‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 5)Chapitre 14 sur 37 · ATTRIBUTIONS EXTÉRIEURES AUXQUELLES LE TOUCHER · texte numérisé non relu

ATTRIBUTIONS EXTÉRIEURES AUXQUELLES LE TOUCHER

DONNE UNR BASE.

AttributioQB orgaoiquef.

Le sens 4e TefTort est tout intérieur, et l^esp^ce de résistance que les muscles opposent à la force qui les contracte, ne peut en aucune manière s'objectiver ou »e représenter au dehors, ta pression est sentiq dans la main qui presse et dans la partie qui est pressée; Teffort n'est senti que dans la main, et |a résistance dans la partie à laquelle elle s'applique. Ce mode de résistance n'en suffit pas moins, comm'e nous l'avons vu, pour compléter l'aperception interne immédiate du corps propre, et pour connaître et localiser ses différentes parties, en tant qu'elles obéissent à la même volonté, en lui offrant un certain degré d'inertie à vaincre pour opérer leurs contractions. .

Lorsque la philosophie a élevé cette question : <( Comment l'être sensible et moteur apprend-il d'abord à connaître son propre corps? » eljo n'a eu en vue (ju'wp mo(|e de cponaisHftnpe extérieure et objec^

STSTËME PERCEPTIF. ^ GIL lU. il»

tive; elle a pris encore pour le fait primitif ^t MRiple un phénomène secondaire et déjà composé. La tnfri ne peyjt e^^istep pour lui-même» sans avoir le peptbipent ou Taperception immédiate intfBrne da la por existe^ice du corps : voilà bien le fait primitif, Mais il pourrait exister ou avoir cçtle aperceptiop, sans connaître enpore $op porpscopim^ objet de repréi^n^ tatipn ou d'intpition par rexercice du tact, en ap^ pliquant à la surface \xn tact to^it extérieur^ ou en eipployant un s^ul Qrg^pe k la délintit^tipn de tous les autres.

En mettant en problème Tprigine de la connaissance représentative du corps, on suppose déjà le problème de Texi^tence résolu, pu plutôt on ne croit pas qu'il y ait lieu à poser une question, Cependant cette main mobile qui se promène successivement sur les différentes parties, et qui devient Tunité de mesure d'une surface sensible, ne se p^lpe point elle-^ même, pas plus que l'œil ne se voit; et pourtant elle peut être cpnniie avant d'être employée comme instrument ou mesure.

Supposez que la main et toute la surface du corps soient calleuses, pu que la sensibilité extérieure soit paralysée, la motilité restant intacte, il n'y aura nulle part de réplique pour le sentiment, comme l'a dit très-ingénieusement Condillac; mais il sufBt qu'il y en ait une, par l'effort et par une résistance mu^ Quelle, pour que ces parties soient déterminées comme appartenant au même corps et localisées comme ter» mes particuliers de l'inertie organique. Dans le même ^tat de p^rat^sie partielle, suppo^oa» qu'une mm

£20 FONa DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. IL SEGT. m.

seulement 8oit insensible, Tautre étant sensible et mobile, eelle-ci, se posant sur l'autre et n'y trouvant pas la réplique de sentiment, la percevra d'abord comme corps ^^raiî^^doué d'une résistance morte. Mais, que la volonté venant à agir sur la main insensible, l'oppose à l'autre comme résistance vive, dès lors, l'étrangeté cessenécessairement,etlarépliqueouleredoublement de l'effort dans les deux mains qui se rencontrent et se font obstacle, les rend présentes au mot^ comme parties distintes du corps qui lui appartient en propre. On voit évidemment par cet exemple simple que la motilité volontaire prend une part essentielle et première k la connaissance locale des parties de notre corps, indépendamment même de la sensibilité externe qui , si elle était seule, ne saurait reconnaître elle-même la position respective des parties impressionnées (1). Mais, en rentrant maintenant dans l'état naturel, nous pouvons apprécier la part subordonnée que prend la sensibilité à une autre espèce de circonscription, ou à la coordination des parties de notre corps dans une étendue palpable, visible, figurée. Les détails où nous pourrions entrer sur ce sujet deviendraient inutiles après les analyses de Condillac. Il n'y manque qu'une base prise dans les faits du sens intime, dont cet auteur ne tient aucun compte Après avoir cherché à reconnaître cette base, nous ne le suivrons pas dans le champ de l'expérience extérieure qu'il ouvre à sa statue et où il dirige ses pas avec tant de succès.

(i) Voyez re:iemple du paralytique cité dans la 1"* partie.

Quand la main s'applique aux différentes parties de la surface du corps qu'elle parcourt, par une succession de mouvements que la volonté détermine, il y a bien une véritable réplique de sentiment de pression et de résistance vive; toutes deux sont senties ou perçues en effet simultanément dans l'organe qui touche et dans celui qui est touché. Cette double réplique ne pouvant avoir lieu qu'entre deux parties consentantes du même corps, dont l'une au moins doit être mobile à volonté, est la condition propre et unique qui sert à distinguer originairement le cofps qui 90US appartient de ceux qui lui sont étrangers et à les séparer par une ligne de démarcation qui ne peut plus être effacée. Quant à la manière dont ces parties prennent différentes formes ou figures sous le moule animé qui s'y adapte, et à celle dont leurs rapports de situation et de distance sont déterminés par la locomotion de la main, cette connaissance se compose des mêmes jugements, ou se fonde sur les mêmes lois que toutes nos autres représentations objectives.

Il importe d'analyser ici d'une manière plus expresse ces divers jugements qui prennent leur origine dans l'exercice du toucher actif, et de voir comment, à partir du plus simple de tous, celui qui comprend les deux éléments vraiment simples du fait primitif de conscience, ils vont sans cesse en se composant les uns avec les autres.

152 FOND. DE LA PSTCHOLOGIE. — PART. TS, SECT. m,

Jugement ou allribulion substantielle. — Qualités premières.

Pour ramener le fait primitif à son expression la plusJiîin^îe,' iious pôuvon^dTaboi'd faire absifsîctîon àé totit ce qiie la ^sensibilité paskive du tact' ajoute aux résultats sîiifiples de sa'motilîté pro^pré'et vifôhïàîipe, et n*avoir égard qu*à Tunité" dé résistance eisientiellément relative à l'unité d'effort; D'ans ^ebiit, oii pourrait supposer que l*6rgane principal rfù iô'ucYiev, au lieu d'avoir la formé et la sensïbîiîte iJe notre main, fiit seulement recouvert d'un ônglé terminé en pointe eîtlrêrriement aiguë et mobile dàiis tBtis ïes sens/ Cèl; organe! dirigé par uneyolôiit^', irencontrant un plan solide, ne pourrait le toucher que par ïm seul p()int : voilà l'unité résistaîrite,* qu\ tfést jiàs moi puisqu'elle ektopposée à Téffort;^ mais qui représente sa force constitutive et est simple comme elle. Supposant que le même organe se mût continuellement suivant une même direction,' îTsê Iracèralt une ïignè droite sans largeur nï épaisseur; étt cHâiigeant d'e 'directicfn a'chaqtie instant iVjSecn^ rait dés ïigilès courbes quHl pourrait varier à'i'îniônî'. ïi*ê'tre intelligent pourrait àvbir ainsi la Base de toute la géométrie linéaire! sans avoir besoin d^âuciiiie autre sensation que celle de l'effort et dç la résistance.

Il n'importe pas que cette résistance fût perçue comme étrangère à l'inertie propre de son organe

STSTÉME PERCEPTIF. — CH, IIT, 123

mobijei OU comme ne faisant que s'ajouter à cette inertie, toujours serait-elle perçue comme étant hors du moi ou de l'effort qu'elle arrête. Dans cet état, si l'être moteur et intelligent n'était entouré que de résistances qui cédassent à son effort, et qu'il n'en rencontrât pas d'absolument invincible, ne sentant d'ailleurs aucune autre impression passive, on ne voit p^ comment il pourrait poser les limites absolues entre son corps propre et ceux qui seraient étrangers à lui. Sa volonté serait comme l'âme de cette nature plus ou moins docile à son effort. C'est aussi sur une telle supposition qu'a pu se fonder l'idée philosophique d'une âme du monde, à laquelle obéiraient (outes les parties du grand tout, comme les parties de notre corps, ou du microcosme, obéissent au principe byperorganîque soi-mouvant, qui est comme une émanation dii principe animateur des mondes (1).

• (i) C'est là, comme on sait, un des points fondamentaux de la doctrine des Stoïciens. Il se rapporte au reste de leur philosophie morale. Ces hommes si grands, dont Montesquieu a si bien dit qu'ils n'exagéraient rien que la verlu,anéantissanl dans l'homme tout ce qui est passion, assuraient à la volonté l'empire le plus absolu, et rattachaient à cet empire illimité que l'homme a sur lui-même tout ce qu'il y a d'élevé, de sublime, de divin dans sa nature. Cette puissance motrice et animatrice dut constituer à leurs yeux le principal attribut de la divinité, qui est au monde ce que notre volonté est au corps.

Pour qu'une chose ait des relations avec une autre, dit M. Hemsterhuys dans son Dialogue sur la Divinité, il faut qu'elles aient quelques qualités communes ou homologues. Par conséquent, pour nous faire quelque idée de Dieu , il faut chercher en nous quelles sont les modifications qui dépendent de nous-mêmes et que nous avons le pouvoir de perfectionner. Or, ces modifications ne sont autres que les produits de notre faculté de vouloir et de pouvoir. La nature de notre activité sur la matière n'est autre que celle de fâdtlvité de Dieu, en tant qu'il fait ce que nous appelons agir, maupcir, etc.

12/1 FOND. DE TiA PSYCTIOr.OT.TE. — PART. Ff. SECT. ITT.

L'être moteur et intelligent, réduit au sens que nous venons de supposer, tirerait en quelque sorte de lui-même toute la géométrie, et, en effet, il se trouverait bien plus rapproché que nous ne le sommes, plus encore que ne l'est un géomètre aveugle, tel que Saunderson, du véritable objet mathématique. Cet objet, qui n'existe pour nous qu'en abstraction, se trouverait comme naturellement placé dans le point de vue de son aperception immédiate, et serait pour lui la seule réalité existante analogue à son moi, aussi fixe, permanente, aussi invariable que lui. Ainsi dégagé de toutes les sensations hétérogènes qui l'altèrent par leur mélange, le fait de conscience serait ramené à la simplicité des deux éléments qui le constituent. Le sujet et l'objet, ou l'antécédent et le conséquent du même rapport, pourraient en quelque sorte se remplacer ou se substituer l'un à l'autre, sans que la nature du rapport changeât; le sujet ou la force simple qui agit se représenterait par l'objet, ou autre force simple qui réagit ou agit en sens inverse, comme celui-ci se réfléchirait dans celui-là. N'est-ce pas sur ce symbole intellectuel que s'appuyait un génie du premier ordre, lorsqu'il prit la notion primitive de force ou de monade, principe d'unicité de toutes les substances composées , pour le premier anneau de cette grande chaîne qui enveloppe tous les êtres créés, chaîne de rapports la plus belle et la plus étendue qu'une tête humaine pût concevoir ou suivre jusqu'au bout?

Nous venons d'assigner la condition hypothétique de ce jugement ou rapport simple, que Ton pourrait

appeler substantiel^ puisque c'est lui qui est comme la substance, la base de tous les rapports composés qui n'auraient pas lieu sans lui. Sans doute, dans notre nature mixte, et vu le concours habituel de tous les organes de nos sensations, ce rapport n'est jamais parfaitement simple dans notre esprit ; il n'y a point pour nous de véritable unité de résistance, qui soit représentée hors de nous; elle s'enveloppe au sein des images multiples et confuses qui assiègent sans cesse notre esprit, comme l'unité de l'effort ou du moi luimême s'enveloppe au sein des impressions affectives dont se compose la vie animale. Cette double unité qui est absolument irreprésentable à l'imagination et aux sens, n'en est pas moins la base et comme le fond de tout ce que nous percevons , sentons ou concevons en nous et hors de nous , en un mot, de tout ce que nous sommes, en qualité d'êtres pensants, puisque tout repose sur l'unité de la conscience.

Dans le système perceptif où nous sommes encore, le rapport simple dont nous venons de parler n'est perçu que dans le concret avec toutes les intuitions composées que l'individu rapporte hors de lui à l'espace ou à l'étendue tangible; il n'est pas au pouvoir de l'attention, même la plus concentrée, de l'en séparer. Ce n'est pas à cette faculté toujours unie à l'imagination qu'il appartient de saisir le simple ou de voir l'abstrait dans le concret même. Ce dernier progrès de l'intelligence appartient h une autre faculté éminemment active que nous n'avons pas encore caractérisée, mais qui trouverait son mobile approprié dans l'exercice du toucher actif, tel que nous venons

de le considérer , si ce sens pouvait rèellemeni ettè séparé de toutes lèa impressions passives, et qiië la volonté à laquelle il n'est soumis qu en partie, piit toujours y prendre l'initiative et y conserver la prédominance.

Reconnaissons dès à présent que le sensproprement actif du toucher, quoiqu'il ne soit point isolé au. tact passif dans la nature, ou en fait, n'en est pasînoîns indépendant en droit du mode de sensibilité et de la forme actuelle de l'organe. Ce sens atteint ainsi à un ordre de rapports simples, éléments d'une véritable synthèse qui sont toujours perçus inconcretoâsins les composés sensibles auxquels le toucher donne une base première hors de nous, et d'où la réflexion peut les abstraire ou les séparer, ce qu'elle ne pourrait pas évidemment faire si ces rapports n'existaient pas réellement et en nature dans les perceptions directes des sens. Si l'on nie en effet que ce premier rapport substantiel fasse partie delà perception du toucher et soit donné avec elle dans le concret, il faudra dire que nos idées d'unité ou de pluralité, de nombre, de ^ substance, de point, de ligne droite, sont de pures idées artificielles, et alors on nierait peut-être le^ seules réalités existantes, celles sans lesquelles rien n'existe ou ne peut être conçu exister ; ou bien il faudrait dire que ces idées sont innées, ce qui est trancher le nœud sur l'origine de la connaissance et .ouvrir d'ailleurs la porte au scepticisme. Ceci doit justifier les recherches et les analyses qui précèdent.

C'est sur le rapport simple dont il vient d'être parlé que se fondent toutes ces qualités ou propriétés

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^ue Lockç a distinguées ^sous le titre de qualités pre-' tnièreSy -et auxquelles les métaphysiciens s'âccordcfit a^sez .généralement à a.ttribuer une existence réelle ^ns les corps mêmes, indépendaminent des sensations qui nous les .représentent. Telles sont Timpénétrabilité, la solidité, l'étendue à trois dimensions» la mobilité, Tinertie, toutes qualités premières qui ne diflfèrent point du rapport substantiel dont nous venons de parler, et que nous percevrions toujours de la même manière, quelle que fût la forme de l'organe tactile, et indépendamment de tous les modes de la seteibilité, pourvu qu'il y eût efforf, mouvement et résistance, comme dans l'hypothèse qui précède. Ce sont dope ces qualités qui constituent pour.nous l'esseqce du corps, et que nous attribuons à l'unité résistante.

Toutes ces qualités considérées par les physiciens comme propriétésprimordiales ou attributs essentiels (les corps, n'entrent pas également dans l'essence réelle du corps (1J, qui consiste tout lentière dans^ césistajtice à notre effort. Cette. résistance emporte ayep elle l'impénétrabihté, l'inertie ou, comme disait JjGihnitZj antitypia. Quant à l'éteadue, nous pouvons très-bien concevoir l'unité de résistance concentrée

(1) Il faut bien prendre garde quand nous parlons de l'essence des corps, de ne pas confondre ce qui est essentiel à leur natrii^ absolue, et indépendamment des notions qpo nou&enavons^ ^vec ce qui est essentiel aux idées originaires que nous nous formons de ces corps en agissant hors de nous. Nous n'avons ancfun moyen de counaîtie cette essence absolue, jrum n9|g9:P!|>i^V<^n§4ft^tçrmiQer par la réflexion quels ^ont les éléments constitutifs ^J'idée première dcs.cdfps étrangers et (Jtiels Sotit ceux ^a lesquels cctîè idée ne pourrait naître dans noli'c espriU

128 FOND. DE LA fôYCHOLOGlE. — PART. IL SECT. IIL

dans un point mathématique, et rêtrc, que nous avons supposé touchant avec un ongle aigu, aurait l'idée très-nette de cette unité, séparée de l'étendue qu'il connaîtrait plus tard par succession de mouvements. Il en est de même de la mobilité qui ne serait point attribuée aux corps, s'il n'y avait que des résistances invincibles.

ni

Attribution modale. — Affections composées avec le rapport d'exlériorilé.

Les qualités premières, dont nous venons de parler, sont constitutives de notre idée actuelle de corps étranger, et le jugement par lequel nous attribuons à tout ce que nous appelons corps, la résistance,^ l'inertie, l'impénétrabilité, porte un caractère d'évidence et de nécessité, qu'il tient du fait même de la conscience, et que toutes les subtilités du scepticisme ne sauraient altérer. Quant aux attributions des qualités appelées secondaires, elles ne sont qu'associées ou agrégées par simultanéité, à l'idée de corps ou au rapport d'extériorité : ce sont de simples signes, tandis que les premières sont les choses même signifiées.

C'est par un grand abus de langage qu'on a nommé qualités secondaires des corps, diverses sensations affectives qui ne sont en aucune manière, ni par aucune illusion possible, attribuées au corps étran-

SYSTÈME PERCEPTIF. — CH. IIL 129

gep comme ses qualités ou modifications.Quoi qu'en aient dit les philosoplies, personne ne croit en effet que les sensations de chaud, de froid, de chatouillement ou de piqûre, que nous éprouvons en touchant un corps, soient dans ces corps comme la résistance ou la force qui comprime l'organe extérieur du toucher. Il en est de même des odeurs, des saveurs et en général de tout ce qu'il y a d'affectif dans nos sensations les plus diverses, qui ne saurait sortir de nous-mêmes ou de notre organisation, ni être perçu à distance. Si le langage ordinaire laisse ici une sorte d'amphihologie, comme lorsqu'on dit en parlant de tels corps qu'ils sont chauds, froids, odorants, savoureux, c'est que, par une sorte de trope qui nous est extrêmement familier, nous transportons à la cause le signe de l'effet, et que nous n'avons qu'un nom pour signifier les deux , comme nous n'avons que le verbe être pour exprimer les divers rapports d'attribution, de causalité, d'inhérence, etc. ; qu'une seule forme adjective pour les différents modes actifs et passifs. Il n'y a point de doute que ce ne soit une grande source de la confusion des idées, comme un des plus grands obstacles à l'analyse philosophique. Les impressions affectives localisées, comme nous l'avons vu, par une première attribution aux organes, ne peuvent passer de ces organes aux objets extérieurs, et suivre au dehors la résistance que nous percevons ou jugeons sans la sentir; mais lorsqu'un corps étranger est en contact avec une partie du nôtre, l'affection qu'il peut occasionner dans cette partie étant sentie dans le même organe où la pression

130 FOND. DE LÀPÎSYCHOLOGiÈ. — PARt! II.' SECT. UU

et la résistance sont directement perçues, s'assoeîé avec celles-<;i par ^nnultanéité, mais sans pouvoir jamais se confondre avec elles. Ce, qui éprouvé le ciiàud» le froîcï, le chatouillement, la piqûre^ c'ésé toujours une partie de l'organisation que le thqi s^approprîe, où avec laquelle if sympatliise ou consent. Ce qui presse i résiste, est imp&étrable, étendu,, c'est toujours le corps étranger dont le moi se sépare et avec lequel, il ne consent point. Mais si la perception d'une i^ésistance accompagne constamment Timpres^ sion affective, et que ceîle-ci s'évanouisse au moment OÙ l'autre cesse, il s'établira entre elles un nouveau rapport de causalité ; la force qui comprime l'organe ou qui résiste à l'effort, sera perçue ou jugée cpminè cause, et l'impression affective sera sentie comme effet ; mais cet effet n'en sera pas moins distinct de sa cause, alors même que le langage le désignera par le même nom. Il importe d'observer de plus que le rapport de cause et d'effet, qui se joint à celui d'extériorité pour, composer la sensation, ne dépend pas absolument de la perception ou de la connaissance de l'objet tangible, et pourrait être antérieur à cette connaissance. Seulement la cause indéterminée non moi^ objet de la croyance première qui acèompagne ies sensations passives, devient déterminée comme force positive absolue qui résiste a l'effort, qui est capable en même temps de modifier, la sensibilité de telle ou telle manière. L'exercice du toucher actif

qe sert donc qu a préciser 1 antécédent du rapport de causante, mais ne le constitue pas ; il rapproch< en quelque sorte cette cause qui échappe par elle

SYSTÈME PERCEPTIF. — GH. III. Isl

même à fous les sens, et substitué ainsi à TinductiOn premières motif de croyances un jùgèirièiit direct et pioi^itif, base de la certitude.

Ces deux rapports de causalité et d'extériorité, îondus pour ainsi dire, F un dans l'ait tre et dans la sensation même, ne paraissent plus pouvoir èh être séparés. C'est de cette confusion que viennent les difficultés qu'il y a à distinguer les éléments de ces premiers composés de Thabitude, et à rapporter chacun à sa source, difficultés trop bien prouvées par la lenteur des procédés de l'analyse philosophique à cet égard, comme par les théories et le langage des divers métaphysiciens, depuis Descartes jusqiu'à Locke. Pourquoi ont-ils cru , en effet, à l'illusion prétendue, qui attribue les modificalions de notre propre sensibilité aux objets qui les causent? Cest que dans la fonction composée qu'ils appelaient sentir, ils n'ont pas fait la part de la sensation et celle de la perception. Pourquoi ont-ils persisté à appe-; 1er qualités secondaires des corps, des modifications que nous rapportons toujours et nécessairement à notre organisation ? C'est encore par la même raisonet comme en cédant eux-mêmes dans la pratiqué à cette même illusion qu'ils croyaient nécessaire dé combattre en théorie.

Pour écarter tout pregtige, toute amphibplogie.de langage à cet égard, il fallait peut-être ^'attacher ^ reconnaître la nature de chacun des éléments qui entrent dans ce qu'on appelle si y^gixcmeni sensation;^ éjtudier les caractères de l'affection pj^re, ou sépa^rée de tout jugement ou rapport d'attribution ; connaître

aussi le caractère de la perception pure, ou du jugement simple, primitif; assigner sa base réelle dans une double expérience ; et alors seulement on pouvait déterminer la nature des composés qui s'en forment, et avoir une science de principes avec une langue exacte qui s'y réfère.

Attributions objectives. — Intuitions composées avec le rapport d'extériorité.

L'espèce d'impressions particulières non affectives que nous avons appelées intuitions^ tiennent une sorte de milieu entre les modifications de notre sensibilité, qui ont été si improprement nommées qualités secondaires, et les modes de la résistance perçus ou jugés dans les corps, comme qualités premières essentielles.

Ces intuitions, naturellement coordonnées ou projetées dans le vague d'un espace dont le moi se distingue dès qu'il existe, ne sont ni attribuées aux organes comme impressions affectives, ni localisées dans cette étendue objective, qui est le continu résistant dont parle Leibnitz [continuatio resistentis). Cette sorte de localisation que nous appelons attribution objective, est un produit de l'expérience répétée du toucher et de la locomotion volontaire, unis à l'exercice simultané des autres sens externes.

Avant les leçons de cette expérience première tout

SYSTÈME PERCEPTIF, — CÏI. m. 133

extérieure, les intuitions de la vue, comme celles du toucher passif, apparaîtraient sous la forme d'un espace non résistant, ou d'une étendue à deux dimensions sans fixité, sans consistance, comme nous voyons ces sortes de nuages colorés flotter quelquefois au-devant de nos yeux fatigués, sans s'attacher à aucun objet tangible. Les leçons du toucher fixent ces nuages voltigeants, leur donnent une base solide, et leur assignent des distances et des directions déterminées, dans l'espace où nous nous mouvons librement. Mais le toucher ne crée point cette forme de l'espace qui est avant lui, puisque ses propres intuitions doivent s'y coordonner en premier lieu, et indépendamment de tout exercice de motilîté , et de l'effort qui manifeste une résistance étrangère.

On peut donc considérer chacun de nos sens isolément, abstraction faite de leur affectibilité propre et immédiate, et aussi de ce qu'ajoute à leur portée naturelle l'activité du vouloir et de l'effort ; on peut, dis-je, considérer chacun des sens de l'intuition comme approprié à une face du monde sensible. Ainsi, il y aurait une de ces faces qui constituerait le monde des couleurs ; une autre, celui des qualités tactiles; une troisième, celui des sons. Les deux premières seules étant dans l'espace, le moi les percevrait d'abord hors de lui, sous cette forme encore vague, illimitée, qui ne renferme point nécessairement les rapports de distance ni de direction. Mais, dès que l'exercice du toucher et de la locomotion volontaire auraient localisé hors du mot une résistance fixe, et déterminé l'étendue à trois dimensions , ou

l3/i FOND. DÇ LA PSYCHOtpGÏE, ••* PAPT. IL SECT. IIL

}e cpi^^inu j^ésistant^ ^ppj^p^ ^^^ f?^^^^ ^^ monde 3çnsibïè : les couleurs, les qualités tactiles, lès sons,Te$ pdeurs ej; les saveurs mêmes (en tant qu'elles peuvent êjre dénuées du caractère affectif), viendraient toutes coïncider et se superposer sur ce continu résistant, où le moi les percevrait et les jugerait comtne phérentes p autant ^e touts concrets qu'il y a q'unités résistantes réparées.

Toij§ ces modes divers, quoique dépendant néc{|ssairement dç la forme, ou des dispositions propres du sens, n'en seraient pas moins attribués aux corp^ extérieurs, non-seulement comme causes, ainsi que

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dans le cas précédent, mais coinine supports ou sujets permanents d'inhérence. Ce^ pfiodes, qui n'appartiennent ni à h sensibilité proprement dite, qu'îjs n'aueçtent pas, ni à la volonté dont ils sont indépendants, seraient donc perçus comme des modes propres des objets auxquejs ils se rapportent. Comme ijs varient incessamment, pendant que les prpprié^ tés essentielles ou qualités premières sont permanentes, on pourrait dire qu'ils sont, par rapport à ia résistance qui }eur sert de soutien, ce que nos affections internes variaî^les sopt à J'effort ou au durable de notre moi. lel est le fondement de cette attribution objective qui constitue les véritables qualités ^econcfaires (1) des corps, objets dç la physique

(1) Il parait exact, et dans Tanalogie du langage, d'appelfer qualités secoûdâlreâ œs modér qui ticmtii^elleméiiti dttrlbaéâ aà corps, apçès gu'jls ont été perçus c}aas ce qui le constitue corps, La cou-e iëiir ajbiitée àTélendué résistante où 'superposée est bien une qùâ- Nté'sôédQàâire'ptfr'^p))()t<e ^la qudKié^Heiid«re'<m'mi«iënf <é^ «entielle.

STSTËBfE PERCEPTIF, -i- CH. IIL 135

'1 .t;îa': - , ••.i^'jtr ^, s .. -. • r>!T

particulière, et bien distinctes des impressions afiecr tives qui ne s objectivent point, et qui sont aussi hors du domaine de toute science étrangère à celle de notre être sentant et pensant.

Les distinctions que nous venons d'établir sont de la plus haute importance en philosophie.

4* Elles peuvent contribuer à rectifier les idées et le langage des métaphysiciens qui confondent pres-îque toujours, sous les titres vagues de pxopriétéjs^ tnodëSj, accidents des substaticçs, les qualités qui appartiennent vraiment aux corps, et çelle^ qui tiennent uniquement à noire sensibilité.

%^ Elles établissent une ligne de démarcation plus exacte enjre les substances et les phi^noipènes, que {'idéalisme se plajt tant à confondre.

^"^ ^nfin, elles préparenj; ce que nous aurpns à dire sur l'article important des comparaisons et des générajisatjons.

Comme le sens (|e la vue, intimement uni au Jouç^ier prédomine, ainsi que jiqhs l'avons dit, dan^ l'organjsation hufpaipe, c'est sur la part que prep^ ce 4ernier sens aux perceptions ou aux jugefpei^t^ de l'autre, que s'est portée l'attention de presque tous les métaphysiciens qui ont analysé les faculté^ humaines, à partir des premières fonctions des sens. C'est aussi la partie la plus remarquable et la plus véritablement instructive du Traité des sensations de Condillac. Ce philosophe développe, avec beaucoup de sagacité, la manière dont les différentes faces du monde sensible, ainsi que nous avons appelé les couleurs, les qualités tactiles^ les sons, se montrant d'à*

bord à chacun de leurs sens isolé, viennent coïncider, se superposer tour à tour sur l'étendue, et prendre un corps sous la main qui, appliquée à l'objet tangible, presse la résistance. Mais Gondillac met sur la même ligne toutes les espèces de sensations affectives et représentatives , avant leur association avec le toucher. Il suppose qu'elles se localisent de la même manière, et n'admet qu'une seule forme d'attribution extérieure. Les idées de substance, de cause, d'unité, d'identité, n'ont point de base dans sa doctrine. La perception du corps solide n'est ellemême qu'une sensation comme une autre; d'où lui vient le privilège de donner une base au jugement d'extériorité, d'avoir en elle-même le caractère de relation qu'elle communique à toutes les impressions associées? Ce privilège exclusif a-t-il un fondement bien réel? N'est- il pas encore sujet aux contestations? Est-il bien à l'abri des chicanes de l'idéalisme? C'est ce que je laisse à décider aux lecteurs que j'inviterais, si j'osais, à relire le Traité des sertsalions^ ou plutôt à le refaire de nouveau, en y rétablissant l'élément essentiel, ou le principe d'activité perceptive dont l'auteur a fait une abstraction perpétuelle.

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