‹ Œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 1 sur 66 · AYANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS

DË L'ÉDIIELA.

Les pages qui suivent sont les rares mais iotéressanU débris d'un traité de PhUosophiê morah qui ne paraît pas a?otr été terminé, quoique la rédaction en fût proliablenienl assez avancée. Plus que tout autre , cet ouvrage a subi sa part des tristes vicissitudes auxquelles fureut soumis les manuBcritsde H. deBirao : aussi se trouve-lrîl dans uo état de mutilation assez complète. Les six parties dont il se compose ue sont point des articles coordonnés el suivis, mais de simples fragments laborieusement reconstitués^ en rapprochant les pages qui se suivaient, et disposés ensuite dans l'ordre qui a paru le meilleur. Cependant, malgré sou état fragmentaire, cet ouvrage n'eu présente pas moins» à on double point de vue > une assez grande importance^ Non-seulement il marque Tépoque précise oh la pensée de rauteiir entre dans cette troisième et dernière phase qu'on peut appeler sa période métaphysique et religieuse , mais il sert, en outre» à combler une lacune graTedans rensem^, ble de sa Philotophie. G*est« en eflet, le seul îles écrite doi M. de Biran où la théorie morale se trouve abordée directement avec des développements convenables. Il est vrai que l'on reconnaît les éléments de cette théorie dispersés dans quelques autres ouvrages ^ mais ils ne s'y présentent point sous la forme de système. Aussi nous a-t-il paru jutérossant et presque nécessaire de reconstruire au moyen de ces dif erses do&oéei la doctrine morale de M« de Bina , e4

MOftALE ET REUQION.

de lui lendreeetlêODité sans laquelle elle resterait toujoors plus ou moins obscnre. Cette recherche , qui n'est que

brièvement jndi<|uée dans V Introduction générale aux auwes de M. de Biran, trouve sa place nalurelie en tele des pages qui suivent. De là le développement accordé à cet À^an^'^Topos qui, sans cette explication, pourrait paraître hors de proportion avec i*éteodue matérielle de l'ouvrage qu'il précède.

line analyse exacte et quelque peu approfondie de la nature humaine ne peut, sans un abus évident de Tesprit

de système , laisser en dehors de ses recherches les faits relatifs à Tordre moral. Il D*est pas besoin d être philosophe , il suffit d*étre homme et de s'observer, de la manière même la plus superficielle , pour reconnaître en soi Texistence d'un système particulier de sentiments et d'idées qui se distinguent du résultai des fonctions organiques comme des notions purement intellectuelles. Ces sentiments et ces idées se présentent avec un caractère de clarté , d^autorité et de permanence bien remarquable; ils ne dérivent point des sens, quoique les sens soient souvent Toccasion ou l'instrument qui les actualise ; ils ne leur empruntent aucun caractère aflëctif de plaisir ou de douleur; tout au contraire, ils luttent contre tontes les impulsions de l'organisme et imposent à la volonté des actes entièrement contraires aux appétits sensuels; ils ne procèdent point de la raison, quoique la raison bien dirigée puisse les embrasser dans une sage théorie et les rattacher à leur véritable source; mais, dans ce cas encore, les vérités morales n'empruntent jamais leur évidence que d'elles-mêmes, et le raisonnement le plus subtil ne peut rien ajouter à leur certitude. Il ne peut pas davantage les obscurcir ou les ébranler, et les nombreux efforts tentés par les philosophes

AVANT-PAOPOô DE L'EDITEUR. 5'

sensualisteb pour réduire la nature humaine tout entieie û ruoitë logique et conventionnelle de la sensation^ sont constamment venus se briser contre les Daits de cet ordre ; car la morale de Tintérêt ne peut être considérée comfne l'éxplication, tuais plutôt comme la négation systématique de cette loi que le sens intime ne peut s'empêcher de reconnaître, et qu'il distingue nécessairement» aussitôt qu'il la reconnaît, de toutes les impulsions égoïstes et Intéresséesi' D'autre part, les Platoniciens, en identifiant, sous un seul tenue, celui de M^me, la connaissance des vérités spéculatives el la pratique des devoirs moraux» ont donné lieu à nn autre abus et confondu la vertu avec la science.

Mais qui osera dire que l'homme veut tout ce qu'il juge être tion? S'il fallait nous prononcer entre cesdeux doctrines* opposées» dont Tune pèebe par trop de grandeur, comme Tautre par trop de bassesse, notre choix ne serait assurément pas douteux; mais si l'erreur de Platon est celle de l'âme la plus pure et la plus élevée» elle n'en est pas moins une emar irrévocablement condamnée par le témoignage du; sens intime. Aussi ces vaines tentatives pour ramener à l'onité, soit^organique , soit intellectuelle , les fondements de Tordre moral» n'ont-elles jamais abouti qu'à discréditer:, ks doctrines où elles se sont produites, en découvrant aiix yeux de tous leur impuissance et leur vice radical. Bien plus sage a été sous ce point de vue le philosophe moderne qui» dans le scepticisme méthodique où il enveloppait la« eonnaîssancehumaine, refusant toute certitude absolue aux, notions a pnon, comme aux faits connus dirtcLement par le sens intime, s'est cependant arrêté devant Tordre moral,, et a trouvé dans la raison pratique la base fixe et immuable qu'il refusait à la raison pure. Que ce soit on non une inconséquence dans la doctrine de Kanl, cela n'importe point à notre but actuel; il nous sulUt que ce philosophie ait établi sur les fondements les plus sûrs et les plus soli-

f IIOBAU Sr SlUÛlOi.

des l'autorité de la conscience morale, à son titre réel dê ]oî et d'obligation» différenle à U ibi» de la connaisiaooi, de 1*intérêt et de la sympathie. Sous ce rapport > comme

sdLLs beaucoup il'aiilres, le profond et subtil penseur de ILœaigsberg a rendu un émincnt service à la cause do la mie science et de la saine philosophie.

Si des métaphysiciens purs « comme ceux que nous v&* noos de dter» à pea près éxclusifemeiit pnfoconpée de iléritës de nyson, de notions abstniteSf ent dil cependant

compter avec les faits moraux et leur accorder une place dans leurs théories systématiques , combien plus ces faits devaientr-ils frapper les regards d'un observateur de soî^ même» comme Fêlait i un si haut degré IL de Biran. Cet esprit désintéressé , d'une sincérité si parfaite, en même temps que d'une si admirable profondeur» ne pouvait^ sans se manquer à lui-même, fermer les jeux sur cette face importante de hi natnr^ hilmaine. Aus» le Tojons-nouS) dès les débuts de sa carrière philosophique, se préoccuper avant tout des questions morales, et plus particulièremeni de celle qui a pour objet les conditions de ndtre bonheur*

Les premières pages du Journal intime conlicnncnt . sur cet intéressant sujet dei considérations étendues» et quoique Pauleur, alors disciple fervent de Condillae, rf-

mhe le problème dans le sens du sensualisme, celte étude, même erronée, n'en prouve pas moins l'importance attachée par lui à cette branche de la philosophie. Plus tard » et à mestikie que sa pensée s'élf>i.i;ne de son point de départ , la manière dont il envisage les problèmes moraux change pareillement et s*écarte de plus en plus des ten-> dances sensuslistes. De nombreux passages du Journal intime établissent, ce qui d'ailleurs pouvait être affirmé d'avance, que les questions morales n'ont pas perdu aux jeux du philosophe spiritualisle» défenseur de Tactivite et

de ia liberté humnines, ninporlaiiee que lear scedvMt

aolrefois le jeune disciple dt Locke et de Condillac. Tout au contraire, le cliamp de es recherches relatives à ce sujet s'est copsidérabletnent élargi : le problème du bonheur qui, malgré son intérêt pour l'homme , n'absoitM cepen^ dant pas louie la morale, a cessé d'occuper exclusivement sa p' nvée; Tinfluence réciproque du principe sensitif et de Télément spirituel , la part de ces deux forées opposées dans nés sèntiments, dans notre humeur, Forigine de nos dispositions morali\s, la différence esseniit lie qui sépare le biei^être sensuel du contentement intérieur de la con^ îcienca, toutes ces questions se trouvent indiquées dans te Journal intime. Je dis indiquées plus que développées, vu la nature des pages qui le:» renferment , mais cette indien^ fion atteste d'une manière éTÎdente que les questions àê cet ordre n'ont, à aucune époque de sa tie , eessé d^oeciK per M. de Bîran; elle suffît d'ailkMirs pour nous faire apprécier les divers résultats auxquels son développera^l inlérieuf l'a sueeessivement amené, et elle nous permettra,' somme on le terra plus loin, d'établir pour sa fÀilosophie morale trois périodes distinctes, parallèles, ou peu s'en fout, k celles qui ont été fixées ailleurs pour sa psyeho^ legie.

1^ 9f. prq^nle un fait ren^arquable et dont.il est assez difficile de donner une raison satisfaisante : pourquoi

y» de Bilan, préoccupé, comme il l'était trèsrcerlaineî^Blf àa Is^ ^nsidération des faits moraux, les a-t-il long-; tfSii^j^ toM^s ep deliprs dis toute recherche sp^culatife, ef même ne les a-t-il jamais , à proprement parler « fait rentrer d'une manière bien nette dans les expositions géné- Ullps <)c sojn s>^{lè|ne? Comment ÇQi observateur asspji|q d{|

9m i»tiiiie sriril 9D négliger u^$mtm^^ ifm^^

de son propre domaineT Celle laeme s'explique é'MttaU

^ MOftALK £T AEUGION.

.moins qu'elle n'a sa cause ni daDs 1 aveuglement, ni dans auenn pff^ugé ou point de vue sj&tématique; car» d'nu cjlé, la bonne foi de IL de Biran est hors de toute coulestalion, et de l'autre, nous le voyons lui-iiiêiiie, à |jlasieurs reprises, sigoaler ce défaut et sentir le besoin d*y remédier. La note suivante, écrite dans la marge du manuscrit sur la Décomposition de la pensée , postérieurement à la rédaction de cet ouvrage, ne laisse aucun doute à cet égard : « Le dernier programme de l'Académie de Berlin, qui « roule principalement sur les faits primitifs intellectuds, 4t laisse une pierre d'attente pour les faits primitifs rao- € raux. Je tâcherai de remplir le cadre entier en ajoutant € un deuxième volume au Mémoire quidoit être imprimée € la fin de cette année (I). » Ce projet, si catégoriquement exprimé, ne reçut cependant pas même un coninieucement d'ej^écution. Le Mémoire de Berlin mrVÀperceptian immédiau et celui de Copenhague sur les Bapporu du physique et du moral , qui suivit de près le pré^^édent, laissent complètement de coté tous les faits de 1 ordre moral, quoique le sujet de ces deux Biémoires dût attirer sur eux l'attentiou de l'auteur. La même lacune se retrouve plus frappante encore dans VEssai sur les fondements de la psychologie, ce vaste monument dans lequel M. de Bi-* ran prétendait embrasser tous les faits de la nature humaine, en les rattachant an fait primitif de la conscience ou de rexistcncc personnelle. La place accordée aux notions morales dans cet ouvrage est tout à fait disproportionnée à leur importance réelle; on n*en trouve aucune trace dauâ l'analyse, et leur présence dans la synthèse sert seulement

(J) n 8*sgit du Mémoire jht la DéeomposîtUm de la pmsée^ dont rimpression fut en effet commencée en 1907. On a expliqué atOenrs comment cette entreprise fiit sospendoe, Veyei le vohnw ' MoÊm 4ê J<nm« sm ws eîmptmêes.

ÀVAMï-fflOrOS D£ L*ÈOITfiUIU

à faire mieux sentir l'absence d'ime théorie plus complèle. C'esl ea étadiant les phéaomèiMS de classification et de combinaison, produits de Pacti? ité libre et de l'attention, dans leur rapport avec les sentiments qui les accompagnent, que l'auteur accorde un court cbapUreaux notions morales, plutôt pour mémoire que dans le dessein médité

lie les raitacher à rc^nsciablc de son système.

En 1815 , nouveau retour vers cet ordre d'idées : la leetnre de Joseph de Maistre lui (ait $entir le besoin d'élargir son point de vue qui tend à isoler l'homme, et de rattacher en quelque manière son système psychologique aux questions sociales ; or, c'est à l'ordre moral qu'il demande ce lien : « Comment, s'écrie-t-il, comment dériverai-jedes € principes de philosophie que j'ai suivis, l'obligation « morale, le devoir? » Et il ajoute: « C'est là un système c de facultés, un point de vue de l'âme qui doit pourtant « rentrer dans celui que j'ai tant médité jusqu'ici. » On est surpris, après un aveu aussi explicite, de ne trouver dans les nombreuses compositions secondaires qui datent de cette époque, non-seulement aucune théorie, mais en* eore rien qui annonce des recherches un peu sérieuses sur un sujet si grave et dont la gravite a élé tant de fois reconnue. Quant à i'Examen des leçons de Laromiguière, publié par l'auieur dans le courant de Tannée 1817, il n'y a pas lieu de s*étonner si l'on p'y rencontre nulle part un système de faits qui ne rentre pas directement dans le but et le cadre de cette composition. Mais, dès le printemps de l'année suivante, les préoccupations relatives à l'ordre moral semblent devenir beaucoup plus pressantes. On trouve, en elTet, dans le Journal intime, à la date du 17 mat, un passage que nous transcrivons ici, parce qu'il résume assex bien les pensées nouvelles qui occupaient alors M. lie Biran : « En courant les mes en voiture , je rcflé- 111. s

MÛUAJLË £T REUGION.

m chhmh but h conscience morale, que je distingue de la « coD&cieoca persamelU (imse do toute philosophie) et € d'une autre oonscience qu*on pourrait appeler raltotn « 7ielle, Ce sont trois points de vue ou trois laces deTâme « humaine. Par l'une, elle est tout en elle-même, iiaiaaat

< ahstraclion de tout le reste; par TautrCt la conecienoe € morale, elle se tourne vers les âmes qui se manifestent « par une organisation cuniiac la sienne et qui lui révè-

« lent par certains signes, naturels ou arbitraires, des in^ * « pressions ou des affections» commodes opérations aetim « et intellectuelles pareilles aux siennes. Enfin , par la « troisième face, la conscience rationnelle , l'âme tournée € vers la réalité, la vérité absolue qui est Dieu, entend les € choses comme elles sont et s^entend ellennême, se mette tant au-dessus des lois de la sensibilité pour se juger

< comme elle est. » Is Journal intitne de la même année abonde en passages relatifo aux notions morales; enfin toute cette agitation d'idées aboutit à son terme naturel : lo M mai, M. de Biran annonce dans son journal qu'il pré* pare un écrit 9ur le$ idées psyehologiquei et mareUee, et, dès le 6 juin suivant, il déclare que cet ouTrage est en voie d'exécution.

Le traité dont il est ici question est celui que nous pur blions à la suite de cet avant-propos» Pour en saisir toute l'importance, il suffit de savoir que l'auteur s'y est proposé explicitemeni d'appliquer à la conscience morale les munies procédés d'analyse qui lui ont si heureusement servi à approfondir la conscience psychologique, et que c*est, nous l'avons déjà dit, le seul écrit de M. de Biran où les questions de cet ordre se trouvent abordées d'une manière directe et spéciale. A partir de cette époque, â la vérité , le Journal intime est à peu près compldeiiient absorbé par des considérations relatives à l'ordre moral, comme à l'or-

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