‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 4)Chapitre 14 sur 63 · UNTBODUCTION DE L'ÉDITEUR. XXXVII · texte numérisé non relu

UNTBODUCTION DE L'ÉDITEUR. XXXVII

une faculté est simplement le titre d'une classe de faits, et n'emporte nulle idée de force ou de cause, nul retour au sentiment intérieur d'une puissance. Ainsi la sensibilité et la motilité sont des facultés reconnues par les naturalistes aux corps vivants qui font Tobjetde leur étude. Que veulent-ils dire par ces termes? Ceci seulement : c'est que les corps vivants soumis à certaines excitations observables, manifestent des mouvements de réaction observables aussi. Le tout se produit au dehors et s'offre à la vue du spectateur. La faculté n'est ici que le titre d'une classe de faits qui ne supposent aucune intervention des données propres de la conscience. Mais cette notion de la faculté ne peut remplacer l'autre, la notion interne et psychologique. La sensibilité et la motilité demeurent autre chose pour nous que l'excitation d'un nerf et les mouvements de réaction qui en résultent, car nous savons d'une science interne et certaine qui n'emprunte rien à l'observation du dehors, ce que c'est que sentir et mouvoir. En vain bannit-on de la théorie cette idée de la faculté telle qu'elle se révèle à la conscience, elle n'en demeure pas moins présente à Tesprit du savant. Aussi voiton que, dans l'école de Bacon et de Locke, où l'idée d'une cause réelle, individuelle, n'a aucune base, cette idée s'impose sans cesse à la pensée des philosophes sans qu'ils s'en doutent, et vient continuellement se mêler d'une façon indue à l'exposition de leurs doctrines.

Le terme faculté a donc deux sens bien distincts. Au sens psychologique il exprime une puissance

xjumil CEUVRES DE M. DE BIRABL

réelle; au sens des physiologistes il exprime une classe de phénomènes. On comprend combien serait grave la confusion dans laquelle on tomberait, en ne séparant pas nettement des idées aussi dissemblables. L'essentiel est de distinguer dans la science ce qui est distinct dans la nature des choses, et de chercher pour l'étude et la décomposition de la pensée, une méthode qui préserve de la confusion. Or, les objets externes de nos idées, — l'organisme par le moyen duquel nous sommes mis en rapport avec la nature, — les sensations qui nous modifient, — enfin l'intelligence en elle-même sont des objets parfaitement distincts. Prétendre les rapporter tous à un mode unique de connaissance, comme on le fait dans la théorie de la sensation transformée, c'est ruiner d'avance toutes les bases d'une analyse vraie et sérieuse.

Nous avons dit où conduit, en psychologie, la méthode de Bacon, qui est celle des physiciens. La méthode véritable pour l'étude de la nature humaine se ramène aux règles suivantes : a Appliquer les sens <i externes et l'imagination aux objets de nos idées ; <( l'observation physiologique à la connaissance des « instruments qui concourent à les produire ou à les « transmettre ; le sentiment immédiat aux affections <( passives qui naissent du jeu de ces instruments, « la réflexion seule aux formes constitutives de la « pensée. )^

L'exposé qu'on vient de lire renferme quelquesunes des idées fondamentales du Mémoire sur la dé^ cwnpoiitUm de la pensée^ celtes qui portèrent M. de

INTRODUCTION DE L'ÉDiT&UI\. xxxix

Biran à rompre ouYertement et d'une manière consciente avec Técole des idéologues. Cette rupture qui éclate sur le terrain de la méthode principalement^ manifeste immédiatement ses conséquences dans les appréciations historiques de Tauteur. Il ne parle qu'avec égards de ses anciens inaitres; mais sa lutte contre Condillac est une lutte déclarée, elle remonte jusqu'à Bacon; Descartes est remis à sa place légitime. Si Locke est encore appelé « le plds sagepeut- ^ être des philosophes >>» Leibnitz est nomn>é « le « génie le plus étonnant peut-être de tous les gé- « niesj^ ; enfin Kant et même Ficbte et Schelling sont cités avec estime comme <^ des esprits profonds^ « mais peut-être trop téméraires. » A peine l'idéologue affranchi a-t-il conquis sa pleine indépendance , que son horizoA s'ouvre de tous les côtés ; il a complètement brisé les chaînes dont la tradition étroite de Técole sensualiste semblait un instant l'avoir enveloppé.

Une fois en possession de sa propre pensée, M^ de Biran revient à la distinction établie dans \e Mémoire sur l'habitude^ entre les impressions passives de la sensibilité et l'activité motrice. Il y a, dans la vie totale de l'homme, deux vies essentiellement diverses. L'une est composée de modes de vitalité simple, c'est-à-dire d'impressions reçues par les organes et de réactions spontanées de ces organes, le tout sans conscience. L'autre est caractérisée par la présence du mai, puissance active qui se possède et se connaît. La vie inconsciente se joint à la vie du moi, roaij) sans qu'il y ait de rime à l'autre aucune trans-

XL OEUVRES m M. DE B[RAN.

formation. L'auteur déduit librement les conséquences de cette vue fondamentale, et dans une réfutation longue et développée du Traité des sensations j il distingue soigneusement tout ce que l'école sen* sualiste avait confondu : l'imagination passive et la mémoire volontaire, le désir et la volonté; les idées générales abstraites des sensations qui procèdent An dehors, et les idées simples de la réflexion que Tàme ne puise qu'en elle-même. Il prouve que la réflexion est la condition de l'institution des signes, et non les signes la condition de la réflexion ; que le raisonnement nous met en possession de vérités nouvelles, et n'est pas une série d'identités. En un mot, il suit la théorie de Condillac dans toutes ses ramifications, pour contester ses conséquences aussi bien que ses prémisses, ses détails aussi bien que ses principes généraux.

Le contenu du Mémoire sur la décomposition de la pensée^ se reproduisant tout entier dans les productions subséquentes de l'auteur, il n'y a pas lieu à entrer ici dans l'analyse détaillée de cet écrit. Il suffisait de bien marquer sa place, de préciser sa signification historique. Or, cette signification n'est pas douteuse : c'est la rupture positive avec l'école idéologique. Il est, toutefois, dans le mode de cette rupture un fait trop caractéristique pour être passé sous silence, et qui ne ressort pas suffisamment de ce qui précède.

M. deBiran parle dans ses règles de méthode, des formes constitutives de la pensée; il étudie la nature du raisonnement ; il s'avance même sur le terrain

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. XLl

de la métaphysique proprement dite, jusqu'à affirmer quelque part l'identité de la substance et de la force. Il semble qu'il a reconnu la place et l'importance de Tordre rationnel proprement dit, et qu'il le constate explicitement. En fait, il n'en est pas ainsi. Les vues de cet ordre sont bien à la vérité dans l'ouvrage^ mais l'auteur n'en a pas conscience. Il se borne à réclamer une place pour la motilité volontaire qui résume à ses yeux toutes les focultés actives. Ce qu'il a reconnu, ce qu'il a proclamé, ce qui l'a décidé à abandonner ses anciens maîtres, c'est le fait que l'homme se sent actif, et que le témoignage intérieur de la conscience révélant cette activité, est d'une nature tout à fait hétérogène aux représentations externes et aux sensations. Mais l'activité est un fait; ce que la conscience révèle, ce sont des faits manifestés au sens intérieur. M. de Biran ne voit pas au delà. Il ne voit pas qu'au delà des faits, tant du dedans que du dehors, il y a des idées ; au delà de Texpérience, la raison. S'il fait appel à ces vérités, c'est en quelque sorte sans le savoir, c'est certainement sans se rendre compte de la portée de cet appel. Par le résultat d'une illusion singulière, la conscience de l'effort, du vouloir, se transforme à ses yeux en intelligence. L'effort est un : voilà l'idée d'unité; le moi est cause : voilà le principe de causalité. Il ne se doute pas qu'avoir montré dans un fait l'exemple d'une idée ou l'application d'un principe, ce n'est point avoir expliqué le caractère général de l'idée ou le caractère nécessaire du principe. On s'étonnerait de cette illusion au delà des bornes

XLU CBUVRES DE M. DE mftÀN.

légitimes, on aurait même quelque difficulté à la comprendre si on oubliait le point de départ de Fauteur. Locke avait habitué la philosophie à méconnaître les caractères propres des idées de la raison, en les ramenant aux données de Texpérieticey par des procédés qu'on avait admis sans en examiner la va-* leur. Gondillac avait amené son école à faire tout sortir de la sensation transformée. M. de Biran pro*^ teste contre la transformation de la sensation en yen lonté, des phénomènes passifs en puissances actives. 11 ne s'aperçoit pas qu'il opère une métamorphose non moins étrange, lorsqu'il ne fait de l'intelligence qu'une face particulière de la volonté. C'est en obéissant encore aux habitudes de la philosophie qu'il combattait, qu'il méconnaît la différence profonde entre deux faits dont la confusion choquante pour le sens commun ne peut résulter que d'une mauvaise culture scientifique.

Il ne conteste donc pas l'adage : Nihil est in intél^ teciu quod non prius fuerit in sensu; loin de là il l'arc-» ceptepour son compte et le soutient. L'erreur des sensualistes est de méconnaître les faits intérieurs ; mais toute donnée réelle est, à ses yeux^ fait et acte. La science n'a nul compte à tenir d'idées innées, de virtualités, de formes pures qui ne peuvent être que des abstractions réalisées par des signes. L'homme s'explique tout entier par ces deux seuls éléments : sentir et agir. « Sentir et agir ; avoi^ conscience des <i modifications passives ; apercevoir ses actes dans <e leur propre détermination, ou percevoir simple- 4( ment leà résultats, et cela toujours dans un exer-»

INTRODUCTION DK L'ÉDITEUR. XUli

« cice actuel et positif de certains instruments or- « ganiques, soumis directement ou indirectement à a une puissance de vouloir, tnoi , laquelle n'est 4( point constituée elle-même dans sa propre réflexion, <( hors de cet exercice... Voilà, je crois, des facultés « bien distinctes, auigeneris, mais yoilà tout. Telles ^ sont, du moins, les bornes de ma vue. )>

Si ces paroles ne semblent pas assez décisives, on trouve ailleurs la déclaration formelle que la distinction établie entre l'entendement et la volonté, est une distinction illusoire. La seule chose dont M. de Biran se rend compte, c'est donc bien qu'il a rétabli dans la science un feit méconnu par l'école sensualiste : le fait de l'activité de l'âme. Il parle des formes constitutives de la pensée, de la part de l'esprit humain dans la connaissance ; mais il interprète ses assertions dans un sens tel qu'elles n'affirment rien de plus que la conscience de l'activité même. L'ordre rationnel proprement dit reste couvert d'un voile à ses yeux.

Il y avait au fond d'une telle philosophie une contradiction qui ne pouvait subsister. D'une part, les faits de l'intelligence et de la raison étaient clairement mentionnés; de l'autre, ils recevaient une explication qui les dénaturait complètement. Le travail sur la décomposition de la pensée nous offre donc, à un degré supérieur de développement, le même spectacle que le Mémoire sur [habitude : l'exposition d'une théorie renfermant des germes étrangers, et qui la dépassent visiblement. Mais les germes d'avenir, contenus dan» le Mémoire sur FhaMuée,

iLiv OEUVRES DE M. DE BUVAK.

s'étaient épanouis sans retard. Des années devaient passer avant qu'il en fût de même pour les germes d'une autre nature, qu'enfermait le Mémoire sur lu décomposition de la pensée. Ils devaient toutefois s'épanouir un jour; on le verra parla suite.

11 y a donc une lacune très-saillante dans l'écrit qui nous occupe ; mais cette lacune, par cela même qu'elle est saillante, offre un intérêt particulier. Elle prouve combien M. de Biran avait peu subi l'influence des grands maîtres de l'école spiritualiste, de Descartes, de Leibnitz,*même alors qu'il commençait à leur rendre justice; elle met dans tout son jour le caractère spontané^de son développement. « Le premier mérite de cette doctrine, dit « M. Cousin, est son incontestable originalité. De « tous mes maîtres de France, M. de Biran, s'il n'est <( pas le plus grand peut-être, est assurément le plus <( original. M. Laromiguière, tout en modifiant Con- « dillac sur quelques points, le continue. M. Royer- « Collard vient de la philosophie écossaise qu'avec « la vigueur et la puissance naturelle de sa raison « il eût infailliblement surpassée, s'il eût suivi des « travaux qui ne sont pas la partie la moins solide de « sa gloire. Pour moi, je viens à la fois et de la phi- « losophie écossaise et de la philosophie allemande. « M. de Biran seul ne vient que de lui-même et de « ses propres méditations.

« Disciple de la philosophie de son temps, engagé « dans la célèbre société d'Auteuil, produit par elle « dans le monde et dans les affaires, après avoir « débuté sous ses auspices par un succès brillant

INTRODUCTION DE L*ÉDITEUR. xlt

«en philosophie, il s'en écarte peu à peu sans <i aucune influence étrangère ; de jour en jour il « s'en sépare davantage, et il arrive enfin à une « doctrine diamétralement opposée à celle à laquelle «il avait dû ses premiers succès.... Quelle lumière « lui était venue, et de quel côté de l'horizon philo- « sophique ? Elle n'avait pu lui venir ni de l'Ecosse « ni de l'Allemagne ; il ne savait ni l'anglais ni l'al- « lemand. Nul homme, nul écrit contemporain n'a- « vait pu modifier sa propre pensée; elle s'était mo- « difiée elle-même par sa propre sagacité (1). »

Ces réflexions, qui franchiraient les limites d'une stricte exactitude si on les appliquait à toute la carrière philosophique de M. de Biran, demeurent l'expression de la vérité, lorsqu'on en borne l'application au Mémoire sur la décomposition de la pensée et aux écrits qui suivirent immédiatement. La rédaction de ce mémoire était déjà fort avancée, lorsque l'histoire de la philosophie de M. de Gérando lui révéla le nom et les travaux des philosophes allemands, dont il fit mention dans son écrit. On a vu déjà que les œuvres de Descartes et de Leibnitz, dont il avait pris quelque connaissance, n'avaient pas réussi à lui faire comprendre la nature du problème relatif aux idées de la raison. Plus tard sans doute il étendit un peu sa science des systèmes métaphysiques ; mais son érudition fut toujours bornée. L'étude de ses manuscrits prouve qu'il avait arrêté

(i) Œuvres philosophiques de M. de Biran^ tome iv, préface de l'éditeur, pages vi et vu.

XLVi OS0YRE8 11, DB WRA».

toutes les bases de sa théorie sur la différence des idées générales et des idées de réflexion, lorsqu'un article de VEncyclopédie lui apprit que cette ques« tion, longuement débattue au moyen-âge « avait divisé en deux camps les réalistes et les nominaux. Ampère, dans une lettre de 4812, lui conseille d'étu-^ dier un peu la doctrine de Kant, et, le croirait-on? de lire VEsmï de Locke, avant de mettre la dernière main à Touvrage qu'il songeait alors à publier,

M. de Biran, du reste, nous a livré lui-même le secret du peu d'influence que la lecture des pensées d'autrui avait sur son esprit.

« Si je lis passivement, écrit-il quelque part, je ne « puis rien retenir. Si je lis quelque chose qui mette <( en jeu mes facultés méditatives, mes méditations « et mes idées propres se croisent souvent avec « celles de l'auteur, en sorte que je tire très-peu de « proflt de mes lectures sous le rapport de la mé^ « moire. Je n'y cherche guère que des occasions ou « des excitants pour penser par moi-même. » Penser par soi-même, ce fut toujours sa devise. Il subit sans doute cette action du milieu intellectuel à laquelle nul n'échappe, et que Descartes se flattait vainement d'avoir détruite dans son esprit; il aborda, en avançant, des vérités que la tradition seule conserve et propose aux intelligences ; mais il eut toujours besoin d'être porté par la marche intérieure de sa pensée à la rencontre des idées qu'il reçut du dehors ; il n'accepta jamais de solutions qu'aux problèmes qui s'étaient présentés sur la route de son propre développement. La spontanéité est un des

INnomiGTIOM M LtDmUR. XLfU

cartotàraA les pIuB marqués de son œurre tout entière.

Ca développement spontané se recommande en-^ core à l'attention par un autre caractère : il est renfermé dans le domaine de la recherche philosophique pure ; il est libre de toute influence étrangère à la sciance proprement dite. M. de Biran avait des opinions politiques très-prononcées; il était royaliste pur et royaliste fervent ; mais ses spéculations métaphysiques ne furent jamais subordonnées, à aucun degré, aux intérêts de son parti. On le voit bien, vers la fin de sa vie, chercher à établir quelques analogies entre ses théories de métaphysicien et ses vues d'homme d'État, et proscrire le gouvernement popu^ laire comme représentant dans l'ordre social ce qu'est dans l'ordre psychologique, la suprématie des passions et des instincts sur la raison. Mais ce ne fut là, chez lui, qu'un mouvement fugitif de la pensée, et ces vues ne paraissent qu'à une époque où ses doctrines anti-'Sensualistes étaient parfaitement arrêtées. À l'époque où il rompait avec l'école de Con^ dillac, il ne se doutait en aucune façon que ses études solitaires pussent rien avoir de commun avec les luttes orageuses des partis. Jamais la science n'a été plus désintéressée. A. l'époque même où il fut jeté dans le tourbillon des affaires et de la vie de Paris, M. de Biran, en présence de ses manuscrits et l'œil fixé sur les faits intérieurs de l'âme, était isolé du monde extérieur, de ses intérêts et de ses passions, autant que pouvait l'être Deseartes dans sa solitude de Qollanda.

Est-il besoin d'ajouter que la préoccupation na«*

XLYiii CBUTRES DE ML DE BIRAN.

tionale n'eut pas plus d'action sur sa vie de penseur que la préoccupation politique? La remarque serait oiseuse, et ne s'offrirait même pas à l'esprit, si nous n'avions vu des philosophes arborer fièrement la cocarde de leur pays, et déclarer qu'ils aspiraient à fonder une philosophie nationale. Étrange association d'idées I Qu'est-ce que chercher une philosophie française ou allemande, sinon chercher sciemment une vérité qui ne soit pas tout à fait vraie? Tout respectable qu'il soit, le patriotisme a des limites qu'il ne doit pas dépasser ; il ne sera jamais qu'un intrus dans le domaine de la philosophie. M. de Biran était trop sérieusement occupé de son objet pour qu'il y eût là une tentation pour sa pensée. Aussi sa théorie de l'homme était faite pour être également appréciée par les métaphysiciens de tous les pays; elle ne tarda pas à l'être.

11 s'était fait connaître à la France; une question posée par TÂcadémie de Berlin vint bientôt lui fournir l'occasion de se faire connaître à l'étranger. Son Mémoire sur la décomposition de la pensée lui parut renfermer la réponse à la question posée par l'Académie étrangère. Il se borna à remanier cet écrit en un petit nombre de jours. L'Académie de Berlin couronna le travail d'un disciple de Schelling; elle accorda le second rang à M. de Biran; mais, par une exception formelle, et en contradiction avec son règlement, elle voulut qu'une médaille fût offerte au philosophe français. M. Ancillon lui adressa, à cette occasion, une lettre qui mérite d'être mise sous les yeux du lecteur. La voici :

INTRODUCTION DE LIfeDITEUR. Xhtt

« Le mémoire que vous avez envoyé à TAcadémie <i méritait, selon moi, d'être couronné; il n'a eu que <( la seconde place et méritait la première. Je me a suis félicité d'être un de vos juges, puisque j'ai « pu vous admirer avant le public, et exprimer hau- «tement mon admiration. Vous jugerez du travail « de votre trop heureux rival. Le mémoire de 4( M. Suabedissen lui fait beaucoup d'honneur; il « porte l'empreinte de la méditation, et le style en « est simple, précis et lumineux. Mais, au fond, ce a n'est qu'un exposé clair, complet, de la philosophie <( qu'on appelle à tort, en Allemagne, la philosophie « de la nature, du système de Schelling; il était <( facile pour un Allemand de faire ce mémoire. « Dans le vôtre, au contraire, il y a une marche « neuve et originale. Vous cherchez à résoudre la « question par la voie de l'analyse, et cette analyse « est aussi ingénieuse que profonde. Vous vous en- « gagez courageusement dans le labyrinthe du moi, « avec le fil conducteur d'un esprit supérieur ; vous a vous placez dans le point central, et de là vous « en tracez, d'une manière ferme, les sinuosités, « et vous en signalez les issues. En général, ce mé- « moire rappelle les beaux temps de la philosophie « française, les temps des Descartes et des Male- « branche. Voyez, je vous prie. Monsieur, dans ce <( que j'ai l'honneur de vous dire, l'expression faible « mais fidèle de mes sentiments ; de vains complice ments seraient également indignes de la vérité, de « vous et de moi.

« Quand votre excellent ouvrage aura paru et que

h annmn M M. M muui»

4 jd pouitai le relire, je prendrai la liberté de tous t^ exposer quelques doutes et quelques objectiODii, « ayëc autant de flhanchisë que j'en Inets à vous prè- 4( senter mon admiration. Quand ôti cherche sincè«- « rement la yérité, d'est ^'accorder que de se c^toh 4 battre.

« Ce qui surtout kn'étonne et me réjouit^ c'est que 4( TOUS ne partagez pas la itianière de pensel* de la 4( plupart de vos compatriotes qui, depuis Gondillae, « ne veulent voir d'autres sources de nos coniiaië^ 4 sanceis que l'expérience, ne placent cette expérience 4i que daiis les sensatiotls, et s'imaginent qu'eti atià^ <( lysant le langage, ils résoudront le problème gêné- 4i rateur. L'analyàe du langage peut répandre du 4( jour sur le développement de nos facultés et sut* la 4( nature de nos ^représentations, mais elle ne pourra «jamais nous servir à découvrir l'origine de nos <( idées. C'est daUsle sens intime^ dahs là conscience «du moi, qu'il faut aller chercher cette source, <i plus cachée que celle du Nil ; et quand oïl y pro- <i cède comme vous, on peut se promettre autant et <( plus.de succès que Bruce. »

M. Ancillon* comme on le voit, n'est pas seulement frappé de la valeur prople de l'œuvre de H. de Biran et de l'originalité de sa pensée; il salue dans cette œuvre le premier indice d'un mouvement ilouveau dans lé sein de la philosophie française; l'affranchissement de l'école de Condillàc, et la restauration des grandes traditions dUxvit® siècle; C'est sur ce point particulièrement que je voulais attirer TaUention du lecteur.

INTReOUOnON DB L^iDITfiUil. u

Il ne faut pas seulement accorder à M. de Biran le mérite de vues scientifiques personnelles et spontanées, on doit reconnattre encore sa priorité dans le mouvement des esprits qui a produit la philosophie iVançaise contemporaine.

La réaction contre les tendances du XYiii*^ siècle n'favàit pas attendu, sans doute, pour se manifester le résultât de ses méditations. Cette réaction, toujours en gerine dfans les besoins des âmes , dans les inté* rets de la société et dans les croyances chrétiennes^ n'avait jamais cessé d'avoir quelques représentants « et venait de trouver, en dernier lieu, des représentants illustres. Avant le Mémoire sur la décompoéption de la pensée, MM. de Bohald et Ballanbhe avaient commencé leurs publications; Tabbé Frayssinous avait entrepris ses conférences de Notre-Dame, \e Génie du Christianisme avait ouvert aux imaginations un monde nouveau; Saint-Martin, après avoir soutenu {publiquement dans les conférences des écoles normales, qu'il y a dans l'homme un organe d'intelligence distinct de la sensibilité, avait donné au public quelques-uns de ses opuscules. Bien des voix avaient donc fait entendre des paroles qui présageaient et pi*épàraient un avenir autre que celui queGàratet Destutt de Traby assignaient à la pensée humaine. Mais ces réactions très-positives contre les tendances des encyclopédistes et des idéologues ne se produisaient pas en général sur le terrain, et avec les formes propres de là science ; elles revêtaient plutôt un caractère littéraire, politique ou religieux; Dans le mouvement spécialement philosophique, M. de Biran est

LU CEUVRES DE M. DE BIRM.

le premier. C'est en 1805 qu'il s'éloigne franchement de Técole de Condillac; c'est en 1811 seulement que Laromiguière entreprend de modifier les doctrines de cette école, et que la grave parole de Royer-Collard leur oppose les théories du réformateur de la philosophie écossaise. Cette date de 1 81 1 est importante, parce qu'elle fixe le moment où des tendances nouvelles se font jour avec éclat à la Sorbonne, et inaugurent une ère nouvelle dans l'enseignement de la métaphysique en France; mais le penseur solitaire avait pris les devants. C'est cette priorité dans le mouvement des idées qu'on avait observée à Berlin, et c'est pour ce motif aussi que Royer-Collard pouvait dire du métaphysicien admiré par M. Ancillon , cette parole que l'histoire a enregistrée : « Il est notre maître à tous. »

Confiné à cette époque dans la solitude de son département , M. de Biran ne pouvait avoir avec les chefs du mouvement intellectuel de la France, que quelques rapports de correspondance. Il chercha toutefois à exercer, autour de lui, la faible action philosophique que lui permettaient les circonstances. Il rédigea, pour une société qu'il avait fondée à Bergerac, trois écrits : l'un, sur les perceptions obscures du système de Leibnitz, l'autre, sur la doctrine de Gall, le troisième, sur les phénomènes du sommeil.

En 1811, il adressa à la Société royale de Copenhague, un Mémoire sur les rapports du physique et du moral, qui obtint le prix proposé par ce corps savant. Ces divers travaux renfermaient moins les

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