‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 4)Chapitre 19 sur 63 · INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. LXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. LXIX

les opérations de Tentendement et les actes de la volonté, confondait les phénomènes les plus divers, et, par cette confusion même, opérée au profit de Tâme, appelait et facilitait une réaction devant tout confondre au profit du corps; le symbolisme de Bonnet qui, traduisant les phénomènes intérieurs en jeu de fibres, trompe facilement la pensée en lui faisant indûment franchir l'abîme qui sépare le monde intérieur des représentations objectives ; enfin la Phrénologie de Gall qui, en tant que science purement expérimentale de la correspondance de l'âme et du corps, ne peut être jugée que par l'expérience, mais qui s'égare jusqu'à l'absurdité, lorsqu'elle prétend remplacer et annuler la psychologie, oubliant que la classification des facultés n'est pas écrite sur les protubérances du crâne, et que le phrénologue ne peut que chercher les signes extérieurs de faits que la conscience seule révèle, et que l'observation intérieure seule peut classer.

Ces vues incomplètes ou fausses étant écartées, M. de Biran établit sa propre doctrine. Il y a dans l'homme, deux vies bien distinctes. La vie organique et la vie animale distinguées par Bichat, se ramènent à une seule, quant aux rapports du corps et de l'âme, et constituent le physique , élément inconscient et fatal de notre nature. Les phénomènes intérieurs auxquels le moi préside, constituent le morale domaine de la liberté, sphère de l'intelligence qui se sait, et de la volonté qui se possède. La séparation de ces éléments, quant à leur nature, est absolue. Mais la vie passive persistant au sein du dévelop-

U^iy ŒUVRES DE M. M PRVAN.

égal» claQ$ ses formes et dans ses catégories^ des idées générales et des notions réflexives.

C'est ainsi que la philosophie a j^norûbstrait trop, et dépassant le fait primitif dans son analyse, arrive à s'enlever toute base de fait et tout moyen d'obser* vation. Elle place le possible avant le réel, elle prend son point de départ dans des concepts qui ne sont plus la représentation des faits. Aussi, dans ses développements, arrive -t-elle à nier les réalités les mieux établies, à construire des théories, produit de la logique seule. Ces théories peuvent être admirables pour Tenchainement des idées et la rigueur des déductions, mais elles sont étrangères à une science vraie de Thomme. Leurs conséquences contredisent souvent l'observation, parce que ces conséquences vont toutes se rattacher à un p rincipe abstrait et hypothétique, non à un fait.

Si la philosophie a priori pèche par excès d'abstraction, la philosophie de Texpérience abstrait trop peu. Son analyse insuflisante s'arrête en deçà du tàh primitif. Supposant le moi présent dans la première idée de sensation, elle ne fait aucune étude de ce moi y elle n'en recherche ni la nature , ni la condition , ni l'origine, et méconnaît par suite la part entière du sujet dans le fait de la connaissance. De là, la dégénérescence progressive et inévitable de cette école. Bacon proscrit la réflexion ; Locke réduit la science à la classification des idées ; Condillac, par ses artifices de langage, ne peut tirer de ia sensation que ce qu'il y a mis i^dùiiient, comme ces

INTR(N)UGTK>N DE L'ÉDITEUR. m^

alchimistes sortant de leurs creusets Tor qu'ils y avaient préalablement introduit.

Les deux grandes écoles entre lesquelles se partage la philosophie s'égarent donc, Tune pour ne pas atteindre le fait primitif, l'autre pour le dépasser. Le moyen de fonder une science vraie,, est, en même temps, le moyen d'accorder ces écoles rivales, et de mettre à profit les éléments de vérité jju'elles possèdent. Il faut prendre pour point de départ de la spéculation métaphysique, le fait primitif dans sa réalité, cette origine première de tout savoir. Un élément d'expérience est à la base de tout le travail de l'esprit humain, comme l'enseigne l'empirisme; mais cette expérience est une expérience intérieure, profondément distincte de l'expérience sensible. Le fait premier de la connaissance est d'un ordre suprasensible, ainsi que le proclame la philosophie a priori; mais c'est un fait, ce n'est pas un concept arbitraire, abstrait, et par là même indéterminé. Voilà ce qu'il suiBt de voir clairement et de poser à la base de la philosophie, pour terminer les longs débats des sectes rivales. La science de l'homme, solidement fondée sur la base de l'expérience interne, préservée des écueils du matérialisme et du scepticisme, contre lesquels le sensualisme peut également échouer, mise à l'abri des spéculations arbitraires d'un idéalisme sans contrôle, la science de l'homme prendra une marche sûre, et s'avancera enfin d'un pas ferme à la conquête des destinées qu'elle a le droit d'ambitionner. Tel est, on peut le dire, le traité de paix proposé par l'auteur aux par-

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ties belligérantes dans la lutte des opinions spéculatives.

M. de Biran savait peu d'histoire, et il n'y a pas lieu à lui demander les résultats d'une érudition spéciale, au sujet des systèmes de ses prédécesseurs. Mais j'en ai la conviction , les savants eux-mêmes, ceux qui ont le plus et le mieux étudié Descartes et Leibnitz, pourront trouver encore quelque chose à apprendre sur les théories de ces grands hommes, dans les aperçus de ce penseur solitaire 'qui avait peu lu, mais qui possédait ce que l'érudition ne donne pas , et ce qui parfois la remplace en quelque mesure, le regard pénétrant d'un génie naturel, exercé par de longues méditations.

V Essai sur les fondements de la Psychologie^ base principale des expositions qu'on vient de lire, est l'ouvrage essentiel de M. de Biran, à l'époque où nous avons conduit l'exposé de ses doctrines. Les autres écrits de cette époque se rattachent sans effort à Y Essai, à titre de travaux préliminaires, ou d'applications de détails; et ce qu'il y a d'essentiel dans leur contenu, a fourni en partie la matière des pages qui précèdent. Le moment serait donc venu d'aborder les documents d'une période nouvelle, s'il ne convenait de faire suivre le simple exposé des doctrines de M. de Biran de quelques remarques générales.

Je n'ai pas l'intention d'aborder ici l'examen de VEssai dans ses détails. On trouvera quelques fragments d'un examen de cette nature dans les notes du résumé joint à cet ouvrage même. Mon but est

DITRODUGTION DE L'ÉDITEUR. lxxyu

de soumettre à l'appréciation du lecteur un petit nombre d'idées relatives aux vues fondamentales de M. de Biran dans la seconde période de ses travaux, k l'importance de ces vues et à leur place dans l'histoire de la philosophie (1).

Toute la théorie de V Essai repose sur deux bases : la détermination du fait de conscience ; la constatation d'un élément affectif et inconscient dans la vie de l'homme. Examinons successivement ces deux éléments de doctrine.

Il est au fond de toutes les pensées de M. de Biran une vue qui se reproduit sans cesse, et dont on ne saurait méconnaître l'importance. Elle est relative à l'idée même de la science de l'homme. L'homme se connaît par un procédé qui ne comporte aucune autre application. Il ne se connaît pas par l'observation sensible qui révèle les phénomènes extérieurs, et sert de base à la science de la nature. Il ne se connaît pas par le procédé rationnel qui saisit un concept et en déduit logiquement les conséquences, comme c'est le cas pour les mathématiques, par exemple. La conscience de soi, la manifestation de l'homme à lui-même, est un fait suigeneris, un fait unique. Dans la science intérieure , le sujet et l'objet s'identifient, et c'est le seul cas où il en soit

(1) Je n'ai touché nulle part au côté physiologique des études de M. de Biran ; avant tout parce que je ne possède sur ces matières que ce demi-savoir qui n'autorise pas à parler ; puis, parce que nul ne songera à chercher dans un livre qui a plus de quarante ans de date, des renseignements sur l'état actuel de la science de l'organisation physique de l'homme.

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alnâi. L'étude de rhomttie étftùt daiiB utiè O(mditfoh exceptionnelle, doit avoir une méthode exceptidU^ nelle aussi. Elle s'égare dès les premiers pas, si elle adopte les procédés de l'observation de la nature, comme le demande Bacon, et comme le pratique son école. Elle s'égare pareillement si, recourant à des procédés empruntés aux mathématiques, comniè le font Dèsoartês et Leibhitz, elle substitue au sujet mot, pour lequel l'être et le connaître sont Indivisibles, le concept abstrait d'une substance Ou d'une force , concept dont on étudie logiquement le contenu et les conséquences. La voie unique d'une étude réelle de l'homme, c'est l'étude du fait même de la conscience^ dans lequel l'homme manifeste Sa nature propre, en dehors de toute analogie avec des conuaissances d'un autre ordre.

Si cette vue n'appartient pas en propre à M. de Biran, tout au moins en a-t-il tiré, je le pense, Un parti plus grand qu'aucun autre philosophe, et peutil être considéré, ajuste titre, comme le fondateur de la méthode psychologique. On admettra facilement que rien n'est plus éloigné de cette méthode que le système de Condillac qui, supposant le moi présent dans la première sensation, fermait toute voie à la recherche de la nature propre du sujet; mais le lecteur, au courant des publications contemporaines, demandera peut-être si le vrai fondateur de la méthode psychologique n'est pas Descartes , et pourra suspecter d'ignorance ou d'ipjustice une assertion contraire à cette donnée historique. Descartes, sans doute, a posé à la base de tout son édi-

INtAdDUcSnoil lit VtSffTHOK. LiiM

fice métaphysique, \e je suis, expression inittiëdisite du fait de conscience. Hais qu'on étudie arec une attention sévère les pages immortelle^ du Discours de la Méthode ou des Méditations, on reconnaîtra que l'existence personnelle n'est pour l'auteur que le point dedépart de la pure spéculatiou métaphysique. A peine a-t-il fait un pas, qu'il abandonne le terrain des faits pour s'élancer dans le monde des idées ; le je disparaît pour né laisser que la seule pensée^ base de tout l'édifice cartésien. Dans la pensée, Deseartes^ trouve l'infini; dans l'infini, Dieu; en DieU^ l'e&plication a priori de l'univers et de l'homme. Tout ce qu'il demande à l'expérience, dont il s'empresse de méconnaître les droltâ, c'est un point d'appui pour s'élanôer. Quant à rechercher les conditions de la conscience, la manière dont le sujet se manifeste à lui-même, sa part de fait dans les opérations intellectuelles, l'auteur dû Discours dé la Méthode est loin d'y songer. C'est donc bien vainement, ce me semble, et en s'emparant assez à la légère d'un mot dôût ôti li'examine pas la portée réelle, qu'on a voulu nous montrer le fondateur de la méthode psychologique et le promoteur de l'observation interne, dans un géttie purement spéculatif, dans un philosophe qui ne connut d'autre science que la science a priori, et qui a soin de nous prévenir que, à ses yeuX, la méthode géométrique doit être la méthode universelle. Le point de départ dont Descartes s'éloigne tout de suite, \eje suis, M. de Blran s'y arrête. Déterminer le fait de conscience, en reconnaître la condition, en assigner la part àûhé toute là vie humaine : tel eât à

LXXl CEUVRES DE M. DE BIRAN.

ses yeux, le but premier de la science, et il montre que cette étude est le point de départ de toute la métaphysique, que la manière dont le tnoi se conçoit lui-même, détermine nécessairement la manière dont il conçoit le système général des existences. On ne saurait méconnaître à ces traits, les bases de la vraie méthode psychologique.

La voie où il s'engage lui fait rencontrer tout d*abord l'explication de Vunité de conscience. Notre psychologie ordinaire, après avoir scindé les facultés humaines, et les avoir classées d'après leurs produits, consacre bien un article à l'unité de l'âme. Mais cette unité, simplement constatée sans qu'on en détermine la condition, ne remédie pas aux inconvénients de ce brisement de l'être humain, résultat d'une étude des facultés qui les isole trop les unes des autres. De là, le caractère souvent artificiel et abstrait de notre science anthropologique. M. de Biran ne se borne pas à simplement indiquer l'unité de conscience, il la montre incessamment et en fait, dans toutes ses analyses. Le un dans l'homme, le principe qui demeure identique au sein de la mobilité perpétuelle de nos impressions, des modes si variables de notre vie, c'est la force qui se connaît. L'activité est plus visible, sans doute, se montre plus à nu dans les faits de la volonté proprement dite; mais dans la sensation, dans la pensée, partout où est le moi^ il y a de l'activité à quelque degré , et c'est dans cette activité que réside l'unité du sujet. Cette force une qui nous constitue, entre en combinaison avec des éléments qui sont en nous, sans

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