‹ uvres inédites de Piron (prose et vers)Chapitre 30 sur 78 · A MADAME DE TENCIN · texte numérisé non relu

A MADAME DE TENCIN

En lui envoyant pour étrennes une balance en émail où elle était représentée seule du côté qui penchait; et de l'autre, Junon, Minerve et Vénus, avec leurs attributs.

« A Agra, l'an de l'Hégire 1158.

» Vous, madame, qui savez tout, vous n'ignorez pas sans doute la coutume de mon peuple, qui, tous les ans, à pareil jour que celui-ci, ne manque pas de mettre son roi dans la balance, et de le peser pour en tirer un présage assuré d'une année fertile ou non, selon l'accroissement ou le déchet de sa corpulence. Vos sages de là-bas en rient et n'en sont peut-être pas plus sages pour cela. Chaque nation, comme ses usages, a ses goûts et ses raisonnements particuliers. En fait de rois, l'une les veut grands, l'autre les veut gros ; vous voulez, vous autres, qu'ils aient les bras longs, et nous, qu'ils aient le ventre large. Vous voulez que de dessus leurs trônes ils atteignent de loin; nous, qu'y étant assis, de leur rotondité ils remplissent bien le dedans. En voici la raison. N'est-il pas vrai que

les peuples ne souhaitent rien tant que l'abondance? Or, un bel embonpoint en est un attribut bien visible. Donc, le ventre d'un bon gros roi bien entripaillé est de bon augure pour son peuple. Un roi, par exemple, tel que l'on nous peint celui du Parnasse français, n'annoncerait-il pas la famine à son royaume, et n'alarmerait-il pas un peuple superstitieux et de bon appétit? Mais laissons les raisonnements bons ou mauvais, et venons au fait. Je sors actuellement de la balance, et grâce à Dieu, à son prophète et à mes cuisiniers, je pèse au moins un bon quarteron plus que l'an passé ; en sorte que l'allégresse est ici générale :

Les parfums de l'encens remplissent la mosquée ; L'air en est embaumé, la rue en est musquée (1).

» Enfin, je pèse environ trois quintaux : c'est-àdire à peu près la valeur de deux Fontenelle, de deux de vos plus grands hommes. Cela est bien majestueux. Aussi l'orgueil commençait-il à m'enfïer de bonne sorte, quand une nouvelle bien humiliante m'a tout à coup rabaissé tout à plat. J'apprends qu'on vient de vous mettre aussi dans la balance, et que pendant que je m'enorgueillissais d'être du poids de deux grands hommes, vous pesiez à vous seule plus que trois grandes divinités.

(I) Zaïre, acte m, scène vi. {Note de Piron.)

ni LETTRES DE PIRON A DIVERS

Je ne suis donc plus, au prix de vous, un homme de poids. Me voilà devenu un petit homme, un roitelet, un prince de Liège, qui vous doit le plus humble hommage. Agréez, madame, qu'en vous le rendant, je l'accompagne de cette offrande : c'est une curiosité qui, depuis plusieurs siècles, faisait un des plus rares morceaux de ma fameuse galerie. Elle y fut déposée mystérieusement par un Merlin des Indes, avec cette inscription au bas :

Très-digne sœur du sage à qui Lyon (1)

Avec justice érige une statue,

Dans cet émail notre Pygmalion

A prétendu marquer votre value.

Certes, Pallas et Vénus et Junon

Valent beaucoup ; mais, telle que vous êtes,

Vous valez mieux, témoin le choix des bêtes (2)

Fait entre vous. Paon, chouette et pigeon,

Voilà les leurs; point n'en ont voulu d'autres.

Vous cependant, vous avez pour les vôtres

La fine fleur des enfants d'Apollon.

» Moi ni mes brachmanes n'y entendons quoi que ce soit; mais le monument d'ailleurs est si relatif à la nouvelle du jour, que le Prophète vous le destinait vraisemblablement. Daignez donc, ma-

(-1) Le cardinal de Tencin, son frère, archevêque de Lyon.

(2) Madame de Tencin appelait les beaux-esprits de son cercle ses bêtes, contre-vérité la plus mal imaginée du monde. {Note de Piron.)

dame, le recevoir comme une restitution ou comme un tribut de

» Votre très-humble vassal :

» Le Gros et Grand MOGOL. »

LETTRE XXV

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