GXXTIII ŒUVRES D£ M. DE BIRAN
<( des attributs dans leur sujet» en qui seul elles a peuvent toujours et parfaitement être enten- H dues (1) ? »
Voilà la place de Tidée de Dieu parfaitement marquée. Mais la notion de cet être souverain n'est pas suffisamment déterminée par les lignes qui précèdent. ]^e sujet d'inhérence des idées universelles, l'objet propre de la raison peut n'être en effet que la substance infinie de Spinosa. Mais le panthéisme, cet écueil toujours voisin de la spéculation métaphysique, et contre lequel, malgré le cri de la conscience humaine, les écoles les plus célèbres vont incessamment se briser, le panthéisme n'était pas à redouter pour M. de Biran.
Le besoin personnel de religion avait devancé chez lui, sa biographie en fait foi, toute recherche scientifique sur le principe de l'univers; c'est avec une âme pieuse qu'il aborde les questions théologiques. Aussi, bien que l'idée de Dieu prenne place dans sa doctrine par Vintermédiaire des notions universelles de la raison, il déclare que la conception de l'être absolu par la seule intelligence, est une conception insuffisante et pleine de périls. « Lorsque notre faible intelligence entreprend seule « de s'élever jusqu'à Dieu et cherche à le saisir dans « son idée propre, elle retombe sur elle-même dé- <( couragée, accablée, et comme dans cet état de ver- « tige qui s'empare de nous à la vue du plus pro- « fond abîme. Dieu ne peut se manifester à l'esprit
(1) Cette citation et les quatre suivantes sont tirées des Fragments relatifs aux fondements de la morale et de la religion.
INTRODUCnOlf DE L*ËDITEUR« GSXIZ
« que par Tinterinédiaire du cœur. C'est le senti- « ment qui est le médiateur entre la pensée de « l'homme et l'infini, l'absolu qu'elle a pour objet.» Et ailleurs : « Â la notion de cause infinie et absolue « des existences, se joignent les sentiments de sym- « pathie, de confiance et de respect qui fondent les « rapports de famille et de société. Tout grand, tout 4( infini qu'il est, Dieu conserve avec l'homme les M relations de père, de monarque de cette grande « cité; dont tous les hommes sont à la fois enfants M et sujets. » Le panthéisme est si contraire aux besoins de la nature humaine, que le polythéisme lui est préférable : <( En tant qu'il multiplie les puis- « sances invisibles, objet de crainte comme d'espé- M rance ou d'amour, le polythéisme peut s'allier <( avec le sentiment moral ou en être séparé , mais m il ne tend pas à le détruire; c'est la religion de « rimagination et de la raison dans l'enfance. Le « panthéisme qui méconnaît ou nie la personnalité « pour réduire tout à Fidée collective et abstraite de « substance, exclut les unités par excellence : Dieu « et le moi. C'est la nullité absolue de religion « comme de morale ; c'est le produit monstrueux de a la raison dans toute sa forcequi,d'un faux point de « départ, va par une route longue et laborieuse, au « dernier terme de l'absurde. Le sentiment moral et H religieux disparaît du cœur de l'homme; c'est la « mort complète. Et, après avoir enlevé tout ce qui « donne du prix à Texistence, le panthéisme fait très- « bien de nous enlever l'existence elle-même et de « nier que nous soyons de véritables personnes. »
cm^ CEUYIUBS DE IL DE BIRAlf.
C'est ainsi que les besoins du cœur et la voix de la conscience conduisent M. de Biran, dès qu'il a introduit rélément religieux dans le cercle de ses recherches , à confesser le Dieu vivant et vrai* en face du dieu mort du panthéisme. Il faut toutefois le reconnaître, les paroles qu'on vient de lire sont l'expression des besoins de l'homme, plutôt que le résultat des pensées du métaphysicien ; mais le métaphysicien aussi a, dans sa doctrine, les bases d'un théisme sérieux, et il s'en rend compte.
Dans VEssai^ les systèmes métaphysiques étaient répartis en deux catégories : la philosophie a priori et la philosophie de l'expérience. La manière dont chaque école envisage le fait primitif de la connaissance était le principe de la division. Dans la période qui nous occupe, M. de Biran établit encore deux classes de systèmes, mais en partant d'une autre base. Le principe de la division nouvelle est la considération du concept ontologique qui sert de base aux théories, et il en signale deux : le principe de la substance et celui de la cause.
La substance est l'être considéré comme le support passif de certains modes ou attributs qui lui appartiennent par sa nature même, c'est-à-dire nécessairement : c'est la conception dont Spinosa a épuisé les conséquences. En tant qu'on le considère uniquement comme substance, Tètre absolu est destitué de tout principe de liberté ; et il importe peu, sous ce point de vue, qu'on conçoive la substance matériellement, comme le support de qualités sensibles, ou logiquement, comme l'idée suprême qui
INTRODUCTION » L'tDUTfiyfL gl|y
contient en soi toutes ses conséquences. Dans un cas comme dans l'autre, il n'y a pas d'acte, de cause, de volonté dans Tunivers, mais la simple manifestation d'une nature éternelle et nécessaire. Telle est la base du panthéisme, résultat commun du matérialisme et de l'idéalisme, dans leurs conséquences dernières.
L'idée de cause est, par opposition, la base commune des conceptions théistes. L'être absolu étant considéré comme cause, l'acte, la volonté, la liberté reparaissent et prennent place dans le monde. Le fondement essentiel de tout système métaphysique est donc l'idée première, la base fondamentale sur laquelle il s'appuie pour expliquer l'univers. « La « question entre la substance et la cause est celle « de la vie et de la mort. »
Or, M. de Biran est le défenseur et l'apôtre de la causalité. Il a établi que l'acte libre est la condition de la personnalité ; la personnalité la condition de la connaissance, et ses vues psychologiques ont, quant à la question suprême des existences qu'il aborde maintenant^ des conséquences qui s'offrent d'elles-mêmes à la pensée, m Personne, dit-il, ne « peut nier qu'il n'entre beaucoup d'intelligence et a d'esprit dans la manière dont les parties de la na-* « ture vivante ou morte sont formées ou coordonne nées ; mais il y a des hommes qui supposent que a la personnalité, ou la connaissance de soi-même i « n'est pas une condition nécessaire de l'intelligence;, <i et quoiqu'ils voient de Tordre et de l'intelligçnce ^ dans la nature, ils n'en croient pas moins que cette
cmn OEUVRES DE IL DE BIRAN.
« nature est complètement aveugle, et n*a rien au- <i dessus d'elle. Voilà pourquoi il est essentiel, pour « commencer la philosophie, de remonter jusqu'à « l'origine de la personnalité, comme condition né- « cessaire de toute intelligence. Ceux qui n'admette tent pas la personnalité de Dieu, ou qui nient que « Dieu entende ce qu'il est, sont athées, alors même <i qu'ils attribuent la plus haute intelligence ou la « pensée infinie à Dieu, comme au grand tout. »
Voilà le passage de la psychologie à la théologie clairement exprimé. La question est assez sérieuse pour qu'il ne soit pas hors de propos de s'y arrêter quelques instants.
Toute conception théologique a nécessairement deux éléments distincts : l'idée de l'être nécessaire qui est le principe formel de cette conception, et une détermination de l'être qui en est la matière. L'idée de l'être nécessaire, ou Tidée de l'être mfini, (qui n'est qu'une des faces de la précédente puisque l'être par soi ne saurait avoir de limite) est l'essence même de la notion théologique; elle demeure identique pour le théisme et le panthéisme également; elle est, comme je le dis, l'essence abstraite, ou ce que j'appelle la forme de l'idée de Dieu. Mais Tidée de l'être infini dans son abstraction , ne renferme aucun principe de développement. Lorsque le panthéisme, sous sa forme la plus sérieuse, entreprend de fonder sur cette seule base un système des choses, il ne reconstitue le monde qu'au prix d'une inconséquence manifeste. Les concepts abstraits du nombre et de l'espace sont d'une fécondité telle que toutes les