PREMIER VOYAGE DE PIRON A BRUXELLES
Quoiqu'il en soit, Juvigny nous apprend que Piron s'était rendu une première fois à Bruxelles pour y voir un étranger (4) dont il avait reçu, en forme de remercîment d'un exemplaire de sa tragédie de Gustave, une lettre de change assez considérable, et auquel il crut ne pouvoir se dispenser d'aller en exprimer personnellement sa gratitude. Il connaissait déjà cet étranger, qui l'avait autrefois traité avec beaucoup de bonté, à Paris, chez le comte de Livry.
Pendant le court séjour que Piron avait fait à Bruxelles, il s'était lié d'une amitié intime, au dire de Juvigny, avec J.-B. Rousseau, qui y végétait alors dans les tristesses de l'exil. Séduit, entraîné par la gaité inépuisable de Piron , qui apportait un baume sans cesse renaissant à ses souffrances, « J.-B. Rousseau lui fit donner sa parole, ajoute Juvigny, de revenir le voir et le consoler. Il entretint depuis avec Piron un commerce de lettres réglé, et, dans toutes, il le pressait d'exécuter sa promesse. Piron se rendit aux instances de Rousseau en 4 740. »
Arrêtons-nous ici. Dans un chapitre ad hoc nous parlerons du voyage de 4 740, en communiquant alors au lecteur les lettres qui s'y rattachent.
(1) Ce personnage, que Juvigny ne nomme pas, était, croyons-nous, un M. Du Lis ou De Lys, très-riche et très-fastueux israélitc, lequel avait eu, à Paris, à la suite do sa rupture avec la Pélissier, chanteuse à l'Opéra, dont il avait été l'amant, un procès scandaleux au Châtelet. — Voir, aux Poésies inédites , ce curieux épisode, raconté par Piron lui-même.
LETTRE I (1
« Bruxelles, 43e juillet-dimanche.
» Dites-moi encore de ne pas porter moi-même mes lettres à la poste. Un domestique se chargea hier, dès les neuf heures du matin, d'une lettre pour vous, que j'avais bien pris de la peine d'écrire, et me la rendit en me couchant avec de grandes excuses de l'avoir oubliée. Cela n'arrivera plus. Vous recevrez tous les jours de mes nouvelles, et le jour que j'y aurai manqué c'est que j'aurai écrit ce jourlà à M. de Livry. Vous n'avez point mis de? à son article; ainsi, je compte qu'il est fidèlement vrai , et vous me ferez plaisir de m'en assurer encore, savoir que vous avez été bien reçue, qu'il n'a point paru du tout fâché, et que je puis me régler làdessus absolument. Je ne suis pas surpris que madame Guyard vous ait plu; mais nous avons tant de fois eu à rabattre de nos préventions favo-
(1) Les lettres relatives à ce premier voyage porjent cette adresse : « A mademoiselle de Bar, chez madame la marquise de Mimeure, rue des Saints-Pères, faubourg Saint -Germain , à Paris, »
rables sur les plus belles apparences, qu'il ne faudra pas être plus surpris au temps d'un revers de médaille. Lorsque vous la verrez, dites-lui, s'il vous plaît, qu'elle aura quand elle voudra le Pope de Silhouët (1). Il est sur ma table, et vous le connaissez. Pour lui faire votre cour, dites-lui du bien de ce traducteur, et vous direz vrai. J'ai vu qu'elle s'y intéressait très-vivement, et vous lui ferez autant de plaisir qu'on vous en fait peut-être quand on vous dit du bien de moi.
» J'ai vu le dernier tome du pauvre Rousseau. Il n'y a plus grand monde au logis, et il n'a presque plus vaillant du renard que la peau dans laquelle il mourra. 11 m'a entretenu longtemps de ses trois dernières épîtres, d'il y a deux ans, et je lui ai prêté l'attention la plus flatteuse, sans que cela m'ait mérité des représailles quand il a été question de la Métromanie; on ne peut louer plus sobrement qu'il a fait; mais d'un tel payeur on en prend ce qu'on peut. Il me vante extrêmement ces gens-ci, et préconise à tout venant le zèle et le bon esprit des habitants de cette ville, qui, dit-il, depuis l'archiduchesse (2) jusqu'au plus petit, se sont intéressés
(1) Silhouette (Etienne de), littérateur, contrôleur des finances; né en 1%09, mort en 1767; a laissé plusieurs ouvrages de littérature et de philosophie.
(2) Marie-Thérèse, archiduchesse d'Autriche, fille de l'empereur Charles VI et d'Elisabeth-Christine de Brunswich-Wolfen-
tendrement à son état. Il ajoute que des bonnes gens ont été jusqu'à faire des vœux pour lui à une Notre- Dame tenue pour très-miraculeuse. Il est si peu vivant, qu'il n'a pu me donner grand'foi à cette bonne Vierge ; mais comme il se croit mieux peutêtre qu'il n'est, et qu'une de ses maladies est peutêtre de vouloir passer pour dévot, j'ai adhéré ingénuement à ce qu'il m'a paru vouloir, et je me suis écrié : Bénie soit la Sainte-Vierge d'avoir si bien opéré !
» S'il se voit des yeux d' autrui, et qu'il ait voulu goguenarder, il aura vu l'ironie; si non, il aura pris cela pour argent comptant. En tout cas, c'est tout ce que j'ai pu faire pour son service. Impénétrable comme il est sous son masque éternel, à la décadence où il est tombé, on peut dire, d'après lui, de lui-même : « Le masque tombe , l'homme reste , et le héros s'évanouit. »
» Il va et vient pourtant, s'ajuste encore soigneusement; et, malgré la pesanteur et la caducité visible où l'a jeté son apoplexie, il porte une perruque à cadenettes très-coquette, et qui jure parfaitement avec un visage détruit et une tête qui grouille. Il m'a dit que pour fermer sa carrière, il composait une ode adressée à la Postérité. Gare que cet écrit in-
butlel; née le 4 3 mai 1717, monta sur le trône en 1740, et mourut à Vienne le 29 novembre 1730.
extremis n'aille pas à son adresse (1), on ne soit renvoyé, dans nos fastes littéraires, au chapitre de frigidis et maleflciatis. Tout ce latin veut dire en bon français qu'il y a, je crois, bien de la différence de nous aux cygnes, et que le cbant d'un moribond ne va pas loin. Bonjour, ma tante (2). Hier au soir je reçus votre lettre du 9 qui, toute courte qu'elle était, me fit plus de plaisir que celle-ci, qui est assez longue, ne vous en doit faire. Continuez tant que vous pourrez, sans vous incommoder. Bonjour de tout mon cœur. Tournez, S. V. P.
» Puisqu'il y a un port de lettre d'épargné d'hier, j'en profite pour vous envoyer l'ode que vous voyez. L'homélie se sent diablement de l'apoplexie. Elle a le mérite de la primeur, et vous pouvez vous en faire de fête auprès de mon ami Trublet, en négociant avec lui les deux effets que savez. Je vous réitère mes sollicitations pour cette affaire : elle m'est importante. Je me porte mieux que chez vous parce que je mange moins, quoiqu'il y ait grande chère. On ne peut être plus sobre que je le suis. En me conservant si précieusement, je fais comme ceux qui se penchent en suivant leurs boules et qui leur
(1 ) Ce bon mot a été attribué à Voltaire. Il est évidemment de Piron, attendu que Voltaire n'a pu le iire qu'après la publication de l'ode, que J.-B. Rousseau communiqua à Piron à l'état de projet.
(2) Nom d'amitié que Piron donne à mademoiselle de Bar dans plusieurs de ses lettres.
en croient faire faire autant. Je me conserve parce que vous m'aimez, et je m'imagine que vous vous choyez de même là-bas, parce que je vous aime. Si je savais que vous vous donnassiez la moindre indigestion, je m'en donnerais quatre. Soyez sage, ou je croirai que vous ne vous souciez plus que je le sois. Mes compliments à la nièce. »
LETTRE II
Ce dimanche 20.
» Je me sens dans une colère extrême contre les Clairaut (I). Je vous exhorte à l'insensibilité contre les incartades dépareilles gens; je m'abstiens de leur écrire pour vous obéir. Ayez donc la même patience de votre côté, et poussez le temps de l'épaule sur cela, comme je le pousse ici sur bien d'autres choses. Je suis pourtant très-curieux de savoir ce qu'ils ont dit et fait de nouveau pire que devant, quoiqu'on tout, qui se prépare à être sourd et muet,
(4) Il s'agit probablement de quelques membres de la famille du célèbre géomètre Clairaut (Alexis-Clément), qui fit un voyage en Laponie, et auquel Piron avait adressé, à ce sujet, en 1737, une jolie lettre insérée dans ses Œuvres complètes.
devrait débuter par être aveugle et à ne pas chercher les objets qui émeuvent les puissances. Je n'ai pas encore eu le temps d'écrire à mon cher comte (1). C'est ici un bien autre mouvement qu'à La Haye. C'était là un désert, où pendant cinq ou six semaines, je ne voyais que les cinq ou six mêmes personnes. Bruxelles est aussi vivant que Paris, et notre hôtel est une halle ouverte aux quatre nations.
» Je suis donc entouré de monde depuis huit heures du matin jusqu'à minuit. Rousseau est devenu mon A^eillard de la mer, et par conséquent j'ai sur les épaules une meule de moulin de marbre aussi lourde et aussi froide qu'il y en puisse avoir. Son assiduité sert à me le développer, et je vous avoue qu'il n'est pas trop bon. C'est un consommé de Panurge et de la Rancune. Il ne dit bien de personne , et je ne l'échapperai pas plus qu'un autre, quelque attention que j'aie à lui complaire, et quelque goût qu'il paraisse prendre à moi. Tout autre qui le connaîtrait moins, se flatterait qu'il aurait quelque pudeur et qu'il n'oserait médire de quelqu'un qu'il loue à toute outrance; mais je vois que ces sortes
(1 ) Le comte de Carvoisin, cornette de la première compagnie des mousquetaires, puis brigadier de cavalerie; l'un des neveux de la marquise de Mimeure, qui , à l'instigation de mademoiselle de Bar, le fit héritier de la plus grande partie de sa fortune. On verra plus loin comment il récompensa le dévouement de mademoiselle de Bar. Il mourut en 1749.
de contradictions ne l'embarrassent point du tout. Il pousse même les choses à une grande imprudence pour un homme d'esprit ; et quand on le connaît, on ne peut plus s'étonner de ses malheurs. Ne montrez point ceci à Trublet, ni à d'autres. Vous en sentez les conséquences. Il m'a parlé avec un mépris cruel du comte Pacheco ; et, voyez le danger des mauvaises langues! je ne puis me refuser à quelques mauvaises impressions que cela m'a faites. Il m'a prié de l'avoir à dîner quelquefois, mais de n'en pas mettre ce petit malheureux-là, parce qu'il se tiendrait déshonoré s'il avait été en sa compagnie. Du reste , il honore infiniment l'abbé Desfontaines , et en parle avec de grands éloges ; il a beau dire, il me paraît ici très-déserté des honnêtes gens. Il fait ardemment sa cour aux Jésuites, et vit en sage écolier avec eux. Il est aussi inconséquent qu'un sot.
» Hier, il nous racontait qu'étant un jour à une promenade en carrosse avec le petit coquin d'Arauët, celui-ci lui lisait une ode très-impie et telle qu'il fut contraint de lui dire (paroles qu'il nous prononça avec le ton et la grimace d'un saint) : Monsieur, si vous ne finissez, je serai contraint de descendre et de vous laisser là. Une minute au plus après ce pieux récit, il nous dit que M. Malezieu (1) lisant
(1) Malezieu (N. de), précepteur du duc du Maine ; membre de
un soir la Bible à M. le duc du Maine et en étant à un endroit où il y avait : « Dieu lui apparut en songe, » il lut : « Dieu lui apparut en singe, » parce que l'o se trouvait effacé. Sur quoi le prince lui dit : — Malezieu, vous lisez mal : il doit y avoir en songe. — Pourquoi, dit l'auteur, n'y aurait-il pas en singe ? n'est-il pas loisible à Dieu d'apparaître dans la forme qu'il lui plaît? Et, là-dessus, Rousseau de rire sans aucun scrupule. Le voilà peint. Jugez-en maintenant, et voyez s'il y a à s'y fier,
» Ne nous parlons plus du caprice des postes. 11 n'y en a point d'autre que leur lenteur. J'ai reçu toutes vos lettres très-ponctuellement tous les jours, ainsi que vous recevez, à ce que j'espère, les miennes. Conservez-vous, si vous m'aimez. Pour moi, à mon pauvre œil près, je suis en parfaite santé. Mes compliments à mademoiselle Morel. »
l'Académie française. Né en 1650, mort en 1727. Ne contribua pas peu à ce qu'on appelât la petite cour de Sceaux les galères du bel-esprit.
LETTRE III
Dimanche, 27.
» Comment dites-vous quelquefois si joliment ? Après je rirons bien, mais que Barbe accouche, ne dites-vous pas : elle n'a mezhui que trois semaines, elle fera trois perroquets (1 ) ? Nous avons encore trois grandes semaines à attendre (2), et nous verrons ces perroquets.
» Nous menons une vie presque aussi ridicule qu'en Normandie avec Saint-Maurice. Ceci est tout différent de La Haye. Nous étions là des Chartreux; ici, nous sommes des sacripans. Notre hôtel, qui n'a pas son pareil à Paris pour l'étendue, est continuellement plein de jeunes étrangers qui se renouvellent de temps en temps, mais qui ne nous quittent pas à cause de notre belle dépense, de nos concerts et nos beaux-esprits. Deux ou trois aigrefins, dont M. le comte est un des plus grêlés et des plus mal en linge, viennent assiduement nous faire leur cour à midi, et de ce moment commence, pour jusqu'à minuit, le mélange merveilleux dont je vous
(1) Plaisanteries bourguignonnes, dont nous ignorons l'origine- Mezhui veut dire désormais.
(2) Temps au bout duquel Piron devait retourner à Paris.
ai dû faire rire dans ma lettre précédente, savoir : des Rousseau, des Beaulieu, des Paeheco, des Piron, des Geroli, des Bijou, de nos aigrefins; et de boire et de brailler et de polissonner, et de faire vomir les meilleurs estomacs de mille et mille fades impertinences de tous les genres : la belle par ses mignardises mal en place, les uns par des flatteries, les autres par des fatuités et le reste. Voilà un échantillon de notre vie à Bruxelles, vie si tumultueuse ! Au lieu qu'à La Haye, mon hôte et moi nous étions cloués face à face l'un de l'autre; ici à peine sait-il où je suis et si j'y suis. Il arrivera de cela que j'ai très-bien fait d'apporter de quoi m'en retourner. L'adorateur du dernier venu (1) songera peu à moi lors de mon départ ; aussi mon drôle ne s'avise pas cette fois-ci d'acheter des petits couteaux pour les perdre.
» Rousseau me récita hier une épigramme en ricanant et sans me nommer l'offensé ; mais il m'avait peint la veille M. La Serrée si ressemblant, qu'un aveugle l'eût reconnu (2) :
Inspiré par so7i appétit, II flatte, amuse, divertit ; Le matin lit son répertoire,
(4) On ignore quel est le personnage que Piron appelle ainsi. Peut-être est-ce l'étranger auprès duquel il s'était rendu, et qu'il désigne tantôt sous le nom de Du Lis, tantôt sous celui de De Lys.
(2) Cette épigramme a été imprimée.
Le soir vide à table son sac :
Son esprit est dans sa mémoire Et son cœur dans son estomac.
» Que dites-vous de la bonne âme ? Est-elle bien raccommodée avec l'amour du prochain? J'ai envoyé trois épigrammes de moi à M. le comte de Livry. La première est la Veuve inconsolable (1), Voici les deux autres :
La mariée au saut du lit jasait, etc. (2).
» Celle qui suit est sur la nomination de Crébillon à la place de l'examinateur Chérier (3) :
Dieu des vers, sous ton pavillon
Qu'on se met bien à la malheure !
Pour placer le grand Crébillon
Il faut que le gros Chérier meure.
Et quel emploi! Sa muse en pleure.
Examiner avec dégoût
Nos rogatons de bout en bout!
Du moins Vautre, [en paix soit sa cendre!)
Sans rien dire paraphait tout;
Ou lisait tout sans rien entendre.
(1) Cette épigramme a été imprimée.
(2) Même remarque.
(3) Bien que cette épigramme se trouve dans les Œuvres complètes, nous croyons devoir la transcrire en entier comme partie intégrante de la lettre. D'après un très-intéressant article, inséré par M. F. Guessart dans la Correspondance littéraire, que publie avec succès M. Ludovic Lalanne, l'abbé Chérier était loin d'être aussi ignorant que le prétend Piron. C'était, au contraire esprit fin et judicieux.
un
» Mon pauvre œil et mon papier s'usent à ces balivernes, tandis que j'avais mille bonnes choses à rabâcher. Le roi de Babylone se fourre partout, et fait ici grand tort au roi des bavards. Il me semble qu'il ne devrait guère être question de bel-esprit quand on écrit à sa bien-aimée. J'attends en tremblant la lettre que vous devez écrire à M. Du Lis, parce qu'il a l'effronterie de me dire que vous écrivez mieux que moi. Je n'ai point entendu raillerie là-dessus. Je lui soutiens que non ; et si par malheur il va y avoir de l'esprit dans votre lettre, je suis un roi détrôné. L'avis vous en viendra trop tard, la lettre est peutêtre faite. Vous n'avez pas songé à y mettre de l'esprit, le hasard y en aura mis pour vous; au lieu que si vous aviez été avertie, vous auriez songé à y en glisser, et vous auriez fait tout de travers. Arrive qui plante. Je vous incague tous! »
LETTRE IV
» Lundi, H août.
» Nous voyons bien à quelle lettre nous répondons ; mais il y a longtemps que nous ne nous souvenons plus de quelle lettre nous lisons la réponse.
N'importe; écrivons et continuons comme nous avons commencé. Quoi faisant, je vous dirai, ma chère et très-chère amie, que je viens d'être aussi aise que je le fus de ma vie, en lisant votre lettre du 31 août (1). Vous y êtes de la plus jolie humeur du monde , témoin cette phrase : « Me voilà aimant mon grand dadais comme jadis. Eh bien ! cela est bon. »
« Depuis plus d'une année, je ne sentis de mouvements plus délicieux que dans le moment où j'ai lu et où je relis ces mots doux et joyeux. 11 n'y a que la réalité qui puisse y ajouter. Je vous en baise et rebaise mille fois les pieds et les mains. Je ne vous demande que deux ou trois mots comme cela par jour pour faire de moi tout ce que vous voudrez de beau, de bon, de grand. Vous me rendrez capable de tout, comme vous voyez, avec peu de chose . Ditesmoi comme on peut vous conserver sur ce ton-là, et vous verrez si rien ne vous est impossible quand vous voulez bien plaire. En un mot, autant je fus chagrin dans ma lettre du 28, autant votre lettre du 31 m'a rendu épanoui. De joie, j'en ai dépendu un écu de six livres en fusées, hier au soir, que nos gens ont tirées sur notre porte. Il y avait vis-à-vis une armée de polissons qui en tiraient aussi sur les nôtres. J'animais nos gens en général chrétien, et
(1 ) Evidemment, il y a erreur dans l'indication de cette date, la lettre de Piron étant du H août.
en accompagnant notre artillerie de cris de guerre et d'apostrophes injurieuses au parti adverse, que j'avais fait Turc. Comme nous étions en pleines ténèbres avant et après chaque fusée, mon rôle ne me commettait aux yeux de personne, et mon éloquence allait plus haut que les plus hautes fusées.
» Au bruit que cette guerre faisait, le petit Pacheco est venu sur la porte (il soupait). Tout en arrivant, les Turcs qui tiraient sur nous et dont l'armée était composée de sept ou huit petits écoliers, lui ont jeté pour sa bienvenue une fusée dans le nez. Il a tiré l'épée et s'est jeté, tête baissée, au travers des ennemis qui courent encore. Après une course digne de celle que fit Don Quichotte aux trousses d'un troupeau de moutons, il revint à notre camp toutcouvert de sueur et l'épée encore à la main. A cet abord terrible, il nous allait mettre aussi en fuite, s'il ne nous eût rassurés en nous disant ce qui l'empêchait de rengainer : c'est qu'en poursuivant la canaille infidèle, il avait glorieusement perdu son fourreau.
» Voilà de quoi rire deux ou trois jours durant dans notre auberge (1). Vous savez ma façon vive de conter et de broder dans un premier mou-
(1) Heureux temps que celui-là, où de tels enfantillages faisaient rire des hommes raisonnables pendant deux ou trois jours ! Du reste, cette lettre présente un échantillon de la plaisanterie au gros sel dont nous avons parlé, et qui, à juste titre, effraie les délicats.
vement. Je vis l'heure où M. Duliz (!) allait passer en l'autre monde, sur les ailes de mon esprit conteur, à force de rire et de pleurer. Cela ne fait pas cet effet sur vous, parce que ceci n'est rien, dénué des circonstances et du détail de la chose lors de l'événement. Quoi qu'il en soit, hier je repris courage pour jusqu'à notre départ, grâce à la gaîté que me donnèrent les deux ou trois mots que je vous ai dits de votre façon. Je n'oublierai jamais non plus la bonté que vous avez de n'être point malade : car dire de vous bien porter, c'est ce que je n'ose espérer, et nous serions trop heureux. D'un mauvais payeur on prend ce qu'on peut, et je n'en demande pas plus au ciel, de peur que mon ambition ne me fasse perdre le peu qu'il nous veut bien donner.
» Bonjour, princesse de Yisapour. Que nesuis-je à vos pieds! Dans dix-neuf jours, messer Levraut est assigné à comparaître devant les lares du maître, et nous ôterons du caveau quelques-unes de ces malheureuses qui m'attendent la corde au cou. Je les châtierai d'avoir laissé crever quinze de leurs sœurs sans mot dire. M. le duc d'Aremberg (2),
(1) L'orthographe du nom de ce personnage est Duliz. Voyez les Mémoires anecdotes pour servir à l'histoire de M. Duliz; Londres, 1739. Samuel Harding, 1 vol. in-12 et le Journal de Barbier.
(2) Aremberg (Léopold-Philippe de Ligne, duc d'), gouverneur de Mons, grand bailli de Hainaut, général de Marie-Thérèse. Né à Mons en 1690, mort en 1754. Il était en correspondance avec Voltaire, et donna un asile et une pension à J.-B. Rousseau.
s'étant bien trouvé apparemment de ma présence une première fois, m'envoya prier une deuxième avant-hier. Je refusai , et fus hier le voir. Je l'entretins une bonne heure, et ne l'ai point guéri de la ridicule envie de m' avoir. M. de Livry sera bien aise de savoir qu'il y fut fort question de son aimable lui, parce que j'y trouvai le frère du roi de Suède, le prince de Hesse-Cassel, que nous eûmes à Livry, il y a six ou sept ans. »
LETTRE V
« Dimanche, 10 août 1738.
» Nous eûmes hier un plaisir que n'a jamais eu la France. On exécuta, au concert de M. Duliz, une cantate dont, non-seulement les paroles, mais même la musique étaient de M. Rousseau (1). L'assemblée était belle et nombreuse ; et ce prince des poètes modernes fut déclaré, par une acclamation bien flatteuse, citoyen de la double colline et docteur in utroque. Le bruit en ira jusqu'à Cirey, et voilà de
(4) J.-B. Rousseau n'a jamais fait, que nous sachions, la musique d'aucune de ses cantates. Nous inclinons à croire que cette lettre est une mystification à l'adresse de Voltaire, et arrangée entre Piron et ses amis.
la besogne pour Voltaire. La moindre feuille de laurier ajoutée à la couronne d'autrui lui paraît, comme vous savez, un vol fait à la sienne, et lui fait mettre son bonnet de travers. Une pièce qui réussissait aux marionnettes, pendant le succès de sa Zaïre, lui donna la fièvre. Il rêvait toutes les nuits qu'il courait les rues sur un char de triomphe, assis à côté de Polichinelle. Les Suisses ne voulurent jamais tant de mal à Brioché (1) qu'il en voulait au sieur Bertrand et à sa grande troupe de bois. Que ne sera-ce pas aujourd'hui que, couronné par l'Académie des Sciences, conjointement avec sa divine Emilie, il va rêver qu'il voit Rousseau assis sur le même char de triomphe, entre lui et sa dame Du Châtelet?
» Rousseau, grand musicien ! Orage ! ô désespoir ! C'est de quoi ne s'était pas encore avisé notre génie frivole et vaste. Adieu la poésie, l'histoire et la philosophie, et malheur à Lully et à Rousseau ! Nous aurons dans un an, en vengeance de notre cantate, un opéra dont il aura fait les paroles et la musique Je l'ai gagé. Ne me laissez pas perdre le pari. Ayez bien soin d'apprendre au charitable abbé Trublet la nouvelle que je vous écris, et reposons-nous du reste sur le soin qu'il aura de
(1) Allusion à la mésaventure arrivée à Brioché, fameux joueur de marionnettes, qui, donnant des représentations à Soleure, fut soupçonné de magie et emprisonné.
piquer la jalousie de l'homme universel par des hyperboles. Vous savez mieux que moi^ tout avare de louanges qu'il est, combien il loue quelqu'un volontiers quand cela peut en mortifier quelque autre. Souvenez- vous des deux lettres de Voltaire que vous m'avez envoyées ; et comme le bon abbé, en prenant malignement le parti de Desfontaines, occasionna la seconde de ces lettres où le pauvre diable est achevé de peindre.
» Confiez-lui donc au plus tôt les intérêts de ma gageure, en lui exaltant le succès du musicien Rousseau. Je suis à peine levé que je vous l'écris. Ne vous couchez pas sans avoir instruit l'abbé Trublet. Il ne dormira pas qu'il n'ait répandu la nouvelle partout, avec de plus grandes exagérations encore que les vôtres ; et bientôt Voltaire averti, ni ne se couchera, ni ne dormira qu'il n'ait appris la musique et qu'il ne m'ait fait gagner ma gageure. Je vous retiens et vous promets déjà, en récompense, une loge pour le jour de la première représentation de son opéra ; et croyez-moi, je ne m'y prends pas de plus loin qu'il ne faut. Il fera mettre dans les gazettes qu'il apprend la musique, avant la première leçon, et de ce jour-là la salle sera retenue pour les six premiers vendredis. Je ne doute pas non plus que madame Du Châtelet ne partage encore alors sa gloire. Elle aura fait la musique ou les paroles. La voilà associée à jamais aux travaux
de cet Hercule poétique; et non comme la paresseuse Omphale qui, au lieu de se charger d'une massue comme son amant, lui fit prendre une quenouille. Diable ! ceci va bien autrement, ma foi ! Madame Du Châtelet a brûlé ses quenouilles; elle a pris les équerres et les compas de son chaste ami , et, comme je dis, elle y sera cette fois-ci pour quelque corde de sa lyre et de son arc.
» Voilà, ma chère amie, une lettre que je n'ai écrite que par ordre, et par conséquent qu'on voulait voir. On vient de la voir, et elle a réjoui. J'écrivais pour d'autres, j'écris pour vous maintenant. Votre chambre est donc bien belle ! et celle du pauvre absent fera peur. N'aurai-je rien des éclaboussures de votre rouge (1) ? Oh ! bien ! si je ne trouve ni plume ajoutée à mon lit, ni matelas renouvelé, ni plancher repeinturé, je sais bien ce que je ferai au milieu de votre chambre ! Hélas! je me chatouille pour me faire rire. Ma chambre fûtelle une écurie d'Augias, et moi avec vous égaré en
lieux où une vache ne trouverait pas son veau
Mais le levraut a beau jeu encore. Ah ! b..., nous t'attraperons. Tu as beau courir, brouter, faire tous tes tours. Le tour de broche viendra peut-être. Encore trois dimanches, et puis fouette, fouette, fouette ! »
(1) Probablement mademoiselle de Bar avait, écrit à Piron qu'elle avait mis sa chambre en couleur.
LETTRE VI
« Mercredi. 20 août.
» Avez-vous cru, madame Bartholomée, jeter l'effroi dans mon noble cœur en m' annonçant le décret des louis d'or ? Vous vous êtes bien trompée : je m'en cloque ; et pourvu qu'il n'y ait jamais de diminution d'amitié entre nous, je serai trop heureux. Je suis bien aise que vous fassiez travailler à ma volière. Pour mon lit de plume et mon matelas, vous ne m'en parlez pas ; et voilà pourtant ma linote qui n'a plus ni poil ni plume. Je gage que vous aurez laissé perdre tout cela, sans songer à vous en servir pour l'usage que je vous dis ici.
» Je crois que je dîne ici, aujourd'hui, chez le comte de Lannoy (1 ) : du moins Rousseau me dit hier qu'il devait m'y mener aujourd'hui. Ce soir mes vacances finissent et la tourmente recommence ; mais ce ne sera plus que pour onze jours. Par conséquent, vousn'avez plus , àcommencer d'aujourd'hui , que huit fois à m'écrire ; car ne recevant régulièrement vos lettres écrites, par exemple le 20 7 que
(1) Lannoy (comte de), gouverneur de Bruxelles pour Marie- Thérèse; fut assiégé par le maréchal de Saxe, dans cette ville, qui se rendit le 28 février 4746. J.-B. Rousseau a dédié à ce personnage l'une de ses odes, la ixe du livre ive.
le 23, le 21 que le 24, etc., passé le 28 vous n'a>ez plus rien à mettre à la poste pour moi . Souvenezvous-en bien, et point en-deçà ni au-delà, s'il vous plaît; entendez-vous, bête Azur i ne? Je vous suis bien obligé de la peine que vous avez prise pour la commission de mes Métromcmies. Si le cadet Lebreton a été exact de son côté, j'aurai le paquet à la fin de cette semaine.
» Vavez-vous pas eu du plaisir à ma lettre d'avant-hier au sujet de la procession de Malines (!) ? J'eus tort de me plaindre de la mauvaise chère que j'y fis. Je l'aurais trouvée bonne si j'avais su que tous vivres manquèrent aux trois quarts des pèlerins ; en sorte qu'il en est revenu des gens presque en défaillance, qui avaient mis en gage chausses et cotillons pour aller là, et qui y tirèrent la langue d'un pied, faute de pain. La fête a duré trois jours avec les cavalcades. Tout cet attirail d'anses à cheval et de chars de triomphe est l'ouvrage des pères Jésuites, qui en sont les ordonnateurs. Pacheco, qui n'a pas manqué un des trois jours, dit qu'hier il y eut des anges qui se battirent à la porte des Jésuites; et qu'un père Jésuite étant venu mettre le holà, un petit ange rebelle lui avait donné des coups de pieds dans les os des jambes, dont le Jésuite indigné lui avait mis bas les chausses, et l'avait
1 Cette lettre n'a pu être retrouvée.
fouetté devant tout le paradis, en pleine rue. Voilà une aventure qui manque au poëme de Milton dans sa chute des mauvais anges.
» Je viens de recevoir un billet de la part du comte de Lannoy pour le dîner que je vous ai dit. J'aurais bien mieux aimé manger mon écu de six livres seul, tête à tête avec votre riante image. 11 faut prendre le temps comme il vient. Je vous conterai demain comment se sera passée une partie que j'esquive depuis que je suis ici. Je ne puis qu'être un peu embarrassé parmi les grands d'un gros pays où les binbins (1) n'ont point de passeports. J'ai su, par madame Law, que Rousseau dit infiniment de bien de moi pour le caractère. Le pauvre homme n'ira, je crois, pas loin. Mandezmoi quelque chose de flatteur sur sa dernière épître que je vous ai envoyée, si jà n'est fait. Il veut et reveut que je fasse le railleur, et je m'y sens déterminé sur ses promesses et ses prédictions favorables. Adieu, Fernand Cortez ! adieu Médée! ou plutôt sans adieu, jusqu'au revoir, si Dieu nous prête vie. C'est assez d'irrésolution; il est temps d'entrer en danse, et je ne recule plus. Bonjour, ma chère tante ; je vous avais demandé quelques gaîtés un peu cyniques; mais vous êtes chiche, même de
(I) Binbin, nom mignard usité en Bourgogne à l'égard des petits garçons, et que Piron se donne à lui-même dans un grand nombre de ses compositions,
l'ombre des choses qu'on désire de vous. Nous nous reverrons. Patience ! et j'en ferai à ma tête ou je mourrai à vos pieds. . . 11 faut avouer que l'amour n'a point d'âge ni de date. Le nôtre a près de vingt ans, et nous en avons, vous et moi, chacun trente pardessus. »
LETTRE VII
Ce samedi. 23 août.
» Votre belle et longue lettre d'hier nous a fait tout le plaisir possible ; je vous en fais mes compliments et mes remercîments. Hier ce diable de Rousseau me tomba dès le matin, à huit heures, sur les épaules, et resta collé dessus jusqu'au soir, en me disant continuellement que j'étais sa consolation. Il fut cependant la désolation de sa consolation, et je ne pus avoir celle de finir la lettre que je vous écrivais. À chaque souris encore que j'entends trotter, je sue de frayeur, et crois toujours que je l'ai sur mon dos. Dépêchons donc. L'adresse des six exemplaires que je vous demandais hier est : « A M. Coutume, chez M. Morin, aux armes d'Angleterre, proche la cour. » Je vous prie d'avoir soin
de cette commission. Ce paquet, quoi qu'on fasse, ne peut arriver qu'après notre départ : c'est pour cela que je donne l'adresse de Coutume.
» La Legrand (1) se porte mieux et est trèsjoyeuse parce que hier, pendant que nous étions au pied de son lit, en cercle, on nous vint dire que madame Tauzin était arrivée; aussitôt tout disparut et elle resta seule. A mesure que le temps de mon retour approche, la sérénité me revient. Hier, mon altesse fut très-sérénissime , et pour la première fois depuis que je vous ai quittée, j'eus quelques bons moments à travers les fâcheux, qui m'obsédèrent au point qu'à neuf heures du soir, je retrouvai dans ma poche la lettre que je vous avais écrite le matin. Vous avez dû remarquer comme elle était finie et cachetée à la hâte et à la diable.
» Voici les vers que Rousseau a faits pour être mis en tête de la nouvelle édition qu'on poura faire de Newton et de Voltaire (2) :
Belle Emilie, acceptez de ma main Les derniers fruits de ma littérature;
(1) Fille de l'acteur-auteur de ce nom. Attachée d'abord à la Comédie-Française en qualité de soubrette , puis à l'Opéra-Comique, elle partit, en 1735, pour les Pays-Bas, et mourut à Amsterdam en 1740. Elle était alors la maîtresse de M. Duliz, « Petite, noire et maigre, elle n'avait aucun trait de beauté ; mais c'était une agréable débauchée, ne ménageant point les termes défendus, et passant les nuits à dire des gueulées et à boire sans en être incommodée. » Voyez les Mémoires déjà cités.
(%) Ces vers nous semblent inédits.
Ce jeune enfant conçu dans votre sein De nos amours est la vive peinture.
Je vous dois tout, aimable créature.
Mieux que Newton vous faites ma splendeur. Vous dont l'esprit, la beauté, la droiture, La modestie et la chaste pudeur, M'ont, au défaut de sens et de lecture, Communiqué leur attractive odeur; Et qui, m'ayant dévoilé la nature, M'en avez fait sonder la profondeur.
» Cela n'est pas des meilleurs de ce monde, et les homélies se ressentent de l'apoplexie. Pour sa conduite et son caractère, ce sont des énigmes et la honte des animaux raisonnables.
» Pacheco parle de revenir à Paris avec moi . Ce sera une connaissance que j'aurai grand soin de mal cultiver. 11 fait accroire ici que sa femme est de grande maison et possède de grands biens. 11 a ici de ses parents dans les hauts emplois de la cour de l'archiduchesse, qu'il ne voit point, et qui craignent plus de le voir qu'ils n'en ont envie. Je me réjouis de trouver ma volière accommodée à votre fantaisie ; nous verrons si vous avez bien hocargumentoé. J'ai bien peur de perdre ma pauvre petite linote, nue comme vous me la dépeignez. Je vous la recommande bien ainsi que mon laurier. Périssent plutôt les moissons et les vendanges!... Et le pauvre Frifri aussi, Dieu le conserve! 11 ne me reconnaîtra pas plus que vous les premiers jours ;
mais il se ravisera au bout de la semaine. Faites mes compliments à Madame et à Mademoiselle. Je vous ai promis de me rendre aimable à ses yeux, et je ferai mes efforts pour tenir parole; vous le verrez. Je veux sur mes vieux jours songer à plaire et y réussir mieux que je n'ai fait. Mon beau visage est flétri. Il faut que l'agrément du dedans répare les ruines du dehors. Les belles résolutions ! Devenir poli, doux, complaisant, égal. Eh 1 oui dà ! cela serait beau et rare ; mais fiez-vous-y ! la métamorphose durera longtemps. Un rat passera ; crac ! voilà ma femme qui saute hors du lit et qui redevient chatte. Ma pauvre tante, ayez pitié de moi, et fâchez-vous le moins que vous pourrez quand je ne vaudrai rien.
« Ce dimanche, 24.
» Les b... de fâcheux, ne m'ont-ils pas empêché de cacheter et de mettre à la boîte, pour me traîner au diable Vauvert (1) et ailleurs. En sorte que, de fil en aiguille, ma lettre est restée dans ma poche et m'est sortie tout à fait de la mémoire. Voilà un des
(1) Diable vert {aller au), originairement on a dit : Aller au diable de Vauvert. Le château de Vauvert, situé à Paris, à peu près dans l'endroit où se trouve l'entrée de la grande avenue qui conduit du jardin du Luxembourg à l'Observatoire, était un vieux bâtiment où des diables, dit-on, apparaissaient, faisant un bruit épouvantable, avant que saint Louis le donnât aux Chartreux. {Dictionnaire des proverbes français, par de la Mésangère : 3' édition, p. 202.)
jours de ma vie où j'ai le plus enragé. Je vous demande bien pardon d'une faute impardonnable. Je vous aurai peut être mise dans l'inquiétude, encore que votre facteur vous ait habituée à passer bien des jours sans recevoir de mes nouvelles. Cela ne m'arrivera plus d'ici à samedi 30, qui sera le dernier jour que je vous écrirai. Vous cesserez, vous, le 28 : c'est-à-dire que passé jeudi, vous n'écrirez plus. J'ai reçu hier mes trois exemplaires. Bonjour, ma chère et bonne amie. »
LETTRE Y III
Ce mardi, 26 août 1738.
» Hier j'eus bien du plaisir. Nous allions tous les matins régulièrement, le généreux Aboul- Cassem(1) et moi, nous promener au parc de l'archiduchesse, où il y a un troupeau de cent daims assez familiers. On me dit, avant-hier, qu'ils aimaient le pain; j'en avertis AboulCassem, qui, surle-champ, en envoya chercher un d'un sol par le
(1 ) Personnage des Mille et une Nuits.
Nous croyons qu'il est question ici de M. Duliz, qui avait plus d'ostentation que de vraie générosité.
32 LETTRES DE PIRON A MADEiMOISELLE DE BAR
pauvre Baudouin, qui en apporta deux. Les daims nous approchèrent avec leurs grands bois de cerf, et haussant leurs jolies têtes, communièrent cinq ou six de ma main. Il eût fallu le don du miracle des cinq pains et des trois poissons pour soûler ces gueules. Cassem, ravi de les avoir vus brifer, dit à Baudouin d'aller quérir encore un petit pain, et vous noterez qu'il y avait pour une demi-heure de chemin. Je lui dis que le pauvre homme n'était plus de l'âge d'un basque, et je lui sauvai cette corvée et une pleurésie, sans faire grand tort aux daims, qui n'en auraient guère eu qu'une demi-miette chacun.
» Mais hier, dès que je vous eus écrit et mis ma lettre à la poste, je profitai de l'absence du généreux Aboul Cassem, qui est à Enghien, pour aller au parc régaler mes daims à ma fantaisie, suivi de deux hommes qui portaient pour six livres de pain dans deux corbeilles. Dès que ces bonnes personnes m'aperçurent, elles arrivèrent toutes au-devant et autour de moi, avec les têtes hautes et leurs doubles cornes de licornes au-dessus de leurs têtes. J'eus mille peines à couper les parts ; elles ne voulaient pas m'en laisser le temps, et mordaient la miche et le couteau tout à même. Quand les pains furent en morceaux, il fallait les voir gruger. J'étais fâché comme tout de l'embarras où ces bêtes me mettaient. Imaginez-vous qu'elles poussaient l'impudence jus-
qu'à poser les pieds de devant sur mes deux épaules par devant et par derrière ; j'avais quelquefois un long morceau de pain dans la bouche par un bout qu'une d'entre elles tenait et grugeait par l'autre. Une autre emportait la corbeille et ne la voulait pas rendre. Enfin, mademoiselle, c'était une misère comme elles me tourmentaient. Elles avaient beau avoir tout avalé, elles voulaient encore que je leur en trouvasse, en fût-il n'en fût-il point. La sentinelle en faction à la porte du parc fut obligée de les bourrer pour les empêcher de sortir et de me suivre. Je suis sûr que de la journée on n'a pu les remettre à brouter, et qu'elles n'ont pas quitté de vue la porte pour voir si je reviendrais.
» Si ce n'était pas ici une lettre à laquelle il n'y aura point de réponse, je me serais bien gardé de vous avoir écrit ceci , car Dieu sait si vous m'auriez donné ordre de retourner là tous les jours, et comme vous auriez fait sauter les écus de six livres ! Mais il n'y a plus moyen. Les daims n'ont qu'à s'en torcher le bec, et Dieu veuille que je ne les revoie jamais ! Voilà, je suis sûr, la plus jolie lettre que vous ayez reçue de moi, dès que vous n'avez pas voulu rire de ma statue enfoncée dans son piédestal de paille (1). Il faut me bien aimer pour s'en tenir : car il n'y avait rien de plus drôle.
1 Vraisemblablement, allusion à une lettre qui nous manque.
Le mécontentement du fat de Blavet (2) a tout-àfait tourné la mauvaise humeur De M. Duliz contre lui. Je n'en souffre plus du tout, et cela joint à l'approche du jour du départ, me fait oublier tous les désagréments passés et celui de n'avoir tout juste que pour payer ma chaise. N'en faisons pas moins bonne chère en nous revoyant : bon rôt et bon vin le jour de mon arrivée. D'ici là, ne laissez pas mourir de soif la pauvre petite frotteuse, ni ne laissez pas ma tante sans goulapiement, entendez-vous ?
» Pour moi, il sera bien aisé de me régaler, depuis le temps que je n'ai rien mangé ni bu de bon. Avez-vous bien grondé du jour où vous avez manqué de lettres par la faute de mes importuns éternels ? En récompense, vous aurez de mes lettres jusqu'au jour de mon arrivée, et je serai quatre jours sans en recevoir de vous. Je vous remercie de l'exactitude que vous avez eue pendant le cours d'un aussi long et si sot voyage. Cela m'a soutenu, au milieu de cent dégoûts mortels. Notre homme aurait bien dû du moins payer nos ports de lettres et vos fleurs d'oranger. J'espère que vous ne prendrez plus la peine de lui en faire. J'admire qu'il ait pris celle de vous en écrire un mot de remercîment,
(2) Nous ignorons s'il s'agit de Blavet, musicien, compositeur, mort en 1768, ou de son fils (Jean-Louis), économiste, traducteur, auteur de quelques ouvrages.
au peu d'attention qu'il a fait a cette politesse. Vous en croirez d'autres que moi, et vous vous réglerez là-dessus absolument. Bonjour, ma chère de Bar. Que vous êtes aise de n'avoir plus la maudite lettre à faire!... »
LETTRE IX
Ce samedi soir.
» Comme je ne vous écrirai pas demain, je vous écris deux fois aujourd'hui, et, pour la première fois, je m'en remets à un autre pour mettre demain matin ma lettre à la boîte. On est au concert et je m'en .... Vive ma de Bar et foin du reste ! Elle est tout, et tout sans elle ne m'est rien.
» Nous avons fait aujourd'hui un dîner très-plaisant : c'est aujourd'hui samedi. Rousseau est venu à neuf heures dans ma chambre : — Mon cher, je meurs d'ennui ; vous êtes venu du ciel pour ma consolation. — Bras dessus bras dessous. C'est de lui ce que je dis. On ne dîne qu'à deux heures : cinq heures par conséquent en attendant. Cinq heures ! concevez-vous ce que c'est que cinq heures
pour un homme qui s'ennuie? D'autant plus qu'en sortant de là il est question de commencer ailleurs. On sert. Voici du rare. Rousseau mange une soupe grasse surmontée d'un chapon. On apporte ensuite les entrées. — C'est aujourd'hui samedi, dit l'auteur de la Moïsade, je fais maigre. — Grand embarras. On envoie chercher s'il y aura vite et vite du poisson et des œufs. Imaginez-vous quel contretemps! Voyez Rousseau, les bras croisés, qui voit dix personnes se damner comme des déterminés. Je m'écrie : — Mais la soupe ! — Rousseau répond, les yeux baissés : — On permet ici la soupe grasse le samedi ; mais rien de plus.
D Qu'auriez-vous dit? Je l'ai menacé de conter cela à Paris, et, pour être croyable, d'en prendre à témoin Baudouin, qui n'avait point du tout l'air d'un faux témoin. Il a soutenu toutes ces menaces en Tartufe intrépide, et attendu tranquillement du saumon frais, de l'esturgeon, des écrevisses et toutes sortes de friandises orthodoxes , que le pauvre homme a grugées très-catholiquement, et bu d'autant. J'étais confondu ; mais du moins je me satisfaisais en fulminant contre ses inconséquences ; je parodiais son catholicisme; je renonçais à la chair; j'attendais opiniâtrement le maigre; mais pour m'amuser en route, je m'enivrais, parce que le vin n'a point de religion, et Dieu sait mes propos !
» Le poisson étant arrivé, tout le monde, ainsi que
moi, a envoyé au diable les viandes du sabbat (qui, par parenthèse, n'étaient que des viandes juives dont tout suc est exprimé, et qui sont par-dessus le marché cuites de la veille et ne se présentent que réchauffées), et s'est jeté sur la prébende du pauvre homme. Vous dire mes bons mots, mes apostrophes, mes invectives, ce serait vouloir arranger les combinaisons des atomes. M. Duliz était crevé de rire; si je ne m'étais retenu, un bon mot de plus l'enterrait. Je m'en suis fait faute à temps. J'ai bien fait d'être aussi brillant, car hier au soir, à souper, la dame m'ayant plus déplu qu'à son ordinaire, je l'entrepris sans mesure; et sans mesure, en présence de ceux qu'elle dupe à leur honte, je la foudroyai (1 ). Blavet m'a dit ce matin, en homme commun, tout le danger que cela me faisait courir, tout juste et tout honnête que fût là-dedans mon caractère net et naïf. Je lui ai répondu que j'étais peut-être imprudent, mais non pas étourdi ; que je sais où tout va; que le pis-aller est d'être trop lourd ou trop chaud ; mais que je laissais à tout le monde, et à lui tout le premier, la liberté de me lâcher. Le dîner m'a fait déplacer le Très-Haut, et les chérubins m'ont mis sur son trône. Un moment a renversé tous les ressorts de la machine des mécontents, et moi . je suis venu pour me reposer, m'entretenir avec
(4) 11 est question ici. croyons-nous, de la Legrand.
ma bonne tante, qui ne m'estimera jamais tant que je le mérite et que je l'aime.
» Je reçois, au moment du point précédent, votre lettre du 12, et la vais donner à Rousseau, qui est au concert. Elle est charmante. Vous bouillez d'esprit , excepté la stupide indifférence avec laquelle vous en recevez l'aveu d'une des bouches les plus spirituelles du royaume. Je ne parle pas de Rousseau, qui ne peut savoir encore qu'en dire ; mais de Piron, votre bon et digne ami. Votre histoire de Dechamp (hormis le nom) paraîtrait un conte réchauffé du vieux temps, sans les circonstances qui constatent l'époque. Je viens de relire votre lettre : Rousseau ne l'aura pas. Elle est trop bonne pour lui. L'homme à la soupe grasse et au reste maigre^ ne mérite pas cette confidence ; mais vous n'y perdrez rien. Votre esprit m'est plus précieux que le mien. »