CHAPITRE QUATRIÈME
DU BAPPORT DE L'APERCEPTÎON mTERNE ET DU FUT PRIMITIF AVEC LES IDÉES ORIGINAIRES DE SUB- STANCE, DE FORCE OU DE CAU^E, d'uNIXÉ, d'IDËÎ(- TITÊ» EÎC*
Leibnilzadit très-profondément qu'il est tout aussi oaturel a l'âme de faire des actes réfléchis, ou de voir par une sorte d'iuluition, ce qui est en ellemême, que de percevoir ce qui est au dehors. Ce philosophe va même jusqu*à faire dépendre toute représentation extérieure, toute coordination dans Tespace et le temps, de ces mêmes idées qui ont selon lui tout leur fondement dans la nature de rânic. C'est donc à l'exercice de cette même faculté réflexive que nous devons, avec la connaissance ou Taperception interne de notre moi, toutes les notions premières et originales d'être, de substance, de force ou de cause, d'unité, d'identité numérique, notions que nos idéologistes modernes rangent sous le titre commun et bien vague S! abstractions^ en les confondant avec des qualités ou propriétés vrainoent abstraites, qui servent de titre commun à nos classifications ou catégories, à nos idées de genre, d'espèce, quoique celles-ci soient artificielles et arbitraires pendant que celles-là sont naturelles et nécessaires, que les unes soient les conditions
FAITS DU SENS INTIME, -p- G0. IV. W
mêmes de toute pensée, et plaoées à l'origine de la la science, tandis que les autres n'en sont que les signes ou les moyens auxiliaires ; enfin, que les unes soient indépendantes de la nature des impressions sensibles avec qui elles se trouvent primitivement as** sociées, pendant que les autres en dépendent immédiatement ou ne sont que les sensations mêmes généralisées.
Mais, si Leibnitz et les métaphysiciens placés à cette hauteur ont parfaitement distingué le carac^ tère de ces idées premières et régulatrices; s'ils ont très-bien connu et indiqué la source intérieure où il fallait puiser pour . les découvrir, ils n'en ont pas moins ignoré l'origine. Bien plus, ils ont nié absolument qu'elles eussent une origine quelconque dans l'expérience intérieure ou extérieure, puisqu'ils ont prétendu les rattacher exclusivement à la nature même de l'âme, substance inconditionnelle et indé^ pendante.
La supposition de quelque chose d'inné est la mort de l'analyse ; c'est le coup de désespoir du philosophe qui, sentant qu'il ne peut remonter plus haut, et que la chaîne des faits est prête à lui échapper, se résout à la laisser flotter dans le vide. Sans doute nous ne pouvons échapper tôt ou tard à un terme d'arrêt, mais il &ut du moins reculer ce terme le plus possible, et mettre tout à fait à la fin ce que nos philosophes ont si souvent mis au commencement. Voyons donc si, avec les données déjà acquises sur l'origine de la personnalité, nous ne pouvons pas en assigner une aux idées dont Ud'agit» sans les foine
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ressortir ni de la sensation ni delà nature de rârne. Heprenons :
Avant le moi ou sans lui, il n'y a point de connaissance actuelle ni possible. Tout doit donc dériver de cette source première ou venir s y rallier. S'il suffît de regarder en nous-mêmes, pour avoir Tidée de Tétre, de la substance» de la cause, de Tnn, du même, chacune de ces iilées prend donc son origine immédiate dans le sentiment du moi. Généralisée dansTexpression, et présentée sous plusieurs faces dans les formes variées du langage, elle peut toujours être ramenée au type individuel et constant quelle conserve dans le sens intime. En montrant que toutes les idées réflexives, et prétendues innées, ne sont que le fait primitif de conscience, analysé et exprimé dans ses divers caractères, nous aurons fait voir aussi que ces idées ont une origine, puisque le moi ou la personnalité individuelle en a une.
Idées de substanee et de force.
La différence essentielle qui sépare les doctrines de Descartes et de Leibnitz, c'est que le premier, ôtant toute action propre aux créatures, et considérant Tentendement et la volonté même comme passifs, est parti de l'idée d'une substance modifiable : l'âme ou la chose pensante, qu'il oppose au corps ou
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à la substance étendue (1) ; tandis que Leibnitz, voyant l'action partout, et animant jusqu'aux éléments de la matière, a pris l'idée de force pour son point de départ, et en a fait le pivot sur lequel roule toute sa doctrine. Mais, que ce soit la substance ou la force qui serve de principe, dès qu'on part de l'absolu, il n'y a plus de base; on est hors de l'expérience intérieure ou extérieure, et les idées innées sont là. Cependant Leibnitz se tient toujours plus près du fait de sens intime, et l'emploi qu'il fait de la force, des virtualités, des tendances et de l'effort même, qui n'est que la force ou la monade dominante en actix)n, le ramène à chaque instant à l'expression du fait primitif, à peu près tel que nous l'avons conçu et exprimé.
L'idée de force ne peut être prise en effet originellement que dans la conscience du sujet qui fait l'effort, et lors même qu'elle est tout à fait abstraite du fait de conscience, transportée au dehors et tout à fait déplacée de sa base naturelle, elle conserve toujours l'empreinte de son origine. Nous ne pouvons concevoir aucune force d'impulsion, de choc ou de traction dans les corps, sans leur attribuer ou sans hypothétiser en eux jusqu'à un certain point cette force individuelle constitutive de notre moi.
L'idée de substance est plus mixte dans son origine et peut également dériver de .l'un et de l'autre des deux éléments du fait de conscience, ou de la dua-
(1) On peut voir dans Malebranche comment il presse celte sorte d'antithèse des deux substances, toutes deux modifiables et considérées sous le rapport de la passion.
$60 FONa DE LA PSYCHOLOGIE, — PART. L ^CT. IL
iité primitive, Ce terme se réfère en même temps à ce qui subsiste, ou reste le même au seia des modificatioiis variables, et à ce qui, étant au-dessous de ces modifications, leur sert, de lien commun. Or, ce qui subsiste au milieu de tous les changements, c'est le mode total de Teffort qui reste identique dans ses deux termes (la force et la résistance)- On peut donc le prendre, suivant Texpression des Cartésiens, pour le véritable mode substantieL Mais la résistance organique, ou le continu résistant, tel que nous l'avons caractérisé précédemment, s' associant à toutes les modifications sensibles, et restant quand elles passent, leur sert vraiment de lien commun, Ces-moditicatiûns se répandent, pour ainsi dire, sur les différents points de ce continu, s'y fiient, s'y distinguent en s'y localisant ; il est donc eo quelque sorte au-dessous de toutes; il est la base constante, levélitabie substralum, ou le sujet propre d'attribution, puisque, ainsi que le dit Malebranche, nous ne pouvons nous empêcher d'attribuer au corps ce que l'âme sent. Il faut observer ici que le sujet des attributions passives, la résistance organique, n'est point une pure abstraction, pas plus que ne l'est le «ujet de TefiFort mai à qui elle est corrélative. Otez toutes les modifications accidentelles et variables de la sensibilité, la résistance et l'effort subsisteront les mêmes» hors de toute association, comme sujet et objet, terme antécédent et conséquent du même rapport fondamental de Tégoïté personnelle.
Ici donc, et dans l'origine vraie de l'idée de substance, soit qu'on la distingue de celle de force» soit
FAITS DU SENS DITOi& «^ GH. !¥• fiM
qu'on identifie ces deux idées, comme dans le point de vue de Leibnitz, on peut toujours répondre k la question suivante, si embarrassante quand il s'agit des mêmes idées, tout à foit abstraites, transportées Siu dehors, déplacées de leur base naturelle : Que reste-t-il d'un sujet quand on en a séparé toutes les qualités ou modifications qui lui sont attribuées et dont il est supposé former le substratum, le lien ou la copule? Car le mai, sujet de toutes les attributions actives, reste seul, tant quel'efibrt subsiste, et même à vide et sans aucun autre mode ; comme la résistance aubsiste nue, sans aucune des modifications passar gères à qui elle donne une base fixe.
Voilà les deux idées mères de toutes les notions abstraites de force et de substance. C'est pour ne pas en avoir reconnu la filiation, qu'on a élevé tant de questions insolubles à l'occasion de ces idées, soit qu'on les ait réalisées dans l'absolu, en dérivant le possible du réel ; soit qu'on ait nié expressément leur réalité, faute de pouvoir les ramener aux représentations claires des sens ou de l'imagination» avec lesquelles elles s'associent dans l'expérience extérieure , mais dont elles ne font nullement partie. Les idées de substance et de force prises en nou»mêmes, ou conçues en regardant en nous et non en dehors, ont toute la réalité et la vérité du fait de sens intime; mais cette évidence s'altère et s'obscurcit lorsqu'en les déplaçant de leur base naturelle, on les transporte aux choses du dehors.
Si l'on abstrait de la conscience de notre force propre , ou du sentiment du mm qui fait l'efibrt,
%2 FOND. DE LA P8ÏCH0L0CIE.;— PAKÏ. I. SKCT, IL
Texercice nu et pour aiosi dire matériel de cette force agissante, on aura fidée ou la notion de force absolue ou possible, A cette notion, tout abstraite qu^ellfi puisse être , se mêle toujours un sentiment confus de cette force propre, constitutive du mm^ que Tesprit cherche à en séparer, mais qui s'y mêle encore malgré nous.
De même, en séparant du sentiment d'un continu résislant, toujours présent dans l'état de veille et de personnalité, la résîstaîice nue et non sentie, nous formons la notion d'une résistance absolue ou possible qui est celle de substance abstraite, toujours fondée sur cette résistance organique que nous ne faisons pas , qui subsiste nécessairement comme terme de notre effort, et que nous sommes plus disposés par là à séparer de nous-mêmes. Cette idée est toujours conçue sous un rapport de passivité, et d'après le modèle exemplaire de cette résistance organique que le moi aperçoit ou sent, en la distinguant de lui-même dans l'effort, mais qu'il ne fait pas comme cet effort.
Voilà pourquoi la notion abstraite de substance, plus obscure que celle de force, est toujours prise dans un point de vue plus éloigné, ou plus étranger à nous-mêmes que celle de force. Ainsi, en partant de la dualité primitive , origine commune de toute science, et séparant ou abstrayant autant que possible ses deux éléments, on prendra Télément subjectif ou formel, type de toute idée de force et d'activité conçue comme relative avant de l'être comme absolue» pour le principe de la psychologie ou de la
science de nous*inèines; et Télément objectif ou matériel, type de toute idée de substance (qui passe aussi du relatif individuel à l'absolu général), pour le principe de la physique ou de la science de la nature. On ne saurait transgresser cet ordre, c'est-àdire prendre la notion de substance pour le principe de la métaphysique, ou celle de force pour le principe de la physique, sans dénaturer le but et l'objet des deux sciences ; de même qu'en partant de l'un ou de l'autre principe considéré dans l'absolu, avant d'avoir connu la source qu'ont nécessairement ces idées dans une relation première et fondamentale, on met au commencement ce qui devrait être à la fin, on ne forme que des sciences abstraites, étrangères à la réalité des choses ou des phénomènes.
En comparant sous ces deux rapports les doctrines de Descartes et de Leibnitz, soit entre elles, soit avec cette vérité, but de toute science, nous trouvons le principe commun de leurs divergences, et la véritable cause de ces écarts que nous avons remarqués précédemment. Descartes et Leibnitz partent tous deux de l'absolu, l'un de la substance, l'autre de la force inconditionnelle; mais l'un a construit la pensée avec des éléments empruntés d'une nature passive; l'autre a construit la nature avec des éléments pris dans l'activité du moi.
Nous ne pouvons suivre en détail toutes les applications diverses que fait l'esprit humain de ces deux idées premières et régulatrices, en les transformant pour les combiner avec les phénomènes ou les images des choses du dehors : il nous suffit d'avoir
254 roiro, DE lA PSYCHOLOGIE. —FAUT. I. SECT, IL
montré l'origine vraie qu'elles ont dans le fait primitif de conscience t qui n'est lui-même que Texercice d*un sens particulier, celui de Teffort et de la ré- Bis tance. Il suffit que Ion conçoive comment ces idées, à quelque éloignement qu'elles soient de cette source, peuvent toujours y être ramenées par une analyse réfléchie.
Je sais bien, comme Ta dit un métaphysicien pro* fond (t), que <t Tidée de la substance, comme celle € de la fûrce, est prise dans une latitude bien plus € grande que son principe ne semble l'indique r, et <A s'applique même à des objets où Taperception im- ^ médiate, le fait du sens intime se change en une a connaissance purement symbolique « qui parait « étrangère ou supérieure à toute impression réelle. )> Mais cela ne change rien au fond même de ces idées, ni à la source primitive où elles ont pris naissance. Il faut avoir bien conçu ce qu'elles sont dans cette source pure et simple, pour mieux connaître et apprécier les nouveaux caractères qu'elles reçoivent, en passant sous l'empire d'autres facultés de l'esprit humain qui les composent et les entraînent dans leur direction.
Il importe surtout d'insister ici sur ce que les idées premières dont il s'agit, échappent toujours à l'imagination ou aux sens, soit dans leur état de simplicité native, soit dans tout ordre supérieur de leur combinaison ; et nous en voyons bien la raison dans tout ce qui précède. Le sens du toucher^ quoiqu'il
(1) M* EngeL
FAITS DU SENS INTIME. — Ca lY. 215
contribue plus qu'aucun autre à la composition et à la translation extérieure de nos idées de force et de substance, est cependant étranger à leur formation première. Ce n'est point à ce toucher extérieur des surfaces que s'adresse le vrai continu résistant, type de l'idée de substance, et le sentiment de la force est aussi donné dans l'effort primitif, hors de l'exercice de ce sens. Nous ne touchons donc pas davantage le substratum des formes tactiles, que nous ne voyons la substance même de la lumière^ ou l'agent réel qui est caché sous le phénomèqe de la vision, et de tnème pour tous les autres sens. De là« atioune substance ne peut se représenter à l'imagination, et n'est conçue que sous une relation nécessaire à une certaine réunion de modes ou qualités dont elle est censée âujetnn d'attribution. Mais^ quoique l'imagination ne s'attache qu'aux éléments associés^ ou groupée, ou aux conséquents de chaque rapport d'attribution, la raison n'en est pas moins nécessitée à admettre ou à supposer la réalité du sujet ou de l'antécédent; si bien que c'est sur le sujet un et irreprésentable que portent toutes les affirmations : c'est lui» et non point les modes, qui sont dits ou conçus exister, agir. C'est là une loi primitive de notre pensée dont toute la langue porte l'empreinte. Or, le type original de cette empreinte est tout dans le fait primitif, dans la conscience du moi. Pourquoi donc le chei^ cher ailleurs? pourquoi surtout dissimuler la vérité?
256 FOND, m: i\ r8icnor.ociK- — part, l sect. il
De la caufl« ou de l'application particulière et originelle du principe de causalité
Le principe de causalité, a dit un philosoplie trèsjudicieux (1)» est le père de ta métaphysique. Il s agit de savoir si c'est un principe réel, ou siinpieraent une forme, une catégorie ou manière dont l'àme voit les choses, sans conséquence pour leur réalité.
Tout dépend bien de là en effet, mais le seu! moyen de reconnaître le caractère réel de ce principe de toute métapliysique, c'est de constater son identité avec le sentiment du mai^ ou avec le fait P* primitif de la conscience. Partir de l'absolu, ou de ridée abstraite de causalité pour Venger ea.^ abrupto en catégorie, ou la considérer comme une forme propre et naturelle à l'esprit humain, comme un simple principe régulateur de nos connaissances, c'est mettre une sorte d'entité logique à la place d'un fait; c'est se placer de prime-abord hors du champ de toute réalité pratique, désormais inaccessible; c'est trancher le nœud de la question sur le principe de la science. D'un autre côté, n'avoir égard qu'à la simple loi de succession des phénomènes, et limiter là arbitrairement toute idée de cause, c'est dénaturer la valeur que le principe conserve toujours malgré nous-mêmes au fond du sens intime. Rien n'est plus facile en effet que de démontrer la différence, ou
(1) Ancillon père.
même l'opposition absolue qui existe entre l'idée d'une succession et celle d'une cause ou d'une force productive efficace; et cette opposition ressort même de toutes les tentatives faites par les physiciens disciples de Bacon, pour éloigner l'application réelle du principe de causalité, et de l'affectation qu'ils mettent à en dissimuler le titre , en prétendant ramener toutes les causes ou forces productives des phénomènes aux lois expérimentales de leur succession. Ils parviennent souvent en effet à découvrir de telles lois, en observant et classant exactement les effets de divers ordres ; mais, de leur aveu même, les véritables causes efficientes n'en demeurent pas moins indéterminées, et il reste toujours à la tête de chaque classe de phénomènes une inconnue dont on désespère de déterminer la valeur. Mais pourquoi en désespère-t-on ? C'est qu'on sent confusément que cette inconnue, cet ^, ne peut être comparée à aucune des idées sensibles sous lesquelles se représentent les phénomènes extérieurs, ou qu'elle n'est homogène à aucune idée de cette espèce. Or, d'où vient d'abord ce défaut d'homogénéité? En second lieu, pourquoi l'existence d'une force productive, ou d'une cause efficiente se présente-t-elle si obstinément à notre esprit, et subsiste-t-elle malgré nous dans l'intimité de notre pensée, pendant que d'autre part cette cause demeure voilée au regard de l'imagination, et nous dérobe éternellement sa face et sa manière d'opérer?
N'y a-t-il pas là quelque chose de mystérieux? Et l'inutilité même de tous les efforts des physiciens ou I. îi
35» FOND- DE LA PSYCÎIOLOfirE, — PART. L SECT, H. '
des pliilosophes pour substituer le rapport de suceest âion à celui de causalité ne contrihue-t-elle pas à accréditer le mystère, en favorisant l'opinion de ceux qui établissent ce dernier principe a priori comme une idée innée, une forme ou aue loi inhérente à la pensée et indépendante de rexpérience (I)? Tout le mystère des notions a priori ditiparaît devant le flambeau de rexpérieuce intérieure, qui nous apprend que ridée de cause a son type primitif et unique dans le sentiment du moi,, identifié avec celui de rcfibrt, type très-clair dans sa source, mais qui s'éclipse devant les images, se dénature en se combinant avec elles.
L'origine que j'annonce ici, méconnue ou niée formellement par divers philosophes, se trouve mieux justifiée par certaines attaques dirigées contre elle, que par les raisonnements directs qui tendraient à la confirmer.
L'un des philosophes dont le scepticisme même a servi les intérêts de la science, Hume, dans l'essai qui a pour but de chercher les fondements du principe de causalité, ou de liaison nécessaire entre les
(1) Quoique Charles Bonnet ait pris son point de départ dans It sensation, à peu près comme Condîllac, il n'en a pas moins déduit ultérieurement, et en se replaçant dans un point de vue pareil à celui que j'ai adopté, la notion de cause et d'effet du sentiment immédiat de Texercice de la volonté ou du pouvoir moteur. « Je « sais intimement, » dil-il (chap. xvi de son Philalèthé) « que je « puis mouvoir et que je meus mon corps ou différentes parties de « mon corps, que je puis me transporter et que je me transporte « d'un lieu dans un autre, que je puis surmonter et que je surmonte K la résistance de différents corps. Je déduis de ces différentes ac- « tions dont j'ai la conscience, la notion générale de la cause et « de relÎ9t« »
phénomènes de la nature (1), a rencontré dans ses excursions sceptiques le point de vue que nous cherchons à établir. Après avoir très-bien spécifié la valeur du principe, et montré qu'il ne peut point avoir àé fondement dans rexpérience extérieure, il propose la question de savoir si cette idée de cause efficiente, ou d'une liaison nécessaire, ne pourrait pas se fonder sur le sentiment intérieur d'une force propre, ou d'un empire que nous attribuons à la volonté sur les organes du corps, ou sur les opérations de l'esprit. Hais ce subtil philosophe qui n'aimait rien tant que de rassembler des nuages, semble craindre d'avoir trouvé là une issue trop facile pour sortir de ce labyrinthe de doutes et d'incertitudes dont il aimait tant à parcourir les détours.
1** « D'abord, dit-il, l'influence des volitions sur « les organes corporels est un fait connu par l'ex- « périence comme le sont toutes les opérations de la € nature (2). »
Oui, sans doute, c'est un Ifait, et nous ne demandons pas autre chose ; mais un fait de sens intime, un fait qui tire toute sa valeur du sentiment du moi qu'il constitue n'est pas une opération de la nature extérieure : au contraire, il y a une véritable antithèse entre un acte de volitiou et un phénomène de la nature, comme entre la liberté et la nécessité,
(1) Essais philosophiques sur ^Entendement humain. Septième Essai — De Cidée de pouvoir ou de liaison nécessaire.
(2) L'auteur, dans ce chapitre, ne donne pas toujours des citations textuelles de Hume et Engel, mais quelquefois des résumés 4e leur argumentation. (Note de CédUeur).
îea FO^iLi. DE LÀ PSYCHOLOGIE. — VhWV. L 8ECT. IL
Tacthité et la p^sivilé, Aïicun principe, aucun phénoniene de la nature ne peut être connu ou représenté sans le moi^ niais il peut y avoir dans le moi des principes, des vouloirs, et une apereeption interne indépendante des opérations de la nature extérieure* Enfin, regarder en soi ou réiléchir, n'est pas regarder au dehors ou se représenter des objets* En assimilant la valeur des données ou des lois de Texpéricnce extérieure avec celles de rexpérience intérieure, Hume renonce, dès le premier pas, à trouver ce qu*il cherche, ou plutôt il ne veut rien trouver et ferme exprès rentrée à la lumière»
â** Il continue : « On n'eût jamais pu prévoir ce ^ fait dans Ténergie de sa cause. ^
11 ne s'agit pas de prévoir mais de hien sentir ou d'apercevoir ce qui existe. De plus, au moment où la volonté, la force motrice va s'exercer, où un effort est déterminé, et même le premier effort voulu, il faut que l'énergie de la cause emporte avec elle une sorte de pressentiment ou de prévoyance de succès ; autrement, il n'y aurait qu'un simple désir et point de vouloir. Ce qui distingue un acte ou un mouvement volontaire d'une simple réaction ou détermina- , tion sensitive, c'est précisément que l'effet est prévu dans l'énergie de sa cause. C'est là aussi un caractère distinctif essentiel entre les faits de sens intime ou les produits de l'activité du moi, et les phénomènes ou opérations de la nature, qui ne sauraient jamais être prévus dans leur cause, puisque celle-ci est inconnue en elle-même, et que l'idée de son existence est déduite et non point aperçue immédiatement
FAITS DU SENS INTIME. — ai. IV. 261
comme le moij principe interne du mouvement, sujet de l'effort.
3"* a Nous sommes condamnés à ignorer éternel- « lement les moyens efficaces par lesquels cette opé- « ration si extraordinaire s'efTectue^ tant s'en faut <i que nous en ayons le sentiment immédiat. »
Je concevrais plutôt qu'il eût dit, comme il le dira bientôt : Nous n'avons pas le sentiment immédiat de l'effort ou de la production du mouvement volontaire, tant s'en faut que nous en connaissions les moyens ; car nous pouvons avoir le sentiment sans connaître en aucune manière les moyens; mais bien sûrement nous ne songerions pas à chercher les moyens, et il n'y aurait lieu à rien demander à ce sujet, si nous n'avions pas le sentiment. Ici le sceptique se prend dans ses propres filets, mais voyons plus loin.
4*" « Si nous sentions notre pouvoir primordial, )> ajoute-t-il , « il faudrait qu'il nous fût connu ; s'il « était connu, son effet le devrait être aussi, car « tout pouvoir se rapporte à un effet; et réciproque- « ment connaître un pouvoir, une cause, c'est dé- M couvrir dans la cause cette circonstance même qui « la rend propre à produire son effet. Or, nous ne « découvrons rien de pareil en nous, puisque nous « n'avons aucune connaissance de tout ce jeu inté- « rieur de nerfs et de muscles que la volonté est cen- <( sée mettre en action dans les mouvements de nos « membres. Donc, nous ne connaissons ni ne sentons « réellement le pouvoir de la volonté, ni en lui- ^ même ni dans son effet; donc il ne peut être le
ses FONa m la psîchologie. — pmt, i, sect, il
<f principe de cette liaison nécessaire établie daos <( notre esprit entre reflet et la cause, ï^
Tout ce raisonnement porte à faux» en ce qu'il se fonde sur rassimilation illusoire précédemment établie entre deux sortes de connaissances ou d*expéritjiices, rextcrne et Tinterne* Notre pouvoir primordial, ou Tempire de la volonté sur les membres, est trcs-évidemment connu, mais seulement en ce qu'il est senti et non en ce qu'il est représenté au dehors comme pourrait Tétre un mécanisme étranger à nous. En n'ayant égard qu'à cette représentation, et considérant te mouvement extérieur comme un effet dont la volonté serait supposée être cause, il est bien vrai de dire que le pouvoir ne peut être connu dans PefTet et vice versa, car ces deux couceptioni sont hétérogènes, Tune se fondant uniquement sur un sens intérieur, et l'autre sur un sens extérieur. Quelle espèce d'analogie y a-t-il entre la connaissance représentative de la position, du jeu et des fonctions de nos organes, tels que peut les connaître un anatomiste ou un physiologiste, et le sentiment intime qui correspond à ces fonctions, et aussi la connaissance interne des parties localisées dans le continu résistant dont nous parlions précédemment? Comment ne voit-on pas l'opposition qui a lieu entre ces deux sortes de connaissances, opposition telle qu'au moment même où la volonté va mouvoir un membre, si les instruments de motilité pouvaient se représenter au lieu d'être sentis, ou aperçus intérieurement, la volonté ne naîtrait Jamais? De même si nous nous représentions les nerfs de la rétine et
l'agent lumineux, nous ne verrions plus les couleurs; et comment des yeux organisés pour voir au dedans d'eux-mêmes pourraient-ils voir ce qui est au dehors? C'est ainsi que pour connaître objectivement les ressorts cachés de ses propres volitions, il faudrait en même temps être soi et un autre. Le pouvoir n'est donc connu ou pressenti qu'autant que nous nous mettons à la place de l'être moteur; l'effet ou le mouvement n'est représenté qu'autant que nous nous séparons entièrement de l'être auquel nous l'attribuons; ainsi par cela même que le dernier est connu comme objet ou phénomène étranger, il ne peut être senti dans sa cause, ni, par conséquent, sa cause ne peut être connue en lui ou comme il l'est lui-jnême.
Voulons-nous concevoir le pouvoir ou la force dans son effet , comme l'effet dans l'énergie de sa cause? Rétablissons maintenant l'homogénéité entre les deux termes du rapport primitif de causalité , et nous rentrons dans le fait de conscience , où le sujet de l'effort s'aperçoit intérieurement comme la cause d'un mouvement qui est simultanément aperçu ou senti, et non représenté, comme effet. Renier le sentiment ou la connaissance intérieure du pouvoir , c'est renier son existence tout entière. Mais voilà ce que fait le sceptique dans cette dénégation la plus extraordinaire qu'ait jamais osé faire le pyrrhonien le plus décidé.
5" « Nous ne sentons réellement, » dit-il en finissant sur cet article , « aucun pouvoir en produisant a les mouvements de nos corps et en appliquant nos
7Bà TOND, DE Là PSYCHOLOGIE. - PART L SECT. IL
*( membres à diverses fonctions ; Fitlte de force et de « |>ouvoir ne dérive donc d'aucune conscience inté" « rieure. »
One répondre a celui qui nie un fait, un fait visilile ou Uuigible? Rieu sans doute. Il faudrait seulement lui faire voir ou toucher ce qu'il nie, et, s'il persistait à dire que ses sens le trompent, toute discussion serait terminée là* Mais s il a le sens louche, calleux ou paralysé, au point de ne pouvoir connaître que des objets visibles ou colorés, et quil refuse ainsi d'admettre dans les corps la résistance, la solidité ou les formes tangibles, parce qu'il ne peut pas les voir, il faudra ou lui rendre Tu sage du sens qu'il a perdu , ou, si cela ne se peut pas, Tamencr du moins a reconnaître que les propriétés essentielles qu'il nie, n'étant point l'objet propre du sens auquel il voudrait les soumettre , il n'est point fondé à les rejeter par ce seul motif qu'il ne voit pas des choses non visibles par leur nature. Il me semble que c'est là le véritable point de vue où Hume a conduit la discussion dont il s'agit. Veut-on contester ou nier avec lui l'existence de l'effort ou du sentiment d'un pouvoir moteur? Ce ne peut être parce qu'on en est privé; car tout homme non paralytique qui est dans l'état de veille ou de conscium suî, enfin qui peut dire moi , exerce nécessairement le sens de l'effort, ou a le sentiment actuel du pouvoir, de la cause efficace qui contracte ses muscles. S'il refuse donc d'admettre l'existence de cette cause , c'est qu'il veut la concevoir sous une idée qui n'est pas la sienne, ou par quelque faculté étrangère au sens propre et im-
FAITS DU SENS INTIME. — Qf. CV. 2«5
médiat dans lequel elle réside, ce sens lui-même étant devenu comme calleux par l'habitude de son exercice uniforme, continu et non interrompu tant que la veille dure.
Vraiment, Teffet le plus infaillible de l'habitude consiste à affaiblir et à détruire insensiblement le sentiment propre de tous les mouvements ou actes eonstamment répétés , et surtout à en voiler au regard du sens intime les déterminations et le principe, alors même qu'ils se manifestent au dehors par les résultats les plus sensibles. Comme une lumière uniforme, au ton de laquelle nos yeux sont accoutumés, n'est plus perceptible en elle-même, et ne le devient que par les objets divers qu'elle éclaire; ainsi l'effort voulu, qui est le principe et l'appui de la conscience, disparait lui-même sous les modifications variées auxquelles il donne une base et une forme individuelles. A mesure que ce sens s'émousse par l'habitude, et avec lui le sentiment du pouvoir ou de la liaison primitive entre la volonté et les mouvements produits, les objets extérieurs, ou les causes de sensations extérieures , prennent plus d'ascendant. Accoutumés et nécessités même par notre nature d'êtres sentants, à diriger sur eux toute notre attention, nous finissons par leur attribuer ce qui nous appartient en propre, et même jusqu'à l'action qui nous les soumet , alors même que nous croyons en être le plus dépendants. Ainsi c'est la même habitude, à laquelle Hume attribue une influence exclusive et si illusoire sur la formation de toute idée de pouvoir et de liaison nécessaire ; c'est cette même
966 FOND. DE i^ PSTGHOLOGUS. — PART. I. SEGT. IL
habitude qui sert à nous aveugler le plus communément sur l'origine de l'idée de cause, ou sur le principe et le fondement réel de son application.
Nous verrons bientôt que la même cause d'aveuglement qui a déterminé les attaques du scepticisme contre le principe identique avec le fait primitif de conscience , a pu motiver aussi tous les écarts du dogmatisme, quand il a voulu expliquer par une influence mystérieuse quelconque, soit par l'intervention de Dieu même, soit par une harmonie préétablie, le lien naturel et mystérieux qui unit la force motrice à son terme d'application, ou le sujet de Teffort à la résistance. Nous verrons comment les célèbres mtours de ces systèmes n'ont été conduits à altérer, ou même à nier le fait interne, immédiat et irrécusable du pouvoir moteur, qu'en cherchant à soumettre à la raison ce même fait de conscience que le sceptique voulait subordonner à l'imagination.
Rendons grâces au célèbre sceptique contre lequel nous osons lutter, puisqu'on attaquant, ou en niant, en sa qualité de fait, le principe sur lequel nous nous appuyons, il contribue à l'établir lui-même de la manière la plus solide en sa qualité de principe. C'est en effet Hume qui a vu avec sa sagacité ordinaire que l'influence de nos volitions sur les mouvements du corps pourrait bien être le type ou l'origine de toute idée de pouvoir ou de liaison causale ; mais il rejette ce principe, en se fondant, en dernière analyse, sur ce qu'il n'y a pas en nous de sentiment d'un tel pouvoir. Par conséquent, si ce sentiment est un fait d'expérience intérieure, le principe aura lieu.
FAITS DU SENS INTIME. — CH. IV. î«7
Or» le fait est prouvé par la seule distiqction que dbacun reconnaît en lui-même, entre un mouvement volontaire et un autre qui ne l'est pas. Donc, le principe est aussi prouvé. Encore une fois, rendons grâces à Hume. Nul philosophe n*a établi avec une aussi grande force de conviction qu'il fallait renoncer à trouver hors de nous un fondement réel et solide k ridée de pouvoir et de force ; d'où il suit qu'il n'y a plus qu'à chercher ce fondement en nousmêmes, ou dans le sentiment de notre propre effort, dans le fait même du sens intime, dont tous les nuages accumulés par le scepticisme ne sauraient altérer l'évidence.
Je ne puis ici me refuser au plaisir d'appuyer ma manière de voir, relativement à l'origine de l'idée de force et de causalité, sur une sorte d'accord heureux pour moi, et je dirai presque sur la communauté de mon poii^t de vue à cet égard avec celui d'un métaphysicien très-distingué.
M. Engel, dans un Mémoire^ur FOrigine de f idée de la force (4), est parvenu, de son côté, à trouver cette origine dans l'exercice du sens particulier qu'il caractérise à peu près comme nous, sous le titre de sens musculaire, sens de teffbrt ou de la tendance. Il observe avec beaucoup de raison que Locke, Hume et tous les métaphysiciens qui ont traité de ce sujet, ont laissé l'idée de la force tout aussi confuse et ténébreuse , qu'elle l'est ordinairement dans les têtes des philosophes et de ceux qui ne le sont pas, uni- Ci) Mémoire lu à rAcadémie de Berlyi le 3 ^éoexpbre iSPi. — {Mémoires de C Académie de Berlin, iS02.j
a?« FOND- OF f.A PSYCUIOÏjOGIE, — PAIïT, L SECT. II.
certaine; tant on est enclin à prendre les déductions de l'Iuihitude pour Je yéritabies principes. RieD ne le prouve mieux que ^exemple des deux pliilosophes à qui nous devons d'avoir pu donner à notre principe sur l'origine de l'idée de force, les développements et les éclaircissements dont il était susceptible.
Ilf
Des idées d'unité et dMdeotité-
D*aprfcs tout ce qui a été déduit précédemment de Tanalyse du fait primitif de conscience, je ne sais si j'ai besoin de m^arréter encore à faire voir comment toute idée iVun^ du mêm€y étant essentiellement comprise dans le fait primitif, ou le moiy dont elle est une forme, ne peut être tirée que de cette source, pour être de là étendue ou transportée, par une sorte de généralisation, aux phénomènes et aux divers objets de la nature extérieure.
L'unité est entière et indivisible dans le mot, qui se reproduit ou s'aperçoit constamment dans l'effort sous la même forme une. Dans le mot seul est l'unité première de la substance, de la cause ou de la force, de l'existence enfin. La pluralité des objets de la nature extérieure et la pluralité des termes qui résistent à la même volonté, au même effort, n'est conçue que sous la relation à cette unité première et fondamentale. Chacun de ces objets ou termes n'est perçu
4( les siennes et les rejette comme impossibles. » Je me trouve absolument dans le point de vue de M. Engel, si bien qu'en comparant le passage que j'ai transcrit ici avec les idées qui précèdent, on dirait que mon opinion a été absolument calquée sur la sienne. Mais on va voir la différence essentielle qui nous sépare.
Notre auteur continue : « La vue et l'ouïe, les cou- « leurs et les sons restent ce qu'ils sont, quand « même les aveugles-nés et les sourds-muets n'en « savent ou n'en conçoivent rien. Ainsi, l'action de « notre sens musculaire sur le corps étranger, et la 4( réaction du corps sur le sens restent ce qu'ils sont, « quoiqu'on ne s'en forme aucune idée en y appli- « quant le sens de la vue, du toucher, etc. »
Ici l'on voit que M. Engel admet dans l'exercice du sens musculaire un élément étranger, que j'avais eu soin d'en écarter en ramenant l'effort primitif à la simplicité d'un fait de sens intime. Cet élément consiste dans l'idée ou le sentiment médiat d'une résistance étrangère, absolue, que l'auteur substitue à l'aperception tout à Mtimmédiate de la résistance, ou de l'inertie même des muscles qui cèdent à l'effort de la volonté. Ainsi, selon lui, la véritable essence de la force consiste dans la possibilité de saisir et de déterminer une farce étrangère, extérieure, ou, comme il dit, de se compliquer, de se mettre en conflit d'action avec une force étrangère qui résiste. Selon moi, et d'après tout ce qui précède, la véritable origine (je ne dis pas l'essence) de l'idée que nous attachons au mot force, consiste dans le pouvoir immédiat
«• FOm. DE U PSYCHOLDOIK.— PAKT. t SECT. IL
<fu*â ta volonté, de saisir et de déterminer la force d'inertie ou de résistance propre aux organes musculaireât 6t de se mettre avec elle en conflit d'action.
Bans le sens de M- Eogel, il suit de la complication ou du conflit de notre force propre avec la force étrangère extérieure, que celle-ci est surmontée, ou que la nôtre est momentanément suspeudue et comme paralysée par l'objet. Dans mon sens» Tinertie musculaire est toujours surmontée, et la force liyperorganique, bien loin d'être détendue ou comme para* lyséf par cette résistance, croît en énergie et en activité, à mesure que cette résistance augmenté. Pour saisir cette complicatioa des deux forces, Tune propre, l'autre étrangère, M. Engel en appelle à la conscience de quiconque sent en rompant un bâton, par exemple (1), comment la force de cohésion est surmontée peu à peu, à mesure que l'effort augmente jusqu'à la fraction, où notre force prend le desi^us et obtient tout son effet. Je renvoie à la conscience de tout homme qui veut locomouvoir un de ses mem-* bres, ou le retenir seulement dans une position fixe par la contraction des muscles. Sans qu'il y ait aucun obstacle étranger, l'organe peut être disposé de manière à résister plus ou moins à la contraction, et à mesure qu'il cède à l'effort motetir, on ne peut s'empêcher de sentir un véritable conflit entre la ibrce et la résistance. Mais en supposant même que l'organe cède instantanément, comme il arrive dans
(î) n reviendrait au même d'employer l'exemple de Teffort fait ikmir soulever tmfturdeau ou faire avancer tm moHe Hj^ ÉéMe.
FAITS tfG SENS IHTttlE, — cA IT. Hî
tout acte de lôcômdtion hàbittlélle, là cdmplictttidtt dont il s'agit, quoique inaperçue, par les causes doilt nous avons parlé, n'en sera pad inoins toujours aperceptible dans le fait du sens intime, par cela seul qu'il est impossible de confondre l'acte de locomotion déterminé par un vouloir exprès, avec un ttiduvement involontaire ou automatique.
« L'idée de la jiixta-posltion, et pài» elle Tidéegé- M nérale de l'espace, ne se forme pas plds claifémènt « en nous, » dit M Engel, « par la vue et l'attou- « chement; celle de la succession, et par elle l'idée « générale du temps ne se forme pas plus clairement « en nous par l'ouïe d'une série de sons, par la vue « d'une série de mouvemelits , par l'attetition aux K changements intérieurs de l'âme, que ne se forme « en nous, par l'usage de notre sens musculaire, « celle de la virtuosité, et par elle l'idée générale de « la force, de la cause et de l'effet. *
Ici l'auteur avertit qu'il s'abstient & dessein du mot de causalité, en y substituant celui de virtuosité, parce que, dans son origine le terme de causalité a trait à l'espace, et que cette forme de noà représentations est tout aussi étrangère au âens de la tendance ou de l'effort, qu'elle l'est aux sensations affectives de l'ouïe, du goût et de l'odorat, etc. Nous avons vu précédemment, en parlant de l'origine de la connaissance que nous avons de notre corps propre, comment l'exercice seul du sens musculaire, séparé de tout obstacle, peut emporter avec lui une forme primitive d'espace; ainsi nous n'avons pas les mêmes motifs que M. Engel, de nous abstenir du terme de
Ll il
itéM
272 FOND, m LA PSYCHOLOGIE. — PABT. L BECT, IL
causalité, oi nous remployons daod son acceplioa] vraie et originale, en là rapportant à Texercice notre sens musculaire. Mais voici où je trouve qm M- Eugel accorde trop beau jeu au philosophe qu'il combat, en partageant lui-même sod scepticisme sup le fait primitif du sens interne.
« Nous étendons, dit-il, l'idée de la mrtuosiîâ^ a celle de la cause et de Teflet, sur un nombre is M nombrable, intlni de phénomènes, où pourtant <( tout ce que nous apercevons n'est qu'une simple <i succession en temps, où rien ne nous annonce um^ a liaison iûténenre et étroite telle, par exemple, V « qu'elle se trouve entre TefFort de nos muscles et ^ Tacte de rompre un bâton, entre la résistance que <i nous opposons à un vent de tempête» et l'effort a que nous mettons à continuer notre chemin (1)*^^ « C'est surtout de cette nui ni ère que nous en visa*" « geons les mouvements arbitraires de nos membres, a de nos mains et de nos bras, en les étendant, de « nos pieds en marchant, de notre langue en parlant, « comme des effets de notre volonté, sans avoir ici^ <( la moindre conscience, la plus faible intuition <( d'une complication quelconque, d'une supério- « rite de la force de la volonté sur la force corpo- « relie. »
Il faut que ce sens de l'effort soit bien caché ou devenu bien obtus par l'habitude, puisque voilà en-
(1) observez quMci M. Engel parle de l'effort des muscles en les considérant par rapport à l'obstacle étranger, comme je considère moi-môme la volonté ou la force hyperorganique par rapport à eux. Nous ne pouvons pas plus en eiïet attribuer l'acUon ou l'effort aux muscles que la sensation aux nerfs.
core un philosophe des plus exercés à Tobservation intérieure qui nie positivement son existence.
« Nous voyons que cette virtuosité (ce en vertu a l'un de Tautre) que nous avons apprise par le sens <( de la tendance, ne peut absolument pas, telle que <( nous la connaissons, être appliquée à ces opéraa tiens de Tame. y>
Telle que vous la concevez, à la bonne heure : mais d'où la connaissez-vous primitivement, cette virtuosité, si ce n'est par l'exercice primitif même de cette opération de la force hyperorganique que nous appelons vouloir?
<i Nous renonçons même à l'espérance de pouvoir a concevoir \dLm2Ci^ comment deux natures, l'une spi- « rituelle, l'autre matérielle, peuvent jamais agir « l'une sur l'autre. »
Qu'entendez-vous par concevoir"! Est-ce se représenter ou imaginer? Assurément on ne se représentera jamais ce qui est irreprésentable. Est-ce concevoir par des raisonnements apriori sur la nature des substances spirituelle et corporelle? On peut bien encore renoncer à un tel espoir, puisque le concept des deux substances dont il s'agit, est lui-même déduit par abstraction des deux termes du même rapport primitif, ou des deux éléments du même fait dont on cherche à rendre raison a priori. Mais concevoir par la réflexion le sujet individuel de Teffort, agissant sur une résistance organique dont il se distingue, rien n'est plus facile, car c'est le fait lui-même donné dans l'exercice du sens de la tendance. Et il faut bien remarquer, comme le dit très-bien Descartes lui-
274 FOND. DE U PSIGIIOLÛGIE, — PART. L SEGT. IL
même dans une de ses lettres, que c'est là une de caa cUoses qu on obscurcit en voulant les expliquer, et quil n'y a ni raisonne ment ^ ni nom pa raison tirée d'ailleurs, qui puisse nous les (aire couct^voir. ^
« Cependant (continue Tauleur du Mémoire)," m nous ne pouvons nous empêcher d'admettre une <( liaison entre la détermination de la volonté et le K mouvement des muscles, laquelle, pour être hété- € rogène, pour ne pouvoir pas être reconnue par le € sens de la tendance, n'en est pas moins réelle ni ^ moins causale. Cette liaison, pour n^avoir pas de « sens à elle, ne doit pas nous être contestée, ne doit € pas être rejetée comme chimérique* ^
Je soutiens au contraire, d'après tout ce qui précède, que le sens de la tendance ou de Teffort ne peut être autre que eetui de la liaison immédiate qui existe entre une détermination de la volonté et le mouvement ou la contraction des muscles; et que c'est justement parce que cette liaison est toute comprise dans Texercice du sens de l'effort, et identique au fait même du sens intime, que nous ne pouvons nous empêcher de l'admettre,
M. Engel a donc déplacé l'origine de l'idée de force ou de causalité. II ne voit pas la cause primi* tive où elle est, et il la voit où elle n'est pas. Il prend surtout dans cet article le primitif pour le déduit et le déduit pour le primitif, et la raison de cette transposition de principe est évidente : c'est que dans le sens de la tendance tel qu'il le conçoit, l'effort est toujours censé appartenir aux muscles et la résistance à Tobstacle étranger, tandis qu'en remontant
FAITS DD SENS INTIME. — GH. Ff. ftlH
au vrai principe de la liaison causale, l'effort appar^ tient uniquement à ta volonté, et la résistance à l'inertie dans les muscles d'abord, avant même de se compliquer avec la résistance étrangère.
Enfin, si M. Engel eût remonté jusqu'au véritable fait primitif, il n'aurait pas dit : < Nous avons la re- <i présentation d'une détermination de la volonté en a soi ; nous l'avons des mouvements des muscles en « soi; nous puisons la première dans le sens inté- « rieur, la seconde dans un de nos sens externes ; la <( seule chose qui nous manque, c'est la représehta- <( tion de la liaison ou complication des deux. j^Rien n'est plus contraire au fait de conscience. D'abord, nous n'avons dans tous ces cas aucune représentation. Mais, sans chicaner sur les termes, je dis qu'il n'y a aucune aperception interne d'une détermination de la volonté en soi et hors de son exercice : l'effort ou le mouvement produit; comme il n'y a aucune perception de mouvements volontaires en tant que tels, hors du sentiment de la force qui les détermine (1) ; l'existence personnelle repose tout entière sur la liaison des deux. C'est ce composé seul, ou cette dualité qui est aperçue ; et, ce que nous n'avons pas précisément d'une autre manière que par l'abstraction, c'est la perception de chacun des deux éléments isolés ; tant il est difficile d'atteindre le simple dans toutes nos aperceptions ; tant l'observation des phénomènes intérieurs est difficile et in-
(1) Nous ne sentons ainsi en euit-mêmes et hors de toute complication avec la volonté que des mouvements involontaires, comme le» battements de cœur, etc.
m$ FOND. DE I^ PSTGtlOLWiË, — PAET. ï, SEGT. IL
babUude qui sert k nous aveugler le plus communément sur Torigine de Tidée de cause, ou sur le prinmpB et le fondemeut réel de son ap|)UcatiotJ.
Nous verrons bientùt que la même cause d'aveuglement qui a déterminé les attaques dn scepticisme contre le principe identique av*^c le fait primitif de conscience, a pu motiver aussi tous les écarts du dogmatisme, quand il a voulu expliquer par unein- Huence mystérieuse quelconque, soi i par rinterventioo de Dieu même, mi par une harmonie préétablia, le lien naturel et mystérieux qui unit la force motrice à son terme d'application, ou le sujet de T effort à la résistance. Nous verrons comment les célèbres auteurs de ces systèmes n'ont été conduits k altérer, ou même à nier le fait inlerne, immédiat et irrécusable du pouvoir moteur, qu'eu cherchant à soumettre à la raison ce même fait de conscience que le sceptique voulait subordonner à Timagination.
Rendons grâces au célèbre sceptique contre lequel Dous osons lutter, puisqu'en attaquant, ou ^n niant, en sa qualité de fait, le principe sur lequel nous nous appuyons, il contribue à l'établir lui-même de la manière la plus solide en sa qualité de principe. C'est en effet Hume qui a vu avec sa sagacité ordinaire que l'influence de nos volitions sur les mouvements du corps pourrait bien être le type ou l'origine de toute idée de pouvoir ou de liaison causale ; mais il rejette ce principe, en se fondant, en dernière analyse, sur ce qu'il n'y a pas en nous de sentiment d'un tel pouvoir. Par conséquent, si ce sentiment est un (ait d'expérience intérieure, le principe aura lieu.
FAITS DU SENS UmUE. —CH. IV. î«7
Or» le fait est prouvé par la seule distiqction que chacun reconnaît en lui-môme, entre un mouvement volontaire et un autre qui ne Test pas. Donc, le principe est aussi prouvé. Encore une fois, rendons grâces à Hume. Nul philosophe n'a établi avec une aussi grande force de conviction qu'il fallait renoncer à trouver hors de nous un fondement réel et solide k ridée de pouvoir et de force ; d'où il suit qu'il n'y a plus qu'à chercher ce fondement en nousmêmes, ou dans le sentiment de notre propre effort, dans le fait même du sens intime, dont tous les nuages accumulés par le scepticisme ne sauraient altérer l'évidence.
Je ne puis ici me refuser au plaisir d'appuyer ma manière de voir, relativement à l'origine de l'idée de force et de causaUté, sur une sorte d'accord heureux pour moi, et je dirai presque sur la communauté de mon poii\t de vue à cet égard avec celui d'un métaphysicien très-distingué.
M. Engel, dans un Mémoire sur F Origine de f idée de la force (4), est parvenu, de son côté, à trouver cette origine dans l'exercice du sens particulier qu'il caractérise à peu près comme nous, sous le titre de sens musculaire^ sens de l'effort ou de la tendance. Il observe avec beaucoup de raison que Locke, Hume et tous les métaphysiciens qui ont traité de ce sujet, ont laissé l'idée de la force tout aussi confuse et ténébreuse, qu'elle l'est ordinairement dans les têtes des philosophes et de ceux qui ne le sont pas, uni- Ci) Mémoiie lu à rAcadémie de Berlin le 5 ^éoeu^bre ifiOi. — {Mémoires de C Académie de Berlin, iS02.j
S78 FÛWB. DE LA PSïGUOLOGlE. — PABX, L SECT. IL
tat. Mais toute succession doit avoir on premier terme, et quel est-il ici? Est-ce eocore une seosatioti passive 1 Ne faut-il pas un agent qui commence la Buccession; et comment et quand pourra-t-il la commencer? Nous voici ramenés à Torigine de Findi- Yiduâiité personnelle qui est aussi celle de toute idée d'unité.
Le type primordial, fixe et unique de toute identité, comme de toute unité, se trouve dans le moi, ou dans l'acte du vouloir qui le constitue; et cette identité secondaire que nous attribuons aux modifications ou aux objets de nos perceptions répétées, n'est autre dans son principe que celle de la même personne individuelle qui se retrouve toujours une, identique au tbnd, quelles que soient la variété et la multiplicité des formes objectives, ou représentations modales- Cette identité, dont Locke a si longuement parlé et à quelques égards si profondément pensé, ayant tout son fondement dans le fait primitif de la conscience se référé également à ses deux termes, distincts et non séparés l'un de l'autre, semblable en cela à l'idée de substance qui a aussi son double type original dans le sujet comme dans le terme de l'efïbrt, et différente de celles d'unité et de force qui se rapportent plus spécialement au sujet distingué de son terme résistant. Changez en effet le terme organique résistant en laissant subsister le sujet de l'effort, il n'y a plus d'identité reconnue; changez le sujet en laissant subsister le même terme, il n'y en aura pas non plus. La même personnalité continuée ne peut donc se fonder ici sur l'identité absolue de
FAI-rt DU SENS mTIMË. — CH. IV. 279
la force hyperorganique, abstraite de son terme résistant, ni sur celle du terme résistant, isolé du sujet de l'effort ; mais c'est la conservation d'un même sujet en relation originelle et permanente avec le même terme organique, qui fait la véritable identité complète de la personne. C'est ce que Leibnitz me paraît avoir aussi profondément que justement aperçu.
En lisant avec attention dans les Essais sur l'Entendement humain, le chapitre qui traite de l'iden^ tité personnelle, on s'aperçoit aisément que l'auteur ne distingue pas assez nettement cette identité vraiment personnelle ou de conscience, en tant qu'elle s'applique au sujet comme au terme de la même aperception immédiate ou de l'effort, de deux autres sortes d'identités qui diffèrent totalement du fait primitif, quoiqu'elles en soient déduites, savoir : V Celle que nous attribuons dans Texpérience à l'objet d'une perception répétée ; 2"* celle qui est attribuée à la substance même de l'âme dans le point de vue ontologique, hors de l'expérience.
L'idée de substance abstraite et généralisée, au point de s'appliquer également à tous les objets de la nature extérieure, a son origine ou son type primordial dans le sentiment du moi. Comment subordonner l'identité immédiatement aperçue de ce moi, à l'identité de la substance qui n'est établie ellemême que d'après ce type? L'identité de la substance est conclue ou déduite de celle du moi, qui est vraiment primitive. Sur quel motif ou d'après quelle hypothèse pourrait -on donc subordonner l'une à l'autre?
1^ FOND, DE LA rsyCHOrjOGÏK, — PAftT* L SECT. IL
qn*h lu volûDté, de saisir et de déterminer la force d'inertie ou de résistance propre aux organes museulaireSi et de se mettre avec elle en conÛit d'ac* Uon.
Dans le sens de IL Engel, il suit de la complication ou du conflit de notre force propre avec ta force étrangère extérieure, que celle-ci est surmontée, ou que la notre est momentanément suspendue et comme paralysée par l'objet. Dans mon sens, Tinertie musculaire est toujours surmontée, et la force liyperorpnîquet bien loin d'être détendue ou comme paralysée par cette résistance, croît en énergie et en acti- Tité, à mesure que cette résistance augmente. Pour saisir cette complication des deux forées» Tune propre, l'autre étrangère, M< Engel en appelle à la conscience de quiconque sent en rompant un bâton, par exemple (1)* comment la force de cohésion est surmontée peu à peu, à mesure que TefTort augmente jusqu'à la fraction, où notre force prend le dessus et obtient tout son effet. Je renvoie à la conscience de tout homme qui veut locomouvoir un de ses mem-* bres, ou le retenir seulement dans une position fixe par la contraction des muscles. Sans qu'il y ait aucun obstacle étranger, l'organe peut être disposé de manière à résister pins ou moins à la contraction, et à mesure qu'il cède à l'effort moteur, on ne peut s'empêcher de sentir un véritable conflit entre la ibrce et la résistance. Mais en supposant même que l'organe cède instantanément, comme il arrive dans
(î) Il reviendrait au même d'employer l'exemple de reffort fait ikmr soulever tmfturdeau ou faire avaiicer un mobile np^ fésiste.
FAITS ttJ SErâ «TttlE. — Crt. IT. Hi
tout acte de bcomdtion hàbUdelte; Ift c0tnplicflti(rtl dont il d'agit, quoique inaperçue, par lès catises dont nous avons parlé, n'en sera pad imoins toujours aperceptible dans le fait du sens intitne, par cela seul qu'il est impossible de confondre l'acte de locomotion déterminé par un vouloir exprès, avec un ttiduvement involontaire ou automatique.
« L'idée de la juxta-posltion, et pat» elle l'idée gé- « nérale de l'espace, ne se forme pas plus clairement « en nous, » dit M Engel, « par la vue et l'attou- « chement; celle dfe la succession, et par elle l'idée « générale du temps ne se forme pas plus clairement « en nous par l'ouïe d'une série de sons, par la vue <c d'une série de mouvements , par l'attention aux « changements intérieurs de l'âme, que ne se forme « en nous, par l'usage de notre sens muisculaire, « celle de la virtuosité, et par elle l'idée générale de <( la force, de la cause et de l'effet, i^
Ici l'auteur avertit qu'il s'abstient b dessein du mot de causante, en y substituant celui de virtuosité, parce que, dans son origine le terme de causalité a trait à l'espace, et que cette forme de noâ représentations est tout aussi étrangère au âens de la tendance ou de l'effort, qu'elle l'est aux sensations affectives de l'ouïe, du goût et de l'odorat, etc. Nous avons vu précédemment, en parlant de l'origine de la connaissance que nous avons de notre corps propre, comment l'exercice seul du sens musculaire, séparé de tout obstacle, peut emporter avec lui une forme pri*mîlive d'espace; ainsi nous ii'avons pas les mêmes motifs que M. Engel, de nous abstenir du terme de
us FOm, m Là PSYCHOLOOIL — PART. L SECT, JL
M fiutre agent ne puisse Tavoir ; il nous sera, dï&-je, M bien difficile de déterminer cela, jusqu'à ce que
* nous connaissions quelles espèces d'actions ne
* peuvent être faites sans un acte réfléchi de percep- < tion qui les accompagne, et comment ces sortes ^ d'actions sont produites par des mbntafices pen^ ^ sautes qui ne sauraient penser sans en être eon- € vaincues en elles-mùnics (1), »
Voilà justement ee qu'il fallait déterminer avant tout : ces esptccs d'actions qui sont essentiellement accompagnées d'aperception, sont celles que le vou* loir détermine. C'est à elles que se borne la conscience, sans s'étendre plus loin. On voit dès lors que cette conscience, et par suile la réminiscence des actes ou mouvements ainsi voulus et déterminés» ne peut pas plus se transférer d'une substance à une autre, que le moine peut continuer d'être lui dans le for intérieur en étant une autre personne.
Nous trouvons là aussi la meilleure réponse qu'on puisse faire aux sceptiques, quand ils allèguent contre le fondement réel de Tidentité personnelle, ces cas singuliers où un homme, ayant rêvé qu'il avait fait une action, peut continuer à se l'attribuer pendant la veille. En effet, les représentations, ou les actes improprement dits, qui ont lieu dans les rêves, ne sont pas du nombre de ces actions, dont Locke parlait tout à l'heure, qui ne peuvent êtres faites sans un acte d'aperception. La croyance d'imagina- *tion qui se joint à ces fantômes du sommeil diffère
(1) Essai philosophique concernant C Entendement humain. Livre u, chap. xxvu, % 13*
core un philosophe des plus exercés à l'observation intérieure qui nie positivement son existence.
« Nous voyons que cette virtuosité (ce en vertu ^ l'un de l'autre] que nous avons apprise par le sens « de la tendance, ne peut absolument pas, telle que « nous la connaissons, être appliquée à ces opéra- « tions de l'ame. )^
Telle que vous la concevez, à la bonne heure : mais d'où la connaissez-vous primitivement, cette virtuosité, si ce n'est par l'exercice primitif même de cette opération de la force hyperorganique que nous appelons vouloir?
« Nous renonçons même à l'espérance de pouvoir « concevoir jamais comment deux natures, l'une spi- « rituelle, l'autre matérielle, peuvent jamais agir « l'une sur l'autre. »
Qu'entendez-vous par concevoir 1 Est-ce se représenter ou imaginer? Assurément on ne se représentera jamais ce qui est irreprésentable. Est-ce concevoir par des raisonnements apriori sur la nature des substances spirituelle et corporelle? On peut bien encore renoncer à un tel espoir, puisque le concept des deux substances dont il s'agit, est lui-même déduit par abstraction des deux termes du même rapport primitif, ou des deux éléments du même fait dont on cherche à rendre raison a priori. Mais concevoir par la réflexion le sujet individuel de l'effort, agissant sur une résistance organique dont il se distingue, rien n'est plus facile, car c'est le fait lui-même donné dans l'exercice du sens de la tendance. Et il faut bien remarquer, comme le dit très-bien Descartes lui-
2g4 1 UNIX DE LX 1^VCUUUX.JE, — PAltT- 1, SECT, U*
l'idée la plus elair« jro&siblti de deux états pareils; mais cette idée se coinpUque et s'obscurcit, comme toutes les idées de la réfleKioii, en passant du fait de conscience à l'absolu de l'âme, ou aux phénomènes de Texpérience extérieure.
Mettre la liberté en problème c'est y mettre le sentiment de Texisteuce ou du moi, qui n'en diffère point, et toute question sur ce fait primitif devient frivole par cela même qu'on en fait une question. La liberté ou l'idée de liberté, prise dans sa source réelle, n*est autre chose que le sentiment même tle notre activité ou de ce pouvoir d'agir, de créer Teffort constitutif du moi, La nécessité qui lui est opposée est le sentiment de notre passivité ; celle-ci n'est point un sentiment primitif et immédiat; car, pour se sentir ou se reconnaître comme passif, il faut d'abord s'être reconnu avec la conscience d'un pouvoir. Ainsi la nécessité ou la passivité n'est qu'une privation de liberté; c'est une idée négative, qui suppose un mode positif auquel elle se réfère. Comme nous n'aurions pas l'idée des ténèbres si nous ne connaissions pas la lumière, de même nous ne nous apercevrions pas que nous sommes souvent passifs, si nous ne sentions aussi quelquefois que nous sommes actifs ; je dis plus, c'est que si nous avions toujours été passifs dès l'origine de l'existence, il n'y aurait point de personne individuelle ou de moi capable de juger ou de reconnaître cette passivité. En qualité d'êtres purement sensitifs , nous serions entraînés dans toute la série de nos modifications, par une nécessité fatale que nous ne connaîtrions jamais, puis-
FAITS DU SENS INTIME. —CB. lY. S85
que nous ne pourrions nous connaître nous-mêmes comme individus.
Ainsi celui qui renie sa liberté pourrait tout aussi bien renier son existence. Mais puisqu'il nie , il a l'idée de ce qu'il nie; et comme cette idée n'est au fond qu'un sentiment immédiat , il a ce sentiment ; et comment en parlerait-il autrement? comment saurait-il qu'il est un être tout passif 7 II est vrai que nous sommes passifs dans la plus grande partie de nos modifications, et pour toutes les impressions qui nous font vivre ; il n'y a qu'un seul mode fondamental, fourni par un sens unique, en qui ou par qui nous soyons actifs. Ce sens , tout intérieur, quoique obscurci par tant d'impressions étrangères , devenu comme obtus par l'habitude, n'en constitue pas moins l'existence personnelle de l'être pensant. Ainsi, il y a en nous un fond de passivité invincible à toute notre activité, comme un fond d'activité inaccessible à toute notre passivité.
En comparant au nombre et à la prédominance des organes sensilifs l'unité et l'intimité du sens même dont il s'agit, on explique en partie les doutes et les objections contraires au sentiment primitif et immédiat de la liberté ou de l'activité humaine. Mais ces objections se fondent encore et principalement sur deux points de vue opposés à celui du sens intime. On confond la volonté, ou le pouvoir winmouvant^ qui ne s'applique qu'aux actes ou mouvements dont nous disposons sans aller plus loin, avec \e désir qui, accompagnant toute impression passive de la sensibilité affective, tend nécessairement vers les ob-
Mi POND, m Uk PSYCHOLOOIR. - PAJtT, l SECT. It
jdlB, OU catisôs extérieuraa de eea ûnpressiQDs dont nous oe disposons pas. Eti second lieu , on remonte plus haut que ce pouvoir soi-mouvaut, et au delà du fait où âe trouve primitivement constitué dans son exercice même le sentiment de la liberté. Par une contradiction singulière dans les termes, on demande ce qui détermine dans Tabsolu le premier exercice d*un pouvoir, dont le caractère est de se déterminer par lui-même dans le fait d'expérience intérieure. Quand on â la condition première, donnée par celte expérience, on pose un inconditionnel; on tend son esprit vers un possible qui dément Tactml , comme si le possible, qui est toujours déduit de Tactuel, pouvait en aucun cas démentir son origine. N'est-ce pas en renversant ainsi l'ordre de gé-nération de la connaissance, qu'après que le sens intime a dit : le moi ou sujet de Te (Tort (principe soimouvant) commence le mouvement et ne se connaît qu'en agissant sur le corps ; la métaphysique a osé dire : l'âme substance peut être nécessitée dans ses premières déterminations; elle ne meut point le corps, mais elle sent seulement qu'il est mu, soit en vertu d'une cause occasionnelle, soit en vertu d'une harmonie préétablie? N'est-ce pas ainsi que Descartes et Leibnitz, après avoir proclamé le grand principB de la liberté de l'homme, élèvent des systèmes qui anéantissent cette liberté ?
Ces deux points de vue, savoir : celui où la volonté est confondue avec le désir, et celui où la substance de Tâme est considérée au fond comme passive dans ^es déterminations, rentrent jusqu'à un certain point
l'un dans l'autre. Il faut en en^aminer le fondement pour dissiper les nuages qui peuvent obscurcir encore le fait primitif, ou le sentiment de notre liberté identique avec celui de l'existence.
I"" Je demande à faire ici une hypothèse, qui me parait propre à mettre dans tout son jour la distinction fondamentale qu'on s'est plu à effacer, entre la volonté motrice et le désir affectif. Je feins donc un être tel que la statue de Gondillac, borné au sens de l'odorat, et tellement constitué, qu'il ne suffirait pas de mettre des corps odorants à la portée de son organe, pour lui en donner la sensation, mais qu'il faudrait de plus un mouvement inspiratoire fort prolongé et déterminé par sa volonté, pour qu'il pût commencer à sentir une odeur quelconque. Pour concevoir comment ce mouvement pourra être effectué, d'abord par instinct, puis spontanément, enfin par une volonté ou un pouvoir soi^mouvant, je renvoie à ce qui précède sur l'origine de l'effort et de la personnalité. Je suppose à présent le mouvement inspiratoire tout à fait volontaire ou libre, c'est-à-dire tel que l'être moteur et sentant puisse le commencer, le suspendre quand et comme il lui plaît, sans motif étranger à l'exercice de sa propre activité.
Dans cette hypothèse , il faudra nécessairement attendre qu'il veuille aspirer , pour lui faire sentir une odeur; car il est impossible de modifier en lui la sensibilité tant que la volonté est inactive. Mais qu'on saisisse le moment où cette volonté inspiratrice s'exerce pour lui présenter une fleur, cet être est modifié d'une manière toute nouvelle ; la sensation
nt *t)ND, DE LA PSTfCHOLOCrE, — PART, L SECT. H,
agréable qu'il éprouve détermine une inspiration plus prolongée, on mouvement plus énergique; la volonté est dt'jà déterminée par un motif étranger à elle-même* Si la fleur est toujours présente , ou J qu'elle se représente, à point nommé, toutes les fois que notre être fictif voudra inspirer, il s'accoutumera nécessairement à se croire Fauteur ou la cause de la sensation qui suit ou aceompague toujours le mouvement dont il est ou se sent cause. Je dis qu'il se croira cause de la sensation : il faut bien distinguer cette croyance, fondée sur une association d'habitude, du sentiment primitif et immédiat de pouvoir et de causalité dans Teffort ou le mouvement vol on- j taire, sentiment de pouvoir plein et entier, dès Toriigine même de son exercice, qui emporte avec lui l'évidence d'une croyance simple. Mais l'être qui sent toujours et infailliblement Todeur, autant qu'il exécute le mouvement, ne fera'pas d'abord cette distinction. En tant qu'aucune expérience contraire ne viendra pas séparer ces deux modes aussi hétérogènes dans leur principe , il croira disposer de la sensation comme du mouvement ; sa volonté lui semblera se déployer sur l'une comme elle se déploie réellement sur l'autre. Cet être est donc susceptible d'être envisagé ici sous deux points de vue différents et opposés : l'un relatif à lui-même, qu'on ne peut concevoir qu'en se mettant à sa place (I); l'autre ab-
(1) Dans le premier point de vue de Condillac qui ne pouvait se mettre à la place de sa statue, il ne pouvait y avoir lieu réellement à distinguer un état actif et un état passif ; mais cet auteur sentant le besoin de faire cette distinction, dès le premiers progrès de la statue, ne rétablit que d'une manière bien vague, en disant que la statue est active, etc.
FAITS DU SENS INTIMK — CHAP. lY. 389
solu, OU bien encore relatif à la connaissance qu'a un spectateur étranger, de l'objet qui est cause ou occasion vraie des modifications d'odeurs.
Dans le premier point de vue, l'être moteur et sentant est libre pour lui-même ou à ses propres yeux, dans la modification qu'il contribue à se don-ner, et qu'il croit se donner tout entière par l'acte d'odoration dont il dispose. Dans le second point de vue, l'être moteur et sentant n'est pas reconnu ou jugé actif; le spectateur étranger ignore s'il l'est ou jusqu'à quel point il l'est; mais il le juge et doit le juger entièrement passif et nécessité quant à l'impression dont la cause est vue ou imaginée en dehors. Mais, dans la réalité , cet être est en même temps actif ou libre, et passif ou nécessité, savoir : vraiment actif dans le mode sous lequel il s'aperçoit tel, et passif dans le mode sous lequel il se sent en-r core comme actif.
Écartons maintenant toute cause d'odeur : lorsque l'individu dont il s'agit voudra inspirer et sentir en même temps, son acte ou son vouloir n'aura qu'une partie de l'effet auquel il tendait, et l'efTort et la résistance organique qui en est le terme propre resteront seuls. En vain cet efTort croît en énergie, l'odeur ne vient pas. Ici commence infailliblement pour cet être même, et abstraction faite de toute connaissance ou représentation extérieure , une séparation bien . motivée entre ce qui est actif ou libre en lui, et ce qui est passif ou nécessité. Il continue à attribuer au pouvoir soi-mouvant qui est /tii, l'effort ou le mouvement inspiratoire désassocié de la sensation d'o-
îfO FONB. DE LA PSYCHOLOGIE, -- PAftT, I, SRCT, II,
deuf qui n'est pas luî, en tant qu'étrangère i sa fôi*ce propre et eonstitutive. Il continue à vouloir le mouvement dont il '<îîspose, et dans i*exereîce duquel 11 est et se reconnaît toujours libre; il ne voudra plus l'odeur comme n*eD disposant pas ou n'en étant pas la cause efficiente ; il se bornera k désirer cette modification; i! tendra vers elle toutes ses facultés actives. L'idée de cette modification deviendra souvent le motif ou Toccasion de ses actes. Le désîr poutra ftîosî précéder la volonté, ou déterminer l'exercice du pouvoir soî-mouvant, mais ce pouvoir n'en restera pas moins entier et n*obcîsBant qu'à lui, alors même que son exercice est précédé ou amené par des motifs sensibles qui riuclinent sans le nécessitef-
' Là fiction que nous venons d'employer me paraît l^fes- propre à établir nettement la ligne de démarcation entre le désir et la volonté (1).
La volonté est concentrée dans les mêmes limites que le pouvoir et ne s'étend pas au delà ; le désir Commence, au contraire, là oti finit le pouvoir, et embrasse tout le champ de notre passivité. L'être moteur et libre he veut que ce qu'il peut ou qu'autant qu'il peut ; l'être passif ne désire ce qu'il ne peut pas, qu'autant qu'il ne peut pas se le donner. Le premier s'affranchit de la nécessité de la nature; l'autre lui obéit et se trouve loilt entier sous l'empire du fatum. C'est parce que l'homme porte en lul-
(1) Tous lés fiens externes (|ui« cotninô nous te verrom biedtèt, participent, inégalement à la vérité, à Faction et à la passion, auraient pu nous oonner des exemples semblables.
ihêtafie ce doublé typé , (}u'il à iihé idée de liberté oppo!séè à celle dé nécessité , et qvHW cdiitiaît rtiné dans son contraste avec l'autre.
S* la distinction essentielle dont nous venons de poser lé fondement nous met plus à portée d'apprécier l'opinion des philosophes qui n*ont élevé tant de doutes et de questions abstruses sur la liberté, qu'en confondant cette puissance avec lé désir et eh cber^ chant à la déterminer dans l'absolu hors du fait ou du mode primitif de l'effort (i)
. . . . tJn homme, en supposant qu'il pût felfe pàlpitet sdti cœUf» avec plus de force en s*arrètailt sUr Cerlaînes idées qui l'affectent, comme il peut arriver dans certaines organisations mobiles , tfaura jamais, dahs ce mouvement imprimé au cœur à la Suite de ces idées, le sentiment d'un pouvoir pareil à celui qui accompagné Un acte dé locomotion volontaire.
Je conclus de là que la liberté, considérée comme le sentiment d*un pouvoir en exercice , suppose la réalité de ce pouvoir, comme le sentiment intime de notre existence nous prouve sa réalité. Et comme Descartes a dit : le me sens exister (ou je pense}, donc j'existe réellement ; on dira de même et avec une évidence du même ordre de primauté : Je me sens libre, donc je le suis. Si ce sentiment de pouvoir me trompait, si je pouvais douter encore, si, au mo-
(1) Ici le manuscrit préseQte une lacune.
2»3 TOMD. DE L^ rSYCnOLO0rK,*-PART. I. SECT. lï,
ment ou je me détenniac, oit je fais un effort, c'est un autre être, une autre puissance invisible qui est cause de ma détermination, qui exerce mon effort eu exécute mon vouloir ; je pourrais douter également si, lorsque je sens ou aperçois mon existence individuelle, ce n'est pas un autre être qui existe à ma place.
3** On ne saurait trop s'étonner de ce que Tanalogie ou rid entité que nous venons d'étal) lir entre le sentiment de la liberté et du pouvoir , et celui de rexistence, a pu échapper à un pliilosophe tel que Descartes, qui avait rendu un hommage si éclatant au témoignage du sens intime, au point d y meUre l'origine de toute évidence et le principe générateur de la science. Gomment le méoie philosophe qui dit: Je pense ou je sens que j'existe, donc j'existe réellement, a-tnl pu dire ensuite ; Je sens que j'ai et que j'exerce actuelleoient un pouvoir moteur sur mon corps, et pourtant ce pouvoir n'existe pas réellement, ce n'est pas moi ou mon âme qui meus le corps, c'est une autre puissance? Cette inconséquence philosophique (j'ose le dire, malgré tout le respect que m'inspire le grand nom de Descartes) se rattache précisément au point de vue précédemment examiné à l'occasion de l'hypothèse de la girouette et de l'aiguille aimantée, ou plutôt ces hypothèses ont été amenées naturellement par la doctrine de Descartes sur la volonté qu'il identifie complètement avec le désir ou l'inclination. La volonté n'est en effet dans ce système qu'un simple vœu de l'âme pour que le mouvement s'accomplisse, et ce dernier est comme un événement qui lui serait en quelque sorte étran-
ger et dont elle ne disposerait en aucune manière ; c'est enfin Taiguille aimantée ou la girouette qui, dirigées par une force invisible , croient se diriger elles-mêmes , parce qu'elles trouvent du plaisir à se laisser entraîner et qu'elles désirent aller du côté où le courant les pousse. Ici, à la vérité , ce n'est point une cause physique, mais le moteur suprême, Dieu, cause efficace, unique, qui fait pour le mouvement du corps ce que le vent fait pour la girouette : il suffit que l'âme le désire ou incline vers lui, et à l'instant le moteur suprême intervient et se place, pour ainsi dire, entre l'âme et le corps, remue celui-ci conformément au désir de celle-là.
Tel est le fameux système des causes occasionnelles^ imaginé uniquement pour sauver la difficulté qu'on trouvait à concevoir, dans l'absolu et hors de l'expérience du sens intime, comment une substance spirituelle et inétendue pouvait s'appliquer à une étendue matérielle, et vice versa, etc. Tout ce qui a été dit précédemment sur les hypothèses de Bayle et de Leibnitz, qui reposent sur le même principe, sur la même confusion du désir avec la volonté, s'applique ici presque mot à mot.
Je demande toujours, en effet, ce que devient dans ces systèmes le sentiment du pouvoir ou de l'effort; je demande ce qui différencie, dans le fait de conscience, le mouvement voulu et librement effectué, de celui qui est involontaire, contraint par une force différente du moi ou entraîné, comme dans l'instinct. Est-ce Dieu qui agit et meut , quand le moi sent le pouvoir et s'attribue le mouvement, comme en
m FOND, DE LA l-SYaiOLOGli;, — PAm\ L SECT. lU
étant la cause productive ioiiuédiate? II faudra dire alors que Dieu s'identifie avecle moi ou le moi avec lui. Maia pourquoi employer le litre d'une puissance mystérieuse? Jl n y a vim de mystérieiix dans le sentiment intérieur de Teffort» ou dans le fait même de Texistence de la cause efficiente. Tout est inintelligible lorsque , sortant du fait ou mettant Taljsolu avant lui, on demande quelle e^t Tesseuce de celle force motrice hors de son acle^ hor^ du sentiment d'elle-même; et le Deus es machina^ au lieu de lever le mystère, nous fait encore mieux sentir qu'il est impénétrable parla nature même des choses» ou plutôt qu'il n^y a pas même lieu à poser une question. H
Mais est-ce encore Dieu qui vient mouvoir le corps quand la sensation du mouvement est passive ou dénuée d'effort? Alors, sans doute, il n'y a plus m d'identité entre le moi et cette personne invisible- ■ Qu'où Tappelie Dieu, âme .sensitive , [leu iniporle, puisqu'ici le moi n'est pas cause ; il ne réclamera point contre le titre de la puissance qui agit hors de s^on domaine, il sent seulement qu elle est autre que lui, et le sentiment de sa dépendance actuelle ne ressort même que par contraste du sentiment intérieur d'un pouvoir exercé. Ainsi, de quelque manière qu'on exprime la différence entre l'action et la passion , entre la liberté et la nécessité ; qu'on attribue la première à Dieu seul, et la seconde au corps, toujours faut-il reconnaître que la différence ou l'opposition existe réellement , et que le type en e^t tout entier dans le fait de conscience , identique avec le sentiment du pouvoir.
Descartes a semblé quelquefois vouloir s'en tenir à la vérité de ce fait où il a puisé l'évidence ; mais une tendance plus forte vers l'absolu ou l'inconditionnel l'entraine et le met en opposition avec cette évidence, même.
« Que l'esprit qui est incorporel, )> dit-il dans une de ses lettresi « puisse faire mouvoir le corps, il n'y <( a ni raisonnement ni comparaison tirée d'aucune <i autre chose , qui nous le puisse apprendre , mais a néanmoins nous ne saurions en douter , puisque « des expériences certaines et évidentes nous le font a connaître tous les jours manifestement; et il faut « bien prendre garde qu'il s'agit ici d'une de ceschoses 4( connues par elles-mêmes , qu'on obscurcit toutes a les fois qu'on veut les expliquer par d'autres. )>
Pourquoi donc recourir au Deus ex machiné pour rendre raison du mouvement du corps? N'est-ce pas vouloir expliquer une chose connue par elle-même, au moyen d'une autre qui lui est tout à fait étrangère, et substituer le miracle au fait naturel du sens intime? Nous sentons immédiatement , et sans raisonnement ni comparaison tirés d'ailleurs, que l'esprit (ou mieux la volonté , le mo%\ fait mouvoir le corps ou est la cause de ce mouvement; — donc cette cause existe réellement en tant que telle, de la même manière que j'existe réellement par cela seul que je le sens ou que je pense. Que devient alors ce raisonnement a priori sur lequel se fonde le système des causes occasionnelles? Une substance inétendue ne peut s'appliquer en aucune manière à une substance étendue; — donc il n'est pas possible de
!>^ lUMJ. m LA r'sïGiroLorïiK. -^ \mvï\ u sfxt, il
concevoir û priori que l'àme agisse sur le corps ; — doue il n'y agit ou n'y influe point réellement I^ volilion u**îst donc que le désir ou rinclination de Tânie vers tel ou tel mouvement du corps : c'est la seule part qu'elle y prenne ; tout TeRicaee de la eause a|ïparticntà un moteur suprême étranger, et le sentiment de notre pouvoir dans Teffort voulu , ou n'existe pas, ou n'est qu'une illusion.
Dans cette contradiction, trts-manifeste ici» entre le raisonnement a priori fondé sur la nature absolue ■ des substances, et le fait primitif d'expérience fondé sur le témoignage du sens intime , je demande auquel des deux il faut s en rapporter; je demande si Tévidence de mon pouvoir ou de ma propre causalité dans le mouvement du corps n'est pas d'un ordre ■ supérieur ou antérieur k celle d'une différence essentielle ou d'une liétérogénéité de nature des deux substances; et, en remontant plus haut, je demande d'où vient l'idée elle-même de la substance inétendue, c'est-à-dire de la force, et de la substance étendue, c'est-à-dire de la résistance continuée [resistentis continuatio] ? D'où savons-nous que l'une n'est pas l'autre ou en est distincte? Nous ne le savons que par le fait ou dans le fait même de la conscience où le sujet de l'effort voulu se distingue du terme résistant. Pourquoi donc se mettre en contradiction avec ce principe de fait , seul et véritable titre de la distinction des deux substances, pour maintenir l'hypothèse ou le principe de déduction qui les abstrait ou les sépare complètement Tune de l'autre? N'est-ce pas briser le modèle pour conserver
une copie, ou plutôt, après avoir altéré cette copie, n'est-ce pas la prendre elle-même pour Foriginal?
Le système de l'harmonie préétablie s'accorde parfaitement avec celui des causes occasionnelles, dans l'altération ou la dénégation même du fait primitif de la conscience, c'est-à-dire d'un pouvoir senti ou immédiatement aperçu, et par cela même réel, dans les mouvements volontaires du corps : il s'y accorde surtout en ce qu'il' confond le désir ou l'appétit et la simple tendance affective, avec la volonté ou le pouvoir soi-mouvant. Toutes les traces de ce pouvoir, et par suite de la liberté qu'il constitue, se trouvent effacées dans ce système, où les mouvements du corps et les désirs de l'âme se correspondent harmoniquement, par la nature même des substances telles qu'elles ont été constituées ou faites l'une pour l'autre par le Créateur, sans qu'il y ait entre elles d'influence réciproque, ou que l'une puisse jamais changer les lois fatales de l'autre.
Tout ce qu'on a dit précédemment s'applique donc de la même manière, et à ce système, et à celui de Cudworth sur les formes plastiques, et à celui des vitalistes qui, réduisant aussi toute volition active au simple désir ou à l'appétit, nient le pouvoir primitif de l'âme ou du moi, en méconnaissent le sentiment, et se croient aussi obligés de chercher un intermédiaire mystérieux qui effectue dans le corps les inclinations ou désirs qui sont dans l'âme, etc. Tous ces systèmes dissimulent le vrai point d'une difficulté vraiment insoluble dans leur principe : Quelle esf la base ou la condition première de cette différence,
398 FOND, DE Là l'SyGliOLOGlE* — PART, L SECT, IL
elairemenl établie dans le fait du sens intime, entre une action ou un ïnouveinent volontaire, et un mouvement involontaire ?D'oii nous vient Tidée de pouvoir ou de cause! Comment savons-nous qu'il y a quelque cause ou force dans T univers ou hors de lui?
Ânaxagoras, dit un historiansaYantel; judicieux (1), 0st le premier qui ait remarqué dans les êtres animés ridentité du principe moteur et du principe pensant. Assurément, le témoignage du sens in lime avait tnen suffi pour établir cette vérité première : elle dut être connue ou sentie aussitôt qu'il exist^a dans le monde un être agissant et pensant. Un autre Anaxagore, né à propos dans nos temps modem ea, armé de Tautorité d'une raison supérieure et de Tévidenee même du sens intime» aurait pu rappeler u\mi nos mél?ipliysîcr*Mîs a cette identité ilc principes si anciennement et toujours si vainement reniée. Éclairé par Texpérience des siècles et par Tbistoire des révolutions de la philosophie, avec quelle force de conviction n'eût-il pas signalé ces écueils où la raison humaine vient se briser toutes les fois que, méconnaissant et son origine et sa portée, elle renverse l'ordre de la génération des idées ou des faits primitifs qui servent de base à tous ces concepts de substances, de causes, de forces; essaie de pénétrer jusqu'aux essences absolues et tente de se placer ea: abrupto àsiU» la région des possibles pour en dériver les existences actuelles I
(1) M. Degéiando.
Fhm W SENS INTIMA. ^C0^ IV* 3^
CQNC^USIQ!( PB CB CHiPITQE.
Caractères particuliers des Idées qui y ont été analyses.
'Mfny r'f"'»*
Les idées dont nous venons de présenter l'analyse en montrant leur dérivation commune et immédiate du fait de conscience, sont les éléments véritables de la science des principes; elles servent de base nécessaire au travail de la raison (1), ainsi que Ta trèsbien conçu et exprimé la société savante qui a posé le problème relatif à l'analyse des faits primitifs du sens intime et à l'aperception interne immédiate.
Ces termes de substance^ came ou force, unité ^ identité, etc., expriment en effet autant de points de vue abstraits dans la forme du langage, mais primitifs et réels dans le fond du sujet pensant qui s'aperçoit ou existe un, durable, identique, cause ou force productive du mouvement. Ce sont là enfin les idées que Locke reconnut le premier, sous le titre d'idées simples de la réflexion, mais dont il laissa ^analyse si imparfaite. Ainsi, considérées dans leur rapport immédiat au type originel dont chacune d'elles est une empreinte, ces idées simples, élémentaires, ne sauraient être confondues sans les plus graves inconvénients avec celles qu'on a nommées d'une manière beaucoup trop vague, idées abstraitçs ou générales. Appellerait-on en effet abstractions le
(1) Expressions du programme de TAcadémie de Berlin. Voyez rintroduction générale, au copune^c^eut
aOO FOMK DE LA r'SVCÎJOUKnii, — PAHT, 1, SÊCT. IL
fait primitif du sens intime ou ses dérivés les plus immédials, le mai, la personne, la cause^ Vun^ le même, parce que ces faît«, ces idées simples n'ont point d'objets qui puissent se représenter ou se figurer d'aucune manière aux sens externes ou à l'imagination î ou hien encore parce qu'entrant comme éléments subjectifs, formels ou régulateurs, dans tout ce que le moi peut connaître bors de lui ou en lui, ces idées ne sont conçues à part qu'en tant qu'elles sont vraiment séparées ou abstraites des objets de nos représentations? Je demande alors à motiver ici plus précisément une distinction nécessaire entre les deux sortes d'idées abstraites dont il s'agit.
Les idées ou les notions abstraites, suivant Condlllac (1 ], ne sont formées que de ce qu'il y a de commun entre plusieurs idées particulières : telle est la notion à' animât, etc. C'est là limiter la valeur du mot abstraction aux idées générales. Or, toute notion générale est bien abstraite, mais toute idée abstraite n'est pas générale.
En résolvant un tout concret dans ses parties ou ses qualités élémentaires, on obtient un certain nombre d'abstraits proprement dits, dont chacun ainsi donné comme abstrait à la faculté d'attention qui l'isole du composé objectif, n'existe réellement que dans ce tout auquel il tend sans cesse à se rejoindre. Telle est l'opération que nous appelons proprement abstraire; mais celle qui consiste à généraliser, suppose de plus des comparaisons plus ou moins éten-
(1) Voyez le Traité des systèmes.
FAITS DU SENS INTIME. ^ GH. fV. 80i
dues entre divers objets, rapprochés entre eux sous le point de vue de telles propriétés ou qualités abstraites qui leur sont communes. Ici Ton abstrait de plusieurs individus et Ton compare ; là, on n'abstrait que d'un, et Ton ne compare point. Voilà donc déjà une différence essentielle à noter entre les idées générales, et les idées abstraites par l'attention, d'un seul et même tout objectif, concret. Mais les idées simples, abstraites par la réflexion du moi sur lui-même, diffèrent également des unes et des autres par plusieurs caractères dont je noterai ici les principaux.
Les idées abstraites générales, formées par la comparaison de telles qualités ou modifications sensibles, dépendent de la nature de ces modifications, tellement que, si celles-ci viennent à changer en intensité ou en nombre, l'idée abstraite n'est plus la même. Comme, par exemple, un aveugle ne saurait attacher aucune idée aux signes généraux des couleurs, il n'attachera pas non plus la même signification que nous aux termes des genres plus élevés, tels que ceux de fleur, d'arbre, de végétal, d'animal, etc. Combien d'ailleurs ces notions ne sont-elles pas sujettes à varier, suivant que les idées particulières d'où elles sont abstraites, varient aussi en qualité ou en quantité, dans les divers esprits, ou dans le même en différents temps 1
Au contraire les idées simples réflexives dont il s'agit, quoique intimement associées par nos habitudes avec les objets des sens ou de l'expérience extérieure, n'ayant dans leur nature et avant l'association, aucun caractère sensible, variable ou multiple,
cattâeftfeht après Tâbstmetlon, lïi même forme individuelle et constante* Comme elles ne dépendent point de la nature ni du nombre des modifications comparées, celieg-ci ont beau changer dans la représentation » les autres resteront les mêmes dans l'acte de réflexion, qui saisit leur caractère propre et îndividueL Voilà pourquoi aussi ces idées simples, abgtraites parWflexion, ne sauraient servir de type à aucun genre ou classe de choses et de phénomènes extérieurs. En effet , les propriétés ou qualités abstraites qui servent de base k une classification doivent appartenir également à tous les objets classés, ou entrer comme éléments de composition dans l'idée particulière qui représente chacun d'eux indivi- Jucllement. Or, les idées dont il s*agît ici n'étant qu'msùciéûSj, en qualité d'éléments formels ou régulateurs à toutes nos repréaêhtatioust ne peuvent devenir les titres distinctîfe de getires ou espèces de quelques-unes d'entre elles. Cohime elles tie servent qu'à lier entre elles les parties du composé objectif, elles n'en sont point parties intégrantes. Comme elles constituent le un de tout individu, elles ne peuvent devenir le commun titre de la tinsse oU du genre. Enfin, comme elles ont leur source unique dans le sujet de toute représentation, elles soht hétérogènes à toutes les propriétés ou qualités qui se représentent dans les objets mêmes classifiés. Aussi fte peuton les obtenir par la simple résolution de quelque concret que ce soit dans ses parties constituantes.
Ainsi :
1** Pendant que les idées générales âbstt*aitei^,
>AtTO fiW SENS mttMÊ.-«tll. it. mi
qtt'oti pouri^it MMl appelëi* ûbëtt'detidnè {bj^IifUiH^ sont nécesdâiremetit collectives, leâ idéesl abstraites i^flexives sont toujours itidividiielles et simples. (Otez l'universel ou le commuil, le Singulier ou le un restera encore, comme Ta très-bien remarqué Leibnitz, quoique dans un point de vue di^rent dU mien.)
2* Celles-là s'éloignent d'autaht pluô du caraôt^re individuel ou réel, par leur extension à une multitude d'objets variés, qu'elles sont d'ailleurs plus abi^traites, c'est-à-dire plus simplifiées quant à la compréhension. Celles-d, au contraire, se rapprochent toujours davantage de Tunité réelle ou de la vérité même du fait primitif de conscience, à mesure qu'elles sont plus abstraites^ c'est-à-dire plus complètement séparées de toutes les qualités ou impressions sensibles dont se composent les objets hors de nous.
3* Les abstractions logiques se trouvent réduites à une valeur purement nominale, jusqu'à ce que l'imagination s'empârant de leurs signes y ajoute le complément sensible, néôessàirô poUr les mettre à sa portée et les appliquer à l'étude des phénomènes. Les idées abstraites de la réflexion jouissent par ellesmêmes d'une valeur propre et réelle, indépendante de toute application aux choses du dehors, ou plutôt qui peut s'altérer par cette application même. Celleslà, fondées en grande partie sur les conventions qiii ont déterminé notre langage, ne sont susceptibles que de cette sorte d'évidence de raison qui satisfait Tes* prit, lors(|ûHl aperçoit clairement que Ses propres
mk FOm. DE U PSYCnOLO(llK--J'ART- [. SECT. ÎL
conventions sont remplies, et qu'elles le conduisent il un but final par une pente régulière de déductions. Celles-ci, après qu'elli^s ont été purifiées pour ainsi dire de tout niélaoge avec les choses du dehors, revêtent ce caractère d'évidence immédiate, et émineminent appropriée aux faits de sens intime où elles prennent leur source unique.
On trouve dans les caractères qui distinguent les deux sortes d'idées abstraites que nous venons de comparer, la solution de cette question élevée par quelques philosophes, si Ton peut, ou si Ton doit analyser les principes des scieuces, ou si ce mot principe n'indique pas lui-niêoie le terme ou toute analyse doit s'arrêter. ^
En effet, prend-on pour principes des catégories ou des idées générales» dos ternies de classes, de genres, tels que ceux qui se trouvent a la tète de chaque branche de connaissances pliysiqucs? Alors on peut et on doit toujours analyser les principes, c'est-à-dire descendre des efifets les plus généraux jusqu'aux phénomènes élémentaires, particuliers à qui appartientexclusivement l'évidence du fait. Mais, appelle-t-on principes, ou plutôt, prend-on pour la base même de la science des principes, le fait de conscience, ou les idées simples de la réflexion, comme celles de cause, de force, d'identité, etc., prises dans leur dérivation la plus immédiate de ce même fait de conscience? Alors, sans doute, il ne saurait y avoir lieu à analyser les principes; il ne peut s'agir que de ramener les idées premières, simples et régulatrices, à leur source propre, c'est-à-
FAITS DU SENS INTIME. — Cil. IV. 305
dire au mm. Et comme avant le moi, il n'y a point de science puisqu'il n'y a pas d'existence, l'analyse parvepue jusque-là s'arrête nécessairement sans pouvoir s'étendre plus loin.
La métaphysique sera donc une science réelle et positive : celle des phénomènes intérieurs et de ton-' tes les idées qui peuvent s'en déduire, en tant qu'elle partira du fait de conscience, comme donnée prinf^itive qu'il s'agit de constater, et non d'expliquer ou d'analyser. Ce sera une science abstraite, roulant nécessairement sur ses propres définitions ou ses hypothèses conventionnelles, et n'ayant ni commencement ni fin, si, partant de principes généraux, eller veut se créer elle-même ou se constituer science hori$ de toute existence donnée. En d'autres termes, et pour rappeler ici la vérité qui sert d'épigraphe à cet ouvrage, si tous les principes réels de notre connaissance viennent se résoudre dans un fait primitif, le sens qui s'applique immédiatement à la connaissance de ce fait intime, doit être lui-même le vrai principe et l'unique origine de la science : Sensionem cogno9cendi ipsa principia prindpium esse, sdentiam" que omnem ab ed derivari dicendum est. Ils se sont donc laissé entraîner par le torrent des habitudes de l'imagination ou du langage, ces philosophes cpii ont substitué des' abstractions, logiques ou physiques, aux éléments vrais de la science des principes, suivant sans restriction une méthodede pure analogie, propre aux sciences dérivées, soit physiques, soit conventionnelles. Ils ont trop imité les philosophes de l'Inde qui appuient le monde sur une tortue, sans
8M FOTB- DE LA rSYCHOI/>CIE. — PABT. L SECT. IL
femonter jusqu'à la force mouvante qui active, sou- ^Jient et balance entre elles toutes ses parties.
Je demande à étayer encore la distinction essentielle et fondamentale que je viens d'établir entre les idées abstraites de la réfleidon et les idées générales, sur rautorité d'un métaphysicien célèbre, qui a parfaitement reconnu et exprimé la même distinction quoiqu'il n'y soit pas toujours resté fidèle,
« Il est nécessaire, dit Kant, d'éclaircir et deprfi^ 4t ciser la signification encore incertaine de ce mot 4t abstrait^ dont rambiguïté pourrait répandre àm 4L nuages sur toutes nos recherches des choses intela lectuelles. Il faut donc distinguer d'uno manière « plus expresse, les éléments qui sont abstraits des « choses ou objets en qui ou par qui ils existent in < €oncr0to^ dans un état de combinaison intime* et € les éléments qui s'abstraient eux-mêmes des com- « posés avec lesquels ils sont associés par une sim-^ « pie agrégation ou co-existence. Aihsi , tout con- « cept intellectuel (ou idée simple de la réflexion) « n'est point abstrait des choses sensibles, comme <^ s'il était un des éléments constitutifs de ce^ choses ; <( mais il Ben abstrait de lui**mème ou s'en sépare, « comme élément hétérogène aux parties intégrantes ^ du composé, en sorte qu'il derait plus exact de <i V appeler af^trayant (dans la signification active) ^ qu'abstrait (dans la voix passive). Ccnceptus intel- <i iectualia aàstrahit ab omni sittsilivai non abstra^ <i Mtur a aensitivis^ et forsitan rettius éiceretur
« ABSTIUHRNS quam AÔSTRiCTUS (l), »
(1) be mimii ^emibitis atqtte inteUigitUtS f§hna n prînti^
Ce point de vue rentre parfaitement danâ ma manière de considérer les idées abstraites réflexives de substance, de cause, de force, telles que je les ai déduites par l'analyse du fait primitif de conscience, en développant le caractère dîstinctif si bien exprimé •par Kant. En remontant jusqu'à la source même de la distinction, on trouverait la confirmation du principe que j'ai cherché moi-même à établir, et comme le résumé de toute cette section, savoir, que le moi qui existe ou s'aperçoit intérieurement comme tin, simple, identique, n'est point abstrait des sensations comme ce qu'il y aurait de commun ou de général en elles, mais qu'il s'en abstrait lui-même par l'acte d'aperception interne, qui distingue et sépare jusqu'à un certain point l'individu ou le un du collectif et du multiple ; la force agissante ou la cause, de l'effet produit; l'action de la passion; en un mot le sujet qui fait l'effort, du terme qui résiste et qui pâtit des modifications diverses. Le mot est donc vraiment abstrahens dans son action réflexive, et non abstractus. Cette opposition ou antithèse d'expressions et d'idées se trouve également effacée, et dans les systèmes qui ramènent tout à la sensation transformée , et dans ceux qui dénaturent les idées simples de la réflexion, en les transformant d'une autre manière en catégories ou idées générales abstraites, avant de les avoir ramenées à leur source ou au véritable principe.
L'objet de cette section se trouverait rempli si j'é-
pif5, 1770. CeUe dissertation latine parait avoir servi de début à toute la doctrine critique. *
ϻ5YCH0LWIIL - PART, [. SfitT. U.
UU paivenu à nit^Ure dans tout son jour le vrai principe générateur de la science, en le dégageant des illusions systématiques sur lesquelles se fonde h double transformation dont je viens de parler. Je poursuivrais alors avec plus de sécurité la nouvelle carrière ouverte à l'analyse des sensations et des idées.