‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 5)Chapitre 16 sur 37 · II. iO · texte numérisé non relu

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s'applique pas de la même manière à tous les sens, tous aussi ne peuvent servir d'origine aux mêmes facultés, et il y a, à cet égard, des différences spécifiques que l'analyse philosophique ne peut négliger, quand il s'agit de déterminer exactement les phénomènes de l'imagination, de la mémoire ou du souvenir, du jugement, de la comparaison, etc., considérés comme ayant leur origine dans les sens, ou étant consécutifs à leur premier exercice et aux modes de cet exercice.

Je me propose ici d'analyser les facultés spéciales qui sont relatives, ou vraiment consécutives à l'exercice actif de la vue et du toucher, tel que nous venons d'en analyser les principales circonstances. Nous en reconnaîtrons mieux ensuite le caractère propre des opérations intellectuelles, qui se fondent sur l'exercice éminemment disponible d'un autre sens plus intime, plus rapproché de la perception interne ou de la réflexion.

Facultés ou phénomènes intellectuels consécutifs h l'exercice actif des sens externes, et particulièrement de la vision active et du toucher réunis. — Réminiscence. — Souvenir.

« Nous concevons avec beaucoup plus de faci- « lité, » dit M. Dugald Stewart, « les objets de cer- « tains sens que d'autres. Un objet visible qui est « absent, un édifice, par exemple, qui nous est fa- <f mili^r, est conçu plus aisément qu'un son parti-

SYSTÈME PERCEPTrP. — m. TV. 489

« culicr, qu'une saveur^ qu'une douleur qui a fait 4t impression sur nous, et ne nous afTecte plus... La « faveur dont jouissent les objets visibles, à l'égard « de la conception mentale » (de l'imagination) , « me a paraît tenir à une cause assez manifeste. Lorsque n nous pensons à un son ou à une saveur, l'objet de <i notre conception est une sensation unique et dé^ 4 tachée de toute autre. Au contraire, tout objet visi- « ble est complexe, et l'image que nous en formons, « en l'envisageant comme un tout, est favorisée par 4 une association d'idées (1). »

La raison que donne cet estimable auteur de la r^ production plus facile des images de la vue, ne me parait pas remonter à l'origine de ce phénomène. II est bien vrai que tout objet visible, ou plutôt toute intuition visuelle^ est naturellement complexe ; mais oe n'est pas nous qui formons l'image complexe par un exercice de notre activité ; ce n'est pas le sens immédiat de la vue qui lui imprime le sceau de l'u*nité qu'elle a dans la pensée ; enfin, l'espèce d'agréjgation fortuite qui se fait dans l'organe même, entre des intuitions simultanées, et sur laquelle se fonde ensuite la reproduction si facile et si spontanée des images, n'a point les caractères de ces associations régulières qui approprient les idées proprement dites au souvenir, et ce souvenir lui-même à la volonté. Nous pouvons obser>'er, au contraire, que les mêmes lois, ou les conditions organiques qui déterminent d'abord l'association des impressions reçues

(1) Éléments de la philosophie de Cesprit humqîn^ ç|)ap, in, pe la conception^

lAO FOND. DE LA PSYCHOLOG[E. — PART. ÏT. SECT. HT.

simultanément par les'différcnts points de la rétino, et, par suite, la reproduction des images ou des traces de ces impressions les unes par les autres, mettent le plus grand obstacle aux associations volontaires, et empêchent par cela même que la faculté de rappel, ou la mémoire proprement dite, n'exerce une sorte de prise active sur ces images. J'entrerai, à ce sujet, dans quelques développements nécessaires pour faire mieux ressortir le caractère des phénomènes du système actuel, et tout ce qu'ajoute l'attention perceptive à ceux que nous avons analysés dans le système précédent.

Ce que le moi a mis du sien dans une impression reçue, peut seul revivre en lui, sous forme de réminiscence ou de souvenir. C'est là une loi générale de notre existence qu'il ne faut jamais perdre de vue. Or, en premier lieu, il peut y avoir des intuitions immédiates, comme des reproductions d'images ou de fantômes sans moi. En second lieu, le moi peut s'unir à ces intuitions, données immédiatement par le sens, comme spectateur passif sans y prendre aucune part d'activité, et il sera par suite témoin également passif de ce qui se passera dans le sens interne en vertu des reproductions purement organiques, spontanées, facilitées, comme on vient de le voir, par les simples lois de Vassociation, puisqu'en vertu de ces lois une seule des impressions élémentaires n'a qu'à se réveiller par une cause quelconque, pour reproduire l'image complète de toutes celles avec lesquelles elle s'est liée en premier lieu, et pour motiver l'espèce de réminiscences on de rapports d'attri-

SYSTÈME PERCEPTIF. — GH. IV. Ui

butionau temps ou à l'espace dont il a été parlé dans le système précédent. Enfin, et en troisième lieu, le moi peut participer aux intuitions par une volonté expresse qui se rend présente au phénomène, et que nous nommons Yattentian.

Cette part active consiste uniquement dans l'influence de la motilité volontaire, dont tel organe est le terme spécial, sur le mode actuel de la perceptibilité de cet organe. Le résultat de cette fonction motrice dans le sens de la vue en particulier, est de modérer jusqu'à un certain point les vibrations directement imprimées aux fibres de la rétine par les rayons émanés des objets visibles, d'affaiblir certaines d'entre elles, de faire prédominer les autres, et de rendre successif dans la perception active, ce qui était ou restait en partie simultané dans l'intuition immédiate.

Les mouvements volontaires qui modifient ainsi l'impression reçue ne dépendent pas absolument d'elle en principe, puisqu'ils peuvent être déterminés par celte seule force vivante, intentionnée qui anime et dirige l'œil jusque dans les ténèbres : Usque in spissis tenebris et quâ non patet usus oculorum vividâ intentione actuantur (1). En se liant aux intuitions, ces mouvements sembleraient donc en devenir les signes naturels, disponibles, et donner ainsi à l'individu sur la reproduction des images, le même pouvoir qu'il exerce sur les intuitions visuelles. Mais, comme les signes ou les mouvements dont il dispose ne peuvent faire qu'il se crée à lui-même des intui-

(l)StahL

143 FOND. DE LA l'SYGUOLOUilS. -- PAllT. IL SËGT. UL

tions; oomme lavisioD, la première appréhennau de tobjet^ ainsi que dit l'école, et la trace même qui en reste lorsque cet objet a disparu, sont indépendantes do tout exercice de l'attention, qui ne peut agir que consécutivement sur Tinluition déjà donnée par les sens; de même les mouvements ou les signes dont il s*agit, instruments propres de cette faculté, ne pourront servir tout au plus qu*à modifier les images, à les retenir présentes, peut-être à les associer ou les combiner dans un autre ordre, jamais à les faire naître.

Observons d'ailleurs ( en anticipant un peu sur un point important qui doit être développé dans le système suivant) que le véritable signe intellectuel, c^ lui que la volonté même institue et qui reste constamment à ses ordres, a pour caractère essentiel d'être donné au sens intime d'une manière immédiate, et d'être distinctement aperçu, soit en lui-même et hors de toute association, soit dans les perceptions où il entre comme élément. C'est ainsi qu'il peut être ensuite librement répété et devenir signe disponible de ces perceptions elles-mêmes.

Or, dans la vision active, les mouvements qui concourent à rendre la perception distincte, tendent toujours à se confondre dans le résultat objectif, soit par la manière dont ils sont exécutés à la suite des impressions qui motivent l'exercice de l'attention, soit par l'effet de l'habitude qui les rend toujours plus prompts, plus faciles, et par là même plus inaperçus. Ils ne pourront donc être distingués d'abord dans les représentations mêmes auxquelles ils concourent

k donner la forme objective, m par suitet remplir lei fonctions de signes volontaires. La reproduction de ces idées se trouvera donc toujours plus ou moins soumise à Tinfluence des différentes causes externes ou internes, indépendantes de la volonté, ou aux lois de Tassociation organique qui dominent essentiellement dans tous les phénomènes relatifs à cette espèce de perception. Ainsi, plus cette reproduction sera prompte et facile, plus elle s'éloignera des ca* ractëres du rappel, et, pour me servir des expressions de l'auteur précité, plus les objets simplement visibles seront appropriés à une conception mentale, ou à une imagination spontanée, moins ils rentre* ront par eux*mêmes dans la sphère d'une mémoire vraiment active et réfléchie.

L'exercice du toucher actif fondé sur d'autres lois, amène aussi d'autres résultats. Ce sens ne procède que par une succession de mouvements que la volonté dirige et dont l'intelligence perçoit, juge, compare les effets. La main étant appliquée à un corps étranger, l'attention ne peut embrasser en un seul instant que la portion d'étendue avec laquelle le sens est en contact au même instant. Lorsque l'objet tangible a une certaine étendue, ou que la forme est* un peu composée, il y a donc autant de perceptions distinctes que de mouvements successife, ou de parties d'étendue solide égales à celles de la main qui est Tunité de mesure. Cependant ces perceptions succesmves se réunissent toutes à la fois dans le même con-tinu résistant. Or, ce continu ne peut être donné au sras externe, qui ne perçoit quels partie qu'il touche

actuellement, mais bien à un sens supérieur qui collige toutes ces perceptions partielles, et fait coexister les traces successives que laisse chacune d'elles jusqu'à la dernière.

Ici, il y a hors du moi comme en lui, une unité fondamentale qui reste la même et ne fait que se répéter pour former l'étendue tangible comme l'unité numérique s'ajoute à elle-même pour former un nombre donné. En effet, l'opération par laquelle un aveugle se fait l'idée première des corps solides, étendus, figurés, ne diffère pas essentiellement de celle par laquelle nous apprenons à compter; cette dernière opération a mêuje tout son type dans l'autre; l'unité résistante serait un point mathématique ou une véritable unité simple, absolue pour l'être moteur qui ne toucherait qu'avec un ongle infiniment aigu. La main mobile et sensible n'atteint pas plus à cette unité intelligible que l'œil n'atteint jusqu'à l'élément d'intuition, au point coloré, au minimum visible. Niais la portion d'étendue ^olide que la main embrasse, est le symbole sensible de la véritable unité, et représente à l'esprit cette force simple de résister, qui n'admet aucune composition et constitue la substance ou le durable {unum per se) du corps phénoménal.

Cette unité numérique substantielle n'a point de symbole propre dans les intuitions du sens de la vue, dont aucune n'est et ne peut être conçue comme simple. Dans la vision la plus active, si l'attention pointe, pour ainsi dire, une partie de l'objet et tend à le faire ressortir de renseinble du tableau coinjiosé donné au sens, elle ne peut anéantir ce tableau, tou-

SYSTÈME PEIVCEITIF.;— CiLr.lV. l/i5

jours présent malgré elle à la vision passive ; il en est de même dans la perspective imaginaire. Mais» dans l'exercice du toucher actif, le sens peut être tout entier aux ordres de l'attention, ne se diriger que d'après elle, et ne percevoir que ce qu'elle lui découvre par une succession de mouvements bien coordonnés, dont la volonté ralentit ou précipite à son gré le cours.

Les premières associations, dans le toucher, ne sont plus passives et fortuites, comme elles le sont toujours plus ou moins dans le sens de la vue, malgré l'attention môme. La faculté par laquelle un aveugle exercé, tel que le géomètre Saunderson, se représente les différentes formes multiples et composées des corps solides, ne doit avoir presque rien de commun avec notre imagination si mobile, si légère, si capricieuse et toujours si spontanée dans son exercice. Si cet aveugle n'embrasse pas simultanément comme nous des perspectives très-étendues, il se fait des idées plus exactes et des notions plus réfléchies de chaque objet en particulier. Si l'étendue figurée n'est point revêtue pour lui de ces couleurs brillantes qui attirent, séduisent et distraient le regard, elle se dessine plus exactement comme le squelette de l'arbre et le détail des rameaux dépouillés de feuilles se développent mieux au regard. Enfin, comme l'aveugle n'imagine pas les figures visuelles, en recevant les intuitions toutes composées, il juge et rappelle mieux les formes tangibles en les composant lui-même.

On a dit avec bien de la raison que le toucher

146 FOND. DE LA FSYGHOLOGUS. ^PART. IL SEGT. IIL

était le sens géométrique. C'est lui seul en effet qui peut donner une base à ces observations originaire^ ment synthétiques du géomètre, qui recompose un solide intelligible avec le point, la ligne, la surface : éléments abstraits des perceptions particulières d'un seul sens , et qui ne sont pas renfermés , comme on Ta dit, dans la sensation en général. Supposez les au^ ties sens organisés d'une manière quelconque, l'objet réel de la géométrie n'en subsistera pas moins : donc, il ne dépend pas de telle organisation donnée, et Ton peut en supposer une où l'unité résistante serait immédiatement aperçue dans l'effort et la résistance, séparés de toute intuition externe. La synthèse géométrique serait la première opération et n'aurait pas besoin d'être précédée par l'analyse.

Revenons à l'unité de résistance composée, telle que la perçoit une main mobile et sensible. On peut voir maintenant combien il y a d'opérations renfermées dans cette perception du toucher que l'habitude nous fait paraître si simple. L'opération qui consiste à sommer toutes ces unités résistantes, et à les réunir sous une seule sorte de perspective tangible simultanée, comprend en effet, dans l'origine, autant de jugements d'attributions ou autant de répétitions du même jugement simple qu'il y a de mouvements successifs, par suite le souvenir de chaque attribution, et enfin, ce sentiment de l'identité du moii sujet de l'effort et du terme étranger qui résiste, pendant cette libre répétition ou continuité de mouvements. Cette analyse nous décèle toute la part

SYSTÈME PEHGEFTIP. — GH. IV. iA7

que prend le sujet moteur à la perception de l'objet tangible, et le rôle subordonné qu'y joue la sensibilité propre du tact extérieur. Or, tout ce que le mai a mis du sien dans l'impression d'un objet présent, par l'exercice de son activité, ou d'une attention indépendante de la vivacité de l'impression, est seul susceptible de se reproduire dans la conscience, sous cette forme du passé qui constitue la réminiscence et le souvenir.

£n écartant donc maintenant l'objet tangible, nous pouvons concevoir comment les traces qu'il a laissées pourront revivre dans le sens interne, par l'exercice de la même activité qui concourut à les former en premier lieu. Et d'abord, le module ou l'instrument qui servit k déterminer les formes, est toujours présent : tous les mouvements exécutés par la main, toutes les positions qu'elle a prises en parcourant le solide, peuvent être répétés volontairement en l'absence de ce solide. Ces mouvements sont les signes des diverses perceptions élémentaires, relatives aux qualités premières inséparables de la résîs-^ tance; ils pourront donc servir à en rappeler les idées, et ce rappel, exécuté par le moyen de signes disponibles, constitue la mémoire proprement dite ; il y aura donc une véritable mémoire des formes tangibles.

L'origine que nous donnons ici à cette faculté peut se justifier en partie par l'exemple des aveugles-nés, dont l'intelligence est développée jusqu'à un certain point, et chez lesquels cette mémoire nette des formes a pris un développement proportionné à l'exer-

cicc plus habituel d'un sens éminemment actifi isolé du sens souvent passif des images. Dans la représentation, où nous imaginons des figures colorées, IV veuglc rappelle les formes simples de la résistance. Là aussi où notre vue extérieure sujette à se troubler, au sein de cette multiplicité et de cette variété d éléments, a besoin d'appeler des signes à son secours, et de substituer de purs symboles aux idées représentatives, la mémoire de l'aveugle porte trèsbien le double fardeau des signes et des idées ; il répète sur celles-ci les jnêmes opérations synthétiques qu'il exécuta sur l'objet présent, avec le sentiment de cette libre répétition, qui seule constitue la mémoire active et réfléchie.

La vue ne sert qu'à enrayer cette activité réflexive en paraissant lui donner des ailes (1). Comme ce sens léger, après avoir reçu du toucher ses premières instructions et le fond solide où s'attachent ses tableaux mouvants, s'habitue ensuite à devancer, à prévenir ou préjuger son témoignage, de même la reproduction spontanée des images qui correspondent aux objets visibles, devance toujours, dans le sens interne, le rappel volontairement mesuré des formes tangibles qui se trouvent comme identifiées avec ces images par une première habitude. C'est ainsi que la mémoire, déplacée, pour ainsi dire, de sa base naturelle, n'aurait plus en nous aucun moyen de développement, aucune occasion d'exercice, si les nouveaux signes institués dont nous parlerons bientôt,

(1) Non aUi sed plumbum addendum est. (fiaeon.)

SYSTÈME PERCEPTIF. — CH. IV. ik^

ne venaient lui rendre Taetivité qu'elle a perdue, en donnant à l'individu les moyens de régler rexercice d'une imagination soumise par elle-même aux caprices de la sensibilité, et à tout ce qu'il peut y avoir de fortuit dans les impressions qui viennent l'exciter.

Nous venons de déterminer, dans la perception composée du toucher, quels sont les éléments susceptibles d'être rappelés par les signes ou reproduits, dans les images de la vue. Ces éléments sont uniquement relatifs aux qualités premières du corps, manifestées dans l'acte même d'un effort voulu. Quant aux sensations tactiles étrangères à l'effort et si improprement nommées qualités secondaires, n'entrant point comme termes du rapport, dans le premier jugement simple d'extériorité, elles sont aussi hors du champ propre de nos souvenirs et de nos actes de rappel. Ainsi, les sensations de chaud, de froid, de chatouillement, senties par la main en contact avec le corps solide, n'entrent en aucune manière dans l'acte de mémoire des formes tangibles; donc, ce n'est pas à elles, ou à la résistance que ces sensations ont été attribués, et nous avons été fondés à les distinguer des qualités secondaires ou attributions objectives proprement dites.

Pour voir maintenant le caractère de la réminiscence qui s'attache à ces dernières attributions, et pour les distinguer de ce jugement simple d'identité, qui a toute sa base dans l'unité de résistance et dans l'exercice du sens qui lui est approprié, supposons encore un être intelligent, réduit, comme nous le disions, à une forme du toucher qui soit en rapport

150 FOND. DE liA PSYCHOLOGIE» — PART. H. SECT. m.

exclusif avoc loa qualités premières do la matière, Fimpénétrabilité, l'étendue solide, la mobilité : il trouverait partout la même unité résistante ijui ne ferait que se répéter en demeurant toujours identique à elle-même (1). Ce serait alors par la répétition d'un seul et même jugement simple, sans aucune comparaison d'images, que l'identité de l'objet tangi-* ble, correspondant à l'identité personnelle* serait immédiatement reconnue , et la réminiscence aurait une base invariable.

Imaginez, au contraire, un être qui ne ferait que voir, entendre, sentir, sans toucher, sans connaître aucune résistance étrangère : il n'y aurait pour lui hors de son fnoi rien de un, rien d'identique ou de substantiel ; il ne percevrait que des phénomènes passagers qui ne s'attacheraient à aucun fond solide permanent. Quand ils viendraient à se reproduire, l'individu , prenant pour termes de comparaison quelques souvenirs, ou des images que la présence de ces phénomènes tendrait à réveiller, pourrait juger ou reconnaître leur degré d'analogie ou de ressemblance avec ceux qu'il aurait déjà perçus ; mais il n'y aurait point d'identité reconnue hors du néoi, où serait toujours son type exclusif. Tels nous sommes pour tous les phénomènes des sensations, qui ne peuvent s'attribuer aux énergies étrangères, et pour ces phénomènes transitoires de la nature qui frappent un instant nos regards et disparaissent pour se reproduire de nouveau. Si nous pouvons les rappoN

(1) Un tel être se trouverait naturellement dans le point de vue Un spiQos(6|ne s Tunité de eubstanoe,

SYSTÈME PERCEPTIF. — * GH. !?• iM

ter \k une cause déterminée, c'est à cette cause seule qu'appartiendra l'identité » et non point à ses effets passagers^ entre lesquels nous ne pouvons percevoir que des analogies plus ou moins nombreuses, qui sont même si sujettes aux illusions des sens.

Réunissant maintenant les deux hypothèses qui précèdent, nous pouvons assigner plus expressément les lois ou conditions fondamentales de celte réminiscence objective , dont nous avions retracé précé* demment les caractères superficiels.

Le toucher ayant donné une base première et fixe et un objet vraiment un à tous les sens de l'intuition externe , c'est sur lui seul aussi que se fonde cette réminiscence, en tant qu'elle est l'acte qui nous fait reconnaître l'identité permanente d'un même objets qui se représente à nos sens dans deux temps séparés de notre existence. Les intuitions et les images, entre lesquelles l'individu perçoit divers rapports d'analogie ou de ressemblance, sont autant de signes naturels qui servent à reconnaître cette identité de l'objet. Or , tous les sens peuvent concourir à donner de pareils signes ; le toucher seul atteint à la chose signifiée, lorsque l'objet est reconnu pour être substantiellement le même qui a déjà été présent. C'est sur l'exercice de ce sens actif, ou sur le souvenir de son premier exercice que se fonde cet acte de réminiscence proprement dite, qui n'est autre que la répétition du jugement simple d'extériorité, primitivement associé à chaque impression sensible et se répétant avec elle. Qu'après un certain intervalle, par exemple, je rcyoie un objet qui m'a été familier, il peut

152 FOND. DE h\ l^YCHOLOCrF. — PART. IL SECT. HT,

avoir éprouvé des changements considérables flans ses qualités ou apparences extérieures; mais il suffit qu'il conserve quelque chose de semblable à ce qu'il fut ou parut autrefois, pour que son image soit reproduite. Dès lors, il s'établit une comparaison détaillée et trait pour trait entre les qualités phénoméniques du modèle présent, et les images partielles qui leur correspondent dans le souvenir, comparaison qui amène le jugement final ou la conclusion d'une ressemblance plus ou moins parfaite entre l'objet perçu maintenant et celui qui le fut autrefois. Mais où peut être la base du jugement qui affirme l'identité numérique ou substantielle de Tobjet, sinon dans l'acte intellectuel, qui lui a imprimé d'abord le sceau permanent, invariable de cette unité qui, étant hors de la ligne des phénomènes, ne peut être donnée par aucun sens d'intuition , et a une source plus profonde? Il importait de signaler cette source pour déterminer les caractères de cette opération de la réminiscence qu'on a tant de fois et si vainement tenté d'expliquer par un jeu de sensations.

Comparaison. — Classification et idées générales.

Comme il n'y a point de perception , ou d'idée proprement dite, sans un degré quelconque d'attention, il ne saurait y avoir d'attention exercée sans un acte quelconque de conjparaison.

SYSTÈME PEnCEPTIF. — CH. IV. 153

Après avoir dit que Tattention n'est qu'une sensation qui devient exclusive de toute autre, Condillac définit la comparaison une double attention^ c'est-àdire qu'elle consiste dans deux sensations exclusives, simultanément présentes, sans se confondre. Mais s'il peut y avoir deux sensations simultanées, distinctes l'une de l'autre et qui ne s'excluent pas , pourquoi n'y en aurait-il pas trois ou quatre? et que devient alors le caractère exclusif ou un de l'attention elle-même? D'ailleurs, comment l'être qui ne fait que sentir pourrait-il distinguer ses deux sensations et savoir qu elles sont deux? Pourquoi des impressions sensibles, simultanées ne se confondentelles pas , comme des odeurs de fleurs différentes renfermées dans un sachet se confondent en une seule odeur, ou comme le jaune et le bleu mélangés forment une seule couleur verte?

La faculté par laquelle deux sensations sont distinguées l'une de l'autre et reconnues comme étant deux est bien la même par laquelle chacune d'elles est reconnue à part comme étant une ; la comparaison n'est donc pas absolument différente de l'attention, et n'est qu'une circonstance ou un résultat immédiat de son exercice. Si cet exercice est une action proprement dite, toute action se passant dans un temps, il n'y a donc point d'acte d'attention double, quoiqu'il puisse y avoir sensation double ou multiple. D'où il suit que si la simultanéité des sensations, ou des modes présents à la conscience dans le même instant indivisible, est une condition essentielle pour qu'ils puissent être comparés, l'attention

lU il

15/i FONa DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. IL SECT. IIL

ne donne point les deux termes de cette comparaison à la fois et par un seul et même acte , mais par deux actes dont la succession, quelque rapide qu'elle puisse être, ne saurait équivaloir à une véritable simultanéité absolue. Si, au même instant où l'attention cesse d'agir , ses résultats sensibles s'évanouissaient 8ans qu'il en restât de traces, iln'yaurait aucune comparaison possible entre les modes successifs de notre activité, aucune perception distinguée de toute autre.

Prenons, par exemple, l'exercice d'un toucher actif, tel que le toucher dont nous avons analysé les conditions et les circonstances. Toucher, pour l'aveugle, c'est mesurer, et mesurer, c'est comparer. La main, qui est aux ordres de la volonté, est ici l'unité de mesure ou le terme fixe de comparaison. Cet instrument mobile et sensible étant appliqué à un objet solide, figuré , chaud ou froid, poli ou rude , etc. , la première sensation pourra envelopper, comme dit Condillac , plusieurs éléments différents , parmi lesquels nous en distinguerons trois qui constituent le phénomène complet de la perception : effort et résistance simple unis dans le même rapport fondamental; affections de tact rapportées à l'organe; qualités tactiles non affectives attribuées à l'objet résistant.

Un seul acte d'attention embrassera au premier instant ces éléments intimement unis dans la même perception ; mais ce n'est pas cette faculté qui pourra voir, pour ainsi dire, dans l'intérieur d'un groupe tout ce qui y est compris. Au second instant, la main se trouve sur une partie du solide contiguè à la première , mais différente d'elle. Les sensations ou les

qualités tactiles peuvent varier dans ce passage, mais c'est toujours la même résistance continue [resisten-^ tis continuatio). De même , dans un troisième et un quatrième instant, jusqu'à ce que tout le solide étant parcouru, par la succession des mouvements volontaires, il y ait à la fin perception totale ou idée complète, une, de Tobjet tangible.

Comme la même main ne peut se trouver à la fois sur deux parties du solide, le même acte d'attention présente n'a pu évidemment embrasser en un seul instant les impressions qui correspondent à des mouvements successifs. Cependant, l'individu sent ou aperçoit qu'il y a dans chaque sensation partielle quelque chose qui varie de l'une à l'autre et quelque chose qui reste le même dans toutes. Donc, il les compare» mais il ne sent pas deux perceptions actuelles qu'il peut comparer, puisqu'on même instant qu'il éprouve l'une, l'autre n'est déjà plus. Donc c'est la trace de la perception antérieure qui seule peut être comparée avec la perception que l'attention actuelle rend présente. Ainsi, une corde de harpe vibre encore lorsqu'elle n'est plus pincée,et ses ondulations sonores rentrent dans celles que le doigt tire de la corde à laquelle il s'applique.

Cet exemple nous retrace ce qui doit arriver dans tout exercice de l'attention, accompagné ou suivi d'actes de comparaison, quels que soient d'ailleurs les termes comparés, ces termes étant toujours deux, présents à la même conscience, l'un comme acte de l'attention toujours unique, l'autre comme résultat ou trace que cet acte, toujours un, vient de laisser

après lui. De cette analyse un peu minutieuse en apparence, nous déduirons quelques résultats importants.

Lorsqu'on dit que le jugement consiste dans la comparaison de deux idées , ou Ton confond Tidée avec l'image, ou on établit quelque distinction entre elles. Dans le premier cas, en supposant qu'il fiit possible de comparer immédiatement deux images, comme deux intuitions ou deux affections simultanées et non confondues, il est bien évident que nous ne parviendrions à connaître par là que de simples rapports entre les représentations ou les modes de notre sensibilité, qui ne sortent pas des limites de noire propre conscience, et ne sauraient jamais rien nous apprendre de ce qui existe hors de nous. C'est là que l'idéalisme triomphe. Mais il est de fait que nous ne pouvons comparer nos impressions entre elles qu'autant qu'elles sont déjà rapportées à nos organes ou à des corps étrangers , c'est-à-dire associées avec le premier rapport simple et fondamental de l'existence, dont le sujet un, permanent, est celui de l'effort et le second terme constant, une inertie organique ou étrangère (1).

(1) On a dit quelquefois que des sensations agréables, pénibles ou indifférentes ne sont telles que par comparaison ; que si nous sentons i)lus vivement, par exemple, le froid ou le chaud en passant d'un degré de température à un autre, c'est parce que la sensation actuelle se compare avec celle qui la précède , etc. ; mais il y a \k une grande confusion de signes et d'idées. Nous verrons bientôt qu'il y a, en effet , des sentiments vifs qui unissent à la comparaison de l'esprit des perceptions de contraste; mais ces sentiments ne sont pas des affections immédiates : celles-ci sont bien indépendantes de tout jugement de l'esprit , subordonnées

Ce sont donc des rapports d'attribution, ou des sensations composées dans lesquelles ces rapports entrent comme éléments primitifs essentiels, que nous comparons et non point les images simples. Et en effet, pour qu'il y ait quelques relations immédiates établies entre ces images, comme entre les intuitions ou les affections, il faudrait, d'après ce que nous avons dit tout à l'heure, qu'il en restât des traces persistantes dans le souvenir ou la réminiscence, ce qui suppose que l'activité de l'attention est appliquée antérieurement , et par suite que , contre la supposition première, ce ne sont pas de simples images.

En disant donc que le jugement n'est que la comparaison de deux idées, on considère l'idée comme étant quelque chose de plus que l'image. Pour que la définition donnée du jugement sorte du cercle vicieux où elle paraît se renfermer, quand on distingue l'idée de l'image, il faut donc dire que le jugement composé consiste dans la comparaison de deux idées, ou d'une perception et d'une idée, dont chacune comprend un premier jugement ou rapport simple; ce qui met ce rapport, et l'existence réelle donnée en lui ou par lui, à l'abri de toutes les chicanes de l'idéalisme.

Prenons deux intuitions ou deux images quelconques, deux couleurs par exemple, attribuées à un même objet solide ou à deux objets différents. Chacune de ces idées se compose de trois éléments étroi-

comme elles le sont à un simple jeu de Torganisation matérielle. (Voyez la 1** section de cette partie.)

158 FOND. DE L/V l^YCIIOLOT. lE. — PAUT. II. SEGT. IlL

tement unis dans le même rapport, savoir : 1*le sujet tnoi qui perçoit ; â"* le mode perçu ; 3** le terme extérieur où ce mode est rapporté. Les deux couleurs étant perçues dans le même objet et comparées Tune à l'autre, comme nous venons de le dire,par des actes successifs de Tattention, les deux termes du rapport fondamental resteront les mêmes puisqu'ils sont indépendants de tous les modes attribués. C'est comme l'unité qui sert de module commun à tous les nombres composés ; chacun de ces nombres exprime un rapport à cette unité fixe, et les relations de ces nombres comparés les uns aux autres sont de véritables proportions dont l'unité sous-cntendue est Tantécédent commun. Or, ce rapport simple, invariable et universel, puisqu'il entre dans tous les modes, est comme l'unité numérique, supposée implicitement par l'esprit, mais dont il ne s'occupe pas lorsqu'il établit les diverses relations des nombres.

Le résultat de cette comparaison d'images est la perception de quelque analogie de ressemblance ou de dissemblance, qui détermine à les ranger dans la même classe ou à les comprendre sous le même signe.

Si l'on pouvait être fondé à attribuer avec les Kantistes certaines formes à la sensibilité humaine^ comme étant naturelles ou inhérentes à son exercice, le rapport de ressemblance serait sans doute la première de ces formes. En effet, une multitude d'associations par analogie ou ressemblance se trouvent déjà établies dans Timagination ou subordonnées à la sensibilité; elles précèdent rexercice de nos facultés actives et leur donnent des lois plutôt qu'elles

n'en reçoivent. Ainsi l'enfant, séduit par quelques ressemblances imparfaites, transporte ^ l'étranger le nom de père; et dans Torigine des langues, des noms propres ou individuels se transforment immé-< diatement en signes de Tespèce, en noms communs ou appellatifSf applicables à une multitude d'objets qui viennent se grouper, pour ainsi dire, autour de quelques images ou souvenirs confus que la moindre analogie sensible suffit pour y associer.

Les animaux eux-mêmes sont affectés par ces ressemblances des sensations; leur instinct les dirige d'après elles, et l'homme s'en sert souvent pour les faire tomber dans ses pièges.

Ajoutez, comme remarque très-importante, que toute ressemblance perçue entre des sensations ou des images, leur est inhérente ou dépend de leur nature, de manière que, si celles-ci viennent à changer par quelques causes organiques, la ressemblance change aussi et s'évanouit. Ainsi, certaines couleurs ounuancesqui se ressemblent et se confondent même pour tels yeux, sont absolument différentes pour tels autres. On rapporte à ce sujet des exemples qui présentent les anomalies les plus singulières (1)» et il n'y a point de douta qu'il n'en soit à peu près de même pour tous les sens externes. Nous éprouvons tous à chaque instant que, dans toutes les espèces de perceptions, il y a des ressemblances qui frappent

(l) M. Prévost cite à ce sujet des expériences très-curicusee faites sur une famille anglaise dont tous les individus avaient la faculté de voir l'étendue éclairée, sans distinguer les couleurs autrement que comme on mélange (f ombre et de lumière.

IGO FOND. DE LA PSYCllOLailE. -PART. II. SEGT. IIL

certains individus et que d autres nient absolument ou regardent comme chimériques.

« En vertu de cette pente naturelle qui entraîne l'imagination et les sens à associer tout ce qui se représente sous quelque apparence semblable, les objets particuliers d'intuition, ou les signes qui les représentent à l'esprit, ont une sorte de caractère commun ou spécifique, plutôt que propre ou individuel. La comparaison et l'abstraction qui nous servent ultérieurement à remonter des espèces aux genres et aux classes, ne servent donc point dans l'origine pour nous élever de l'individu à l'espèce; car ce qui constitue l'individualité, comme dit Leibnitz, d'une chose ou d'un être, est le dernier connu, puisque pour obtenir cette connaissance, il faut regarder la chose en elle-même. « Pour juger, » dit ce philosophe, <( que l'enfant n'a point de précise idée de l'individu, a il suffit de considérer qu'une ressemblance médio- « cre le tromperait aisément et lui ferait prendre pour a sa mère une autre femme qui ne l'est point (1j. ^

C'est de ce commencement de généralisation imparfaite, ou de quelques signes ou idées vagues d'espèce, que part d'abord la faculté d'attention, . pour arriver, par une suite d'abstractions et de comparaisons, à la formation régulière des genres et des classes indéfiniment étendues, qui semblent embrasser tous les phénomènes de la nature sous un certain nombre de titres généraux.

(i) Nouveaux Essais sur l'entendement kumain^ livre m, du ni, S 7.

SYSTÈME PEUCEPTÏF. — Cli IV. i«i

Pour exécuter ce grand travail, deux voies sont ouvertes à nos facultés : Tune, qui est opposée à la pente naturelle de l'imagination et par là même plus difficile, moins attrayante et aussi moins pratiquée, consiste à s'emparer d'un composé sensible, à l'analyser jusqu'à ses derniers éléments, en allant des modes accidentels variables, jusqu'à ces propriétés essentielles ou permanentes qui restent toujours les mêmes. C'est là que la réflexion s'attache comme au fondement réel et commun de tous les genres et espèces de modes, ou à ce qu'il y a de plus universel en eux. Dans chaque sensation affective, par exemple, la réflexion ne s'attachera pas à ces modes variables qui offrent au sens interne certaines ressemblances plus ou moins vagues, d'après lesquelles ils sont rangés, distribués en espèces et genres, mais à l'unité subjective, invariable, qui ne fait que s'ajouter à toutes, reste quand elles passent, et sans lesquelles toutes les classes de sensations n'auraient rien de fixe ni de réel. De même, dans chaque perception, comme celle des couleurs, par exemple, l'abstraction réflexive laissera de côté ces modes qui varient incessamment, pour saisir ce fond permanent commun aux couleurs les plus différentes, (la forme d'espace) qui reste quand elles passent, et n'est pas seulement semblable , mais le même ou identique dans toutes, le même aussi dans les qualités tactiles qui se trouvent par cela seul si intimement associées avec celles de la vue. C'est ainsi qu'en s'arrêtant à un seul objet, l'esprit peut parvenir à concevoir certaines formes de coordination fixe, distinctement des modes variables coordonnés, et

i6? FOND. DE h^ PSYCHOLOGIE. — PART. IL SEGT. UL

qu'il peut découvrir le un dans le multiple, l'individuel dans le commun, l'abstrait dans le concret.

Cette opération qui consiste à réfléchir, et qui constitue l'individualité ou l'unité réelle et substantielle, dans ridée du genre n'appartient point au système actuel, et nous ne l'indiquons ici que pour l'opposer à cette autre opération qui consiste à comparer et à classer des phénomènes multiples dont les ressemblances variables viennent se réunir sous un signe, comme sous une sorte d'unité artificielle. Dans ce dernier travail, l'attention prend son point de départ dans les composés sensibles, dans ces images vagues de lespèce dont nous avons parlé, plutôt que dans l'idée précise de Tindividu. En se fixant tour à tour sur chaque mode ou apparence semblable quWfrent des objets divers, l'attention les fait ressortir des groupes naturels dont ils font partie, pour en former un nouveau tout artificiel dont un signe de convention est la base unique et fait toute la valeur.

D'une part, les modes abstraits par ressemblance commune conservent encore la forme ou le caractère sensible qu'ils avaient dans le sujet d'où ils ont été séparés, et auquel ils tendent toujours à se rejoindre. D'autre part, l'abstraction sera ou paraîtra complète, en ce que chaque collection de ces modes analogues» séparés de leur propre sujet d'inhérence, ne se réfère qu'au signe artificiel qui en fait tout le lien, et non plus à aucune unité réelle conçue ou permanente hors de l'esprit; la résistance et les qualités premières essentielles, communes à tous les objets

SYSTÈME PERCEPTIF. — Cil. IV. 163

comparés et identiques dans tous, n'ayant pu être comprises dans ces rapports de ressemblance qui ne se composent que d'éléments variables et excluent, du moins par hypothèse, ce qui reste le même.

Ainsi, soit que l'attention s'attache aux ressemblances des qualités secondaires attribuées aux divers objets, ou aux substances permanentes hors de nous, soit qu'elle saisisse des rapports semblables entre les phénomènes transitoires, qui apparaissent dans un point de l'espace ou du temps pour disparaître subitement aux regards, elle s'appuie sur un même fond d'apparences sensibles. Pour elle tout est également phénomène, il n'y a pas plus d'unité de cause que de substance. Toujours guidée par quelques analogies sensibles, elle parcourt une échelle de comparaisons qui l'élève successivement des espèces aux familles et de celles-ci aux genres et aux classes plus étendues, fondées sur un seul caractère sensible qui, étant abstrait, ou séparé de toutes les circonstances particulières de lieu et de temps, embrasse une multitude indéfinie de phénomènes.

Si, par une telle suite de comparaisons et d'abstractions, l'esprit se trouve enfin conduit jusqu'à ces rapports les plus généraux appelés lois, qui planent sur les classes entières de phénomènes, il y voit encore, non la cause une ou identique productive des effets similaires, mais réellement la ressemblance de ces effets, ou un seul phénomène généralisé. De même qu'il voit la substance proprement dite du corps dans le mode sensible le plus permanent, et le moi dans un assemblage de sensations, ainsi l'unité

ieii FOND. DE LA I^YCUOLOGIE. — PART, IL SECT. IIL

réelle, toujours enveloppée sous la forme du multiple, n'est plus qu'une unité collective; sa valeur se réduit à celle d'une abstraction ; toute abstraction est une idée générale, toute idée générale n'est qu'un signe, une pure dénomination.

£n opposant l'attention qui compare et perçoit des rapports de ressemblance à la réflexion qui abstrait et saisit des rapports d'identité, je viens d'indiquer la grande ligne de démarcation qui sépare les sciences physiques ou naturelles des sciences métaphysiques et mathématiques. En effet, l'esprit qui remonte par la chaîne des abstractions réflexives jusqu'au fait primitif, qui sert de principe commua à toutes les sciences, comme de fondement un à toutes nos idées de genres et de classes, laissant de côté tout ce qui varie pour ne s'attacher qu'à ce qui reste, trouve : d'une part, ces qualités premières essentielles à ce que nous appelons corps, qui font l'objet de la physique générale, de la science du mouvement, de l'étendue et des nombres, modes permanents et inséparables de cette unité de force résistante qui est l'élément, le terme nécessaire du rapport fondamental de l'existence ; d'autre part, ces facultés ou idées de cause, d'un, de même, inséparables du sujet de l'effort , qui est l'antécédent unique du môme rapport. Quel que soit celui des deux termes auquel il s'arrête, l'esprit pourra construire une science propre à lui, avec des éléments fixes, homogènes, indépendants des impressions de la sensibilité, et affranchis de toutes ses anomalies et vicissitudes. En transportant au monde des phénomènes les relations

SYSTÈME PERCEPTIF. — Cil. IV. 165

immobiles déduites de cette source pure, le métaphysicien et le géomètre pourront seuls embrasser la grande chaîne des êtres, coordonnés suivant leurs rapports les plus fixes, les plus uns, comme ils le sont peut-être dans la pensée de celui qui les créa. Étranger à ces relations éternelles, le physicien qui s'attacherait uniquement aux rapports passagers de' ressemblance phénoménale, n'atteindrait pas au delà des limites d'une science incomplète par elle-même, qui n'aurait pas plus de fixité que les modes ou qualités sensibles dont elle se compose, pas plus de certitude que les ressemblances si souvent illusoires, pas plus de réalité objective que les termes de genres ou déclasses artificiels sur lesquels elle s'appuie, alors qu'elle prétendrait réduire en effet l'idée de cause, de force, à la simple représentation de tel effet généralisé ; celle de substance, aux réunions de modes ou de sensations variables.

Mais ce qui la constitue science de vérités absolues, comme on l'appelle, c'est précisément ce dont elle ne tient aucun compte et qu'elle croit devoir toujours soigneusement écarter, c'est, outre la constance des lois de la nature qu'elle admet comme une donnée première infaillible, cette liaison nécessaire de la cause efficace et une, aux divers phénomènes produits, fondée sur le fait primitif de la conscience, et dont la conception réflexive est aussi essentiellement distincte de celle de tout l'effet généralisé que l'idée du mot Test de tout assemblage d'impressions sensibles (1); c'est cette relation,

(1) Lorsque nos physiciens modernes ont transformé, autant que

166 FOND. DE LA PSYCHOLOGIE, — PART. n. SECT. HI.

aussi essentielle, que conservent toujours les modes les plus abstraits avec Tunité réelle de la substance d'où ils ont été tirés, et dont l'unité artificielle du signe n'est qu'un symbole; c'est tout ce que le physicien ne peut ni sentir ni imaginer, et dont par là même il est porté à nier la réalité, mais qui n'en dirige pas moins, malgré lui ou à son insu, toutes ses conceptions, donne un fondement solide à toutes ses classes artificielles, et imprime le sceau de l'unité à ses expériences isolées, un caractère immuable à tous ses points de vue phénoméniques.

Un des plus grands abus de cette tendance à généraliser, celui qui me semble avoir le plus retardé les progrès de la philosophie, a été de confondre les idées de genres et de classes fondées sur les rapports de ressemblance phénoménique , avec les idées abstraites de la réflexion, sur laquelle se fonde toute la certitude des existences que nous ne voyons ni

possible, toute la valeur des causes ou facultés occultes en une simple expression de phénomènes sagement généralisés , ils ont fiait sans doute une chose très-utile à leur science, en la restrei^ gnant à son véritable objet et en y appliquant la seule bonne méthode dont elle soit susceptible; mais quand ils ont réduit (et quelquefois au delà des bornes) le nombre de ces causes, quand ils ont affirmé surtout, et sans restriction, que les termes dont ils les désignent n'emportent pour eux rien de plus que l'idée de faits généraux, ils se sont^ je crois, fait illusion, et leurs assertions mo semblent contredites par les efforts mêmes qu'ils sont constamment portés à faire, soit pour éliminer des inconnues qu'ils sentent devoir toiyours rester telles, soit pour en écarter on en échanger les notions. Malgré eux, le signe indéterminé qui énonce un agent ou force productive, quoique logiquement identique avec le terme général et sommatoire d'une série d'effets, n'en conserve pas moins réellement sa fonction propre, et ces deux valeurs , l'une indivi-' duelle^ l'autre générale et abstraite, n'en demeoreât pas moins distinctes dans resprit*

SrSTÈME PERCEPTIF. — ClI^P, ÏV. 167

n*imaginons, mais dont nous ne sommes pas moins fermement assurés.

Les caractères de distinction que nous venons de reconnaître nous conduisent à jeter un coup d'œil sur une question agitée dans les écoles depuis plusieurs siècles, souvent reproduite jusqu'à nos jours, sans être encore, je crois, entièrement résolue, de manière à ne plus laisser aucun doute.

On demande quel est le véritable objet de notre pensée lorsqu'elle emploie des termes généraux? Les uns soutiennent avec Tancienne secte des réalistes, que ces termes emportent avec eux la conception d'un objet réel, tandis que d'autres soutiennent avec les nominaux qu'il n'y a dans la pensée rien que le signe, sans lequel cette idée générale n'aurait aucun fondement hors de nous ni dans notre esprit. Cette dernière opinion, accréditée par Condillac qui en a fait la base de sa doctrine, est assez généralement adoptée parmi nous, et restreinte ou niée dans des écoles étrangères. Je crois qu'il y aurait un moyen de mettre enfin un terme à ces dissidences, si l'on voulait s'arrrêter à constater les bases de la distinction précédemment établie entre les idées abstraites réflexives, et les idées générales fondées sur les rapports de ressemblance.

En ayant égard aux premières idées, on peut soutenir jusqu'à un certain point la doctrine des réalistes ; en ne considérant que les secondes, on ne saurait contester les principaux points de la doctrine des nominaux. Le défaut commun aux deux, c'est de considérer d'abord d'une manière exclusive l'un ou

168 FOND. DE L^ PSYCHOLOGIE. — PART. II. SECT. Ifl.

Fautré mode de procéder de l'esprit, soit par réflexion et abstraction, soit par comparaison et classification, et d'étendre ensuite par induction pu analogie les propriétés qui ne conviennent qu'à un système d'idées abstraites, à un système tout différent dont ils ne tiennent aucun compte.

En partant de l'idée d'un composé sensible, et abstrayant toutes les qualités accidentelles de couleurs, de formes, etc., on arrive à l'idée des propriétés essentielles , ou à la seule propriété qui le constitue pour nous objet. Qu'on donne un nom à cette unité séparée, et qu'on applique ce nom à tous les objets considérés sous le même rapport, comme participant à la même propriété essentielle, invariable et identique dans tous : dira-t-on que cette idée universelle n'est qu'un nom et n'a aucune réalité hors du signe de convention qui l'exprime? Ne serait-ce pas ôter tout fondement réel à nos idées de substance, de cause, de force, pour attribuer exclusivement la réalité à des phénomènes variables, passagers et sans consistance? On saperait ainsi par sa base toute la science humaine, et Ton assurerait le triomphe de l'idéalisme le plus absolu.

D'un autre côté, en partant de cette faculté de généralisation qui se dirige sur plusieurs objets à la fois, pour saisir leurs qualités sensibles, communes ou analogues; en supposant que ces qualités communes, d'abord entièrement séparées ou abstraites de leur sujet d'inhérence, soient réunies de nouveau dans une sorte d'unité collective artificielle, dont un higne fait tout le lien, comment attribuer quelque

SYSTÈME PERCEPTIF. — CHr IV. 169

réalité objective à une telle idée? De quel droit notre esprit croirait-il pouvoir conférer l'existence à ses créations? Qui pourrait croire qu'il y a autant de substances ou d'entités réelles qu'il y a de genres ou de -qualités abstraites, substantifiées par la forme du langage : comme une humanité existante, indépendamment de ce qui constitue chaque individu de notre espèce, une animalité réelle, indépendante de ce qui fait tel animal en particulier, etc. Assurément lorsque nous abstrayons toutes les qualités sensibles reconnues semblables dans Pierre et Paul, pour en former l'idée du genre exprimée par le terme homme y il n'y a point d'être réel à qui cette idée corresponde. Mais n'est-ce pas la manière dont l'idée a été formée, savoir par comparaison et généralisation d'un certain nombre de qualités sensibles qui n'ont aucune existence hors de leur sujet, n'estce pas, dis-je, ce procédé même de classification qui exclut toute la réalité qu'on pourrait attribuer à l'idée générale d'homme ? Au lieu de suivre ce procédé, supposez qu'écartant de l'idée complexe exprimée par ce signe homme, toutes les qualités ou les formes sensibles sous lesquelles je me représente un homme, je concentre ma vue intérieure sur ce qui me constitue moi, être sentant et pensant, organisé et doué de sensibilité, ayant la conscience de mon individua lité personnelle et de l'action ou de l'effort constant que j'exerce au moyen de certains organes que ma volonté met en jeu, et que j'étende cette idée abstraite réflexive à tous les individus auxquels j'attril)w aussi un moi, est-ce qu'une telle idée n'enfer-

170 FOND. DE LA PSYCH0L06][^ ttt PART. ^ SEGT. UL

mera aucqnp réalité et n'est-elle qu'un pur signp? Observez qu'il ne s'agit pas de l'homme en g^qéf^l, dont l'idée factice est le résultat de plqsiaur? çopaparaisons et abstractions, n^aii^ 4'uit sujet îi)4JY|(}up) dont l'idée m'est c]onnée par l'^ptp de réflei^îpp, Nipra-t-pn )a réalité de cette idée pour pptto seqle rs^ison que je ne puis \ne repr^ssentef gpus une iipage, le Wû«, l'être peqsaqt? Mais pst-c^ ^pqp dans Iqs ii^ages ou da^s les ressen^bl^npps d|e p^ié^ npfflènes qi|e gît tout ce qu'il y a de réel? Pourquoi les apparepcesi variables soifs lesqqelles jp. n\Q représente Pierre, Paul, ptc, aur2iien|:-pllpsi ppflles le pfiyilége d'atteindre (Jps ei^istences réellps, ppu^^apt qup i'icléq réflexive sous laquelle je ppinçois une q^r sencq on perspimalij^, \nn mo} ideqtjqi|p. et cQp^lïl^p k fpV|t pe que j'appplle hoipme, ne serait qu'un pur sipne (1)?

Sap^ ppuvoir pi'étendrp ici ^ay^iutçige sur ç^tte questipn fpndamput^le ep phiIosopl^^e, je cppcJHrîii de l'expmplç que je viens de rapportpf et de (pvit pp qpi précède :

^'^ Qu'il entre bien uioius çlp répl dap^ nos \^&f^ abst^*aites générales que ne le si|ppos2|ient les réalistes, ïïi^is aussi hiien plus que p'en admettent \e^ flpr i^^^](?\ux depuis Rpscelin jusqu'ài ÇoRdillçiç; q\^ft, ^

(1) V^xe çl^Qse upiver^elle, cj^ l^eid, n'est rabj>t i'smiiu sens externe, et par conséquent, elle ne peut être imaginée ; mais elle peut néanmoins être conçue distinctement Je puis concevoir et non pas imaginer l'entendement et la vploftti^, çt tovis \e^ auU^ attributs de l'esprit ; de même, je puis distinctement concevoir les univêrsàux, mais je ne puis les imaginer. {Essais sur les facultés de l'esprit iiumafn.)

les essences, entités, quiddités de l'école, tant ridiculisées, n'étaient peut-être qu'une exagération du vrai, en tant qu'on prétendait attacher une réalité substantielle à chaque genre ou terme générique, on tombe dans un autre extrême en prétendant que toutes les idées abstraites, universelles, confondues avec les idées générales, ne sont que de simples dénominations ou de purs signes.

2** Qu'il y a une différence essentielle entre les idées abstraites réflexives , qui nous font concevoir l'un, le simple dans le multiple, et les idées générales qui comprennent toujours le multiple sous l'unité artificielle du signe, et que ces deux sortes d'idées se réfèrent à des opérations d'esprit ou des facultés différentes; que l'unité réelle, celle de résistance, par exemple, séparée par la réflexion de tous les modes ou qualités sensibles, ne faisant que se répéter ou se joindre à diverses apparences variables, en restant toujours identique , toujours la même , ou universelle, embrasse plusieurs genres et peut se trouver dans tous (1); d'où il suit qu'il faut plutôt chercher à restreindre le nombre de ces réalités qu'à les multiplier sans nécessité, comme les anciens nominaux le reprochaient à leurs adversaires (2).

(1) Comme le même principe de vie dans tous les genres du règne animal, la même cause ou force d'attraction dans tous les ph'é* nomènes de la physique céleste, etc

(2) Entia non sunt muUiplicanda prœter necessitatem. Je trouve à ce sujet dans l'Encyclopédie, au mot universel j un passage qui m'a frappé en ce qu'il rentre assez bien dans ma manière de considérer les idées abstraites de la réflexion, par opposilion aux idées artificielles de genres ou de classes.

« Ce qui a occasionné tous les débats y> (dit très-bien Fauteur

3*" Qu'on n'est pas fondé à nier la réalité de l'objet d'une idée abstraite, par cela seul que cet objet ne peut se manifester aux sens, ou se concevoir par l'imagination ; qu'ainsi, de ce qu'un peintre ne pourrait absolument crayonner le portrait de l'homme en général, on ne peut pas en conclure que ce qu'on appelle essence de l'homme ne soit qu'un pur signe; car nous avons une idée très-claire de cette essence, en tant qu'elle constitue le moi, ou l'individualité de chaque homme , pour la réflexion ou le sens intime, quoique nous ne puissions nous représenter cette individualité essentielle sous aucune image, et ainsi des autres.

4* Que dans l'emploi des signes d'idées abstraites universelles, comme ceux de substance, de cause, de

de cet article, à l'occasion des deux sectes théo logiques qui faisaient revivre l'ancienne querelle des réalistes et des nominatix), « c'est la diflQculté de concilier l'unité avec la multiplicité , deux « choses qui ne doivent point être séparées, quand il est question <t des universaux. Les Thomistes disent des Scotistes qu'ils don- « nent trop à la multiplicité, et pas assez à l'unité ; et les Scotis- « tes, à leur tour, leur reprochent de sacrifier la multiplicité à « l'unité. Mais, pour bien entendre le sujet de leur dispute, il faut « observer qu'il y a deux sortes d'unités : l'une ^ indistinction, « autrement numérique, et une unité à' indiversité ou de ressemai blance. »

L'auteur n'explique pas assez sa pensée sur le fondement de ces deux sortes d'unités auxquelles il paraît attribuer ou refuser également la réalité. Il suit de ma manière de voir, que l'unité de ressemblance est purement artificielle et consiste dans le signe, et que toute la réalité appartient à l'unité numérique, celle de la substance, dont le double type est dans le sujet un de l'effort et dans le terme aussi un qui lui résiste ; c'est de cette unité réelle que l'esprit ne tient aucun compte dans la classification des phénomènes, parce qu'elle est identique dans tous ; il s'en détourne par suite aussi dans l'emploi des noms généraux, quoiqu'elle y entre toujours malgré lui. C'est ainsi que, dans les idées générales, l'u-

force, d'unité , du même , etc. , il y a toujours une existence réelle présente à Tesprit, indépendamment du signe conventionnel, quoique celui-ci nous en facilite la conception nette et séparée, ou qu'il l'empêche de se confondre avec les images.

5** Que l'institution des signes suppose elle-même la faculté d'apercevoir ou de concevoir par réflexion le multiple dans l'unité, comme divers modes dans une seule substance, divers phénomènes ou effets dans une seule cause productive, diverses qualités sous une même forme de coordination (1), c'est-à-dire d'avoir des idées abstraites universelles ; les signes développent, étendent , multiplient ces idées, mais ne les constituent pas, puisqu'ils n'existeraient pas même sans elles.

6^ Que dans la formation des classes ou des genres artificiels qui sont notre ouvrage , l'esprit se conforme nécessairement à ce premier modèle donné par sa propre constitution; qu'ainsi il ne parvient à réunir plusieurs apparences semblables ou analogues sous l'unité artificielle du signe que parce qu'il a

nité est sacrifiée à la multiplicité , tandis que c'est la multiplicité qui est sacrifiée à l'unité dans les idées abstraites. Le physicien s'appuie sur celles-là, le géomètre s'appuie sur celles-ci. Le métaphysicien doit se placer entre les deux, rendre compte de la formation de ces deux classes d'idées et chercher les lois de l'application des unes aux autres. C'est ainsi qu'il détermine en quoi consistent les conditions et les caractères les plus fixes des deux classes de phénomènes , caractères qui se trouvent toujours pris parmi les idées abstraites réflexives, par exemple , les rapports de nombres, d'étendue, de position.

(1) Voilà pourquoi touîes les langues, môme les plus imparfaites, ont des signes pour le sujet distingué des attributs ; elles sont toutes jetées dans le même moule, et ce moule ^st l'esprit humain.

présente l'unité réelle de substance, dont il porte le type en lui-même, et dont le BÎgne est une sorte de symbole intellectuel .

^'' Que dans Temploi des signes de genres les plus artificiels, il y a toujours dans la pensée une sorte de retour forcé vers l'unité réelle ; et de là vient la tendance invincible que nous avons tous pour réaliser, comme on dit, nos propres abstractions, tout ce qui se trouve substantifié sous la forme d'un nom conventionnel. En effet, comment réaliserions-nou» ainsi les genres, les classes des espèces fixes, s'il n'y avait pas en nous , ou hors de nous , quelque type réel et constant auquel nous sommes enclins et comme nécessités à rapporter les idées générales de notre création? 11 est vrai que nous transportons cette réalité là où elle n'est pas ; donc , conclut-(m , elle n'est nulle part, et Tidée n'est pas différente du signe ; je dis, au contraire : donc , elle est quelque part, et le signe s'y réfère, puisqu'il nous y fait penser malgré nous.

8"" Il ne faut donc pas dire que dans l'emploi de tous les termes abstraits, sur lesquels se fondent nos raisonnements développés, l'objet de la pensée se réduit aux signes. Pour que cette maxime, adoptée par plusieurs philosophes, fût vraie sans restriction, il faudrait dire qu'il n'y ad'obj.et de k pensée que ce qui se représenta à l'imagination. Il est bien vrai que dans les procédés des classifications, Tesprit s'arrête là où il cesse d'apercevoir des rapports de ressemblance entre les phénomènes, c'est-à-dire là oii les images l'abandonnent, pendant que Fabstractioirré-

fl€*îte s'élénd bien âù delà et remonte jusqu'à tet afcîVèrtèl, cet îdefltîquè qui existe caché in coricrèta son* les phénomènes comparés, alors inêirie que l'éiprît ne Tapef çoît pas, ou qu'il s'en détourne pouf se fixer Sur ces phénomènes. Def là vient qu'à Tinstànt mêÉhe ôti lei* images de céux-èi disparaissent, comme cela est tiêcèissaire pour que ïès déductions du ràisdntiertèrit prefhneïit Une formé générale, ôri dit qu'il néréstéjfilus que des signés, parce qu'ion he tient altfC'un compte de ce qui constitué le caractère univeï^sel dé l'idée, savoir : cfè l'être, de l'un, ^li même, etc., (^ui fait toujotirs t'objét de là pensée, et donne au signé toute sa valeur intellectuelïe.

Toutes ces remarqués né corrfrédisent liûllenïehf lei^ résultats des belles théories connues dé nos jours, sur les fonctions essentielles que lés sîgnfès" rém'plîsseùt Aztii là formation des idées générales , et, par suite, dans les opérations du râis'onitemôiat. ÉWés tendent seulement à limiter ées réSuttafs pour ^és approprier à la science dés priïiéipés, q^ùî demânae qii^on tîétfne comîpté de 6é quî est àvàrft Peinptôî dtfs signes artificiels, et peut servir de basé' à léùr inirtîtutiotf.

Les ïôèrhes remarques ne contredisent point non plus fés préceptes d'ùtie sage philosophie qui assigne Pes phénomènes partîcuîieï's', ou lés idées singu-' Irères les plus coihpbsées, comrtié devant servir dé point de dépaT*t à la science. Elles étendent plutôt ce priécepte en nous faisant sentir combien notre scitence'sei*aît plliseiact'é, pl'ûs comploté, plus une d^tis toutes sél^ f^^lt^ties, si fëis pi'océdés d'à la réil'exioâ

qui analyse chaque idée individuelie jusque dans ' ses premiers éléments, identiques dans tous les composés, pouvaient précéder ceux d'une généralisation, presque toujours trop rapide, des phénomènes qui nous présentent quelque degré d'analogie sensible. Mais cet ordre est contraire à celui qui paraît être assigné par la nature même au développement progressif de nos facultés, ordre suivant lequel l'imagination qui associe d'après des ressemblances apparentes, est toujours, et malgré nous, avant l'attention qui perçoit, compare et juge d'après les analogies vraies et communes à plusieurs objets, et celle-ci avant la réflexion qui , se concentrant sur chaque idée, en abstrait ce qu'il y a d'identique et de proprement un dans tous les individus que la même idée peut représenter.

Telles sont les opérations dont les remarques précédentes ont pour objet principal de constater les différences, en montrant combien une méthode de généralisation et de classification des phénomènes, qui s'appuie sur des rapports de ressemblance, toujours dépendants de la nature des modifications comparées, et, par conséquent, des lois de notre sensibilité, est éloignée essentiellement de ce qui convient aux sciences fondées sur l'abstraction et la réflexion, qui n'admettent que des relations immuables, indépendantes de toutes les variations des modes ou qualités sensibles ; ce qui tond à mieux tracer la ligne de démarcation, cntic les domaines do ces sciences, comme entre les systèmes de faits psychologiques dont nous nous occupons. La comparaison et la

classificalion appartieuueat au système actuel, l'abstraction et la réflexion appartiennent à celui qui va I suivre; mais il était nécessaire d'anticiper sur ce dernier, pour mieux marquer les limites de l'autre.

De la faculté de combiner et de concevoir, et de ses rapports avec les sentiments qui accompagnent ou suivent son exercice (1).

1/esprit humain tend incessamment à ramener à l'unité d'idée toute la variété de ses modes, toute la multiplicité des objets de ses représentations ; c'est par là seulement qu'il les pense ou les conçoit.

(i) J'appelle combinaison, ou faculté de combiner les idées cette faculté que les métaphysiciens nomment plus conmiunément imagination. J'écarte ce dernier tnot, parce qu'il est ambigu et qu'il exprime également une simple capacité passive , inhérente à l'organe matériel des intuitions et des images, et qui consiste à recevoir, conserver et reproduire des fantômes, tels que ceux qui apparaissent dans les rêves ; et cette faculté active , qui consiste vraiment à combiner des idées, ou en former différents groupes réguliers, à les réunir dans certains tableaux de choix, de manière à produire quelque effet donné, ou à atteindre un certain but d'agrément ou d'utilité, que l'esprit a en vue quand il fait telle combinaison.

La combinaison tient dans le système actuel la place qu'occupe dans le système sensitif cette sorte d'agrégation fortuite et spontanée des fantômes à laquelle on pourrait mieux conserver le titre d'imagination, parce qu'elle est toute en images spontanément reproduites.

La faculté que nous appelons combinaison s'exerce sur des idées de plusieurs espèces, des éléments de diverse nature ; on pourrait dire qu'elle n'est point une faculté spéciale ami generis , mais un mode particulier d'exercice des facultés dont nous avons déjà parlé : de l'attention, de la comparaison et de l'abstraction. Toutes

La ilièifie loi ^'applique mt perceptions directs de nos sedis, et Mx ïAèéÈ les plds élaborées dé notre intelligence.

NouiS avcins observé comment, dans Vexëtdcê actif de la vue et surtout du toucher, l'attention, procédant par une suite d'actes ou de mouvements volontaires, réunit plusieurs impressions ou images partielles, dans une seule perception ou idée de l'objet visible et tangible. £n prenant ainsi à la source cette faculté de combinaison et de rappel à l'unité

ces facultés concourent, en effet, à la combina^ôn toloMafîf^ des idées ; mais le mode de leur exercice y est marqué par des efietâ si partîcufiers, son influence est si frappante dans les découvertes et inventiims humaines, quMendent soit k agrandir, soit k esûifèi^ lir notre existence, qu'il est impossible de ne pas donner une jilaofr à celte fâcutté mixte dans le tableau complet des phénomènes de notre intelligence. D'allteurs, elle se distingué dé foutes lés autres par la manière- dont e\h entré en exercice et Téspèce (Ids ressorts ^i la mettent en jeu.

sue ne dépend pas absolument de la Volonté ; elle n'est ]^)^ Adn plus subordonnée à la sensibilité passive, mails elle se fornié d*tt& juste mélafige de l'une et dé Tautre , et participe en môme" teiùps de ce qu'il y a de Jlu^ actif etî de pltis f^assif dans noti'e riàturfe. Toutes nos autrei» facultés s'exereént dans le vaste champ dé^ phé^nomènes eitérieiirs ou întérieurs, où elles prennent leûi* modèle; la faculté dé combinâisott se crée elle-même ses modèles tout îrf^ térieur6,aveo des éléments qïii', au lien de se Cotiformer aùt ôfiléte' du nfôride sensible', swttbtent lèu* serVii* (fe^ègle'ét shbsîsténtàû' fond de la pensée, comme des archétypes vivants, sur lesqueMtoUt ce qui est perçu ou seM vient en* quelque sorte se modeler.

On pourrait comparer ici, comme dans Farticle précédent, lelf conibinaigott» d'idée» ï^lt ressemblance àVec les dédùctîoris abiF-' traités, Fauteur qiii Cônstinît ùft' sygt<èmé, oiif uiie ftypôttiSëe ■ pirôpre à expliquer un certain nombre de phénomènes, avec éelùi ^ fait un poème ou uh roittan. Dans les deiix cas, c'est la même ta-^ culte de combiner qui est en jeu, et peut-ôtrc folîait-il autant de ce* qu-on appelle imagination à Kepler et à Copernic , (Ju'à Râtinë' pmir créei' le plan d-une tragédie, ou à flichardison pour composât

SIBTÈME PERCEPTIF. — Ca IV. 179

des impressions diverses, successives ou simultanées, nous nous sommes assurés que nos premières idées sensibles, loin de découler toutes faites du monde extérieur, par le camal des sens, sont les produits d'unt^ véritable activité, et que nous ne concevons ces idées qu'autant que nous avons nous-mêmes contribué à les former par des mouveftienfts dont tiods dii^osons ; résultat très-général et qui s'àppHque k nos conceptions de tout ordre.

Quelle que soit en effet la nature ou Tespèce des idées, il sera toujours vrai de dire que nous ne concevons bien que ce que nous avons combiné ou ar-^ rangé nous-mêmes. Voilai pourquoi Thomme conçoit si nettement les ouvrages d'art, toutes les machines qu'il invente, et toujouri^ si imparfaitement les ou^ vrages de !a nature. Pour concevoir Je mécanisme dti monde, il a fallu que le génie parvînt à le combiner en système, ou à comprendre la variété des phénomènes sous l'unité de force.

L'être sentant obéit à des lois d'association ou d'agrégation passive, qu'il ne fait pas et ne peut connaître ; l'être intelligent se prescrit à lui-mêm'e âes lois d'association dont il se rend compte ; il clroisït librement les éléments qu'il veut réunir, thre de son sein les modèles de ses propres combinaisons, forme ainsi ces idées archétypes d'ensemble , d^harmôttrcf, de beauté, sous lesquelles Fesprit humaïw contemple les phénomènes d'une nature extérieure, qu'il s souvent pressentis et devinés par la pensée, avant de les avoir perçus par les sens. La faculté âe se créer des idées archétypes, qui pûfrte l'unité dans te

180 roND. DE LÀ PSYCHOLOGIE. — PART. H. aSCT. UL

vaste champ des idées est l'attribut le plus éminent de rintelligence.

Dans le sommeil de la pensée, lorsque toute faculté active de combinaison est suspendue, diverses images ou fantômes viennent assiéger le sens intérieur, s*y succèdent, s'y remplacent et s'y agrègent de toutes les manières, et forment des tableaux mobiles, irréguliers, disparates dans toutes leurs parties, sans plan, sans liaison, sans unité de sujet ni d'objet. On peut observer seulement dans cet exercice de l'imagination passive, qui fait les rêves de l'homme endormi ou même éveillé, que l'espèce des images ou leurs couleurs sombres ou gracieuses, dépendent toujours d'un certain ton sur lequel se trouve* montée actuellement la sensibilité intérieure, par la prédominance de tels organes intérieurs disposés de telle manière. Tels sont les rêves pénibles occasionnés par la plénitude de l'estomac, les embarras dans la circulation, ces songes erotiques qu'amène l'excitation spontanée du sixième sens, etc.

Dans tous ces cas, plus fréquents que ne le pensent peut-être les métaphysiciens accoutumés à faire abstraction des causes physiologiques qui mettent en jeu l'imagination, ou tel mode de son exercice, dans tous ces cas, dis-je, il y a une affection interne dominante qui éveille le sens interne des images, lui communique une certaine impulsion qui se propage ou se continue d'une manière spontanée, et plus ou moins irrégulière, suivant les lois d'association organique ou d'agrégation fortuite dont nous avons parlé dans la première section de cette partie de

SYSTÉaiB raRCEPTIP. — CH. IV. 181

Touvrage. Par exemple, dans ces combinaisons d'i* mages ou ces châteaux en Espagne que fait l'homme éveillé, lorsqu'il se laisse aller au mouvement naturel de son imagination, il y a toujours un certain ton de la sensibilité qui détermine l'apparition des premiers fantômes. Suivant que l'individu se trouve monté au ton de la crainte ou de l'espérance, qu ii a un sentiment instinctif de force ou de faiblesse radicale, son imagination produit des fantômes divers qu'il re* pousse ou caresse, qu'il tend à fuir ou à combattre, etc. Voilà le canevas du château en Espagne ou du roman. La faculté de combinaison s'empare de ce canevas et se propose de le remplir. Elle fait un choix d'images analogues entre elles et au plan proposé, écarte toutes celles qui sont disparates ou hors de son but, et parvient ainsi à former un tableau plus ou moins composé, dont toutes les parties s'harmonisent entre elles, et concourent dans une véritable unité de dessein, de plan ou d'action. Il n'y a assurément rien de pareil dans les agrégations fortuites des songes, et dans tous les cas où l'imagination se trouve livrée à elle-même ou à l'impulsion vague d'une sensibilité, dont les modes composés et variables à chaque instant excluent par eux-mêmes toute forme constante et proprement une.

Le principe de l'unité qui caractérise toutes les combinaisons de l'intelligence ne réside donc point dans notre nature sentante, mais se fonde et se rattache au premier déploiement de cette même activité perceptive qui constitue le un dans le multiple.

La faculté de combinaison n'est point limitée aux

images» et particulièrement à celles que fournit le (lena de h vue, toujours prédominant sur tous les autres. Son champ bien plus étendu que celui de Tinagination proprement dite (1), embrasse toutes les idées de l'esprit où elle trouve des matériaux, et tous les sentiments du cœur qui lui fournissent des excitants, et que Texercice de cette faculté contribue singulièrement à développer* Tantôt elle emprunte les éléments de ses combinaisons des objets de la nature axtérieure tels quUIs se manifestent aux sens, en réunissant dans un autre ordre leurs modes ou qualités abstraites ; tantôt elle va chercher ses matériaux hors du cercle des objets réels, dans un monde de possibles où elle trouve les types d'une perfection idéale qu'elle aspire à réaliser. Quelquefois elle crée en voulant imiter ; d'autres fois elle imite même en créant ; mais, quelle que soit la sphère où s-exerce cette faculté active, toujours elle imprime le sceau de Tunité à ses productions les plus variées, et souvent elle leur communique cette teinte particulière du sentiment qui l'inspira.

Nous examinerons la faculté de combiner dans le

(1) Dans VEssai sur l^origine des connaissances humaines, Gondillac définit l'imagination « une facilité qui , en réreOlant les ¥ idées, eu £ait à notre gré des combinaisons toujours nouvelles. » Mais est-ce bien la môme faculté qui réveille les idées ou images et qui en fait à notre gré des combinaisons ? J>raFri^e-t-U pas souvent que Tune s'exerce sons Tautre ? Sommes-nous lef^ maîtres de réveiller les images comme de les combiner? S'il y a là deux opérations bien distinctes, pourquoi leur donner le même nom ? Et après avoir appelé imagination la faculté qiu réveille eu reproduit spontanément les images, pourquoi n'appellerait-ou pas d'un autre nom celle qui en fait diiféFentes combinaisons à notre gré ?

STSTiMB PERCEPTIF. — CH. IV. AS8

4flnblQ rappprjr fies làée^ qui en sont l68 produits, et 4e£| ^pntimeqt3 qui se r^^ttaçhent h son exercice.

A. T- Des notions morales.

On pourrait considérer toutes nos idées d'espèces, de g^nr-es ou do classes, comme des sortes d'idées areh^types, produites par la faculté de combiner des qualités ou modes abstraits d'objets analogues, et n^ayant aucun modèle réel existant dans la nature. C'est là, comme on sait, le point de vue sous lequel Locke et ses disciples tendent à faire envisager toutes B08 idées générales. Il y a pourtant, même de leur aveu, une différence essentielle à établir entre ces idées de genres, qui sont formées d'après certaines analogies ou ressemblances des objets dont elles représentent des collections plus ou moins étendues, et d'autres idées appelées également générales, qui ne se réfèrent à aucun des objets existants hors de nous, et qui ont été établies sans les consulter en rien.

Lorsque plusieurs qualités sensibles se trouvent comhiinées ou groupées sous un signe unique, tel que plante, animal, etc., ce signe s'applique à tous les individus, considérés sous le même rapport d'ar nalogie, et en tant surtout que la même essencei, la même unité numérique se retrouve identique dans tous. Il y a ainsi, indépendamment du signe, quelque chose de réel dans ces combinaisons ; elles ne sont point arbitraires ni formées, cQ^^^le Ofl Ta dU, sans modèle ou sans règle, puisqu'elles doivent trouver

i8& FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. IL SECT. HL

leur modèle dans les objets comparés, et leur règle dans quelque vérité absolue, quelque loi de la nature que le terme général doit servir à exprimer.

Il n'en est pas ainsi des idées proprement archétypes, et c'est Locke lui-même qui rétablit ici une différence essentielle que sa doctrine sur les idées générales semblait devoir effacer. Les idées que ce philosophe a appelées le premier modes mixtes^ ne sont suivant lui que des combinaisons d'idées simples, venues par sensation ou par réflexion, que l'esprit réunit sous un seul signe, et qui peuvent hors de là n'avoir aucun rapport avec l'existence réelle des choses. Toute la valeur du signe se réduit donc à l'idée complexe que l'esprit a formée lui-même, et qu'il a voulu exprimer par tel nom, comme hardiesse^ hypocrisie y parricide, meurtre, etc., d'où il suit que dans ces sortes de combinaisons, l'essence réelle et nominale de la chose signifiée se réduisent absolument à la même (1). On pourrait conclure de cet énoncé que, dans l'emploi des termes généraux autres que ceux des modes mixtes, et qui s'appliquent à des substances, comme minéral, plante, animal, la combinaison exprimée admet nécessairement quelque essence réelle distincte de la nominale.

Il y aurait beaucoup de remarques importantes à faire sur l'espèce de combinaisons dont il s'agit. En considérant les idées de modes mixtes comme archétypes , arbitraires , ou formées sans modèle et sans règle, Locke me semble avoir trop négligé le modèle

(1) Voyez le livre m, chap. v, de VEssai philosophique cancern(mi Ceniendement humain.

SYSTÈME P£HGEJ>TIF. — CIL fV. 185

intérieur que l'esprit doit consuller en les formant, et qui, pour n'être pas fixe ou permanent hors de nous, n'en a pas moins toute cette sorte de réalité qui s'attache aux faits du sens intime et aux attributions personnelles comme aux qualités objectives. Sans doute, comme l'observe très-bien Leibnitz, « on <( ne voit pas la justice comme un cheval, mais on a ne l'entend pas moins ou plutôt on l'entend mieux; <( elle n'est pas moins dans les actions que la droi- « ture ou l'obliquité est dans les mouvements, soit « qu'on la considère ou non (1). »

Il est certain que les actions humaines dont nous sommes les témoins, ou dont nous nous représentons les idées, nous affectent d'une manière particulière et bien difiTérente de celle des autres phénomènes de la nature, et ce n'est peut-être pas sans raison qu'un philosophe célèbre a établi dans l'homme l'existence d'un sens moral interne particulier, qui est naturellement modifié de telle manière, agréable ou désagréable, par certaines qualités ou actions bonnes ou mauvaises, comme le sens de la vue l'est diversement par certaines nuances ou combinaisons de couleurs. Suivant cette hypothèse on voit comment les combinaisons que forme notre esprit, pour représenter telles actions réelles ou possibles, accompagnées de certaines circonstances, ou tendantes vers un certain but donné, ne sont pas plus arbitraires que les combinaisons des couleurs employées par le peintre pour

(1) Voyez les Nouveaux Essais sur rEnlendement humain^ livre III, ciiap. v, §12.

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