‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 4)Chapitre 57 sur 63 · CHAPITRE PREHIËR · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREHIËR

DB l'effort GOHSIDÉRt COHHB LB FAIT PRIMITIF BU SBN8 iri^M9, 9B SBS CARACTERES ET DE SES SIGNES DANS lit PHYSIQUE ET LE MORAL DE l'hOMME.

On a demandé souvent à Descartes ce qu'il entendait par sa pensée substantielle, nue et vide de toutç représentation; d'après quel fait ou quelle sorte d'ex^t pérîence, il admettait la réalité d'une telle pepsjie; et il n'a jamais pu répondre nettement à cette question pressante.

On a demandé aussi inutilement à Leibnitz et 4 Locke en quoi consista cette aperception imwédijaijte interne qui se joint aux divers mo^es de la sensibilité et de la penséç, et n'est aucun de ces WPdes pafiit culiers.

On peut demander à Rant quelle est cette matière de la sensation qui n'est jamais sans une forme, ou quelle est cette forme (^u\ p'a aucune récité ^m^ \^ majlière.

HOh mm, DE LA IWCHOiOGtE- — PAKT. I. SECT. IL

L*impossit)îIité i*ecoïinue de concevoir sous aucune idée sensible ou réfléchie chacun de ces éléments, comme distingués et sépaiésl'unde Tautre, a pu faire croire qu'il ne s'agissait que d'une distinction logique établie entre de purs éléments abstraits. Mais, si l'on parvenait à démontrer d'une part: qu'il y a un fait ou un mode réel {sut generis) unique dans son genre, tout fondé dans le sujet de la sensation qui est constitué tel par ce mode même; 'que celui-ci peut subsister et avoir par lui-même le caractère de fait de conscience, sans être actuellement et indivisiblenient uni à aucune affection passive de la sensibilité, ou à aucune représentation extérieure; que dans lui se trouve avec le sentiment de personnalité individuelle, Torigine spéciale de toutes les idées premières de cause, de force, d* unité, d'identité, de substance, dont notre esprit fait un emploi si constant et si nécessaire, n'aurait-on pas trouvé la réponse aux demandes précédentes, sans remonter aux principes a priori ou sans sortir des limites de Texpérience intérieure?

Si Ton faisait voir d'autre part, et en se fondant sur la même expérience, qu'il y a une classe d'impressions sensibles, ou d'affections internes, d'où la personnalité individuelle et toutes les formes qui lui sont inhérentes se trouvent exclues ; que tout ce qui est dans la sensibilité passive n'est pas pour cela dans la conscience; qu'il y a une multitude de degrés suivant lesquels l'affection sensitive peut encore s'aviver ou s'affaiblir, pendant que le sentiment de mai s'obscurcit ou s'éclaircit en sens inverse, ne pour-

rail-on pas donner une base réelle ou positive à cette vieille distinction, rajeunie par Kant, entre la matière et la forme de nos sensations ou idées, et concevoir jusqu'à un certain point ce que peut être Tune sans l'autre?

Pour procéder régulièrement à cette analyse, je reprends le principe de Descartes : je pense^ f existe, et descendant en moi-même, je cherche à caractériser plus expressément quelle est cette pensée primitive, substantielle, qui est censée constituer toute mon existence individuelle, et je la trouve identifiée dans sa source avec le sentiment d'une action ou d'un effort voulu. Cet effort sera donc pour moi le fait primitif, ou le mode fondamental que je cherche et dont je suis appelé à analyser les caractères ou les signes.

L'identité que j'annonce ici comme l'expression même du fait de conscience, semble avoir été déjà reconnue par plusieurs métaphysiciens sous des formules particulières qu'il ne sera pas inutile de rappeler ici.

« L'esprit, » dit l'auteur d'un système très-répandu en Allemagne sous le nom de Philosophie de ta noture, <( n'obtient la conscience de son action que « dans le vouloir seul, et l'acte du vouloir en génère rai est la première condition de la conscience de « soi-même (1). »

« L'action par laquelle le moi se pose lui-même « et qui constitue la science, » dit un autre méta-

(i) Schelling. (Voir V Histoire comparée des systèmes de M. D«gérando, V* édition, tome ii, page 304.)

208 FOND, DR LA PSÏCHOLWIE. — P\nT, h SECT. IL

propriation des facultés qu^iîs emploient au sujet qu'ils traitent.

Je caractériserai dès à présent ce sens intime» d'une manière plus expresse, sous le titre de sens de teffoTt, dont la cause, ou force productrice, devient moi par le seul fait de la distinction qui s'établit entre le sujet de cet effort libre, et le ternie qui résiste invmédiatenient par son inertie propre* Je dis immédiatement, pour énoncer ici d'avance une autre distinction bien essentielle, que je crois être fondé à établir entre la résistance ou Finertie relative du corps propre qui cède ou oliéit à Teflort volontaire, et [a résistance absolue du corps étranger qui peut être invincible.

Le sens de l'effort n'a point été désigné jusqu'ici sous son titre spécial, précisément parce qu il est le plus intime ou le plus près de nous, ou plutôt parce qu'il est nous-mêmes. Si Ton demandait dès à présent à le connaître par une explication plus détaillée, je répondrais que chacun de nos sens se définit de lui-même par son exercice (1). S'il y avait, par exemple, quelque paralytique de naissance qui n'eût jamais agi volontairement pour remuer ses membres ou pour mouvoir les corps étrangers, en supposant que cet être pût avoir le moindre degré d'intelligence, ce qui me paraît impossible, il n'y aurait pas plus moyen de lui faire comprendre par des mots ce qu'est l'effort, qu'il n'y en a d'expliquer à un aveugle-né, ce que sont les couleurs et le sens de la

(1) Voyez Vlntroduction générale.

vue. Cependant, comme on explique, non pas le sens ou le phénomène de la vision, mais bien les conditions, instruments et moyens physiques ou organiques qui servent à TefTectuer, il ne sera peut-être pas inutile d'analyser aussi physiquement les instruments et moyens d'exercice du sens interne de l'effort, pour apprendre à mieux circonscrire son domaine, en le distinguant de celui d'un sens externe avec qui on pourrait le confondre. J'entrerai à cet égard dans quelques considérations qui me paraissent importantes.

Celte étude, étrangère à l'analyse propre des phénomènes du sens intime, qui exclut tout ce qui est du ressort de l'observation extérieure, rentrera plus expressément dans l'objet d'une autre partie de cet ouvrage, où nous nous occuperons plus particulièrement des rapports des phénomènes de la nature physique ou organique avec ceux de la psychologie; mais je ne peux me passer de donner les indications physiologiques suivantes, comme indispensables à mon but actuel.

4** Les organes des sensations dont les physiologistes se sont jusqu'ici presque exclusivement occupés paraissent limités au système nerveux cérébral distingué par un observateur célèbre (1) sous le titre de Système nerveux de la vie animale. Le sens de l'effort, dont il s'agit ici, est circonscrit par cette partie du système musculaire que l'action de la volonté met expressément en jeu, et que la physiologie

(1) Voyez les œuvres de Bichat : De ia me et de ta mortj et Anaiamie physiologique.

Sift FOT^D. DE LA PSTCHOL0GÏJ5. — PART- h SBCT. n.

distingue aussi sous le litre de SyMéme des muscles poloniaires de ta vie animate.

2° Dans l'état naturel et originaire rie l'être sentant, il n'y a point d'affection sentie dans telle partie que ce soit de son organisation, ni d objet perçu au deliors, qu'autant que les extrémités nerveuses sont excitées d'abord par une cause quelconque, étran* gère au moi^ et que cette première impression est transmise conlinûment par les nerfs sensitifs qui la reçoivent, jusqu'au centre du cerveau où la perception est censée s'accomplir, quoiqu*on ignore profondément ce qui se passe dans les nerfs et le cerveau lorsque l'impression est sentie au perdue, Néanmoins, des expériences constantes prouvent que cette perception est toujours précédée ou accompagnée des conditions organiques que nous venons de rappeler. Mais, dans Tèxercice du sens de l'effort, il se fait quelque chose de plus.

Supposons d'abord que l'organe musculaire soit excité par une cause étrangère ou par Uh stimulus propre à mettre en jeu cette propriété vitale que les physiologistes nomment irritabilité ou conti^actilité organique sensible; oii encore, supposoiis qii^une partie mobile soit remuée, soulevée ou fortement agitée par une force extérieure, il résultera bien de là une impression particulière qu'on peut appeler sensation musculaire ou sensation de niouvement , mais qu'on ne saurait confondre avec ce mode de notre activité que nous spécifions sous le titré d*effort voulu. £n effet, cette sensation musculaire est soumise aux mêmes lois ou conditions organiques

FAITS DU SENS INTIME. ^ GH. L fill

qui déterminent l'exereice général de la sensibilité! c'est toujours une impression reçue, transmise au cer^ veau où elle est sentie comme un mode passif étranger à la volonté ou au moi. Mais dans Teffort, tel que nous Tapercevons et le reproduisons à chaque instant, il n'y point d'excitation, point de stimulant étranger, et pourtant l'organe musculaire est mis en jeu, la contraction opérée , le mouvement produitf sans aucune cause autre que cette force propre qui se sent ou s'aperçoit immédiatement dans son exercice, et aussi sans qu'aucun signe puisse la représenter à l'imagination ou à quelque sens étranger au sien propre.

Représentons pourtant cette force en exercice sous une image, et, en nous plaçant, pour un moment, dans le point de vue physiologique, supposons qu'elle soit localisée dans le centre du cerveau. Lorsque l'effort s'exerce, ce ressort central au débandement duquel se rattache par une sorte de fiction imaginaire le sentiment de notre activité, sera dit entrer en action par lui-même (1). J'adopte cette dernière expression, comme un symbole matériel de l'effort voulu, ou d'une action qui n'est pas actuellement forcée ni provoquée par aucune impression sensible VOTue du dehors, ni même produite dans aucune partie du système nerveux hors du centre. La première détermination motrice étant ainsi conçue dans le centre, est transmise immédiatement par les nerfs, jusqu'à l'organe musculaire. Celui-ci se con-

(1) Expressions de M. Gabanû dans son grand ouTrage lur tes Bapports du physique et du moral de l'homme.

212 FOWD. DE LA PSYCHOLOGIE- ^ PAÎIT. L SECT- n,

tracte, se déploie; son imtabilîté propre est miseen jeu comme elle poutTait l'être par une cause stimulante étrangère. Mais, au lieu que, dans ce dernier cas, la simple seasatioa musculaire passive commence à Torgane extérieur pour se terminer au centre qui la reçoit, ici la détermination motrice, active, commence dans le centre où réside la cause qui, après avoir effectué la contraction ou le mouvement, perçoit comme effet par la transmission nerveuse, Timpression musculaire qu'elle détermine en principe. Je trouve là le symbole de Taction complète dont je dois m'attacher à analyser plus expressément les signes physiologiques; car, c'est sur ces signes seuls que peut ici s*appuyer l'analyse, puisque toute action de la volonté est vraiment indivisible et instantanée dans le fait du sens intime.

Eu considérant donc cette action sous le rapport pliysio logique, j'y distingue deux éléments ou deux instants dans lesquels elle s'accomplit. Au premier correspond la simple détermination motrice ou le débandement du ressort central sur les nerfs. Seulement,cette partie de l'action, ainsi bornée au système nerveux, ne paraît pas devoir emporter avec elle une perception interne particulière ; mais en supposant qu'il y eût une telle perception et qu'elle ne fût pas nécessairement confondue avec celle de la résistance pu l'inertie du muscle contracté qui l'accompagne ou la suit immédiatement, on ne pourrait y rattacher encore le signe symbolique de l'individualité ou du moi, qui ne peut commencer à se connaître ou à exister pour lui-même qu'en tant qu'il peut se distin-

guer comme sujet de l'effort, d'un terme qui résiste. Ainsi, l'espèce de perception obscure qui correspondrait à cette action incomplète et exercée d'un centre unique sur un système nerveux homogène, ne serait encore qu'un sentiment vague et confus d'existence, auquel se trouvent réduites peut-être plusieurs espèces d'animaux. Au second instant correspond ce qui se passe dans le système moteur, depuis l'instant où le muscle se contracte, jusqu'à ce que l'effet de la contraction soit transmis ou rapporté au centre, où la sensation musculaire prend alors ce caractère de redoublement qui constitue l'aperception interne de l'effort, inséparable d'une résistance, ou l'aperception intime du moi qui se connaît en se distinguant du terme résistant.

Élevons-nous maintenant du symbole ou du signe à la chose signifiée, et comparons les faits intérieurs avec les hypothèses ou les faits physiologiques.

Nous savons, par une expérience bien constante, que l'être sentant ne se donne jamais à lui-même, par aucun exercice de son activité, ces impressions agréables ou douloureuses qui l'affectent malgré lui; qu'il n'est pas l'artisan ni le créateur de ces sensations ou de ces images qui naissent, se succèdent ou disparaissent, sans aucun concours de sa volonté, ou même contre son vœu. Nous savons de plus, par l'observation de la nature sentante, et par les expériences variées des physiologistes, qu'il y a des moyens sûrs et constants de mettre en jeu la sensibilité animale, par des excitants appropriés, et d'arracher à l'être sentant tous les signes des affections, de la douleur, ou

H4 FOND. DE lA PSYCEOIOGÏE,- PART. L SECT. IL

du plaisir phyBique^qu'oQ lui fait éprouyer- Le sens interne de Teftort ne pcul au contraire être mis en jeu que par cette force intérieure et sui generis que nous appelons volonté et avec laquelle s'identifie complètement ce que nous appelons notre moi,

La puissance de Teflort ou le pouvoir de commen-^ cer et de continuer telle ou telle série de mouvements ou d'actions, est un fait do sens intime aussi évident que celui de notre existence même. Il n'est aucune force étrangère h qui cette puissance soit nécessairement subordonnée. Observez en effet, combien peuvent être impuissants tous les moyens extérieurs ou artificiels qui tendraient à imiter les effets de cette force agissante, ou à reproduire et à provoquer les signes de sa manifestation. Si vous portez un stimulus, aoit directement sur un muscle, soit sur le tronc ou le centre nerveux qui lui envoie des rameaux, vous déterminez à coup sûr des contractions, sensibles dans le vivant, et purement organiques dans le mort. Quant à la volonté de l'homme ou la puissance de l'effort, elle demeure indépendante dans le fbr inté^ rieur, hors de toute atteinte comme de toute incitation du dehors. Ni les amorces du plaisir, ni l'aiguillon de la douleur, ne sauraient l'entraîner d'une manière invincible. Quand elle s'exerce, toutes Icà lois physiologiques sont troublées; tous les signes extérieurs de sensibilité où de contractilité sont incertains et peuvent être muets ou trompeurs, Ehl que peut, par exemple, la douleur la plus atroce, sur la volonté d'un Mucius Scévola? Avant quelle cède, h brw qu'elle tient immobile mr le brasier

ardent pourra tomber en cendres. N'est-ce donc pas une force propre et suijuris, que ccUq qui domine ainsi la sensibilité, Tenchaine à ses propres lois, qui force le corps à s'arrêter ou à se précipiteren ayant quand son instinct l'entraîne à la fuite (1)?

Mais nous ne parlons pas encore de cette force morale guidée par des motifs qui peuvent rendre l'effort sublime. Avant qu'il y ait des motifs d'agir, il y a bien sûrement une puissance de mouvement ou d'action; avant que ce mouvement soit devenu moyen, il a commencé par être lui-même le but ou le terme propre du vouloir. Enfin il faut que le moi ait commencé à exister pour lui-même, ou à se circonscrire dans son domaine, propre, avant d'étendre sur la nature sa force constitutive. C'est par là que se justifient des considérations qui pourraient paraître aux uns minutieuses , à d'autres trop rapprochées de ce matérialisme qu'elles tendent précisément à attaquer dans ses premiers fondements.

Pour nous donc qui ne nous occupons ici que d'un fait primitif du sens intime, la volonté n'est encore que la puissance une de l'effort. Nous venons dé caractériser cette force dans les signes, ou les premières conditions, ou les instruments de son exercice. Nous

(i) Rien ne peint nûeux cette supériorité d'un vouloir énergique, comme l'identité parfaite entre ce vouloir et le mot que le trait remarquable d'un grand capitaine qui, se sentant frémir involontairement, au moment d'une bataille décisive, saisit son corps trejnblant et J'iiUerpclla rudement ainsi : « Tu trembles, faible « carcasse ; si tu savais où je vais te conduire, tu tremblerais bieu « davantage » Qui est le je ou moi? Est-ce le corps qui tremble? Est-ce la vertu sentante qui le fait trembler 1 Est-ce une résul-* lanto des MuMtîDQft p9«Hves 7

ÏIB FOND. DE LA PSTCHOLOGIE* — PART, L SEGT- U.

savons besoin maintenant de rechercher par l'analyse quelle peut être Torigine de cet exercice, et celle de la personnalité individuelle qui ne peut en être séparée. Mais avant d'entrer dans cette analyse, résumons les conséquences de ce qui précède.

1** te fait primitif du sens intime n'est autre que celui d'un eflort voulu, inséparable d'une résistance organique ou d'une sensation musculaire dont le moi est cause. Ce fait est donc un rapport dont les deux termes sont distincts sans être séparés. Pour qu'ils pussent l'être, il faudrait, dans Thypothèse physiologique prise pour symbole, que l'action immédiate exercée du centre sur les nerfs moteurs fût accompagnée d'une perception iuterne particulière, distincte et séparée de la sensation musculaire ; mais alors, la même perception interne consisterait dans un autre rapport encore plus intime entre la force hyperorganique exercée du centre et les nerfs sur qui elle agit immédiatement. Ce serait donc l'inertie nerveuse qui remplacerait en ce cas l'inertie musculaire, et il n'y aurait rien de changé dans le caractère de fait primitif.

fi* Le caractère essentiel du fait primitif consiste en ce que ni l'un ni l'autre des termes du rapport fondamental n'est constitué en dépendance nécessaire des impressions du dehors. Ainsi, la connaissance du moi peut être séparée dans son principe de celle de l'univers extérieur.

3*^ L'effort-cause, le moi a Taperception interne de son existence dès qu'il peut distinguer cette cause qui est lui, de l'effet ou de la contraction rapportée

au terme organique qui n'est plus lui, et qu'il met en dehors (1).

4** Le fait primitif qui sert nécessairement de point de départ à la science, va donc se résoudre dans un premier effort où l'analyse peut encore distinguer deux éléments : une force hyperorganique naturellement en rapport avec une résistance vivante.

5** L'idée ou notion abstraite réflexive delà force se déduit ultérieurement du fait ou du sentiment primitif de l'effort. En suivant une marche inverse, et partant de ridée de force absolue, tous les métaphysiciens, jusqu'à Locke inclusivement, ont déplacé l'origine, de la science : ils ont voulu déduire l'actuel et le réel du possible : c'était commencer par les ténèbres.

Ne craignons pas de nous perdre dans les ténèbres en cherchant à présent comment l'effort peut commencer à être voulu, quelle est l'origine de cette première action, de ce vouloir libre, qui est la condition première de la connaissance de soi-même, et, par suite, de toute autre connaissance. Nous avons un fil qui nous dirige dans ces recherches, et qui, s'il ne nous conduit pas à la vérité absolue que nous cherchons, ne nous permet pas du moins de nous perdre dans des régions idéales, où il n'y aurait plus d'issue, plus de moyen de revenir sur ses pas.

(1) Nous verrons bientôt que cet en dehors n^est pas retendue extérieure, ni même la forme de Tespace, telle que les Kantistes la supposent, comme inhérente à la sensibilité*

Si, comme le pensent des philosophes qui onl essayé de tout dériver de la sensation, la volonté n'était autre chose que le désir, confondu lui-même avec uû premier besoin de l'être organisé vivant; s'il était vrai, ou conforme aux faits de sens intime, que les déterminations instinctives , considérées comme sensations complètes» renfermassent jugement, désir au vouloir; enfin que le premier de tous les mouvements faits par chacun de nous eût été accompagné de volonté, ou produit par une volonté, il serait bien inutile de chercher, je ne dis pas l'origine de cette force absolue identique à l'âme, ou à ce qui en tient lieu dans tous les systèmes, mais celle du sentiment de son exercice ou de l'effort avec lequel s'identifie le ffwi. Cette origine en effet irait se confondre avec les premiers rudiments de la vie, et remonterait jusqu'au germe organique qui préexiste peut-être à la fécondation. Si ce système était celui de la nature, je me trouverais n'avoir poursuivi jusqu'ici qu'une chimère, et toutes les précisions ou distinctions que j'ai cherché à établir, disparaîtraient comme des ombres vaines. Il m'est donc imposé l'obligation de

faire voir que mes recherches actuelles ont un objet réel, ou qu'il peut y avoir une origine de TefiTort voulu ou du moi, postérieur dans Tordre du temps, à la naissance de l'être sensitif et aux premières déterminations instinctives, aux besoins, aux désirs mêmes qui diffèrent du vouloir proprement dit, comme la passion diffère de l'action.

Je vais d'abord me replacer de nouveau dans le point de vue physiologique, et sur le propre terrain des philosophes qui ont assimilé ou confondu dans l'origine, tout ce que je crois qu'il faut distinguer ou même séparer, pour avoir une science de principes. Si les distinctions que j'établisse trouvent confirmées par la physiologie même, elles devront sans doute en acquérir plus de poids et de valeur aux yeux de ceux à qui je me permets de les opposer.

Suivant les principes d'un physiologiste doué du génie de l'expérience, plus encore que du talent des classifications, on est fondé à reconnaître trois modes ou trois espèces de contractilités musculaires (1),

(1) n est essentiel qu*on ait présente ici la diyision que Bichat a établie entre les trois espèces de contractilités ; particulièrement la distinction qu'il établit entre deux modes de cette contractilité qu'il appelle animale. Je rapporterai le passage entier qui offre les motifs de cette dernière distinction, et je ferai à ce sujet quel^ ques remarques critiques*

o Les muscles locomoteurs, c'est-à-dire ceux des memb^s, du « tronc, ceux, en un mot, différents du cœur, de Pestomac, etc., « sont mis en action de deux manières : V par la volonté ; 2* par « les sympathies. Ce dernier mode d'action a lieu quand, à Toccaw sion dé l'affection d'un organe intérieur, le cerveau s'affecte « aussi et détermine des mouvements alors involontaires dans les « muscles locomoteurs. Ainsi une passion porte son influence sur « ie foie ; le cerveau excité sympathiquement, excite les muscles « ^roIbNitaires ; alors c'est dans le foie qu'existe vraiment le prin-

220 FOND. DE Là PSYCHOLOGIE.— PART. L SECT. IL

distinguées entre elles comme les causes qui produisent ou déterminent les contractions. La première espèce est une simple propriété organique inhérente à la fibre oiuseulaire, et qui est connue depuis Hâller sous le titre d'irrimèitiié. Nous n'avons pas besoin de

V cïpe de leurs inotiveraents, lesquels dans ce cas, soot de Ja classç' « de cetri de la vie organique ; en sorte que ces muscles, quaiqiW « toujours mis en jeu |>ar le cerveau, peuvent cependant apparie^

* nir tour h tour dans leurs fonctions et k Tune el à l'auU^ vie, K n est facile d'après cela de concevoir la locomotion du fœtus r

* elïe n'est point chez lui, comme elle sera chez Tadulte, une por- ■ tion de h vie animale; son exercice ne suppose point de volonté « pr^'existante qui la dirige et en règle les actes ; elle est un effet' « purement symi^alhlque, et qui a son principe dans la vie oi « uique,

• Tous les phénomènes de cette vie se succèdent alors avec une c extrême rapidité; mille mouvements divers s'enchaînent s « cesse dans les organes circulatoires et nutritifs; tout y est d « une action très-énergique: or, celte activité de la vie organîqu< « suppose de fréquentes inQuences exercées par les organes inter « nés sur le cerveau, el par conséquent de nombreuses réactîont.

* ^^encées par celui-ci sur tes muscles qui se meuvent alors svmpa- « thiquement

« Le cerveau est d'autant plus susceptible de s'affecter par ces « sortes d'influences, qu'il est alors plus développé, à proportion « des autres organes, et qu'il est passif du côté des sensations.

« On conçoit donc à présent ce que sont les mouvements du « fœtus. Ils appartiennent àjla môme classe que plusieurs de ceux « de l'adulte, qu'on n'a point encore assez distingués ; ils sont les « mêmes que ceux produits par les passions sur les muscles vo- « lontaires ; ils ressemblent à ceux d'un homme qui dort, et qui, « sans qu'aucun rêve agite le cerveau, se meut avec plus ou moins « de force. Par exemple, rien de plus commun que de violents mou- « vements dans le sommeil qui succède à une digestion pénible : « c'est l'estomac, qui, étant dans une vive action, agit sur le cer- « veau, lequel met en activité les muscles locomoteurs.

« A cet égard, distinguons bien deux espèces de locomotions « dans le sommeil : l'une pour ainsi dire volontaire, produite par « les rêves, est une dépendance de la vie animale ; l'autre, effet de « l'influence des organes internes, a son principe dans la vie orgau nique à laquelle elle appartient; c'est précisément celle du fœtus.

« Je pourrais trouver divers autres exemples de mouvemeut^»

quëH rte^H

'^ il

savoir jusqu'à quel point rinfluence nerveuse contribue à la mettre en jeu, parce que cette propriété, simplement vitale, se trouve hors de l'objet de nos recherches. Ce qui nous importe, c'est de reconnaître les véritables caractères distinctifs entre la contractilité sensible, qu'on pourrait aussi appeler animale €t une contractilité proprement volontaire. Cherchons donc à bien spécifier les caractères physiologiques de ces deux espèces. Elles se réfèrent bien toutes deux à l'influence cérébrale, mais sous des conditions

« involontaires, et par conséquent organiques, exécutés dans Ta- « dulte par les muscles volontaires, et propres par conséquent à « donner une idée de ceux du fœtus ; mais ceux-là suffisent. Re- « marquons seulement que les mouvements organiques, ainsi que « FaiTeclion sympathique du cerveau qui en est la source, dispou « sent peu à peu cet organe et les muscles, Tun à la perception « des sensations , Tautre aux mouvements de la vie animale qui « commenceront après la naissance. » (Bichat Recherches physiologiques sur la vie et la mort, 2» édition, pages 123 à 125.)

Ces distinctions établies avec tant de justesse, de sagacité et de profondeur, étant posées, pourquoi donc confondre ce mode de contractilité effectuée par la réaction sympathique du cerveau avec celui qui est opéré par son action propre et directe? Pourquoi ne pas ranger dans deux classes séparées, la contractilité animale, dé> terminée par cette réaction sympathique du cerveau, qui est la cause la plus générale du mouvement des animaux, soumis à toute rinfluence des besoins et des appétits, et la contractilité propre à rhomme qui, dirigé par un principe soi-mouvant, ou une force hyperorganique, peut s^affranchir du lien des affections et des passions 7 En distinguant ces deux classes ou espèces de contractions, Bichat eût pu échapper à une difficulté qu'il se propose à luimême et qu'il avoue ne pas être en état de résoudre :

Pourquoi, dit-il, la contractilité organique sensible ne se transforme-t--elle jamais en animale ou volontaire, pendant que la sensibilité organique nerveuse devient animale en augmentant de degrés ? f pages 103 et 106.) Cette difficulté seule devait faire remar^ quer à Tauteur le vice radical de sa classification, et la lacune qui existe dans ses divisions symétriques des modes de contractilité. £n effet, pour conserver Tanalogie entre les classes de modes di-

n2 FOND. DE LA PSÏCHOLOGÏE.— PMT* h mOT. U.

très-diiïéreiileB et qu*il n'est pas permis de confondre, même physiûlûgiqoement.

Des impressioDS affectives excitées dans le système nerveux par des causes étrangères ou intestines, étant transmises au cerveau ou à quelquVutre des centres partiels, déterminent ces réactions énergiques qui vont mettre en jeu des organes locomo- >jles : de ta les contractions animales, et tous les louvements instinctifs* Je viens de parler de centres partiels comme de points de réaction parce qu'il n*est point prouvé que ce soit Tinfluence directe d'un centre unique qui détermine toujours la locomotion instinctive des aoimauiL comme du fœtus, et plusieurs analogies tendent à prouver le contraire. £n supposant, ce qui semble démenti par plusieurs

observations physiologiques, qu'un centre unique

vers de Bensibilité et de contractilité, Î1 fallait mettre en rapport Ta s*^nsalioïi orgatiique avec la contraction aussi organîqii*^, et an cûnçoit alors que celle-ci devient sensible par la même condition qui rend l'autre animale, c'est-à-dire en augmentant de degrés. Mais en mettant en rapport la contraction volontaire avec la sensation animale, toute analogie échappe ; on se trouve comparer des chofles hétérogènes, car il ne s'agit plus d'impressions nerveuses ou musculaires, également senties, lorsqu'elles parviennent à ce degré où elles peuvent être transmises au cerveau, au lieu de se concentrer dans leur organe propre ; mais, d'un côté, c'est une impression transmise au centre, et de rautre, une action voulue et un mouvement transféré en sens inverse, du centre moteur aU muscle ([ui reçoit de ce centre seul le principe de sa contraction. La sensibilité et la volonté ainsi considérées sous deux syinboles physiologiques opposés, sont donc des éléments hétérogènes et incomparables. Pourquoi d'ailleurs s'étpnner qu'une simple sensation musculaire ne se transforme pas en acte de volonté, et que tes contractions sensibles du coeur ou de l'estomac île puissent pas rentrer 60US le domaine de cette puissance, lorsqtf oii a établi qiîe ces ressorts de la vie organique ne communiquent pas directement avec te centre unique de contractilité vôtontairet

FAITS DD SENS HmifS. — GEL IL 323

détermine seul par sa réaction l'espèce de mouvement dont il s'agit ici, du moins est-il vrai que ce centre joue en ce cas un rôle passif ou purement sympathique, influencé, comme il est,. par des impressions des organes nerveux internes ou externes qui sont les véritables causes déterminantes de ces contractions animales.

Mais dans la contraction proprement volontaire^ c'est bien dans un centre unique que commence l'action qui, sans être provoquée ni forcée par aucune impression étrangère, se transmet directement aux organes locomobiles par l'intermédiaire des nerfs. Nous trouvons là le symbole propre et unique de l'effort voulu, tel que nous l'avons caractérisé.

Comme la contractilité volontaire difiere donc de l'animale, ainsi la volonté, puissance individuelle et libre de l'efifort et du mouvement, diffère de l'appétit, du besoin et de toutes les affections de malaise, d'inquiétude, etc. que l'on a réunies arbitrairement sous le titre général de volonté. Ici, les points de vue psychologique et physiologique se correspondent parfaitement. La réaction sympathique du centre, qui effectue les contractions animales ou les mouvements instinctifs, est le symbole du désir affectif très-improprement nommé volonté. L'action qui, commençant dsinsun centre unique effectue les mouvements libres, qu'il dépend de l'individu de faire ou de ne pas faire, est le symbole propre d'une volonté motrice* La faculté générale, dont il s'agit dans le premier point de vue physiologique, n'est pas seulement subordonnéet, mais identique à la sensibilité considérée

nu FOND, m LA PSÎÙHOLOGÏE,— PART* 1. SECT. IL

comme le principe ou la cause qui détermine le mouvement animal, Jl ne faut donc pas lui chercher d'autre origine que celle de ta vie même de l'être organisé, qui ne sent qu'autant qu'il est mû» et qui ne se meut qu*autant qu'il sent. En ce cas, il est conditionnellement vrai de dire qtîe le premier de tous les mouvements a été accompagné de désir ou de vouloir et que les déterminations instinctives, étant des sensations comme les autres, renferment le jugement, le désir, etc. La faculté individuelle, dont il s'agît dans le second point de vue, loin d'être subordonnée à la sensibilité, est le plus souvent en opposition avec elle, et nous avons déjà vu qu'elle a ses loispropreset primordiales, hors du cercle de toutes les impressions affectives* ^M

L'expérience du sens intime suffit pour nous a?^ surer en effet que, dans les cas où des mouvements quelconques sont nécessités et brusquement entraînés par des appétits violents, des passions ou excitations trop affectives de la sensibilité^ nous nous mouvons, ou plutôt notre corps se meut sans notre congé, sans, ou même contre les ordres exprès de la volonté, qui est opprimée et comme nulle, par cela même qile la sensibilité prédomine ou règne •exclusivement. Comment pourrait-il donc se faire que les mêmes impressions affectives , qui détruisent l'empire de la volonté et absorbent ou enveloppent cette puissance, lorsqu'elle est déjà pleinement constituée, servissent originairement à la développer et à la mettre en exercice? Comment pouvoir supposer que l'être, qui commence à vivre, puisse apercevoir

FAITS mj SENS INTIME. — CH. IL 225

OU sentir ses propres mouvements, et commencer à en déduire quelque connaissance, lorsque nous-mè<mes ignorons complètement ces mouvements, en principe et en résultat, au milieu du trouble des affections qui les provoquent ou les entraînent? Comment enfin le même principe, qui obscurcit et éteint si souvent en nous la lumière de conscience, pourrait-il en avoir été la source première?

Nous sommes donc fondés à dire, dans le point de vue où nous sommes, que les premiers mouvements, déterminés par Tappétit ou le besoin organique, ou même accompagnés de désir, différent autant de la volonté proprement dite, que l'action propre et directe exercée d'un centre unique diffère de toutes les réactions sympathiques. Ainsi, les premiers actes de cette volonté naissante, éclairée dans son principe, différent des déterminations aveugles de l'instinct, qui les précède dans l'ordre du temps, sans leur servir d'origine. Il y a donc lieu à chercher par une analyse expresse des faits primitifs, quelle est la suite des progrès ou des conditions qui ont pu amener le premier exercice de la puissance individuelle de l'effbrt, et avec elle le premier sentiment du moi; ce qui Vevient à demander quelle est la loi, soit physiologique, soit psychologique du passage des mouvements instinctifs aux mouvements volontaires, libres, accompagnés d'effort.

Tant que le centre organique, auquel les physiologistes rapportent la détermination motrice, ne fait que réagir, consécutivement aux impressions qu'il reçoit des divers organes sensitifs avec lesquels il

33d FOND, m L& PSrCHOLOGtK, — PâET. L SfiCT. n,

est en rapport, le» mouvements ainsi produits, ne poûVdDt être aperçus ou sentis comnia distincts de leurs causes axcitatives, ne peuvent pas même commencer à être voulus* Car si la perception distincte n'est pas antérieure, cûnime je le erois, à un exercice quelconque de la volonté, celle-€i ne saurait être non plus avant un degré quelconque de perception; et quoiqu'il soit vrai de dire que Tétre pensant ne peut commencer à connaître qu'autant qu'il commence à agir et à vouloir^ il n'en est pas moins vrai, âuivant l'expression ordinaire, qu on ne peut vouloir expressément ce qu'on ne connaît eu aucune manière.

Si Ton paraît tourner ici dans un cercle vicieux, c'est que, faute d'avoir reconnu le fait vraiment primitif, on veut distinguer ou séparer deux actes qui 0e réduisent à un dans ce fait, et qu'on applique déjà la loi de succession^ ou, comme les Kantistes, la forme complète du temps, au premier terme de toute succession, à l'origine de tout temps.

Par la suite indéterminée des progrès de l'être, simple dans la vitalité, mais destiné à devenir double dans l'humanité (1), il arrive une époque où l'empire exclusif de l'instinct va finir ou se rejoindre à un autre ordre de facultés. Déjà les impressions commencent à devenir moins vives, moins générales, moins tumultueuses; l'habitude en a émoussé la pointe d'abord très-affective; les appétits sont moins

(1) Homo simplex in vitaiitate , duplex in humanitcUe^ dit énergfquement, et ce semble' avec une profonde vérité, Boêrhaave. {De moràiê nervarunh)

FAITS DU SENS INTIME. — GH. n. 2S7

pressants, les mouvements moins brusques, moins automatiques; les organes de la locomotion commencent à se raffermir, leur irritabilité propre diminue; ils cèdent moins promptement à toutes les causes extérieures de contraction. Ainsi , d'un côté, ces organes ont contracté des habitudes dans la locomotion instinctive répétée, et ils sont disposés de manière à se prêter avec plus de facilité aux contractions nouvelles que la volonté doit leur imprimer; d'un autre côté, le centre moteur a acquis aussi, en réagissant, des déterminations telles qu'il est capable d'entrer spontanément en action, en vertu de cette loi générale de l'habitude, qui fait qu'un organe vivant tend à renouveler de lui-même les impressions ou les mouvements qu'une cause étrangère a suscités plusieurs fois en lui, ou qu'il se rend propres les dispositions d'un autre organe qu'il a sympathiquement partagées.

Lorsque le centre effectuera ainsi les mouvements par son action propre et initiale, ceux-ci prendront un tout autre caractère et deviendront spontanés y d'instinctifs qu'ils étaient d'abord. Or, cette spontanéité n'est pas encore la volonté, ou la puissance de Teffort, mais elle la précède immédiatement. En vertu de la spontanéité de l'action du centre, qui est le ternie immédiat ou l'instrument propre de la force hyperorganique de l'âme , cette force, qui ne pouvait apercevoir ou sentir distinctement les mouvements instinctifs , commence à sentir les mouvements spontanés, qu'aucune affection ne trouble ou ne distrait. Mais elle ne peut commencer à les sentir

32d FONR DE LA PSYCHOLOCrE. — PART. L SRCT, U,

ainsi comnie produits par son instrument imnnédiatt sans s'en approprier le pouvoir. Dès qu'elle sent ee pouvoir, elle l'exerce, en efFecluant eUe-mème le mouvement. Dès qu'elle Teffectue, elle aperçoit son effort avec la résistance, elle est cause pour ellemême, et, relativement à l'effet qu'elle produit librement, elle est moL

Ainsi commence la personnalité avec la première action complète d'une force hyperorganique qui n'est pour elle-même, ou comme moi, qu'autant qu'elle se connaît, et qui ne commence à se connaître qu'autant qu'elle commence à agir librement (1), Il ne s'agit pas de savoir ce que cette force est en ellemême, comment elle existe ou quand elle commence

(1) La volonté, dit très-bien Clarke, dans ges répottses à Leibnîb (cinquiëipe réplique, S 1-20), ^5^ Ui faculté de se mouvoir et soi-même ou d'agir. C'est le preiBier acte de la faeullé motrke. La force active en qui réside cette faculté est h seule et vt^itable cause de Taction : il ne s'agit que de savoir quand et comment cette force motrice s'exerce ; je ne dis pas de manière à être cause, mais de manière à se sentir, ou à s'apercevoir cause du mouvement qu'elle opère. On pourrait attribuer à l'âme tous les mouvements organiques et instinctifs, comme les volontaires, et dire qu'elle en est la cause unique. Mais ce n'est là qu'une hypothèse explicative, et il s'agit d'un fait de sens intime ; ce h\i ne peut se vérifier que par lui-même, et il ne se vérifie qu'autant que l'âme commence à se sentir cause du mouvement. Or, il y a une origine à ce sentiment

^ « Aussi longtemps, » dit encore d'une manière plus expresse M. Béguelin, « que l'automate primitif n'agit et ne réagit qu'en « vertu de sa simple organisation, aussi longtemps qu'il n'a tout « au plus que des perceptions obscures, il n'est point libre. Mais « à mesure que son état se perfectionne et qu'il s'élève à l'aper- « ception, qu'il sent, qu'il distingue et qu'il compare, il apprend à « diriger les organes de ses sensations, et dès lors il commence à « jouir d'un certain genre de liberté... Parvenu à la personnalité, « il est aussi libre que sa nature le comporte. » (Mémoires de l'Académie de Berlin, 1779, page 336.)

FAITS DU SBNS IHITIME. — GH. IL 220

à exister absolument (1), mais quand elle commence à exister comme personne identique, comme tnai. Or, elle n'existe pour elle-même qu'autant qu'elle se connaît, et elle ne se connaît qu'autant qu'elle agit.

Quoique le fait primitif, dont nous cherchons à déterminer la source , semble échapper, dans cette source même, à toute espèce d'expérience, et ne se présente que comme hypothèse, nous pouvons trouver cependant quelques exemples propres à éclaircir, jusqu'à un certain point, l'origine de la personnalité, telle que nous venons de l'établir.

1^* Dans le sommeil de la pensée ou du moi^ il arrive quelquefois qu'on est réveillé en sursaut par des mouvements, des paroles ou des voix, produits d'une spontanéité semblable à celle qui sert originairement d'intermédiaire entre l'instinct et la volonté. A l'instant même de ce réveil subit, l'individu sent ces mouvements, non pas accompagnés de l'effort comme ils le sont dans l'état de veille, mais d'un sentiment de pouvoir les faire qui est, en ce cas,

(1) « L'objet de la métaphysique appliquée, » dit très-bien M. Ancillon (dans les Mémoires de l'Académie de Berlin), « con- « siste à prouver qu'au delà de tout ce qui s'appelle matière, phé- « nomènes de la pensée et de la volonté, c'est-à-dire de tout ce « qui s'annonce par l'expérience, il y a, et il doit y avoir quelque « chose à quoi l'expérience ne saurait atteindre, qui, sans être ni « visil)le ni palpable, est très-réel, puisque tout ce qui est senti « ou représenté va s'y rattacher comme le mode à la substance « ou l'effet à la cause. Quand la métaphysique a prouvé cette thèse, « elle a fait tout ce qu'on peut attendre d'elle, et il est absurde « d'exiger qu'elle nous fasse voiroxx imaginer ces agents invisibles « dont elle montre la nécessité, et qu'elle les soumette aux mêmes « éiH^uves d'observation ou d'expérience qui servent aux physi- « ciens: c'est confondre les genres» »

3» FOIÏ0. Dg Là PSTCHOLOGIB. — PART, h SECT- n,

le âouvenîr de cet effort. C'est par là qu'îl s^appropric en résultat ces mouvements spontanés qu'il n'a

'pas déterminés en principe, et cette appropriation de conscience caractérise seule le réveil complet, Ainsi, dans Torigine de la personnalité, le mouvement spontané donne Févetl à Fâme, y fait naître Êamme le pressentiment d'un pouvoir qui détermine

Ile premier effort voulu et avec lui la première eos-

I naissance,

S!" Dans Tenfant qui vient de naître, et encore pendant un certain temps après la naissance, la locomotion et la voix ne sont mises en jeu que par Tinstinct. L'enfant s'agite et crie parce qu'il souffre, et autant

f^ti'il est affecté par des besoins ou des appétits simples. Tant que dure cet état purement sensitif, la volonté et Taperception ne peuvent exister ; car» comment penser que les premieî's vagissements de la douleur, les premiers mouvements automatiques sont des actes d'une faculté de vouloir et de juger déjà en exercice, à moins qu'on n'admette ces facultés comme innées ou inconditionnelles? Sans doute les cris de l'enfant ont une signification ou un sens naturel, mais c'est pour Tétre intelligent capable de le saisir ou de Pinterpréter, et non pour l'enfant réduit aux sensations et aux contractions animales. Mais hors de l'empire exclusif des aftections, des besoins ou appétits de Tinstinct, l'enfant crie et s'agite encore en vertu des déterminations ou des habitudes contractées par le centre moteur et par les organes de la locomotion ou de la voix. Ces mouvements alors spontanés sont de véritables sensations. Bientôt

ils seront aperçus* voulus et transformés par Tenfant lui-même, en signes volontaires dont il se servira pour appeler à son secours. Voilà le premier pas de l'homme, duplex in humanitate, le premier signe de .la personnalité naissante. Le passage cherché est donc franchi. Mais comment aurait-il pu Tâtre, si les mouvements eussent été toujours des produits d'une réaction instinctive et sympathique, entraînés et offusqués par de vives affections, et enfin s'il n*y avait pas un mode intermédiaire de motilité tel, que la sensation , distincte du mouvement opéré, fût accompagnée d'un sentiment de pouvoir, et donnât lieu par suite à l'exercice du vouloir (1)? Tel est l'ordre ou la série des progrès ; tel est le passage de l'instinct à la spontanéité, et de celle-ci à la volonté qui constitue la personne, le moi. L'animal franchit rapidement les deux premiers degrés ; l'homme seul peut atteindre jusqu'au troisième , mais il ne l'atteint que progressivement, sui-

(1) 0 On ne peut pas vouloir sans cause, » dit M. de Tracy,« et « c'est ce qu'il ne faut jamais oublier. Ainsi l'on ne peut pas vou- « loir sans avoir senti, mais on pourrait sentir toujours sans vou- « loir jamais. » Que d'équivoques qui roulent ici sur le mot sentir! La volonté humaine est une cause première dans l'ordre des phénomènes de l'humanité, et qui ne reconnaît au-dessus d'elle, dans le progrès de nos conceptions ontologiques, que la cause suprême dont l'existence de l'homme est un effet. Cependant j'admets qu'on ne peut pas vouloir sans avoir senti, ou sans sentir le mouvement qui forme comme la matière ou le terme du vouloir, mais on pourrait sentir toujours des impressions comme des mouvements involontaires sans les vouloir jamais, parce que, pour vouloir, il faut qu'il y ait le sentiment d'un pouvoir, dans le mouvement ou la sensation musculaire qui a eu d'abord lieu sans la volonté. Dans l'acception de M. de Tracy, la sensation sans volonté, sans désir, n'est qu'une abstraction*

232 FOND. DE LA HbïCHOLOGIE, — PAJiT. U SECT, IK

vant certaines lois ou conditions que la philosophie doit s'attacher à connaître pour trouver les principes et Forigine de toute science. Si nous n'avons pu écarter tous les voiles qui couvrent cette origine, nous avons du moins montré comment, et dans quel sens, il faut admettre une origine assignable de la personnalité ; comment ou par quels procédés de IV nalyse, on peut espérer la trouver identifiée, non avec la première sensation d'une substance passive, mais avec la première action d'une force byperorganique.

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