XXXII ŒUVRES DE M. DE BIRAN
ces faits, à Taide d'un signe commun avec Tattention, la mémoire et la volonté, prises au sens des idéologues? on retrouve tout dans la sensation, parce qu'on y fait tout rentrer d'une manière subreptice. La sensation qui renfermerait ainsi tout l'homme ne serait plus un fait, mais une abstraction purement conventionnelle, et dont nulle théorie réelle ne saurait sortir.
Il suffirait d'ailleurs d'observer que l'âme qui de^ vient ses sensations ne saurait, en raison de cette hypothèse même, donner lieu à aucune décomposition. Pour décomposer il faut être en présence de deux éléments pour le moins. S'il y a dans la connaissance une part interne et une part externe; si le sujet est reconnaissable et distinct de l'objet; s'il existe une idéologie subjective, dans laquelle l'être pensant se manifeste à lui-même, indépendamment des éléments extérieurs et objectifs de sa pensée; alors on pourra décomposer le fait double de la connaissance, mettant d'un côté ce qui constitue le sujet, de l'autre ce qui lui vient du dehors. Mais comment décomposer, encore une fois, si l'âme devient ses modifications, si le sujet et l'objet s'identifient dans le fait unique de la sensation?<( La question est « fondamentale : il faut savoir s'il y a une conscience « réfléchie de nos actes, distincte de la connaissance a des modifications et des idées quelconques, dont « l'analyse et la classification font l'objet de l'idéo- « logie. »
Pour bien entendre l'impuissance de décomposer la pensée dans laquelle se trouve l'école de Condillac,
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. xxuil
il est nécessaire d'étudier cette école dans ses ori^ gines et de remonter à Bacon.
Dans sa classification universelle des sciences. Bacon divise la doctrine de l'âme en trois parties : doctrine de la substance de Tâme, — doctrine de ses facultés, — doctrine de l'usage et de l'objet de ses facultés. Une science de la substance de l'âme, ou simplement de ses facultés étudiées indépendamment de leurs produits, ne saurait être que le résultat d'une connaissance intérieure dans laquelle l'âme se replierait sur elle-même. Mais ce mode de connaissance est absolument proscrit par Bacon. Bacon, tout à la méthode des physiciens, ne connaît d'autre science que celle qui va des phénomènes à leurs lois, des faits à leurs causes physiques qui ne sont que les titres nominaux de ces faits généralisés. Une science de cette espèce ne saurait remonter au delà de la manifestation des facultés; les facultés en elles-mêmes, la substance de l'âme à plus forte raison, lui échappent. Aussi, le restaurateur des sciences naturelles, fidèle à son point de vue général, se borne en fait à la troisième division de son tableau, et ne connaît de science réelle de l'âme que celle des produits extérieurs dans lesquels se manifestent l'usage et l'objet de ses facultés.
Locke pareillement, ne voit dans l'étude de l'esprit humain que des faits à classer, des phénomènes à ramener à leurs lois, selon la méthode des physiciens. Il admet, à la vérité, dans la connaissance des éléments divers et se rapportant à deux sources distinctes, les idées de sensation et les idées de ré-
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flexion. M&Ib Vïdée de seruiation, telle que Locke U considère, provient tout entière de l'action deB objeti extérieurs, est simple et ne se prête à aucune déi^ompositioq réelle. Le sujet est censé compris dam U sensation primitive, il n'a pas d'activité propre ; il ne joue aucun rôle à Torigine première de tout savoir. La réflexion qui travaille sur des matériaux donnés n*a qu'une part subordonnée, secondaire, et qui va bientôt disparaître. La connaissance ne pou^vant être analysée dans sa source même, l'entende^ ment n'ofire à Tobservation que des phénomènes ii coordonner. Lep facultés, dont on n'a pas reconnu l'activité propre dans les premiers faits intellectuels, ne sont plus que les titres nominaux de certains ef-^ fets. Tout se borpe à classer les idées, ce qui est le point de vue propre de l'idéologie.
Condillac part des idées de Locke, dont il achève le système en le simplifiant. La réflexion n'avait qu'une part subordonnée dans les analyses du philosophe anglais; elle est entièrement supprin^ée dans le système du philosophe français. Condillac observe avec sagacité l'influence des signes sur la pensée. Partant de cette observation réelle, il déplace l'analyse, la transportant de la pensée ellemême aux signes qui la manifestent après avoir concouru à sa production. L'art de penser se confond dès lors avec l'art de parler, et l'idéologie se transforme en grammaire générale.
C'est ainsi que l'étude de l'esprit humain, s'éloignant toujours plu^ des sources réelles et des causes efliciçntes des produits intellectuels, se porte tou-
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jours plus au dehors et n'envisage plus les phéno^ mènes de la pensée que dans leur manifestation extérieure* Un pas reste encore à faire dans cette voie. Les faits intellectuels ont des conditions physiologiques que détermine Tétude du corps organisé et vi*vant, A la vérité, l'idéologie, lorsqu'elle demeure conséquente à ses principes, n'ouvre aucune voie pour sortir des modifications internes et atteindre une réalité extérieure. Mais elle admet, par hypothèse ou par inconséquence, la réalité des conditions organiques de la pensée, et porte l'analyse sur ces conditions qui se manifestent à l'observation sensible. L'objet de la science de l'homme devient par une transformation dernière, le jeu des organes qui concourent à produire la sensation. De l'étude des signes on passe à l'étude des appareils des sens et du système nerveux. Tout s'objective alors, tout se ramène à des représentations claires ; la voie est ouverte à une décomposition réelle, qui est celle des anatomistes. Mais alors aussi l'objet même de la science de l'esprit humain se trouve supprimé. Il n'y a plus d'étude spéciale de l'homme distincte de l'étude générale des êtres organisés et vivants.
Voilà comment, par une suite de dégénérations successives, la méthode de Bacon substitue à l'ana^ lyse des facultés : l'idéologie, — la grammaire gêné* raie, — la physiologie. La science propre de l'esprit humain s'évanouit, et l'on voit surgir à la place : la classification de ses produits, ~ Tétude des signes de ses manifestations, — l'étude des conditions organiques de son exercice. Et pourquoi ces transfor^
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mations étranges d'une étude dont les droits se manifestent pourtant si clairement à la conscience? Parce qu'aucune part n'a été faite à l'esprit humain lui-même , au sujets dans l'origine première de la connaissance. C'est une omission au début; et, à la fin du système déroulé dans toutes ses conséquences, cette omission se retrouve sous la forme d'une négation absolue.
Pour décomposer véritablement la pernsée, pour jeter les bases réelles d'une analyse de l'entendement, il faudrait sortir des abstractions conventionnelles et stériles dans lesquelles s'égare trop souvent la philosophie; il faudrait atteindre, en fait et séparément, les facultés élémentaires qui concourent à la production de la pensée, et dont le programme de l'Institut reconnaît l'existence. Il n'y a de décomposition possible que si la pensée n'est pas un fait simple, comme la sensation de Condillac, mais un composé résultant de facultés diverses. Peur entrer dans cette voie, il faut avant tout être fixé sur la valeur du terme faculté.
Que sont les facultés? Dans le premier sens que ce mot présente à l'esprit, ce sont des causes , des forces productives. Ce sens du mot répond à un témoignage très-clair et très-positif de la conscience, qui nous assure qu'il est en nous une puissance d'agir qui se manifeste à elle-même, et dont les résultats extérieurs de notre activité sont le produit. Voilà le sens psychologique du mot. Mais ce mot a un autre sens, celui qu'y attachent les physiciens et les physiologistes fidèles à la méthode de Bacon. Pour eux