CHAPITRE PREMIER
BB l'origine de Là RÉFLEXION. — GOMMENT CETTE FACULTÉ PEUT SE FONDER SUR l'eXERGICB DES SENS DE l'oUÏE ET DE L4 voix.
Dans la perception qui résuite d'un déploiement d'activité sur l'objet sensible, il y a, comme nous l'avons assez vu dans toutes les analyses antérieures, une partie variable et une partie qui ne l'est pas. La première est inhérente aux impressions de la sensibilité, ou dépend des conditions organiques, tellement que si ces conditions étaient changées, ou si les formes de notre organisation étaient autres qu'elles ne sont, cette partie variable de la perception, et tous les rapports, toutes les combinaisons où elle entre seraient nécessairement changés. Ainsi, par exemple, les espèces ou genres artificiels sous lesquels nous rangeons nos sensations de couleurs rou- Iges, vertes, etc. , et de saveurs, d'odeurs douces ou lamères, de corps chauds ou froids, polis ou rudes
au toucher, etc., ne seraient plus les mêmes, et il y aurait de nouveaux genres fondés sur de nouveaux rapports aperçus entre d'autres modifications.
Mais ce qui demeurerait identique, dans toutes les formes possibles d'oi^anisatîon, c*est ce qui reste constamment le même dans toute la variété de nos sensations actuelles, quelles que soient leurs difiPérences spécifiques. C'est, dans l'exercice du toucher actif en particulier, le rapport commun d'attribution à l'unité de résistance ; rapport invariable puisqu'il ne dépend en auQUpe in^nière des former de l'organisation ni des modes de la sensibilité, et qu'il subsUterait identique, comme nous l'avons vu, quand même le toucher se trouverait réduit à un ongle mobile qui ne s'appliquerait que par un point aux objets solides. Ce serait, dans toutes les sensations localisées, l'attribution à un siège organique ; dans toutes les intuitions , le rapport à un même espace ; enfin, ce qui est très-notable, dans tous les modes qui dépendent d'un mouvement, d'un efibrt que la volonté commence et qu'elle seule détermine, le rapport d'attribution à la cauçemo* force productive, tmiquQ. Ces rapports, et le dernier surtout, qui constitueqt la forme de nos aperceptions, ou le un dans le multiple, tendent sans cesse à se confondre avec les impressions paasiveis de la sensibilité^ et pour ainsi dire à s'absorber en elles. A peine concevons-nous maintenant qu'il y ait quelque unité constante dans la variété des. sensations ; à peine distinguons-nous ce qui est perçu et jugé de ce qui est senti ou de ce
SYSTEMS RËFLEXIF. — - GH. I. , Î25
qui affecte simplement la sensibilité. De là cette assertion générale adoptée par plusieurs philosophes de différentes écoles que les premières idées venues des sens sont puremeiît passives, ou réduites à des modes de réceptivité et que, par suite, l'entendement est passif. De là aussi l'aveuglement où Ton est sur la nature et l'origine de l'idée de cause et de force à laquelle on prétend substituer la simple liaison des images ou des phénomènes qui se succèdent dans un temps, sans s'informer d'où nous vient l'idée du temps. Je dis que nous concevons à peine l'unité de moi^ de cause, de sujet et d'objet dans la variété des sensations ; mais si nous n'en avons pas la conception distincte et séparée, cette unité ne nous est pas moins donnée nécessairement dans le concret, avec toute perception ou représentation distincte dont nous avons la conscience. Par cela seul en effet que nous existons comme personne individuelle, nous avons, je ne dis pas l'idée ou la conception, mais un sentiment de notre unité personnelle, de l'unité de la durée continuée du même moi, de notre causalité dans les actes ou mouvements volontaires, et aussi du durable de quelque force ou substance hors de nous. Ce sont les conditions nécessaires de toute pensée, de toute existence individuelle aperçue ou sentie. Ce sont des faits primitifs qui, pour être confondus, déguisés sous la variété des impressions sen* sibles qui les obscurcissent ou les altèrent par leur mélange, n^en subsistent pas moins invariablement au fond du sens intime de chacun où nous pouvons tes reconnaître.
224 FONa DK LA PSYCHOLOGIE. —PART. IL SECT. IV.
Mais par quel moyen, quelle faculté, pouvonsnous apprendre à reconnaître ces faits simples et primitifs, les séparer ou les abstraire de tout ce qui n'est pas eux, transformer e» idées ou notions les sentiments confus que nous en avons, penser enfin ce qui nous fait penser? Cette pensée intime est-elle possible, et comment Test-elle? De quelle nature sont ces produits? Sont-ce de pures abstractions, sont-ce des réalités? ou plutôt Tabstrait lui-même n'est-il pas ici le réel ?
Cette dernière question se trouve résolue à l'avance par ce que nous avons dit de l'exercice d'un toucher actif, qui serait réduit au sens de l'effort, et dénué de toutes les formes de la sensibilité extérieure. Nous avons vu comment ce qui n'existe pour nous qu'en abstraction, le point, la ligne mathématique et les rapports invariables des formes et des nombres se trouverait naturellement dans le point de vue d'une double aperception médiate et immédiate, externe et interne, et constituerait un monde des réalités sur lequel l'imagination et la sensibilité ne répandraient plus ces apparences variables qui fournissent au scepticisme ses moyens de ruine et de destruction universelle. Mais on pourrait nous reprocher de n'établir que sur des hypothèses la science des réalités dont nous cherchons les principes, et d'avoir substitué des abstractions, ouvrages de l'esprit, aux faits réels et primitifs de la nature pensante, sur lesquels cette science peut reposer. Pour éloigner ces reproches, lever tous les doutes qui pourraient rester encore sur la nature des faits
SYSTÈME RËFLEXIF. — CIL L 225
primitifs, et mettre en évidence les lois de la faculté de réflexion qui leur est seule appropriée, je suivrai ici une méthode plus rapprochée de Texpérience.
J'appelle réflexion cette faculté par laquelle l'esprit aperçoit dans un groupe de sensations, ou dans une combinaison de phénomènes quelconques, les rapports communs de tous les éléments à une unité fondamentale, comme de plusieurs modes ou qualités à l'unité de résistance, de plusieurs effets divers à une même cause, des modifications variables au même moi, sujet d'inhérence, et avant tout des mouvements répétés à la même force productive ou à la même volonté moi,
La réflexion a son origine dans cette aperception interne de l'effort ou des mouvements que la volonté détermine; elle commence avec le premier effort voulu, c'est-à-dire avec le fait primitif de conscience. Mais cette conscience de l'effort s'enveloppe dans les affections passives avec qui elle se trouve unie dès l'origine. Elle s'enveloppe dans le sentiment des modes qui résultent en tout ou en partie de l'effort volontaire, et que l'attention distingue les uns des autres, sans pouvoir en distinguer le sujet d'inhérence ou la cause productive. C'est ainsi, comme nous l'avons dit, que les opérations actives du toucher se confondent avec les impressions des qualités tactiles, celles du regard avec les représentations des couleurs et ainsi des autres sens. Ainsi nous nous regardons comme passifs dans des perceptions qui résultent du déploiement de l'activité la plus ex-
presse ; ainsi nous pouvons répéter librement une série d'actes quelconques sans avoir la conscience distincte de Texercice du pouvoir ou de la puissance qui effectue ces actes.
C'est une loi bien remarquable de notre natilre agissante et pensante, soumise à toute l'influence de rhabitude, qui facilite toutes ses opérations, en même temps qu'elle l'aveugle sur leur commun principe; c'est, dis-je, une loi de cette nature que, dans une série plus ou moins longue d'actes ou de mouvements volontaires, associés chacun à une impression, une image ou un mode passif et leur servant de signes, l'effet de ces signes disparaît au regard de la conscience, et la série entière devient comme passive et spontanée. Qu'est-ce donc qui pourra nous rendre le sentiment distinct de notre effort, ou plutôt nous donner la première idée de notre activité, exercée dans la perception même, nous ftiire apercevoir l'unité de cause dans la variété des effets qu'elle produit, Tunité de substance dans ta multiplicité des modes, et de là nous conduire par une suite de progrès plus étendus, quoique toujours soumis à la même loi, à concevoir l'unité, l'identité d'un principe, d'une notion fondamentale dans la variété des conséquences ou des idées qui s'en déduisent?
Si l'être moteur et pensant était réduit au sens de Peffort, il aurait l'aperception interne de tous les mouvements déterminés par la même volonté une qui les effectue. Il pourrait être dît les réfléchir, puisque dans la Kbre répétition de ces mouvements,
SYSTÈME RÉPLEXIF. — GH. L 297
et en faisant abstraction des effets de Thabitude, il aurait la conscience du pouvoir ou de la cause qui les effectue. Mais ce n'est là qu'une hypothèse abstraite à laquelle il est pourtant nécessaire de remonter pour trouver Torigine de nos premières idées d'existence, de cause, etc.
Tel que nous l'avons considéré jusqu'ici, le sens de Teffort n'est point isolé, dans la nature, des organes de nos impressions passives auxquelles s'unissent tous ses produits, et dans lesquelles ils s'enveloppent, comme nous l'avons dit. Pour que ces produits pussent se développer, et pour que la réflexion, qui y trouve son fondement ou son mobile propre, pût y demeurer attachée, il faudrait que le sens de l'effort se trouvât lié à quelque organe de sensation, de telle manière que ses produits se trouvassent revêtus, pour ainsi dire, d'une forme sensible exclusivement subordonnée comme lui ou par lui à la volonté, de telle manière que l'être moteur et sensible, qui s'attribuerait les mouvements comme en étant la cause unique, s'attribuât par là même les impressions qui résulteraient de ces mouvements, ou de l'effort qui les détermine sans le concours d'aur cune force étrangère. Alors et seulement alors, l'attention qui s'attache toujours aux résultats exté*rieurs de nos actes volontaires, ne différerait plus de la réflexion concentrée dans le sentiment du pouvoir libre qui les effectue, et cette dernière faculté trouverait son origine et sa base dans une certaine espèce de sensations, ou dans un mode particulier de Texercice d*un sens.
Or, les conditions que nous venons d'exposer se trouvent remplies naturellement, et non plus par hypothèse abstraite, dans le sens de Touïe unie à la voix. L'analyse des circonstances et des résultats de cette union, ou de cette correspondance établie par la nature entre les mouvements vocaux et les impressions auditives, nous fera découvrir peut-être les lois originelles de la faculté supérieure dont il s'agit.
L'exercice actif du sens du toucher, comme nous l'avons vu, renferme deux fonctions : l'une, sensitive, ou relative à la connaissance que nous prenons des qualités tactiles secondaires, ou de leur rapport variable à la sensibilité qu'elles modifient, l'autre, motrice relative à la connaissance des qualités premières et des rapports premiers qu'elles ont entre elles ou avec les substances dont elles sont inséparables. Les deux fonctions se trouvent réunies dans le même organe ; voilà pourquoi les deux sortes de rapports dont nous venons de parler sont si sujets à se confondre et pourquoi aussi cette abstraction sur laquelle se fondent les vérités réelles absolues de la physique générale et des mathématiques est d'abord si difficile à concevoir par des esprits accoutumés aux impressions sensibles et aux images.
Le sens de l'ouïe considéré dans son union intime avec la voix réunit aussi éminemment les deux fonctions sensitive et motrice, mais ici, elles se trouvent naturellement séparées. La première ayant pour siège l'organe de Touïe, est destinée à nous mettre en rapport avec les êtres ou les objets du dehors
SYSTÈME RÉFLEXIP.— Ca L 229
qui se manifestent par les qualités sonores; la seconde est concentrée dans l'organe vocal ou oral, au moyen duquel s'établit une communication intérieure fixe et constante entre la faculté de mouvoir, d'articuler, et ultérieurement de penser, et celle d'entendre, de s'entendre soi-même. D'une part, la séparation où se trouve l'organe sur lequel la volonté agit immédiatement du sens qui recueille les produits de cette action, empêche celle-ci de se confondre avec ses résultats ; d'autre part, la communication du sens avec son organe mobile répétiteur est tout intérieure et n'admet aucun intermédiaire extérieur: deux circonstances qui favorisent également l'exercice de la réflexion.
A chaque impression de son reçue par l'ouïe extérieure correspond une détermination motrice instantanée qui va mettre en jeu la touche correspondante de l'instrument vocal ; le son du dehors est imité, redoublé. Pendant que l'ouïe externe est frappée d'une sensation directe, l'ouïe intérieure est frappée d'une impression réfléchie, comme par un écho animé. Mais cet écho d'une impression externe a une activité indépendante des choses du dehors (1 ). L'être doué de la faculté de rendre des sons, d'articuler, et de s'entendre dans cette libre répétition, emploie un organe ou instrument dont il dispose pour impressionner un sens passif en lui-même. Il se
(l) Echo extemorum et tamen ab extemis indeppndens , dit
Leibnitz, en parlant de la monade qui perçoit des impressions
quelconques. (Epistolae ad P. Des-Bosses, édit. Dutens, tome ii,