FOND, DE LA PSÏCHOLOGIE, — PART, L SECT. IL
satïs pouvoir jamais s'en séparer {i), est le lieu de toutes les impressions internes, qui ne peuvent être perçues ou senties par le moi que sous cette forme locale, sans laquelle elles demeureraient toujours confondues dans la combinaison vivante, comme aflecUons simples ou perceptions obscures.
En considérant toutes les parties locomobiles du corps comme réunies en une seule masse, soumises fi Fimpulsion d'une même force vivante ou d'une seule et même volonté, le sujet de Feffort actuel» qui se distingue de ce composé qui résiste par son inertie et obéit à la puissance motrice, aura Tapereeption de ce continu résistant, c'est-à-dire d'une étendue intérieure, mais encore sans limites ni distinction de parties* Or, comme les sensations du dehors ne se localisent ou ne se mettent à leurs justes distance^ respectives dans Tespace extérieur, qu'autant que cet espace a été limité et mesuré par le sens du toucher, ou par nos mouvements successifs et répétés (S) 9 de même, pour que les impressions puissent être localisées dans les différentes parties de
(1) C'est ainsi, et en ayant égard à la séparation impossible, sans observer la distinction toujours possible des deux éléments du même fait de conscience, que Spinoza dit que « la conscience de rame n'est autre que l'idée immédiate du corps, et que la volonté n'est qu'une détermination et un effort corporels. » S'il eût dit que la conscience du moi est inséparable (au moins dans le mode actuel de nôtre existence) de Tidée immédiate du corps, et que la volonté est la détermination d'une force hyperorganique, qui ne peut s'exercer que sur le corps ni se manifester qu'avec lui et par lui ou par sa résistance, Spinoza aurait rectifié le principe de Descartes, en le ramenant à Texpression du fait primitif : J'agis^ je suis effort^ f existe ; donc le terme immédiat de C effort existe^ etc., etc.
(2) Voyez les Éléments dHdëologie par M. de Tracy*
FAITS DU SENS ULTIME. — GH. m. 237
Fespace intérieur du corps propre, il faut que les parties aient été distinguées, ou mises pour ainsi dire les unes hors des autres par Texercice répété de leur sens propre et immédiat. Mais le système général musculaire se trouve naturellement divisé en plusieurs systèmes partiels, qui offrent autant de termes distincts à la volonté motrice. Plus ces points de division se multiplient, plus Taperception immédiate interne s'éclaire et se distingue, plus Tindividualité, ou l'unité du sujet permanent de l'effort se manifeste par son opposition même avec la pluralité et la variété des termes mobiles. £n se mettant hors de chacun, le moi apprend à les mettre les uns hors des autres, à connaître leurs limites communes et à y rapporter les impressions. C'est ainsi que ce preprèmier rapport des sensations aux différentes parties du corps , réputé inné dans l'école de Descartes, et confondu avec le rapport d'extériorité dans celle de Condillac, peut n'être qu'un résultat direct et immédiat de l'exercice du sens de l'effort, et avoir tout son mobile ou son point d'appui dans l'expérience intérieure.
Avant d'aller plus loin, confirmons notre point de vue par quelques exemples tirés de faits d'expérience, ou d'observations physiologiques.
Il se présente assez souvent des cas de paralysie partielle, oii la sensibilité subsiste dans les organes lésés, pendant que toute faculté contractile ou locomotive se trouve éteinte et vice versa. On a pu remarquer dans quelques-uns de ces cas que le sens de l'effort étant oblitéré dans les muscles paralysés,
sas FOND. DE Iiâ PSYCHOLOGIE, — PART, ï. 5ËCT, IL
riiidividu n avait plus le sentiment dô rexistence de CM parties, ou qu elles étaient comina mortes poar le moi^ quoiqu'elles participassent encore à la vie et à h seusiibilité générale. En vertu de cette participatloD saule, les organes peuvent donc recevoir et tratiamettre dos impressions, affectives à un assez haut degré, mais qui, ne se tocalisant point dans des sièges déterminés, ne sont pas vraiment perçues par le moi, qui ne saurait les distinguer les unes des autres tant qu'il s'identifie avec chacune d'elles.
Je rapporterai ici Tohservation curieuse que fit un médecin (1) sur un malade paralysé delà moitié du corps, après une attaque récente d'apoplexie. Ce médecin, curieux de savoir si le malade conservait encore quelque senti raent dans les parties paralysées, prit M main, sousla couverturedu lit, et pressa forte^ ment un de ses doigts; ce qui lui fit jeter un cri, et» en ayant fait autant à chaque doigt successivement, il obtint toujours les signes d'une douleur générale que le malade ne rapportait à aucun siège déterminé. Cet hoi^me malade fut plusieurs jours à se remettre, et à apprendre à se servir de sa main, à i*emuer les doigts à volonté les uns après les autres , et ce ne fut qu'après cet exercice, et à mesure que le mouvement revint, qu'il apprit à localiser les impressions dans le siège qu'elles affectaient.
On trouve dans cet exemple la nature prise^ pour ainsi dire, sur le fait : on y reconnaît parfaitement
(1) Feu M. Rey-Régisi, de la Faculté de Montpellier. Le ùdX qut je rapporte est entrait d'un livre peu connu, intitulé Histoire naturelle (te Cdme,
FAITS DU SENS INTaOL -^ GEL OL aW
la manière dont le sens de refforl doit concourir d'à* bord à circonscrire les différentes parties de notre corps, et ensuite à y localiser les impressions. Supposez que nous ignorassions l'existence de ces parties, les impressions générales affectives de plaisir ou de douleur ne nous en informeraient pas par ellesmêmes. Quel rapport nécessaire peut*il y avoir en effet entre de simples modifications de notre sensibi<lité et une idée de lieu? Il faut donc que le siège de l'impression soit connu d'avance, mais il ne l'est pas comme lieu extérieur ou comme une portion d'éten*^ due étrangère ; il doit donc avoir été d'abord circon^ scrit et connu comme terme de l'effort, indépendamment de toutes les impressions accidentelles avec lesquelles il peut tour à tour s'associer.
On peut induire avec beaucoup de probabilité, de l'expérience rapportée ci-devant, qu'un enfant qui naîtrait paralysé de tout son corps pour le mouve^ ment, comme l'était dans une partie le paralytique de M« Régis, fût-il doué de la faculté de sentir au plus haut degré, n'aurait qu'une sorte d'existence absolue purement affective ; que, n'ayant point l'idée ou la connaissance de son corps, il n'aurait pas non plus l'aperception interne du moi, et ne pourrait s'élever comme être purement sentant au rang de personne individuelle. Toutes les facultés de cet être incomplet se trouveraient ainsi enveloppées dans la sensation, et ne s'en dégageraient jamais pour se transformer en idées. Tel est l'homme qui sommeille pour toutes les impressions reçues dans cet état où la sensibilité vit pendant que le moi est suspendu. Tels
3ûa fX)ND. DE LA rSYCFJOLOGÏE, — PART, l, SECT, IL
nous sommes quoique éveillés, pour une foule d'împressionâ tout intérieures qui ayant leur siège dans des organes absolument étrangers au sens de Teffort, ne se circonscrivent dans aucun lieu déterminé du corps, et demeurent ainsi loujours vagues, gênéraies et inaperçues.
De ces analyses et observations, il résulte : 1 "Qu'une sensation quelconque ne se localise dans un siège déterminé, qu'autant qu'elle peut s'associer à Tefiort, ou qu'elle est reçue dans une partie qui est sous la dépendance immédiate ou médiate de la volonté motrice;
2" Que ridée de sensation, telle que Locke la considère, n*est point un élément, mais un premier composé dont la formation ne dépend pas uniquement de Texpérience extérieure;
3"* Que cette forme d'espace intérieur, encore vague et illimité, est bien réellement la forme nécessaire de toute sensation ou impression perçue et localisée, mais qu'elle a une origine dans l'exercice du sens spécial de l'effort, et qu'elle n'est point essentiellement inhérente à toute modification de la sensibilité, résultat directement contraire à un principe fondamental de la doctrine deKant;
4° Enfin, que le rapport d'une impression reçue à la partie déterminée du corps qui la reçoit, ou, avant tout, la connaissance et la circonscription des parties de ce corps propre ne sont ni des idées innées à l'âme, ni des produits de l'exercice d'un sens tout extérieur, tel que celui de l'attouchement des surfaces solides. Cette dernière conséquence nous
FAITS m SENS INTIME. — GH. HL SAl
ramène aux deux points de vue dont nous parlions tout à Theure, et qui sont propres, l'un à récole de Descartes, Tautre à celle de Coiidillac.
Arrêtons-nous un instant à les comparer avec les résultats de l'analyse qui précède.
1^ <( Ce raisonnement confus ou ce jugement na- « turel (inné) , » dit Malebranche , <( qui applique 4( au corps ce que Tâme sent, n'est qu'une sensation « qu'on peut dire composée ». C'est bien ici le cas d'employer le principe de Leibnitz : là où il y a un composé, il y a aussi des éléments simples. Mais si nous n'avons aucun moyen de reconnaître ces éléments séparés, ou du moins distincts l'un de l'autre, comment savons-nous qu'il y a un composé? Malebranche indique donc d'un côté le fondement ou la matière d'une analyse, mais d'un autre côté, il s'ôte tous les moyens de l'effectuer, en ce qu'il établit, comme Descartes, que l'âme a une idée innée de son union avec le corps; puisqu'il suit de là immédiatement que la première sensation est nécessairement et absolument composée, et que le jugement qui l'a composée ne peut avoir d'origine ni de fondement dans aucune sorte d'expérience. Malebranche croit prouver cependant que le jugement naturel dont il s'agit, n'est qu'une illusion. Mais comment le savonsnous? Si cette manière de percevoir en localisant les impressions sensibles, est unique, nécessaire, absolue, si elle ne dépend d'aucune condition, autre que la nature même de l'âme, sur quoi peut donc se fonder la réalité contraire à cette prétendue illusion? Enfin, si le sens intime nous trompe, oii sera la vérité?
3il5 FOND, DE LA PSICHOLOGIl, ^ PART» I, SECT. I^
2** Dans son EÀMai xur t Entendement, Locke n'eut point égard à l'analyse indiquée pav les Cartésiens, relativement aux premières idées de sensation, et, quoiqu'elles eussent été regardées avant lui comme des composés, il les prit pour de véritables éléments. Il suppose que la sensation se rapporte d'elle-même, Bûit k la partie du corps qu'elle affecte, soit à l'objet qui la eause. Ainsi, la première cou naissance est pour lui une donnée simple, un point de départ, et] non une question ni un fait composé à expliquer. ^ Mais, lorsque Condillac forma le projet de remonter j jusqu'à rorigine de toute connaissance ou idée, et] d'anatomiser» pour ainsi dire, les différentes espècesl des sensations, aOn de reeonnattrela partcontribuUvej que peut prendre chacune d'elles au développemeatJ de notre intelligence, il vit très-Lien que dans lesj premiers progrès de ce développement, la sensation ne devenait idée qu'autant qu'elle se combinait ou s'associait avec un jugement ou un premier rapport d'extériorité. Il vit, avec plus de profondeur encore, que les impressions d'un sens tout passif, tel que l'odorat, par exemple, se bornant à modifier l'âme ou l'être sensitif, n'ont en elles-mêmes ou dans leur caractère simplement affectif, rien qui porte^ pour ainsi dire, le cachet de l'objet qui les occasionnel ni de l'organe qui les transmet. Ce double cachet imprimé à toutes les sensations composées, dans notre expérience ou nos habitudes actuelle^, n'a donc son type original dans aucune impression purement affective. Il faut donc que ce type,ou soit renfermé d'avance dans la nature même de l'âme, et qu'il soit
FAITS DU SENS INTIME, — CBL IIL 248
inné, comme Tont cru les Cartésiens, ou qu'il ait une origine assignable dans notre expérience. Or, cette origine, si elle existe, ne pourra se trouver que dans Texercice primordial d'un sens naturellement constitué en relation nécessaire avec le monde extérieur. Ce sens étant trouvé, et le caractère essentiellement relatif ou représentatif de ces modifications propres étant une fois mis dans tout son jour, on verra clairement comment ce mode spécial qui renferme en lui-même le premier jugement d'extériorité, s'associe successivement avec toutes les impressions sensibles, les compose et les transforme en idées de sensation (1], en leur communiquant son caractère relatif. C'est ainsi que l'analyse, indiquée seulement par les Cartésiens et méconnue par Locke, peut recevoir pour la première fois son complément nécessaire, en se rattachant à l'expérience. Mais cette expérience est tout extérieure ou prise en dehors de l'être sensible et moteur ; elle suppose cet en dehors déjà donné par le sens du toucher sous la forme d'étendue solide; elle s'attache exclusivement à la connaissance secondaire du corps propre, comme objet d'intuition ou de représentation externe, et laisse tout à fait à l'écart ce sens tout intime sur lequel se fonde la connaissance du corps, comme terme de l'aperception immédiate interne du moi.
(1) Voyez dans YExtraît raisonné du traité des sensations la définition que GondîUac donne du mot idée^ en l'identifiant à la vérité avec image; il remarque très-précisément en cet endroit que dans les idées les plus simples en apparence, il entre toujours un jugement : vérité ou fait d^analyse, que Locke n'avait fait qu'entre^ voir vaguement et encore dans le seul cas particulier de TassociSftion des idées originaires du toucher avec les images de la vue, etc
nh FOND- DE LA PSYGHOLOTitE. — PAHT. f, SKCT, n.
Je ne m'arrêterai point à suivre en détuil les pas que fait la statue de Condillac dans ce monde de représentations» qui semble se développer successivement sous ses mains mobiles. Nous aurons peut-être occasion de revenir ailleurs sur ce sujet. Je ferai seulement quant à mon objet actuel les observations suivantes :
4*" Si Condillac fut remonté par l'analyse jusqu'au sens deVefforl, constitutif de la personnalité individuelle, au lieu de supposer cette personnalité comme préétablie par le fait même de la sensation, il n'aurait pu s'empêcher de reconnaître qu'il y a une connaissance immédiate du corps propre, fondée ruuiquement sur la réplique d'un effort voulu et d'une ésistance organique qui cède ou obéit à la volonté* La réplique dedeux sensations passives ne suffît pas pour fonder cette connaissance première, car il faut savoir avant tout comment ces deux sensations peuvent se distinguer, se localiser, se mettre F une hors de f autre. 2"* En supposant toute la surface du corps, calleuse ou paralysée pour le sentiment, sans l'être pour le mouvement, l'application passive de la main calleuse sur les parties insensibles ne produirait aucune connaissance; mais dans cet état même, les deux mains, étant mues Tune contre l'autre par la même volonté, devraient se donner la double réplique de l'effort et de la résistance. En faisant la supposition inverse, d'une paralysie de mouvement, pendant que la sensation re^sterait entière, si l'on mettait les deux mains l'une sur l'autre, les deux impressions résultant de ce contact se confondraient en une seule affection générale qui ne se localiserait point, comme
nous TavoDs vu dans Texemple du paralytique de M. Régis. Ainsi, indépendamment de la connaissance extérieure de la forme ou de la figure des parties de notre corps, comme objet relatif aux sens du toucher et de la vue, il y a une aperception interne de la présence ou de la coexistence de ce corps propre, toute relative à un sens musculaire spécial qui ne peut agir et se connaître qu'en dedans sans pouvoir se représenter au dehors.
3* Une évidence irrésistible s'attache dans le fond du sens intime aux deux éléments du même fait, aux deux termes du même rappport, la force et la résistance, et le doute de Descartes, qui suppose le corps anéanti pendant que la pensée subsiste, est absolument contraire au fait primitif, tel que nous le considérons, pendant qu'il trouve encore un motif dans le point de vue de Condillac.
4® Enfin, hors de l'exercice initial du sens de l'effort, toutes les impressions sensibles, y compris celles du tact, étant passives et matériellement simples, sont dénuées de toute relation à quelque existence, soit propre, soit étrangère; tandis que par ce sens unique, s'il était possible d'en isoler tous ceux qui rentrent essentiellement dans l'exercice des fonctions de la vie organique et animale, le moi se trouverait pleinement constitué, comme sujet d'un effort qui emporte nécessairement avec lui le sentiment d'une résistance.
C'est jusque-là qu'il faut creuser pour trouver l'origine du rapport d'extériorité et embrasser le grand problème des existences dans toute sa profondeur.