‹ uvres inédites de Piron (prose et vers)Chapitre 29 sur 78 · LETTRE XVI11 A RIGOLEY DE JUVIGNY · texte numérisé non relu

LETTRE XVI11 A RIGOLEY DE JUVIGNY

« Ce samedi, 30 juin] 4753.

» Rien n'est plus ingénieusement tourné, Monsieur, que le compliment que vous me faites sur ma prétendue disgrâce. Esprit, gaîté, bonté, malice, vérité, fiction, tout en est. Le nom de Voltaire est parfaitement à la place de celui que vous n'avez pu déchiffrer. Qu'il y reste jusqu'à ce que je l'en ôte ! Il y a pourtant un article de votre Décalogue qui me devrait faire trembler, c'est quand, en parlant d'Apollon, vous dites :

Dans tes écrits V honoreras, Pour que tu vives longuement.

» Supposez un moment que ce Dieu pense comme

M. de Mirepoix et me croie l'auteur de Y Ode à

Priape; et souvenez-vous des quatre premiers vers

de cette maudite ode. Ne me voilà- t-il pas bien en

cour ! Plus de longue vie pour moi. Mais après

tout, à mon âge, on en doit avoir sa suffisance. A

la fin de ma carrière, je n'ai de regret qu'à la perte

d'un commerce aussi aimable que le vôtre et dont j'ai si peu joui. Je l'envie à ceux que vous en gratifierez. Ils trouveront en vous, Monsieur, tout ce qu'on cherche : jugement, esprit, gentillesse et franchise. Aimez-moi un peu, s'il vous plaît, et conservez-moi l'honneur de votre souvenir dans tous les temps. Vous aimerez un bonhomme et votre admirateur.

» PIRON

Quarante et unième. »

LETTRE XIX

« Ce mardi matin (I).

» Nous, ma bonne amie, sommes arrivés dimanche à cinq heures précises en parfaite santé. Je m'étais levé trois fois depuis minuit pour être douze heures auparavant tout juste à la porte de la fille chez qui tout ronflait, excepté Roliche à qui les

(1 ) Dans cette lettre , adressée à mademoiselle de Bar, ainsi que les trois suivantes, Piron rend compte de l'un de ses voyages àSaint-Ouen, chez l'abbé Legendre. Piron a fait une description délicieuse de cette retraite dans sa charmante épître à mademoiselle Chevé. Voir ses Œuvres complètes. Cette jolie pièce avait été attribuée à Voltaire, qui s'en défendit.

coups de marteau à la porte de la rue faisaient faire un bruit de diable en dedans. On m'ouvrit enfin. 11 ne fut plus question que d'envoyer éveiller mademoiselle Aubry, qui fit si bonne diligence, qu'à huit heures sonnantes, nous démarrâmes de la rue du Petit-Lion.

» Pour première aventure, tout en entrant dans la rue Saint-Denis , le strapontin qui gémissait

sous les f de la bergère et de madame Grou (1 ),

céda à la force, enfonça, et nous vîmes tout à coup nos deux dames la tête sur les genoux et le derrière emboîté dans le fond du banc. Cet accident nous fit faire fouetter chez le loueur de carrosses, où, après deux grandes heures de ferraillements , nous remontâmes pour avoir la même scène au milieu des champs, à quatre lieues de Paris. On y pourvut encore comme on put. Ensuite, on sépara les deux tours (2) ; la fille (3) et moi nous les précédâmes, et le carrosse, un peu mieux lesté, roula heureusement jusqu'à la bonne abbaye de Thélêrne^ où nous voici trois poules et deux coqs en pâte pour quinze jours.

» Mes petites vacances débutent le plus agréablement du monde, et j'en augure bien. Voilà deux

(1) Dans une lettre à l'abbé Legendre, du 16 octobre 1730 (voir le ive volume des Mélanges des Bibliophiles français), Piron s'égaie de nouveau sur la rotondité de madame Grou, etc.

(2) Madame Grou et mademoiselle Aubry, sans doute.

(3) La domestique de l'une de ces dames.

jours de suite que j'ai passés très-sagement. J'ai vu les naufrages du port. Le prieur (1) à table est une des plus belles rivières du monde ; et l'eau fait aller comme elle peut la machine de Marly. Je jouis d'une parfaite santé. Je ne pus me retenir de lire hier à mon supérieur ce que j'ai fait de mon conte. Charmé. Continuons. Mais je ne parle que de moi. Comment se porte le moineau que vous devez lâcher dès qu'il sera guéri ? Le petit chat que vous devez donner incessamment ? Lialia ou Kiaia dont je ne me soucie point ? Luc qui ne se soucie pas plus de vous ? Quand vous m'aurez expédié sur ces grandes affaires, vous me direz de vos nouvelles. Je ne dormirai guère jusque-là ; je le sens déjà, malgré la fermeté dont j'étais convenu avec vous en partant. Je porte moi-même ma lettre à Tournan, pour plus d'assurance. Adieu, bonjour et bon vêpre ! Dieu vous garde et notre amie mignonne !

(4 ) Piron appelle l'abbé Legendre tantôt le Prieur, tantôt mon Supérieur. Nous ignorons, du reste, le sens de cette plaisanterie, où Piron fait intervenir les rivières et la machine de Marly ; mais dans une lettre datée de Rouen, le 7 novembre 4728, et adressée à l'abbé Legendre (la première du ive vol. des Mélanges des Bibliophiles), Piron reproduit les mêmes mots sous une forme différente, mais transparente cette fois : « Qui dit machine de Marly ne dit pas rivière; et les enfants d'Apollon ne sont pas tous des poètes. »

LETTRE XX

« A Saint-Ouen, le jeudi <9 (\).

» Quoique vous m'ayez donné si cruellement du dessous, je ne puis désavouer, ma chère tante, que vous n'ayez excellemment bien jugé. Salomon ne vous va qu'au gras de la jambe, et le grand Pantagruel ne décida pas plus sagement entre messieurs Baisecul et Humevesne (2). Je ne sais s'il y a des Baisecul parmi nous ; mais, grâce à Gougou (3) et aux soins de la fille et de la bergère qui l'ont crevé de mangeaille , nous avons tous l'honneur d'être des Humevesne. Vous ne sauriez croire combien cette peste est suave à mon odorat, parce que c'est, à chaque voyage, l'avant-coureur du retour. Ce vent favorable commence le dix ou onzième jour à souffler, et mon cœur vole déjà sur les ailes de ces zéphyrs. Dans quatre ou cinq jours, sans faute, le reste de moi vous embrassera ; je vous porterai deux bouteilles de vin joyeux, un gâteau et une bonne âme aussi neuve de sentiment que si elle n'était qu'à son début. Apprêtez-vous à bien recevoir tout cela.

(1) Voir page 94, la lettre à laquelle celle-ci répond.

(2) Personnages du livre de Rabelais.

(3) Le cheval, vraisemblablement.

» Je suis très- content de mon voyage. J'ai été jovial, sobre, laborieux et grand fripon au jeu. On vous fera de grandes plaintes de moi là-dessus. Le brave père Priou redouble d'amitié tous les jours, et, franchement, il m'en faudra venir à l'aimer autant que vous , par la bonne raison qu'il songe aussi sérieusement à vos intérêts qu'aux miens et qu'aux siens propres. Sa générosité fait tous les jours des plans avec la fille, pour subvenir aux revers que nous pouvons craindre, vous et moi, de l'avenir. Ainsi, ma chère tante, ces petites chimères, jointes aux miennes, vivez en repos et ne songez qu'à rire et boire. J'ai bien des choses curieuses à vous conter à mon retour ; mais d'abord je commencerai par guigner et vous forcer à guigner la copie que j'ai faite. J'en ai même encore commencé une qui sera, je crois, celle de M. de Livry. Je rêve à mon Epître, au bienfaiteur inconnu (1). J'aiôtéChristierne(2) du dénouement, et

(1) Le marquis de Lassay, qui, sous le voile de l'anonyme, avait constitué à Piron une rente viagère de 600 livres. Piron, qui lui a adressé, en forme de remerciement, plusieurs épitres contenues dans ses Œuvres complètes, n'a jamais pu parvenir à connaître son nom, qui fut révélé après sa mort à Rigoley de Juvigny, par la personne à laquelle le marquis de Lassay avait remis les 2,000 écus formant le capital de ladite rente viagère.

(2) Roi de Danemarck et de Suède, personnage de la tragédie de Gustave Wasa, pièce à laquelle Piron donnait alors la dernière main, et qui, finie dans les premiers mois de 1731, ne put être représentée que deux ans après, par suite des intrigues de Vol-

je suis très-content de la façon dont j'ai fini. J'en ferai ma cour à M. de Nevers. J'ai conservé l'apostrophe que m'avait conseillé l'abbé Ditalie, et je crois tout cela à merveille.

» Mais laissant là toutes ces bagatelles, je vous dirai que j'ai fait quelque chose de plus important que tout cela. J'ai achevé toutes les découpures que j'avais apportées ; ainsi je me réjouis de m'acharner à celles que vous aurez reçues de Strasbourg et dont vous ne m'avez rien mandé. Après les nouvelles de mes oiseaux, Loulou et vous, c'est ce que j'ai le plus d'impatience d'apprendre. Nous n'avons point eu La Bertauderie, et je n'en suis jà trop fâché. On nous écrit de grandes choses du parlement. Les chenilles continuent de manger nos feuilles et les pique-bois nos troncs. On a mis bas le plus bel arbre du bois pour faire ce qu'on appelle un arbre à notre moulin. On va faire un colombier de notre charbonnier. Nous mangeons des salades toutes vives, des fraises à bauge (1), des levrauts, des écrevisses, des jambons sans pair à tranches épaisses, du pain de cuisson friand. Nous sommes en vins comme vous en café ; on coupe les foins ; Pluche devient telle qu'on n'en peut chevir ; ma montre va comme le soleil ; je porte mes bas de

taire. Voyez ia Lve lettre du ive vol. des Mélanges des Bibliophiles français.

(\) A bauge, c'est-à-dire en abondance.

soie à reculons pour leur rendre tout leur lustre. Mes cheveux frisent. La semelle de mes souliers s'use. Je rajeunis. Je vous embrasse de tout mon cœur.

LETTRE XXI

« Je vous prie, ma chère amie, de me donner incessamment de vos nouvelles. Je suis inquiet de votre santé, aux chaleurs excessives qu'il fait ici. Pour moi, je suis mangé des mouches, et je dois leur paraître un fort bon manger ; car je suis cuit bien à point, avec une peau rissolée à faire plaisir. Je m'attends à rester seul tant que cette chaleur durera ; je ne conçois pas que les princesses s'exposent au voyage, non plus que le comte (1 ) . J'espère beaucoup de mes petites entreprises. La solitude m'inspire assez bien, et nous goûterons encore de quelques succès. Souvenons-nous, dans le temps, de mieux jouir que nous n'avons fait cette fois-là. Vous serez peut-être lasse d'être malade et de ne vous soucier de rien. Je ne me soucierais moimême de rien ni de tous les beaux succès du inonde si je savais que tout dût aller comme il a été à mon

(1) Mlle Quinault, Mllc Balicourt et le comte de Livry.

dernier triomphe. L'ouvrage prochain ne saurait commencer sous de meilleurs auspices. Je n'ai guère été plus tranquille en ma vie; à votre éloignement près, je jouis d'une parfaite quiétude. Je suis en paradis. On ne fait point de bruit la nuit au-dessus de ma tête. Je ne reçois pas la moindre visite importune le matin ; je n'en ai point à faire le reste de la journée. Je m'amuse, je m'occupe, et je trouve la fin de la journée une fois plus tôt qu'à Paris, quand vous étiez à Verderonne. Enfin, je vous souhaiterais quelques jours de vie pareille à celle que je passe. Je vous prie de me combler en m'apprenant que vous vous portez bien. Vous aurez aussi la bonté de me mander comment se porte mademoiselle Cronier, pour qui ces chaleurs-ci arrivent très-mal à propos...

{La fin de la lettre manque.)

LETTRE XXII

« Ce samedi matin.

» Je reçois dans le moment le billet et les compliments dont on m'honore. Voilà comme le ciel mélange nos bons et nos mauvais moments ! En même temps, on m'apprenait que le souverain tri-

bunal de la comédie me condamnait aujourd'hui à être enterré tout vif, sans m'avoir mis auparavant ni écouté sur la sellette, et sans autre crime que d'avoir été traîné mercredi par les cendres. De sorte que ces messieurs, après avoir inutilement allongé mes travaux d'un quart, auront raccourci ma petite gloire d'un tiers ; et tout cela à titre de bons et loyaux amis qu'il faut que je remercie, sous peine d'ingratitude. Peut-on , sans lisière , être mieux mené en

»> BINBIN ! »

LETTRE XXIII (1

Ce samedi.

» Le rameau d'olive soit à Livry, aussi bien que le laurier d'Amyclus est dans mon vaisseau ! (Amyclus était un roi de Bithynie, sur le tombeau duquel il vint un laurier de telle vertu qu'il suffisait qu'il y en eût une branche dans un vaisseau pour que tout l'équipage fût en combustion. La querelle durait jusqu'à ce qu'on jetât le laurier dans la mer. Ce

(1) Cette lettre, évidemment adressée au comte do Livry, paraît avoir été écrite par Piron alors qu'il était marié et du vivant de sa femme,

laurier a étrangement poussé : ce monde est perdu à travers ses branches. On ferait une jolie petite pièce intitulée le laurier dAmyclus. La servante de Pilate jouerait le grand rôle. Comme elle se plaisait, dit-on, dans le désordre, elle mettrait du laurier partout ; il n'y aurait pas jusqu'au souffleur et aux violons qui ne prissent bruit avec les acteurs, et le parterre avec les loges ; en sorte que ce serait l'exempt qui dénouerait en faisant balayer les branches de laurier) !

La parenthèse est assez longue. Je dis donc vive la joie à Livry, comme le bruit est dans mon petit ménage, et cela parce que j'ai avoué que, dans ma dernière lettre, j'avais omis de faire mille compliments respectueux dont on m'avait très-expressément chargé. Je commence par faire ceux dont on me charge encore de plus belle, de peur que ma bavarderie ne me mène au bout de mon papier avant que d'avoir obéi. Nous recevons tous les jours des nouvelles de notre plus précieuse santé ; et si la joie guérissait de la rétention, j'en serais déjà le témoin oculaire et je ne parlerais non plus de m'en aller que le chien de M. Deroussy, malgré les mauvais propos que j'ai essuyés sur mon caractère inquiet qui, à ce qu'on croit, mettrait même en paradis des œufs de fourmis sous mes pieds. Mais mon infirmité me séquestre de toutes les joies de ce monde, et pourrait bien aussi me séquestrer

des joies de l'autre, à force de me faire jurer quand je songe à ce que je perds. Je me console en apprenant tous les jours que nous approchons de plus en plus d'un Te Deum.

A ce propos, je conterai ce qui se débite ici sur le compte du gouverneur du Languedoc (1). On dit qu'il y exige tous les honneurs dont se fût avisé l'ambition du cardinal de son nom. Canons, visites, harangues, Te Deum : il ne vit plus que de cela. Un vieux chanoine, à la tête d'un chapitre condamné à le venir haranguer, lui a demandé comment se portait le roi? Le duc, surpris de cette question familière, est resté muet et interdit. Le prêtre recommença : — M. le duc, je vous demande comment se porte le roi ? — Fort bien, a dit brusquement M. de Richelieu. — Le chanoine alors se retournant vers le chapitre : — Vous entendez, Messieurs, les nouvelles que monsieur nous donne de la bonne santé du roi. Allons en rendre grâces à Dieu par un Te Deum, où M. le gouverneur nous fera sans doute la grâce d'assister. — Ainsi fit-il, quoiqu'il eût demandé ce Te Deum pour luimême.

Pour la pauvre Mélanide (2), elle ne demande

(1) Le maréchal duc de Richelieu.

(2) Comédie en cinq actes de La Chaussée, jouée en 1741. Piron, comme on sait, appelait cet auteur, créateur du genre larmoyant au théâtre, le révérend père La Chaussée, prédicateur du

plus que des De profundis.. On l'enterre aujourd'hui. Il ne s'en faut guère que ce ne soit avec la réputation de l'auteur. Voilà ce qui arrive aux plus pressés. Quelle obligation n'avons-nous pas à ceux dont les bienfaits nous permettent de nous appuyer des forces du temps ! Nos poètes auraient dû asseoir le temps au haut de leur Parnasse, au lieu de leur flasque amant de Daphné, qui ne mériterait d'autres offrandes que les petits couteaux de M. Dudicourt. Il y a un mariage sur le tapis entre M. de Montsoreau et mademoiselle de Gamache. En voilà la première nouvelle pour bien du monde; car cela est tenu extrêmement secret. M. de Montsoreau n'a que des filles et veut avoir de quoi faire aiguiser les petits couteaux de M. Dudicourt. »

saint vallon.Yoiti le couplet épigrammatique qu'il fit à l'occasion de cette même Mélanide :

Air de Joconde :

Connaissez-vous sur l'Hêlicon L'une et Vautre Thalie ?

L'une est chaussée et l'autre non , Mais c'est la plus jolie.

L'une a le rire de Vénus, L'autre est froide et pincée.

Salut à la belle aux pieds nus !

Nargue de la chaussée !

LETTRE XXIV

Page 1