‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 5)Chapitre 25 sur 37 · II · texte numérisé non relu

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330 FOND. DE lA PSYCHOLOGIE. — PkM. ÎL SECT. IV.

sifs, de les lier les uns aux autres dans l'ordre où ils paraissent se produire, enfin de déterminer quand cela est possible, comment l'un étant posé, l'autre doit s'ensuivre nécessairement, par la nature même des choses. Cette dernière détermination ne peut avoir lieu que dans les sciences physico-mathématiques, où le rapport des causes ou forces avec leurs effets, ramené au plus haut degré de simplification possible, se trouve uni et presque identifié avec celui de la dépendance nécessaire entre nos idées. J*appellerai déduction explicative certaine ce procédé de Tesprit qui, s'appuyant sur le double rapport dont il s'agit, dérive plusieurs effets homogènes d'une même cause simple, en conservant l'intuition d'une dépendance nécessaire.

Un autre mode d'explication des phénomènes est le seul possible dans une infinité de cas, où l'esprit, attentif seulement à l'ordre de succession des phénomènes, se borne à connaître les circonstances de cette liaison expérimentale, ou s'attache à déterminer comment tel effet peut succéder à tel autre; soit d'après l'analogie ou la ressemblance apparente qui le lie avec lui, soit d'après la fréquence des successions antérieures. J'appellerai ce mode d'explication déduction explicative probable.

Lorsque nous concevons distinctivement comment une cause étant donnée dans son effet le plus immédiat, ou dans celui dont sa notion est inséparable, tous les autres faits doivent suivre nécessairement, et sont déduits du premier, ou peuvent être prévus, Tesprît applique directement le rapport de causalité. Je di-

ffirsTÊMÉ RÉWiKXIF. — CH. It. 881

mi dans ce cas que la cause est conçue métaphysiquement (1) ou que nous avons l'idée de cause effi.ciente. Lorsque la cause n'étant pas donnée, ni même conçue dans aucun effet qui en soit l'expression directe et immédiate, l'esprit se borne à observer l'ordre de succession expérimentale des phénomènes ou leurs analogies, en appelant cause celui qui est avant et effet celui qui le suit habituellement, sans apercevoir comment l'un se trouve lié h l'autre, sans être en état de prévoir aucune suite ou liaison, hors de l'expérience , le phénomène antérieur qui tient lieu de la cause, et improprement dit ainsi, est une cause physique.

Quant à cette simple liaison expérimentale qui fait que nous nous attendons à voir un phénomène naître après un autre qui l'a constamment précédé, c'est une loi et comme une sorte d'instinct de l'imagination ; les animaux y obéissent comme nous, et il n'est pas besoin pour cela d'aucune notion de cause, d'aucun exercice de la raison. Aussi le pur empirisme exclut-il avec cet exercice toute déduction explicative.

Je parlerai d'abord de l'application directe du rapport de causalité, ou du fondement des déductions explicatives certaines, lorsque les phénomènes sont déduits de la notion métaphysique de cause.

A, — Déductions explicatives certaines.

J'ai dit que la cause pouvait être donnée dans un

(1) Voir les Éléments de la philosophie de l'esprit humain par Dugald Slewart, note a

effet immédiat, dont elle est inséparable, et je dois développer ma pensée sur ce premier point capital» en l'appuyant sur des exemples.

Nous avons vu, dans la première partie de cet ouvrage, que toute notion de cause ou de force extérieure est une induction première et originelle du sentiment immédiat de cette force propre et constitutive, déployée sur le corps, et par lui sur les corps étrangers. Cette induction qui a maintenant pour nous la valeur d'un principe, ou d'un fait primitif, n'emporte pas moins avec elle quelque chose d'hypothétique, puisque c'est en quelque sorte par une supposition, naturelle il est vrai, que nous attribuons aux êtres qui agissent sur nous une force semblable à la nôtre.

Un mouvement volontaire ou libre accompagné d'effort, emporte nécessairement avec lui l'idée, ou le sentiment de la cause qui est moi. Un mouvement involontaire, ou perçu au dehors, emporte aussi nécessairement l'idée d'une cause ou force qui n'est pas moi , mais qui est censée ou crue capable de faire l'effort. Demander quelle est hors de nous l'essence de la cause, ou force motrice, séparée du mouvement actuel, c'est demander ce qu'est en nous l'effort séparé d'une résistance. Dans l'un et l'autre cas, notre ignorance est invincible; cela est démontré par la nature même de notre connaissance, à partir du fait primitif, ou de la personnalité individuelle, sans laquelle il n'y aurait point de connaissance possible. Si l'on disait que la notion de l'absolu, être, substance, cause ou force, est nécessairement

dans le premier acte de la pensée, selon le principe de Descartes : je pense, donc f existe comme c/u>se pensante, du moins faudrait-il convenir que nous ne pouvons avoir l'idée séparée de cet absolu en tant que tel ; que nous ne pouvons le connaître en luimême. Nous ne pouvons donc rien savoir de la force motrice absolue, sinon qu'elle existe; mais elle n'existe pour nous que comme motrice; elle n'est donnée que dans la relation à l'effet produit, d'où nous ne pouvons l'abstraire sans l'anéantir.

On ne sait guère ce qu'on demande quand on s'informe de ce qu'est une cause en elle-même, séparément de l'effet par qui, ou en qui elle se manifeste à l'entendement, et sans lequel elle n'existerait pas pour nous. La première chose qu'il faudrait sa7 voir, c'est d'abord ce qu'est en elle-même l'âme ou la force motrice de notre corps, ensuite comment elle s'applique à ce corps, ou comment elle agit pour le mouvoir. Si nous savions cela, ainsi que Ta très-profondément conçu notre grand Descartes, nous saurions tout sur la nature ou l'essence des causes ou forces immatérielles de l'univers, nous pourrions espérer de connaître comment elles agissent pour produire leurs effets; nous déduirions parfaitement et a priori les effets de la notion première de leurs causes productives. Mais réciproquement, si cette science de l'absolu de l'âme, ou de son action sur le corps, est démontrée impossible, puisque pour l'avoir il faudrait pouvoir transformer en connaissance objective ce qui est essentiellement subjectif, ou voir ce qui est en nous-mêmes du dehors comme si nous étions

ddA FOND. DE JLA PSYCHOL0GB5, ^ PART. IL SECT. IV.

autres, il faut en conclure qu'il n'y a aucune notion possible de force étrangère absolue et que, comme toute la connaissance de notre mai git dans Tefiort et dans le mouvement qui en est le résultat, la con* naissance de toute force étrangère, induite du senti* ment de la nôtre, consiste dans celle du mouvement extérieur qui résulte de son application à un corps.

Tout mouvement a une relation nécessaire au tempsi et à un espace interne ou externe, interne s'il se rapporte au moi, ou à l'efiPort voulu comme à sa cause unique immédiate, et externe s'il se rapporte à une force étrangère non moi. Lorsque la cause ou force étant donnée ainsi dans son effet immédiat, ou conçue par sa relation à l'espace et au temps, est conçue métaphysiquement, sa notion est réduite au dernier degré de simplicité, à tout ce qu'elle peut être pour nous d'après notre manière de concevoir. Vouloir aller au delà, c'est méconnaître la nature et les bornes nécessaires de l'esprit humain, c'est méconnaître la simplicité et l'immatérialité des forces.

L'espace et le temps sont des modes simples, seuls susceptibles de mesures, de divisions ou de proportions exactes. Ces proportions numériques entre les parties de l'espace et du temps représentent celles qui sont entre les forces. C'est leur expression naturelle, pure, qui n'admet que des éléments simples comme ces forces, et rien de composé ou d'hétéro^ gène à leur nature. La science qui se compose de ces relations est donc mathématiquement exacte; elle prend l'idée de la cause tel qu'il est donné à l'esprit humain de la connaître; elle déduit une multitude

d'çffets OU de aiouvement8 d'un premier fait ou d'un premier mouvement qui se lie de la manière la plus immédiate à Texi^tence même de cette cause ; elle lee en fait ressortir de la même manière ou par la même opération qui déduit d'un premier rapport numérique simple, une multitude de rapports composés à rinfini, ou de l'essence d'une figure, toutes les pi*opriétés qui lui appartiennent, sans rien emprunter d'ailleurs. A partir du premier fait qui manifeste une cause ou par lequel cette cause est donnée, la science se formera donc d'une suite de jugements intuitifs liés entre eux ; ce sera une science de raisonnement appliquée aux existences ou aux faits.

L'astronomie ou la mécanique céleste, nous offre les plus beaux exemples de cette manière de procéder dans les déductions explicatives des effets, d'une seule cause donnée ou suppoi^ée en premier lieu. Dans cette science, pas plus que dans la mécanique, il ne s'agit en effet de la recherche des causes, comme d'un procédé qui ferait suite à la classification des phénomènes ; mais, en partant d'un premier fait, tel que celui du mouvement planétaire, qui manifeste une cause de tendance ou force attractive, exercée du centre des révolutions sur chacun des corps qui circulent autour de lui, il s'agit de montrer que l'ensemble des effets éloignés, découverts successivement par une observation laborieuse, dépendent de la cause, en sont mathématiquement déduits et qu'ils pouvaient même être prévus dans l'énergie de la cause, dans la formule qui l'exprime en fonctions de l'espace et du temps.

Il n'y a rien d'hypothétique dans les déductions» car il ne s'agit point d'expliquer la manière dont le soleil agit à distance sur les planètes^ou, en général, le corps placé au centre des révolutions, sur ceux qui circulent autour de lui; il ne s'agit pas du com^ ment de la cause, qui est le secret du grand architecte, mais de son existence et de sa quantité relative, seul objet approprié à la connaissance humaine. Que la cause agisse par impulsion immédiate ou par une attraction exercée à distance, la nature de la cause en sera-t-elle moins connue?

« Je prends dans le même sens, » dit Newton (1), « les attractions et les impulsions accélératrices et « motrices, et je me sers indifféremment des mots « impulsion, attraction, ou propension quelconque a vers un centre, car je considère ces forces mathé^ « mafiguement et non physiquement. Ainsi le lec- <i teur doit bien se garder de croire que j'aie voulu « désigner par ces mots quelque espèce d'action ou « de cause physique. »

Plus haut il dit : « On rapporte la force centripète « absolue au centre, comme à une certaine cause « sans laquelle les forces motrice et accélératrice <i ne se propageraient point dans tous les lieux qui « entourent le centre, soit que cette cause soit un « corps central quelconque (comme l'aimant dans le « centre de la force magnétique, et la terre dans le « centre de la force gravitante), soit que ce soitquel- « qu'autre cause qu'on n'aperçoit pas. Cette façon de <( considérer la force centripète est purement tna^A^-

(1) Principes. Définition viii.

SYSTÈBIE RÉFLEXIF. — CH. IV. 387

<( matique et je ne prétends point en donner la cause « physique (1) » (c'est-à-dire, dans mon sens, expliquer comment elle agit).

Ceux qui ont accusé Newton d'avoir introduit des causes occultes dans la physique n'avaient probablement jamais réfléchi sur l'origine de notre idée de cause ou de liaison nécessaire, et sur le fondement de l'application que nous faisons de cette notion purement réflexiveaux phénomènes. Aussi ne se sont-ils pas aperçus qu'en substituant une cause physique à la cause métaphysique qu'avait très-profondément saisie Newton, ou en ramenant les effets de cette cause à ceux de l'impulsion ordinaire, comme à un jeu de tourbillons, de matière subtile ou de corpuscules gravifiques, ils introduisaient eux-mêmes des explications occultes dans une science parfaitement claire et évidente en elle-même, lorsqu'on prend la force dans le sens mathématique de Newton. Ils ne s'apercevaient pas que la force d'impulsion considérée dans les corps, n'est pas moins occulte que celle d'attraction, que ce sont deux notions également réflexives dans leur principe, ou tirées du sentiment de l'effort que nous exerçons, soit en poussant, soit en tirant à nous les corps qui nous résistent, et que, comme c'est par la même induction première que nous attribuons aux corps ces deux modes d'exercice de la même force qui est nous-mêmes, il n'y a pas de raison de croire que l'un ait seul un fondement réel que l'autre n'aurait pas (2).

(1) Principes. Définition viii.

(2) « Sur la force ceatrifuge, » dit Maupertuis , « il ne peut y

338 FOr^D. DE LA PSTGHOLQGIE. — PART. IL SEGT. HT.

Une reste donc, dans les deux cas, que les rel^Uon^ mathématiques des espaces et du temps, qui sopt la mesure des forces ou des causes, dont nous suppo^ sons ou croyons Texistence réelle, sans qu'il soit possible, par la nature même de notre esprit, d'avoir aucune idée représentative de ces forces en ellesmêmes. Voilà pourquoi il est indifférent, comme le dit Newton, de considérer la force qui s'exerce d'un centre, sur les corps placés dans sa sphère d'activité, comme résidant dans un point mathématique ou dans un corps central d'un volume donné, jouissant de propriétés physiques. Cela ne fait rien à. la nature de la force qui n'a point de relation nécessaire

« avoir de dispute; elle n'est que cet effort que les corps qui ciiVi « culent font pour s'écarter du centre de leur révolution. Un corps 0 forcé de se mouvoir dans quelque courbe, fait un effort continuel « pour s'échapper par la tangente, parce que, h chaque instant, u son état est de se mouvoir dans les petites droites qui compo- « sent la courbe et dont les prolongements sont les tangentes. La ■■« nature de la force centrifuge et ses effets sont donc bien « conçus. Il n'en est pas de même de la force centripète ou de U « pesanteur. »

l»ourquoi n'en est-il pas de même? La force centripète ne peutelle pas aussi être conçue comme un effort que fait le corps qui circule pour s'approcher du centre de la révolution, effort contrarié par la force tangentielle ? Son état h chaque instant n'est-il pas aussi bien de se mouvoir vers le centre ou il tend que de se uiouvoir sur la tangente? En n'ayant égard qu'au double effort que nous attribuons au corps qui circule, l'un n'est donc pas plus difficile à concevoir que l'autre : tous deux ont la même induction originelle pour principe. S'agit-il de la nature des forces considérées en elles-mêmes? l'obscurité est égale , puisque nous ne concevons pas mieux la cause du premier mouvement impulsif, ni le comment de son action, que c^lle du premier mouvement de lendanco vors un c^nln* ; ol Ton a tort (h» pens(»r que la cause d'un mouvement est donnée par cela seul qu'il s'agirait d'une impulsion ou d'un choc. S'il s'agit des effets des forces centrifuge et centripète, ils sont également déterminés par h^s relations roj^tJbiémaUqtues dejs UuyiA.çt de$ mm^ yarççuru^.

3ISTËME t^ÈFUSm.-^CB. Vf. 989

avec ees propriétés et n'est point homogène avec elles.

Newton part du principe découvert par Galilée* que la force ou la cause qui fait tomber les corps vers le centre de la terre est uniformément accélérée, puisque les espaces parcourus croissent comme les carrés des temps. Il compare cette force avec celle qui retient à chaque instant la lune dans son orbite, et trouve que cette dernière force est la même qui fait tomber les corps vers la terre, diminuée en raison du carré de la distance de la lune. D'où il déduit, par rapport à notre système solaire, que la pesanteur est commune et réciproque entre tous les corps de ce système, suivant la raison inverse du carré des ^distances au centre du soleil et des autres planètes comme au centre de la terre. Cette première généralisation est fondée sur ces deux vérités :

Un corps qui tourne autour d'un centre, de telle manière que les aires de la courbe qu'il décrit, à partir d'un point donné, soient proportionnelles aux temps écoulés, est attiré par le centre: voilà l'existence de la cause, de la force attractive, manifestée par un mouvement, un fait d'observation.

Si les temps des révolutions totales de deux planètes autour d'un même centre sont entre eux comme la racine des cubes de leurs distances au soleil, leur attraction vers: le centre sera en raison inverse du carré de leurs distances: voilà la loi de cette force déduite d'une autre observation.

Mais ce qui caractérise au plus haut degré l'évidenca mathématique de ces relatioqs nécessaires,

3/l0 FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. H. SECT. IV.

c'est que les deux faits donnés par l'observation se déduisent également bien a priori de l'existence de la force, ou delà tendance vers un point fixe. Ainsi, il est absolument vrai qu'en supposant cette tendance, les deux analogies de Kepler qui n'étaient que des faits d'expérience, trouvés par une sorte de tâtonnement, et sans liaison entre eux, et avec un principe plus relevé, prennent un tout autre caractère.

La lune décrit autour de la terre des aires proportionnelles aux temps : donc elle tend vers elle, ou est attirée suivant une certaine loi, loi qui serait démontrée être celle de la raison inverse du carré, si la terre avait un autre satellite plus près ou plus loin, dont le temps de la révolution, comparé à celui de la lune, fût comme la racine du cube de la distance. Newton substitue au second satellite qui n'existe pas, le mouvement d'un corps qui tombe vers la terre, suivant la loi expérimentale de l'accélération des graves trouvée par Galilée. Comparant ce mouvement d'un corps qui tombe d'une certaine hauteur, pendant un certain temps donné, avec celui de la lune tombant vers la terre d'une certaine quantité déterminée par le sinus verse de l'arc décrit pendant le temps de la chute du corps, il trouve que la force qui fait tendre la lune vers la terre est la même que celle qui fait tomber le corps, et que l'intensité de cette force diminue comme le carré de la distance augmente.

De ce que les temps des révolutions sont en raison sesquplée des moyennes distances, il suit que l'attraction agit en raison inverse du carré des dis-

tances; et de la comparaison établie d'après Texpérience, entre l'espace parcouru par un corps pesant, dans une minute par exemple, et celui que la lune parcourt en tombant vers la terre, pendant le même temps, il suit que la pesanteur agit sur les corps qui tombent et sur la lune, suivant le même rapport inverse du carré des distances. L'identité des deux forces de pesanteur et d'attraction, ou de tendance vers un corps central, est donc prouvée par l'identité des lois.

L'attraction des planètes vers le soleil suit la même loi ; elle ne diffère point de la pesanteur. Donc au lieu de dire que les planètes sont attirées vers le soseil, ou les unes vers les autres, nous pouvons dire qu'elles pèsent vers le soleil, etc., comme nous disons que les corps pèsent vers la terre. C'est ainsi que l'idée d'abord particulière de pesanteur des corps sur la terre se généralise, en devenant celle d'une force commune, répandue dans tout le système solaire, et qui s'étend de chaque centre dans une sphère d'activité de plus en plus étendue.

La pensée de Newton s'élève encore à un plus haut degré de généralisation. De l'attraction égale et réciproque entre tous les corps du système solaire, il déduit l'idée d'une force attractive répandue dans toutes les parties de la matière, gui agit en raison inverse du carré de leurs distances entre elles (1).

(1) Par cela seul que raltraction est conçue comme une force , elle ne peut Têtre comme faisant partie des propriétés essentielles ni même primordiales delà matière ; car les forces qui sont conçues comme agissant sur les corps , pour leur imprimer divers mouvements, le sont par là même hors de ces corps, et ne peuvent entrer

La notion de force attractive prend ici le plus haut degré de généralité, et pourtant elle ne perd rien de sa simplicité; c'est toujours la même force une et simple, dont l'esprit accroît seulement l'extension, oU la sphère d'activité, en l'associant à toutes nos idées de corps. Ce procédé diffère bien de la généralisation ordinaire, où la première idée complexe de l'individu se simplifie successivement, en passant à celle

parmi les attributs qui dérivent de leur essence. C'est donc encore pour avoir confondu les causes métaphysiques, ou efïïcientes, avec les causes physiques, qu'on a tant ot si vaguement discuté la question de savoir si Tattraction devait ou non Otre rangée parmi les propriétés essentielles de la matière. Il suffisait pour couper court sur cette question, de consulter les idées que nous pouvons noue former, d'une part, des causes ou forces productives hors de nous, et d'autre part, des propriétés ou qualités attribuées au corps ; car si ces idées diffèrent essentiellement par leur nature et par leur origine; si les unes se représentent à l'imagination, ou aux senS| et que les autres échappent absolument à cette représentation, nous ne saurions trouver aucune bonne raison pour admettre qu'elles sont également fondées dans les objets.

Cette question est subordonnée à celle de savoir si le sujet moi, qui agit pour mouvoir le corps, est de la mOme nature que lui, ou Bst au nombre de ses attributs ; question qui ne peut en faire une sérieuse, pour peu qu'on réfléchisse.

De ce que fattraction, ou la tendance réciproque des corps les uns vers les autres , ne pourrait pas être ramenée à l'impulsion, ou expliquée par l'impulsion d'un fluide , on a conclu légèrement qu'elle devait être rangée parmi les propriétés essentielles de la matière. Mais on pouvait seulement en conclui-e que cette force est iui generis , ou que son existence est un fait simple et ijidé*composable comme celui de la force impulsive conçue hors de nous ; car cette dernière fbrce ne peut pas être considérée comme une propriété des corps. Le mouvement d'un corps est la cause physique du mouvement d'un autre corps ; ce sont deux phénomènes homogènes qui se suivent, mais dont la liaison nécessaire, efficace, n'a son principe ni dans l'un ni dans l'autre de ces mobiles. Un corps étant placé à distance d'un autre , celui-ci te meut vers lui ; la cause du mouvement peut-elle être conçue dans le corps central immobile? Nous concevons, ou croyons concevoir, comment un mouvement en produit un autre, mais nt/a comment

SYSTÈME RÉFLÉXIF. — CH. IV. thZ

de Tespèce, puis de la classe, et enfin du genre; et nous trouvons là une nouvelle preuve de la distinction que nous avons établie entre les idées générales et les idées abstraites universelles. Ce n'est pas la seule analogie des effets qui fait reconnaître ou juger l'identité de la cause, mais c*est Tidentité même ou la similitude mathématique des relations simples aperçues entre les effets ouïes mouvements.

un mouvement peut avoir pour cause un corp& en fepos. Eh y réfléchissant un peu, on voit que la cause efGciente n'est ni plus, toi moins obscure dans tin cas que dans Tautré. Quant à la cause physique, si Ton se borne à la succession des phénomènes, il sera d'une vérité d'expérience que deux corps étant placés dans certaines situations, l'un se meut constamment vers l'autre suivant certaines lois de vitesse qiie l'observation et le calcul déterminent, et l'on connaîtra ainsi tout ce qu'il est possible de savoir sur la relation de la cause physique à son effet, en tant que celte relation est limitée à Tordre de succession des phénomènes» ou au rapport d'antériorité et de postériorité des mouvements homogènes. Mais si l'on veut de plus expliquer comment le premier phénomène , gavoir la.'présence du corps attirant, déterminé ou produit le deuxième, le mouvement du corps attiré , il est évident que ce mouvement ne pouvant être expliqué par le repos , il faudra*admettre ou supposer des mouvements antérieurs qui vont sô rattacher immédiatement au corps qui attire : ce sera une atmosphère composée de corpuscules doués de divers mouvements, et capables de les communiquer à tout ce qui se rencontré dans leur sphère d'activité. On s'aidera, dans ces explications, des analogies de la matière gravifique avec la lumière, l'électricité, le magnétisme, tous fluides dont l'existence phénoménique est prouvée par les faits , et qui agissent comme l'attraction en raison inverse du carré de la distance ; ainsi on parviendra à des explications plus ou moins probables, suivant que l'hypothèse satisfera aux phénomènes.

On convient donc qu'on ne peut expliquer physiquement un ' mouvement que par un autre mouvement, et qu'ainsi toute attraction doit pouvoir être ramenée à l'impulsion, en tant qu'il s'agit d'en expliquer le comment ; mais il n'en reste pas moins vrai que la cause métaphysique étant connue d'une tout autre manière que les effets qui lui sont attribués, ceiix-ci peuvent être déduits nécessaireinent de son existence , sans aucun mélan^ d'hypothèse sur la cause physique.

Quelle que soit l'essence de cette cause, ou la manière dont elle s'applique au corps, soit à travers le vide, soit par l'intermédiaire d'un fluide éthéré, les effets n'en seront pas moins évidemment déduits de l'existence ou des relations premières de la force. Pour qu'on pût en savoir davantage, il faudrait supposer que cette force pût être connue absolument en elle-même, et hors de Teffet premier qui la manifeste.

Qu'on imagine un jeu de tourbillons , de matière gravifique qui se propage avec une rapidité infinie du centre des révolutions jusqu'aux corps placés dans la même sphère d'activité, on ne fera que suppléer un intermédiaire omis à dessein par Newton ; on tentera d'expHquer hypothétiquement les effets par une combinaison physique dont nous allons assigner le caractère. Mais la cause métaphysique restera hors des Hmites de cette explication, elle sera donnée de la même manière, par les mêmes relations, sans qu'on puisse remonter au delà. Il n'y aura enfin rien de changé, ni dans l'application du rapport de causalité, ni dans les premières déductions explicatives, qui ne sont pas susceptibles d*un plus haut degré d'évidence et de certitude.

B. — Hypothèses explicatives probables.

Le champ des connaissances certaines est trop resserré pour l'esprit humain. 11 a besoin de se déter-

STSTÈME RÉFLEXIF. — CH. IV. 345

miner à chaque instant d'après des probabilités, des ressemblances souvent éloignées; il cherche à tout ce qu'il voit des explications, et il se contente des plus vagues pourvu qu'elles parlent à l'imagination, et qu'elles aient de quoi la satisfaire.

Il faut admirer Newton, non-seulement pour l'ouvrage en quelque sorte surhumain qu'il a accompli, mais encore pour ce dont il s'est abstenu, contre l'instinct de l'humanité. Il n'a pas fait d'hypothèses, dans un sujet qui jusqu'à lui n'avait été traité que par hypothèses. Il semble que ce génie presque divin, dédaignant tout ce qui tient à l'imagination, comme à une faculté purement humaine, ait voulu lui fermer l'entrée dans l'érection de ce monument immortel consacré à la raison pure. L'imagination n'a rien à voir, en effet, dans l'application du rapport de causalité. Toute notion de cause est réflexive dans son principe. Prétendre connaître une force par l'imagination, ou chercher à l'aide de cette faculté comment la force agit, c'est dénaturer la notion de force, c'est l'anéantir pour mettre à sa place des images ou fantômes hétérogènes.

Les hypothèses sont des combinaisons de faits réels ou imaginés, qui ont pour but d'expliquer le comment des phénomènes directement observés, en les liant les uns aux autres par une chaîne plus étroite. Ces combinaisons imaginaires considérées comme les causes physiques, ne sauraient admettre au nombre die leurs éléments la véritable cause, ou force productive, qui est toujours essentiellement conçue comme simple, et qui reste toujours hors du champ II. iz

de l'hypothèse, quelque probable que celle-ci devienne, par une comparaison exacte avec les faits de la nature. On voit par là combien les deux espèces de causes sont de nature différente, et combien on est sujet à se tromper en confondant ces deux sortes d'explications.

C'est par là que la philosophie de Newton diffère absolument de celle de Descartes. Dans la première, on déduit les phénomènes, ou leurs rapports les plus composés, d'une cause réelle, donnée par une première relation, sans aucun mélange d'hypothèses. Dans la seconde on part d'une cause physique, ou de faits hypothétiques don ton cherche les rapports avec les faits observés, pour expliquer le comment de ceux-ci.

Descartes nous donne lui-même le secret de toutes ses erreurs en physique, dans la subordination qu'il établit entre toutes les sciences de faits, et les combinaisons hypothétiques qui ont pour but d'expliquer le comment de ces faits. ^ Toute la science hu- « maine, dit-il (1), consiste seulement à voir distinc- « temcnt comment ces natures simples concourent « entre elles à la formation des autres choses, re- « marque très-utile à faire. Car, toutes les fois qu'on « propose une difficulté à examiner, presque tous « s'arrêtent au début, incertains à quelle pensée ils <i doivent d'abord se livrer, et persuadés qu'ils ont 4i à chercher une nouvelle espèce d'être qui leur est « inconnue. Ainsi, quand on demande quelle est la

(1) Bèghs pour la direction de Cesprit, Règle xii.

IBYSrrËlffE RÉPLBXIF. — CH. IV. 8&7

« nature de l'aimant, aussitôt, et parce qu'ils augu- « rent que la chose est difficile et ardue, éloignant € leur esprit de tout ce qui est évident , ils Tappli- « quent à ce qu'il y a de plus difficile, et attendent « dans le vague si par hasard, en parcourant Tesa pace vide de causes infinies, ils ne trouveront pas « quelque chose de nouveau. Mais celui qui pense « qu'on ne peut rien connaître dans l'aimant qui ne « soit formé de certaines natures simples et connues « par elles-mêmes, sûr de ce qu'il doit faire, rassem- « ble d'abord avec soin toutes les expériences qu'il « possède sur cette pierre, et cherche ensuite à en a déduire quel doit être le mélange nécessaire de naa tures simples pour produire les effets qu'il a re- « connus dans l'aimant. Cela trouvé, il peut affirmer « hardiment qu'il connaît la véritable nature de l'ai- « mant, autant qu'un homme, avec les expériences 41 données, peut y parvenir. »

Ce passage curieux est très-propre à faire sentir toute la différence qui existe entre les déductions certaines et les hypothèses explicatives probables.

1' Ce que Descartes appelle ici natures simples, ce sont nos idées abstraites réflexives, l'espace, le temps et leurs diverses relations considérées dans le nombre, les figures, la quantité du mouvement. Il est vrai que toute recherche mathématique sur les êtres, ou les causes métaphysiques, en tant qu'elles se manifestent par ces relations, consiste nécessairement dans la combinaison de ces idées, ou si l'on veut, de ces natures simples, et nous sommes assurés que les relations de ces idées simples représen-

3A8 FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. H. SECT. lY.

tent celles qui sont entre les causes ou les forces, puisqu'il ne s'agit point de la nature ou de ressence de celles-ci, mais de leurs mesures ou des rapports numériques de leurs effets dans l'espace et le temps. Mais est-il possible de construire les idées des êtres, ou des phénomènes que la nature compose hors de nous, et sans nous, avec divers éléments hétérogènes, comme nous construisons nos idées de quantités, ou celles des relations numériques qu'ont entre elles certaines forces simples comparées et mesurées par leurs effets immédiats? Vainement on prétendrait assimiler les lois de la combinaison de nos idées simples avec les lois que suit la nature dans la formation des composés avec certains éléments. Il est possible de connaître ces idées simples, et il ne le sera jamais de déterminer au juste la nature et le nombre des éléments des composés qui sont connus par la sensation. Aussi toute analyse physique ou chimique n'est-elle qu'une hypothèse, plus ou moins probable suivant qu'elle satisfait à un plus ou moins grand nombre des faits que nous connaissons, sans que nous puissions jamais obtenir la certitude complète qu'elle les embrasse tous.

2** L'exemple de l'aimant cité par notre philosophe est précisément celui qui prouve contre sa méthode des hypothèses, et il eût mieux fait d'en emprunter un de ses tourbillons.

« Il faut, dit-il, commencer par réunir toutes les « expériences sur cette pierre et chercher ensuite à « en déduire quel doit être le mélange nécessaire de

<( natures simples pour produire les effets recon- « nus dans Taimant. »

Si les effets sont déduits immédiatement de l'expérience, à quoi bon recourir aux natures simples comme à un intermédiaire pour leur explication? Ne suffit-il pas d'observer et de comparer les résultats de nos observations, de saisir l'ordre de succession des phénomènes, enfin de trouver les lois générales qui régissent chaque système de faits, pour compléter notre science physique? Dans le sens de Descartes il s'agit d'expliquer comment le fait est produit nécessairement, quand on sait déjà qu'il Test d'une manière contingente (1). L'expérience ne peut apprendre cette nécessité ; elle ne conclut rien de ce qui est au delà du moment ou du lieu où elle opère; elle ne voit point la raison suffisante pourquoi la chose sera toujours ainsi, et n'est jamais certaine qu'elle ne sera pas d'une autre manière. Au lieu que si nous apercevions clairement et distinctement que telle combinaison de natures, ou de forces simples, conçues par elles-mêmes, est capable de produire les phénomènes que nous avons expérimentés, nous pourrions déduire ceux-ci, non plus des expériences variables et contingentes, mais des relations constantes et nécessaires de ces natures simples dont nous connaîtrions évidemment et a priori la nature

(1) « Pour la physique, » dit ce philosopfhe (dans une lettre au père Mersenne), « je croirais n'y rien savoir si je ne savais que dire « comment les choses peuvent être, sans démontrer qu'elles ne peu- « vent être autrement. «Cette prétention étonnante, dans un esprit de la trempe de Descartes, annonce que tout son génie était tourné vers la science des vérités nécessaires.

d50 FOND. DE LA PSYGHOIiDGie. ^ PART. IL SEGT. IV.

identique et permanente. Ainsi, quel que fût Tali^et de nos recherches , nous procéderions toujours par des déductions explicatives certaines» étidentei», et comme le dit Descaries (1) , il il n'y aurait pas de eon- <i naissances plus obscures les unes que les autres. ji> Toute la difficulté consisterait dans les combinaisons étendues qu'il faudrait faire des mêmes natures simples, pour expliquer certains phénomènes sublu* naires plus compliqués que les autres.

Ces espérances étaient grandes et belles, Daais la physique entière de Descartes les a démenties, à partir des tourbillons, qui, loin d'expliquer le système du monde, ont contrarié toutes les données de Fexpérience et du calcul, quoique des mathématiciens du premier ordre (2} aient fait des efforts inef oyabies pour les concilier avec ces données, entant hypothèses sur hypothèses. Il fallait donc que les combinaisons des natures simples, dont parle Descartes, ne fussent pas bien déduites des faits. Et vraiment quand on croit pouvoir tout expliquer en combinant des idées simples, il y a peu d'apparence qu'on s'attache à des observations exactes comme si Ton pensait devoir tout déduire des faits.

3** Ces exemples ont mis dans le plus grand jour la ligne de démarcation qui existe entre les sciences de vérités nécessaires d'une part, qui se fondent sur les relations de nos idées simples identiques, et sur celles qui existententre des êtres, ou des faits donnés aussi comme simples à l'entendement, ou susceptibles

(1) Règle XII.

(2) Ifuygliena, Bussinger, etc., etc.

d'être ramenés à cet état de simplicité, sans altérer la nature des phénomènes que l'esprit considère, et, d'autre part, les sciences expérimentales, ou de vérités contingentes, qui se fondent sur certains rapports d'analogie, dépendant de la nature ou de l'espèce des modifications des objets sensibles comparés, rapports sujets par conséquent à varier comme nos sensations dont ils ne peuvent être séparés oh abstraits, sans que les phénomènes dont il s'agit diangent de nature ou disparaissent complètement.

En introduisant la méthode des hypothèses, ou l'explication du comment des phénomènes dans la mécanique céleste par exemple, Descaries la réduisit à n'être qu'une science physique ou expérimentale, et la soumitpar suite à toutes les chances de la simple probabilité. L'expérience a prouvé que tes tourbillons de matière subtile pouvaient être variés d'une infinité de manières, quant au nom'bre, à la position, aux mouvements, suivant que le besoin l'exige. Mais les combinaisons qui satisfaisaient à certains faits, à certaines lois se trouvaient en opposition avec telles autres; si bien qu'il a fallu renoncer absolument à un édifice qui croulait de toutes parts. On a dû s'en tenir au simple fait de l'existence d'une forée qui fait tendre les planètes vers le centre de leurs révolutions; ety tirer de là par déductions explicatives certaines,' toutes les circonstances et les rapports mathématiques des mouvements planétaires qui dépendent de ce premier fait, sans emprunter de la physique aucun élément étranger^ en vue d'expliquer le comment du £ait» ou- de Tapplicatioa de la

force, comme si on pouvait la connaître en ellemême, séparément de son effet.

Il en est toujours ainsi, à plus forte raison, dans les hypothèses imaginées pour expliquer des phénomènes encore plus composés, tels que ceux de nos sciences physiques. Ces explications sont toujours plus ou moins lâches, et on n'a jamais la certitude que l'hypothèse soit la seule, ou qu'une autre ne puisse tout aussi bien s'y adapter.

4** Le passage cité auparavant nous indique trois opérations qui concourent successivement à la formation des hypothèses explicatives. La première est préparatoire, et consiste à observer ou à recueillir des expériences. La deuxième forme l'hypothèse en combinant ensemble le nombre et l'espèce de natures simples, nécessaires pour produire les phénomènes observés ou expérimentés. La troisième déduit de l'hypothèse les faits qui en dérivent ; et la comparaison de ces faits avec ceux de l'expérience montre, s'ils sont reconnus identiques, la réalité de la cause physique supposée, et complète l'explication des phénomènes dont il s'agit.

11 est évident que ces trois opérations n'ont point lieu, lorsqu'on déduit les phénomènes astronomiques de la combinaison de deux forces simples, telles que l'attraction, ou la tendance vers un centre, et l'impulsion ou la force tangentielle. Ces deux forces, ou notions simples, sont données par les relations des espaces que chacune d'elles séparément ferait parcourir au mobile, aux temps, au nombre d'instants employés, c'est-à-dire à la vitesse. Il n'y a

STSTÈME RÉFLfiXEF. — CH. iV. 353

point de combinaison éventuelle ou hypothétique d'éléments simples, mais seulement des relations numériques, déduites les unes des autres et du premier fait qui manifeste la force. Cette déduction est immédiate, et n'a pas besoin de combinaison hypothétique. Tout ce qui est vrai de la courbe géométrique abstraite l'est nécessairement de la courbe tracée dans l'espace; les bases du calcul n'ont rien d'hypothétique, et ses résultats sont nécessairement et réellement vrais : témoin les lois de Kepler, déduites du mouvement elliptique, sans tâtonnement, et plus sûrement que de l'expérience, ou des observations qui pouvaient tromper.

Quand il s'agit des phénomènes physiques tels que ceux du magnétisme ou de l'électricité , l'esprit ne marche sûrement qu'à l'aide de l'observation ou de l'expérience, sans lesquelles aucun fait ne pourrait être donné. Or, l'expérience, jointe à l'induction, fondée elle-même sur l'analogie, ou la ressemblance des phénomènes, nous apprend bien que ces faits coexistent dans un certain ordre, et nous porte à croire qu'ils coexisteront et se suivront toujours de la même manière dans les mêmes circonstances, mais non comment ils dépendent les uns des autres, de telle sorte que l'existence de l'un étant donnée, les autres doivent s'en suivre nécessairement, sans qu'il y ait possibilité d'admettre ou de concevoir un ordre contraire. Voulons-nous ramener ces phénomènes aux combinaisons de certaines idées ou natures simples, telles que les relations numériques de l'espace, du temps, ou en général à la quantité du mouvement?

9bk FOND. DE lA PSYCHOLOGIE. ^ PART. H. SEGT. lY.

nous trouvons une opposition intincible dans \k n^ ture même des clïoses ou des faits. En abstrayant dti phénomène composé les qualités sensibles qui le constituent, pour les ramener à ces éléments simples^ susceptibles démesure ou de déterminations exactesy on le dénature, on le détruit. Les combidaisons de ces éléments simples ne reproduiront jamais exacte-^ ment dn composé tel que celui de la nature; les dé-^ ductions de l'hypothèse ne sauraient représenter le^ phénomènes. Quel moyen d'ailleurs de constate^ l'identité entre les résultats ainsi déduits et les faits observés? Comment par suite le caractère de nécessité qui s'attache aux déductions abstraites pourrah t-il se transmettre aux fails de l'expériencef?

Dans les cas, extrêmeùient nombreux en physique, où il devient impossible de vérifier l'hypothèse explicative, en la comparant exactement avec les faits de détail dont l'observation est difficile, et qu'on ne peut pas faire rencontrer à volonté, comment s'assurer que les déductions de l'hypothèse sont précisément conformes aux phénomènes et à toutes leurs circonstances? Comment se déterminer entre plusieurs hypothèses semiblables que Timagination peut suggérer? Que n'a-t-on pas dit, que ne peut-on pas dire encore, par exemple, sur les ca^fees hypothétiques des variations de hauteur du baromètre, sur la déclinaison de l'aiguille aimantée, etc. ? Expliquera-t-on les phénomènes de l'aimant par des tourbillons de matière subtile, qui entrent par un pôle et sortent par l'autre? ceux de la combinarson' des acides avec les substances terreuses par eke petSâ»

corps pointus qui vont s'absorber dans les gaines faites pour les loger? Combien de modifications peutr on faire subir à de telles hypothèses, sans qu'il en résulte d'explication satisfaisante propre à embrasser tous les cas (1) I

On présume que la matière électrique ou magnétique, partant d'un centre, pour s'étendre dans une certaine sphère d'activité, agit sur les corps placés dans cette sphère, en raison inverse du carré de la distance. Ce n'est point en partant de la notion d'une force électrique ou magnétique, ou des relations simples que manisfestent ses effets immédiats, dérivés de l'essence de cette force, qu'on pourra confirmer cette présomption ; mais par une expérience ingénieuse telle que celle de M. Coulomb. Et quand un tel résultat sera connu, ce ne sera qu'un fait intéressant, et une analogie dans la théorie comparée du magnétisme ou de l'électricité; mais on ne pourra s'en servir pour expliquer par voie de déduction certaine, tant d'autres circonstances de ces phénomènes qui paraissent entièrement isolés durapportdont il s'agit- On voit bien que ce n'est pas ainsi qu'on procède dans la mécanique et, en général, dans les sciences physico-mathématiques» et nous avons dit pourquoi.

Xi) « La probabilité est une fraction dont le numérateur est le « nombre de tous les cas farorabtes, et dont le déiiominateurest le ic nombre de tous le& cas tant favorables que défavorables. » (Le Sage, dans les Essais de philosophie de M. Prévost , tome ii, page 287.) — Mais comment connaître exactement ce nombre? La méthode des limites, et celle d'exclusion, nous donnent bien qpielqu^s règles dans les sciences de calcul, mais elles nous abandonnent à tout le vague des conjectures dans les sciences de faits, où eïfôs seraient le pkts nécessaires;

Un des emplois les plus heureux et les pi us sûrs des hypothèses explicatives, est celui qu'on en a fait pour expliquer certaines apparences astronomiques. C'est ainsi que Copernic substitue l'hypothèse du mouvement de la terre à celle de tous les épicycles, imaginés par les anciens astronomes pour représenter les variations du mouvement apparent du soleil, de la lune et des planètes, et au système deTycho, qui faisait tourner autour de la terre le soleil avec toutes les planètes circulant autour de lui.

Il s'agit ici de phénomènes simples de distance et de situation, qui se prêtent d'eux-mêmes à l'abstraction, et aux relations numériques dont nous avons parlé. Il n'y a point de circonstances sensibles notables qui altèrent .la simplicité des rapports, et qu'il ne soit pas permis d'écarter. L'observation directe des phénomènes est toujours facile, à notre portée, et représente un objet de la plus grande uniformité. On peut combiner certaines idées simples de mouvements, de situations, de distances qui représentent hypothétiquement les faits observés. On peut déduire de cette combinaison plusieurs résultats de détail qui échappaient à l'observation simple (et il est' bien remarquable que des déductions purement mathématiques fassent reconnaître ou prédire des phénomènes cachés ou fugitifs, qui auraient eu besoin du plus long travail pour être démêlés et fixés par l'observation) ; on peut comparer exactement ces résultats encore hypothétiques avec les phénomènes, tels qu'ils apparaissent et tels qu'ils paraîtraient si l'hypothèse était réalisée; enfin on peut conclure

du parfait accord qui règne entre les phénomènes déduits et ceux qui sont observés, la vérité de l'hypothèse, ou la réalité des mouvements qui correS' pondent à telles apparences.

C'est ainsi que Copernic, en se plaçant par l'imaginatiojtt au centre du soleil, voit tous les mouvements planétaires s'accomplir autour de lui, de la manière la plus régulière et la plus simple. Il note tous ces mouvements, et en forme une combinaison hypothétique, d'où il déduit tout ce qui y est renfermé. Ensuite, descendant sur la terre, il tient compte de tous les changements que son mouvement doit produire dans les apparences des corps qui circulent avec elle, tantôt plus vite, tantôt plus lentement. Il déduit de là les phénomènes de rétrogradation, de station, d'interposition des planètes. Enfin l'accord de ses déductions avec tout l'ensemble des faits confirme son hypothèse, et la rend d'autant plus probable qu'elle a d'ailleurs l'avantage supérieur d'une simplicité conforme à la marche ordinaire de la nature.

Mais ne nous y trompons pas : cette probabilité, quelqu'élevée qu'elle soit, n'est pas la certitude. Les relations combinées par l'hypothèse ne sont pas encore parfaitement simples; Thypothèsepartde certaines apparences, contemplées d'un certain point, pour en déduire d'autres, vues d'un autre point. Tout n'est pas déduit d'un seul principe, ou d'une seule relation simple, mais d'une idée composée; l'esprit conçoit enfin la possibilité d'expliquer ces apparences d'une autre manière. La déduction explicative

358 FOND. DE LA WTCHOIiOOïB, —PART. IL SECT. IT.

restera dono au nombre des hypothèses seulement probables, quoiqu'elle ait le plus grand nombre de chances possibles en sa faveur (1).

On pourrait se servir de Thypothèse de Copernic, comme d'un terme de comparaison propre à apprécier les degrés inférieurs de probabilité de toutes les hypothèses employées de la même manière.

Nous devons faire remarquer ici l'analogie qui existe entre les procédés connus de l'analyse mathématique et ceux de la méthode des hypothèses. Dans Tune comme dans l'autre, on part de certains résultats hypothétiques comme de données, ou l'on suppose que le problème est résolu suivant certaines conditions; et c'est en comparant ces résultats hypothétiques avec les véritables données , ou avec les faits observés, qui sont ici comme les quantités connues en algèbre, qu'on parvient à la solution ou à l'explication demandée.

Il s'agit toujours de trouver une suite d'intermédiaires, entre le fait donné et un autre fait antérieur, d'où il doit être déduit probablement, et Thypothèse a pour objet de combler ce vide. D'où nous pouvons voir que la méthode appropriée aux sciences physiques

(1) c'est là (dit Le Sage, en parlant de Vaberratîon^ employée comme preuve du mouvement progressif de la terre) un syllogisme iiynothétique, dans lequel de la vérité du conséquept ou infère celle de l'antécédent, contre une des règles les plus simples de la logique... Tous les aut|*es argi^ments en faveur du mouveinent de \^ terre sont d^ps le- ipêroe çfis que celui-là, et leur collection l^ plus complète revient à dire : Si la terre était douée de certains mouvements, on devrait voir de tels phénoH^ènes ; mais wi en voit 4e pa^^ils ) donc |a terre est douée (Lq ces mouveo^ei^ts, (fîf 5f{î| 4^ phibsophie, par M- Prévost, tome ii, pages 273 et 274.)

STSTfiUE RÉFLEXIF. — GH. IV. 369

est Tanalysje^ qui part toujours du composé, n'arrive jamais au simple, et ne s'appuie jamais non plus sur une évidence intuitive ; pendant que la synthèse, partant toujours des notions ou des relations les plus simples, pour en déduire une infinité de rapports toujours homogènes au premier, même dans leur plus grande complication, est appropriée aux sciences exactes, ou à celles qui ont pour objet des causes et des êtres métaphysiques : témoin le grand ouvrage des Principes de la philosophie naturelle, monument éternel élevé à la gloire de la synthèse.

Concluons que la méthode que Descartes a recommandée dans l'étude des faits de tout ordre, n'est autre que celle des hypothèses employées à expliquer pro|)ablement le comment des faits connus par expérience; — que cette méthode n'est d'aucun usage dans les déductions explicatives certaines, où l'on part de la cause donnée, ou d'un fait immédiat dérivé de son essence ; — que dans ce dernier cas les relations simples se combinent progressivement les unes dans les autres, depuis la première jusqu'à la dernière qui est identique, sans admettre ce mélange d'éléments hétérogènes qui a toujours lieu dans les hypothèses explicatives, ou dans l'emploi des causes physiques; — que Texplication du comment admet seule des intermédiaires hypothétiques entre telle cause physique supposée et les faits à expliquer; — que ce mode d'explication laisse à l'écart le véritable rapport de causalité, pour s'attacher uniquement à rprdre de succession de phénomènes contin-

gents, dont la permanence est probable et jamais certaine.

De tout ce que nous avons dit sur les déductions explicatives, résulte de plus en plus la différence essentielle qu'il faut admettre entre les facultés qui nous sont données, soit pour connaître ce que nous sommes en nous-mêmes, soit pour connaître ce que les êtres sont aussi en eux, dans les relations fixes et immuables de leur essence, et les facultés qui sont limitées aux rapj^orts variables de nos modifications sensibles entre elles, ou avec les objets qui les occasionnent. De là résulte aussi la ligne de démarcation si souvent effacée, et si importante à rétablir, entre le vrai, le bon absolus, et le vrai, le bon sensibles ou relatifs.

Nous aurions pu multiplier les exemples propres à faire reconnaître la nature des sciences de vérité absolue, nécessaire, ou de raison, et la nature des sciences de vérité relative, contingente. Nous aurions pu montrer comment une même science physique, telle par exemple que l'optique, l'acoustique, peuvent admettre ces deux sortes de vérités. La vérité de raison est fondée sur les relations fixes de l'objet, dépouillé de toutes ces qualités hétérogènes qui le mettent en rapport avec les sens, pour n'être considéré que dans ce qu'il peut être en lui-même, ou par rapport à Tentendement. C'est ainsi que l'aveugle Saunderson démontre les propriétés de la lumière, et tous les résultais purement mathématiques de la direction des rayons en ligne droite, de l'égalité des angles d'incidence et de réflexion, des rapports des

SYSTÈME RÉFLEXIF. — GH. lY. 361

sinus de réfraction, etc. Ainsi un sourd pourrait déduire toute la théorie acoustique des propriétés de la corde vibrante, des rapports numériques des vibrations avec la longueur, l'épaisseur des cordes, tandis que ces mêmes hommes ne peuvent absolument imaginer aucun des effets sensibles de la lumière ou du son, ni concevoir aucune des hypothèses explicatives imaginées par ceux qui voient et entendent pour expliquer le comment de ces effets.

Mais, sans nous arrêter à des exemples empruntés des sciences physiques, nous terminerons par quelques considérations sur l'emploi des deux espèces de déduction explicative dont il s'agit, dans la métaphysique ou la psychologie en particulier.

En appliquant les résultats précédents à la science des facultés de l'esprit humain, on voit que, suivant l'emploi qu'on y fera du principe de causalité, cette science se trouvera placée au premier rang de celles qui se composent de vérités nécessaires absolues, et de déductions explicatives certaines, ou se rangera avec celles qui n'admettent que des vérités contingentes, soit conditionnelles, et des hypothèses explicatives probables.

La science qui s'attache d'abord à bien constater les faits primitifs, quant au nombre et à l'espèce, trouvera dans la conscience du moi les principes nécessaires et universels, et, avec le véritable fondement des notions de force, de substance, d'unité, d'identité, etc., celui de la liaison constante de toute cause productive avec son effet. Elle ramènera tous II. u

gfii FOND. DE La fôîCIlbtOGIE. — PAfef. IL SECT. IV.

lés feits du même o^d^e à leurs principes, étëtidfe les principes iau plus grand tloîilbre de ftiltâ posèlble, et dôhlierà ainsi à ces derniers h plufe hâlit degré de liàîison, d'harmonie et d*tîilit'ê [\),

Celle Sciéhcè n'explîqaé^a le cdriihient d'aucun phénomène, car ce côlHmefittiLe^ï poîht compris, en priiiclpé m en résultât, dans lé fait prirliitird*o{l ioUt est déduit. Puisque la seule cause dohnéé immédiatement à elle-même ignore invinciblement côMniébl elle agit, il faut bien renoncer à savoir comment agisisent tôuteift lés autres forces dont l'e^isteiice est induite du sentiment de la nôtre, et dont tioîls coUriaissoris seulement lés relations par celles des feità ' inséparables de leur existence.

La science qiii fait un emploi Constant du rapport dé causalité pris dans sa source, pour déduire tous les faits de soii ressort, procédera donc par unésilité de jugemeiils intuitifs, él dé déductions explicatives certaines, nécessaires.

La psychologie a renoncé à son titre, itiécônhu ses droits et ses fonctions les plus relevées, lorsqu'elle est partie de la sensation cbrrimë dé l'ôriginé dé toute faculté, où du principe unique dé tout ce que nous sommes. La sensation est un niôde fugitif, qUi suppose une substance ou uii être durable | c'est un effet passager qui supposé UUe CauSe pèrnianënte ; et cependant on a réduit toute là métaphysique à Un Jeu de sensations, séparées de toUtè Idée de cause el

tl) Vtïyez tes ^Manges de littérature 'et dé fyhÛOsophiê phY Fi AnciMoBv tome h, page 124 : Essai sn/r le frenAer prebl>èNiç (le Iç^ philo^sopliie,

dé substance. On est parti, non d'un fait, mais d'une abstraction, tion d'une notion première simple, mais d*une idée générale, et, en restant fidèle au point de départ, la science n'a pu se Composer que de classifications ou de déductions logiques, en s'attachant à la vérité conditionnelle, ou d'hypothèses explicatives, et de déductions incertaines, en cherchant à établir quelques vérités physiques sUr les causes extérieures ou organiques de là sensation.

D'une part, la cause métaphysique et efficiente est bannie de l'entrée de la science où le rapport de causalité est méconnu dans sa source ; d'autre part, la sensation passive ne commence point d'elle-même, c*est un effet qui demande une cause. Cette cause ne peut être une sensation première, car celle-ci demanderait encore quelque chose avant elle capable de la produire, et on se trouverait dans un progrès à l'infini, ou l'on tournerait dans un cercle. Donc, la sensation, effet, suppose la réalité de sa cause objective, et celle des organes nécessaires pour la recevoir. L'existence du monde extérieur et celle du corps sont donc des données premières, antérieures à la sensation ; il est donc inutile de chercher ensuite à prouver la réalité de cette existence; il est inconséquent d'en douter et de dire que nous ne connaissons que nos sensations.

Descartes pouvait bien élever ce doute en partant de la réflexion, ou de l'acte de la pensée, ou du moi séparé de tout ce qui n'est pas lui; car ce moi n'est point un effet pour lui-même, et sou aperceptîon première Immédiate nç tiçmandie aucune cause avant

elle qui la produise, comme la sensation passive. Mais passons sur cette inconséquence d'une doctrine qui réunit Tidéalisme spéculatif avec le matérialisme pratique, et admettons l'objet donné comme cause delà sensation.

L'objet n'agit, ou est censé n'agir que par impulsion (1). L'eflet de l'impulsion ne peut être qu'un mouvement : il y a donc un premier mouvement, communiqué du dehors à nos organes, et transmis au cerveau; et ce mouvement, s'il n'est pas la sensation, sera bien près de s'identifier avec elle. Nous voilà dans la physique, où il ne s'agit plus que de phénomènes qui se suivent, et qui sont appelés tour à tour causes et effets les uns des autres, et où aussi cet ordre de succession est confondu incessamment avec le principe de la liaison nécessaire d'une cause efficiente avec son effet, liaison dont le type exclusif unique est dans la force propre constitutive du moi.

L'impulsion de l'objet est la cause physique de la sensation, par cela seul qu'elle la précède habituellement, et qu'elle est censée, ou crue, devoir toujours et nécessairement la précéder. La sensation est pour le même motif la cause physique de la perception, ou du jugement qui atteste l'existence de l'ob-

(1) « Quant à la manière dont les corps produisent en nous des 0 idéeSy c'est manifestement par voie d'impulsion, car c'est la * seule par laquelle nous pouvons concevoir qu'un corps puisse « agir. ))(K«ai philosophique concernant C entendement humain^ liv. II, chap. viii, S il.) — Locke pouvait ajouter sur un autre corps, car nous ne concevons sûrement pas conmient un corps agit par impulsion sur l'esprit ou le moi. — (M. de B.)

La citation de Locke n'est pas textuelle. (Éditeur,)

jet hors de nous. Ce sont là des effets de même nature ; et comme toute notre connaissance physique se borne à celle des mouvements, ou des résultats de mouvements impulsifs, la connaissance métaphysique ,ou celle de ce qui est en nous, comme sujets sentants et pensants, se bornera à celle des mouvements de fibres organiques ou des produits de ces mouvements. Il s'agira de déterminer par hypothèse quelle doit être la combinaison de ces mouvements, ou Tordre de leur succession, capable de produire divers phénomènes que nous observerons en nous, comme ceux de la mémoire, de l'association des idées, et c'est ce qu'on appellera expliquer les phénomènes psychologiques (1).

De là on pourra être conduit à considérer le sentiment et la pensée comme une fonction particulière du système nerveux, ou du cerveau qui en est le centre. La sensibilité, et toutes les facultés qui sont sous sa dépendance, étant attribuées à l'organisation matérielle, toute l'analyse métaphysique s'appuyant avec confiance sur une division physiologique des organes, de leurs fonctions et de leur jeu, en recevra cette clarté, cette facilité apparente que les images communiquent aux notions réflexives, en s'unissant avec elles comme des symboles propres à expliquer ce qui est obscur en soi.

Il est aisé de voir que ces illusions, et cette fausse direction donnée à la science de l'esprit humain viennent :

1* De ce que l'on confond perpétuellement les

(1) Bonnet et Hartley font un emploi continuel de ces hypothèses sur lesquelles ils ont basé leurs théories psychologiques.

3«6 FOND. DE U mWOlOGDh ^ PART. ïf, SEGT. IT.

causes métaphysiques, ou efficientes» avec U& causes physiques, ou de ce qu'on méconnaît l'origine et la valeur du rapport de causalité*

S"" De ce que, transportant le principe de liaison nécessaire à des faits hétérogènes qui se suivent ordinairement, comme le mouvement extérieur et la sensation, ou celle-ci et la perception, on établit ^ntre ces termes une analogie qu'on transformera même en identité, à l'aide de ce principe, que le^ causesdoivent être d'une nature homogène avec leurs effets, principe qui n'est vrai que pour les causer physiques, ou les phénomènes antérieurs par rapport à ceux qui les suivent.

3"" De ce que, fondant des hypothèses sur ces analogies, on croit pouvoir déduire de la combinaison de certains mouvements organiques, ou quel* quefois de la configuration de certaines parties du cerveau, des faits psychologiques qui ne peuvent être constatés que par le sens intime, et expliqués ou déduits qu'à partir d'un fait primitif du môme ordre, lié immédiatement à l'existence de la cauae métaphysique.

4"" De ce que, ne remontant point jusqu'à ce £s^it primitif, qui, une fois bien éclairé dans sa nature, resserrerait toute explication dans ses bornes légitinxes, on croit pouvoir expliquer le comment d'un £ait tel que la sensation, à l'aide de mouvements impulsifs qui auraient besoin eux-mêmes d'être expliqués autant que tout le reste.

D'où l'on voit que ces prétendues explications n'apprennqnt rie» sur le sujet dont il s'aig^l, çjt bjç

gySTÈME RÉFLEX4F. — CH. \V. 557

Servent qu'à J'Qbscurcir» eii substituant des images confuses ^m idée» §ilT}pl§S Qt parfaitement qlaires de Ig réflexion.

Jl y ^ ejitrp cette espèpe de métaphysique physiologique et la vraie psychologie, qui déduit du feit priuiitif d^ conscience reusemble de tpus les faits homojjèues dp cet ordre, la roême différiepce qu'eptre la physique de Descart^s, par exeiuple, fondée sur des complications hypothétiques dq phénprnèues, que Ton prétend ramiener à l'impulsion, çpRifUjB à la seule cause claire ou évidente par elle-mènf)e ; et 1^ mécanique céleste, où tous les phénomènes sont déduits nécessairement de Texistence de deux forces et de leurs relations homogènes.

En admettant la sensation passive, telle que Condillac la prend pour origine, et en accordant que toutes les facultés passives du même ordre en sont dérivées, il est impossible d'en déduire, même par aucune hypothèse explicative probable, l'idée que nous avoHs d'une cause, et d'abord de notre moi comme étant cause des actes, ou mouvements, que la volonté détermine. Il est impossible par suite d'en déduire aucune de nos facultés actives, qui ne sont que cette volonté même en exercice, ou autant de cas particuliers de l'application constante que nous faisons du rapport de causalité à tout ce que nous apercevons ou sentons, comme étant en notre pouvoir.

La théorie qui n'admt^t qu'un seul principe sentant est comme celle qui, ^'admettant qu'un principe d'impulsion dans la nature, laisserait à l'écart

tous lea faits qui ne pourraient se ranger sous ses lois, ou leur ferait violence pour les y soumettre.

Quelque bien liée, ou quelque probable qu'elle soit, dans Tordre de faits auxquels son principe peut s'étendre, cette théorie hypothétique n'est donc pas la science de l'esprit humain. Elle n'atteint pas aux limites de la science métaphysique, puisqu'elle emploie dès son début le principe de causalité, comme toutes les sciences physiques, en s'ôtant les moyens de remonter à son origine. Elle suppose ce qu'il s'agit d'abord de bien définir; elle veut expliquer ce qui est inexplicable

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