INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CXXT
L'acte n'est pas Tidée, et Teffort ne crée pas plus les notions et les lois de la pensée, que le fait d'ouvrir les yeux ne crée la lumière. « Ouvrir les yeux de « Tesprit, les diriger du côté d'où vient la lumière, « les tenir fixés sur lobjet, voilà tout ce que nous a pouvons, et en quoi consiste la liberté. »
Il y a donc deux ordres à reconnaître : l'ordre de la connaissance ou l'expérience (ces deux termes paraissent synonymes pour M. de Biran), et celui de la croyance ; et ces deux ordres ont des lois inverses. Pour connaître il faut agir : telle est la donnée fondamentale de la psychologie, de telle sorte que l'acte est vraiment primitif au point de vue de la connaissance. Mais pour agir, il faut être : telle est la donnée nécessaire de la croyance; de telle sorte que si l'acte est primitif quant à la connaissance, l'être qui agit est conçu nécessairement comme antérieur à son action, et devient le vrai primitif au point de vue de la croyance. « Ce que nous connaissons a son prince cipe nécessaire dans ce que nous ne connaissons a pas (d'une connaissance expérimentale), mais que « nous croyons exister. » Il y a plus; non-seulement Tabsolu de l'âme est donné dans la manifestation du moi, mais la personne consciente ne peut prendre possession d'elle-même, sans se concevoir comme une existence limitée, par opposition à l'existence infinie qui devient le vrai primitif pour la croyance. « L'infini, l'éternel est donné à notre âme, comme « elle est donnée à elle-même quant au fond de son 4( être. Avec la perception de la personne, ou le fait a primitif de la conscience, commence le déterminé,
CUTI CBUVRES DE M. DE BIIIAK,
« le finit qui est conçu ou représenté par limitation <( dans l'infini. »
£n vertu de la nécessité de la pensée qui met un absolu sous toute manifestation phénoménale, la connaissance ne peut avoir lieu sans que la croyance se manifeste immédiatement et indivisiblement. D'autre part» sans la connaissance, la faculté de croire n'entrerait jamais en exercice. Les deux élé^ ments sont donc intimement unis dans toute con* naissance réelle ; mais dans leur union ils demeurent profondément distincts, et ne sortent l'un de l'autre par aucune transformation. L'empirisme, tant interne qu'externe , sans nul principe de croyance , ne donnera jamais l'universel et le nécessaire. Mais l'universel, le nécessaire, l'absolu, objets de la faculté de croire qui ne se manifeste qu'à l'occasion de Texpérience, ne sauraient de* venir en eux - mêmes et dans leur abstraction le point de départ de la science. Nous n'en possédons pas une notion telle qu'il soit possible d'en déduire les existences réelles et qu'une science a priori puisse remplacer l'observation des faits. Les notions universelles et nécessaires échappent à l'empirisme; les existences réelles échappent à l'étude exclusive de ces notions et de leurs conséquences logiques.
Ainsi s'exprime M. de Biran.
Il est donc arrivé, comme nous le disions, à reconnaître formellement l'existence, la place et les droits de l'ordre rationnel dans l'ensemble des manifestations de l'esprit humain. Les dernières phases de son développement une fois connues, il ne sera plus
urrRObutiTion de l^êditëOr. cani
permis de reproduire rafflrmation de M. Cousin, qu'il « a passé à côté. de la raison, » et de chercher dans ce fait la cause de son mysticisme. Son mysticisme; si on veut user ici de ce terme, a des racines tout autrement profondes : on le verra sous peu.
Les spéculations philosophiques de ia seconde
période étaient restées dans une sphère où l'élément
théologique ne trouvait aucune place. Mais l'idée de
Dieu, étrangère aux expositions systématiques de
récrivain, grandissait dans l'àme de l'homme (1).
La considération des vérités absolues venait offrir au
système et à la vie l'occasion de se rencontrer et de
8'unir. Cette rencontre caractérise la crise qui
sépare la troisième période proprement*^ dite , du
mouvement de la pensée qui en est le préliminaire.
<( La cause des existences, i^ écrit M, de Biran en
1818, <( objet propre de la raison, ne peut être con-
« çue par elle que comme nécessaire, une, absolue,
a éternelle et immuable^ car c'est cela même qui
« constitue l'objet de la raison. Toutes les vérités
« nécessaires que notre esprit trouve telles, et qu'il
« ne fait pas, ont le caractère essentiel d'éternité et
<( d'immutabilité ; elles étaient avant que l'esprit les
« conçût ; elles sont les mêmes alors qu'il cesse de
« les apercevoir; elles seraient encore quand aucune
« intelligence finie, faite comme la nôtre, ne les
a comprendrait. Comment et où pourraient*elles
« donc subsister , s'il n'y avait pas un être infini,
« immuable, en qui seul elles subsistent comme
(1) Vpir la vie de M. de Biran,