‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 3)Chapitre 30 sur 37 · OBJET DE LA SCIENCE. — MÉTHODE · texte numérisé non relu

OBJET DE LA SCIENCE. — MÉTHODE

Tous les philosophes se servent d'un instrument commun, le raisonnement. La divergence des systèmes s'explique bien moins par des erreurs de logique, que par la diversité des points de départ. Si Ton pouvait déterminer le point de départ réel de toute connaissance, la base de la science vraie serait établie.

La philosophie ne doit pas partir d'une notion mais d'un fait. Si elle se place dès l'entrée, en dehors de toute expérience tant interne qu'externe, elle n'a aucune base dans la réalité et ne peut aboutir qu'à des constructions idéales, sans autre valeur, que la valeur purement conventionnelle qui résulte de l'enchaînement régulier de leurs diverses parties. La question fondamentale est donc de déterminer le fait primitif de la connaissance, car c'est de ce fait que la science doit partir (1).

(1) Pour bien entendre la tiiéorie de YEssai^ il importe de remarquer que le primitif dont il est question 'est toujours le primitif dans Tordre de la connaissance, et non le primitif soit dans Foi^ dre du temps, soit dans Tordre de la réalité absolue.

ii02 FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE.

Un fait suppose un sujet qui connaît et un objet connu, et renferme ainsi une dualité. La sensation, avec laquelle s'ideixtifie h statue de Gondillac, est bien un fait pour r^bservAteur, mais n'en est pas un pour la statue, puisque le premier terme, le sujet, fait défaut : la statue ne peut rien connaître aussi longtemps qu'elle n'existe pas pour elle-même.

L'existence personnelle étant la condition nécessaire de toute coanaissance, le mai «st JLe fait vraiment primitif.

U ne faut .pas en «lemander de ^reivre.; is'il piou- "vak être »pr(Mjivé il ne seraàitpas priaiitif. Il im icoinr l^orte aucune représentation extérieure ; te'pst «n SùL de sem intime; mais il joiok d'tine «spëqe éid cleirté paitticvliëne qniii ne ^latseie lien à.dé»r8r.

Le tnùi 9% ^oint à toute impressicm -on miBdîicaition perçue, mais en se distinguant toujours^ elii» «'ikkwtifiant aiiec auovtn des modes itmosôAMRes ;(|u'il (per,QOft Bétemûncri, s'âl mt possible, >sa ,nataii% et n .ocmbliioD pecnumcnte, x^e wDa ^er»i»er iMéMout ^i eODstitue l'jespdt liutiiÛB, ÎBdépeuibnKiiedit <Ae iliaite driuAstaflK^e^MCîAenteUe, ieiBojâ, abstraction &ite«[etG[iit)(»bjiet

SiBiis j'oi'igitie lée tMte oiNasaailmiKas d&>sdé]»8e 4oît obarcher Van^^ des iiotÎMfS wii^B^rsell^s ^t înècedsairœ itdtes f&e la 4ft(lb9ianoe, 4a ^mie^ «ftew L'universalité et la nécl^fi^ité 4e oe^^nMiotid s^}C^ Tjuent déjà par ceta sexrt qtfetteB soirt inséparable^ ïâe fjBxislemce du si^ jp^sant; j»ais xiétte jkIûs- -toiioe «6Mâe4i0t «raie ^ if instriw^, -ks mtionis «t^nt arrivées.

RÊ231MË. ftttS

lemùi, aîvec les notions qm pewent s'y rattacher imméffiatenïeTft, ne e^tfnsti*irè pâfs «ettl, îe ^fnode ^tdttfl de nc/tre existence actuelle, pukqû'fl^'^timt incessafflmenft à des nnpressic^s diverges ^m pP0\4eillient «du dehors. Si, arprès avo» ^dêtermmé I-élément 06inÉ*itutif du sujet isolé, on peut déterminer 'encore ce que feontles impressions ^érparées du Wot, ou à Tétat pur, et noter leur caractère spécifique, on sera remonté en même temps aux vrais principes de laphilosojjhie, et aux facteurs réels dont la nature humaine eût le produit.

les impressions àTétat pur (tout ce qui dans les 'faits âe la nature humaine reconnaît une source autre que le woi) seront désignées par le titre général d'o/- 'fectfôns.

L'idée (le la science se troitve'ainsi dêteuminée; «a tâche ééra accomplie * lt)rsqU'élle aura :

^1* 'Bétcfrminéie mode et les^édndltiows'd'elii^tence ^d\xmôi pur, et rattaché à ce fait^pi^imitîfies notions 'nécessaires, qui constituent Télément permanent 'de notre nature intellectuelle.

$1^ Déterminé ^fa ndture-et ^tescaraëtè^es 'des af^ ^feâtiôns.è^nsfnûi, et expliqué par Ués codbinaisoas iiivéfk^ses'du'wîrotietatte'afieetidns, latétàlité^^^^ tels quils résultent de 'robservation.

Bacôn a xlivrsé'la pâyéhologie en :

^Science del'âmeou tie saisubètàn^e ; ' Science de s^es^ facultés ;

Science de l'objet et de l'emploi de ces mêmes^faéultés.

^I^fdédogte^ testrcmt aftittairenient'les^reèh^fehes

(m FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE,

au troisième de ces titres. Les facultés peuvent être étudiées directement, dans leur nature propre, s'il est vrai qu'elles s'identifient avec le fait primitif donné à la conscience, qu'elles ne soient que ce fait lui-même, considéré dans ses diverses applications, ou les diverses manifestations du mot.

Mais le moi n'est pas Vâme substance. L'âme substance est une notion , ce n'est pas une donnée immédiate de la conscience. Le moi est donné à luimême comme le sujet individuel de toute connaissance; l'âme, terme et objet de la connaissance, en tant qu'existence absolue, ne peut se confondre avec le sujet. Exister pour soi ce n'est pas être une chose en soi.

Pour que l'âme substance fût une donnée immédiate et primitive, il faudrait que dans le fait de conscience, la pensée se rencontrât avec le caractère d'un attribut rapporté à une substance, ce qui n'est pas. Le sens intime manifeste bien une dualité, mais une dualité d'une autre nature que celle de la substance et de l'attribut.

Tout ce que l'individu vérifie en lui-même y est à titre de fait; et la lumière de la consciçnce est la limite de ses assertions certaines. Dès qu'on prend pour objet de ses affirmations le sujet pensant, considéré dans l'absolu, et hors du fait de conscience, ces affirmations n'ont plus de critérium^ et rien ne limite, pour la pensée, le. champ indéfini des hypothèses.

L'objet propre de la psychologie est le second titre de la division de Bacon : l'étude des facultés con-

RË5UMË. AOJ

sidérées en elles-mêmes, telles qu'elles se manifestent immédisrtement au sens intime. Les spéculations a ;?riort sur la nature absolue de Tâme sortent de ses limites; les considérations sur l'objet et l'emploi des facultés y rentrent à titre d'applications.

On entrevoit, en partant de ces bases, un moyen de concilier les systèmes opposés des philosophes. Leur dissentiment principal consiste en ce que les uns veulent que les notions universelles soient tnn^^^, a priori, tandis que les autres prétendent trouver leur origine dans les procédés de l'abstraction et de la généralisation, appliqués à l'observation extérieure.

Il faut accorder aux premiers que ces notions diffèrent absolument des abstractions sensibles réalisées, mais établir, contrairement à leur point de vue, qu'elles ne sont pas innées, puisqu'elles dépendent d'un premier fait, le fait de l'existence personnelle.

Il faut accorder aux seconds que ces notions dépendent de l'expérience, mais d'une expérience intérieure qui diffère absolument de l'observation extérieure et sensible.

La détermination du véritable objet de la science fixe les règles de la méthode.

Le moi se connaît par une vue interne qui s'éclaire elle-même, par un sens supérieur, juge naturel de tous les autres : le sens intime ou la réflexion. Cette connaissance est une connaissance intérieure, une connaissance de fait^ une connaissance subjective, enfin une connaissance immédiate. Les écarts de méthode tiennent à l'oubli d'un ou de plusieurs de ces caractères. Si on nç sait pas appliquer au vrai prin-

m FONDEMENTS IjHh hk PSTGHOLOGDB.

c^edi^ las^îâBGe sou 9em i»péâ^> m le ma^qMc^ çt on ne fait plus que de vames hypotbèsQ».

1 . Hobhea, Gassendi et les philosiaphea de H Q^èm^ école méGonnaisaent presque toD^tes. les conditions sous lesquelles nous est donné le f;%it primitif. Ils nienti en particulier^ la possibilité d'une eonnaisatnce intérieure, n'admettent d'autrei^ idées que d^s images^ Vouloir imaginer le moi est une prétention analogue à pelle d'un aveugle qui voudrait entendre ou toucher les couleurs ; c'est méconnaître absolument Vemploi et les limites de chaque faculté. Dès qa^ la clarté de rimagination est i^ule admise, et la clarté de la réflexion méconnue» la psychologie est impossible.

Ce n'esit qu'en violant toutes le^ règles de la saîne méthode, et en méconnaissant la nature de chaque ordre de connaissances que Ton peut çherqher, dans des jeux de fibres, dans des phénomènes mécaniques ou physiques, qui se représentent aux sens et k l'imagination, l'explication de faits intérieurs qui ne sauraient en aucune manière s'objectiver ou se représenter au dehors.

%. Les philosophes qui, partant de l'absolu, veulent dériver le réel du passible (Leibnitz et Técole Allemande), méconnaissent le caractère de fait de la connaissance pripiitive. Leurs systèn^es peuvent être admirables, par l'encbaînôment rigoureu:)^ des propositions, mais ces systèmes, en raison de leur base, n'ont Jamais qu'une valeur logique et conventionnelle, et peuvent eociduireàdesçouséqueneesquise trouvent en contradiction manifeste avec lea données immédiatement certaines de l'escpérience.

3* Ia subjectivité du iait prinitif est mécomiue par Descartes et paf tcHXS ceux qui considèrent ràoaei substance eomnae uue donnée première de la conscience. Us confondent le mode de connaissance du sujet avec le mode de connaissance de Tobjet» une réalité manifestée à la réflexion avec un principe de raison.

4. Une connaissance immédiate ne peut donner lieu aux procédés de la méthode de Bacon.

Suivant cette méthode» à laquelle les sciences de la nature doivent leurs progrès, on va du particulier au général, et les notions les plus universelles se placent à la fin de la science comme son couroiv nement. Suivant la méthode du sens intime^ au contraire, les notions, rattachées à un fait individuel et primitif prennent place à la base de toute goi>^ naissance.

La philosophie de rexpérience, fidèle à son point de vue, appelle facultés certains titres nominaux, dont le nombre est arbitraire, et qui ne sont que des effets généralisés. On est conduit par là à identifier sous le même terme, des faits absolument hétérogènes, à nommer également association des idées des agrégations spontanées et passives d'images, et des chaînes régulières de pensées, fruit de l'activité de rintelligence, à appeler abstractions tantôt des idées générales collectives, tantôt des notions simples individuelles, etc. La philosophie du sens intime, au contraire, détermine les facultés comme des puissances réelles, connues immédiatement en elles-mêmes, et non dans les résultats de leur exercice seulement.

/k08 FONDEBUSNTS DE U PSYCHOLOGIE.

Le sens intime est l'instrument unique de la psy-chologie pure^ ou d'une étude bornée au fait primitif, et à tout ce qui s'y rattache exclusivement. Mais la psychologie mixte qui étudie la nature humaine dans la totalité de ses modes doit tenir compte de l'élément des affections ou impressions organiques.

Les affections peuvent être étudiées dans l'organisation, et le jeu des instruments sensitifs et moteurs qui concourent à leur production.

La physiologie peut donc intervenir dans l'étude complète de l'homme, mais il importe d'en limiter l'emploi aux faits particuliers qui sont de son ressort et de ne jamais confondre les résultats de cette étude extérieure avec les données internes de la réflexion.

Le Nosce te ipsum est un précepte d'application difficile, car nous sommes incessamment attirés hors de nous-mêmes, mais l'avenir de la science dépend de sa stricte observation.

Lorsque le mot, fait primitif, principe générateur de la connaissance, aura été défini dans ses éléments, et distingué de toutes les combinaisons dont il fait partie, l'élément extérieur et objectif de toutes nos perceptions et modifications sera pareillement déterminé. La science, au lieu de rouler sur de vaines abstractions, possédera les éléments réels de notre nature et subira une transformation analogue à celle qu'amena pour la chimie la découverte de Lavoisier.

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