émeuvent la sensibilité d'une manière immédiate, excitent diverses passions, agitent ou apaisent tour à tour, sans éveiller aucupe idée ou imagp déterminée dans l'esprit. Ce n'est point par le beau^ d'imitation, mais par celui d'expression qu^ les grands ar^ tistes exercent tant d'empire sur nos am^.

Toute imitation de la nature p^rte avec elle una idée de limites, mais le plus grand eiffet 4es arts même plastiques, c'est de reporter notre vue dans l'infini ou de lui en donner le sentiment* Vous me^

guresi ce templa, dit un pbilo^Qtpbe éloqneat, «npaiv Imt da Yé%lm de Saint^Piarr^ ; vous voulez connais fi« longueur ^i «a largaur ; petid^ut tout le tempi que j'y ai été, je n'ai pettsé qu'à Pieu et à l'étatnilé ; voilà 9A yéritabl^ grandeur- Yoilà auMi toute la pui9»ance de Tsirt ; il mm fait lentir qe qui m peut se montrer aux sens ni se représenter à riipagioation» tout ce qui ne peut être imité ni décrit. L'imitation est une entrave, et le génie des arts n'en Veut pas : toute imitation exclut l'enthousiasme, et il n'y a pas de génie sans enthousiasme (1).

Il nous sera peut-être moins difficile à présent de répondre k la première question que nous nous étions proposée : Quelle est, dans les diverses combinaisons du beau, la partie qui reste la ktième et qui est invariable, indépendante des temps et des conventions, et quelle est celle qui varie, comme les habitudes, les Usages et les modes ; en d'autres ter*mes, qu'est-ce qui constitue le beau absolu et le distingue du beau relatif? Cette question revient à celle que nous avons déjà examinée au sujet des idées abstraites et générales. Le beau relatif correspond en effet aux classifications fondées sur des ressém*^ blanceS inhérentes à la nature des modlflcationis et sujettes à varier comme elles; fe beau absolu tient k ces formes identiques qui constituent Tunlté réelle de chaque genre, et qui restent les mêmes quand les apparences sensibles changent incessamment. '

le beau dans les arts, comme le beau moral,

{i) Veye* les Mélanges de littérature et de philosophie , par F. Ancillon, tome l Essai sur Hdi» et ^ smtMmHt éh flfl/ln^

consiste toujours dans l'unité variée. La vertu est belle parce qu'elle consiste dans Tordre et Tharmo* nie des actions et des sentiments qui tendent à un seul but : au bien , à la perfection et au bonheur de l'espèce dont l'individu se considère comme une partie indivisible. Le vice est laid, parce qu'il est désordre et dissonnance.

JEsiuat et vita discanvenU ordine toto (i).

Ce qu'on appelle le bon goût dans les arts n'est que ce sentiment de l'ordre et de l'harmonie qui cherche toujours l'unité dans la variété des modifications, et ne peut être satisfait que par elle. Il y a défaut ou corruption de g[oût toutes les fois qu'on perd de vue cette unité pour s'occuper uniquement de la variété des sensations de détail et de l'agrément attaché aux apparences sensibles. Telle est l'architecture gothique où la beauté, la grandeur de l'ensemble est sacrifiée à une multitude d'ornements superficiels ; telles sont ces peintures où l'exactitude et la vérité du dessin est sacrifiée à la richesse et à l'éclat du coloris; ces pièces de musique où l'on cherche à étonner ou à satisfaire l'oreille sans s'adresser à l'âme. Gravina se plaignant de la dégénération du bon goût dans son pays, s'exprimait ainsi : « La « jouissance que l'on recherche actuellement supa pose l'absence de la véritable idée; elle naît acci- ^ dentellement de certaines modulations de voix qui « flattent la partie animale de notre nature, c'est-à-

(1) Horace, Épttre i, vers 99.

SYSTÈME PERCEPTIF. — CH. ÏV. 201

H dire les seas seuls, sans aucun concours de la raia son. C'est ainsi que plaît le chant d'un rossignol ; « c'est ainsi encore que les peintures chinoises peu- « vent plaire par la variété et la vivacité de leurs <( couleurs sans aucun élément de vérité. »

On peut s'accoutumer h percevoir avec une sorte de plaisir sensuel ces combinaisons de modes ou de qualités sensibles qui n'ont point d'unité et ne disent rien à l'âme, de même qu'on s'accoutume au désordre et qu'on finit par commettre sans remords des actions contraires à la vertu ; mais les lois du bon goût, comme celles de la morale, n'en demeurent pas moins invariables, éternelles, alors même qu'elles sont oubliées ou méconnues. Ce qui flatte la partie animale, suivant l'expression de Gravina, ou qui est inhérent à la nature des modifications, est la partie sujette à varier dans les combinaisons qui sont conventionnellement belles, de même que les classifications objectives fondées sur des qualités superficielles et sujettes à changer, comme les dispositions de nos sens, sont toujours arbitraires et mobiles. Mais, parce qu'une chose plaît aux sens, il ne s'en suit pas qu'elle soit réellement belle. Ce qui plaît ainsi est presque toujours ce qui est conforme aux habitudes passives des sens, ou à certaines associations d'idées fortuites, dépendantes des circonstances, des temps, des lieux, de la société où l'on vit. Il faut tenir compte de ces associations et de ces habitudes lorsqu'il s'agit des jugements variables qu'on porte sur la beauté. Si les Chinois donnent une préférence d'habitude à des pieds excessivement petits et dis-

lu là

302 FOND. DE LA PSXCHOWGip. ^PART, EL SECT. IIL

proportioppés ayçc les autres parties M corps, ce n'est p^§ qu'ils y rattachent l'idée om le sentiment du beau ; mais c'est plutôt en yertu de quelque ai^iQcja^ tion prei«ière qui, transformée m habitude, attache quelque ipo âge voluptueuse k ee^ parties di^prflpQi''' tipnoéeSr Un objçt qui flotte ain*i quelque pa^pion personnelle pept plaire par asspçiatioi) d'idéçs, s^rs bouclier en aucune manière le sen§ dn beau, Au contraire, m objet réellemenfj beau peut ne point p^-r jraltre tel, parée qu'il se trouve lié d^np rima^in^tion ^quelque idée ou sentinîent péniblPt Oo m pwl rien conelure de ces anomaUea d'imagination et de sensibilité, contre l'existence des règles dn beau qni restent toujours ce qu'elles sont, d'après notre m^ ^nre intelligente et sensible, malgré les eapwes de la mode et les phangements de nos bal^itudefi.

Lpsi sens externes, ni même l'imagination ne sont ppint les juges du beau essentiel et réel , ils ne s'at-- Jachent qu'à la variété de^ impressions agréables en elles-mêmes, dont ils forment différentes epmbinair: sons qui pont arbitraires, sans règle, dès qu'elles s'écartent jusqu'à un certain point de l'imitatien des objets réels. C'est ainsi que Ton pourrait concevoir la formation de ces idées archétypes d'un beau iàrtiffciel et de convention, qui varie comme les modes, les usages, les climats» les degrés de sensibilité des nations et des individus.

L'artiste qui se forme son type de la bpapté .sur ces impressions familières, alors même que ce goût naturel qui juge en sentapt, le porte à choisir celles

qui wntles pIh3 agç^blfi^i on m dl^ïml a^plq?

grand nombre, ne s*élève pas jusqu'au vrai beau : ses tableaux revêtus de couleurs locales ne sortent point des limites étroites dîi pays, du temps et du sol qui les ont vus naître.

La réflexion, et des études profondes, conduisent le grand artiste jusqu^aux sources du beau essentiel et réel, qui seul a droit à ^admiration et aux hommages universels de tous les êtres intelligents. Il les trouve hors de la sphère des sensations, dans ces rapports ou prppprtiong fixes et invarial)les des parties entre elles et avec une unité constante. Sa p^^ç; s'atfapb^ ^ leH tappqrts numérîquea, k telle }i^pe D^f), daj^s la yam^té d^s contours qu'elle auit, ^ ti^I)^ fofqfç une d^qs tous )es objets qui appartiennent afi in^qiie genre d|i h^m- C-est après avoir H^i^\ fit ))ien dj^tevmipé cp^te farme dans l'abstrait, que rartj&tç Tjqdlviflualise dan$ le concret par la popi})ingi§Qn des couleurs^ de^ ^guras et de tous les ^igne^ qui ^'^dressept e^ux ^ens. Mais cette combinaison, oette impge in^ivjduqlle renferme, outre la ))pf(Vité i^ensible et finiç, une bizuté plus réelle, plus cx)n8tap^, qye \w sens çpuls ne peuvent saisir.

Comme l'entppdemept 4n géomètre tire de Tes-^ pac^ la notfon 4u percje parfait et celle de toutes les ÇQiirb^s régplières, ^îpsi le génia de l'artiste qui cr^e sur ce modèle de b^^Mté idéale pn chef-d'œuvre tel que rApp)lop dp Belyédère, réalisQ daps le bloc de m^rbrQ (Q^tte ligne uniforme et pî^rf^itement une dans tous ses points d'inflexion, qui représente et renferme en elle toutes les perfections d'un corps divin, que les plus belles formes humaines ne sauraient

20/i FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. IL SECT. IIL

atteindre, pas plus que les formes circulaires de la nature n'égalent le cercle géométrique. On dit que Praxitèle composa la statue de Vénus en empruntant les beautés éparses des filles de la Grèce. Mais si ce célèbre statuaire avait ainsi composé son ouvrage de pièces détachées, sa Vénus aurait été inférieure sans doute à chacune des beautés particulières qui lui avaient servi de modèles ; la composition aurait choqué les règles du beau, elle n'aurait point été une.

Non ut placidis coeant immitia (1).

Ce n'est point ainsi par combinaison ou agrégation artificielle de parties naturellement disjointes, que l'esprit forme l'idée de la beauté. Le génie ayant en sa puissance les données acquises de la réflexion, s'inspire par la chaleur d'un sentiment^ et conçoit cette idée d'un seul jet; tout s'y tient, tout y est fait l'un pour l'autre, tout s'y rapporte à la même unité fondamentale; c'est comme dans le système de l'univers dont chacune des parties suppose toutes les autres, ne peut être conçue comme ayant été formée avant ou après, et exclut toute idée de succession dans la pensée et la volonté créatrices.

Le système de l'univers nous représente bien le type de la beauté, de la perfection ; mais il n'est éminemment beau que pour l'être intelligent qui sait y découvrir l'unité de dessein dans la complication extrême des parties, l'unité de force dans la variété infinie des mouvements.

(1) Horace, Art poétique^ vers 12.

Avant Copernic, l'observation des phénomènes avait bien fait connaître cette variété de mouvements, et l'imagination avait créé ou combiné une multitude de moyens hypothétiques pour expliquer et concilier entre elles les apparences sensibles. Mais, parce que ces combinaisons manquaient de simplicité et d'unité, elles choquaient les règles du beau et du vrai, identiques dans leur source et seules invariables dans le flux perpétuel des hypothèses et des opinions humaines [opinionum commenta dèlet die&) , Le génie de Copernic forma cette grande combinaison des mouvements de la terre et des planètes autour du soleil immobile, combinaison vraie et éminemment belle en ce qu'elle est parfaitement une.

Je quitte à regret un sujet attrayant qui m'entraînerait trop loin de mon but, et qui demanderait à être traité ex professa. Ce n'est que par occasion qu'il s'est offert dans l'analyse des phénomènes psychologiques qui dépendent de nos facultés de comparaison et de combinaison des idées. J'ai voulu appuyer par un exemple ma distinction précédente entre les idées de classes ou de genres purement artificielles, en tant qu'elles ne sont que des collections de modes abstraits des sensations et qu'elles dépendent de la nature de ces sensations comparées, et les idées abstraites, réflexives qui emportent avec elles une réalité permanente, supérieure à ces sensations, indépendante d'elles, qui reste quand elles varient, et constitue le urmm et le commune des genres qu'elle embrasse. Je crois avoir montré qu'il y a de même un beau sensible, fondé sur une com-

binaison, ou une sorte d'unité collective et artificielle qui change comme les éléments dont elle se forme, selon les temps, les lieux^ les habitudes passives, et un beau intellectuel absolu, fondé sur une unité réelle, abstraite de toutes les impressions des sens, de tous les signes sensibles qui servent à Tindividualiser.

Cette unité réelle est celle de l'idée qui sert de point d'appui ou de ralliement à toutes les conceptions du génie des beaux-arts. Les émotions ou les passions s'attachent à des combinaisons sensibles, variables comme elles, et que souvent elles déterminent; les sentiments de l'âme les plus purs et les pl«s élevés s'attachent aux idées du beau réel et participent à leur caractère de constance^ de fixité.

Pour nous renfermer dans les limites du système dont il s'agit actuellement, nous n'aurions dû parler que du beau sensible ou de comparaison, mail^ ndus avons cédé aux mêmes motifs qui nous ont précédemment engagé à anticiper « au sujet des idées générales et abstraites, sur les lois du système ré-* flexif qui feront Tobjet de la section suivante. Ou conçoit souvent mieux certains résultats d'opéfâtioUb intellectuelles, ou certains phénomènes» de OiUre in^ telligence, en leis distinguant de ceux dont ïiû diffè^ rent et avec lesquels on est enclin à les confondre, qu'en les eonstdérani dm» ce qu'ite ftoM en ouk-* mêmes.

StSTÈME PERCEPTIF. -^ GB. IV. 107

Dans le système tie l*îaflfectibïlîté pune, toutes les intuitions, les images et les mouvements suivent les impresîiions affectives reçues par l'ôrganisaiion vivante ; tout est subordontié à ces affectons. Dans le systèmne sèusitif, elle's (Conservent encore la prédominlini(^ë i fce sont elles qui déterminent le plus souvent Tappàritiôn des images, les croyances qui s'y joignent, *t les désiras ou les émotions qui s'y rapportent. Lés analyses contenues dans là section précédente offrent assez d'exemples propres à confirmer cette initiative nécessaire que prend la sensAbitité BponWttée sdr hs phénomènes de l'imagination, et par elle sur les aperceptions d'un être actif et intcl* ligent. AU contraire, tlèins le système actwel de Tat* tention-, tes sentiments ne narssettt dans l'âme qu'à te suite de* perceptions ou des comparaisons de Tes-prit, qui doivent nécèsSairftmettl les précéder ^t sans tesquelle* ils ne pourraient avoir lieu. L^idée et le sentitttent <lti beau viennent d-e nous en fournir utt exemple qui p^ut être confirmé par l'analyse d'au*tnes sentiineâts.

les philosophes qUî ont subordonné à la sensation to«Ltês t«6 fe(5ultés de TespKt humain, ont étendu atl système îîitdleduiél'entiCTte qui n'appartient qu'aulc tiettx pî^emièrès divisions que nous atons considérées, oti ta sensibilité première en exercice donne eh Bffet son ton et sa forme propre aux images et aux croyances entraînées dans .sa «Ik'eetîoii. Les aiéta-

physiciens purs qui ont voulu tout ramener à l'unité systématique de pensée, ont transporté aux affections de l'animal qui se meut, ce qui n'appartient qu'aux sentiments de l'être intelligent, qui est affecté par le résultat de ses propres opérations. C'est ainsi que Descartes et Leibnitz s'accordent à dire que les impressions immédiates de la sensibilité la plus paagiye, ne sont agréables ou désagréables qu'en tant qu ^lles se rapportent à la conscience actuelle de quelque perfection ou imperfection, dont l'âme s'affecte en tant qu'elle juge. Totaautem nostra votuptas posim est in aHcufus Mstrœ perfectionis conrscientiâ (1).

Ces deux pmnts de vue opposés sont vrais chacun dans le système de facultés auquel il se rapporte. Il est vrai que l'affection est avant le jugement, et que plusieurs croyances s'y rapportent : il est également vrai que le jugement est avant le sentiment de l'âme, qui attend en quelque sorte pour s'affecter, que l'entendement ait prononcé sur ce qui est conforme ou opposé à l'ordre, à l'harmonie, au perfectionnement où elle aspire. Nous avons yu un exemple de ce dernier cas dans l'idée et le sentiment du beau, où le plaisir attend en quelque sorte pour se faire sentir, que l'entendement ait prononcé que l'objet est beau, ou qu'il ait exécuté les opérations de comparer, d'abstraire, de combiner. Ne serait-il pas absurde de ranger dans la même catégorie les impressions immé-

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(1) Voyez Descartes, Lettres à Elisabeth. —Leibnitz, le tome ii de ses œuvres, et, en particulier, les Priricipes de la nature et de la grâce fondés en raison^ S 17.

STSTtME FIBGEPTIF. -^ GO. IT. 3M

diates de la sensibilité^ et de dire qu'elle attend aussi pour être affectée par des odeurs, des saveurs, des qualités tactiles agréables ou désagréables que l'entendement ait jugé si ces sensations sont favorables ou contraires à la perfection de Tâme ou du corps? Les mêmes opérations actives qui font naître Tidée ou le sentiment du beau donnent lieu aussi à d'autres sentiments de Tàme, sur lesquels nous devons nous arrêter pour compléter l'analyse des phénomènes qui rentrent dans le système actuel.

« Ce qui est nouveau et singulier, »dit Smith, dans un fragment sur Fhistoire de l'astronomie « excite 4( l'étonnement; ce qui est inattendu, la surprise; ce <( qui est grand ou beau, VadmiratUm (1).» Quoique cette synonymie ne soit peut-être pas très-exacte, elle est du moins propre à marquer les nuances de ces sentiments^ qu'on a souvent confondus entre eux, et avec l'effet immédiat des impressions sur les sens. Que dans le silencç des sens et le recueillement de la méditation un bruit soudain vienne frapper mon oreille ; que dans l'obscurité de la nuit un météore brille à mes yeux et éclaire l'espace, tout mon corps frissonne et est agité d'un mouvement convulsif ; j'éprouve une émotion subite qui me gagne le cœur, avant que l'esprit ait eu le temps de s'occuper de sa cause. La surprise nait toujours d'un contraste entre l'état antérieur de notre sensibilité et celui où une impression nouvelle tend à la porter : l'émotion qui résulte de ce contraste se proportionne à la diffé-

(1) Voyez^ les Essais philosophiques de Smith, publiés par M. Dugald Stewart et traduits par M. Prévost, tome i, page 139.

iéO FOND. DE iA KfeHStMMHÈii^VàR^ tL SEGT. m.

renée ou à l'opposition dé deui états de l'âme, et p6bt être portée à un j^oînt où, dépàteakit toutes teq folies de k teteibilitéi elle l'absorbe et là déti^uit^ eobime où Ta va quekfuefeie dans un paAsafe fcro^ Subît de la tristeÉsë du du disoi^)oir à une jcâe ex^ oèftsite»

Je dis que la eui^prise est une énivt«n et nmi p^% uo êentmHUi parce qu'elle précède toute cotnpâmi* ton et (|u'elië iBn est indépendanié. Le bruit soudain qui me frappe et me tire de là rêverie^ le taétéora qui brille tout à coup à meû yeux, l'objet nouveliu et extraordinaire qui se présente pour la pl^emtère fois^ m'ont donné l'émotion de la surprise avant qud fïsiie pu me rendre eoinpte de la cause du phénotuène. Si cette première émotioli est vive jusqu'à un ^eftàki point, elle fera naître la crainte^ |a terreur, eiitnaf^ nera l'imaginations suggérera des eropneès illtisoi*res, enfin donnera lieu à tous les phénomènes de l'ordre sensible^ étranger à nos facultés activés d'attention et de comparaison

Lorsque la surprise est modéi^e et qufe t'intelli^ gence ^n exercice a déjà contracté des habitudes, la jM'émièl*e émotion ne servira qu'à mettre ses facultés ,en îeuî l'individu cherchera à attribuer le phénomebe à quelquiâ cause naturelFe, l'objet nouvi^^u à quelque ^nres classe ou espèce d'être qu'il connait. Si la oomjmraison faile amène te jugement d'attribution, àl'émotion de la surprise Mccède le «enti&t^it ngréable attaché à la découvre d'un rapport nouveau, qui grossit la masse de nos connaissances et sâmblé éteiadre notre être. Si, ^m cp^tr^âre» lo^pbé-

nomëne ou l'objet nouveau n'offre aucune analogie avec ce qui est connu, ne renli'e dans aucune des classes ou espèces c^oHt nous avons les signes, l'étonnement naît et va toujours croissant, à mesure ^ue les efforts de l'esprit pour comparer et trouver des analogies se multiplient sans aucun résultat.

L'être intelligent seul peut s'étonner, lorsque des phénomènes imprévus ne rentrent pas dans le ckamp de ces associations, d'idées où il est toiyours porté à renfermer la nature. Ce sentiment, produit de l'activité de l'esprit et d'une connaissance commencée, féconde et développe à son tour les germes d'une multitude de connaissances, dans la physique en particulier. L'homme ignorant est surpris de tout ce qui frappe ses sens pour la première fois ; il n'y voit que des miracles (1). Il faut avoir déjà acquis beaucoup d'idées pour savoir s'étonner. C'est l'étonnement que produisent quelquefois certains écarts apparents dans la marche de la nature, qui donne le mouvement à l'esprit humain, lui révèle le secret de ses forces, le pousse dans la carrière indéfinie ouverte à sa perfectibilité, et finit par soumettre à son intelligence les lois qui régissent l'univers.

Descartes considère l'étonnement comme un excès de l'admiration (â). Je crois que ces sentiments ne sont pas de la même espèce : le sentiment de l'ad* miration n'est autre que celui du grand, du sublime dans la nature ou les arts; il peut aussi être précédé

(1) Quid non in viraculo est , dit Pline, cum primum in notitiam (rônitî

212 FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. IL SECT. ffl.

de la surprise, mais il diflfère de rélonnement, en ce que ce dernier sentiment n'est produit que par les objets nouveaux qui sortent du cercle de nos connaissances habituelles et que nous cherchons vainement à y rattacher. Au contraire, plus nous étudions, mieux nous connaissons ce qui est grand et beau en soi, plus nous sommes frappés d'admiration. D'autres fois, nous admirons d'autant plus que notre âme transportée dans un ordre infini qu'elle désespère d'embrasser, s'abandonne à ce sentiment ineffable qui absorbe toute idée, exclut tout effort de pensée. L'admiration ne peut appartenir qu'à une nature intelligente; il faut avoir beaucoup pensé pour savoir admirer ce qui est grand : ce beau naturel que nous pouvons connaître, et plus encore cet infini idéal que nous devons toujours ignorer.

Les sentiments dont nous venons de parler, quoiqu'ils soient accompagnés d'émotions, en différent toujours essentiellement, en ce qu'ils s'attachent à la contemplation de certaines idées propres à les faire naître, et qu'ils sont indépendants de la croyance, ou de la réalisation de ces idées hors de l'esprit, sur laquelle ils n'influent en aucune manière comme le font les émotions dont nous avons parlé. Ainsi la contemplation des idées les pluis abstraites et de leurs rapports nouveaux que l'intelligence aperçoit entre elles, peut faire naître dans Tâme les sentiments du beau, de l'admiration, sans qu'elle soit portée à leur attribuer une réalité indépendante. Observons de plus que ces sentiments sont invariables et constants dans toutes les dispositions organiques ; ils naissent

infailliblement toutes les fois que Tentendemeût perçoit les rapports des idées, tandis que les émotions, même celles qui proviennent des croyances ou des images, supposent toujours quelques dispositifs antérieures de la sensibilité, sans lesquelles elles ne . sauraient naître (1).

Rien de plus important et de plus curieux à observerque l'influence opposée et alternative des émotions ou des passions, et ceHe des sentiments, sur la conduite et les actions de Tétre moral.

Uhomme qui se laisse diriger par ses émotions, cède toujours à la disposition affective du moment : tantôt bienveillant et doux, tantôt misanthrope, dur et emporté, ses jugements sur les. êtres et les choses suivent tous les modes variables de sa sensibilité, tous les caprices de son humeur. Il se dirige toujours d'après des affections particulières qui, se concen* trant dans les limites d'un lieu, d'un temps, d'un objet présent, lors même qu'elles sont sympathiques et morales, comme la pitié, la bienveillance, peu-

(i) Descartes observe très-bien, au sujet de Tadmiration , que cette passion diffère de toutes les autres en ce que, contrairement aux émotions ordinaires, elle ne produit aucun changement dans le cœur. La raison qu'il en donne^ c*est que ce sentiment, « n'ayant « pas le bien ou le mal pour objet, mais seulement la connaissance « de la chose qu'on admire, il n'a point de rapports avec le cœur « et le sang, desquels dépend tout le bien du corps , mais seule- « ment avec le cerveau où sont les organes des sens qui servent à « cette connaissance, n{!jes Passions de l'âme. Part. ii,art. lxxi.)

Descartes aurait pu généraliser cette observation et s'en servir comme d'un caractère très-propre à distinguer les affections et les émotions qui fonnent nos croyances, des sentiments de l'âme qui tésultent des jugements ou opérations intellectuelles.

M& FOND. I»1A PSTGftOtiOGflB. — PART. ÎL SECT. III,

veut blemer les lois du devoir et de la justice (1). Les émotions sympathiques elles-itlémes, qui sont le fondement de la sociabilité et le premier attribut d'une nature morale, peuvent aller directement contre ces lois, en nous portant tantôt à repousser ou k fuir Tètre qui souffre pour nous délivrer de la peine qu'oacaiMonne sa pi<ésenc8« kaptôt à yecourir, ou d'autres fois à sauver le eoppable malheurepx, et à étr$ ainsi eruel envers les bons par uoé pitié mal entendue pour les méehants«

J^-horapfjô qqi p> ppvp prigfiip«s 4'^çU€H(if qi*e des SQRtifflpnt^ gst PB m9A^\p <l8 fiPPSrfiapw et d'^guJité ^ç cargfiljèpe, I^e§ \^m d^s r4ppprte |P»W §t pbjjplnp qy'j} îjoutiaqt ?^vep l^ ^trcs p'4l»Pt pî^S s«iîçeptil)les d« fijiaï|gem§nt, 1^9 ^gqtiim^iit» qui s y pattaçh^Qt jifarpRj; iqiflu^blfis. II ^prfi«v§ f»m ^tf\ 4Qa changemppt? (}anp §P5 dippo^HiQfls et PP8 huflîfeup, rp^is pps variations n'i^urQ^t aucuns infiliiençt ^^r ^a aoQtdiii^ P3^|érjô|jre q| sw U^ ppiBflippfi qui !a dirigent; ellps seronl; tQi^tes au defjans d§ lui^rrnên^fi et n'aiir ront que sa conscience pour témoin. Aux idées qui constituent la félicité publique et particulière, le ^iep-être ^es jodivi^pSi r^iïîéljioratiQfi gl; U perfefitionnemept de l^espèee, s'allient en lui tous les sen- Jlments grands et générgu^, ^f)^t^^ |fi§ ^ffepfîops bieqveiilantes et Qympatfaiqpes. Ces sentiments étendus sur la grande farriille doqt i| faij parjtie, pç çprtjrpnt

(i.) La yépîé 4^8 sentiments tient beapçpup à la ji^tesge ^çs îdées. (J.-J. Rousseau, Emile.) — Pour empêcher la pitié 'de dégénérer en faibIjBsse. il faut Tét^ndrie sjjir tout le ge^rè humain^ {Idem.)

âErstiMB KBcnnm «^ e&. iv* ftts

jamais des bornes de k JMtice et qe poqireiit dégé« Bélier eB faiblease.

Sous Tempine de$ émotions et des passion^, l^ètro sensible ne s'attache qu'au plaisic aetuel, comnie an soal bien, et repousse la peine présente qui est le seul mal. Soqs Tempire des sentiments, l'être moral voit, dans un bien pvésçnti des maux éloignés repFé* santés pai» des idées qu des souvenirs qui deviennent des prévoyances; et dans un mal actuel, des biens k Tenir, dont l'in[iBginaf;ion lui procure une sovte de jouissance anticipée, flntre ses passions ^t ses sentirr mçnts, il S'élève une lutte 4'^ 1^ vertu sort triomphante. L'impression, ou le plaisir astiiel, est mis en balanoe avec l'idée ot) le souvenir de la ppine qui doit en résulter; ou bien, la privation, le mal du moquent sç cpmpa.fçi Bvçp l'idée du tien à v^nip* De egU? comparaison résulte la préférence accordée au mal apparent actuel sur le plaisir pré^t, C^eUfi P^éféîrence est déterminée par le sentiment, comme le seRtiip€$nt l'est par Ig CQ^par^igoi) ^t^bliQ pR^rp les impressions et les souvenirs. L^aotivité de l'attention rppdaptndéeplys YÎyeven rapprpçtiç, pquf aîngjilîrq, l'objet, et aeoroit le sentiment qui y est associé, au point de le fairo prévaloir sur l'émptloîi préçpnte, qui s'aiT^Iblit fit prend à (»op tour les eouleurs d'un objet éloigné. C'est ainsi que la liberté iporale sp

La sensibilité est essentiellemient limitée ; la yoïflnté, QU h liberté fnpr^Ie, est um foroQ iodéfmia qui peut ô^âccroître en proportion des obstacles. L'actjvHé R'e^t ppiglt, çqvpi'm m T^ 4it, dan§ Ig py/éf^

216 FOND. DE tA. PSYCHOLOGIE. — PART* U. SEGT. UL

ren<îè, pas plus que la volonté n'est dans le désir. On ne préfère qu'après avoir comparé. Or, c'est dans la comparaison qu'est l'activité ; la préférence n'en est que le résultat (1). L'homme sensible préfère nécessairement le meilleur» mais le meilleur n'est reconnu ou jugé tel que par l'être actif qui fait un effort pour le chercher, et qui y arrête volontairement sa pensée. L'inattention et la légèreté de l'esprit sont peut-être les premières causes de l'immoralité ; te défaut d'affections sociales qui fait les grands coupables est plus rare qu'on ne pense.

La liberté morale est placée entre les passions qui s'exaltent par la sensibilité physique, et les sentiments qui s'avivent par la puissance de la volonté,

(i) Charles Bonnet a fait de grands efforts pour concilier le principe d'activité de Tâme avec la sensibilité à laquelle il la subordonne. Ce qu'il dit sur la préférence annonce tout son embarras, fait sentir le défaut de toutes ses analyses et y décèle une sorte de cercle vicieux. »

« Âu moment que la statue a éprouvé la seconde sensation, elle « s'est rappelé la première, elle a préféré Tune à Tautre. — Voum loir est cet acte d'un être sentant ou intelligent , par lequel il « préfère, entre plusieurs manières d'être, celle qui lui procure le a plus de bien ou le moins de mal. — La volonté est donc subor- « donnée à la faculté de sentir ou de connaître. Ce sont les sensa- « tions ou les perceptions qui déterminent l'exercice de la volonté.» {Essai analytique, ch. xii.)

Mais d'où vient que telle sensation lui plaît plus? Est-ce seulement en vertu de la manière d*agir de l'objet sur l'organe ? Alors l'individu ne fait qu'obéir à l'attrait instinctif du besoin ; il ne préfère pas, il n'agit pas, etc. Mais une impression actuelle vive et agréable par elle-même, ou par les dispositions organiques, est comparée à un souvenir, à une idée d'abord faible et languissante; l'activité de l'attention donne à ce souvenir une vivacité égale ou supérieure à l'impression ; le bien éloigné, ainsi représenté avec les couleurs vives du présent, plaît davantage que le bien actuel et, par suite, est préféré. L'activité est donc avant la préférence qui lui est subordonnée^ dans tous les cas où il y a choix, liberté, comparai-

STSTSME perceptif, -CHAP, IV. 217

fixée sur les idées qui peuvent les faire naître. Anéantissez l'uue des deux forces antagonistes, et il n'y a plçs de liberté, parce qu'il n'y a qu'un seul parti, qu'une impulsion ou une détermination unique. L'homme qui suit la loi du devoir par un sentiment de préférence est heureux; celui qui enfreint cette loi sent qu'il eût pu la préférer : il est malheureux. Voilà la sanction des lois morales.

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