CVIII OEUVRES DE M. DE BIRAN
observant que la sensation est un pur mode du moi, que rien dans ce mode ne garantit ni la réalité du corps extérieur qui est censé le produire, ni la réalité de l'organe qui est censé l'éprouver ou le transmettre, déclarent que la sensation ne garantit qu'ellemême, et que nous ne pouvons atteindre aucune réalité autre que les impressions variables que nous éprouvons. C'est ainsi que de la racine commune du sensualisme sortent, comme deux troncs qui se divisent, le matérialisme d'une part, l'idéalisme absolu ou le scepticisme de l'autre. Condillac est plus près de l'idéalisme qu'on ne le sait à l'ordinaire. C'est bien lui qui déclare que : « soit que nous <( nous élevions jusque dans les cieux, soit que <( nous descendions dans les abîmes, nous ne sortons <( point de nous-mêmes, et ce n'est jamais que <( notre pensée que nous apercevons (1). » Mais la France du xviii^ siècle, en général, dériva plutôt du côté du matérialisme, et ramena la psychologie à la physiologie. Il était réservé à Hume de tirer des prémisses de Locke, un scepticisme fondamental.
Cette déduction étant la plus rigoureuse et la plus profonde, la doctrine de Hume demeure, en philosophie pure, le résultat le plus essentiel du mouvement général des esprits, à la fin du dernier siècle. C'est pourquoi le sceptique Écossais a dans l'histoire une place considérable et assurée. Il a rendu à l'esprit humain cette espèce particulière de service qui consiste à conduire l'erreur jusqu'à ces limites
(1) Essai sur Corigina da cunnuissances humaines, chap. 1".
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extrêmes où elle frappe tous les regards, et se détruit elle-même par sa pleine manifestation. Un fait suffirait à constater l'importance de Hume. Les deux hommes qui ont renouvelé la science, Reid en Ecosse, Kant en Allemagne, sont partis de Hume; c'est Hume qui a été l'occasion du déploiement de leur pensée, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes. Ils venaient inaugurer un mouvement nouveau dans la pensée philosophique, et l'un et l'autre ont compris que leur point de départ devait être la doctrine qui résumait le plus complètement le mouvement qui les avait précédés. L'empirisme conduit par Hume à ses conséquences dernières, et attaqué directement dans ces conséquences mêmes par les deux chefs de la philosophie contemporaine : telle est donc la signification générale d'un renouvellement de la science métaphysique dont les résultats sont loin de s'être encore tous produits. Quelle est la place de M, de Biran dans ce grand fait historique ?
M. de Biran procède directement du rameau de l'école sensualiste qui incline à la physiologie. C'est contre Condillac et ses disciples de France que porte, au début, tout l'effort de sa polémique. Mais bientôt la doctrine de Hume le frappe vivement. C'est la négation formelle du principe de causalité dans les écrits du sceptique Écossais qui lui donne la pleine conscience de la valeur de sa propre pensée; et lorsqu'on considère l'importance qu'il attache à ce principe et l'attention qu'il donne aux arguments du sceptique, jusque dans leurs moindres détails, on se sent autorisé à dire qu'il est placé sur le
et ttUVRBd bt M. bÈ BlftAN.
même terrain qiie Reid et Kant, que ses préoccupations sont au fond les nnèmes que celles de ces philosophes illustres. M. de Biran représente dobc la part de la France dans la grande réaction qui a conduit la philosophie au point où elle se trouve aujourd'hui. II représente là part de la France, avant Tépoque où vinrent agir sur ce pays , l'Ecosse par Roy er-Cdl lard, et TAUemagne par M. Cousin; il accomplit la même œuvre de lutte et de restauration que Karït et Reid, mais il l'accomplit par d'autres voies.
La doctrine de YEssai sur les fondements de la Psychologie est fort différente du phénoménisme des Écossais. Les Écossais insistent sur la règle de méthode qui veut que la science se borne à classer les phénomènes, à les réduire à leurs lois. S'ils parlent de s'élever en dernier lieu à la considération des causes, c'est en quelque sorte une inconséquence, car toute idée réelle de cause leur échapperait s'ils suivaient à la rigueur leur méthode exclusive d'observation et d'induction (1). Aussi, en rendant à la science de l'esprit humain des services réels , ils ne pouvaient fonder une école de métaphysique proprement dite , et ils n'y prétendaient pas. M. de Biran au contraire part de la cause.
(1) Recueillir les phénomènes épars que cet univers nous présente et les rapporter à leurs lois générales, tel est l'objet suprême de la philosophie... Les anciens considéraient la philosophie comme la science des causes, et cette fausse idée les conduisit à une foule de spéculations qui dépassent tout à fait la compétence des facultés hutpadneg. (Pugald-Stewart, Esquisses àe philosophiç imralç. Introduction.)
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comme de la donnée primitive et immédiate du sens intime, et il détruit toute analogie entre la constatation des faits primitifs et le classement des phénomènes.
L'œuvre de Kant est plus profonde. Si on s'arrête à la Critique de la raison pure, Kant étudie l'esprit humain dans l'idée abstraite, séparée de son sujet d'inhérence. Il dresse le tableau des lois propres de la pensée, en dehors de la considération de l'être qui pense et de Tactivité qu'il déploie pour penser. M. de Biran part de la réalité immédiatement certaine du sujet; il place le sentiment de la réalité avant tout élément de raison ; puis il détermine le sujet, non par la pensée, mais par la libre activité, donnée immédiate de la conscience et condition de toute idée.
Mais l'œuvre du grand philosophe allemand est loin d'être tout entière dans sa savante analyse de l'entendement. Sa mission, et il la comprenait ainsi, était de réhabiliter l'ordre moral, de l'établir comme base de toute la science du monde invisible. La doctrine de Kant est, je le pense, le plus grand fait philosophique qui se soit produit depuis Descartes, parce que Kant renverse les termes de la vieille théorie platonicienne sur les rapports de l'entendement et de la volonté ; parce que le devoir, tel qu'il le comprend, est autre chose que l'idéal stoïcien; parce qu'il a introduit en un mot des éléments nouveaux et de la dernière importance dans le mouvement de la pensée. Mais pon œuvre reste incomplète, parce que ses abstraction^ mutilent l'unité de là nature
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humaine ; il est réduit à creuser un abîme entre la raison pure et la raison pratique parce qu'il méconnaît le sentiment immédiat de l'être et de l'activité, qui a pourtant le même degré d'évidence que peuvent avoir l'idée et le devoir. Ces éléments méconnus par Kant , sont précisément ceux qui fixent d'une manière exclusive l'attention de M. de Biran. Aussi, les doctrines de ces deux métaphysiciens s'appellent et se complètent l'une l'autre. La doctrine du devoir réclame la doctrine de l'activité réelle, et la doctrine de l'activité ne réclame pas moins la doctrine du devoir. Ces vues réunies et complétées semblent porter, dans leur sein, les germes féconds d'une rénovation de la philosophie.
Quelle a été jusqu'ici la signification générale des grandes contestations de la pensée spéculative? L'école de Bacon et l'école de Descartes ont reproduit, dans les temps modernes, les systèmes opposés qui partagèrent, au moyen-âge, les réalistes et les nominaux, et, dans l'antiquité, Aristoteet Platon; c'est-à-dire que si elles ne représentent pas à elles seules toute la philosophie elles en représentent du moins les tendances les plus essentielles. Or, dans l'une comme dans l'autre de ces écoles, la volonté, la puissance efficace, la liberté, est le problème, le fait à expliquer, en partant ici de l'idée, là de la sensation qui sont les points de départ.
Il arrive, dans les deux cas, que le fait disparait dans les explications qu'on prétend en donner. L'école de l'idée supprime la liberté qui ne peut trouver de place au sein du développement logique, et
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dont l'admission constituerait une contradictioi étrange dans un système qui prétend expliquer toute, choses a priori, c'est-à-dire d'une façon nécessaire. L'école de la sensation est inévitablement conduiti à identifier la volonté avec le désir, ce qui est un^ manière autre mais non moins absolue de nier soi existence. Ainsi la liberté se trouve niée égalemen par les philosophes engagés dans des voies très différentes, mais qui aboutissent, quant à ce poin essentiel, au même résultat. Serait-il besoin d'ajou ter que là où la notion de la liberté périt, la notioi du devoir a les mêmes destinées ?
Il y a donc lieu à revendiquer les droits de Tor dre moral, non-seulement en opposition au sensualisme, mais en opposition aux tendances fondamen taies de la philosophie tout entière. Certes, et c'es: l'honneur de la pensée humaine, jamais l'image auguste du devoir n'a été voilée sans que d'énergiques protestations se soient produites en sa faveur. Mais autre chose sont les protestations du sens commun et de la conscience, autre chose sont les conceptions systématiques, et il demeure vrai que les deux écoles qui se partagent la science arrivent l'une et l'autre , malgré tous leurs efforts, à renverser les bases de toute moralité. De nos jours, le fait est plus manifeste encore qu'à l'époque de Kant. Hume avait conduit la doctrine de l'expérience à ses dernières conséquences. Il appartenait à l'école de Hegel de faire de même pour la doctrine de Tidée ; et nous avons ainsi la preuve complète que ces deux directions fameuses de la pensée, qui remontent jusqu'à
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la Grèce, sont des voies fausses et dangênreoses, puisqu'elles aboutissent également à nier les affî^malions les plus immédiatement certaines de la conscience.
Que faire dans une situation semblable? Chercher la vérité dans la conciliation de ces doctrines divergentes? Mais, opposées sur tout lereste, elles conduisent également à la négation du devoir et de la liberté. Ce ne sera pas sans doute en superposant les ténèbres à l'obscurité qu'on obtiendra la lumière. Ce qu'il faut faire, c'est de profiter des graves leçons de l'histoire. Il faut entrer dans des voies nouvelles ; et, dans ce but, s'aider de l'œuvre inachevée deKant(l), complétée par les vues fécondes deM.de Biran.
M. de Biran, par un procédé dorit nul n'a plus profondément que lui vu les bases psychologiques et les résultats , M. de Biran change le point de départ de la science. La liberté était la question; elle devient l'axiome. L'homme n'est intelligent que sous la condition d'être une puissance active et libre ; et contester ce fait primitif, au nom de la pensée et de la logique, c'est mettre la pensée et la logique en état de révolte contre leur source, contre la condition de leur existence. Si cette vue est juste, le fatalisme est
(1) La philosophie allemande a tiré la conséquence de la critique de la Raison pure,». Il appartient à la philosophie contemporaine de féconder la meilleure moitié du kantisme, en construisant cette philosophie, dont Kant a donné le principe et le critère dans la Critique de la raison pratique. (Charles Secrétan, Philosophie âe la liberté.)
INTRODUCTION DE L*ÉDITKDIV. ei?
vaincu ; or le fatalisme, oomme on vient de le voir, n'est ni un point secondaire, ni un accident dans le développement de la philosophie. C'est l'ennemi secret que la science a toujours jusqu'ici couvé dans son sein ; c'est l'écueil contre lequel les écoles les plus illustres viennent échouer , le jour où elles arrivent au bout de leurs déductions.
M. de Biran professe le réalisme de l'être, de la force, de la vie^ Or le monde vit , l'univers est dé* ploiement de force et réalisation de puissance. C'est la grande vérité aperçue sans doute par plus d'un penseur, mais toujours compromise par le développement des écoles métaphysiques. C'est la vérité que le sensualisme nie, et que l'idéalisme méconnaît, l'idéalisme qui a noblement commencé , noblement poursuivi sa carrière en protestant au nom de l'esprit contre le culte de la matière ; mais que nous avons vu finir misérablement sous nos yeux par l'adoration de l'homme par l'homme, et qui jamais n'a réussi qu'à force d'inconséquences à introduire la vie dans l'immobilité de l'idée , et la liberté dans le fatum de la logique. Cette vérité méconnue, M. de Biran la relève et Tappuie par des considérations fortes et neuves... Voilà l'œuvre qui lui assigne une place dans les rangs de ces penseurs d'élite qui font avancer l'esprit humain, l'œuvre qui suffirait, malgré les graves lacunes de ses théories, a la gloire d'un philosophe. Il n'était pas toutefois au terme de son développement. D'autres perspectives encore devaient se dévoiler à sa pensée, et il le fallait pour que cette pensée manifestât sa fécondité.
CXVI ŒUVRES DE M. DE BiRAN.
Le point de vue de Y Essai était explicitement, ainsi qu'on Ta vu, le point de vue de l'empirisme, et l'empirisme lorsqu'il demeure conséquent à lui-même ne saurait être jamais qu'un germe stérile, inutilement déposé dans le sol de la science. Mais après avoir solidement établi sur le terrain de l'expérience , la vérité féconde de l'activité de l'être humain, M. de Biran allait passer outre , et reconnaître que l'expérience suppose et réclame quelque chose qui la dépasse.