‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 5)Chapitre 24 sur 37 · DU RAISONNEMENT · texte numérisé non relu

DU RAISONNEMENT

Définition du raisonnement (1).

Suivant plusieurs philosophes, la faculté de conclure du général au particulier constitue le raisonnement. De là cet énoncé de la doctrine de Kant que raisonner c'est subsumer dans une conception générale, c'est-à-dire rapporter à une telle conception donnée comme forme de P entendement (ou formée d'après les conventions et les classifications du langage) plusieurs idées particulières.

Cette définition, ou cette manière de considérer le raisonnement, suppose que le sujet d'où l'on part, est toujours un terme général ou une idée de classe, de genre ou d'espèce. Dans ce cas, le principe du syllogisme, savoir : que tout ce qui est vrai du genre, l'est de tous les individus qui y sont renfermés, serait unique, sans nulle exception, et pourrait être ramené à cette forme : X est A ou = A ; or Z est X ou=X, donc Z= A. Le rapport de Z à A qui pouvait

(1) Voir les appendices I et II à la fin de Pouvrage.

ne pas être immédiatement. aperçu le devient par le moyen ou Tintermédiaire de X, et de son rapport avec A, rapport donné comme principe évident en lui-même, ou posé par définition arbitraire, ou par suite d'un premier procédé de classification. Le raisonnement n'est qu'un jeu de notions ou de signes ; c'est un véritable mécanisme où les équations logiques s'enchaînent les unes aux autres ; où Ton est conduit et forcé, comme le dit Condillac, à faire l'équation X = A — B quand on a fait celle de X -|- B= A. S'il se glisse quelques procédés intellectuels dans ce mécanisme, ils ne peuvent consister que dans une sorte de retour de l'esprit sur les bases mêmes des classifications du langage, ou sur les analogies vraies ou feintes qui ont déterminé la réunion d'un certain nombre d'individus dans une même classe.

Il est remarquable que, dans ce point de vue, les idées générales ne sont considérées que selon leur extension^ ou selon la quantité des êtres à qui leur terme peut s'étendre, d'après les conventions du langage, et point du tout selon leur compréhension ou les qualités des éléments que renferment les différentes idées comparées. D'où il suit bien clairement qu'on peut faire abstraction des idées pour s'en tenir aux signes ou aux mots, et que raisonner c'est calculer^ ajouter ou soustraire. Et comme le calcul se réduit à une langue, il en est de même du raisonnement. Il suit de là aussi que le terme le plus général étant le plus étendu et sous ce rapport, le plus composé, il doit être considéré comme renfer-

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mant tout» et que c'est de lui que tout doit être ^ér duit par h suite des équations logiques de la forme énoncée ci-dessus.

Cette doctrine, si séduisante par sa clarté, se trouve appuyée par toutes les habitudes de notre langage oii les termes générants; abondent, où presque tous I(3S sujets de nos propositions ou de nos jugements, énon*' cé« avec des mots, sont des signes d'idées générçjisées, de genres, de classes ou d'espèces, idées où se trouve renfermé implicitement ce que nous pourrions affirmer des objets de nos représentations ou idées particulières. C'est ainsi que la logique n'étant plus que l'art de parler se ti*ouve ramenée à m seul prin** cipe et parait exempte de toutes difficultés dans son application pratique comme art. Uais en est-il de même quand on veut remonter à ses principes comme science, et distinguer avec exactitude la nature diverse des sujets de nos jugements ou de nos raisonnements développés à l'aide de signes?

En laissant pour un moment de coté les signes et les formes logiques de nos langues pour faire atten^ tion aux choses, nous trouvons d'abord que les juge« ments d'observation ou d'expérience extérieure ont pour sujets individuels des touts concrets, des objets composés de diverses qualités sensibles. Chaque ju-* gement est un pas fait dans la décomposition de Tob* jet. Tous ces jugements se rattachent, il est vrai, à une même substance fixe qui en est le sujet perma*nent, indécomposable en lui-même. Mais quoiqu'ils se fondent sur cette attribution, comme ils n'en sont point une dépendance immédiate, ils n'en dérivent

point nécessairement, et quelque longue ou régulière que soit la série des jugements d'expérience» ils ne forment point un raisonnement, puisqu'ils ne dépendent pas nécessairement les uns des autres ou d'un premier sujet. Ainsi, après avoir constaté successivement les diverses qualités ou propriétés de l'or, sa couleur, sa pesanteur, etc., je porte une suite de jugements sur cette substance ; et l'habitude de passer de l'un à l'autre avec promptitude et assurance, fait que, de certaines apparences sensibles que m'offrira ce métal, je déduirai toutes les autres propriétés que l'expérience y a fait reconnaître. On pourrait dire que je conclus ces propriétés d'un raisonnement tacite ou exprimé tel que celui-ci :

Tout corps d'un jaune brillant qui offre certaines apparences^ renferme toutes les propriétés de Par.

Le corps que je vois présente ces apparences.

Donc il est or.

Mais qui ne voit que cet énoncé n'a que la forme du raisonnement et ne repose que sur une induction d'analogie, sujette à tromper à chaque instant? Quand même cette analogie résulterait d'un million d'expériences, la liaison affirmée ou conclue n*en serait pas plus nécessaire, et la majeure n'en serait pas moins fausse, puisqu'elle érige en principe absolu une vérité de fait particulière et contingente. Enfin, l'énoncé ci-dessus n'en serait pas moinit tout ^ fait frivole, puisquMl ne représente en aucune ma*nière ce qui se passe dans notre esprit à la vue d'uû^ objet qui offre telles apparences sensibles. Nous lui donnons tel signe, ou affirmons qu'il est le même

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auquel nous sommes accoutumés à lier tel signe, sur le témoignage de l'imagination ou de la mémoire.

Ce que nous venons de dire s'applique à toutes les déductions de l'expérience, de quelque nature que soient les objets, les idées ou les notions dont nous pouvons chercher à constater les rapports par cette voie ou, comme on dit, a posteriori^ car les rapports de certaines idées abstraites peuvent n'être fondés aussi que sur l'expérience, ou se réduire à de simples vérités de fait, ou à des liaisons contingentes. Il en serait ainsi, par exemple, si après avoir formé une infinité de triangles de toute espèce, de toute grandeur, et ayant mesuré chaque fois la somme des angles avec un rapporteur on voulait en conclure que cette somme équivaut toujours à deux angles droits, ou encore si un calculateur qui ne connaîtrait que par routine les règles de l'arithmétique, concluait que dans une proportion le produit des extrêmes est égal à celui des moyens, parce qu'il la toujours vu ou éprouvé.

Concluons avec Leibnitz (1) que la liaison simple des perceptions ou des jugements d'expérience d'après laquelle se dirigent les animaux, et l'homme même en tant qu'il n'est qu'animal, n*étant fondée

(1) Les hommes agissent comme les bêtes en tant que les consécutions de leurs perceptions ne se font que par le principe de la mémoire, ressemblant aux médecins empiriques qui ont une simple pratique sans théorie; et nous ne sommes qu'empiriques dans les trois quarts de nos actions. Par exemple, quand on s'attend qu'il y aura jour demain, on agit en empirique , parce que cela s'est toujours fait ainsi jusqu'ici. Il n'y a que l'astronome qui le juge par raison. [SionadoU)gie,%2'è.)

qiie sur la mémoire des faits ou sur Timagination, et nullement sur la connaissance des causes, diffère essentiellement de la raison ou de la faculté de raisonner. Cette dernière faculté procède, sinon d'après la connaissance exacte, du moins d'après l'idée de l'existence de ces causes, d'où elle cherche à déduire certaines vérités nécessaires. Concluons encore que le raisonnement véritable dépend des vérités nécessaires ou éternelles, comme sont celles de la géométrie, des nombres, de la métaphysique, où se trouve la connexion indubitable des idées et les conséquences infaillibles.

Ce que nous venons de dire de la suite des jugements dont le sujet est une idée. d'objet ou de fait individuel composé, s'applique à plus forte raison à la suite des jugements dont le sujet est une idée générale complexe. Car une telle idée ne se forme que de ce qu'il y a de commun entre les objets ou les faits particuliers de l'expérience. Elle ne peut donc jouir par elle-même d'aucune des propriétés qui n'appartiennent pas à ses éléments. Or, ces éléments sont des rapports de ressemblance qui , dépendant de la nature des qualités ou modifications comparées, sont variables et contingentes comme elles. Les jugements qui résolvent une idée générale, ou une notion, dans ses éléments particuliers, n'ont donc entre eux qu'une simple liaison expérimentale. Ils ne dépendent point nécessairement les uns des autres ni de leur sujet, et l'analogie qui les unit ne peut être ramenée à l'identité qu'au moyen de certaines formes logiques dont nous avons reconnu le vide.

Quand je dis ; « Tout animal est vivant, 3ensible, doué de mouvements spontanés, se nourrit, croit» se se propage, vieillit, dépérit et meurt, » je résous la notion dans ses éléments, ou je définis Tidée générale et complexe d*un sujet artificiel. Pour que cettQ suite de jugements universels constituât un raisonnement véritable, il faudrait que j'aperçusse la dépeu'dance nécessaire oix chacune de ce$ qualités se trouve S l'égard de ce qui constitue l'essence réelle de l'animal, ou que je pusse voir comment de rexi$tencQ d'une propriété constitutive de l'essence de l'animal, telle que la vie ou l'organisation, par exemple, dérivent nécessairement tous les autres attributs ou qualités : l'animal est un corps organisé , donc il sent , donc il se meut, etc.,. Alors seulement il y aurait une suite de jugements synthétiques qui viendraient ajouter à l'idée, des éléments homogènes dérivés de son essence et de sa définition réelle, par des relations .nouvelles aperçues, mais pon pas renfermées, comme on le dit souvent, dans cette définition ou cette essence. De ce que l'homme est animal il s'ensuit bien qu'il a tous les attributs, toutes les qualités dont la collection est exprimée par le terme général complexe animal, et cela est également vrai de tous les individus que le même signe embrasse dans son extension. Tant que les termes conservent la même signification, qui leur a été donnée en formant le langage, il est vrai de dire que ce qui est affirmé d'un signe, terme général, doit l'être par cela même de tous les signes qui y sont compris. Mais il faut bien distinguer cette sorte de nécessité

logique, qui dépend de la valeur constante des signes que nous avons fbits et que nous pouvons changer, des vérités dérivées de la nature même des choses, ou des idées que nous ne faisons pas noua*mêmes, et qu'il ne dépend pas de nous de concevoir autrement.

Disons donc encore que la suite des jugements qui analysent, ou résolvent dans ses éléments, une notion générale complexe, considérée sous le double rapport de sa compréhension et de son extension, ou qui concluent du général au particulier, ne constitue pas le raisonnement proprement dit. Une suite de jugements, ou de rapports de ressemblance, forme une idée de classe, en s'élevant de Tindividu k l'espèce et de Tespèce au genre, ou analyse cette idée en revenant du genre à l'individu ; mais classer n'est pas raisonner.

En quoi ferons-nous donc consister le raisonne-^ ment?

Je puis répondre maintenant, sans hésiter, que le raisonnement effectif consiste : dans une suite de jugements synthétiques, qui ont tous un sujets commun^ simple, un, universel, réel, et qui sont liés de telle manière que C esprit aperçoive leur dépendance nécessairement réciproque, sans recourir à aucune idée ou notion étrangère à t essence du sujets ou auxattri^ buts qui peuvent s'en dériver. En d'autres termes, c'est la faculté d'apercevoir des relations entre des êtres simples t ou entre les divers attributs d'un même être simple ; ce qui suppose la faculté de concevoir cet être tel, ou de juger qu'il existe, ou celle

de faire des actes réflcxifs qui est la véritable faculté mère. Tout ce qui est affirmé d'un tel être n'est pas renfermé en lui, comme le particulier l'est dans le général (car il ne s'agirait plus du simple), mais lui est attribué comme une dépendance nécessaire de sa nature, ou de l'idée sous laquelle nous le concevons, et par une relation d'effet à la cause, d'attribut à l'essence.

Le jugement réfléchi, consistant dans la relation aperçue entre chacun des attributs d'un sujet et son essence tout entière, suppose que nous avons une idée, ou une notion simple de ce sujet, ou du moins que cette idée ne se forme que d'éléments homogènes parfaitement identiques entre eux, qu'elle est à portée de notre esprit et qu'elle lui est immédiate; car autrement, nous ne pourrions connaître l'essence du sujet de cette idée. Telles sont nos idées d'étendue, de nombre, et aussi celles de cause, de force. Les relations, dont il s'agit, des divers attributs à leur sujet diffèrent absolument des rapports de ressemblance dont se forment les classes, en ce que les objets de comparaison entre lesquels ces derniers rapports sont aperçus, sont les uns hors des autres, ou que tout vient du dehors de celui qui sert de principal terme de comparaison, tandis qu'au contraire dans les jugements réfléchis tout vient du dedans même du sujet auquel la pensée s'attache; tout sort de son propre fond, et lors même que les relations sont les plus composées, c'est l'essence ou une partie de l'essence de ce sujet identique qui se reproduit sous différentes formes, se répète, se multiplie ou

STSTÈME RÉFLEX[F. — CH. IV. 265

s'ajoute à elle-même, comme l'unité pour produire les différents nombres (1).

Que par un acte, ou une suite d'actes d'abstractions réflexives, je sois parvenu à la conception nette des deux éléments du fait de la conscience : le moi et la résistance, la force qui meut mon corps et celle qui résiste, j'ai des idées abstraites parfaitement simples, ou exemptes de toute composition d'éléments. Or, il est impossible de faire subir à ces idées des réalités existantes, aucune résolution ultérieure. Elles ne peuvent ni se décomposer en parties comme celles des touts concrets, ou des images qui se représentent aux sens externes ou à Timagination, puisqu'elles n'ont rien de sensible ou de composé ; ni se résoudre en éléments nouveaux, comme les notions générales, formées des rapports de ressemblance, qui ont toujours une certaine compréhension et une extension quelconque. Voilà donc des sujets individuels (les seuls qui ont en effet une individualité très-précise) sujets de jugements très-nombreux.

L'on dit très-bien que la métaphysique et les mathématiques sont des sciences de raisonnement, parce qu'elles se composent de vérités nécessaires ou de jugements se rattachant tous à un même sujet simple, dont l'essence une ne fait que se reproduire.

(1) Le point mathématique, la ligne droite, peuvent se répéter ou se multiplier à l'infini ; mais ce que je dis de la ligne droite que j'ai sous les yeux convient bien évidemment à toutes les lignes que je pourrai tracer, non point comme ce qui est dit du genre convient à l'espèce, mais comme ce qui est affirmé d'un être ou d'une pure idée est identiquement vrai autant de fois que je l'énonce : ce qui est, est. Nous voyons ici combien les principes généraux diffèrent des abstractions, ou l'analogie de la simple identité.

Ce n'est pas coipme dans les équations l^j^quçs, formées entre le signe du genre et celui de J'indivi4u dp qui l'on affirme dans la conclusion l'attribut q^ la qualité qu'on a affirmée du genre dans la prémîss§, parce qu'on l'y avait mise.

Le principe du syllogisme que tput ce ^ui est vrfii d'un genre ou d'une classe f^t vrai de tou^ le^ individus qui y sont compris^ n'a trait qu'à la vérjté conditionnelle, car les classes sont des ouvpages d^ l'i^sprit. Et d'ailleurs, lorsqu'il s'agit de rapporte perçuiis ou supposés entre des qualités ou d^îs modes qui y^ rient dans les individqs comparés, ou daijs le rnêmp individu comparé k lui-même, à de3 épQques différentes, on forme le plu3 souvent des éqijatiQnB fau;?ses entre le terme du genre, qui renferipp touipurp conditionyiellement ce qu'on y a mis, et le signe dP l'un quelconque des individus dont on affirfla^ tel rapport de ressemblance avec les objets qui opt servi de modèle, ressemblance qu'il n'a plus, ou peut-êtrp qu'il n'a jamais eue exactemept. S'agit-il au pgntrairç d'idées universelles, ou diB ces attributs essentiels qui se trouyent également dans tgus les obie(;§ auxquels la pensée peyt s'attacher, qui n'y variant jamais en plus ou en moires, et soi)t epfm Ie3 conditions nécessaires de toute représeutatioij pqssible^ il ne s'agit pas d'un terme de genre ou de classe, jpis ^eïi équation logique avec un signe d'individu, mais d'un terme proprement indixiducU i^is pu éqpatioïi réelle avec un autre signe qui exprime la même esi^epce identique fious une autre

STST£ME RÊFLEXIF. r*GIL lY. 397

En ce cas, le principe du syllogisme doit être énoncé de cette manière : tout ce qui est vrai du sujet (Tune idée universelle y est nécessairement et identiquement vrai du même sujets considéré dans d'autres relations ou combinaisons quelconques. Ainsi il est nécessairement et identiquement vrai que la ligne droite étant la plus courte entre ses extrémités , un côté du triangle est plus petit que la somme des deux autres- C'est la même propriété du sujet, énoncée sous deux expressions différentes. Les angles formés par la même sécante , et par des lignes parallèles étant égaux , les angles alternes-internes et externes sont aussi égaux, et par suite , les trois angles du triangle valent deux droits. C'est encore un sujet identiquement le même qui se reproduit sous des formes différentes.

On a appelé les scieoces mathématiques, sciences de vérités conditionnelles : ce sont pourtant celles qui se rapprochent le plus de la vérité absolue, puisque c'est par elles seules que nous connaissons, sinon la nature réelle des choses en soi, des noumènes, du moins les véritables relations qui sont entre ces noumènes, et que nous pouvons affirmer avec assurance être fondées en eux, ou dans la nature. En effet, ces relations persistent toujours les mêmes, et sont indépendantes de toutes les variations de notre sensibilité; elles seraient encore les mêmes pour nous, quand nous serions différemment organisés, tandis que les rapports de ressemblance venant à changer, dans ce cas, nos classes et nos genres ne pourraient subsister.

Si, comme toutes les analogies nous portent à le croire, il y a des intelligences supérieures à l'homme, tout ce qu'il peut y avoir de commun entre elles et nous consiste dans la perception de ces relations éternelles, nécessaires, fondées sur la nature même des choses ou des êtres, et non sur les rapports incertains et variables de nos sens. Qu'est-ce qui prouve mieux la réalité des existences hors de nous, que cet accord admirable entre les résultats d'un calcul mathématique des distances, des temps, des mouvements, et les phénomènes qui se reproduisent d'après ces lois dans des intervalles déterminés et prévus d'avance? Si le soleil, la lune, la terre n'étaient que des phénomènes sans réalité, comment le calcul des éclipses serait-il si infaillible ? Si les comètes étaient de purs phénomènes passagers comme les météores, comment leur retour pourrait-il être prédit et calculé à l'avance? Nous ne savons bien avec certitude que ce que la raison nous apprend.

Les philosophes ont distingué ordinairement le raisonnement exprimé par des signes, de tous les procédés intellectuels qui servent à le préparer ou à l'exécuter. En faisant ainsi abstraction du fond même du raisonnement pour s'en tenir aux formes qu'il prend dans nos langues, on a réduit pendant longtemps toute la logique à une énumération plus ou moins détaillée des diverses formes ou figures du syllogisme, où des esprits du premier ordre ont cru voir une sorte d'algèbre universelle des idées (1).

(1) Voyez Leibnitz.

En effet, comme nous pouvons exprimer dans des formules algébriques les relations constantes et universelles de certaines grandeurs, abstraction faite de Tespèce de ces grandeurs ou de leur valeur numérique déterminée, il semble que nous puissions de même exprimer les rapports généraux des idées de tout genre, dans certaines formules générales qui, étant indépendantes de la nature ou de l'espèce des idées signifiées, contiendraient des raisonnements tout préparés à l'avance, et portant en eux-mêmes leurs moyens de vérification, ou le critérium de leur exactitude pour tous les cas de détail qu'embrasse la formule. Mais, s'il y a des rapports tels qu'ils dépendent absolument de la nature des idées, ou des modifications comparées, il est bien évident que les signes qui expriment ces rapports, et par suite, les formes logiques qui ne sont que des fonctions de ces signes, liés entre eux d'une manière quelconque, ne peuvent jamais être abstraits des idées elles-mêmes. Par suite, les procédés intellectuels qui consistent à déterminer ou à rappeler ces idées, dans chaque cas particulier, ne pourront jamais être séparés de l'application de la formule : celle-ci ne pourra point dispenser d'y avoir recours, comme dans les cas où, les relations étant indépendantes de la nature des idées, ou des modes qui en sont les objets, nous pouvons apercevoir et exprimer les unes sans les autres. Il faut donc opter, ce me semble, entre ces deux partis : ou borner l'opération que nous appelons raisonner à apercevoir et déduire les relations qu'ont entre eux les êtres simples, qui sont les objets pro-

près de la raison, ou convenir qu'il y a autant d'opérations différentes auxquelles s'applique ce même mot raisonnement, qu'il y a d'espèces de jugements ou de rapports entre les idées, c'est-à-dire autant qu'il y a de systèmes d'idées ou de modifications diverses.

Le raisonnement, considéré sous le point de vue le plus général , a pour objet de déterminer entre deux idées quelque rapport nouveau qui n'est pas aperçu directement ou immédiatement par l'esprit. Ce rapport ne peut être que à' inhérence ou de Cdusalité.

L'idée actuelle d'un être comprend actuellement pour nous celle de tous les attributs essentiels qui le constituent objet existant pour nous, jointe à celle de toutes les propriétés ou qualités variables que les sens y découvrent. La coexistence de ces attributs et l'attribution de ces qualités à l'objet, se fondent sur autant de jugements successifs d'expérience, qui ne peuvent établir entre eux aucune liaison permanente. Mais si nous voulions chercher comment ces propriétés découlent toutes d'une première, ou ne sont qu'autant d'expressions différentes d'une même essence, la faculté de raisonner entrerait alors en exercice, et devrait seule opérer la liaison des jugements qui seraient alors identiques. En partant d'un premier attribut, tel que la pensée par exemple , ou le sentiment d'individualité qui constitue le sujet fnoi, ou la résistance qui constitue pour nous ce que nous appelons corps, nous déduirions tous les autres attributs ou modes que nous connaissons, par le sen-

timent intinte dans ce sujet, ou par représentation dans cet otjet.

Je n'examine pas actuellement s'il y a quelque science corapfète du sujet ou de l'objet, ainsi cré^e tout entière par le raisonnement, ou la déduction d'uiï seuï principe ou attribut constitutif. Il suffit que ïes mathématiques et la psychologie pure fournisi^ent des exemples de la possibilité d'une telle science, et de la manière dont le raisonnement s^y prendrait pour la former.

En partant de l'idée première de force et de résistance, donnée par le fait primitif, nous pourrions voir comriient cette résistance n'est connue que par la réaction opposée à notre eifort, et qu'elïe n'emporte point nécessairement l'idée d'étendue. Cette étendue n'est qu^une continuité de résistance, et, par' conséquent, a une liaison nécessaire avec un premier terme qui n'est pas étendu. Ce prertiicr terme est l'unité. L'idée d'^étendue ajoute queîque chose à celle de force qui résiste ; c'est une notion synfttiétique qui se fie au premier terme par l'identité ou fa répétition du même élément. Il en est de même de l'impénétrabilité, de la mobilité, etc.

Dans la série de ces jugements, il y a deux choses! à considérer, savoir : chaque jugement pris en hiimêmc et la nature du lien qui Funit a celui qui le précède, et à celui qui le suit, en remontant jusqu'^au premier' de tous. Je pourrais affirttier du même objet chaque attribut ou propriété d'expérience, en disant : le corps que je touche ou quî résiste à mon effort, est un solide impénétralire, mobïfe, etc., et je

porterais ainsi une suite de jugements qui se rattacheraient tous à un même sujet, sans avoir aucune liaison les uns avec les autres. Je pourrais, de même, affirmer une série d'effets de la même cause ou force, qui est moi ou qui n'est pas moi, sans voir comment ces effets dépendent les uns des autres. Dans le premier cas, c'est le rapport intuitif d'existence, dans le deuxième cas, c'est celui de causalité qui se répètent identiques dans tous les jugements d'expérience, sans qu'il y ait aucune identité perçue, en passant de l'un de ces jugements à l'autre. Que faut-il pour établir cette identité, ou transformer la liaison contingente en une liaison nécessaire ? Il faut apercevoir que tous les attributs dépendent du premier, ou sont autant de fonctions particulières de la même essence; que tous les effets tiennent aussi au premier, à celui qui est immédiatement dérivé de là cause, et dépendent de ce premier ou en sont des fonctions , comme celui-ci dépend immédiatement de sa cause.

On peut voir ici combien est illusoire cette maxime qui fait consister tout le raisonnement dans une traduction ou une substitution de signes. Avant de substituer les signes ou d'en faire la traduction, il faut que l'esprit ait conçu que l'idée dont il veut employer l'expression, comme intermédiaire propre à le conduire entre l'idée d'où il part et celle où il veut arriver, est identique ou analogue à l'expression de l'énoncé. Le rapport des idées ou leur dépendance du premier fait est donc une condition première. Ramener tous les procédés du raisonnement à une simple traduction du langage, c'est faire jouer à la

SYSTÈME RÉFLEXIF. — CaBL IV. 273

mémoire un rôle purement mécanique dans le raisonnement, et faire abstraction des véritables procédés intellectuels qui servent à lier nos jugements les uns aux autres, à partir de l'intuition immédiate.

L'intuition est la vue immédiate de l'entendement. La déduction est une vue médiate. La première se fonde sur la réflexion, la seconde sur la mémoire. Tout ce qui importe, c'est de ne pas confondre la vue claire et distincte de l'entendement avec la vue claire de l'imagination et des sens, comme la reproduction des images et de purs signes avec le souvenir des actes intellectuels. D'où l'on voit que toute théorie logique se réduit à l'analyse exacte de nos facultés intellectuelles ou de nos véritables moyens de connaître. Tout l'art du raisonnement, ou la logique pratique, se réduit à appliquer ces facultés à leurs objets propres, savoir : l'intuition aux vrais principes ou aux faits primitifs qui sont la base de toute science; la déduction et la mémoire intellectuelle aux conséquences, sans chercher à déduire de principes plus éloignés ce qui frappe immédiatement notre vue intellectuelle, comme sans croire voir immédiatement ce qui ne peut qu'être déduit.

De rintuition intellectuelle.

L'objet d'une intuition est donné nécessairement comme simple à l'esprit qui l'embrasse par une

274 TOND. DE U PSYCHOtOGIÈ, — P^RÏ. ÏL SECT. HT.

seule vue distincte et simultanée. Il n'y a pas de décomposition ultérieure qui puisée faire mieux connaître cet objet qu'il ne Test par le seul fait de sa présence immédiate à l'esprit. Comme Tiinifé numérique n'est pas susceptible d'être résolue ni mieux connue par aucune décomposition, de même l'acte par lequel le moi s^aperçoit lui-même, comme sujet de Teffort inséparable d'une résistance , ou comïrié cause libre qui commence le mouvement, est simple et simultané, irrésolublé en quelque autre acte pïus simple, d'où il dépende ou qui lui soit antérieur. L'acte par lequel le même moi sent immédiatement une résistance ou un terme qui s'oppose à son effort dans l'espace, est également simple et irré^olubtef eïï lui-même.

La faculté d'abstraire, appliquée à ta notioTï d'un objet intuitif, revêtu d'un signe, y découvre dés J)ârtics, ou des relations élémentaires qui se distîiïgoeût à l'aide des signes, mais qui ne sont plus en eïlesmémes objets d^intuition. Ainsi, quoique nous distinguions dans les signes le moi ou Teffort, de ïa résistance, la figure de l'étendue, et la limite de la figure, il n'y a pas d'intuition réelle du moi, séparée du sentiment d'une résistance ou de la cause du mouvement, point d'intuition de l'étendue sans la figure (1). Mais en même temps que les signes décom-

(1) Lorsque les élémeftts distingués daBB te groupe même par rintuilion de Tespril en sont tout à fait séparés par l'abstraction, et au moyen des signes qui leur donnent une sorte d'existence à part, il n'y a plus d'intoitiofï directe ^i s'attache d( ce» éléments séparés ; et lorsque le langage les transforme en sujets logiques ou aitUteieli^, lès ju^èâoîeïïtâ consistant (ous^ dans la formé et n'ont pfus

StSTÈME RÈFLËXIF. — Cfl. tV. 275

posent l'objet d'intuition ou divisent le tout en parties, l'entendement voit ces parties dans le tout comme indivisiblement et nécessairement liées à sort existence. De là la suite des jugements intuitifs, quî développent l'essence du sujet, ou rendent sa notion, non pas plus claire ni plus distincte en elle-même, mais plus adéquate.

On ne peut considérer les relations nouvelles aperçues entre ces éléments, comme préexistantes dans les composés, car que peuvent être des relations qui ne sont point encore aperçues par l'intuition de l'esprit? Il arrive souvent que Ton confond les éléments quî composent une idée ou une notion, avec les relations aperçues entre ces éléments et par suite, dans mon langage, Vintuition avec le jugement intuitif.

de fond. Quoique nous ayons les signes de la figure , par exemple, séparée de l'étendue, du mouvement séparé de l'espace et du temps, nous n'en avons pas pour cela l'intuition de ce simple abstrait y séparé du groupe; mais l'intuition consiste à voir ces éléments (ou, suivant le langage de Descartes, ces natures simples) distincts dans le groupe môme, sans en être séparés ou abstraits; et le jugement intuitif consiste à affirmer d'une notion composée, telle que le mouvement, la relation de l'espace parcouru dans un temps, etc. D'où il résulte que si nous voulons prendre pour sujet une nature simple, ou un pur abstrait séparé du groupe où il est coordonné, il n'y a plus rien à voir ni à juger , comme si nous voulions raisonner sur la figure séparée de l'étendue, ou sur le mouvement séparé de la chose mue dans un espace et un temps^ ou sur l'âme séparée du m^t ; en général, sur la substance séparée de tout attribut, ou sur un mode séparé de la substance.

L'erreur perpétuelle des métaphysiciens allemands est de cJonfon* dre l'abstraction avec l'intuition, et parce qu'ils joignent des signei les uns aux autres, de croire former des séries de jugements intuitifs. Il faut bien s'assurer que partout où l'existence n'entre pas, fi n*y a pas d'intuition, et que si nous parvenons à des notions abetitiHef irrésolubles, il n'y a plus de jugements intuitifs à porter.

Tous les éléments d'une idée peuvent bien être dits renfermés dans cette idée, et c'est là que s'applique le principe de Descartes : Nous pouvons affirmer d'une chose tout ce qui est compris dans Cidée claire , distincte , ou intuitive, que nous en avons. Mais toutes les relations que nous pouvons découvrir, ou apercevoir entre ses éléments, ne peuvent être dites renfermées dans cette idée avant que l'esprit les aperçoive. Ici le principe de Descartes ne s'applique que d'une manière ambiguë, car les nouvelles relations que nous apercevons entre les éléments s'ajoutent bien à la notion distincte que nous avions d'abord de la chose, mais ils n'y sont point ou ne peuvent en être affirmés de la même manière que ses éléments constitutifs. Par l'intuition, nous voyons ce qui est dans nos idées; par le jugement intuitif, nous y mettons ce qui n'y était pas auparavant ; nous composons nous-mêmes ces séries de relations qui sont l'ouvrage de notre esprit.

Il faut donc dire que chaque jugement intuitif ajoute au groupe ou au composé premier, qui sert de point de départ, une relation nouvelle qui entre comme élément surajouté à ce composé, dont la notion devient ainsi de plus en plus distincte et adéquate. Chaque jugement intuitif est synthétique et leur suite forme une véritable synthèse, composition, ou mieux encore surcomposition de l'idée, ou du fait primitif donné par aperception interne.

Voici donc les progrès de l'esprit, à partir de l'intuition première, qui est pour l'entendement ce que l'impression est pour le sens et l'imagination.

1** Intuition de l'objet simple, en tant que l'entendement embrasse son essence tout entière, et par une seule vue immédiate, sans aucune opération qui précède. Telle est l'intuition de notre existence, du moi sujet métaphysique, et de l'étendue résistante, sujet mathématique.

2* Abstraction ou décomposition de ce sujet exprimé par un signe, en notions partielles, élémentaires, plus simples logiquement, mais non intuitives, ni plus simples sous le point de vue de l'intuition, puisqu'elles sont des résultats d'opérations antérieures que leurs signes servent à indiquer et rappeler.

3"* Union de ces notions ou relations abstraites au premier objet d'intuition , d'où suit la composition logique de cet objet, dont la nature simple ne change point en réalité. D'où les jugements intuitifs, qui se fondent sur l'aperception d'une liaison nécessaire entre le sujet et les attributs, qui expriment son essence, la développent, s'en dérivent.

Avant que cette proposition, jV pense ^ f existe moi^ puisse être exprimée par ces signes séparés :je, pense ^ existe^ l'existence du moi est donnée par aperception interne ou intuition immédiate. L'acte intellectuel, qui unit l'existence et la pensée comme attributs inséparables de l'essence du sujet moi, est un jugement intuitif : celui-ci s'appuie sur les signes, l'intuition en est indépendante.

Cette autre proposition, je suis cause du mouvement, est encore une intuition immédiate, indépendante des signes qui l'énoncent comme jugement

m FOND. DE Uk KïÇBÙlfiGm, »^PAET« IL SEGT. IT*

iotuitif. Ge3 termes, catue^ libre mwvemmt m font que développer la potion première et simple du moi^ pu du sujet moteur et pensant» sans la composer d'aucun élément nouveau étranger. Le jugement affirme une liaison nécessaire entre des termes qui étaient impliqués ensemble et comme fondus les uns dans les autres sous la même intuition préavistante.

Toute conception d'une liaison nécessaire se fonde sur un jugement intuitif, et réciproquement tout ce qui n'est pas congu sous ce rapport de liaison nécessaire mais comme contingent, c'est-à-dire pouvant être ou ne pas être, n'est pas objet d'intuition ou ne peut donner lieu à un jugement intuitif. Tel est le caractère qui différentie les axiomes, ou les vérités de certitude absolue, des simples croyances, des jugements de probabilité ou vérités de fait. La ligne droite est le plus court chemin, est un jugement intuitif, qui joint au groupe de points coordonnés dans cette direction, exprimée par le mot droit, la relation d'être plus courte, qui est un résultat nécessaire de ce mode de coordination, etc. Le soleil se lèvera demain^ est un jugement de probabilité où le fait affirmé du soleil n'a pas de relation essentielle avec l'idée qui le représente.

Les éléments constitutifs de l'idée d'un objet d'intuition sont déterminés en nombre^ par la nature même de notre intuition, qui embrasse tout l'objet d'une simple vue, le triangle par exemple. Mais les relations entre ces éléments peuvent être ipfinies. ^^m ^vons l'iptuition de l'espace et de eh^çuue dç

SÏSJtm RÊf'UeXIF, ^ CB, IV. il9

se3 dimensioDs, mm (jui peut limiter le nombre des rel^tioqs des figures, etc. ?

lia inème liaison nécessaire qui existe entre les éléments de Tidée d'un sujet d'intuitioa, tel que l'espace, le mm, etc., doit exister entre les jugements intuitifs qui affirment les relations entre ces éléments ; mais ces relations, quoique nécessaires et intuitives, chacune à part, ne sont pas aperçues simultanément, comme les éléments mêmes du groupe. Une intelligence supérieure aurait l'intuition égale et simultanée des éléments de Tidée, et de toutes les relations actuelles ou possibles de ces éléments, cette intelligence serait surhumaine, ou comme dit Leibuit?, supra mundana.

De la déduction en général.

« Il y a des cas, dit Leibnitz (1), où la raison ne <( peut être appliquée, mais où aussi on n'en a point « besoin, et où la vue vaut mieux que la raison. <( C'est dans la connaissance intuitive^ où la liaison « des idées et des vérités se voit immédiatement. )^

Nous devons reconnaître, en effet, qu'il y a un certain nombre de vérités primitives, ou de relations entre des êtres simples, que nous apercevons îmmé-

(1) Nouveaux Essais sur l'Entendement ftwwain, livre xv, chap. XYii.

diatement, ou qui sont l'objet de nos jugements que nous appelons intuitifs, et dont notre esprit fait un usage premier et nécessaire, alors même qu'il ne s'en rend pas compte. C'est là la base de la raison et de toute vérité démontrée. Mais ce qui sert de base à la raison, ou de principe à toute déduction raisonnée, ne peut devenir objet du raisonnement, ou dépendre de ses conclusions, de ses formes : là où tout aurait besoin d'être démontré par le raisonnement, rien ne le serait ; la chaîne la plus longue et la mieux tissue des déductions ne se rattacherait nulle part, et flotterait en l'air (1 ) .

Il y a des vérités premières, évidentes par ellesmêmes : ce sont les faits primitifs du sens intime ou leurs déductions les plus immédiates, c'est-à-dire les relations que notre esprit aperçoit ou établit entre des êtres simples. S'il n'y avait pas de faits primitifs, ou de jugements intuitifs qui servissent de base assurée à la raison, il n'y aurait pas de raison.

Il y a des vérités secondaires qui sont certaines, évidentes, non par elles-mêmes, mais par leur dépendance, ou liaison nécessaire avec les premières vérités d'intuition. La raison a pour fonction essentielle de reconnaître cette dépendance nécessaire ou d'établir cette liaison. Elle y parvient en formant une chaîne continue de jugements, qui sont comme

(1) «Ces vérités ne peuvent se démontrer, et cependant ce sont les fondements et les principes de la géométrie. Mais comme la cause qui les rend incapables de démonstration n'est pas leur obscurité, mais au contraire leur extrême évidence , ce manque de preuves n'est pas un défaut, mais plutôt une perfection, » {Pensées de Pcwca/, Réflexions sur la Géométrie en général.)

une suite de chaînons intermédiaires entre la première vérité, ou le principe évident par lui-même, et la conséquence, ou le dernier jugement qui n'est pas certain par lui-même , mais le devient par des relations connues avec ceux qui précèdent, jusqu'au premier à qui convient exclusivement le caractère d'intuition immédiate.

Une suite de jugements intuitifs, de vérités premières, ou d'axiomes, ne saurait constituer un raisonnement, car, par cela seul que les vérités sont premières, elles ne peuvent se lier, se transformer ou se déduire les unes des autres. C'est, pour ainsi dire, comme les nombres premiers qui n'ont d'autre mesure commune que l'unité à laquelle tous se rapportent. Soit la suite de jugements représentée par cette série de rapports A. B. C. D. E. F. G. Que le premier de ces rapports A. B. soit représenté comme évident par lui-même : un axiome mathématique ou psychologique, un jugement intuitif comme : la ligne droite est la plus courte entre ses extrémités; le moi est cause des actions libres; de la relation évidente de A. à B. je déduis, suivant la loi d'identité, ou de dépendance nécessaire, la seconde relation qui n'est plus évidente par elle-même, mais qui est certaine comme dérivant de la première; et de celle-ci la troisième G. D. qui est une suite de la deuxième, et par suite de la première, et ainsi de suite jusqu'à la dernière relation de F. à G. qui est très-compliquée, très-obscure , si l'esprit la considère isolément, mais qui est aperçue comme une dépendance nécessaire de celles qui la précèdent immédiatement,

2Sd FOND. DE M PWrCÛOLOeff, «w FAîff, B, SECT. IV.

en remontant jusqu'au ppincipa ou fait primitif. , §i je vaux me rendre un compte exact de la nature des procédés intellectuels dont se eompose cette sô-' rie de raisonnements, j'observe d'abord que le prer^ mier jugement seul est intuitif, ou que la relation qu'il établit est la seule qui soit aperçue ou vue imn médiatement : toutes les suivantes ne sont aperçues que comme des dérivés plus ou moins éloignés de cette première. Le second terme est une dérivation immédiate du jugement intuitif, c'est ce jugement dentique sous une autre expression ; par exemple, la relation plus courte affirmée de la ligne droite, se reproduit identique sous cette expression i un côté du triangle est plus petit que la somme des deux autres. Le troisième terme dépend du second et par suite du premier. Il faut donc que l'esprit embrasse d'une seule vue trois relations, et si Ton veut, la même reproduite sous trois expressions diflflérentes. Mais l'intuition, ou la vue immédiate, exclut toute composi-r tion et tout intermédiaire. Les notions, ou rapports qu'elle a pour objet, ne peuvent admettre plus de deux termes simples. Cette intuition, ou vue immédiate, n'a donc plus déjà lieu au troisième terme, et à plus forte raison dans les suivants jusqu'au dernier qui se complique de toutes les relations succès-sivement aperçues entre tous ceux qui le précèdent, en remontant jusqu'au principe, ou fait primitif, évident par lui-même.

Cependant la relation qui l}e le dernier terme au premier, ou le premier principe à la dernière consé» quence, est aussi certaine, aussi nécessaire que celle

S7STÈME RIËFLEXIF. *-GH. HT. 3SS

du plumier au second terme. Je suis aussi certain par exemple que l'espace parabolique compris entre une portion de la courbe et deux coordonnées est égal aux deux tiers du produit de ces coordonnées, que je le suis de cette première vérité : la ligne droite est le plus court chemin. Mais j'ai Tintuition immédiatement de cette dernière vérité et je l'assure parce que je la vois. Je ne vois point la première par ellemême, mais je l'aperçois par l'intermédiaire d'une longue suite de déductions qui s'appuient touti)s les unes sur les autres, et sur un ou plusieurs principes évidents par eux-mêmes, qui sont comme la clef de la voûte.

Que je voie l'image d'un objet réfléchie par une suite de miroirs, il peut y avoir perte ou altération de lumière dans le trajet qu'ont fait les rayons éma-nés de l'objet pour arriver à mon œil; et ce n'est pas sans doute comme si je voyais cet objet à nu ; mais je n'en suis pas moins assuré qu'il existe. Il y a de même perte d'intuition ou altération d'évidence intuitive, à partir du premier jugement intuitif jusqu'au dernier jugement prouvé, mais il n'y a pas perte, altération de certitude, et celle-ci se transmet sans aucun déchet du principe à la conséquence qui en dépend nécessairement, ou qui tient à ce principe par une suite de vérités intermédiaires, comme le dernier chaînon d'une longue chaîne tient au premier anneau, et celui-ci à un point fixe où elle va se rattacher (1).

(1) « Or, cette évidence et celte certitude de Tintuition doit se retrouver non-seulement dans une énonciation quelconque , msàs dans tout raisonnement, » (Descartes, Règles pour la direction de Cespriu — Règle m.)

Mais comment cette liaison peut-elle s'établir entre tous les jugements certains dont la suite compose un raisonnement développé? Et puisqu'à partir du premier rapport ou du premier fait évident par lui» même, il n'y a pas d'intuition immédiate, de vue immédiate de la vérité dans les relations intermédiaires, comment pouvons-nous être assurés que la chaîne est continue ou que la conséquence est liée à un principe et en dépend nécessairement, soit par la loi d'identité, soit par celle de causalité, car la même forme de raisonnement peut embrasser ces deux sortes de lois? Quel est le procédé intellectuel qui peut remplacer ou suppléer l'intuition de la vérité, et fonder la certitude des déductions, aussi complète que celle des principes évidents par eux-mêmes? Supposez que, partant du point fixe où s'attache une longue chaîne matérielle et saisissant le premier anneau, je parcoure continuement tous les chaînons a. b. c. d. e. jusqu'au dernier, sans trouver aucune lacune; quand je suis au bout, j'affirme que tous les chaînons tiennent les uns aux autres depuis le dernier que je touche actuellement jusqu'au premier que je n'aperçois pas, mais dont l'existence fixe et la liaison médiate avec le dernier m'est assurée, aussi certainement que si je les embrassais l'un et l'autre dans un seul et même acte de perception. Or, quelle est la faculté ou le procédé intellectuel qui me rend encore présent le premier chaînon que je n'aperçois plus par le sens, et qui me fait affirmer sa liaison avec celui que j'aperçois? Cette faculté ne peut être que celle qui fait revivre les actes intellectuels déjà exécutés.

pour les unir aux impressions présentes, et se sert des conceptions passées pour former les conceptions nouvelles : facultas non imaginum custos, sed quœ ex rébus mente conceptis propositum denuo promere potestf... la mémoire. C'est à cette mémoire intellectuelle que nous devons toutes les vérités déduites, toutes les notions que nous avons composées nousmêmes et qui ne sont pas simples et primitives.

Il y a une analogie très-remarquable entre le mode de coordination de nos jugements synthétiques dans le temps, et celui de nos perceptions directes, ou intuitions sensibles, dans l'espace. L'exemple que nous venons de rapporter est très-propre à faire concevoir cette analogie^ et le procédé intellectuel qui lie les jugements les uns aux autres, dans ces longues déductions dont se compose un même raisonnement, ne diffère pas au fond de celui par lequel l'aveugle groupe sous l'idée d'un seul corps, ou figure tangible, toutes les lignes, les faces et les angles solides que le sens du toucher actif découvre, par une succession de mouvements continus. La différence qui existe dans la nature des éléments associés ou groupés, et dans l'espèce des relations aperçues, n'influe point sur le mode des associations, et c'est la même faculté qui effectue les unes et les autres, ou les rend possibles.

L'acte de réminiscence qui rappelle un jugement intuitif nous assure que ce jugement a déjà eu lieu; l'être pensant le reconnaît, comme il se reconnaît le même, identique, qui a existé et qui existe actuellement. Mais comme la réminiscence personnelle ne diffère pas du sentiment de la même existence con-

tinuée , ou que le moi ne peut penser qu'il a été dans un temps passé, sans apercevoir immédiatement qu'il est identique dans le moment présent, ainsi la réminiscence, ou le souvenir d'une intuition, est encore la même intuition qui se répète dans le présent. En d'autres termes nous ne pouvons penser que nous avons eu l'intuition de telle vérité simple sans voir encore la même vérité, aussi immédiatement que la première fois. Ce caractère convient éminemment aux faits primitifs, ou à ces dérivés immédiats que nous appelons principes, et il ne convient qu'à eux. C'est donc un moyen sûr de les reconnaître, ou de les distinguer des vérités déduites (1). Celles-ci n'étant aperçues qu'à l'aide d'un nombre plus ou moins grand d'intermédiaires qui les séparent des premières, chacun des jugements qui concourent à établir telle vérité de conséquence, participe à la certitude du principe qui a servi de point

(i) Ceci répond à une question que fait M. Degérando dans son excellent chapitre des Desiderata, où il a reconnu et exprimé de la manière la plus précise tous les problèmes que peut se proposer encore la psychologie. Il demande : 1" Gomment s'opère le passage des vérités primitives aux vérités déduites ? T Si ces dernières sont essentiellement distinctes des premières vérités ?

Tout ce qui est simple et universel est primitiL Tout ce qui est composé et général est déduit Les notions d'unité, de ligne droite, de moi, de force , de cause, et leurs premières relations sont primitives. Les compositions de Tuiûté, de la ligne, des forces, et les relations de ces composés sont déduites. La plupart de ces déductions sont comme des proportions, où nous parvenons à reconnaître ef à affirmer telles relations entre des idées G(»aplexes dont nous ne pouvons apercevoir tous les éléments, psffce que ces relations sont identiques, égales ou analogues aux premières que nous apercevons immédiatement. Cest ainsi que tontes les vérités sor les rapporta des nombres et des figures sont déduites de prenier s a:i;iômes ou déûnitions d'arithmétique et de géométriet

êë départ, et lô communique aux stfîrMts, satispôutoîf \mif communiquer le Gdfâûtère d'intuition qui tmtè exeludivemènt aitâché àtrx preinières^ téritéi^ iinmédiatei^. Â chaque passage d'nn jugement à VkVh tre, pftdssfdt du quatrième jugement au cinquième psir énewpfe, l'esprit ne doitp«s perdre de vUe la déptodanee où ee quatrième se Iroure an troisième, et second et du premier; maii^en formant la liaison afctu^te, i\ ne peut apércétoir évîdement tontes celles qui ont préeédé. Il répugne k ta nature même dé FaCté d'intuitinn qu'il voie immédiatement tofus ceà rapports à la fois. Il ne conçoit donc ces rapports successifs de dépendance que d'après le témoignage et la métnoîf e, qui !ui assure qu'ils ont t<>ujours lieu p^ crfà^ seul qu'ils ont été âper^çtis un^ fe^is. Si ce* ràppwteataieïïé été aperçtfs parhrtuitioH immédiate^ Icfur' sôUl^nir serait ence^ief ùrie rninitio», comme Fest tféees^airemeirt lé i^uvenii' dii principe. Or, îi û^ett éfst pai^ ainsi, ca^r hchi^ s€totens très-bien que BfoUâ^ n'^âftoffi^ point Tâperception ad le sentiment àfôtUet de ict\€ Vérité déduite, dont Aot» noirs servons potif en fronver une atrtre, quoique nou& nous smt» venions d'àVôiftfpei'^H'cfeeirement sa dépendance né*ee^sûAte&ttti principe? évident par lui-toême. Donc :

f * Bans h snîfe des fermes dontse compose un raist^nnemeat, il n'y aeFîriftfitîf qtieïe pr'emierlugément, ce qu* est contraire 'à: ïar théorie qnt empeigne que pottr qu'mï rafisoiffnement soit bon, chaque passage S^iiti^ iifolion à Taufre doit être un jugement intuitif,

^ Dîsmslôtft raisonnement développé, la mémoire remplit une fonction eSietdiéSe; qù? ïiêf 6^s>iâte pas

288 FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. IL SEGT. lY.

à nous faire apercevoir encore la même vérité comme ayant été déjà présente, comme dans la réminiscence des intuitions répétées, mais à nous assurer que cette vérité a eu lieu, que nous avons reconnu sa dépendance du principe à l'aide d'une suite d'intermédiaires, et que nous l'apercevrions encore en répétant les mêmes opérations. Ce dernier acte de souvenir diffère de la réminiscence comme la simple idée de l'objet qui nous a fait éprouver telles sensations diffère de la présence de cet objet que nous jugeons être le même en ce qu'il nous fait éprouver encore des sensations semblables.

3*" Sans la confiance que nous attachons aux simples rapports de la mémoire, nul raisonnement ne pourrait avoir lieu et l'esprit ne sortirait jamais des limites étroites des axiomes, ou des premières vérités intuitives, comme le voyageur qui ne voudrait jamais perdre de vue le point d'où il est parti, bornerait sa course au cercle le plus étroit. Mais, au moyen du souvenir qui nous atteste la certitude absolue de certaines vérités déduites, déjà très-éloignées des principes, quand nous avons reconnu une fois quelles en sont les conséquences, nous nous appuyons sur ces vérités avec autant de confiance que sur des axiomes, et l'esprit qui les adopte comme principes, prenant son vol des points les plus élevés, peut atteindre aux plus grandes hauteurs. Qu'importe donc pour nous que certaines vérités mathématiques, telles que la similitude des triangles, ou le carré de l'hypothénuse soient intuitives ou non, si nous avons la faculté de les employer comme telles ?

STSTÈBIE RÉFLEXIF. — CH. IV. 28»

4" C'est la mémoire seule qui nous fournit des points de repos dans les longues suites de déductions ; car il suffit qu'elle nous assure que telle vérité a été démontrée, pour que nous n'ayons plus aucun doute sur sa certitude, et que nous considérions comme inutile de vérifier encore sa dépendance des principes. Sans cette heureuse confiance, la masse des vérités dépendantes les unes des autres, dont se compose toute une science telle que la géométrie, devrait être parcourue d'un mouvement continu depuis le principe jusqu'à la déduction la plus éloignée, et l'esprit aurait à porter tout le fardeau de ses idées à la fois. Que dis-je? Il n'y aurait aucune possibilité de connaître des vérités déduites, et rien ne serait prouvé que ce qui n'a pas besoin de l'être.

5** Ce repos, ou cette interruption du travail de l'esprit, dans le passage de chaque système partiel de vérités déduites, ou de chaque théorème pris pour principe à un autre qui en est la conséquence et qui devient principe à son tour, ces points de repos, dis-je, ne peuvent avoir lieu dans une suite de déductions qui tendent à établir une certaine vérité ou à lier une conséquence à son principe. Dans ce cas, comme dit Descartes (1), le mouvement de la pensée ne doit être interrompu nulle part, et il faut que ce mouvement rapide et continu vienne secourir la faiblesse de la mémoire, ou alléger le travail qu'il y aurait pour elle à lier des chaînons trop séparés ou éloignés les uns des autres. « Souvent en effet, » ajoute le

(i) Règles pour la direction de Cesprit. — Règle vu.

290 FOND. DE LA PSf CHOLOGÏE. — PAftt. fi. SECT. Vf.

tnéiné auteur, « ceux qui cherchent à tirer de pfin- « cipei^ éloignés des CûFfiôtusîoiis trop rapide^, flê « peuvent pas suivre avec tant de soin h chafnë de& « déductions intermédiaires qu'if ne leur eii échpipp^ « quelqu'une. Et cependant, dès qu'une ôonsê- « quence, fût-elle la moins importante de toutes, â « été oubliée, îa chaîne est rompue et la certitude de <( h conclusion ébranlée (1). » En effet, la confusion tire toute sa certitude du principe, îl faut dotîe qu'elle s'y rattache ou que l'esprit en aperçoive fâ liaison^ mais s'il y a quelque intermédiaire omis, hi liaison ne subsiste plus.

Revenons sur notre exempte delà coordiiiatïcttï dés impressions tactiles dans l'espace. Plus on parcôiïrt tous les anneaux de la chaîne avec une rapidité crot^tinue, plus les perceptions successives se Kent entre elles, de manière que le sens paraît tout faire, et qûé le résultat paraît être une continuité de sensations plutôt qu'une suite de perceptions et de souveùffâ. C'est cette rapidité même dans le jeu de nos facuïtés d'^âssociatïons successives qui nous cache la part que prend ïa mémoire à toutes les perceptions composées par des suites ou des combinaisons de mouvements, dont nous cessons d'avoir la consciefiice. Il en est de même des combinaisons ou des suites de jugements. Ainsi l'esprit qui forme rapidement des combinaisons étendues, en transportant dans ces conibînaîsons un petit nombre d^idées simples, croit saisir ïes unes comme les autres dans le même acte d'intui-

(1) Rèfft^s pear fa dttûction de Cesprit. — Kêglô Vu,

SYSTÈME RËnfiJQF. ** (33. ÏV. ftl

tion- En abrégeant le temps, il semble qu'il rappfoche les distance» : il semble qae les conclusions sont plus rapprochées du principe parce que Tesprit va plus vite de l'un aux autres ; il semble enfin que h conclusion brille d'une lumière qui lui est proprer;^ l'esprit ne mesure plus Tintervalle qui le sépare du propre foyer de cette lumière intuitive. Ainsi le point lumineux qui tourne rapidement parait remplir de lumière le cercle entier.

Prenons une suite d'égalitéi» déduites^, ou conclues les unes des autre», sous cette forme Aia=*B=»C=*D »= X. Ce que nous en dirons peut s'appliquer de la même manière à tout autre rapport qu'à celui d'égalité. Chaque couple de rapports forme un raisonm^' ment en trois termes; de ce que A égale B je conduit qu'il égale D et ainsi des autres. Mais chaque terme s'éloigne de plus en plus dtt premier rapport intuitif, et le dernier peut en être si loin que le souvenir de la première relation soit effacé. En parcourant cette suite par un seul mouvement continu, la mèmcintuition paraît s'étendre du principe jusqu'à la conséquence : c'est la vue du génie, et c'est ce qui rend Topération du raisonnements! laborieuse aux esprits leiïf s.

Il y a donc deux évidences : Tune absolue, qm est celle des vérités premières, considérées en elïesmêmes et indépendamment de totite autre sfupposée antérieure, l'autre relatrve, ou de déduction, qui est celle des vérités secondaires, considérées par rappt)rt à d'autres dont elles dépendent, à qui elfes sont fiées par l'identité d'une même essence qur s^étendà toutéi^. Si DfOtt* ne cherchons que l'évidence rcfalive, otr de

292 FONa DE LA PSYCHOLOGIE. »PART. IL SEGT. IT.

déductiou, nous avons la faculté de prendre tour à tour chaque vérité déduite comme un principe, et nous sommes aussi certains de la conséquence immédiate déduite de ce principe de convention que nous le sommes de celle de la relation simple qui est un principe évident par lui-même.

Supposez qu'on parte d'un principe évident par lui-même comme l'égalité des angles correspondants, par exemple : celle des angles alternes-internes est une déduction immédiate et évidente de ce principe. Et, prenant cette seconde vérité pour principe, j'en déduis avec une évidence absolument égale à celle de la première déduction, l'égalité des angles alternesexternes, etc. On pourrait ainsi créer de suite tout un cours de géométrie, en suivant la chaîne des déductions et la dernière proposition serait tout aussi évidente, en prenant l'avant-dernièrepour principe, que l'est la deuxième comme déduite immédiatement du premier jugement d'intuition absolue.

Il est très-essentiel de distinguer cette aperception de la dépendance où est une vérité d'une autre, de l'intuition absolue du principe qui seul mérite le titre d'intuitif. Il est dangereux de confondre sous le même nom d'intuition la vue immédiate qui s'attache à un sujet, ou à une relation simple et l'évidence de déduction qui accompagne la liaison continue de plusieurs jugements dont aucun, hormis le premier, n'est intuitif.

En se laissant aller à la série des jugements, l'esprit trouve ainsi une suite de vérités liées entre elles, mais il dépend de lui d'arrêter la chaîne quand il

veut. C'est ainsi que la géométrie a été créée par plusieurs esprits, qui y ont ajouté successivement une vérité à une autre. Il est même probable que plusieurs de ces vérités ont été d'abord isolées, comme des résultats d'expérience, avant qu'on cherchât à les unir par la chaîne rigoureuse du raisonnement comme le fit Euclide ; on était loin alors de les considérer comme identiques. Les principes, ou les vérités immédiates, étaient intimement présentes à l'esprit; il les appliquait à chaque instant; mais justement parce qu'elles étaient intimes et parfaitement simples on ne les remarquait pas, ou on ne sentait pas le besoin de les énoncer. Le besoin d'avoir des mesures exactes de certaines portions d'étendue, auxquelles les moyens mécaniques usuels ne pouvaient atteindre, donna d'abord lieu à divers problèmes dont la solution, fournie plus souvent par une sorte de hasard que par des procédés réguliers, conduisit à énoncer divers théorèmes. Pour démontrer ces théorèmes ou prouver telle vérité énoncée, il fallait faire voir qu'elle était une suite ou une dépendance nécessaire de principes reconnus pour vrais. Mais ces principes généralement reconnus pour vrais n'étaient pas encore évidents par eux-mêmes. Combien de prétendus axiomes d'Euclide ont été reconnus depuis par les géomètres commodes théorèmes qui devaient être démontrés I

L'esprit humain est ainsi fait : il dédaigne les vérités simples et évidentes par elles-mêmes, et court toujours après des choses obscures et diflRciles qu'il espère atteindre d'un seul élan. Ceux qui commen-

39A FOND. DE hk PSYCHOLOGIE, m. MM. Q. SEGT. IT.

cent la géométrie sont d'abord étonnés qu'on éoonoe, ou qu'on veuille leur démontrer des choses qu'ils croient concevoir au seul énoncé^. Il faut avoir déjà fait beaucoup de progrès pour sentir le besoin de s'appuyer sur des principes évidents, et devenir difficile en matière de preuve. L'intuition est comme une espèce de sens interne qui a besoin d'être exer-< ce pour acquérir un certain degré de finesse. S'il en était autrement, verrait-on les hommes, et les philosophes de tous les siècles, prendre pour principes incontestables dont il ne faut pas disputer des maximes absurdes, insignifiantes ou vagues comme, par exemple, l'horreur du vide en physique, le principe que la nature ne fait rien en vain? Pour reconnaître et constater les vérités premières, et les principes évidents par eux-mêmes, il ne faut que regarder en nous-mêmes, ou dans nos idées; mais cette vue intérieure et fixe ou prolongée, par laquelle noua pouvons acquérir les idées de ce qui est en nous, de ce que nous sentons ou pratiquons à chaque instant, semble contraire à notre instinct naturel, à nos habitudes. Le premier pas de la science régulière et complète est toujours le dernier dans une suite de progrès dus au hasard, à des besoins capricieux, à des circonstances fortuites, qui donnent des lois à Tentendement au lieu d'être réglées et amenées par lui.

On conçoit qu'une intelligence fût assez forte pour créer de suite la géométrie, en partant des vérités premières et immédiates, et suivant la chaîne des déductions jusqu'au bout, sans omettre un seul an-

ne^n. Ce n'est p^s ainsi qu'il est donné à Thomine de procéder. J/actiyité de son esprit, mise en jen par certaines circonstances, Jui fait entrevoir certaines relations entre les choses, qu'il cherche à vérifier par l^s moyens les plus expéditif§, Pythagore entrevoit qu'il doit y avoir une certaine relation entre le carré de l'hypothénuse et la somme des carrés des deux autres côtés; il trace sa figure, mène différentes lignes, forme des triangles semblables et, combinant plusieurs théorèmes déjà connus qu'il considère cpmme des principes, il trouve enfin cette vérité qui ei^cita en lui de si vifs transports. Quand on se propose une question, on est pressé de la résoudre et il est naturel qu'on y emploie le plus petit nombre possible de principes sans remonter plus haut que la nature de la question ne paraît l'exiger ; car, en partant des points les plus avancés, on a l'espoir d'arriver plus vite- On ne sent le besoin de remonter jusqu'aux vérités premières que dans les cas seuls où l'on se propose d'élémenter la science, ce qui suppose qu'elle est déjà complète. Tant qu'il s'agit de l'acquérir pour nous-mêmes, ou de résoudre des questions particulières, nous prenons pour principes des vérités de déduction déjà connues, sans croire qu'il y ait quelque lumière à tirer des principes Içs plus reculés,

Mais, soit qu'il parte des axiomes, soit qu'il prenne pour principe les vérités qui en sont les plus éloi-gnées, la marche de l'esprit est toujours la même. D'un premier jugement, ou d'une première relation pris0 pour certaine, d'après le témoignage de la mé-

296 FOND. DE LA PSYCHOLOGIE. —PART. ïl. SECT. IV.

moire, ou tout autre motif de crédibilité, il passe à un autre qui en dépend comme conséquence certaine si le principe l'est. Un jugement en amène un autre, et ainsi de suite jusqu'au dernier qui se trouve lié au point de départ par une chaîne continue d'où résulte la certitude ou l'évidence de déduction, aussi parfaite que si le premier jugement eût été intuitif. C'est ainsi qu'il peut y avoir certitude conditionnelle sans l'ombre même d'une vérité absolue.

De tout ce qui a été dit jusqu'à présent, il résulte que les rapports de dépendance nécessaire qui ne peuvent avoir lieu qu'entre nos idées abstraites universelles, simples, ou composées d'éléments homogènes, doivent être soigneusement distinguées des rapports de ressemblance perçus entre nos idées sensibles mixtes. Les premiers forment les sciences mathématiques, les seconds forment les sciences physiques. Ces deux grandes classes de rapports réunis forment les sciences physico-mathématiques, et en général toutes celles où le raisonnement s'applique aux faits pour les expliquer les uns par les autres, ou les déduire d'un seul ou d'un petit nombre de principes.

Le rapport de causalité qui forme une classe à part, est, comme on l'a dit, le père de la métaphysique. Uni avec celui de dépendance nécessaire, il s'applique aux sciences de fait, et de là dérivent toutes nos déductions explicatives, qui ont pour but de remonter des phénomènes, ou d'un état de choses donné, aux causes qui ont pu produire ces phénomènes ou amener cet état présent. Les rapports de

ressemblance, ou les suites de jugements d'analogie fondés sur la liaison des expériences, se trouvent ex-« clus par tout ce qui vient d'être dit de Tobjet de ce chapitre. Nous n'avons plus à nous occuper que des lois de la déduction nécessaire de nos idées universelles abstraites, et de l'application deces lois du raisonnement aux faits.

Des déductions abstraites.

<( Si nous n'avions que des idées simples, » dit un de nos philosophes les pliis judicieux, « il n'y aurait <( point de liaison, point de génération entre les ju- <( gements dont elles seraient l'objet. Le rapport qui « existe entre deux idées complexes, n'est que la réu- « nion des rapports simples qui subsistent entre « leurs éléments (1). »

J'avoue qu'il m'est aussi impossible d'admettre la. première proposition que de la concilier avec la seconde. Nier qu'il y ait une liaison ou une génération possible entre les jugements qui ont pour objet des idées simples, c'est nier qu'il y ait des sciences de raisonnement pur, qu'il y ait des sciences mathématiques et métaphysiques. D'un autre côté, dire que le rapport de deux idées complexes se forme de la

(1) Degérando, Des signes et de y art de penser ^ tome ii, page 135.

298 FOND. DE Ul PSYCHOLOGIE. -^ PAATi H SEGT. IV.

réunion des rapports simples qui existent eaire leurs éléments, c'est convenir non-seulement qu'il y a taoe liaison et Une génération possible entre les jUg^mentd qui ont pour objet des idées simples ou élémëntai-^ res, mais de plus que^ sans ces rapports simples^ il n'y aurait pas de rapports nettement pei*çus etitre les idées complexes.

Je sais qu'il y a un point de vue, très-séduisant par sa simplicité, qui limite au rapport de compréhension tous ceux qui peuvent exister entre nos idées d'une espèce quelconque, point de vue dans lequel tout jugement et par suite tout raisonnement se borne à voir, oU, comme on dit, à sentir qu'une première idée est renfermée dans une autre, laquelle en contient une troisième, et ainsi de suite, à partir du sujet jusqu'au dernier attribut; ou, danS l'ordre inverse, k partir de. l'idée du dernier attribut jusqu'à celle du sujet, que l*on considère comme étant toujours la plus composée. ï)ans ce poiut de vue, il est impossible en effet d'admettre aucune génération possible entre les jugements qUi auraient pour objet une idée ou un sujet simple, car dès qu'il est simple rien n'y est renferiné, rien ne peut eii être déduit: il n*ya donc pas à juger ni à raisonner. Mais ce ne peut pas être là Topînion du philosophe qui a reconnu, et si nettement développé, lefe causes de la fécondité particulière des jugements abstraits qui roulent sur les idées des modes simples, des nombres, de l'étendue, etc. Toute la difficulté tient ici à reconnaître le mode de génération de nos idées abstraites, à distinguer celles qui sont générales et

9TSXâMB RËFUSXIF. ^ C£L m fi9t

toujours composées, au lAoins iious le point de Vue de Textensioii» et par duite Susceptibles d'atialysoi de celles qui sont parfaitement simpleâ , unes individuelles; enfin k savoir si ces deux espèces d'abstractionsi dérivent également dds idées sônsible£i« ou s'il n'y a pour toutes qu'un seul et même mode de génération. Voilà ce qui a déterminé les discussions précédentes sur lesquelles j'ai crti que devait èj^re basée toute la théorie du raisonnement.

Maintenant nous pouvons assurer qu'il y a un système d'idées abstraites, simples et non générales, qui seul fournit les véritables objets de nos raisonnements ou des jugements constamment liés entre eux et à un premier qui peut être dit les engendrer; nous pouvons assurer par suite, qUe le rapport de dépendance nécessaire diffère essentiellement de celui de compréhension, car la perception des rapports les plus composés dépendant nécessairement de celle des plus sirtiples, il est impossible de concevoir comment ceux-ci pourraient être déduits des autres par le raisonnement. Quoique ce qui a été dit précédemment puisse suffire pour lever tous les doutes et éclaircir ce point délicat, il ne sera pas inutile d'entrer dans quelques nouvelles considérations sur l'o^ rigine des idées simples dont il s'agit.

« 11 y a, dit le philosophe que nous venons de ci- ^ ter, tin ordre suivant lequel les idées s'introduisent ^ dans notre esprit, et un autre ordre suivant lequel <« tios idées se combinent les unes dans les autres. Le ^ premier dépend de notre manière de concevoir et ^ de sentir ; il dépend aussi des circonstances extér

« rieures : le second ne dépend que des rapports que <( nos idées ont entre elles. Le premier commence <( aux impressions sensibles qui sont toujours com- « plexes : le second commence aux idées les plus <( abstraites qui sont toujours les plus simples. Il est « certain que notre esprit acquiert l'idée totale du « solide, avant de s'arrêter à celle de chaque dimen- <( si on en particulier; mais il est certain aussi, que « l'idée du solide se compose de celle de trois dimen- <( sions. Les métaphysiciens ont souvent confondu a ces deux modes de génération et se sont trouvés <( induits par là en de graves erreurs. Les scholasti- « ques crurent que les notions les plus simples par « leur nature devaient être pour l'esprit, l'origine de <( toutes les autres et la source de la science (1). »

Ce passage est très-remarquable en ce qu'il fixe assez nettement l'état de la question. Je m'arrête un peu à la discuter.

On suppose que l'idée totale d'un solide, tel que le cube ou la sphère, s'introduit originairement dans l'esprit par le sens delà vue ou celui du toucher, avant qu'il y ait aucune idée partielle ou abstraite de chacune des dimensions. Mais qu'est-ce que cette idée sensible totale? en quoi consiste sa composition? et comment peut-on être fondé à dire qu'elle renferme déjà toutes les idées abstraites, et les relations si multipliées qui en seront déduites par l'analyse ultérieure ou plutôt qui y seront ajoutées par une véritable synthèse? Pour un homme qui commencerait

■ (1) Des Signes^ tome ly» pages 3&0, 341, 3^.

à voir, et n'aurait pas encore appris à associer les jugements du toucher avec les simples apparences visibles, la sphère se réduirait, comme dit Locke, à un cercle plat, le cube à un carré, le tout ombré suivant les lois de la perspective. Assurément ces apparences ou images ne renferment pas les idées abstraites des trois dimensions ni les rapports de situation, de distance, tels que nous croyons les percevoir immédiatement par la vue. Pour un aveugle qui apprend à toucher, eût-il même l'organe extérieur calleux comme nous l'avons supposé, on doit convenir qu'il ne sauraity avoir d'idée totale, ou d'image composée, d'un solide figuré d'une certaine étendue, avant qu'il y ait une perception distincte de ses parties. C'est par une véritable synthèse que cette idée totale se forme, et l'introduction du tout composé dans l'esprit de l'aveugle ne précède point la combinaison des parties : ces deux modes de génération dont on parle se réduisent donc au même. Sans doute, l'individu qui n'a point nos signes, ne compte pas comme nous le nombre des faces et des arêtes du solide ; il n'en fait pas une analyse ou une abstraction aussi complète. Quand il a formé Tidée du composé, il doit avoir moins de moyens pour revenir au simple^ et le concevoir séparément ; mais ce simple n'en est pas moins son point de départ ; il le répète par une suite de mouvements coordonnés et liés entre eux, dont la mémoire tient compte, dont elle retient toute la suite, depuis le premier terme déjà éloigné du sens, jusqu'au dernier avec lequel il doit s'unir. Voilà bien un exemple de jugements synthétiques

pris dans l'ordre sensible, et peut-être un emblème fidèle de ce qui se passe dans tout raisonnement proprement dit. Dans tous les cas, et quelle que soit la manière de procéder des sens externes, alors que les impressions sensibles et les premières images qui leur correspondent sont naturellement composées dans l'origine, on ne saurait dire que ces impressions renferment nos idées abstraites ou que la sensation soit, pour ainsi dire, grosse de tout cet ensemble d'idées, de rapports et de relations qu'une tête humaine est susceptible de produire. Une impression sensible ne peut être composée que d'autres impres* sions élémentaires de son espèce ; une image totale ne peut avoir pour élément que des images. Mais comment concevoir que les idées simples de mot, de cause, de fun, du même, celle de point résistant, de nombre, de ligne droite, telles que la géométrie les conçoit, soient des parties d'images et renfermées en elles, comme éléments de la même nature?

Qu'est-ce d'ailleurs que ces idées qu'on prétend être renfermées dans les sensations, avant même que l'exercice de l'attention les en ait fait ressortir? comment admettre qu'une idée existe avant d'avoir été remarquée ou d'être présente à l'esprit? n'est-ce pas réaliser toutes les illusions systématiques du platonisme, tout en se récriant contre elles? Qu'on sup^ pose que les idées abstraites soient vues renfermées en nature dans le sein de la Divinité, ou dans une première sensation confuse, ne leur accordc-t-on pas également, dans les deux cas, une sorte d'existence réelle, indépendante de l'esprit qui les considère?

Srr3TË|l£ RËFUSXIF. -r CH. IV. dos

Disons doDC^eten nous fondant sur l'ensemble des résultats de toutes les analyses des sens (1), que les idées abstraites dont il s'agit ne s'introduisent pas dans l'esprit avec les impressions sensibles ; qu'elles n'en font pas partie intégrante, mais qu'elles y sont ajoutées par un premier exercice de l'activité motrice, simultanée avec les sensations, et ensuite séparées d'elles ou abstraites (S) par un second exer*oice de la même activité, développée et pour ainsi dire, intellectualisée à l'aide des signes institués. Il n^y a donc pas lieu d'établir une distinction epsentielle entre la formation originaire de ces idées ou leur introduction dans l'esprit, c'est-à-dire la connaissance première que le moi en pr^id, et leur premier ordre de combinaison,puisque c'est par la même opération active qu'elles naissent et se combinent entre elles comme éléments homogènes ou identiques. L'analyse, qui se fait par l'attention jointe k Timagination, ne peut faire ressortir des sensations ou des images que des éléments sensibles de même nature que les composés» qui seuls peuvent être dits renfermés en eux comme des parties daqs le tout. Cette sorte d'analyse s'arrètant là où toute image s'évanouit, ne saurait atteindre aucuqe des idées abstraites universelles que le métaphysicien et le géomètre considèrent chacun dans le point de vqe qui leur est propre, Enfin ces idées réfiexives sont les véritables objets du raisonnement, les seuls d'où puisse

(i) Voyez la première section.

(2) Cohceptus intellectualis abslrahit ab omni sensitivo non

s'engendrer une suite de jugements liés entre eux, et à un premier le plus simple de tous, par une chaîne continue dont les termes soient en dépendance nécessaire les uns des autres.

Nous nous en doutions : la plus grande partie des attributions que nous faisons à notre propre individu, et aux êtres que nous jugeons exister hors de nous, la suite de ces attributions ou jugements, ne peuvent pas décomposer l'idée du sujet ni avoir pour but d'en faire ressortir ce qu'on supposerait y être compris, puisque cette idée est parfaitement simple, sans être le produit d'aucune généralisation arbitraire, et par suite sans avoir aucune compréhension ni extension. Les jugements ne font donc qu'ajouter à l'idée du sujet des attributs que l'esprit découvre successivement, en partant de l'essence du sujet donné par intuition, et considérant cette essence sous différents points de vue ; ils ne peuvent être dits y être . renfermés comme les parties sont renfermées dans un tout ou comme une idée particulière est dite comprise dans l'extension de l'idée générale. Les jugements de l'espèce dont il s'agit sont donc synthétiques, c'est-à-dire qu'ils ajoutent à l'idée du sujet sans altérer sa simplicité,et nous pouvons poser cette règle générale que dans tous les cas où il s'agit d'un sujet simple, donné par analyse réfléchie, rien ne peut être attribué à un tel sujet que par voie de synthèse ou de composition d'éléments homogènes entre eux et au sujet.

Mais en partant de la conception d'un sujet simple, comment pouvons-nous en déduire des attributs

divers qui viennent grossir ou étendre le fond de cette idée simple? Quelle est Tespèce de lien intelligible qui peut unir le sujet aux attributs ou ceux-ci les uns aux autres? La science de la pensée et celle de l'étendue, les deux seules sciences de raisonnement nous fournissent des exemples de cette liaison réelle et nécessaire dont on demande les moyens et le fondement.

A. — Déductions mathématiques.

L'unité résistante, le point, est la première conception mathématique. L'esprit y parvient par l'abstraction réflexive, et non évidemment par aucun procédé de généralisation. Cette idée est éminemment simple et individuelle; elle ne peut que se répéter, s'ajouter à elle-même pour former tous les nombres, toutes les relations numériques qui ont pour sujet ou pour antécédent commun cette unité: c'est le modèle de toute synthèse. Le premier jugement, ou la première attribution est celle de l'existence identique : un est un ou un est identique à lui^ tnêtne.

Un ajouté à lui-même, ou se répétant une fois, est tin-{-tin ou deux; et ainsi de suite en exprimant chaque collection par un signe déterminé dont l'idée numérique est inséparable. Cette idée n'est qu'une relation à l'unité qui est la seule existence réelle. £n se répétant, cette unité ne change point

8P^ FOND. DE liA PSTGHOI^TE, -*PART. II» SEGT. ÏT.

de nature et demeure toujours simple, quoique aou fond 86 grossisse, pqur ajip^i dire, par toutes les ad-*ditions successives, et les relations aperçues entpe ft(3s collections divergea, qui ne sont jamais que Vur pité qui se multiplie, sans admettre aucun élément hétérogène^ D'où il suit que dans chacune des attfi«butionsi, Qu relations à Tunité fondamentale, Teaprît embrasse Tessence tout entière de Tidée numérique dans celle du nombre qui n'est que la répétition de cette essence ; d'où il suit aussi que le signe et l'idée se confondent et peuvent être pris ici pour une seule et même chose. En effet, que je représente l'unité par ce signe visible 1 , ou par le son monosyllabe «in, ou par un mouvement, un geste, à quelque Ben3 que s'associe la perception du signe, cette perception simple sera elle-même l'unité, et représentera tour jours spus une forme quelconque la mên^e 69- 3ence.

En comparant les différentes collections homogènes de l'unité, nous portons une suite de jugements unis entre eux et à leur sujet simple par le lien de l'identité , ou de l'égalité parfaite. Je compare pî^r exemple 5 -j- 21 à 4 + 3. Je conclus nécessairement l'égalité de ces deux collections de ce que chacune d'elles égale le même nombre?. Ce n'est pas ici comme di^ns les équations logiques où le signe de l'attribut ej5t mis tour à tour m équation avec le signe du genre et celui de l'individu, d'où l'on conclut que l'attribut convient k ce dernier. Ces jugements dépendent les uns des autres et du premier de tous, un e&tmi il» en g^pt déduits» non par l'analyse de

SYSTÈME RËFLBXIP. •r^GH. IV. 807

ridée de Tunité, mais par la suite des opérations qui forment chacune de ses collections. En partant de la collection 7 pour revenir à celle de ses parties 4-4-3, 5 -f- 2, 6 + 1 , etc. , on peut dire que je procède par une suite de jugements analytiques, qui décom-t posent ridée du nombre 7; mais 7 est lui-même une relation à Tunité qui est le terme fondamental, et le raisonnement consiste à prouver que cette relatioa est égale à celle des parties 5 -|-2, 4 + 3 à la môme unité. En substituant le rapport commun omis dans la numération, on trouve toujours une véritable synthèse. La même chose a lieu toutes les fois qu'il s'agit de déduire une quantité inconnue qu'on cherche, d'autres nombres qu'on connaît; ces nombres ayant des relations déterminées avec l'unité, celles-Ksi cour duiront aux autres.

En passant de l'abstrait au concret, il est évident qu'il ne peut y avoir rien de changé dans les rela^tions numériques, car ces relations ne font que s'a^ jouter à des qualités intensives hétérogènes sans se composer avec elles. Ces qualités hétérogènes des touts concrets peuvent altérer ou troubler l'apercep»tion des relations numériques. Mais aussitôt que cette aperception a lieu, ou que les touts concrets ne sont considérés par l'esprit que comme des unités résistantes, sous le rapport simple de la quantité discrète, l'espèce de concret n'y ftiit rien et les relations demeurent les mêmes quels que soient les objets ou les modes comparés.

Cette circonstance bien remarquable de l'identité dejs relations numépiq^es, quelle que soit la na-

ture des objets ou des modifications comparées, est la seule cause de l'évidence et de la certitude qui s'attachent exclusivement à l'espèce des jugements synthétiques dont il s'agit ici, ou qui ont un sujet simple, certitude absolue, nécessaire, qui ne convient nullement aux rapports de ressemblance que les sens ou l'imagination mettent entre leurs objets.

En comparant, par exemple, la lumière ou le mode de scintillation des trois planètes, Vénus, Mars, Saturne, j'y trouve des ressemblances ou des différences qui ne peuvent provenir que du mode de sensibilité de l'organe qui s'y applique. Ces rapports d'éclat, de couleur s'évanouiraient entièrement ou seraient tout autres si j'étais autrement organisé ; ils n'appartiennent donc pas à ces objets que ma pensée atteint à des distances si éloignées ; mais j'affirme hardiment que ces objets sont au nombre de trois, et qu'ils sont éloignés dans l'espace, à telle distance les uns des autres et du point d'où je les contemple. Ces relations déterminées que ma raison a conclues d'une suite de jugements liés entre eux, et à un premier fait d'existence, sont aussi évidentes, aussi certaines que cette existence. Celle-ci admise, je ne puis pas m'empècher d'admettre ces relations, non comme phénomènes, mais comme réalités absolues, indépendantes de mes sensations ou de mes idées.

Passons maintenant à l'idée abstraite de l'étendue, de la quantité continue, ou, comme dit Leibnitz, de la continuité du résistant [resistentis continuatio).

La ligne droite du géomètre n'est que le mode de coordination des unités résistantes. L'idée qui nous la représente est simple non absolument, mais relativement aux dimensions de l'espace. On peut la considérer comme formée de la répétition d'une même unité simple qui laisse une trace d'elle-même en se mouvant dans l'espace. De là les relations nécessaires entre les nombres et l'étendue qui sont comme deux symboles de la même unité.

Dans l'essence de la ligne droite, ou de l'idée individuelle abstraite réflexive que je m'en forme, n'est point comprise celle d'un attribut que l'on a confondu souvent mal à propos avec cette essence et qu'on donne pour une définition de la ligne, savoir qu'elle est le plus court chemin d'un point à un autre. Le plus court est une relation qui suppose des comparaisons faites avec d'autres lignes courbes, brisées, ou non droites (1). En considérant la ligne droite

(1) Quand je dis que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, ou est la plus courte entre ses extrémités, ce n'est point là, conmie on le dit quelquefois, une définition. La ligne droite n'a pas besoin d'être définie plus que l'unité ; l'idée que nous en avons est parfaitement simple, claire et distincte. Elle ne peut cesser d'être présente à notre esprit dans l'état de veille, puisqu'elle est inséparable de tout exercice de la vue ou du toucher. Mais si la ligne droite avait besoin d'être définie , ce serait sur son essence même et, pour ainsi dire, sur sa constitution intérieure que cette définition devrait être fondée, et non pas sur une relation, qui, toute dépendante qu'elle est de la ligne droite , suppose que cette ligne est tracée ou donnée à l'entendement. J'aimerais donc mieux dire que la ligne droite est la trace d'un point qui se meut sans changer de direction, ou une suite de points coordonnés selon une même direction , définition qui suppose l'idée du mouvement qui est primitive. Cet énoncé : la ligne droite est la plus courte entre ses extrémités , est un axiome. C'est lê rapport le plus simple que l'entendement puisse saisir, et qui par

MO FOND. DE lia PBTGBQLOOIE. «« PART. Hi SEGT. IT.

eh ella^mème^ sanâ rien 6inpl*unt6r bord d'elle, il est évident que Je île parviendl^ais jamais à Tidée de œt attribut être plus doutt. Cependant il est dériyé de resseilce du sujet, comme les attributs d'un nom-^ bre donné sont dérivés de l'unité qui en est l'eisence.

Lorsque^ partant de la conception d'ube telle ligne droite déterminée, je me forme l'idée d'autres lignes qui joignent jses extrémités, je ne fdis que rèpétei* le t)rêmier type que je conçois comme imitable à l'infini^ puisque je me recoililais la faculté de tirer une infinité de lignes droites dàlis toutes les directions. Cette pluralité de lignes^ comme celle des unités discrètes^ ne constitue donc point plusieurs objets qui se ressemblent; mais c'est le même répété; il y a donc identité entre les termes de t*elfltion qui ne peuvent différer entre eux que par l'arrangement, la direction dans l'espace, le plus ou le moins

là même sert de principe à une multitude d'autres qui en dépens dent nécessairement Tout honune qui entend cette pro})Ositioti pour la première fois lui donne un plein assentiment; il sent que la chose ne peut être autrement. C'est Fénoncé d'une vérité déjà ancieimedads son esprit, d'après laquelle il a dirigé tousses pas dans le monde extérieur, depuis l'origine de la connaissance ; il la sentait bu l'apercevait intérieurement d'une manièl'e inmiédiaie,Jongteiiip8 avant qu'il en eût Texpression. Il la reconnaît dans son énoncé comme une condition t)remièré, essentielle, de toutes les perceptions objectives. Or, c'est là ce qui constitue la nécessité métaphysique, dont le caractère s'attache à toutes les vérités qui étaient eh nous comme sentiments, ou apercieptions internes inséparables de notre existence, avant qu'elles fussent exprimées; bien différentes des rapports dé nos idées générales qui sont tout dans les signes. Elles précèdent l'iîlstitutioh du langage,* nous ne les fai- 80iis point pilr artiûce, mais nous les constatons, dès que les sighes WûA donaeat 1m moy eus d'y réilécUr«

de répétitionB de l'unité li&éaird (1)i La i^ekfidn^ ou l'attribut d'être plud Court, s'ajoute à l'idée p^e^ miëre ou fondâtnent&le de ligne droite ; côttimê âàUâ la formation des nombres la relation d'être plus petit se joint à l'unité comparée à l'une quelconque de ses collections. C'est bien là un jugement synthé-» tique.

En Voulant renfermer une portion d'el^paoe entre des lignes, je trouve que la figure la plus simple est le triangle. L'idée de figure la plus simple, attri-^ buée au triangle, est également une relation dé'' rivée de son essence comparée à celles d'autres fl^* gures.

Le premier attribut de la ligne droite^ Du le plud court chemin, me donne tout de suite cette propriété du triangle que l'un quelconque de ses côtés est plus petit que la somme des deui autres. Tous les attrî^ buts dont je grossis successivement la première idée simple que je me forme d'une dimension de l'espaee.

(1) On pourrait dire que c'est la même idée simple de couleut rouge, par exemple, qui se répète à Tinfini, ou autant qu'il peut y avoir d'objets à qui le môme mode convient, pour former l'idée générale abstraite de rouge. Mais d'abord cette idée de mode n'a aucune réalité hors de la sensation ; elle n'a rien de fixe ou de permanent, mais varie d'un instant à l'autre : ce n'est donc pas la même sensation qui se répète, c'est une autre ; donc il n'y à pas d'additiori possible. Ensuite, ce n'est point ainsi, ou par la répétition d'une même sensation, que se forme l'idée générale du rouge , mais pat une comparaison établie entre des objets qui pal-aissent h là ttlè sous cette apparence que tel jugera être la même ou semblable èl qui paraîtra différente à un autre. Il n'est donc pas possible d'asfeitniler l'idée géhérale ^ fbrtnée d'une iriUltitude dé rapports de ressemblance , avec l'idée universelle qui reste identiquement la même, et ne l'ait que se répéter, ou s'ajouter à elle-même, dans la (^oneeptioii des objets ideiltiqti^s sous ce rapport.

3i2 FOND. DE JJL PSYCHOLOGIE. --PART. IL SEGT. lY.

ressortent donc toujours du fond de la même idée qui ne fait que se répéter , ou s'ajouter à elle-même, pour produire tous ses attributs, qui ne peuvent donc être jamais que des expressions de l'essence du sujet, ou des dérivés de cette essence, tant qu'on reste dans le même système d'idées, ou qu'on n'y ajoute aucun autre élément hétérogène. Voilà pourquoi aussi toutes les relations aperçues ou déduites à l'infini, puisque le même type numérique est imitable à l'infini, sont constantes, universelles, nécessaires. Voilà pourquoi aussi toutes les idées sont vraies ; car la fausseté d'une idée consiste dans la réunion d'éléments incompatibles ou hétérogènes entre eux, et dans les relations dont nous parlons tous les termes sont homogènes.

Ces relations aperçues dans le concret sont encore inaltérables comme celles des nombres. Que je résolve un triangle sur le terrain ou sur le papier, c'est le même triangle intelligible; les rapports des côtés aux angles sont identiques dans tous les cas. En jugeant par le sens de la vue ou du toucher l'étendue ou le volume d'un corps, il n'y a rien de plus variable ; la conformation des yeux ou de l'organe du tact, la proximité ou l'éloignement du corps modifient à l'infini ces apparences. Mais quelles qu'elles puissent être dans le phénomène, nous savons ou nous affirmons avec certitude que les relations de l'étendue sont dans la réalité des noumènes telles que le raisonnement les découvre , ou les déduit par une suite de jugements nécessaires. Ainsi, de quelque manière que m'apparaisse telle montagne.

j'affirme que sa hauteur est d'un tel nombre de toises. Quoique le diamètre du soleil m'apparaisse d'un demi-pied, et attaché à une voûte bleue qui touche la terre aux bornes de l'horizon, j'affirme avec certitude que ce soleil, reculé dans l'espace réel à 38 millions de lieues, a un volume plusieurs milliers de fois plus gros que son volume apparent. Qu'on me dise comment ces relations, dont je suis aussi sûr que de l'existence réelle du soleil, se trouvent renfermées dans l'idée sensible qui me représente cet objet et à laquelle elles sont absolument opposées. Qu'on m'explique comment la faculté par laquelle je me mets en contradiction avec toutes mes sensations n'est autre que la sensation transformée (1) !

Concluons : que de tous les jugements que nous portons sur les choses, ou les objets hors de nous, les seuls certains, infaillibles et fondés sur la nature ou sur l'essence même de ces choses, ne sont pas

(1) A Tappui de cette manière devoir, je citerai le passage trèsremarquable d'un philosophe qui me paraît avoir pénétré dans la profondeur du sujet :

a D'où pourrait me venir, »"dit Bossuet, « Timpression de la «vérité? Me vient-elle des choses mêmes? Est-ce le soleil qui « s'imprime en moi pour me faire connaître ce qu'il est, lui que « je vois si petit, malgré sa grandeur immense? Que fait-il en moi a ce soleil si grand et si vaste par le prodigieux épanchement de a ses rayons ? Que fait-il que d'exciter dans mes nerfs quelque lé- «ger tremblement, d'imprimer quelques petites marques dans « mon cerveau ? N'ai-je pas vu que la sensation qui s'élève ensuite « ne me représente rien de ce qui se fait; ni dans le soleil, ni dans « mes organes ; et que si j'entends que le soleil est si grand, que « ses rayons sont si vils et traversent en moins d'un clin d'oeil un « espace immense, je vois ces vérités dans une lumière intérieure, a c'est-à-dire dans ma raison par laquelle je juge et des sens et de a leurs organes et de leurs objets.» {De la Gannaissance de Dieu et de soi-nUme^ chap, iv, $ ix.)

ceux qui ont pour objet ces abstractions sensibles, produits de l'analyse des composés de l'imagination ou des sens, mais ceux qui ont pour objet des idées vraiment simples, universelles, produits de la réflexion ou de la raison, par laquelle ces idées, et toutes leurs relations, sont abstraites ou séparées des objets sensibles, avec qui elles sont associées ou existent in concreto sans en faire partie, et sans pouvoir se représenter comme images ou parties d'images. La réflexion est la seule faculté qui nous soit donnée pour connaître, non pas seulement ce que les choses sont par rapport à nous comme êtres organisés, sentants, ni même dans leurs rapports d'analogie ou de ressemblance variables ; mais ce qu'elles sont absolument en elles-mêmes, ou dans le rapport qu'elles ont avec l'entendement qui les conçoit telles. Car les relations que la raison seule aperçoit entre les êtres, sont les résultats nécessaires de ce que ces êtres sont en eux-mêmes l'objet de l'entendement humain; et, puisqu'il y à uiié contenance Elatu^elle entre l'objet et la faculté qui le conçoit, nous pouvons conclure que ce qui est jugé hécessaire, permanent, invariable dans le point de vue de la faculté, est tel que nous TapercevonB dans la nature ou l'essence de l'objet.

Concluons que tous les objets sur lesquels s'appuie le faisonrtement, ou la faculté de l*aifeDrt en exercice, étant simples, cette faculté ne procède, dans la conhaissance qu'elle acquieM des propriétés des êtreS, que par une véritable composition des rapports qu'elle déduit de leur essence simple, par la grande

STSTËME RÉFLEXIF. ^ GH. IV, 315

loi de l'identité exclusivement applicable à ce système d'idées. Concluons enfin, que c'est dans ce système seul que sont comprises les vérités qu'on pourrait appeler absolues ou réelles, par opposition à celles qu'on nomme conditionnelles ; et qu'ainsi il faut changer absolument le titre de sciences de vérités conditionnelles, si improprement donné aux sciences mathématiques, titre qui compromet leur dignité, et fait méconnaître leur véritable nature, puisque, partant d'un premier élément donné dans le fait même de notre existence, elles s'élèvent de là, non-seulement jusqu'aux lois générales des phénomènes qui ne peuvent être connues que par elles, mais, de plus, jusqu'aux réalités qui existent hors de ces phénomènes, aux forces qui meuvent et animent l'univers, dont elles assignent a priori les relations et les mesures.

Les sciences conditionnelles sont celles qui s'attachent aux rapports de ressemblance des objets de nos sensations ; rapports qui n'existent que sous la condition de notre mode actuel de sensibilité, et eu égard aux conventions qui forment les classes ou au langage qui les exprime.

Ce que nous avons le plus grand intérêt à remarquer, c'est que la liaison non interrompue des jugements et leur génération, ou leur déduction les uns des autres, ne peut avoir lieu qu'autant que nous partons du simple pour nous élever au composé, par une progression ascendante. C'est le seul ordre possible, le seul qui se prête à la marche du raisonnement, puisque dans toute rechcrchel^ il s'agit de dis-

poser nos idées dans certaines séries , non en les rapportant à certains genres ou catégories, mais en les liant de manière que l'esprit puisse apercevoir comment les unes naissent des autres, c'est-à-dire les plus composées des plus simples, celles-ci ne faisant que se répéter ou s'ajouter à elles-mêmes pour produire les autres. Cet ordre est toujours possible , et le seul praticable dans les idées de quantité, où nous avons un critérium fixe pour reconnaître le simple et le composé de différents ordres ; il ne Test pas également dans celles de nos idées, dont les éléments nous sont inconnus en quantité et en qualité, et dont nous entendons si mal la composition. Voilà pourquoi l'analyse est toujours nécessaire , non comme méthode de raisonnement, mais comme méthode préparatoire au raisonnement. Celui-ci consiste toujours, même dans les sciences les plus étrangères au calcul, à déduire un certain nombre de rapports ou de vérités, qui naissent ou se déduisent d'un premier rapport ou d'une première vérité. Or, certainement ce n'est jamais le rapport le plus complexe, ou la vérité la plus composée, qui donnera naissance aux autres dans notre esprit : tout le monde en convient. Toutes les difficultés et les discussions sur cette matière viennent de ce que l'on confond souvent une méthode préparatoire au raisonnement, qui s'applique aux idées, avec la méthode effective du raisonnement qui s'applique aux rapports ou aux relations de ces idées , et surtout, comme nous ne pouvons trop le répéter, de ce qu on ne distingue pas les lois de la classi-

ficâtion de celles du raisonnement proprement dit.

Pour pouvoir comparer exactement des idées sous tous les rapports, il faut connaître d'abord leurs éléments, et pour cela leur appliquer l'analyse. Mais cette analyse faite, on commencera toujours par les rapports les plus simples , ceux qui peuvent faire connaître tous les autres. Il est vrai aussi que dans le procédé de généralisation, on va des idées particulières les plus composées, aux générales , les plus simples dans leur compréhension, et qu'on ne peut apprécier les rapports des genres qu'après avoir connu les idées individuelles ou spécifiques qui entrent dans leur formation. Mais les relations qu'ont entre elles nos idées abstraites réflexives, ne sont pas renfermées les unes dans les autres, ou dans le principe dont elles dépendent, comme le genre est compris dans l'espèce, et lorsque nous déduisons d'un premier jugement intuitif plusieurs jugements ou rapports identiques, qui conduisent à une vérité plus ou moins éloignée, celle-ci ne peut être considérée comme renfermée dans le premier jugement simple, pas plus que le nombre le plus élevé n'est renfermé dans l'unité.

Nous pouvons voir aussi pourquoi il n'y a point d'axiome proprement dit dans les sciences de classification, car tout axiome est l'énoncé d'un jugement intuitif. Il y a, comme le dit si bien Leibnitz, immédiation entre le sujet et l'attribut, c'est-à-dire que l'esprit aperçoit immédiatement que c'est la même idée, la même essence identique qui se trouve représentée sous deux termes différents, comme lorsqu'on

dit que le tout est égal à Tensemble de ses parties. Or, lorsque un terme général ne peut être mis en équation avec le terme désignant une espèce^ ou un individu qui s'y rapportent, comme lorsqu'on dit: l'homme est animal, la liaison entre le sujet et l'attribut est arbitraire, et relative aux classifications du langage ; il n'y a donc pas d'immédiation.

Ceci nous donne lieu d'observer que les sciences exactes n'ont point d'idées générales fondées sur des rapports de ressemblance entre les qualités sensibles.

Cela est évident pour l'arithmétique particulière et universelle, où il ne s'agit que d'éléments identiques, ou de la répétition de l'unité toujours la même. Il paraît d'abord que l'opération de nombrer revient au même que celle qui consiste à classer, en donnant le même signe à plusieurs choses ou êtres, considérés sous un rapport commun de ressemblance. En effet, ces deux opérations s'exécutent quelquefois en même temps, comme lorsque nous voulons compter des pièces de monnaie de différentes espèces, nous commençons par mettre ensemble celles de la même espèce, pour n'ajouter que des valeurs homogènes. Mais les deux opérations n'en sont pas moins différentes, car je puis nombrer des choses qui n'ont aucun autre rapport que celui d'exister comme choses séparées les unes des autres. En classant, nous réunissons toujours des collections de qualités hétérogènes entre elles, et qui n'ont aucune identité réelle. En nombrant, nous ne faisons que répéter une seule et même chose toujours iden-

STSTËME RËFLEXIF.— GH. IV. 319

tique. Si dans la classification le même signe s'applique à plusieurs individus, c'est par hypothèse oqi par convention arbitraire. Mais il n'y a rien d'hypothétique, rien d'arbitraire dans J'application du même signe à une multitude de rapports identiques. Lorsque je désigne un nombre de lignes quelconque, ou toute collection, toute répétition d'une même unité pai*- des signes indéterminés , «, 6, x^ on dit que je généralise l'expression de ces quantités déterminées, mais ce n'est point réellement les idées de quantité que je généralise, ce sont des rapports que j'exprime d'une manière abrégée, des opérations que j'indique comme devant toujours être exécutées de la même manière, quels que soient les nombres ou les lignes. Le caractère propre de la langue algébrique consiste à séparer les signes des opérations de ceux des quantités elles-mêmes, deux espèces de signes que nos langues confondent toujours. Quand je développe l'expression du carré d'un binôme x-^-a dans cette formule : a:* -|- 2 «^ -}-«*, je yois nettement la suite des opérations qu'il faut exécuter sur un nombre pour l'élever au carré, ou le multiplier par lui-même, ce que je ne voyais point dans le prçduit arithqfiétique, où les signes d'opération n'existent pas, ou se trouvent confondus avec ceux des idée§ de nombres déterminés. De même quand j*exprime une fraction, ou un rapport quelconque p^ir 7^ ou a : 6, j'indique une opération, une comparaison qui sera toujours la même, quels que soient les termes comparés. Or^ ceci n'a rien de pommun avec les procédés ordinaires de la généralisation.

qui consistent à noter des rapports de ressemblance entre certaines idées ou modifications, rapports qui dépendent de la nature des modifications comparées, et par suite, qui sont inséparables d'elles. Le terme général rouge^ n'exprime point l'acte même par lequel je compare tous les rouges individuels, pour voir ce par quoi ils se ressemblent, mais bien cette ressemblance même. Les relations de quantités, au contraire, ne dépendant point de la nature des idées, ou des modes comparés, peuvent être notées à part; et comme elles sont constantes, identiques, quels que soient les objets, elles s'élèvent pour ainsi dire d'elles-mêmes au plus haut degré de généralité ou d'universalité. Voilà ce qui fait la perfection de la langue algébrique.

La géométrie qui admet des figures semblables sans être égales, comme des triangles semblables, des courbes du même ordre ou de la même famille, paraît d'abord fondée en partie sur nos procédés de classification. Mais, si l'on songe que la similitude ou la ressemblance entre les figures se réduit toujours à des proportions, ou que des rapports égaux entre les lignes ne sont jamais que la même unité plus ou moins répétée, on trouvera que cette généralisation se réduit à une véritable identité partielle, qui est bien particulière à ce système d'idées, et ne s'applique à aucune de celles qui dérivent des sens. L'idée générale du triangle est celle d'un espace renfermé entre trois lignes ; la longueur des côtés, la grandeur des angles sont indéterminées; mais le nombre trois est identique. Chaque ligne, quelle que

STSTËAfE RÉFLEXIF. — CIL IV. 321

soit sa longueur, ne peut être que la répétition d'une certaine unité linéaire, identique à elle-même dans ses répétitions ; les sommets des angles, grands ou petits, formés par la rencontre des deux lignes, sont trois points identiques. Qu'on trouve une idée générale, en physique, qui se compose ainsi d'identités, d'unités répétées I

Lorsqu'en géométrie on passe de l'idée du triangle à celle du polygone, en vue d'appliquer au premier quelque théorème plus général, c'est-à-dire quelque propriété qui convienne à un plus grand nombre de figures, on exécute bien le même procédé logique qu'en passant de l'idée d'homme ou de lion, par exemple, à celle d'animal. Mais, qui ne voit combien les procédés intellectuels sont différents? Les éléments du polygone sont identiques à ceux du triangle , et ces deux signes n'expriment que le plus ou le moins ; car tout polygone se compose d'un certain nombre de triangles, et peut être ramené à un triangle équivalent. Il y a donc là plus que des ressemblances. Les propositions qui se généralisent ne sont que des rapports identiques qui se compliquent.

B. — Déductions psychologiques.

La science métaphysique a sa source dans le fait primitif de conscience , où le sujet de l'effort est constitué, par rapport au terme qui résiste. Ce terme,

322 FONa DE LA PSYCHOLOGIE. — PART. IL SECT. HT.

séparé de tout ce qui n'est pas lui, sert de fondement à toutes les coaceptioqs ipathémati(}ues , tandis que ce sujet, abstrait par la réflexion, est le point çeiitral d'où partent et où se rallieqt toutes leis nptioi^s du métaphysicien.

Les objets des deux sciences sont égalenjent /sim* pies ; ils participent à la même réalité, ils sont tous deux liés, ils sont également susceptibles d'être effr tendus ou conçus par la réflexion ; ils échappent (Jq la même manière à l'imagination ou aux sens. Mais l'un conserve encore quelques emblèmes sensibles dans les signes et les figures, l'autre n'a rien de schématique, et, dans l'acte qui le conçoit, ou plutôt par lequel il se conçoit lui-même, il y a yne véritable immédiation entre l'entendement et son objet; c'est l'identité absolue moi = moi, un est un, C'est autour de cette équation identique qu'on tourne ; c'est à elle qu'on est ramené , après avoir parcouru toute la chaîne des plus subtiles abstractions (1).

Il est bien évident qu'on ne peut rien déduire de cette idée par l'analyse, puisqu'elle est parfaitejpeijt simple, et par suite, qu'on ne peut la définir, pas plus qu'on n'analyse ou qu'on ne définit le point, la ligne droite. Mais on représente, on croit du moins représenter aux yeux la ligne mathématique, et aucun signe, aucun caractère eij:térieur ne peut représenter le moi; et pourtant la moindre réflexion nous assure de son existence réelle, indépendante de tout ce qui est senti ou qui varie, en lui ou hors ,de lui. , — * ■ »'> '

(1) Voyez Fichte, SchelUng.

STSTËME RËFLEXIF. — GH. lY. . 923

La raison tire du fond même de cette conception simple, abstraite et réflexive, et sans y mêler aucun élément hétérogène, cette multitude de jugements réflexifs et intuitifs, dont se compose la psychologie pure ou rationnelle ; jugements nécessaires liés entre eux, et dépendant du premier de tous, comme les relations mathématiques dépendent de la conception d'unité, de ligne droite.

Le principe de Descartes : je pense, donc f existe , ou mieux : je pense, /existe, est le premier axiome psychologique, ou le premier jugement intuitif d'existence personnelle. On peut l'énoncer ainsi : Un être n^ existe pour lui-même qu^ autant qtfil le sait ou qu'il le pense. Le sentiment ou la connaissance du moi est la condition première et essentielle de toute pensée.

Le moi est un, permanent, et toujours identique à lui-même dans le temps. Pour que je sente le passage d'une modification à une autre, il faut qu'il y ait quelque chose qui reste, et ce qui reste, moi, est différent de ce qui est changé.

Ce qui reste, c'est l'effort continu que j'exerce sur mon corps tant que la veille dure , ou qu6 j'existe pour moi-même.

Tout effort nécessite un sujet, ou une force qui l'exerce et un terme qui résiste. Ce sujet et ce terme sont essentiellement distincts l'un de Taïutre par le fait de conscience.

Le sentiment immédiat d'un pouvoir d'agir ou de commencer le mouvement^ est identique à celui de mon existence.

32Â FOND. DE LA PSTGHOLOGIE. — PART. Q. SEGT. lY.

Ma volonté est une force motrice , ou cause efficiente des mouvements que je lui attribue.

Je suis libre dans l'exercice des mouvements ou actes qui viennent de moi» et nécessité dans les impressions qui viennent du dehors, ou de mon organisation.

Je ne juge de l'existence des causes, ou forces étrangères, qu'autant que je me sens moi-même immédiatement cause ou force.

Les impressions sous lesquelles je suis passif» ont une cause qui n'est pas moi, ou qui est hors de moi.

Toute qualité que je perçois hors de moi a un sujet.

Tout mouvement qui commence a une cause.

Ces jugements, dont je pourrais prolonger indéfiniment la série, en reproduisant tous les éléments de ce traité, sont autant d'expressions différentes d'un même fait de conscience. J'ai montré comment on pouvait déduire de ce fait, par une suite d'identités, toutes lès notions de substance, de cause , de force, et l'ensemble des relations dont se compose la science psychologique.

Observons qu'il ne s'agit pas ici d'identités logiques (1), ni de vérités conditionnelles, mais d'identités réelles, de faits intérieurs, de vérités absolues constatées par le sens intime, liées entre elles par la raison, appliquées à la connaissance de ce que

(1) Le Traité des Sensaiians de Gondillac réduit la psychologie à une suite d'identités logiques.

STSTËBfE RÉFLEXIF. — * GH. lY. 825

nous sommes en nous-mêmes comme êtres pensants.

Des déductions explicatives.

Observer les phénomènes , les classer, en poser les lois, chercher les causes, tel est, comme nous l'avons déjà dit, d'après un excellent moderne (1), le tableau des opérations successives de toute science de faits.

L'observation, ou le simple recueil des expériences, considérées isolément les unes des autres , et sans liaison, ne comporte point encore l'application du raisonnement. Nous avons insisté pour faire voir comment la seconde opération qui consiste à classer, d'après des analogies ou des rapports de ressemblance perçus entre les qualités sensibles des choses ou des phénomènes , diffère aussi du raisonnement proprement dit.

Les lois, comme on l'a très-bien dit, ne sont que les résultats des rapports des êtres ; mais si ces rapports n'étaient que des ressemblances, aperçues entre certaines qualités sensibles, leur comparaison ne donnerait jamais qu'un genre plus élevé, et en s'élevant ainsi dans le progrès des généralisations suc-

(1) M. Prévost, de Genève. Voir son Mémoire sur Içs signes et ses Essais de philosophie^ tome ii.

cessives^ l'esprit ne trouverait jamais à poser ces lois que nous appelons lois de la nature, et qui embrassent sous elles la multitude des phénomènes, non point comme une classe ou un genre artificiel comprend les espèces ou les individus; mais comme une cause productive, unique, tient sous sa dépendance Tensemble des effets qui peuvent lui être rapportés.

Les rapports comparés donnant pour résultats ce que les mathématiciens nomment des proportions , l'expression la plus correcte (je dirais la seule correcte) des lois est toujours une proportion exprimée en nombres. Or cela suppose que les phénomènes sont comparés entre eux selon la quantité qui seule donne lieu à des proportions, et non pas selon les qualités intensives qui ne sont point susceptibles d'aucune mesure ; d'où il suit que la position, ou expression des lois, ne se fonde point sur l'opération qui consiste à généraliser des phénomènes composés, tels qu'ils peuvent se représenter à l'esprit ou aux sens, mais sur les relations constantes, nécessaires, universelles, aperçues entre ces phénomènes, considérés sous le rapport simple de leurs modes de coordination dans l'espace et le temps. Ce sont ces rapports seuls qui peuvent former des propositions numériquement exactes, et représenter ainsi ces lois invariables d'après lesquelles la nature, ou plutôt l'éternel géomètre, agit sur la matière selon le poids et la mesure.

Faites abstraction de toute idée de cause, ou, ce qui revient au même, réduisez la cause à n'être que

STSTËME RÉFLEXIF. — GH. IV. 327

reflRet le plus général : il est évident que la recherche des causes, qu^oh régarde comme la dernière opération de Tesprit, et le complément de toute science de fait, n'aura, cotnmé la position des lois dans la supposition analogue, aucun caractère (|uî la distingue des procédés de la généralisation et de la giinple induction de rexpérietice.

Observer et classef, voilà donc les deux opérations tmîques (1). Ce sont en effet les seules qiii pùisséht entrer dans les sciences naturelles, en tant qu'elles se bornent à la considération des phénomènes sensibles, tels qu'ils s'offrent, soit directement à l'observation, soit à l'expérience aidée des instruments que le génie de l'homme s'est donnés, pour interroger et tourmenter la nature.

La notion de cause ne fait point partie intégrante des phénomènes sensibles ; elle n'est pas un élément de nature homogène aux différente^ qualités, ou circonstances, qUe nous pouvons y découvrir par l'apt)lication de nos sens ou dé nos instruments. AUcune analyse expérimentale la plus subtile ne saurait donc Ven faire ressortir. Mais si Celte notipU est ajoutée par notre esprit, ce sera en lui que nous pourrons en trouver le type ; il sera donc désormais inutile d'al-

(1) L'induction, qui peut étendre les propriétés Ou qualités aperçues dans tel phénomène transitoire individuel, actuellement présent aux sens, à tous les phénomènes supposés semblables dans tm espace et uti temps éloigné, n'est que la môme opération qile nous appelons classification, lorsqu'il s'agit des corps où de substances permanentes. Le procédé d'induction coordonne les phénomènes semblables dans le temps comme dans l'espace ; la classification s'appuie principalement sur la relation de ressemblance entre les qualités perçues dans Tespace.

328 FOND. DE LA PSTGH0L06IE. — PART. H. SEGT. lY.

1er la demander à l'expérience extérieure» et inconséquent de la renier parce qu'on n'en trouve pas le fondement au dehors, dans des objets où elle n'est pas.

Quoique la notion de cause s'unisse nécessairement à toutes nos représentations, elle n'entre pas dans toutes également. Celles qui ont pour objets des substances ou des corps permanents hors de nous ne l'admettent pas comme celles qui ont pour objets des phénomènes transitoires, ou des mouvements qui s'accomplissent dans un espace et un temps. De là une divison naturelle des sciences physiques, correspondante à celle que nous avons établie, en partant des principes ou des faits primitifs , entre la science métaphysique et la science mathématique, dont l'une se fonde sur le mode de coordination de nos idées simples subjectives, dans un temps dont l'existence du moi , sujet de l'effort, ou cause du mouvement, est le premier terme, pendant que l'autre se fonde sur le mode de coordination de nos idées simples objectives dans un espace dont le terme de l'effort est le premier élément.

Maintenant, en considérant ce dernier mode de coordination dans le concret, avec nos idées objectives et composées de substances, nous trouvons les sciences physiques ou naturelles, l'histoire naturelle proprement dite, la botanique, Tanatomie, la géologie, la géographie, la cosmographie, l'hydrographie, qui se fondent sur l'observation et l'analyse de description des objets permanents, entre lesquels l'esprit aperçoit des rapports de ressem-

blance, et qu'il classe ou range les uns à côté des autres, suivant ces rapports, sans avoir égard à l'ordre dans lequel les objets classés paraissent s'engendrer ou naître les uns des autres, suivant la relation des causes aux effets.

En considérant le mode de coordination par causalité dans le temps, comme étant également concret avec les représentations des phénomènes transitoires composés, nous trouvons lessciences physiques et physico-mathématiques qui admettent le mouvement et les relations du temps et de l'espace, soit au nombre de leurs éléments, combinés avec plusieurs autres de nature hétérogène, soit presque purs ou dégagés de toute composition. Telles sont dans le premier cas, la physiologie animale ou végétale, la physique proprement dite, les théories de l'air, du son, de Télectricité, du magnétisme, de la lumière, et dans le dernier cas, la mécanique terrestre et céleste, la dynamique, l'hydrodynamique, etc.

Dans les premières sciences il n'y a rien à expliquer, rien à déduire d'une cause. On part de l'existence, on ne cherche que certaines choses ou qualités ; on ne s'informe poinl pourquoi ni comment chacune existe, ni ce qu'elle est en elle-même, mais comment elle coexiste avec d'autres, ou la place qu'elle occupe parmi celles qui lui ressemblent. Dans les secondes, comme il s'agit de phénomènes qui se succèdent, et qui contribuent ou paraissent contribuer à se produire, à se modifier, s'altérer ou se changer les uns les autres, la science se propose d'abord de tenir note de ces diverses altération^, ou changements succes-

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