‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 4)Chapitre 7 sur 63 · VI ŒUVRES DE M. DE BIRAN · texte numérisé non relu

VI ŒUVRES DE M. DE BIRAN

surdités. » Pythagore, Platon, Descartes et Leibnitz ont fourni la preuve que l'esprit géométrique ne peut que retarder les progrès de la science de Tbomme ; tandis que Bacon, Hobbes, Locke et Gondillac sont les auteurs qui ont le plus avancé l'analyse de Tentendement (1).

Il y avait là certainement tout ce qu'il fallait pour satisfaire les idéologues les plus exigeants. Aussi, M. de Biran fut-il reconnu et adopté par l'école ; Cabanis et de Tracy, en particulier, devinrent ses amis et ses correspondants. Le rapport concernant le Mémoire sur r habitude, présenté à l'Institut par M. de Tracy, approuve les doctrines de l'auteur, et renferme seulement l'énoncé de quelques dissentiments trop légers pour qu'on puisse les appeler des réserves. Et toutefois, lorsque l'attention est éveillée par le développement ultérieur des pensées de M. de Biran, il n'est pas difficile de discerner dans ce Mémoire les germes déjà développés de tendances qui devaient conduire l'auteur bien loin du sensualisme. Il suffit, pour s'en convaincre, de résumer et de réunir, à ce point de vue, quelques-unes des idées qu'il développe au début de son ouvrage. Voici comment il s'explique :

Il n'est point d'opérations intellectuelles antérieures à l'action des sens; mais, en partant de ccKté base, la philosophie a donné au terme sensOlibn une signification vague et indéterminée qui n'est pas exempte d'inconvénients. Pour éviter tout malen-

(1) Manuscrit, n* iv du catalogue raisonné.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. xni

tendu, appelons impressions les faits de tout ordre qui résultent des modifications internes ou externes des organes. II y a lieu à distinguer des impressions actives et des impressions passives. Si j'éprouve^une douleur , si je me trouve dans une température chaude ou froide , je subis une modification, à regard de laquelle je me sens passif. Si je meus un de mes membres, je suis modifié encore, mais je suis actif, et la conscience de mon activité est pour moi d'une évidence égale à celle de la modification même. Il y a donc là deux ordres de faits très-divers : la sensibilité passive, X activité motrice ; et il importe de ne pas confondre ces faits sous le terme commun de sensation^ puisque ce terme conserve toujours, de son acception primitive, une valeur essentiellement passive. L'activité motrice n'existe pas seulement dans le cas d'un mouvement musculaire, perceptible au dehors : Je meus, lorsque j'étends le bras ou déplace mon corps, mais je meus aussi lorsque je dirige mon regard, lorsque je tends l'oreille; et même dans la méditation solitaire, au sein du repos le plus apparent, je reconnais, en m'y rendant attentif, le déploiement de la force motrice appliquée aux organes du cerveau. Il y a mouvement, en un mot, toutes les fois qu'il y a conscience de X effort. Cet élément d'effort existe à quelque degré, même dans les opérations des sens les plus passives en apparence ; et lorsqu'on analyse avec soin un des faits de cet ordre, on y distingue toujours le mélange d'une impression affective (qui affecte la sensibilité passive), et du pouvoir moteur. Mais comme le mé-

XTIII OSUYftES DE M. DE BIRAN.

lange des deux éléments se produit dans des proportions très-diverses, on est fondé à distinguer le cas où l'élément passif prédomine, tellement que le ' mouvement qui concourt aveclui demeure inaperçu, et le cas où Tindividu a, au contraire, la conscience claire et distincte du déploiement de son activité. J'appellerai sensations les impressions de la première espèce, ;?^rr^/io«^ (1), celles de la seconde. Une observation fondamentale dans le sujet de l'habitude vient justifier et consolider cette distinction. La répétition fréquente a des effets précisément inverses, sur les modes actifs et sur les modes passifs. Les sensations d'odeur, de saveur, de froid et de chaud s'émoussent à la longue, et âtiissènt presque par disparaître. Au contraire, lorsque l'activité est en exercice dans les fonctions des sens» plus l'acte se reproduit fréquemment, et plus la connaissance devient facile, nette et distincte. « On ne sau- <( rait donc rapporter ces deux classes d'impressions « à une seule et même faculté ; car il faudrait sup- <i poser que cette faculté unique peut devenir, tout

(1) Il ne sera peut-être pas inutile d'observer que le terme perception est employé, par M. de Biran, dans un sens différent de celui que ce terme a reçu dans la langue psychologique contemporaine. Dans cette langue, la sensation est une modification passive, la perception Facte de la connaissance : ce sont des faits différents par nature, et la sensation proprement dite, mode de sensibilité pure, ne donne à Tâme aucune connaissance autre que celle de ce mode lui-même. Pour M. de Biran, la sensation et la perception ne diffèrent pas par leur nature, mais par le degré d'effort; il admet des sensations représentatives qui sont des éléments de connaissance. Sa terminologie sous ce rapport n'est pas toujours, du reste» parfaitement précise et constante.

INTRODUCnon DE L'tDlTHm. HZ

<( à la fois, plus inerte et plus active par la même ha«* <( bitude (1). )>

L'effort n'est pas seulement un fait à noter avec d'autres dans l'analyse intellectuelle ; il est le fait capital en cette matière, car c'est à lui que se rap-* porte le sentiment même de l'existence personnelle. L'effort suppose un sujet qui détermine le mouve^ ment, et un terme qui résiste. Si l'individu ne voulait pas, ou n'était pas déterminé à commencer de se mouvoir, il ne connaîtrait rien. Si rien ne lui résistait, il ne connaîtrait rien non plus ; il ne soupçon-* nerait aucune existence « il n'aurait pas même « d'idée de la sienne propre (2). » Séparer les impressions du fnoi qui les éprouve est la condition fondamentale de toute connaissance ; et il est digne de remarque que des métaphysiciens tels que Condillac et Bonnet « présupposent toujours le jugement « de personnalité, dont il fallait avant tout assigner a le fondement (3). »

Les philosophes de cette école ont aussi le tort de mettre tous les sens sur un pied d'égalité, comme si toutes les sensations étaient identiques, et pouvaient servir également de base aux opérations intellectuelles. Ils ont cherché à simplifier leur objet le plus qu'il leur a été possible. Partant d'un premier fait ou d'une première sensation, par exemple des impressions d'un sens isolé, ils ont avancé <( en rea composant notre être, bien plus qu'en le décom-

(1) Édition Cousin, page 7/i.

(2) Id., page 27.

(3) Id.. page kb, note.

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