CXTIII OEUVRES DE M. DE BIRAN
germes plus ou moins développés des vues nouvelles qui caractérisent la troisième et dernière des périodes que nous avons établies dans notre exposé. Cette période ne commence qu'en 1818, époque où la préoccupation religieuse, réelle auparavant, devient décidément dominante; j'y rattache toutefois les travaux et les faits de toute nature, antérieurs à 1818, qui renferment, soit les causes, soit les signes précurseurs du dernier mouvement de la pensée du philosophe. Le lecteur voudra bien au reste se rappeler ce qui a été dit au début de ce travail, sur la valeur nécessairement relative des divisions établies dans le développement continu d'une pensée qui marche en avant , sans transition brusque et sans pas bien décisifs.
Lorsque M. de Biran vint se fixer à Paris, le mouvement intellectuel qui caractérise l'époque de la Restauration avait déjà commencé et trouvé les plus illustres de ses représentants : Chateaubriand, madame de Staël, de Maistre, de Bonald, l'abbé Frayssinous et d'autres encore. Littéraire, politique et religieuse dans ses débuts, comme je l'ai indiqué plus haut, la réaction contre les tendances du xviir siècle commençait à se manifester dans le domaine propre de la philosophie. Nombre d'esprits ne partageaient plus les inébranlables convictions de Destutt de Tracy, et se refusaient à voir dans la doctrine de la sensation transformée le dernier mot de la science. Sans parler ici de l'œuvre propre de M. de Biran , dès 1801 l'écrit de Villers avait attiré l'attention de la France sur la doctrine de Kant et les deraiei*s
mmODOCTION de L'ÊDITEinU cm
développements de la philosophie allemande; en 1808, Prévost avait traduit Dugald-Stewart ; en 1841 enfin, les cours de Laromiguiëre et de Royer- Gollard s'étaient ouverts à la Sorbonne.
M« de Biran arrive à Paris précédé de sa réputation naissante, connu, estimé déjà des autres diefs da mouvement intellectuel de la France. Il se rapproche incontinent des hommes voués à l'étude de la philosophie. Bientôt il se réunit avec eux dans une société régulièrement constituée, où figurent, dès le commencement, MM. Royer-Gollard, Ampère, Guizot, de Gérando, Thurot, Durivau, Maurice, Christian, Georges et Frédéric €u?ier, et un peu plus tard, MM. Cousin et Loyson. C'était là un milieu intellectuel bien différent de celui de Bergerac, et ce changement complet dans les circonstances du philosophe, devait avoir une action positive sur sa pensée.
Les i^ations de M. de Biran avec M. Cousin sont à eet égard le fait le plus important. Sans M . Cousin, Maine de Biran aurait été promptement oublié peut-être, malgré la haute estime de ses contemporains. Mais lorsqu'une parole qui avait autant d'éclat que celle de l'illustre professeur de la Sorbonne, nommait M. de Biran m un homme sans égal en <( France pour le talent de l'observation intérieure, « la finesse et la profondeur du sens psychologi- « que, » et « le plus grand métaphysicien qui ait « hoAoré la France depuis Malebranche, » îl y avait là plus qu'il nVn fallait pour fixer fattention sur lui d'une manière durable. M. Cousin n'a pas seuleuMfit
XI jOCUVRES DE M. DE BIRAN.
'té le principal instrument de la renommée de VI. de fiiran, il a fait plus : il a adopté, il a répandu !)lusieurs de ses idées, avec toute la puissance de son talent (1). Ainsi, tandis que les grands travaux du philosophe de Bergerac restaient en portefeuille, grâce à son séjour dans la capitale, le résultat de ses méditations agissait pourtant sur la marche de la philosophie beaucoup plus énergiquement que par !e passé.
D'autre part, le séjour de Paris réagissait d'une inanière sensible, sur sa propre pensée. Dans ses l'elations avec M. Cousin, il trouvait l'avantage du contact avec un esprit plus ardent, plus étendu que le sien, avec un homme voué avec zèle à l'étude de l'histoire des systèmes métaphysiques, et que les nécessités de l'enseignement portaient à envisager les questions sous toutes leurs faces. Auparavant déjà, la société philosophique lui rendant les communications avec son ami Ampère plus faciles, et le rapprochant d'intelligences aussi élevées que celles de MM. Guizot, Royer-Collard, Georges Cuvier, était de nature à activer beaucoup le mouvement de ses idées, dont un plus long isolement eût peut-être paralysé l'essor.
La solitude de son département lui avait procuré les avantages d'une spontanéité réelle ; une fois maî-
(1) M, de Biran avait communiqué ses manuscrits à M. Cousin, et l'influence de cette communication et des entretiens qui raccompagnèrent, est extrêmement marquée dans les écrits de M. Cousin, qui datent de cette époque. Voir surtout le programme des cours de 1816 à 1817, et le fragment sur le langage, qui date de la même époque.
;iWTRODUCl[O.N DE L'ÉDITEUR. Cixi
tre (le ses propres conceptions, etbien au clair avec lui-même, il se trouvait dans les conditions les plus heureuses pour recueillir les bienfaits de rechange et de la discussion des idées, sans que l'influence d'un nouveau milieu risquât de compromettre le caractère individuel et libre de son développement. Cette influence d'un [milieu nouveau et plus actif se manifeste d'abord en ce que M. de^Biran discerne clairement les grands problèmes de Tordre intellectuel que jusqu'alors un voile semblait avoir couverts à ses yeux. Nous avons vu que dans VEssai, il avait distingué le moi de Tàme substance, la certitude de conscience dont il faisait sa base unique, de la certitude rationnelle dont il méconnaissait les droits. Mais il n'apercevait pas les conséquences de ce point de départ purement subjectif, et par suite ne lui demeurait pas invariablement fidèle. Il parlait de la force hyper-organique et de la résistance comme de choses en soi; il introduisait dans ses développements la croyance aux réalités objectives, sans se rendre compte qu'il fallait pour Tester conséquent à ses prémisses ou renoncer à faire usage de ce point de vue, ou lui donner une place dans ses analyses. Il arrive maintenant à une idée nette de sa situation. Il indique quelque part (1), que c'est à Kant qu'il le doit; que c'est Kant qui lui a fait comprendre que la conscience nous manifeste seulement notre existence phénoménale, et nullement la substance de notre âme. Mais il est permis de
(1) Édition Cousin, tome U^ page 297.
CfXU OBOTRES DB M. US BIEAN.
dire que ce résultat fut moins le produit spécial de telle lecture que la conséquence générale du séjour de Paris> et des discussions de la société philosophique en particulier.
Quant à la valeur de ce résultat, elle est considérable. Ce que M. de Biran reconnaissait en effet, c'est que Tempirisme ne peut attendre aucune réalité, et que Texpérience interne, si on veut Tisoler de tout principe supérieur, ne révèle après tout que de purs phénomènes, k Texclusion de toute réalité proprement dite, de toute substance durable. En approfondissant sa propre pensée, sous l'excitation des circonstances extérieures qui venaient hâter son développement naturel, il envisageait en face la lacune principale de ses analyses. Mieux il se rendait compte de la subjectivité absolue de son point de départ, et d'autant plus il reconnaissait la nécessité de donner, dans sa théorie, une base à la croyance aux réalités objectives. L'empirisme pur, en effet, amené jusqu'au scepticisme qui est sa fin légitime et dernière, ne peut trouver de place durable dans l'esprit humain. Notre foi à la réalité est invincible, et la tâche d'une philosophie sérieuse n'est pas de nier ou de méconnaître ce fait , mais de le constater et d'en tirer les conséquences.
M. de Biran aborde résolument cette tâche. Ses efforts dans ce sens se manifestent surtout dans un écrit qui date de 1813 environ (1), écrit malheureu-
(1) Rapport des sciences naturelles avec la psychologie. Voir le catalogue raisonné à la fin au 3* voUmat, XtU.
INTRODUCrriON DE L*fiDlTBtm. CXXIII
sèment inachevé, mais qui, joint aux indications tirées d'ailleurs, suffit toutefois pleinement à établir la phase nouvelle dans laquelle est entrée sa spéculation philosophique.
Il reconnaît donc qu'il est dans l*esprit humain un principe de croyance, qu'il nomme aussi rais&n, faculté de tabsolu, révélant les réalités, et nous mettant en rapport avec l'universel et le nécessaire. Ce principe est un élément nouveau à joindre à l'affection et au moi un système à part dont il faut assigner la place. Il y a, en un mot, une faculté de croire naturellement tournée vers l'absolu, en opposition au caractère relatif de la connaissance expérimentale. Demande-t-on les titres de cette faculté ? Elle se justifie par elle-même et au même titre que l'expérience. La certitude de la réalité objective s'impose à nous et nous ne sommes pas libres de la contester, plus que nous ne le sommes de révoquer en doute les phénomènes que l'observation nous manifeste. Comment s'assurer que notre connaissance répond à la réalité? « Par la nécessité absolue où nous sommes de le croire. »
Ces déclarations sont explicites. Elles constituent un pas en avant prononcé, un désaveu complet de l'empirisme de VEssai, une reconnaissance formelle de l'ordre rationnel et de ses droits.
On pourrait désirer que iM. de Biran eût distingué deux éléments divers qu'il semble rtiunir : la présence dans Tesprit humain des idées et des principes a priori, qui constitue la raison > et la valeur attribuée à ces idées, à ces prîacipesi comme à la réalité