‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 4)Chapitre 37 sur 63 · INTRODUCTION DE L^ÉDITEUR. CCT · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L^ÉDITEUR. CCT

sans doute, en elle-même, de graves difficultés; mais l'état de Thomme, sous le double rapport du bien et du bonheur, est certes une matière d'observation ; et ce qu'il importe de se demander, c'est si cet état, tel que l'expérience le manifeste, ne soulève pas des problèmes dont le mystère de la chute ofire seul une explication plausible. L*àme humaine est-elle dans des conditions normales, ou bien est-elle le théâtre permanent des luttes décrites par l'apôtre saint Paul, chantées par le poète Racine? Les sombres éclairs que jette la pensée de Pascal, quand il exalte et rabaisse tour à tour notre nature, sont-ils des contradictions, ainsi qu'on se plait à le dire? ou bien la contradiction est-elle dans les choses mêmes, dans cette âme avide du bien et enchaînée au mal ; dans cette poursuite du bonheur qui aboutit à la misère, dans cette soif de vie à laquelle répond lamort?Cequi est contradictoire aux faits, à l'expérience de chacun, aux combats, aux souffrances, aux déchirements de l'humanité, n'est-ce pas la doctrine qui prend pour bon notre état actuel, substitue à l'idée du mal celle d'un moindre bien, d'une simple imperfection, la conception abstraite d'une imitation de l'être ; et, en présence des lugubres problèmes du péché et de la souffrance, hasarde des solutions qui blessent la conscience, sans avoir au moins l'excuse de satisfaire la raison ?

Allons plus avant : Il y a une transmission héréditaire du mal : voilà le chrislianisme. Et que dit une psychologie vraie? Si l'homme porte en soi des principes innés de raison; s'il est faux que son en-

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être c'est que, d'une manière plus générale, la vérité chrétienne est riche de solutions qui lui sont propres pour les grandes questions que les penseurs débattent depuis l'origine de la science. Il existé un certain nombre de difficultés qui, sous le nom de dualités ou d'antinomies, sont véritablement en philosophie les questions maîtresses dont tout le reste dépend. Concilier l'infinité de Dieu avec la réalité du monde, sans recourir à des solutions équivoques qui nient au fond un des deux termes du problème; — interpréter l'opposition du bonheur et du devoir, dont les besoins les plus impérieux de Tâme tout entière réclament la parfaite union; — expliquer le mal et la souffrance, sans atténuer la réalité des faits et sans léser les droits imprescriptibles de la conscience; — dire pourquoi la raison a besoin d'arriver sur tous les sujets à une pleine lumière, tandis qu'elle va se heurter de toutes parts à des mystères impénétrables : ce sont là quelques-unes au moins des exigences principales d'une philosophie sérieuse et digne de ce nom. Or, pour tous ces problèmes, le christianisme, interprété par une science fidèle, fournit des solutions spéciales et seules satisfaisantes.

Ces solutions se trouvent, sans doute, plus ou moins énoncées dans les travaux accomplis depuis l'ère chrétienne; mais elles s'y trouvent éparses, mêlées souvent aux restes des conceptions de la philosophie antique qui les obscurcissent ou les dénaturent, hà science chrétienne est appelée, de nos jours, à les dégager purement et avec netteté de Tensei-

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gnement religieux dont elles émanent, à les relier entre elles, à les suivre dans leurs conséquences, par les procédés propres de la raison. C'est ainsi qu'on pourra prouver par le fait que, sous le joug, ou, pour mieux dire, dans la lumière de la foi, la raison voit s'étendre son domaine, devient plus forte et plus libre, ne recule devant aucun problème, ne s'arrête que lorsqu'elle a reconnu qu'elle doit s'arrêter; et, après avoir prouvé sa force en ne tentant pas follement de percer des ténèbres dont elle a reconnu la cause et le caractère de nécessité, la montre encore en trouvant la solution de problèmes que le rationalisme évite ou dénature. C'est en fondant une science vraiment chrétienne dans ses bases, et vraiment scientifique dans ses procédés, qu'on pourra confirmer les croyants dans leur foi, et rendre respectable à tous les esprits sans préventions une doctrine qui, d'une party ira se fonder solidement sur la psychologie, et de l'autre, porter la lumière dans les plus hautes sommités de la métaphysique. Une telle science confirmera les croyants dans leur foi ; car nous pensons que le dernier effort de la philosophie est d'affermir les vérités élémentaires qui font la vie des âmes chrétiennes. Nous pensons que l'intelligence la plus humble et l'esprit le plus élevé peuvent se rencontrer en présence de l'Évangile, dans la même foi, dans la même espérance. Nous n'en sommes pas réduits à creuser un abîme entre le commun des esprits et la classe hautaine des penseurs. Nous croyons que la vérité est reçue pour être donnée, et que ceux qui s'élèvent sur l'échelle

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de l'intelligence, ont la mission et le devoir d'attirer les autres à eut (1). Une foi incompatible avee la science est, sans doute, erronée ; mais une science qui détruit le besoin de répandre la vérité, qui déclare impossible la communion universelle des âmes dans Tintelligence et Tamour ; une science qui» an échange du sentiment de l'humanité qu'elle leur enlève, promet à ses disciples les tristes joies de l'orgueil et du dédain, une telle science, de quel nom faudra*t-il la nommer?

Ce serait déjà un grand titre d'honneur pour une philosophie chrétienne, que de prémunir la pensée contre des aberrations qui semblent nous faire rétrograder jusqu'aux jours des contemplatifs de l'Inde antique.

Et qu'on ne dise pas : Que voulez-vous? Voulezvous revenir au moyen-âge? Voulez-vous renoncer à la liberté de la pensée et aux conquêtes de l'esprit moderne? Ce que nous voulons, c'est de relever la pensée abattue en lui indiquant des voies de lumière, loin desquelles elle s'égare dans le découragement; ce que nous voulons, c'est de préparer l'avenir de la science en la faisant vivre du principe qui seul fait vivre, seul peut faire durer ce qu'il y a de salutaire dans la civilisation moderne.

La philosophie est-elle isolée, a-t-elle d'autres destins que le mouvement général des esprits? Est-ce revenir au moyen-âge, que de réclamer toujours

(1) Le savant s'est senti le frère de celui qui ignore ; il a compris que le premier acte de la piété envers le ciel, était d*éclairer et de féconder les intelligences. (Jules Simon.)

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pluft, pour l'état social, la justice égale pour tous, la charité universelle, la liberté de conscience, la pureté des mœurs? et qu'est-ce que tout cela, sinon l'enseignement de l'Évangile, accepté, à des degrés divers, par la conscience des peuples? Le moyenâge a beaucoup fait sans doute : de la putréfaction romaine et de la barbarie des nations conquérantes, il a tiré la société moderne. Mais l'œuvre est-elle achevée ? A-t-on épuisé le christianisme ? L'a-t-on dépassé? A-l-on trouvé des principes nouveaux, des principes meilleurs? £t qui donc oserait soutenir sérieusement que poursuivre l'œuvre de la civilisalion chrétienne, c'est revenir en arrière?

La philosophie est dans les mêmes conditions. Le moyen-âge a beaucoup fait aussi dans ce domaine : il a organisé le monothéisme ; il a développé le sens moral ; il a discipliné et fortifié l'esprit humain ; il a permis et préparé l'avènement des grandes théories de la nature. A-t-il tout fait? A-t-il épuisé la science chrétienne? Cette science, l'a-t-on dépassée? Â-t-on trouvé, dans l'ordre métaphysique, des principes nouveaux et meilleurs? Qui oserait le dire? Qui oserait dire que la philosophie s'est assimilé toute la substance de l'Évangile, quand les penseurs les plus illustres n'ont pas réussi à asseoir sur des bases solides les doctrines pour lesquelles ils ont combattu ; quand Descartes ne prévient pas Spinosa ; quand Leibnitz échoue à sauver la liberté; quand Kant voit son œuvre méconnue et faussée avant de mourir; quand le panthéisme, le matérialisme, le doute renaissent de toutes parts, et que les intelligences les plus hardies

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et les plus éprises de l'amour des nouveautés, n'aboutissent qu'à renouveler la forme de conceptions anciennes, souvent repoussées déjà par la conscience humaine? Oli I que nous sommes loin d'avoir solidement implanté dans le sol de la science ces vérités évangéliquesque le cœur réclame, que la conscience accepte, qui éclairent l'esprit, étendent son horizon, et tout ensemble le préservent des abîmes ! Que nous sommes loin de voir régner une philosophie digne de ce nom, qui nous laisse le Dieu vivant et vrai, créateur du monde et de l'humanité, l'ordre moral dans toute sa pureté sainte, un soulagement à nos souffrances, un pardon à nos fautes, la prière vraie et les fermes espérances de l'avenir !

Non, certes, il ne faut pas revenir au moyen-âge. Il faut proscrire l'intervention du pouvoir social dans les matières de pensée et de croyance. Il faut s'unir dans une ligue sainte en faveur de la liberté intérieure, de la liberté des âmes; appuyer toutes les voix qui soutiennent cette cause de justice; dire aux gouvernements que, s'ils doivent protéger l'ordre social et affermir ses bases, ils n'ont pas mission pour décider de la vérité et de l'erreur; rappeler aux chrétiens que TKvangile n'est pas né dans le pouvoir mais dans la persécution ; qu'il a conquis le monde par la patience, non par le glaive; et que ses armes dans ce grand combat ne furent que l'obéissance et le martyre. Voilà ce qu'oublia le moyen-âge; voilà ce que doivent proclamer aujourd'hui de concert, et tous ceux qui croient au christianisme, et tous ceun qui, sans y croire, acceptent pourtant quelques-uns

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des principes toujours prêts à sortir de son sein.

Puis, il faut renoncer encore, je ne dis pas, Tavis serait superflu, à canoniser Aristote, et à prendre chacune de ses sentences pour un oracle, mais à accepter trop facilement les résultats des travaux des Pères de TÉglise et des docteurs de la scolastique, comme identiques h la révélation. Il faut se demander, au contraire, et recherchefr avec soin, s'ils n'ont point trop subi Tinfluence de la science antique ; si la pureté des solutions chrétiennes dans Tordre de la métaphysique ne s'est point altérée parfois dans leurs expositions, par une alliance trop intime avec les savantes doctrines d'Âristote ou les nobles théories de Platon.

Il y a là tout un travail historique, aussi important en soi qu'il est conforme au génie de notre siècle. La scolastique avait son œuvre à faire ; elle l'a accomplie. Inintelligents dans notre orgueil, ne répudions pas son héritage, mais ne retournons pas eu arrière. Demandons au passé les gages de l'avenir. Dans les conditions nouvelles qui nous sont faites, à la lumière et dans la liberté , reprenons et poursuivons l'œuvre excellente de la science chrétienne. Remontons aux sources de cette science, à la prédication apostolique consignée dans les documents écrits qui la conservent, transmise et confirmée au travers des siècles par la foi des âmes croyantes, cette tradition perpétuelle qui toujours a subsisté à côté des diseussions de l'école. Que la pensée qui a transformé le monde verse toujours plus ses eaux pures et fécondes dans le domaine propre de

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