‹ Œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 2 sur 66 · AVANT-PBOPOS DE I<'6DIT£UR · texte numérisé non relu

AVANT-PBOPOS DE I<'6DIT£UR

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dre rdigleux, fondus I'uq dans l'autre par les fues nou- ▼elles métaphysico- psychologiques qui préoccupent de plus en plus M. de Biran. Cependant JSouveaux Fssais d'Anthropologie ne contienDent rien qur soit direclement telatif aa\ faits moraux ; le devoir y est distingué de l'intérct, le désir de la Tolonfc, enfin l'âmo unie à Dieu par l'amour esl bien représentée comme jouissant de la pureté et du bonheur le plus parfait» mais nulle part ToQ ne trouve Tanalyse du sens intime appliquée aux faits primi<tif^ moraux comme elle Test aux faits primitifs intellectuels. Là encore il y a une lacune évidente et grave. L'état fragmentaire et les pertes certaines de ce dernier ounage en sont sans doute la cause principale ; car on ne peut admettre que M. de Biran eût négligé entièrement un ordpB de faits qu'il avait plusieurs fois reconnu dans des ter* mes si explicites, et qui , d'ailleurs, ae liait d'une manière intime avec la récente transformation de sa doctrine psychologique. Le plan des iSomeaux Essais le conduisait naturellement à refondre le traité spécial de 1818 dans cette œuvre d'ensemble qui devait être le résumé de toutes ses recherclios antérieures. Aussi les fragments relatifs à la morale et à la religion sont-ils un élément essentiel à la reconstruction des doctrines de la dernière période : ils complètent et achèvent, pour ainsi dire, les Nouveau» Essais, et cette considération ^iillii.iit seule à justifier l'importance que nous leur avons accordée.

n est temps maintenant d'aborder Texamen des divers points de vue qui ont successivement occupé la pensée de M. de Biran relativement aux principes de l'ordre moral. On peut, sous ce rapport, établir trois périodes parallèles, ebtnme nous l'avons annoncé plus haut, à celles de son développement pliilosopliique et leur correspondant assez exacleinont, A la philosopliio de la sensation répond la

12 lIORàLB ËT AfiUOiOli

mofiile de rinlérêt, ou, pour mieux dire, celle qui , ne voyant rien au delà des sens, repose tout entière sur le bien-être physique dont elle fait à la fois son moyen el son but, qui refuse- à la volonté toule influence sur tios s^utimente et, par suite, sur nos wUons , celle enfin qui fait de l'homme un être purement passif, soumis à toutes les causes extérieures, incapable de leur opposer aucune résistance.

A la philosophiede la folonlé répond la morale stoïcienne, fondée sur Texercice de celte même activité qui est le fondement de l'ordre intellectuel. U psychologie et la morale se réunissent ainsi dans une source commune et reposent Bur une même base. Enfin, à la philosophie religieuse qui ne considère plus Tiiomme comme un être isolé, mais comme un membre de ceUe grande société dont Dieu est le père, répond une morale appropriée dont le principe est ram'our ou la sympathie. Caractérisons rapidement chacune de ces trois périodes.

Philosophie sensaaUste. — Morale 4e rintArèL

Le commencement et la fin de cette période restent indéterminés , faute de données suflisantes : les premiers fragments qui nous montrent M. deBiran occupé de recherches philosopliiques , en sui\auL la route tracée par Gondillac, datent de 4794. D'autre part , le Mmoire sur la DécompoiUion de la pemée» oii Tauteur se détache pour la première fois de Técole sensualiste, a été couronné par llo&lilut en 1805. C'est donc entre ces deux dates

qu'il faut placer approximativement lo déhut et la fin de

AVANT-FBOtOS DE VÈlûiTEOtt.

celle première période. Hous ne nous arrùtcrons pas longtemps <ar la doctrine morale de M. defiirao àoetteépoque» attenda d'abord qo'elle ne se sépare pas du fond commun des systèmes sensualistes ; et, en second lieu, qu'elle a été complètement abandonnée par l'auteur, qui ne la tirait pas de ses propres réflexions, mais Tavait reçue toute faite de ses premières lectures et des maîtres de sa jeunesse. H faut cepenilaiit bij^iialer un trait original qui fait honneur au tempérament de notre philosophe* Le bonheur que d*autres écrivains de la même école placent dans la satisfaction des passions , des désirs , de tous les appétits sensuels, lui paraît plutôt consister dans Tabsence de ces appétits» dans un état de bien-être également éloigné des joies tlolentes et de la douleur, où le corps n*a plus rien à désirer, sinon la continualioii de cette heureuse quiétude. Le repos, le calme, l'absence de toute émotion vive, voilà pour lui l'état le plus parfait auquel notre oiiganisation puisse atteindre, et il n*en connaît pas de plus attrayant. Cepeiiilaui le fatalisme pèse de tout son poids sur la nature iiumaine comme sur Tunivers matériel. Lame, privée de toute activité propre, ne peut rien pour se procurer ou même pour conserver cet heureux état, objet de tous ses désirs ; sa nature purement passive reçoit du dehors , avec les sensations » ses idées intellectuelles et ses sentiments moraux ; le centre cérébral détermine ensuite par réaction lynipailii |ue des mouvemenu si)onlanés que nous appelons volontaires ; Thomme , esclave de l'organisme , ne peut en secouer l'influence; il doit subir ses passions comme ses maladies, et ne peut rien ou peu de chose pour s*en délivrer. La liberté n'est qu'une illusion, ou, comme le dit Tauteur lui-même, « la conscience d'un état de lame tel € que nous désirons qu'il soit (i). » La sagesse consiste à

''in Pensées, im

MOHULE MX AKUGION.

changer avec la nature, mais en sachant que 1*od change , et que cette perpétuelle yariatîon est oonfonne à des loû immaables et nécessaires. Nos opinions , nos jugements ,

nos idées no dépendent pas do nous , mais de l'état actuel de DOS oqiianes; elles varient, s'altèrent aveceax et ne sont jamais en notre pouvoir*

Il n'est pas besoin de faire observer qu'une telle théorie ne saurait expliquer ce sentiment d'obligation qui est le fait primitif de l'ordre moral, ni même le reconnaître sans le dénaturer. 0& la liberté n'existe pas, oi!i la volonté n*est que la servante du corps et se confond avec le désir, où tout nous vient du débors sans résistance possible » il n^y a paslieu de chercher la place d'un fait qui , par sa n9r ture, suppose tout le contraire de cette hypothèse, d'un fait qui exclut toute origine sensible, et qui, bien iuin de pouvoir trouver son explication dans les sens, est lui*même la réfutation la plus complète et la plus frappante de toute doctrine sensualiste.

Mais ces considérations sont trop simples et trop naturelles pour qu'il soit ncccssairo d'y insister plus longtemps.

Philosophie de la volonté. — Morale stoiciettie.

Quoique l'œuvre capitale de cette seconde période soit ÏEuai $ur les fondements de la psychologie t ce n'est pas là, comme nous l'avons annoncé plus haut , que nous

devrons chercher le nouveau b^ stème de moraic adopté par M« de Biran.

Pfféoeoapé mai tout de aei recheichet sur le prindpe de la sdenee de rhomme et sur la natore da fait primitif «

ranteor oublie ou néglige la lacune qu'il a reconnue dans ses précédents Mémoiresiet il n'accorde aux faits qui nous eœopeot qu'une place tont à fait disproportionnée à leur importance réelle.

C'est peut-éue dans larticle consacré à l'examen des qfftlèmes d'éducation que Ton trouve à cet iffàTà les indi^ estions les plus précises. L'auteur y pose expressément ndentitc de principe qui existe entre le progrès intellectoel et le progrès moral : Texercice des lucuités actives est| selon \nu le plus sâr et môme l'unique moyen de perfee« tlonnement qui soit accordé à la nature humaine , et il le recommande comme devant élre le fondement de toute bonne méthode pédagogique. Quant au court paragraphe spécialement consacré aux notions morales , il n'offre que deâ indications incomplètes et peu précises. On y trouve* rait peulrêtre l'opinion que le fait fondamental de la niottle est un sentiment de Tâme, et non une idée de la raison ; mais celle opinion , si elle existe , ne se trouve pas assez développée pour qu'il soit possible d'y reconnaître la baie d'une théorie nouvelle.

L'Bêiai laisse donci sous ee rapport, une vaste lacune à ferapîir et ne nous fournit point les lumières que l'on serait en droit d'attendre d'un ouvrage aussi capital. Heuteusemenl le Journal infime vient, comme toujours , à notr0 aide et dissipe toute obscurité en nous offrant des données à la fois plus étendues et plus précises. Il nous neutre à cette époque M. de Biran, vivement frappé par la lecture des maximes de Marc-Aurète etd'Ëpictète, venir demander à la philosopliie stoïcinine cet ai t de vivre, cette sage félicité qu'il a vainement cherchée autrefois dans le Inen-toe des sens. La morale du Portique , fondée anr

ie MÛAâLE £T REUGION.

rasservissemenl de la matière à l'esprit, 8Dr rabaissement de la partie sensitive de notre être an profit de la partie active, devait trouver chez notre philosophe une approbation sympathique, car elle venait s oiTrirà lui sur son propre terrain : lui aussi avait consacré de longues et patientes recherches à déterminer le rôle de la volonté en nonst son influence directe ou iiulirei i*' sur nos sensations , nos sentiments et nos idées. Or, eo admettant la doctrine stoïcienne» Tactivité libre de cette force intérieure déployée sur une résistance organii]uc, fait fondamental dans la science de l'être intellectuel, le devenait li arpillcmcnl dans ia science de 1 être moral, et les deux grandes branches de la philosophie venaient ainsi se réunir, sans se eonfondre» i une source commune. Quelle séduction pour un phtloso* phe I Cette unité de principe satisfaisait à l'une des exigences les plus vives de Tesprit humain » et Ja doctrine pfyehologique semblait y puiser une confirmation nouvelle. Aussi M. de Hir.m dut-il se convertir au Suiicisnie, d'autant plus facilement qu'il avait abandonne depuis longtemps les opinions de sa jeunesse, et qu'il ne les avait jusqu'ici remplacées par aucun système bien arrêté. Cependant la nature particulière de son esprit, moins enclin à pratiquer qu'à connaître, peut-être aussi la délicatesse et Textrême sensibilité de sa constitution physique, le portcreiu à modifier d'une manière assez profonde les principes stoïciens. Tandis que ces fiers réactionnaires du biea au sein de la corruption païenne prétendaient asservir enticrement le principe corporel au principe spirituel, r^usantaux sens tout empire, élevant euliu la nature humaine à une hauteur trop sublime , hélas 1 pour être vraie, le psychologue, plus subtil qu'enthousiaste, se borne à distinguer par l'observation ce qu'il y a d'actif en nous et ce qu'il y a de passif, pour réduire à ses limites propres le

AVANT-rriOPOS DE L ÉDITEUR.

domaine de la morale. Vaincre absolnnient tous les pencbaots seosuels, leur refuser toule iulluence directe ou iudirecte sur nos actions comme sur nos pensées, tel était le but proposé par les philosophes du Portique àTactivilé da sage. M. de Biran est plus modcsle dans ses préteutions : il ne refuse point à la sensibilité le rôle qui lui appartient d*iine manière légitime; la douleur, pas plus que la joie, n'est susceptible d'être niée : la sagesse consiste seulement à placer le bonheur dans le^ ciioses qui sont en notre pouvoir, à étendre, autant que possible, par une sorte d'hygiène intellectuelle, la sphère de notre activité, de manière à restreindre en égale mesure, celle de la nécessité. L'homme le plus sage est celui qui connaît le mieux ce qu'il peut comme ce qu'il ne peut pas , ce qui ne dépend que de luimême comme ce qui lui vient du dehors ; Tbomme le'plôs vertueux est celui qui, guidé par celle connaissance inlime de son propre esprit, s'est habitué à ne désirer que ce qu'il peut vouloir, à ne demander jamais son bonheur aux choH ses qui sont hors de lui , c'est-à-dire hors de sa volonté. Cette manière de voir, qui s'écarte des principes attribués à Zénon pour se rapprocher de ceux d*£pictète, revient au fond à cette maxime vague et fameuse en même temps : agir C(*nf(irinément à sa nature. S'étudier pour se connaître est le premier degré de la vertu ; faire de cette élude le régulateur de toutes ses actions, voilà la vertu même, voilà toute la morale. On attend cependant quelque chose de plus : l'auteur a décrit une sorte de bieii-étre, un état de calme ou de repos d'esprit, plutôt qu'une vie vraiment vertueuse : cette absence de passions violentes, cette résignation est nssurément meilleure que l'étal contraire , elle peut même servir eflicacemenl à l'exercice de la vertu par les sages habitudes qu'elle fait contracter à l'âme ; il est vrai aussi que ractivité est en nous un principe supérieur à la sen-

MORALE ET REUGION.

sibilité. Mais il manqoe à toot cela un élément sans lequel

ii ne sauitiiL \ avoir rien de véritaLleiiient moral. Le sage de M. deBiran n'a jamais en vue que ^n propre bonheur, ei là ae trouve le vice qui corrompt loute la doctrine. Am yeux de l'homme même le plus simple qui s'obserfe loi* même, le devoir ne saurait être confondu avecrintéréiouie déair : la loi morale se manifeste dans la coDScieneea?ee une netteté et une évidence trop grandes pour qu'il loitpûesibte de mécounaîlro sans aveuglement le caractère d'obligation qui lui est propre et qui ladistingnede tous les autres faits inlérienrs. A plus forte raison est-il impossible de la eon« fondre avec cette temlance instinctive et égoïste qui pousse rbomme vers le bonheur. Le boniieur eât souvent la suite et la récompense des actions que le devoir détermine» mais il n'en est pas le principe, et ne saurait Té tre , sans les corrompre ùaus leur source même* £t comment confondre i en eflfett une loi avec un désir^ un instinct avec ce qu'il f a de plus opposé à l'instinct , ce qui fait irîolence à la to* louté et ce qui l'entraîne sur une pente toujours douCe, toujours facile t On s'étonne de ne trouver nulle part chei M* de Biran une vue nette de la loi morale à son titre pro» pre d'obligation, et e*eA même cette lacune qui fkit à la fuis le vice et le caractère de sa philosopiiie sur cet impo^ tant sujet* Mais nous aurons bientôt l'occasion de fSveni^ iur cette erreur de doctrine en analysant Técrit sur les fondements dt la nwi aie et de la relit/tua^ pourfemo*

mmif il nous sulUl de l'avoir constatée.

AYAMT-PBOPOS M L'ÉDITEUR.

PliOoflopliie rel^iéiMe. — Morale de la sympalfaie*

La morale sioicleone m put salislaire long^tcmps i^. da Bino. A mesure qae son eœur et sa pensée se lapproebaientdu Christianisme, il senlil de plus en plus l'insuffisance (l'une doctrine qui tend à faire de rhoinnie son propre centre» en l'isolant à la fois de la société de ses semblables, et de celle de Bien, son créateur.

Le Journal intime conserve des traces nombreuses de ce nouveau cliangement dans le point <!< vue de notre philosophe : on j trouve de fréquents parallèles entre le Stoi* cismeet le Christianisme; Tauteury expose ses hésitations, ses allernalives de doute et de croyance. On le voit osciller longtemps entre les deux doctrines, avant de se prononcer: d'un coté, le Stoïcisme lui semble accorder une part trop grande à la volonté; mais, de l'autre, le Christianisme Tu! paraît étendre la passivité de notre nature au delà des bornes %itimes; il voudrait trouver un milieu entre ces dent extrêmes, mais tandis qu'il se dispose à le chercher» son point de vue se transforme, et Li doclrinc de l'Évangile occupe déiiuiUvemeut la première place dans son inteliigeoee comme dans son cœur*

Cesl à peu près vers cette époque que se place fin* fluence exercée sur M. de Bîran par plusieurs écrivains, qui abordaient les questions philosophiques sous l'empire dé préoccupations sociales et religieuses plus encore que scientitiqucs : nous voulons parler de MM. de Maislrc, Lamennais et de Bonald. Il se corrigea lui-même en les cri'» tiquant : la lecture attentive de leurs ouvrages qu'il commentait» selon sa coutumei lui fit découvrir un défaut dani

MORAVB ET R£LIOIQK.

sa propre philosophie. Il combaltit, H' est mi, l'importance excessive accurdoe par eux aux relations sociales, mais il comprit eo même temps que jusqu'ici sa méthode avait trop isolé l'individD, que l'homme n*étaît pas senlemcnl une créature vivante, douée d'intelligence et de volonlé, mais qu'il était, en outre, dans un rapport intime avec les êtres semblables à lui; il comprit que faire abstraction de ce rapport , G*était se cacher volontairemeot toute une face do la ii.iUire humaine; il crui enfin (jirimc philosophie, pour être vraie et complote, devait considérer dans riodividu même les germes de la société. C'est sous riofloence de ces préoccupations et de ces idées que fat composé l'ouvrage sur les fondements de la moraU et de la religion qui va nous occuper exclusivement.

Dans la seconde période de son développement philosophique, M. deBiran avait pris le désir réfléchi du bonheur ^ pour principe d'une morale conçue, à (jnelques égards, sur ie modèle de celle des Stoïciens ; nous venons de voir comment il sentit l'insuffisance de ce point de vue qui confond la vertu avec un habile égoïsme. Maintenant il cher» clie un autre point d'appui sur lequel il puisse fonder sa nouvelle théorie» et ce point d'appui il pense l'avoir trouvé dans le fait universel de la sympathU. Suivons pas à pat la marche de sa pensée.

L'homme, être libre , doué d'intelligence et de volonté , transporte sympatbiquement à ses semblables Tactivité dont il jouit lui-même , comme il leur accorde les impres* siuDs doili jl s'est senti précédemment affecté, aussitôt qu'il en aperçoit les signes. Le moi se réfléchit dans un autre mot comme dans un miroir, ce qui signifie que je ne puis voir un homme sans le voir pareil à moi , sans lui attribuer toutes les faculies dont j'ai conscience, sans en faire, en un mot, mon égal ou mon semblable. C'est ce comemuê sjm-

AVANT-PROrOS DE L'ÉDITEUR. Si

patbiqoe qoi eonstitoe proprement la conscience morale.

Par la conscience personnelle, j'ai le sentiment de mon activité propre, je me sais libre et doué d'une force intô- Heure dont l'exercice ne dépend que de ma propre déler^ minatîon. De là le sentiment du droit personnel qui en est la conséquence immcdiate. Muii pouvoir n'est, dans cet état hypothétique, ni plus ni moins étendu que ma volonté; il n*est limité que par la résistance que m'opposent les objets étrangers, c'esl-à-dîre tout ce qui ne peut être vaincu par l'action directe de celle force inlérieure. Biais la conscience morale me fait voir dans une fouie d'êtres qui m*entOQrent, et an sein desquels je vis, autant d'agents libres semblables à moi; je ne puis m'empêcher de leur attribuer sympathiqueinent la niêine volonlé et, par conséquent , les mêmes droits que je m'attribue à moi-même. Or, ces droits, par cela seul qu'ils existent, limitent nécessairement les miens , car je puis vouloir ce qu'un autre ne veut pas, comme il peut, de son côic, s'opposer à ce que je veux. Je suis ainsi conduit à reconnaître à ma volonté une borne diflerenlede ses limites naturelles et infiniment plus restreinte ; mais ce que je reconnais pour moi-même, je le reconnais pour tous les hommes, et telle est l'origine de la notion de devoir* Ce qui éuût droit dans la conscience de rindivîdu qui se l'attribuait en propre, devient devoirdans celle de la personne morale qui le confère au même titre à toute 1 espèce. On voit ainsi que le droit et le devoir sont des termes nécessairement corrélatifs, et que l'un ne saurait exister là oii Tautre n'est pas. Il en résulte que le prétendu droit tlu plus fort, donl quelques insensés ont voulu faire la base de toute société, n'est au fond qn'une abstraction illusoire, ou, pour mieux dire, la force ne confère un droit à celui qui en est doué qu'en y joignant immédiatement le devoir de ne s'en point servir, au

&10UALE ËT n£UGIOiN.

delà du moins des limites prescrites. Tels sont les rttiiavquables effets de la sympathie personoelle qu'il iaulbîeiifle

garder de confondre avec celle qui n*a pour objet que les

alTections de plaisir ou de douleur coiiiiiniuiquécsd'uD être à l'autre au moyen de certains signes naturels. Cette dernière n'a rien qui s*élève au-dessus des lois de la nature om ganiquc; elle apparlienl à ranimai aussi bien qu'à riioiiimc, elle consiiiue même le lien naturel de toutes les espèces sociables. Mais la sympathie personnelle , source et fondement de la loi morale, est l'apanage exclusif de l'humanité. On objectera peut-être cuiitro la réalité et l'universalité de cette loi naturelle les variations qu elle a subies chez les différents peuples et dans les différent âges du monde; on alléguera les usages barbares, les pratiques impures ou sanguinaires, mais il s'agit de savoir si l'on lire Lien de ces exemples la conséquence légitime que l'on en doit tirer? Four peu que l'on y réfléchisse avec quelque attention, on reconnaîtra bientôt que la yariété des lois et des coutumes ne prouve rien contre i'identitc et ruuiversulitc de la conscience morale; car les divergences ne portent jamais que sur des actes, c'est-à-dire sur des applications de principes, et non sur les principes niénies. On peut bien ne pas reconnaître la venu, mais on ne peut se dispenser d(* restiraer dès qu'on la reconnue; ainsi l'habitude a pu légitimer aux yeux de certains peuples des usages que notre raison mieux éclairée considère comme odieux , mais elle n'a pu faire que, dans une contrée ou chez une nation quelconque, la bieufeillance et la probité considérées en elles «mêmes fussent condamnées comme des vices, tandis que la cruauté et la perlidic seraient honorées comme des vertus. La plupart de ces coutumes qui nous font horreur ont eu pour premier mobile un principe vjrai appliqué d'une manière aveugle, comme l'amour de la pairie ou lo respect pour les

AYAM-PilOPOS DE L'ÊDITEUa.

dieitx. Les expositioos dea enfants et les victimes humai- M immolées an pied des idoles sont plutôt l'exagération

que la négation d'un devoir. Les pères à Sparte aimaientib moins leurs iiU? riuUement; mais Tintérêt du pays l'emportait à leurs yeux sur celui de leurs familles; et si ce fils tant désiré devait n'être un jour qu'un citoyen inutile, le père en fai.^ail ii l.i patrie le sanglant sacrifice. Ce dévouement est cruel sans doute ; mais estril permis pour cela d'en méconnaître le vrai principe , et de ne voir dans cet attentat sublime qu'une vulgaire cruauté? Ainsi la loi niorale peut être , comme toutes le» lois , mal comprise et mal appliquée, mais ses préceptes subsistent tou* jours au fond de l'ftme , et peu de chose suffit pour leur rendre toute leur primitive clarté.

Si l'on réfléchit aveç quelque attention sur le système que nous venons d'esquisser dans ses traits les plus géné» raux, on sera surpris de voir M. de Biran demander à la F3^mpritlr!e, c'est-à-dire à un sentiment relatif cl de second ordre, le principe sur lequel il fait reposer une loi absolue, telle que la loi morale. Comment cet observateur assidu de lui-même a-t-il pu fermer les yeux an point de méconnaf*' trela véritalde nature de ce fait, à la foi> simple et universel, que nous nommons le devoir? Commenl ce philosophe, qui découvre avec tant de profondeur dans le fait primitif intellectuel une résistance organique opposée à une force librement agissante, a-t-il négligé celle autre résistance, d'une nature supérieure à la première, dont l'opposition à la volonté constitue le fait primitif moral? Corn* ment le caraclère d'oMiî^atinn absolue, qui est rcssence même du devoir, lui a-l-il échappé pouf venii se fondre dans un sentiment relatif comme la sympathie? Comment enfin M. de Biran peut-îl se rencontrer avec Adam Smith en parlant de données philosopbi(]ues si diiTcrentes? Tou-

MOAAL£ £T AëUGIOM.

tes ces questions sont plus faciles à poser qu'à résoudre* Oa pourrait cependant en trouver une explication plausible dans rorganîsation particulière de notre philosophe :

Doué d'un tempérament nerveux, mobile et sensible ù l'excèSy en même temps que d'une âme délicate et uatureilement portée au bien» il devait être plus qu'un autre acceasilde aux afîeclions douces et sympathiques; mais l'austère sealimenl ilu devoir devait en revanche avoir peu de prise sur une constitution de cette nature. Le devoir est en effet le mobile des âmes fortes, peu soumises aux variations de l'organisme, pouvant dominer leurs impressions et se décider par raison plus que par ioslioct ; telle n'était pas celle de H. de Biran, et ce fait qui nous est démontré» pour ainsi dire, par la lecture du Journal intime, peut servir à expliquer sinon àjuslificr celte lacune grave de sa plulusophie. Faire de la sympathie le principe de la morale, c'e:>t confondre, en effet , le relatif avec l'absolu, c'est faire da devoir un produit de la société , quand nous savons fort bien que la conscience réprouve une foule d'actes comme coupables en eux-mêmes, quoiqu'ils ne nuisent à aucun de nos semblables, et que la société ne les punisse point.

L'homme fût-il seul devant Dieu, il y aurait encore une loi morale et un devoir : cet homme pourrait pécher, et sa conscience le condamnerait comme s'il y avait autour de lui un peuple assemblé pour le reprendre et des tribunaux diessés pour le punir. Tant il est vrai que les notions morales ne dépendent ni des lieux, ni des temps , ni des circonstances, mais seulement de Dieu même qui les u déposées dans nos âmes à Theure de notre création.

Ce point de vue, à la vérité, ne fut pas le dernier auquel s'arrêta M. de Biran. Le développement de sa pensée philosophique le conduisait à reconnaître la possibilité d une

^ AVANT-mOFOS CE UftMTEim. 35

Ifoîsitae Vie, d'ooe Tiède l'esprit dans laquelle Tâme humaine b'unit à Dieu par l'amour. A cette liauleur, l'cspiitae détache du relatif pour contempler l'absolu, il voit avec Dieu tiei» Dieu la vérité éternelle, losidées oécessaires; il n'a plus qu'un oomoiefte indirect avec les sens, il jouit enfin de la félicité la plus parfaite. A celle existence sublime doit corre.spoudre une morale appropriée : le devoir relalil doit disparaître avec la sympathie qui en est l'essence ; il doit céder la place à un devoir absolu dont le principe serait l'amour de Dieu, source cieratiie de tout bien et de toutj^ perlecttoo.

Les dernières pages de l'écrit sur les FandemmU de la morah et delà religion présentent, en effet, les éléments

de ce point de vue nouveau qui devait sinon détruire, du moins modiûer assez profondément les bases de la précédente théorie. On y trouve l'affirmation d'une loi absolue opposée atout ce qui est relatif. Mais cette thèse manque de développements, et il reste encore beaucoup d'obscurité sur la vraie naturede cet absolu, fondement d'une nouvelle morale. Est-oe un principe de raison dans le sens de l'école rationaliste? Mais ce principe serait si loin de pouvoir être rattaché aux bases premières de tout le système qu'il sembleraitplulôt les contredire. S'agit-il d'un rapport spécial de l'âme à l'absolu? Nous serions portés à le croire, mais, en ce cas, ce rapport, pour être bien compris, exigerait de phjs amples développements. En l'absence de ces explications, nous sommes donc autorisés à conclure que la théorie propre de M. de Biran est^bien celle que nous avons exposée, que pour lui les fondements de l'ordre moral sont tout entiers dans la sympathie , et que le fait primitif du devoir s*est constamment dérobé à ses analyses. U en résulte une conséquence asses importante , car l'ordre religienx reposant sur les niêities bases i|ue l'ordre monil, une omission

su* 9

^ MORALE ET BELÎGtON.

anssi grave dans le dernier de ces ordres devait amener dans Tautre une lacnne correspondante. Ce point a été

sufl5samm(»nt dév«»lopj)r dims V Introduction gmérah à laquelle nous renvoyons le lecteur. Quant à cette morale absolue dont nous avons reeonna les éléments dans la dernière partie de l'ouvrage qui nous occupe, elle doit être considérée, scion nous, moins comme un système nouveau que comme une tendance nouvelle. C'est un germe que le temps et la réflexion auraient sans doute mûri, mais

qui est rest(? infécond, faute des condilions nécessaires à son développement. Aussi nous bornons-nous à le signaler en terminant comme un nouveau point de vue qui prouve ehess son auteur le besoin inaperçu peut-être d'assurer la morale sur un fondement plus solide et pins durable que la sympathie, sans que ce besoin ait donné lieu à aucune théorie complète, à aucune vue bien arrêtée. Peut-être, si la mort ne s'y Tût opposée, l'aurait-il conduit à réformer un jour son système d'après des données nouvelles. C'est moins là une supposition que l'expression d*un regret qui sera partagé, nous n*en doutons pas , par tous les amis de la saine philosophie.

Marc DEBRU.

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