‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 5)Chapitre 17 sur 37 · II · texte numérisé non relu

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représenter aux yeux un certain phénomène, tel qvte le lever de Taurore ou le coucher du soleil.

Sansdoute,la faculté de combiner, quels que soient les matériaux qu'elle emploie et le champ où elle s'exerce, n'est pas bornée aux objets réels ou sensibles. Le moraliste ou le législateur peut associer ou combiner sous un signe, divers éléments circonstanciels, dont l'ensemble représentera à l'esprit une action qui n'a jamais existé ou peut-être n'existera jamais dans la nature , de même que le peintre peut faire un tableau qui n'a et n'aura jamais de modèle. Mais, dans les deux cas, il y a également une règle ou un modèle intérieur, dans le sens même auquel s'adresse la combinaison ou qui en fournit les maté* rlaux. Tous les éléments ne sont pas également propres à se combiner de manière n former un ensemble qui soit vraiment un, et produise son effet intellectuel ou sensible; il y a des éléments compatibles, d'autres qui ne le sont pas. Or, à moins que les combinaisons de l'esprit ne rentrent dans la classe de ces agrégations fortuites des songes (vetut œgriaomma), elles doivent ne se former que d'éléments com^ patibles; c'est à cette condition seule qu'elles repré«senteront des êtres possibles. Mais qu'est-ce qui détermine cette compatibilité d'éléments et par suite, cette possibilité, si ce n'est la constitution naturelle du sens interne ou externe qu'il ne dépend pas de nous de changer?

Gomme dans toutes les combinaisons d'idées, de piodes mixtes dont parle Locke, il s'agit de représenter une action ou un caractère possible qui affecte

le sens moral d'une certaine manière, c'est toujours tel sentiment particulier d'attrait, d'aversion, d'amour ou de haine qui sert de fondement aux genres et aux classes sous lesquels nous rangeons les actions, les qualités de l'esprit ou du cœur, pour en discourir ou en raisonner : c'est tel sentiment particulier de la nature humaine qui constitue le unum et commune de la classe. Toutes les qualités ou actions propres à exciter le même sentiment dans l'âme ont entre elles cette analogie ou ressemblance qui les détermine à un seul genre ou à une même combinaison. C'est ainsi que nous formons nos idées générales de devoirs, d'obligations, de vertu, de vice, de gloire, de mépris, d'actions dignes de récompense ou de punition, d'éloge ou de blâme, etc. Quelles que soient la variété et la multiplicité d'éléments, tous ces modes mixtes admettent une sorte d'unité réelle, indépendante du signe, et dont nous avons trouvé le type vrai dans le sens intime.

La constitution morale de l'homme, comme son organisation physique a bien un certain fond commun dans tous les individus de l'espèce, mais elle est susceptible aussi d'une multitude de nuances et de modifications diverses qui suivent la forme du tem-^ pérament individuel. Peut-être exîste-t-il des hommes assez malheureusement organisés pour que les mots sacrés de vertu, d'humanité, de bienfaisance ne soient pour eux que de pures dénominations ou des combinaisons arbitraires d'idées simples, tandis que les mômes mots font vibrer toutes les cordes sensibles dans les âmes grandes et pures, qui ont su

se détacher du monde des sensations et s'élever par le sentiment expansif au-dessus de toutes les passions personnelles et des froides combinaisons de Tcsprit.

Qu'on juge d'après cela s'il est vrai que la morale puisse être réduite en une sorte de calcul et qu'elle soit susceptible de démonstration comme la science des nombres et de l'étendue. Il suffit que ces combinaisons de l'esprit se trouvent indivisiblement liées à certains sentiments de l'âme, comme le sont nécessairement toutes nos idées morales, pour éloigner d'abord l'idée d'y appliquer les lois d'une démonstration rigoureuse, qui se fondent sur l'identité et la fixité de signification des signes, inconciliable avec les variations dont tout sentiment est susceptible.

Un second résultat de cette influence marquée qu'exerce la sensibilité morale sur les combinaisons d'idées dont il s'agit, c'est que celles-ci tendent toujours à prendre un caractère d'exagération, qui les fait promptement sortir du monde des réels pour les transporter dans un monde de possibles. On peut avoir occasion d'observer tous les jours combien toute action réelle, tout événement extraordinaire qui se trouve lié à un sentiment quelconque, comme la surprise, l'admiration, la terreur, etc., s'exagère nécessairement dans chaque récit qu'on en fait, et en volant de bouche en bouche. Chacun peint l'action sous la couleur propre du sentiment qu'il y attache, et avec les circonstances qu'il croit les plus propres à communiquer à tous ceux qui l'écoutent l'espèce de sentiment dont il est animé; ce n'est plus

bientôt une seule action réelle, mais autant d'idées archétypes, en quelque sorte, d'actions ou d'événements possibles, qu'il y a d'imaginations qui en ont combiné les circonstances.

C'est le même principe qui a dû agir dans la première formation de toutes nos idées de modes mixtes. Telles actions données par l'expérience de la vie sociale ont affecté le sens moral d'une certaine manière et fait naître dans l'âme certains sentiments qui modifient les idées de l'expérience et portent l'imagination à en exagérer les circonstances ou à en ajouter de nouvelles, à en faire en un mot des combinaisons diverses, propres à satisfaire les besoins d'une sensibilité qui demande toujours à s'élever: et in alcum volitat nec reperit tocum consistendi. Cependant cette exagération est toujours renfermée dans certaines limites, et les combinaisons imaginaires ne s'écartent jamais absolument des premières données de Texpérîence. Dans une société composée d'êtres bienveillants et doux, comment le législateur se formerait-il d'avance Tidée du meurtre ou du parricide? Dans une société d'hommes, tous méchants et corrompus, s'il était possible d'en concevoir de telle, où serait le type de l'idée de vertu?

B. — Du beau.

Les combinaisons d'idées qui représentent sous l'unité du signe, ce que Locke appelle les êtres inthrauXy ont des analogies remarquables avec une autre

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espèce de combinaisons relatives aux êtres réels OU fictifs que nous appelons beatuc^ qui rentrent dans le domaine de la poésie» de la peinture, de lasculpture^ de la musique, arts qui ont mérité par excellence le titre de beaux.

Ces deux sortes de combinaisons émanent de la même faculté active de l'esprit; elles se rapportent également à certains sentiments de l'âme qu'elles déterminent ou qu'elles ont toujours pour but d'exciter. Quelque extension que puisse prendre en bffet cette faculté qui reproduit et combine des images sensibles» à quelque degré d'éloignement qu'elle se trouve de l'origine» lorsqu'elle plane en quelque sorte sur toutes les merveilles d'un monde imaginaire qu elle s'est construit avec des éléments de son choix, toujours elle porte l'empreinte de cette origine.

C'est d'une part, un caractère indépendant dans toutes les combinaisons qu'elle forme, sans s'assujettir à aucun modèle précis, à aucune règle déterminée^ C'est d'autre part, cette partie de nous-mêmes appelée autrefois Yâme sensitive, et qui, sous quelque titre qu'on veuille la personnifier, constitue réellement notice afiectibilité, notre caractère» notre tempérament, nos passions; c'est cette partie denous* mêmes, dis-je, qui contribue le plus souvent' aux créations spontanées du génie des beaux-arts. On la trouve empreinte dans les produits de ce génie, quels que soient les signes sensibles qui nous les retracent : couleurs, formes, sons ou paroles» Ses tableaux vivants excitent toute notre sensibilité ; un charme pa^ ticulier» une sympatliie profonde s'y rattachent et k

SYSTÈME PERCEPTIF. — GH. lY. 191

l'émotion qu'ils excitent, à la manière dont on les sent plutôt qu'on ne les juge, on reconnaît le foyer d'où ils émanent et la faculté dominante qui les inspira.

Revenons à ces sentiments qui se lient aux idées morales et ont un caractère de fixité, d'universalité dont paraissent dénués d'abord ceux qui s'attachent aux combinaisons des beaux-arts.

m Les opinions de rimaginaiion, dit Smith^ d'où H dépend le sentiment que nous avons de la beauté^ « sont très-fines et très-délicates ; elles se modifient a aisément par l'habitude et l'éducation, tandis que <i les sentiments moraux de l'estime et du blâme sont « fondés sur les passions les plus fortes de la natura « humaine : si l'on peut les ployer, on ne peut du « moins les pervertit* entièrement (4). » Ëncombî'* nant, par exemple, dans sa pensée les actions et les traits du caractère d'un Néron, il est impossible de ne pas y rattacher un sentiment d'aversion et d'hors réur> à moins qu'on n'ait c^sé d'être homme ; au lieu que dans les arts^ la même combinaison qui plait ou paraît belle à certains individus, dans teh temps et tels lieux, affectera peut-être d'une manière désa* gréable d'ûutres pek*somies placées dans des ciroon^ stances différentes. Mais dans les deux cast^omparés, et soit qu'il s'agisse du bon et du heaù moral des ac^ tioas ou des caractères, soît qu'il s'agisse du beau sensible attribué aux choses, ou enfin du beau intellectuel qui s'attache à la contemplation des rapports

(1) IDkéùrie ées «mtimmUs miorauio^ part ¥» «k. ih

de nos idées, il y a éjçalcinent quelque chose d'absolu qui reste le même indépendamment de l'habitude et des caprices de la mode, et quelque chose de relatif qui change, comme les modes variables de la sensibilité, selon les habitudes des sens, ou les caprices de l'imagination. Ce qu'il y a de plus difficile, c'est d'assigner les limites de cet absolu, un et permanent, et du relatif, multiple et variable, de déterminer en quoi l'un et l'autre consistent. Les résultats de nos analyses antérieures trouveront ici leur application.

Le titre de beau s'applique à des ensembles de perceptions, d'images ou d'idées intellectuelles qui se combinent ou se succèdent dans un certain ordre. Ce titre est donc celui d'un genre très-élevé, illimité dans son extension. Lorsqu'on cherche à en déterminer le sens, il arrive, comme dans l'emploi de tous les termes généraux, qu'on le particularise ou l'individualise, jusqu'à un certain point, en prenant pour le type du beau telles images ou telles combinaisons familières qui paraissent les plus agréables. C'est là la plus grande cause des divergences d'opinions sur ce qui constitue la beauté, et ce qui fait aussi qu'il y a bien plus d'opposition entre les principes ou les théories des philosophes sur le beau, qu'il n'y en a (dans les sentiments que les hommes attachent aux objets auxquels ils attribuent cette qualité.

Les impressions qui affectent immédiatement notre sensibilité, comme les odeurs, les saveurs, les qualités tactiles, combinées entre elles de la manière la plus propre à flatter nos sens, n'ont rien de commun avec l'idée ou le sentiment du beau. Nous exprimons

SYSI^MB PKRCEPTIF. — CÏL IV. 193

le rapport qu'elles ont avec notre sensibilité physique en disant qu'elles sont bonnes^ agréables; jamais nous ne les ap{)elons belles. Pour que cette dénomination pût s y appliquer, il faudrait qu'elles fussent en rapport avec notre faculté active de percevoir, juger, comparer. Les affections simples dont nous avons étudié les lois (au commencement de cette partie), sont toujours avant la perception ou le jugement, qu'elles contribuent souvent à dénaturer ou à troubler.

Le beau et lès sentiments qui raccompagnent ne naissent jamais qu'à la suite de quelques jugements, ou opérations de l'esprit, qui les font naître et qu'ilsservent à leur tour à soutenir et à animer. Une perception simple comme celle d'un vert tendre ou d'un rouge animé, le son prolongé de l'ut de Tharmonica pourra être accompagnée d'un sentiment agréable qui sera sujet à varier comme les dispositions de l'organe, mais en aucun cas> ce sentiment agréable n'est celui du beau qui ne peut se fonder sur une sensation simple, mais seulement sur une combinaison plus ou moins étendue de perceptions et d'idées.

Pour être belle, une combinaison ne doit pas seulement se former d'éléments perceptifs dont chacun soit agréable en particulier, il faut de plus que ce$ éléments aient une sorte de convenance, d'harmonie et de sympathie qui les rapproche et les unisse en un seul tout composé, qui représente à l'esprit une certaine variété ou multiplicité sous la forme de l'unité. Omnis enim pulchritudinis forma unitas est. Quel est le principe de cette convenance réciproque, en

iM FOND. D£ LA PSYGH(XiOai& -«PART. IL SEGT. UL

vertu de laquelle certains éléments perceptibles^ oouleiirs^ sons, figures^ sDnt propres à entrer dans une même combinaison qui ait la forme de l'unité et qui soit belle pab cela même? Nous l'ignoron». L'expérience du corps sonore elplique bien jusqu'à UD certain point comment la combinaison des sons qui forment Taccord parfait a son principe dans U nature; L'ut fondamentaU un, se divise de lui-mêmd en trois autres sons simultanés* qUi en sont des papties aliquotes et l'accompagnement naturel. Mais, en partant de cette expérience, on ne saurait dire pourquoi le plaisir et Tidée de la beauté s'attachent prè* •cisément à tels rapports numériques déterminés, pendant qu'ils se trouvent exfclus pour d'autres rap* ports qui ne diffèrent presque point des premiers; par exemple, pourquoi le rapport 5/6 qui est celui d(B la tierce mineure, étant très-agréable, celui de 6/7 forme-t-il une dissonnance fâcheuse à l'oreille? etc^ D'ailleurs^ quand même on pourrait déduire de l'expérience du corps sonore l'explication de ce qui constitue telles combinaisons de sons comme agréa^ Mes et belles, oii ne pourrait étendre ces lois de l'hat^ monie à d'autres systèmes de perceptions, telles qutô ^le* de cuiûteuirs, dé figuties ôti dé tùtttm tfel^ bifes et tangibles. Certains en^mbles ou assortr* mnents de qualités nous plaisent eU taous paraisfeieiit Witureltemént bieaux , d'autres nous déplacent ^ nûtts semblent laids, et cela en vertu des prîttcîpcft mêmes de notre constitution, et des Rapports nàturdè de notre faculté perceptive avec ^s objets, rapp0<^W «que ttousf^uvocrs «oâstater par {''expérience ^t la

ST5TÊMB »RCBPTIFi -^GH. IV. iM

réflexion, mais non expliquer a priori. Ainsi, il est d'expéi'ience qu'un dessin, un édifice, un ouvrage quelconque composé de plusieurs pièces ne peut plaire à la vue ou lious paraître beau qu'autant que ses parties symétrisent «ntre elles ; que les parties égales sont à égalé distancé de part (3t d'autre ; que \ei pdLTÛes uniques sont placées au milieu de celles qui sont doubles, et, 6n un mot, que la combinaison foi^me un seul tout où notre faculté de Comparer trouve un exercice facile et agréable, parce que rieh ne s'y confond^ ne s'y contrarie et ne rompt l*unité de dessin à laquelle l'esprit s'attache comme à la condition et à h règle essentielle du beau. Cette unité, ou la symétrie et l'ordre qui s'y rapporUant, sont des lois naturelles de nos facultés de percevoir et de comparer. Elles dirigent l'enfent qui bâtit un château de cartes,comme elles président aux sublimes conceptions de Michel Ange qui conçoit et réalise dans l'espace l'idée sublime de la coupole de Saint- Pierre. Les combinaisons où ces lois essentielles et primitives sont observées, réveillent en nous l'idée ou le sentiment du beau; elles nous plaisent sans que nous puissions en donner d'autres r&iisons, sidod qu'elle^ sont conformes ailx lois essentielles et îm^ muableë du beau que la i^aisbn nous découvre dans Vunité vatiée.

La nature n'offîre pas loujoui^ des modèles poiir ces combinaisons régulières qui réveillent Tidée bu le sentiment du beau pur et sans mélange, tel qu^ l'imagination peut le concevoir, et que la sensibilité de l'âme le réclamerait poUt i^knplir uû bissoin d^é^

motious qui Lciid toujours à s'accroître à mesure que l'habitude ou la familiarité des objets connus le rend difficile à satisfaire. Delà ce choix des qualités, des couleurs ou formes éparses dans divers objets, et qui, séparées, viennent se réunir dans une nouvelle combinaison, prototype de la beauté idéale, quel'imagination se plaît à orner de toutes les perfections qu'elle contemple sans cesse, qui sert de modèle à ses créations et devant qui elle se prosterne comme Pygmalion devant sa statue.

Les combinaisons d'idées qui forment chacun des arts paraissent d'abord se fonder ainsi sur des lois analogues à celles qui déterminent les classifications dont nous avons parlé dans l'article précédent. Il y a en effet, dans les deux cas, un certain exercice commun des facultés de comparer, d'abstraire et de combiner. Mais les analogies ou ressemblances qui déterminent la formation des classes d'objets ou d'idées que l'entendement réunit sous le même point de vue et représente sous le même signe, diffèrent essentiellement de ces autres analogies auxquelles l'imagination s'attache et qui satisfont aux besoins de la sensibilité. Toutes les qualités propres à exciter dans l'âme un même sentiment, quelque différentes qu'elles puissent être d'ailleurs, ont entre elles cette espèce d'analogie sentimentale, qui peut les déterminer à appartenir à un même genre, dont le sentiment deviendra le nnum et commune^ qui servira de point de ralliement à tous les éléments de la même combinaison. Ainsi, par exemple, sous le genre exprimé par ce signe tragédie, se trouvent comprises

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toutes les combinaisons d'actions et de circonstances qui tendent à exciter dans l'ânie la terreur ou la pitié, telles que la déclamation, la musique, la peinture, qui conspirent au même but, et qui s'unissent heureusement à la poésie dramatique, en étendent singulièrement les effets, et offrent à Tesprit et au cœur, dans l'unité du but, une variété et une complication singulière de moyens. C'est à une telle combinaison de moyens convergeant vers un même but, que s'attache éminemment le titre de beau.

Chaque art a ses signes qui lui sont propres, qui circonscrivent son domaine, et déterminent ses analogies spécifiques. La peinture et la sculpture ne peuvent parler à l'âme que par des couleurs, des formes, des situations, etc. ; elles se servent des images pour réveiller certains sentiments, et, comme elles ne peuvent saisir qu'une seule circonstance, un seul temps d'une action, leur effet est subit et instantané. La musique agit plus immédiatement sur la sensibilité; elle lui parle et la remue sans avoir besoin du secours des images : c'est au contraire l'espèce du sentiment excité qui met en jeu l'imagination et qui lui ouvre la carrière indéfinie où elle est maîtresse de s'exercer suivant les lois données par la sensibilité première en exercice. Comme nos sentimens les plus doux, les plus vifs ne se développent que par succession et dans un temps, la musique sera toujours plus près du cœur que la peinture et les arts dont les signes s'adressent à la vue. La poésie qui s'adresse en même temps à l'esprit et au cœur par l'intermédiaire de l'ouïe a aussi des rapports plus naturels

iM TOND. DE lA PSrCHQIiQQnS. trr PART. IL SEGT. HL

avQû Ifi muaiquB qu-avec la peinture à qui en Va li souvent oomparée. Le peintre réalise toutes ses comr binaison^ dans un espace, le musioien et lé poète lea «i^équtent dans un temps.

l4orsqu'on a prétendu réduire tous les beauxrarts ^ (11^ piôme principe» celui de l'imitation de la na-<tura, on a forcé le sens de pa mot imitation, jusqu'à la dénaturer, I^es sentiment? que les beaux^arts se proposant toujours de réyeiller dans l'âme par les moyens ou las signes appropriés à chacun d'eux, gjontdan^ la nature humaine; le rapport des moyens CQtr^ auH, et avec le but, est aussi dans la nature des chasas qu'il n'est pas au ppuvoir dç l'hoipme de c^banger. Quand le génie de l'artiste saisit ces rap-* portai, at las applique à des combinaisons formées d'éléments de son choix, et qui n'ont point de modèle hors de son imagination, peut'-oi) dire qu'il imite ou quHI copie la nature? Sans doute la musique imite le bruit des vents, le roulement des vagues, celui du tonnerre, etc., mais c^est là le moindre de ses effets : sa grande puissance est dans les signes qui én^euvent la sensibilité d'une manière immédiate, excitent diverses passions, agitent ou apaisent tour à tour, sans évei)ler aucune idée ou image déterminée dans l'esprit. Ce n'est point par le beau d'imitation, mais p^r celui d'expression que les grands artistes exercent tant d'empire sur nos âmes.

Toute imitation de la nature porte avec elle une idée de limjtes, mais le plus grand effet des arts même plastiques, c^est de reporter notre vue dans l'infini ou de |ui en donner le sentiment. Vous me-

STdTtMB PERGEPTIP. — CH. IV. IW

surez ce temple, dit un philosophe éloquent, en par^ lant de l'église de Saint-Pierre ; vous voulez connaîsa longueur et sa largeur ; pendant lout le temps que j'y ai été, je n'ai pensé qu'à Dieu et à l'éternité : voilà sa véritable grandeur. Voilà aussi toute la puissance de l'art ; il nous fait sentir ce qui ne peut se montrer aux sens ni se représenter à l'imagination, tout ce qui ne peut être imité ni décrit. L'imitation est une entrave, et le génie des arts n'en veut pas : toute imitation exclue t'enthousi^siiie, ^t il n'y 9 pas de génie sans enthousiasme (1).

Il nous sera peut-être moips difficile à présent de répondre à la première question que nous nous étions proposée : Quelle est, dans les diverse^ combinaisons du beau* la partie qui reste h même et qui est invariable, indépendante des temps et des conventions, et quelle est celle qui varie, comme Ips ha})itudes, les usages et les modes ; en d'autres termes, qu'est-ce qui constitue le beau absolu et le distingue du beau relatif? Cette question revient à celle que nous avons déjà examinée au sujet des idées abstraites et générales. Le beau relatif correspond ^n effet aux classifications fondées sur des ressemï)lanceB inhérentes à la nature des modifications et sujettes à varier comme elles; le beau aljsoju tient ^ cps formes identiques qui constituent l'unité réelle de phaque genre, et qui restent les mêmes quand les apparences sensibles changent incpssampient.

Le beau dans les arts, coçime le beau moral,

(1) Voyez les Mélanges de littérature et de philosophie , par F. Ancillon, tome i. Essai sur IHdëe et le sentiment de NnftnL

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consiste toujours dans l'unité variée. La vertu est belle parce qu'elle consiste dans Tordre et Tharmonie des actions et des sentiments qui tendent à un seul but : au bien, à la perfection et au bonheur de l'espèce dont l'individu se considère comme une partie indivisible. Le vice est laid, parce qu'il est désordre et dissonnance.

JEstuat et vitœ disconvenu ordine toto (1).

Ce qu'on appelle le bon goût dans les arts n'est que ce sentiment de l'ordre et de l'harmonie qui cherche toujours l'unité dans la variété des modifications, et ne peut être satisfait que par elle. Il y a défaut ou corruption de goût toutes les fois qu'oii perd de vue cette unité pour s'occuper uniquement de la variété des sensations de détail et de l'agrément attaché aux apparences sensibles. Telle est l'architecture gothique où la beauté, la grandeur de l'ensemble est sacrifiée à une multitude d'ornements superficiels ; telles sont ces peintures où l'exactitude et la vérité du dessin est sacrifiée à la richesse et à l'éclat du coloris ; ces pièces de musique où l'on cherche à étonner ou à satisfaire l'oreille sans s'adresser à l'âme. Gravina se plaignant de la dégénération du bon goût dans son pays, s'exprimait ainsi : « La « jouissance que l'on recherche actuellement sup- « pose l'absence de la véritable idée; elle naît accia dentellement de certaines modulations de voix qui « flattent la partie animale de notre nature, c'est-à-

(1) Horace, Épître i, vers 99.

a dire les sens seuls, sans aucun concours de la rai- « son. C'est ainsi que plait le chant d'un rossignol ; a c'est ainsi encore que les peintures chinoises peu- « vent plaire par la variété et la vivacité de leurs a couleurs sans aucun élément de vérité. )>

On peut s'accoutumer à percevoir avec une sorte de plaisir sensuel ces combinaisons de modes ou de qualités sensibles qui n'ont point d'unité et ne disent rien à l'âme, de même qu'on s'accoutume au désordre et qu'on finit par commettre sans remords des actions contraires à la vertu ; mais les lois du bon goût, comme celles de la morale, n'en demeurent pas moins invariables, éternelles, alors même qu'elles sont oubliées ou méconnues. Ce qui flatte la partie animale, suivant l'expression de Gravina, ou qui est inhérent à la nature des modifications, est la partie sujette à varier dans les combinaisons qui sont conventionnellement belles, de même que les classifications objectives fondées sur des qualités superficielles et sujettes à changer, comme les dispositions de nos sens, sont toujours arbitraires et mobiles. Mais, parce qu'une chose plaît aux sens, il ne s'en suit pas qu'elle soit réellement belle. Ce qui plaît ainsi est presque toujours ce qui est conforme aux habitudes passives des sens, ou à certaines associations d'idées fortuites, dépendantes des circonstances, des temps, des lieux, de la société où l'on vit. Il faut tenir compte de ces associations et de ces habitudes lorsqu'il s'agit des jugements variables qu'on porte sur la beauté. Si les Chinois donnent une préférence d'habitude à des pieds excessivement petits et dis-

proportionnés avec les autres parties du corps, ce n'est pas qu'ils y rattachent l'idée ou le sentiment du beau ; mais c'est plutôt en vertu de quelque association première qui, transformée en habitude, attadhe quelque image voluptueuse à ces parties disproportionnées. Un objet qui flatte ainsi quelque passion personnelle peut plaire par association d'idées, sans toucher en aucune manière le sens du beau. Au contraire, un objet réellement beau peut ne point paraître tel, parce qu'il se trouve lié dans l'imagination h quelque idée ou sentiment pénible. On ne peut rien conclure de ces anomalies d'imagination et de sensibilité, contre l'existence des règles du beau qui restent toujours ce qu'elles sont, d'après notre nature intelligente et sensible, malgré les caprices de la mode et les changements de nos habitudes.

Les sens externes, ni même l'imagination ne sont point les juges du beau essentiel et réel , ils ne s'attachent qu'à la variété des impressions agréables en elles-mêmes, dont ils forment différentes combinaisons qui sont arbitraires, sans règle, dès qu'elles s'écartent jusqu'à un certain point de l'imitation des objets réels. C'est ainsi que l'on pourrait concevoir la formation de ces idées archétypes d'un beau artificiel et de convention, qui varie comme les modes, les usages, les climats, les degrés de sensibilité des nations et des individus.

L'artiste qui se forme son type de la beauté sur ces impressions familières, alors môme que ce goût naturel qui juge en sentant, le porte à choisir celles qui sont les plus agréables, ou qui plaisent au plus

STSTÈMB PEACEPTIF. — CH. IV. 203

grand nombre» ne s'élève pas jusqu'au vrai beau : 868 tableaux revêtus de couleurs locales ne sortent point des limites étroites du pays, du temps et du 8ol qui les ont vus naître.

La réflexion, et des études profondes, conduisent le grand artiste jusqu'aux sources du beau essentiel et réel, qui seul a droit à l'admiration et aux hommages universels de tous les êtres intelligents. Il les trouve hors de la sphère des sensations, dans ces rapports ou proportions fixes et invariables des parties entre elles et avec une unité constante. Sa pensée s'attache à tels rapports numériques, à telle ligne une, dans la variété des contours qu'elle suit, à telle forme une dans tous les objets qui appartiennent au même genre du beau. C'est après avoir saisi et bien déterminé cette forme dans l'abstrait, que l'artiste l'individualise dans le concret par la combinaison des couleurs, des figures et de tous les signes qui s'adressent aux sens. Mais celte combinaison, cette image individuelle renferme, outre la beauté sensible et finie, une beauté plus réelle, plus constante, que les sens seuls ne peuvent saisir.

Comme l'entendement du géomètre tire de l'es-^ pace la notion du cercle parfait et celle de toutes les courbes régulières, ainsi le génie de l'artiste qui crée sur ce modèle de beauté idéale un chef-d'œuvre tel que l'Apollon du Belvédère, réalise dans le bloc de marbre cette ligne uniforme et parfaitement une dans tous ses points d'inflexion, qui représente et renferme en elle toutes les perfections d'un corps divin, que les plus belles formes humaines ne sauraient

atteindre, pas plus que les formes circulaires de la nature n'égalent le cercle géométrique. On dit que Praxitèle composa la statue de Vénus en empruntant les beautés éparscs des filles de la Grèce. Mais si ce célèbre statuaire avait ainsi composé son ouvrage de pièces détachées, sa Vénus aurait été inférieure sans doute à chacune des beautés particulières qui lui avaient servi de modèles ; la composition aurait choqué les règles du beau, elle n'aurait point été une.

Non ut placidis coeant immitia (1).

Ce n'est point ainsi par combinaison ou agrégation artificielle de parties naturellement disjointes, que l'esprit forme l'idée de la beauté. Le génie ayant en sa puissance les données acquises de la réflexion, s'inspire par la chaleur d'un sentiment, et conçoit cette idée d'un seul jet; tout s'y tient, tout y est fait l'un pour l'autre, tout s'y rapporte à la même unité fondamentale ; c'est comme dans le système de l'univers dont chacune des parties suppose toutes les autres, ne peut être conçue comme ayant été formée avant ou après, et exclut toute idée de succession dans la pensée et la volonté créatrices.

Le système de l'univers nous représente bien le type de la beauté, de la perfection ; mais il n'est éminemment beau que pour l'être intelligent qui sait y découvrir l'unité de dessein dans la complication extrême des parties, l'unité de force dans la variété infinie des mouvements.

(1) riorace, Art poétique^ vers 12.

Avant Copernic, l'observation des phénomènes avait bien fait connaître cette variété de mouvements, et rimagination avait créé ou combiné une multitude de moyens hypothétiques pour expliquer et concilier entre elles les apparences sensibles. Mais, parce que ces combinaisons manquaient de simplicité et d'unité» elles choquaient les règles du beau et du vrai, identiques dans leur source et seules invariables dans le flux perpétuel des hypothèses et des opinions humaines [opintonum commenta delet dies) . Le génie de Copernic forma cette grande combinaison des mouvements de la terre et des planètes autour du soleil immobile, combinaison vraie et éminemment belle en ce qu'elle est parfaitement une.

Je quitte à regret un sujet attrayant qui m'entraînerait trop loin de mon but, et qui demanderait à être traité ex professa. Ce n'est que par occasion qu'il s'est offert dans l'analyse des phénomènes psychologiques qui dépendent de nos facultés de comparaison et de combinaison des idées. J'ai voulu appuyer par un exemple ma distinction précédente entre les idées de classes ou de genres purement artificielles, en tant qu'elles ne sont que des collections de modes abstraits des sensations et qu'elles dépendent de la nature de ces sensations comparées, et les idées abstraites, réflexives qui emportent avec elles une réalité permanente, supérieure à ces sensations, indépendante d'elles, qui reste quand elles varient, et constitue le unum et le commune des genres qu'elle embrasse. Je crois avoir montré qu'il y a de même un beau sensible, fondé sur une com-

20e FOND. DE LA PSYCllOLOGIB^ — PAlft. a SECT IlL

binaison, ou une sorte d'unité collective et artificielle qui change comme les èlémmtB dont eHe se forme, selon les temps» les lieux, les habit'odies pas* sives, et un beau intellectuel sibsolu, fondé sur ùite unité réelle, abstraite dé toutes les impressions dles sens, de tous les signes sensibles qui servent à l'icHdividualiser.

Cette unité réelle est celle de l'idée qui sert depoiirt d'appui ou de ralliement à toutes les conceptions Ai génie des beaux-arts. Les émotions ou les passions s'attachent à des combinaisons sensibles, variables comme elles , et que souvent elles déterminent; le» sentiments de l'âme les plus prurs et les plus élevés s'attachent aux idées du beau réel et participent à leur caractère de constance, de fixité.

Pour nous renfermer dans les limites d« système dont il s'agit actuellement, nous* n'aurions dû parier que du beau sensible ou de comparaison, mais nous avons cédé aux mêmes motifs qui nous ont précédemment engagé à anticiper , au sujet des idées générales et abstraites, sur les lois du système réflexif qui feront Tobjet de la section suivante. On conçoit souvent mieux certains résultats d^opératiods" intellectuelles, ou certains phénomènes de^ notre in* tclligence, en les distinguant de ceux dont ils diffèrent et avec lesquels on est enclin à les confondre, qu'en tes considérant dans ce qu'ils sont en euxmêmes.

SYSTÈME PERCEPTIF. — W. IV. 207

G. — Des sentiments.

Dans le système de Taflectibilité pure, toutes les intuitions^ les images et les mouvements suivent les impressions affectives reçues par l'organisation vivante ; tout est subordonne à ces affections. Dans le système sensitif, elles conservent encore la prédominance : ce sont elles qui déterminent le plus souvent l'app^^rition des image?, les croyances qui s'y joignent, et les désirs ou les émotions qui s'y rapportent. Les analyses contenues dans la section précédente offrent assez d'exemples propres à confirmer cette initiative nécessaire que prend la sensibilité spontanée sur les phénomènes de l'imagination, et par elle sur les aperceptions d'un être actif et intelligent. Au contraire, dans le système actuel de l'attention, les sentiments ne naissent dans l'âme qu'à la suite des perceptions ou des comparaisons dej'esprit, qui doivent nécessairement les précéder et sans lesquelles ils ne pourraient avoir lieu. L'idée et le sentiment du beau viennent de nous en fournir un exemple qui peut être confirmé par l'analyse d'autres sentiments.

Les philosophes qui ont subordonné à la sensation toutes les facultés de l'esprit luimain, ont étendu au système intellectuel entier ce qui n'appartient qu'aux deux premières divisions que nous avons considérées, où la sensibilité première en exercice donne en effet son toh et sa forme propre uuk imagos et aui croyances entraînées dans sa direction. Les meta-

208 FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. IL SECT. lïL

physiciens purs qui ont voulu tout ramener à Tunilé systématique de pensée, ont transporté aux affections de l'animal qui se meut, ce qui n'appartient qu'aux sentiments de l'être intelligent, qui est affecté par le résultat de ses propres opérations. C'est ainsi que Descartes et Leibnitz s'accordent à dire que les impressions immédiates de la sensibilité la plus passive, ne sont agréables ou désagréables qu'en tant qu'elles se rapportent à la conscience actuelle de quelque perfection ou imperfection, dont l'âme s'affecte en tant qu'elle juge. Tota autem nostra volufhtas posita est in alicujus nostrœ perfectionis can^ scientiâ (1).

Ces deux points de vue opposés sont vrais chacun dans le système de facultés auquel il se rapporte. Il est vrai que l'affection est avant le jugement, et que plusieurs croyances s'y rapportent : il est également vrai que le jugement est avant le sentiment de l'âme, qui attend en quelque sorte pour s'affecter, que l'entendement ait prononcé sur ce qui est conforme ou opposé à l'ordre, à l'harmonie, au perfectionnement où elle aspire. Nous avons vu un exemple de ce dernier cas dans l'idée et le sentiment du beau, où le plaisir attend en quelque sorte pour se faire sentir, que l'entendement ait prononcé que l'objet est beau, ou qu'il ait exécuté les opérations de comparer, d'abstraire, de combiner. Ne serait-il pas absurde de ranger dans la même catégorie les impressions immé-

(1) Voyeï Descartes, Lettres à Elisabeth. —Leibnitz, le tome ii de ses œuvres, et, en particulier, les Principes de la nature et de la grâce fondés en raison^ % 17.

STSTiMB PIRGEPTIF. — GB. IT. 909

diates de la sensibilité, et de dire qu*elle attend aussi pour être affectée par des odeurs, des saveurs, des qualités tactiles agréables ou désagréables que l'entendement ait jugé si ces sensations sont favorables ou contraires à la perfection de l'âme ou du corps? Les mêmes opérations actives qui font naître l'idée ou le sentiment du beau donnent lieu aussi à d'autres sentiments de l'âme, sur lesquels nous devons nous arrêter pour compléter l'analyse des phénomènes qui rentrent dans le système actuel.

« Ce qui est nouveau et singulier, » dit .Smith, dans un fragment sur l'histoire de Tastroriomie « excite « l'étonnement; ce qui est inattendu, la surprise; ce « qui est grand ou beau, Vadmiration (1).» Quoique cette synonymie ne soit peut-être pas très-exacte, elle est du moins propre à marquer les nuances de ces sentiments, qu'on a souvent confondus entre eux, et avec l'effet immédiat des impressions sur les sens. Que dans le silence des sens et le recueillement de la méditation un bruit soudain vienne frapper mon oreille ; que dans l'obscurité de la nuit un météore brille à mes yeux et éclaire l'espace, tout mon corps frissonne et est agité d'un mouvement convulsif ; j'éprouve une émotion subite qui me gagne le cœur, avant que l'esprit ait eu le temps de s'occuper de sa cause. La surprise naît toujours d'un contraste entre l'état antérieur de notre sensibilité et celui où une impression nouvelle tend à la porter : l'émotion qui résulte de ce contraste se proportionne à la diffé-

(1) Voyez les Essais philosophiques de Smith, publiés par M, Dugald Stewart et traduits par BL Prévost, tome i, page 139.

2itf FOND. DE LA fôYCHOLOGIÈ. — PART. IL SECT. HL

rence ou à Topposition de deux états de l'âme, et peut étfe portée à un, point où, dépassant toutes lesf forces de la sensftrtîté, elle Tabsôrb^ et la défruît^ comiîiô on Ta vu quelquefois dans un passage trop subit de la tristesse ou dû désespoir à une joie pxcessîte.

Je dis que Isi surprise est une émçfiùn et non pas un sentiment, parce qu'elle précède toute comparaison et qu'elle en est indépendante. Le bruit soudain qui me frappe et me tire de la rêverie, le météore qui brflle tout à coup à mes yeux, l'objet nouveau et extraordinaire qui se présente pour la première fois, m'ont donné l'émotion de la surprise avant que j'aie pu me rendre compte de la cause du phénomène. Si cette première émotion est vive jusqu'à un certain point, elle fera naître la crainte, la terreur, entraînera l'imagination, suggérera des croyances illusoires, enfin donnera lieu à tous les phénomènes de Tordre sensible, étranger à nos facultés actives d'attention et de comparaison.

Lorsque la surprise est modérée et que l'intellirgence en exercice a déjà contracté des habitudes, la première émotion ne servira qu'à mettre ses facultés enjeu; l'individu cherchera à attribuer le phénomène à quelque cause naturelle, l'objet nouveau a quelque.genre, classe ou espèce d'être qu'il connaît. Si la comparaison faîte amène le jugement d'attribufîon, à l'émotion de la surprise succède le sentimtînt agréable attaché à la découverte d'un rapport nouveau, qw grossit la masse de nos couEiaîseances et semM^f^étértïlfré itatre^ré. Siiatt^contratlrev le phé-

Domënô ou l'objet nouveau n'offre aucune analogie aMc cer qui est connu^ ne renti^e dan» aueune deil classer ou espèces dont nous avons les signes, l'é-^ tonnement bait et ta toujours croissant, à mesure que lés> efforte de l'espf it pour comparer et trouver des analogies se multiplient sans aucifti résultat;

L'être intelligent seul peut s'étonner, lorsque des jribénomënes imprévus ne rentrent pas daiis le champ de ces associations d^idées où il est toujours porté Jr renfermer la nature. Ce sentiment, produit de l'activité de Teiprit et d'une connaissance commencée, féconde et développe à son toOr les germes d'une multitude de connaissances, dans la physique en. par^ ticulier. L'homme ignorant est surpris de tout ce qui frappe ses settô pour la première fois ; il n'y voit que des miracles (1). Il faut avoir déjà acquis beaucoup^ d'idées pour savoir s'étonner. C'est l'étonnement que produisent quelquefois certains écarts apparents dans la marche de la nature, qui donne le mouvement k l'esprit humain, lui révèle le secret de ses forces, le pousse dans la carrière indéfinie ouverte à sa perfee^ tibilité, et finit par soumettre k soft intelligence les lois qui régissent l'univers.

Descartes considère l'étonnevnent coiUfiffe un exèèi^ de l'admiration (21). Je croîs que ce» sentiments ne^ sont pas de la même espèce : le sentiment de l'admiration n'est autre que céJui dli gi^nd, du^subH»é^ dans la nature ou les arts; il peut aussi être prééédé*

(1) Quid non in vodcaciitoefit , dit PliiuQ, ciimprimBin innotiUailii {i)tes PassUms de l*àm, deuxième pattte, art' lxxui.

de la surprise, mais il diffère de rélonnement, en ce que ce dernier sentiment n'est produit que par les objets nouveaux qui sortent du cercle de nos connaissances habituelles et que nous cherchons vainement à y rattacher. Au contraire, plus nous étudions, mieux nous connaissons ce qui est grand et beau en soi, plus nous sommes frappés d'admiration. D'autres fois, nous admirons d'autant plus que notre âme transportée dans un ordre infini qu'elle désespère d'embrasser, s'abandonne à ce sentiment ineffable qui absorbe toute idée, exclut tout effort de pensée. L'admiration ne peut appartenir qu'à une nature intelligente; il faut avoir beaucoup pensé pour savoir admirer ce qui est grand : ce beau naturel que nous pouvons connaître, et plus encore cet infini idéal que nous devons toujours ignorer.

Les sentiments dont nous venons de parler, quoiqu'ils soient accompagnés d'émotions, en diffèrent toujours essentiellement, en ce qu'ils s'attachent à la contemplation de certaines idées propres à les faire naître, et qu'ils sont indépendants de la croyance, ou de la réalisation de ces idées hors de l'esprit, sur laquelle ils n'influent en aucune manière comme le font les émotions dont nous avons parlé. Ainsi la contemplation des idées les plus abstraites et de leurs rapports nouveaux que l'intelligence aperçoit entre elles, peut faire naître dans Tâme les sentiments du beau, de l'admiration, sans qu'elle soit portée à leur attribuer une réalité indépendante. Observons de. plus que ces sentiments sont invariables et constants dans toutes les dispositions organiques; ils naissent

SYSTÈME KRGKPTIP. — CH. I?. 2i8

infailliblement toutes les fois que Tentendement perçoit les rapports des idées, tandis que les émotions, même celles qui proviennent des croyances ou des images, supposent toujours quelques dispositions antérieures de la sensibilité, sans lesquelles elles ne sauraient naître (1).

Rien de plus important et de plus curieux à observer que l'influence opposée et alternative des émotions ou des passions, et celle des sentiments, sur la conduite et les actions de l'être moral.

L'homme qui se laisse diriger par ses émotions, cède toujours à la disposition affective du moment : tantôt bienveillant et doux, tantôt misanthrope, dur et emporté, ses jugements sur les êtres et les choses suivent tous les modes variables de sa sensibilité, tous les caprices de son humeur. Il se dirige toujours d'après des affections particulières qui, se concentrant dans les limites d'un lieu, d'un temps, d'un objet présent, lors même qu'elles sont sympathiques et morales, comme la pitié, la bienveillance, peu-

(1) Descartes observe très-bien, au sujet de Tadmiration , que cette passion diffère de toutes les autres en ce que, contrairement aux émotions ordinaires, elle ne produit aucun changement dans le cœur. La raison qu'il en donne^ c*est que ce sentiment, « n'ayant « pas le bien ou le mal pour objet, mais seulement la connaissance • de la chose qu'on admire, il n'a point de. rapports avec le cœur tt et le sang, desquels dépend tout le bien du corps , mais seule- « ment avec le cerveau où sont les organes des sens qui servent à « cette connaisBaince. » {Les Passions de l'dme. Part ii,art. lxxi.)

Descartes aurait pu généraliser cette observation et s'en servir comme d'un caractère très-propre à distinguer les affections et les émotions qui forment nos croyances, des sentiments de l'âme qui résultent des jugements ou opérations intellectuelles.

m FOND. DR U PSïGfiK)iOGf£, «- PART. 0. SEGT. HL

yGQt bl^^^er le» lob du devoir et da la justice (i). Mb émotioD3 sympathiques elles-mêiQies, qui «out le foademeut de la sociabilité et le premier attribut d'une nature moraIe« peuvent aller directement contre ce^ lois, eu nous portant tantôt à repousser ou à fuir Têtre qui souffre pour nous délivrer de la peine qu'occasionne sa présence, tantôt à secourir» ou d'autres fois à sauver le coupable malheureux, et à être ainsi cruel envers les bons par une pitié mal entendue pour les méchants.

L'homme qui n'a pour principes d'actions que des sentiments est un uiodële de constance et d'égalité de caractère. Les idées des rapports vrais et absolus qu'il soutient avec les êtres n'étant pas susceptibles de changement, les sentiments qui s y rattachent lieront immuables. Il éprouve sans doute des changements dans ses dispositions et son humeur^ mais ces variations n'auront aucune influence sur sa Conduite extérieure ni sur les principes qui la dirigent; elles seront toutes au dedans de lui-même et n*auront que sa conscience pour témoin. Aux idées qui constituent la félicité publique et particulière, le bien-être des individus, l'amélioration et le perfectionnement de l'espèce, s'allient en lui tous les sentiments grands et généreux, toutes les affections bienveillantes et sympathiques. Ces sentiments étend ils sur la grande famille dont il fait partie, ne sortiront

(i) La vérité des sentiments tient beaucoup à la justesse des idées. (J.nj, Rousseau, Emile.) -^i^wr empêcher la pitié d6 dégénérer en faiblesse^ }1 faut l'étendre sur tout le genre humaiiw {Idem,)

SjrSTiMlS PERCEPTIF» — CH. IV, Jig

jamais des bornes de la justice ejt ne pourront dégé* pér^r en faiblesse.

JSous l'empire deç émotions et des passions^ Têtr^ sensible ne s'attache (ju'au plaisir actuel, comm^ au s^ul bieni et repous3e la peina présente qui ^st 1/3 SiQuI n^al. Sous Tempire dçs sentim^ntjB^ Têtrç rooral ypH, dan^ un bien présent, des niaux élpigné^ représentés par des idée3 PU des souvenirs qui deviennent de§ prévoyances; et dans un n^al actuel, des biens à venir» dont Fimagination lui procure une sorte d^ jouissance anticipée, Entre ses passions et sgs sentiments, il s'élève une lutte d'pù la vertu sort triomphante, L'impression, ou le plaisir actuel, e$t mis en balance avec l'idée ou le souvenir de la peine qui doit en résulter; ou bien, la privation, le mal du moment se compare aveo l'idée du bien à venir. De cette

comparaison résulte la préférence accordée au mal apparent actuel sur le plaisir présent. Cette préfé^ rence est déterminée par Je sentiment, comme le gentiment l'est par la comparaison établie entre les Impressions et Içs souvenirs. L'activité de l'attention pendant ridée plus vive, en rapproche, pour ainsi dire, l'objet, et accroît le sentiment qui y est associé, au point de le faire prévaloir sur Témption présente, qui s'affaiblit et prend à son tour les couleurs d'un objet éloigné. C'est ainai que la liberté morale se trouve garantie.

La sensibilité est essentiellement limitée ; la volonté, ou la liberté morale, est une force indéfinie qui peut s'accroître en proportion des abstacleSr L'activité n'est point, comme on Ta dit, dans la préfé^

rence, pas plus que la volonté n'est dans le désir. On ne préfère qu'après avoir comparé. Or, c'est dans la comparaison qu'est l'activité ; la préférence n'en est que le résultat (1). L'homme sensible préfère nécessairement le meilleur, mais le meilleur n'est reconnu ou jugé tel que par l'être actif qui fait un effort pour le chercher, et qui y arrête volontairement sa pensée. L'inattention et la légèreté de l'esprit sont peut-être les premières causes de l'immoralité ; le défaut d'affections sociales qui fait les grands coupables est plus rare qu'on ne pense.

La liberté morale est placée entre les passions qui s'exaltent par la sensibilité physique, et les sentiments qui s'avivent par la puissance de la volonté,

(1) Charles Bonnet a fait de grands efforts pour concilier le principe d'activité de Tâme avec la sensibilité à laquelle il la subordonne. Ce qu'il dit sur la préférence annonce tout son embarras, fait sentir le défaut de toutes ses analyses et y décèle une sorte de cercle vicieux.

« Au moment que la statue a éprouvé la seconde sensation, elle « s'est rappelé la première, elle a préféré l'une à l'autre. — Foti- « loir est cet acte d'un être sentant ou intelligent , par lequel il « préfère, entre plusieurs manières d'être, celle qui lui procure le « plus de bien ou le moins de mal. — La volonté est donc subor- « donnée à la faculté de sentir ou de connaître. Ce sont les sensa- « tiens ou les perceptions qui déterminent l'exercice de la volonté.» (Rssai analytique^ ch. xii.)

Mais d'où vient que telle sensation lui plalt plus? Est-ce seulement en vertu de la manière d'agir de l'objet sur l'organe î Alors l'individu ne fait qu'obéir à l'attrait instinctif du besoin ; il ne préfère pas, il n'agit pas, etc. Mais une impression actuelle vive et agréable par elle-même, ou par les dispositions organiques, est comparée à un souvenir, à une idée d'abord faible et languissante; l'activité de l'attention donne à ce souvenir une vivacité égale ou supérieure à l'impression ; le bien éloigné, ainsi représenté avec les couleurs vives du présent, plaît davantage que le bien actuel et, par suite, est préféré. L'activité est donc avant la préférence qui lui est subordonnée^ dans tous les cas où il y a choix, liberté» comparai*

STSTÊRIE PERCEPTIF. -CHAP. nr. 217

fixée sur les idées qui peuvent les faire naître. Anéantissez l'une des deux forces antagonistes, et il n*y a plus de liberté, parce qu'il n'y a qu'un seul parti, qu'une impulsion ou une détermination unique. L'homme qui suit la loi du devoir par un sentiment de préférence est heureux; celui qui enfreint cette loi sent qu'il eût pu la préférer : il est malheureux. Voilà la sanction des lois morales.

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