‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 5)Chapitre 12 sur 37 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

RAPPORT DBS DIFFÉReNTES ESPÈCES DR PERCEPTIONS AVEC L* ATTENTION.

Comment TattenUon s^applique aux odeurs et aux saveurs.

Si on considère, ainsi que nous Tavons fait d'abord, lès premières sensations d'odeurs et de saveurs comme purement affectives et liées immédiatement à la vie animale, à Tinstînct nutritif et conservateur, elles ne donnent lieu à aucun exercice de l'attention et sont plus propres à empêcher qu'à favoriser le déploiement de cette faculté active. Mais, hors des limites de rinstinct, lorsque la première susceptibilité des organes de la sensation est émoussée par l'habitude, ces impressions se trouvant plus ou moins dénuées du caractère excitatif, s'approprient jusqu'à un certain point à la perceptibilité, et rentrent indirectement dans le système de la connaissance, qui pourrait néanmoins être complet sans les admettre. On pourrait supposer par exemple une manière d'odorer tout à fait active, ou telle qu'aucune sensation de cette espèce ne pût commencer sans un effort d'inspiration volontaire, éleyé au-dessus du toi» rw^

turel de la respiration ordinaire, qui est instinctive et continue, depuis l'origine jusqu'à la fin de la vie, mais qu'il dépend de la volonté de modifier de plusieurs manières. Dans cet état, l'individu pourrait donner une attention bien particulière aux odeurs comme résultats d'actions ou de mouvements disponibles. Il pourrait distinguer ces mouvements des impressions qui les accompagneraient ou les suivraient, les instituer signes volontaires et s'en faire une sorte de langage, comme avec les signes oraux dont nous parlerons bientôt, s'en servir comme de moyens pour communiquer avec lui-même, comparer, rappeler, réfléchir, exercer enfin ses facultés actives. Mais, sans nous arrêter à une hypothèse qui nous fournirait, pour assigner l'origine et la génération des facultés actives, une base aussi solide que l'hypothèse de la statue odorante d'où Condillac a pu déduire toutes les facultés passives, nous nous bornerons à faire remarquer qu'il y a des impressions d'odeurs très-peu affectives, qui ne font presque aucune impression sensible sur l'organe, et ne sont perçues que de la manière la plus obscure, tant qu'elles se lient au ton naturel de la respiration. Si ce ton s'élève par une action directe et expresse de la volonté, la sensation sort de son obscurité, et l'individu concourt ainsi à se modifier lui-même par une action dont il dispose. Cette participation active et volontaire est expressément distinguée dans le langage ordinaire, par le verbe flairer qui dit plus que sentir, et auquel tout le monde attache aussi une signification vraiment active.

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L'action de flairer est l'attention même donnée aux odeurs ; cette attention n'est pas subordonnée à la vivacité de l'impression sensible. Au contraire, l'impression sinon plus vive, du moins plus distincte, dépend de l'exercice de l'attention qui s'applique ici à accroître et à soutenir le mouvement d'inspiration par lequel on attire en plus grand volume l'air chargé de molécules odorantes ; à appliquer d'une manière plus intime ces molécules sur les fibres de l'organe; à distinguer autant que possible leurs impressions confondues, en faisant ressortir la partie perceptive qui, s'associant à la conscience du nwi ou de l'effort actuel, pourra devenir par suite objet de réminiscence, de souvenir.

Telle est l'influence première' de l'attention sur les odeurs. Elle est absolument la même aussi sur les saveurs qui, étant uniquement affectives en tant qu'elles se lient à l'appétit, au besoin ou à l'instinct de nutrition, se rapprochent du caractère de perception à mesure qu'elles s'éloignent de ce caractère purement animal, et se subordonnent jusqu'à un certain point à cet effort de gustation volontaire qu'exprime, quoique d'une manière moins déterminée, le verbe savourer, indicateur de la part active que l'attention prend aux sensations du goût.

Des caractères de l'attention dans les simples perceptions auditives.

Les premières impressions que fait sur l'organe

extérieur de Touïe le fluide qui constitue le matériel même du son, ne sont d'abord qu'excitatives de la sensibilité, et ce premier ordre de phénomènes affectife que nous avons déjà considéré, exclut toute perceptibilité distincte, tout exercice de l'attention, toute participation du moi. Des impressions auditives, dépouillées de cette première propriété excitative, s'approprient bientôt au mode de coordination dans un temps, et c'est sous cette forme intuitive que l'attention s'y applique en leur donnant un pre-* mier caractère d'activité. Mais ce n'est point en agissant directement sur les fibres nerveuses de la lame spirale, que la volonté peut influer sur les perceptions de l'ouïe et contribuer à leur distinction plus parfaite ; son action se porte tout entière sur l'appareil musculaire qui fait une partie si remarquable de cet organe, et sans lequel l'audition serait toujours confuse et très-incomplète.

Le jeu des muscles de l'oreille n'est pas entièrement volontaire sans doute, mais il n'est pas non plus absolument involontaire. Il ne dépend point de nous d'entendre les sons qui viennent subitement frapper notre ouïe, mais il est en notre pouvoir de les écouter^ c'est-à-dire de donner à ces sons une attentloa plus ou moins active et soutenue, dont l'eflet est de rendre ces impressions distinctes, (d'empêcher qu'elles ne rentrent les unes dans les autres, enfin de les coordonner régulièrement dans une suite mélodieuse ou dans un seul ensemble harmonique. L'attention volontaire consiste ici , en effet , à tendre ou à relâcher alternativement l'oreille pour prolonger

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telles vibrations et absorber ou étouffer telles autres. On peut observer que le degré d'effort qui constitue Texercice de l'attention est plus obscur ou plus enveloppé encore dans la perception auditive qu'il ne l'est dans d'autres espèces de perceptions. Ce n'est pas, comme on l'a dit, parce que le jeu des muscles de l'ouïe, étant tout intérieur, ne peut se représenter au dehors, s'objectiver à la vue ou au toucher; car ainsi, aucun phénomène du sens intime, aucun mode d'exercice de l'effort ne pourrait être immédiatement aperçu, puisqu'il est de l'essence des faits de cet or* dre de ne se représenter et de ne se traduire en au** cune sorte d'images. Mais c'est que dans la fonction auditive, telle que nous la considérons ici| le passif domine toujours l'actif; l'impression sensible, le mouvement qui se confond avec elle ; enfin la part de la cause étrangère, celle de la volonté.. Nous verrons par la suite tout ce que l'influence d'un organe répétiteur» exclusivement soumis à cette puissance » ajoute à ce premier degré d'activité des perceptions auditives. Celui que nous venons de signaler suffit pour faire reconnaître le caractère de la faculté qui s'attache à cette espèce de perceptions et celui des phénomènes ultérieurs que nous devons y rapporter.

De la vision relevée par Tattention.

Le sens de la vue comprend un appareil de mus-

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des locomobiles qui seiTent à ouvrir ou fermer, élever ou abaisser, dilater ou rétrécir l'organe, le diriger vers différents points, l'en détourner, etc. Tous ces mouvements , volontaires en principe , concourent essentiellement à la vision distincte, qui nécessite toujours un degré quelconque d'attention. Cette attention est ici, comme dans les cas précédents, un effort voulu, exercé sur l'œil pour le retenir fixé sur le même point d'un objet ou d'un tableau composé, ou pour le promener successivement sur ses différentes parties , et pour allonger ou rétrécir tour à tour son diamètre, afin d'opérer l'exacte convergence des rayons sur la rétine, et de percevoir clairement le même objet à différentes distances.

C'est Yattention, ou, comme le dit Stahl , une intention vivante [vivida intentio] qui anime l'œil lorsque, s'élançant au-devant des objets, au lieu d'attendre leur impression, il va les pointer, les chercher au loin, et les éclairer, pour ainsi dire, d'une lumière propre qu'il semble communiquer plutôt que recevoir. Telle est cette fonction active du regarder , si bien distinguée, dans le langage ordinaire, du simple voir. C'est ce regard actif qui est le véritable miroir de l'âme; c'est par lui surtout que l'intelligence et la volonté se manifestent au dehors par des caractères sensibles. Supposez un œil immobile : il recevra et réfléchira comme une glace les intuitions et les images ; celles-ci s'associeront dans l'organe même ou s'agrégeront fortuitement dans leur centre commun, suivant le degré d'éclat ou de vivacité que donnent à certaines couleurs particulières les dispositions ac-

tuellcs et spontanées de la sensibilité combinées avec la manière d'agir des objets. Leur persistance se proportionnera toujours à la vibratilité de l'organe» susceptible de s'accroître singulièrement par toutes les causes propres à exalter la sensibilité organique ; mais, ces causes cessant, tous les fantômes qui en sont les produits s'évanouissent sans retour, et il y a souvent impossibilité de les reconnaître, alors même qu'ils renaîtraient les mêmes, le moi n'y ayant pas imprimé le sceau de son action et, par suite, de sa réminiscence. Lorsque l'attention ou la volonté se rend présente au phénomène de la vision, l'intuition et l'image qui en est la trace prennent de tout autres caractères.

Il est remarquable d'abord, que le regard actif a pour premier effet de changer ou de modifier singulièrement la vibratilité propre de l'organe visuel. On peut se convaincre de cet effet par une expérience aisée à faire : si on laisse tomber sa vue sur un objet assez fortement éclairé, ou dont les couleurs sont vives, l'image reste, après qu'on a détourné les yeux, et en les fermant , on voit souvent des couleurs accidentelles ; ce phénomène n'a pas lieu lorsqu'on peut regarder fixement l'objet (1). L'effet de

(1) J'ai fait plusieurs fois cette expérience en regardant les carreaux de vitre d'une fenêtre bien éclairée. Si ma vue demeure attachée quelque temps sur ces carreaux pendant que je rêve à autre chose, l'image de la fenêtre reste dans mes yeux et je la vois peinte partout. Rien de pareil n'arrive quand je regarde la fenêtre fixement et avec l'intention d'en conserver l'image. Ce n'est plus alors cette image que je vois, mais un souvenir très-distinct que je conserve de l'objet. Je laisse au lecteur le soin de tirer les conséquences naturelles de celle simple expérience et de voir comment elle confirme la théorie que je propose.

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Tattention parait donc produire ici sur les couleurs un effet pareil à celui que nous avons remarqué au sujet des sons. En se déployant sur l'organe par un effort exprès, cette faculté motrice peut arrêter ou étouffer certaines vibrations spontanées de rorgane^ et en imprimer de nouvelles qui laisseropt des traces moins vives, mais aussi plus fixes, plus persistantes, plus dociles à se réveiller par l'exercice du même effort qui a. les déterminées en premier lieu. Cette sorte d'ébranlement ou de vibration prolongée» qui, dans le point de vue de l'auteur du Traité des Seri" salions^ constitue l'attention et la mémoire, est précisément ce qu'il y a de plus contraire à l'exercice de ces deux facultés.

Les rayons lumineux arrivant pressés sur la rétine, et frappant toujours plusieurs points à la fois, leur impriment ces sortes de vibrations qui s'y conservent ou s'y reproduisent spontanément. Il n'y a donc pas d'intuition ou d'image primitivement simple, et l'instinct de la vue est de tout composer. L'attention seule peut lutter contre cet instinct ; c'est par elle qu'il y a non pas encore des images simples, de véritables éléments intuitifs distincts des agrégats , mais des images distinctes les unes des autres , et nettement circonscrites et limitées , dans le tableau ou la perspective imaginaire qu'elles concourent à former.

Un philosophe très judicieux a observé que, dans l'acte de la sensation visuelle, notre attention ne peut se fixer à la fois sur tous les points de la rétine qu'affecte un même objet , quoiqu'il y ait au même

instant la perception involontaire (je dirais Tintuition] de tous les points qui composent le contour de la figure (1). Il suit de là qu'il y a dans ce cas une perception mixte ou un mélange de phénomènes de vision active et passive.

Assurément il n'y a qu'un seul acte d'attention exercé à la fois, et le rayon visuel ne peut être que dirigé successivement sur chacune des parties de l'objet dont l'individu veut se faire une idée distincte. C'est ainsi que l'attention fait, par la vue même» une sorte d'analyse physique de l'objet représenté, et motive autant de jugements simples d'observation qu'il y a de qualités ou de points qu'elle sépare du groupe total. Ce sont ces actes répétés qui assurent ensuite la réminiscence, et donnent lieu aux diflférentes comparaisons et aux divers modes de classification dont nous parlerons bientôt.

Lorsque l'attention parcourt ainsi, par une succession de mouvements, qui peut être infiniment rapide, toutes les images groupées dans un même tableau, chaque point de la perspective ressort à son tour, et les autres restent dans l'ombre; mais ces parties ombrées n'en sont pas moins visibles ; ce sont elles qui constituent toujours le fond du tableau* présent au sens passif de l'intuition. C'est ainsi que nous voyons toujours malgré nous plusieurs choses à la fois en n'en regardant volontairement qu'une seule, et par suite, que nous n'avons qu'une seule pensée, un seul souvenir distinct dans un même instant,

(1) Voyez les Éléments de (a philosophie de ^esprit humain, par Dugald Stewart Chapitre m, De ta conception.

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pendant qu'il y a malgré nous une multitude d'images ou d'impressions confuses, simultanées, qui, pour n'être pas aperçues actuellement, n'en influent pas moins sur tout notre état présent, et sur la manière même dont nous pensons (1).

L'exereice de l'attention ne peut faire ressortir les couleurs propres d'une image à qui elle s'applique, et la rendre ainsi plus claire et plus distincte, sans paraître affaiblir relativement toutes les autres parties du tableau, comme objet permanent de la vision passive. Mais cette influence de l'attention est-elle directe ou indirecte? En d'autres termes, la volonté agit-elle immédiatement sur les fibres mêmes de la rétine, pour modérer, ou absorber et étouffer certaines vibrations spontanées de l'organe, renforcer et faire prédominer telles autres; ou bien son action, bornée aux muscles de l'œil, n'est-elle que médiate sur ces fibres? Dans ce dernier cas, qui me parait le seul admissible, les nouveaux mouvements que l'attention imprime aux fibres de la rétine, sont d'une tout autre espèce que les simples ébranlements nerveux communiqués du dehors; et c'est ici un cas particulier de cette influence générale de la motilité volontaire sur la sensibilité, influence qui, pouvant être considérée comme un fait de sens intime, n'en est pas moins claire et évidente dans cette source,

(1) Cette observation me paraît répondre assez nettement à la question souvent faite et reproduite par M. Dugald Stewart avec le ton du doute : « Peut~il y avoir plusieurs idées présentes à la «fois?» Je dis oui, très-positivemenl, si Ton entend par idée, une simple image. Je dis non, si Ton appelle idée Taclc intellectuel de Tallention, ou le souvenir distinct que cet acte laisse après lui

alors même qu'elle échappe à toutes les explications et conceptions du physiologiste. Observons pourtant à Tappui de ce qui précède :

i"* Que ce n'est point par lui-même, ou comme organe nerveux , instrument d'une vision passive , que l'œil rentre dans la sphère de la volonté , ou sous le sens propre de l'effort moteur, mais uniquement par l'appareil très-remarquable des muscles environnants, qui servent à ses fonctions proprement ^actives;

SI* Que, dans les phénomènes appelés visions, et toutes les fois que certains fantômes se produisent spontanément dans le sens externe ou interne de l'intuition, la volonté n'agit en aucune manière; et il suiBt souvent qu'elle se déploie par un regard actif, fixé sur des objets présents, pour que les fantômes disparaissent; ce qui prouve, dans le premier cas, la subordination absolue de la vision passive à la sensibilité, et, dans le second cas, l'influence de la volonté sur ces phénomènes par l'entremise des mouvements dont elle dispose.

Au surplus, dans cette succession ou ce mélange de phénomènes alternatifs ou même simultanés de la vision passive et active, il faut reconnaître que les premiers l'emportent toujours de beaucoup sur les seconds.

D'abord, quoique l'attention procède toujours par la succession de ces mouvements dont nous venons de reconnaître l'influence, ceux ci , quoique volontaires en principe, deviennent néanmoins , par un exercice continuel, si prompts, si faciles , si auto-

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matiques en apparence, qu'ils sont comme nuls pour la conscience. Le faible degré d'effort qu'ils comportent dans Tétat habituel ne suffit plus pour donner un caractère d'activité aux intuitions qui s^nblent les précéder et en être indépendantes. Toujours pré- Tenue par les sensations, la volonté ne semble plus réagir que d'après elles, et les produits de cette réaction consécutive s'enveloppent de plus en plus, même dans la perception la plus distincte, à laquelle l'être sensible et moteur participe sans le savoir. L'attention, se laissant aller au mouvement de l'imagination, oublie de la régler ; occupée à étendre ou perfectionner ses compositions, elle ne songé plus à analyser ses matériaux.

Le sens de la vue prédomine dans l'organisation humaine ; c'est à lui que nous rapportons tout ; c'est lui qui communique ses formes propres à tout le système de nos signes et de nos idées : et il ne faut pas chercher d'autres causes de la pente qui nous entraîne toujours au dehors, du dégoût général qu'inspire Tobservation intérieure , des difficultés propres à cette étude, lorsqu'il s'agît soit de recueillir simplement les phénomènes, soit surtout de les exprimer et de les transmettre par des signes bien appropriés. C'est en ramenant au sens de la vue les principes et la langue de la psychologie qu'on a pu être conduit k en exclure les faits de réflexion ou d'aperception interne, et k mettre ainsi tout le système intellectuel en représentations, toute la pensée en images.

]^'est-ce pas ainsi, ou en généralisant les fonctions

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particulières d'un sens externe (1), de manière à rétendre à tout ce qui est hors de sa portée, qu'on peut se trouver conduit en même temps : à une sorte de matérialisme pratique, qui établit la pensée et le m^t identifiés avec la sensation, dans une dépendance nécessaire et absolue de la nature extérieure, et à une sorte d'idéalisme théorique, qui substitue au monde réel un monde imaginaire, peuplé de fantômes sans consistance, créations spontanées de notre fantaisie, qui n'ont pas besoin de support extérieur pour subsister, pour être, en qualité d'images.

On peut voir dans hs Dialogues d'Hylas et de Philonoûs comment Berkeley fonde la meilleure partie de ses raisonnements contre l'existence des corps sur des exemples tirés du sens de la vue. On peut voir ensuite dans le Traité de la nature humaine comment le

(1) Maupertuis, dans ses Réflexions philosophiques sur l'ori" gine des langues, observe que « ce que nous appelons nos sciences « dépend si intimement des manières dont on s'est senri pour dé« « signer les perceptions, qu'il semble que les questions et les proa positions seraient toutes différentes si l'on avait établi d'autres « expressions des premières perceptions. » (CEuvres de M. Turgot^ tome II, page 120.) Sur quoi M. Turgot remarque (idem, page 121) que « si les premières expressions eussent été plus relatives à un « sens qu'à un autre, au goût par exemple, qu'à la vue, et si l'on « avait appliqué au premier sens supposé dominant plusieurs ex- « pressions qui sont maintenant relatives aux autres sens, cela au- « rait introduit une métaphysique différente, et dans le cas supposé « (celui du goût) elle eût été , selon toutes les apparences , plus « obscure et moins détaillée. »

Voilà la grande source des mécomptes et des erreurs de notre métaphysique. On veut tout déduire de la sensation, c'est-à-dire sans doute, de ce qu'il y a de commun à toutes les espèces de sensations ; mais c'est toujours un sens particulier, tel que celui de la vue qui sert de type aux notions et aux signes de la langue psyçl^olo^çpe,

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sceptique Hume, poussant les conséquences jusqu'au bout, s'est servi des mêmes armes pour détruii*e toute existence substantielle et réelle, jusqu'à celle du sujet pensant individuel. Ce dernier philosophe a raisonné conséquemment, et comme pourrait le faire un être intelligent réduit au sens de la vue , si tant est qu'un tel être pût penser et raisonner.

L'unité réelle, substantielle ou permanente s'obscurcit en effet , et semble être entièrement effacée dans ce sens de l'intuition externe, ou sens des images composées et mobiles ; le rapport constant à cette unité fondamentale» sans laquelle même il n'y a point de pluralité intelligible, semble n'avoir plus de base; tout est mode ou accident, rien n'est substance; tout varie, tout est entraîné comme dans un fleuve rapide et sans fond ; rien ne persiste ou ne garde de forme constante ; enfin, tout est croyance enfantine, sujette aux illusions des sens ou de l'imagination. C'est bien ici que le sceptique triomphe. Nous n'attaquerons pas le scepticisme sur ce terrain propre qu'il s'est choisi comme lui étant le plus favorable; nous ferons en sorte seulement de l'attirer vers un autre champ d'expérience, où sa serpe , instrument de dommage et de ruine universelle, aura peut-être moins de prise.

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Des perceptions du toucher actif.— Gomment Inattention concourt à déveloj^r les premiers rapports d'extériorité.

Neeesseett

CansimUi coma tactum visumquenwveri (i),

a dit un poète philosophe.

Cette assimilation établie par le poète entre les objets ou les causes motrices des deux sens, formellement niée par l'idéalisme (S) , se trouve rétablie aujourd'hui par une analyse philosophique plus ap-profondie. Nous disons aussi que les représentations visuelles et tactiles s'opèrent par les mêmes causes externes et internes. C'est bien la même force agissante qui se déploie sur le sens du toucher et sur le sens de la vue, et qui détermine leurs fonctions actives. De plus, il y a analogie, ressemblance [consimili causa] ^ dans la manière dont les deux objets, visible et tangible, viennent chacun s'appliquer à leur organe propre, en écartant des deux côtés tout effet excitatif qui ne fait point partie du phénomène de la représentation. Nous trouvons, en effet, une analogie assez remarquable entre les deux espèces de perceptions, visuelle et tactile. Les parties nerveuses, qui ne diffèrent dans les deux organes que par le degré d'anudation, se trouvent rangées ou coordonnées dans cet ordre distinct de juxtaposition qui repré-

(1) Lucrèce. De natura renm, lib. it, vers 233 et 234.

(2) Voyez Berkeley.

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